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Les aventures de Tintin au pays du Grand-Palais

hergé expo grand palais
Affiche Rmn-Grand Palais / Photo Paul Nemerlin, Hergé © Adagp, Paris, 2016 © Hergé-Moulinsart

Un jour, badinant avec Malraux, le Général de Gaulle a dit : « Au fond, vous savez, mon seul rival international, c’est Tintin ! Nous sommes les petits qui ne se laissent pas avoir par les grands. On ne s’en aperçoit pas à cause de ma taille ». L’aphorisme est célèbre. Tintin est universellement connu, à la manière de Marilyn Monroe, Elvis Presley, Jésus, Superman ou Mahomet. Les aventures du petit jeune homme à la houppette blonde ont été traduites depuis des décennies pour les lecteurs de pays improbables où les habitants ont des mœurs condamnables et parlent des dialectes plein de mots étrangers. Après avoir parlé serbo-croate, chinois et même corse, on attend Le Sceptre d’Ottokar en borduro-syldave… Ceux qui sont nés au début du siècle dernier ont découvert Tintin dans les colonnes du « Petit Vingtième », supplément jeunesse d’une publication catholique quotidienne, les baby-boomers l’ont découvert à la radio (il y a eu une série…) et au cinéma (quiconque n’a pas vu Tintin et les Oranges bleues (1964) ignore ce qu’est cette star potagère que nous appelons communément « navet »), bien des gamins de notre temps ont eu connaissance des aventures du petit belge par la série animée diffusée jadis par France 3, et certain des plus jeunes l’ont découvert à travers le film de Steven Spielberg… Les 24 albums (dont le dernier, L’Alph Art, est inachevé) ont leur place au panthéon des bestsellers mondiaux, avec la Bible et le petit livre rouge de Mao.

Se tient au Grand Palais, jusqu’au 15 janvier, une exposition très riche revenant sur tous les aspects de la vie créative d’Hergé : depuis la méconnue série « Totor chef de patrouille des Hannetons », publiée dans les années 20 dans « Le boy scout Belge », jusqu’aux incursions tardives du dessinateur dans l’art abstrait, en passant naturellement par Tintin. L’exposition commence d’ailleurs par les relations d’Hergé avec l’art. L’artiste, arrivé à l’automne de sa vie, peignait régulièrement, des toiles abstraites dans le style de Miró. C’est une production dont il ne faisait aucune publicité, et qu’il abordait en dilettante. Il dira d’ailleurs qu’il tenait à ne pas passer pour un peintre du « dimanche ou du samedi après-midi« . De fait ces toiles sont rares, et dénotent une authentique passion d’Hergé pour l’art de son temps. Cette passion, qui traverse les albums de Tintin où l’on croise souvent des œuvres contemporaines, éclate dans une partie de la collection personnelle du dessinateur présentée en ouverture de cette exposition, où l’on croise à la fois Poliakoff et Dubuffet. Les influences d’Hergé sont à chercher dans la peinture, mais aussi dans la bande-dessinée elle-même et l’exposition n’omet pas de présenter des planches de Benjamin Rabier ou d’Alain Saint-Ogan (l’auteur de Zig et Puce), précurseurs de l’art n°9. Les salles suivantes mettent en valeur l’art « romanesque » d’Hergé, qui était un narrateur hors-pair et nourrissait toujours ses histoires d’une riche documentation. On le sait particulièrement concernant les deux albums de l’aventure lunaire de Tintin (une maquette de la partie supérieure de la fusée est présentée : elle permettait aux collaborateurs du dessinateur, dont Bob de Moor, d’avoir sous les yeux une représentation 3D réaliste de l’engin), mais partout Hergé puisait son inspiration dans le réel, pour les voitures, les bateaux, les objets les plus banals du quotidien. Son art légendaire du découpage est illustré par une passionnante séquence d’archive tv où Yves Robert décrit, avec son vocabulaire de cinéaste (plan large, américain, etc.) la progression de l’action sur une planche de Tintin. C’est bluffant, et nous fait toucher du doigt l’efficacité universelle de l’univers d’Hergé, apôtre de la ligne-claire et génie du mouvement.

L’exposition, composée pour l’essentiel de planches du dessinateur, prêtées par le Studio Hergé, permet aussi de mieux comprendre le processus créatif, des premiers crayonnés où l’on sent que le dessinateur tourne autour de ses personnages, les « cherche », jusqu’aux planches finales, en passant par l’étape de la colorisation (en grand aplats de couleurs, sans effets d’ombres). C’est ainsi une toute une « famille de papier » qui nous est présentée, et l’on redécouvre, autour d’une maquette géante du château de Moulinsart, les visages familiers de la Castafiore, du Professeur Tournesol, du Capitaine Hadock ou encore de méchants que nous avons adoré détester tels que Rastapopoulos ou l’infâme Docteur Müller de l’Île noire. Au détour de ces portraits, on croise aussi des figures entrées dans le langage quotidien : le fameux sparadrap qui empoisonne Hadock, ou les récurrents appels téléphoniques destinés à la boucherie Sanzot qui aboutissent irrémédiablement à Moulinsart… Soulignons deux salles particulièrement intéressantes : l’une consacrée à la période de crise traversée par Hergé (et le monde entier) dans les années 40 et l’autre à l’Asie. Les années 40 : c’est le succès et la tourmente. Les albums se vendent très bien. Ils commencent à être traduits. Après avoir présenté une Europe au bord du gouffre dans Le Sceptre d’Ottokar (1939), Hergé confronte son petit héros au spectre de la fin du monde dans L’étoile mystérieuse (1942). C’est dans les pages du quotidien Belge Le Soir que le dessinateur publie ses histoires en feuilletons, passant des 40.000 lecteurs habituels du Petit Vingtième à 300.000… On ne manquera pas de reprocher par la suite cette collaboration à Hergé : le journal est alors contrôlé par l’occupant allemand. L’autre salle passionnante est consacrée au rapport d’Hergé à l’orient, avec des planches du chef d’œuvre du dessinateur Le lotus bleu et une traduction hilarantes des inscriptions chinoises omniprésentes dans l’album, dont certaines sont des publicités ou des slogans politiques tels que « A bas l’impérialisme !« . L’amitié d’Hergé avec un jeune étudiant chinois, Tchang, est mise en avant ; Tchang qui ouvrira Hergé à l’altérité, Tchang qui fournira au dessinateur d’abondants conseils pour cet album, et finira même par devenir un personnage des aventures du petit reporter blond – dans le très dépressif Tintin au Tibet (1960).

Il est à signaler qu’une salle entière est consacrée à une partie méconnue du travail d’Hergé, dans le domaine du dessin publicitaire et de l’affiche. On peut notamment y voir une couverture signée en 1936 pour « La tente, organe du camping club de Belgique« , et une pub où l’on voit des enfants déambuler entre des œufs géants, qui n’est pas sans rappeler la marche de Tintin entre les champignons géants de l’Etoile mystérieuse.

Certains confrères ont trouvé qu’il y avait du mou dans la ligne claire avec cette expo, qu’elle était confuse, qu’elle n’offrait pas un véritable « parcours » dans l’œuvre d’Hergé. Elle est surtout très riche, et ravira les tintinophiles experts qui ne reverront pas de sitôt en France un tel nombre de planches originales d’Hergé. La leçon de ce parcours est que Tintin, en plus d’être reporter et un peu aventurier sur les bords, était surtout un grand témoin de l’Histoire ; et Hergé un auteur incomparable qui parvenait à mêler partout le registre du picaresque, voire du dramatique, avec un humour dévastateur. L’humour, certainement une façon de répondre à ce siècle difficile que Tintin a traversé avec optimisme. Un trait qui ne trompe pas : vous pourrez voir à cette expo de grands enfants, de 60/70 ans, éclater de rire tout seul devant les planches présentées…

Au Grand Palais, jusqu’au 15 janvier

Jean le Gall, la cruauté du greffier

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Jean le Gall. Photo: Julien Falsimagne-Leemage

Vous souvenez-vous du prix Goncourt en 1988 ? Non ? Ne vous inquiétez pas, le lauréat non plus. Il s’appelle Jérôme Vatrigan, et le 6 février 2014, alors qu’il se confie à un enregistreur japonais des années 1980 marchant avec des cassettes TDK qui font un bruit oublié de l’homme d’aujourd’hui, il est uniquement occupé à raconter sa chute, une chute qu’il a sans doute obscurément souhaitée toute sa vie, un peu comme les personnages des romans hussards qu’il a beaucoup aimés. Lui vous dirait qu’il est « anarchiste de droite », ou peut-être qu’il ne vous dirait plus rien. À 50 ans, réfugié en plein hiver dans un petit hôtel du Cap-Ferret, il n’est plus un personnage de Nimier ou de Déon mais plutôt de Simenon. Il n’est pas certain qu’il ait aimé Simenon, Jérôme Vatrigan. Lui, son affaire, c’était plutôt Proust. Au point, une fois devenu éditeur, d’avoir retrouvé miraculeusement, un peu trop miraculeusement, un inédit de l’auteur de la Recherche, Les Après-midi d’Auteuil.[access capability= »lire_inedits »]

Vous souvenez-vous de Greta Violante ? Vous devriez, elle était la directrice générale d’un des fleurons de l’économie française, le groupe Panaud. Celui qui se demande s’il n’a pas fait une erreur en assurant l’ascension fulgurante de Greta Violante, c’est Arnaud Panaud. D’abord parce qu’il a laissé à cette « femme de l’année 2008 » la direction de son groupe qui n’était à l’origine qu’une scierie auvergnate, ensuite parce qu’elle lui a fait perdre quelques centaines de millions d’euros dans le rachat d’une entreprise américaine. Maintenant, la voilà accusée d’un meurtre qui remonte à trente-sept ans, celui d’un jeune touriste allemand sur une plage des Landes. Elle ne pouvait pas faire les choses comme tout le monde, Greta Violante ? Être arrêtée comme tant de personnalités du monde des affaires par la brigade financière et non par la PJ ?

Vous souvenez vous d’Antoine Vatrigan ? Mais si, enfin ! L’éphémère ministre du Budget dans le premier gouvernement Hollande. Un type avec une belle gueule de rugbyman et des principes. Il est l’aîné de Jérôme Vatrigan, il a toujours un peu moqué avec condescendance la manie littéraire de son frère. Lui croit aux choses solides. C’est drôle parce que son métier, la chirurgie esthétique où il a fait tranquillement fortune, consiste plutôt à maquiller les apparences. Greta Violante, qui est par ailleurs la compagne de Jérôme, a eu les seins remontés par Antoine et, ce qui va être très gênant dans la suite de l’histoire, il lui a effacé une vilaine cicatrice sur le ventre. La politique l’a aussi intéressé. Il est socialiste, on lui a décroché une circonscription dans le Sud-Ouest. Cela ne l’a pas empêché de continuer les affaires, cliniques américaines, consulting pour les labos, alors qu’il était conseiller au ministère de la Santé, ce qui n’est pas bien on en conviendra. Mais bon, tout le monde fait ça, non ? Évidemment, le coup des comptes en Suisse, ça passe beaucoup moins bien quand on est ministre. Du coup, Antoine Vatrigan est retourné aux USA refaire des peelings laser, loin du scandale.

Si vous voulez en savoir un peu plus sur le quart de siècle qui a vu la grandeur et la décadence de ces trois figures célèbres, vous pourrez lire l’article de Raphaëlle Bacqué et Vanessa Schneider dans Le Monde. Il a pour titre « Les Lois de l’apogée », comme le roman de Jean Le Gall, et il est reproduit in extenso à la fin du roman. C’est que l’auteur, parmi ses nombreuses qualités, a celle d’être un pasticheur hors pair des propos tenus par les écrivains, les politiques et les journalistes à la mode.

Les Lois de l’apogée nous plonge, de manière balzacienne, dans une société, la nôtre, qui mélange le vrai et le faux avec beaucoup de faux et peu de vrai. Cela fait un cocktail aussi amer que les whiskies sour dont abuse Jérôme Vatrigan, l’écrivain d’un seul roman, devenu éditeur sincèrement épris de littérature : il sera le premier éditeur de Houellebecq qui le quittera le succès venu. On aurait tort, néanmoins, de réduire Les Lois de l’apogée à un roman à clés. Dans un avertissement au lecteur, qui ressemble à ceux des romans du xviiie siècle, Jean Le Gall écrit : « Au cours de l’histoire qui suit, des personnes ayant réellement existé se mêlent à des personnages de fiction. Les propos qui leur sont prêtés sont parfois authentiques, parfois inventés. Il ne faut voir dans cette entreprise aucune intention malveillante à leur égard, mais plutôt la tentative de description d’une époque que ces gens ont voulu marquer à tout prix. » C’est comme cela que l’on croisera par exemple, lors des dîners donnés par Greta Violante dans un somptueux hôtel particulier du boulevard Raspail, Jean d’Ormesson, Jean-Marie Messier, John Galliano, Jacques Attali… Et puis, c’est vrai que Le Gall n’est pas malveillant. C’est pire : il est cruel.

Les Lois de l’Apogée est un roman sur la falsification généralisée. Jean Le Gall s’en fait le greffier, sur un ton ironique, presque joyeux, de cette joie qui masque le désespoir car il est plus poli d’être de bonne humeur. Les cassettes enregistrées de Jérôme Vatrigan, les échanges épistolaires avec son frère qui rythment le récit consignent méthodiquement la présence totalitaire du mensonge, du faux, de l’apparence. Une terrasse au Flore où l’on célèbre les mérites du dernier roman de Patrice Geignard fabriqué sur mesure pour plaire aux femmes, une sortie du Conseil des ministres avec un Hollande qui demande d’accélérer des réformes qui n’existent pas, l’enquête d’un détective privé allemand qui aime Chateaubriand, tout cela ne fait que révéler un état général de décomposition avancée.

La littérature pourrait tout sauver, encore une fois. Jérôme Vatrigan le sait, le détective privé le sait, mais ils ne peuvent pas grand-chose au bout du compte, soit par lassitude, soit par dégoût. Heureusement, Jean Le Gall n’est ni paresseux ni dégoûté, et Les Lois de l’apogée, roman total, en apporte la preuve définitive et éclatante.[/access]

Police, école, hôpitaux: les institutions mises à sac

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Manifestation de policiers dans la nuit du 20 au 21 octobre 2016 à Lyon © AFP JEFF PACHOUD.

Jeudi soir, ils sillonnaient Paname pour la quatrième nuit consécutive, mais aussi Marseille, Lyon, Bordeaux, Nice, Toulouse. Bravant les consternantes menaces de sanctions de leur directeur général Jean-Marc Falcone, dont ils réclament dans la foulée la démission, les policiers sont de plus en plus déterminés à faire connaître leur ras le bol.  De la haine anti-flic, du laxisme judiciaire, du manque de moyens, des agressions à répétition dont ils sont la cible : 32964 actes de « violences à dépositaires de l’autorité » signalés en 2015.

Partout, ils ont été acclamés par des applaudissements de riverains et des klaxons d’automobilistes. Sauf sur les Champs-Elysées, où ils furent hués, mercredi, par un groupe de racailles désireuses de « niquer la police ». Ce même jour, à Vénissieux, des officiers de la DST et de la BAC venus arrêter un dealer essuyaient des jets de pavés, de boules de pétanque et de cocktails Molotov, l’arme suprême des émeutiers. Celle qui avait déjà servi au Val-Fourré de Mantes-la-Jolie puis à la tristement célèbre Grande Borne, dans l’Essonne, cette interminable étendue de barres HLM qui serpentent à la lisière de Viry-Châtillon et Grigny. Une souricière à taille inhumaine de 3685 logements qui semble avoir été bâtie pour la délinquance ; une cité dans la cité, dont il est difficile de s’extirper une fois piégé à l’intérieur. Il y a trente ans déjà, elle était un vivier de « sauvageons ». Elle a vu grandir des Amedy Coulibaly. Aujourd’hui, les forces de l’ordre n’osent plus guère s’y aventurer, les voyous prospèrent, les locataires subissent. Aucun homme politique n’enverrait ses propres enfants vivre dans un endroit pareil.

« Je vais employer un mot fort, mais on en vient à une sorte de terrorisme urbain. Avant, sur du maintien de l’ordre, même quand il y avait des affrontements, les individus restaient loin, ils venaient très peu au contact et on parvenait à en interpeller certains, parfois. Maintenant, ce sont des attaques groupées, des tentatives de faire cramer la voiture comme à Viry-Châtillon, au-delà d’envoyer un signal, on essaye de tuer des policiers. On ne peut plus considérer cela comme des faits isolés, ça se passe à Lyon, en région parisienne, à Marseille et même dans de petites villes qui étaient auparavant épargnés, comme Dax. Ça fait trois ans qu’on parle de cela à la hiérarchie et qu’on alerte », confie Yann Rouchier, secrétaire général adjoint de la fédération professionnelle indépendante de la police.

Guet-apens, échauffourées, guérillas urbaines, épisodes insurrectionnels, le vocabulaire se décline à l’infini mais le diagnostic pourrait se résumer en une phrase : « mépris des institutions », avec l’aval tacite de la mansuétude et la couardise gouvernementales, qui ont biberonné l’anomie ces cinq dernières années. Ainsi, avons-nous vu défiler des projet de lois ineptes de récépissés de contrôle d’identité, des plans de « lutte contre le racisme », l’angélisme hautement radiocatif de madame Taubira. Et parallèlement, avons-nous assisté à la passivité de l’État face aux débordements des Nuit Debout, qui multipliaient les agressions envers la police dans l’espoir de provoquer des bavures, celles-ci étant ensuite surmédiatisées avec gourmandise par la presse. Combien de fois avons-nous entendu nos ministres se contenter de « condamner » l’inacceptable. À peine se sont-ils sentis obligés de dénoncer les affiches honteuses de la CGT hurlant aux « violences policières », préférant s’époumoner à mettre la France en garde contre le danger d’un vote FN galvanisé, de surcroît, par leur impéritie.

Laminées par les dispositifs Vigipirate et Sentinelle, poussées à bout par et les mouvements sociaux qui confisquent l’espace public, exaspérées de voir la justice relâcher aussitôt les délinquants qu’elles interpellent, les forces de police ont accumulé vingt millions d’heures supplémentaires non rémunérées. Les traquenards, assauts de commissariats à la barre de fer, violents affrontements comme à Calais (où les demandes de mutation explosent) sont devenus leur lot quotidien. S’y ajoute le traumatisme du meurtre barbare des policiers de Magnanville, Jean-Baptiste Salvaing et Jessica Schneider, en juin dernier. Chacun se souvient du geste symbolique de leur collègue de Mantes-la-Jolie, qui avait refusé de serrer la main du président de la République lors de la cérémonie d’hommage, lequel avait détourné le regard et poursuivi son chemin, trop affairé à baguenauder dans cette normalitude qui ne prend jamais de risques, tandis que Manuel Valls avait au moins eu la décence de s’enquérir de ses griefs et de lui poser la main sur l’épaule, en témoignage de sa solidarité. Manuel Valls a écouté. Mais a-t-il seulement entendu ? Plus personne ou presque n’attend rien de François Hollande, hormis son départ. Ne parlons même pas de l’inconsistant Bernard Cazeneuve. Mais on a la faiblesse d’espérer encore quelque sursaut de l’ancien ministre de l’Intérieur. À force de verser dans la demi-mesure, de vouloir manier répression et clientélisme, il conforte le sentiment d’impunité de ceux qui vomissent la France et qui font d’un Adama Traoré, ex-taulard multirécidiviste, le martyr d’une politique prétendument sécuritaire, alors même que les zones de non-droit prolifèrent. Qu’attend la gauche pour sortir de sa torpeur idéologique ? De voir se muer en cassandres tous les mystificateurs qui fantasment une guerre froide du fin fond de leur palantír aux prophéties sonnantes et trébuchantes ? Comment peut-on encore perdre son temps à vouloir déceler, comme Jean-Christophe Cambadélis et consorts, la patte du FN derrière l’exaspération policière ?

« Qu’on arrête simplement de donner des chèques à des élus et des associations. La politique du chèque, c’est une politique d’échec », réaffirme Malek Boutih sur RTL. « Les voyous dont il est question, ce ne sont pas simplement des délinquants, ce sont des gens dont je rappelle qu’une partie d’entre eux aident des terroristes qui assassinent des Français et des policiers. (…). Il y a une vraie offensive anti-racaille à avoir dans les banlieues. » Et lui, sera-t-il – enfin – entendu ? Pas sûr. En France, le courage est fort mal récompensé.

Les cocktails Molotov ont aussi franchi les enceintes des lycées, notamment à Tremblay, lors d’une altercation impliquant des dizaines de jeunes. À Saint-Denis, un proviseur a été roué de coups. Des enseignants ont été agressés à Argenteuil, Colomiers, Strasbourg. L’un d’eux a eu la mâchoire fracturée à Calais. Le tout en l’espace de quelques jours. En début de semaine, le personnel des urgences de l’hôpital de Tourcoing a été attaqué et frappé par un groupe de visiteurs qui se plaignaient de la lenteur de la prise en charge. Marisol Touraine a demandé des « sanctions exemplaires ». Peut-être devrait-elle prendre connaissance du récent rapport de l’Observatoire du Conseil national de l’ordre. Elle y apprendrait qu’une nette augmentation des violences sur les médecins, a été constatée en 2015. Insultes, agressions, 924 « incidents » ont ainsi été recensés.

Policiers, pompiers, gendarmes, professeurs, praticiens, conducteurs de bus, tous récoltent les fruits amers de cette politique du pourrissement ; celle qui, à l’image de François Hollande, n’est pas capable de regarder ses citoyens en face et d’entendre leur colère, jugeant plus confortable de victimiser les petites frappes et de racoler les voix communautaristes. Caillera, zadistes, No Borders, Roms, migrants, casseurs « en marge », chacun impose sa loi à la carte sur le territoire. Qui aura envie, demain, de devenir gardien de la paix, d’arpenter les quartiers « sensibles » et de se faire carboniser au cocktail Molotov pour 1800 euros nets en moyenne par mois ?

Ni islam des caves, ni islam des salons

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institut européen des sciences humaines
L’Institut européen des sciences humaines (IESH), à Château-Chinon (Nièvre), qui dispense un cursus de formation des imams, juillet 2012. (Jeff Pachoud)

Durant de nombreuses années, nombre d’élus, de chercheurs ou de travailleurs sociaux nous ont invités à sortir « l’islam des caves ». Aujourd’hui, c’est des salons parisiens, où sévissent certains théoriciens en col blanc, qu’il faudrait sortir la réflexion sur ce culte.

Il y a quelques jours, une étude menée par le normalien Hakim El Karoui pour le compte de l’institut Montaigne et de l’Ifop a ainsi été rendue publique.

Comme d’autres rapports qui l’ont précédée, cette enquête postule l’existence de trois à quatre millions de musulmans en France. Or ces derniers ne se comptent au maximum que par certaines de milliers ! Car, contrairement à ce que nous entendons ici et là, n’est pas musulman qui veut : cette qualité répond à des critères précis d’éducation et de savoir être, dont sont dépourvus une bonne partie de ceux qui se réclament de l’islam. Que 53 % des « musulmans » sondés (25 % de « conservateurs », 28 % d’« autoritaires ») fassent primer la Charia sur les lois françaises est une plaisanterie. Si nous demandions à chacun des musulmans interrogés de nous définir ce qu’est la Charia, l’immense majorité d’entre eux serait incapable de nous répondre clairement. Il conviendrait donc de définir les « autoritaires » comme des ignares pathologiques et incultes, plutôt que de leur accoler le qualificatif de musulmans. [access capability= »lire_inedits »]

Quand je lis que « 65 % des musulmans se déclarent favorables au port du voile », je m’interroge. Une telle réaction relève de l’autodéfense, à l’heure où les musulmans sont associés aux pires actes terroristes. L’amalgame peut faire basculer certains vers une tentation identitaire et un réflexe communautariste. L’assertion de cette même enquête selon laquelle « la pratique sociale la plus répandue reste le non-port du voile » devrait nous inciter à questionner des chiffres issus d’un contexte particulier. De la même façon, on peut penser qu’un sondage effectué au lendemain de l’attentat de Nice aurait conduit la plupart de nos compatriotes à rejeter les musulmans et à affirmer l’incompatibilité de l’islam avec les valeurs de la République.

Pour prendre un peu de recul, examinons le panel sondé par l’institut Montaigne. Il s’agit d’une population majoritairement jeune (moins de 35,8 ans), peu cultivée, « éloignée de l’emploi » (avec 38 % d’inactifs), doublement frustrée par sa condition sociale et la stigmatisation de sa supposée appartenance à la religion musulmane. Ses membres appartiennent à cette partie des classes populaires née dans les banlieues qui, au nom de leur détresse sociale, s’arrogent l’étendard de l’islam pour exprimer une révolte souvent injustifiable. Leur déficit d’éducation a plusieurs causes : des parents inaptes ou démobilisés, une offre religieuse insuffisante (mosquées et surtout imams incompétents), une école à la fois démissionnaire et inégalitaire, et enfin une autorité (administrative, policière, éducative) qui a disparu de ces territoires perdus.

C’est bien connu, la nature a horreur du vide. Aussi ne devrait-on pas s’étonner du développement d’une forme de communautarisme hystérique où la pseudo-identité culturelle repose essentiellement sur le folklore et l’apparence. Voyez le miracle : la barbe, le qamis (robe masculine) et le hijab (foulard féminin) vous offrent une virginité sociale opportune. Surtout si vous disposez d’un casier judiciaire fourni et que votre passif délinquant s’efface devant cette transformation physique.

Toutefois, quels que soient les griefs que l’on puisse adresser à ce rapport, ne nous cachons pas derrière notre petit doigt : il y a bien péril en la demeure de l’islam de France. C’est aussi là que l’institut Montaigne ne laisse pas de nous décevoir, ses propositions se révélant tantôt ineptes, tantôt antirépublicaines.

Ainsi, Hakim El Karoui entend rompre l’affiliation des institutions musulmanes de France avec les pays d’origine des fidèles (principalement l’Algérie, le Maroc et la Turquie). Or, non seulement ces États entretiennent des relations diplomatiques et économiques très poussées avec la France, mais ce sont les « pays de cœur » de nombreux musulmans français, majoritairement binationaux. Vouloir effacer cet héritage d’un trait de plume s’avère d’autant plus irréaliste que nous ne sommes pas en situation de prendre en charge le financement de « l’islam de France ».

C’est pourquoi ledit rapport s’applique à trouver les moyens d’un financement « français » de l’islam de France – excusez la redondance. Première proposition : instaurer une « taxe halal » liée au contrôle de l’abattage rituel pour contribuer à la construction des mosquées et à la rétribution des imams. De facto, on placerait ainsi le financement du culte musulman sous la tutelle de l’État. Comment peut-on seulement l’envisager dans une société libre, a fortiori laïque ? On imagine mal les Églises chrétiennes, comme les institutions juives, accepter une telle subordination. Si l’on suivait les préconisations de l’étude, le ministère de l’Agriculture déposséderait de surcroît les grandes mosquées de Paris, d’Évry et de Lyon du privilège du contrôle de la licéité des viandes et de la rente qui en résulte.

Il en va de même de l’organisation du pèlerinage à la Mecque et de la collecte de l’impôt religieux (zakat). Autant d’initiatives privées qu’Hakim El Karoui voudrait faire contrôler par les pouvoirs publics, ce qui piétinerait à la fois les libertés individuelles et la sacro-sainte séparation des cultes et de l’État.

Le reste est à l’avenant. Au prétexte de faire naître une autorité centrale de l’islam de France, on nous propose de bâtir un Consistoire musulman, sur le modèle de ce que Napoléon imposa jadis aux juifs français. C’est oublier qu’entre-temps la loi de 1905 a substitué un régime laïc au concordat. Certains me répliqueront que les grands principes devraient s’effacer devant l’urgence de la situation. Mais qui, parmi les musulmans de France, accepterait la nomination d’un grand clerc aux ordres de l’État sous l’autorité d’un secrétariat d’État aux Affaires religieuses ?

Pour autant, ne jetons pas tout le bébé avec l’eau du bain. Parmi les conclusions de l’étude, il en est deux qui me paraissent pleines de sens : réorganiser l’enseignement de l’arabe dans les écoles publiques ; créer des carrés musulmans dans nos cimetières. Mais est-ce vraiment ainsi qu’Allah sera grand en France ? [/access]

Fillon y croit encore!

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Meeting de Dole, François Fillon. Sipa. Numéro de reportage : 00777530_000013.

Dole est devenue une habitude pour François Fillon. Le 18 mars, il était déjà de passage dans la cité natale de Louis Pasteur. Mercredi soir, il avait décidé d’y revenir pour y organiser son dernier meeting dans la nouvelle région Bourgogne-Franche-Comté. Il est vrai que le Jura y est particulièrement fertile en élus fillonistes, parmi lesquels le député-maire Jean-Marie Sermier, le sénateur Gilbert Barbier ou le conseiller régional Jean-Philippe Lefèvre, référent de l’ex-premier ministre en terre jurassienne.

Fillon croit encore créer la surprise. Il dédaigne les sondages qu’il ne trouve guère fiables pour un corps électoral encore inconnu ; et il en veut aux médias qui ne se concentrent que sur le duo Juppé-Sarkozy. En revanche, il succombe aussi à cette nouvelle mode consistant à quitter le pupitre et à faire les cent pas sur l’estrade pendant qu’il s’adresse au public. Après Jean-Marie Le Pen il y a une vingtaine d’années, Ségolène Royal au temps de sa splendeur, puis plus récemment Bruno Le Maire et – quelle déception pour cet orateur de talent ! – Jean-Luc Mélenchon, François Fillon nous la joue « réunion de parents d’élèves ».

Lisez la suite de cet article sur le blog de David Desgouilles.

La cyber-radicalisation des «revert muslimah»

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Affiche de la comédie musicale britannique « Jihad ». Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA31023495_000002.

À lire son compte Twitter rose bonbon, Maria, une jeune anglaise née en 1995, possède tous les atouts d’une future mère poule : quand elle ne tient pas des propos lénifiants sur le mariage – « l’amour est inconditionnel », « mon mari est si mignon », elle réfléchit au prénom qu’elle donnera à son premier enfant et s’extasie sur des photographies de crépuscules dans des palmeraies. « La création d’Allah est belle », pérore t-elle dans un anglais mâtiné d’arabe.

La jeune fille est une « revert muslimah » : chrétienne convertie depuis peu à l’Islam, elle considère toutefois qu’elle a toujours été musulmane. Mariée à un musulman pas très modéré, elle répète à l’envi que c’est grâce à l’Islam – qui est beau et parfait – qu’elle est passée de l’ombre à la lumière.

Terrorisme et réseaux sociaux

Les péripéties françaises du mois d’août sont l’occasion pour elle de s’insurger contre ces policiers qui, sur les plages de la Côte d’Azur, obligent les musulmanes en burkini à se déshabiller devant tout le monde. Il ne faut pas lui faire l’affront de ne pas comprendre que « c’est par amour pour son mari que l’épouse couvre son visage » : celles de ses « sœurs » qui la suivent sur twitter, des « revert muslimah » pour beaucoup, portent comme elle le hijab, si ce n’est la burqa, et elles n’en sont pas peu fières. « Les femmes musulmanes sont les diamants de l’Islam, et personne ne dévoile ses diamants aux étrangers » arguent-elles.

L’on serait tenté de croire, à lire un peu trop vite ses propos souvent exaltés, que Maria n’est qu’une bigote parmi d’autres, qui aurait trouvé en l’Islam fondamentaliste une famille peut-être plus soudée que la sienne, et surtout l’identité dont elle avait besoin – elle qui vient d’un monde où la dépersonnalisation est de plus en plus forte, et où le vide spirituel est abyssal.

Mais Maria ne se contente pas d’être radicale : elle ne se contente pas de chanter les louanges de la burqa et du hijab, ni de répéter que l’Islam est la plus belle religion qui soit – et peut-être la seule.

Sa twittosphère – j’entends par là sa communauté de twitteurs – est à relents d’Al-Qaïda et d’Etat Islamique.

Un djihadiste nommé… Jihad

Ses twitteurs préférés ? Abdullah Al Noaimi, un ancien d’Al-Qaïda, et Jihad Matchmaker, un marieur de l’Etat islamique. Abdullah Al Noaimi est un barhreïni anciennement prisonnier à Guantanamo pour ses liens avec Al-Qaïda. Relâché en novembre 2005, il est rapatrié au Bahreïn et fait très vite partie des soixante-quatorze anciens prisonniers de Guantanamo alors cités par le Pentagone comme étant probablement engagés dans une activité terroriste ou militante. Il a ensuite été prisonnier en Arabie Saoudite et tient un compte twitter depuis sa libération. Maria s’y est abonnée en septembre 2016, et lit désormais les écrits de cet homme peu ordinaire qui, lorsque qu’il ne plaide pas pour la libération des prisonniers de Guantanamo – et notamment pour celle de Muhammad Rahim al Afghani -, se révèle très proche de l’Etat Islamique : militant, il relaie une photographie d’Issam Zahreddine, général de l’armée du gouvernement syrien, où l’on voit ce dernier, qu’Al Noaimi qualifie de « boucher de Poutine » poser devant des soldats mutilés de l’Etat islamique. Le message est clair : voici nos martyrs.

Il faut dire que Maria suit très assidûment l’actualité syrienne, et pas n’importe laquelle : elle est abonnée au compte twitter d’un certain « Happy News », basé dans la « Syrie libre » – probablement à Alep. L’information est évidemment anti-Poutine et anti-Assad. L’Etat islamique n’est pas soutenu officiellement, mais l’on sait que la frontière entre rebelles anti-Assad et militants du Califat est parfois poreuse. Ce n’est pas « Happy News » qui dirait le contraire : à un twitteur qui lui explique qu’il condamne les « erreurs » de l’Etat Islamique tout en étant persuadé que l’organisation est  « Haqq » – un mot arabe qui signifie vérité -, il répond : « Je ne suis pas un supporteur de l’Etat Islamique, en fait je ne les aime pas et je n’aime pas leurs méthodes. Cependant, tu as raison, ils sont sur la bonne voie. C’est triste mais vrai. »

Mariages halal

Mais « Happy News » assure ses arrières. Il sait qu’il ne peut soutenir officiellement l’Etat islamique. Pourtant, si l’on remonte le temps à l’année précédente, l’on s’aperçoit qu’il officiait alors sous le pseudonyme de « Jihad Matchmaker » et avait alors pour mission d’arranger des mariages entre des militants anti-Assad et de jeunes musulmanes occidentales désirant partir en Syrie.

« Soutenez Jihad Matchmaker, ce service est pour tous les moudjahids et les sœurs qui veulent faire des rencontres « halal » », écrivait le marieur djihadiste avant de donner quelques conseils aux futurs mariés :

« L’alliance est un symbole de mariage pour les kouffars, ce n’est pas haram ». « Vous n’avez pas besoin d’être un soldat. Si vous ne pouvez pas vous battre nous avons aussi besoin de médecins, d’ingénieurs, etc. » précisait-il à l’attention des futurs maris soucieux de rejoindre la Syrie.

Parmi les aspirants au mariage halal, beaucoup voulaient rejoindre la Syrie pour combattre dans les rangs de l’Etat islamique.  D’autres étaient déjà sur place, et leur vie de guerrier ne leur laissait guère le temps de trouver une femme : Jihad Matchmaker était là pour les y aider.  Le twitteur syrien – qui précisait toutefois que « Jihad Matchmaker est pour tous ceux qui veulent faire un mariage halal, pas uniquement pour l’Etat islamique » – était devenu une véritable agence matrimoniale au service – notamment – de l’Etat Islamique.

C’est d’ailleurs en « surfant » sur le compte twitter anglophone de Jihad Matchmaker, que Yusra Hussein, une jeune bristolienne de quinze ans, s’était envolée vers la Syrie pour devenir l’épouse d’un djihadiste. Depuis, plus de nouvelles, au grand dam de sa famille.

Les amies de Maria rêvent d’un mariage halal

On ne sait si Maria, qui vit en Grande-Bretagne, a utilisé les services de cette étrange agence matrimoniale, qui a fermé ses « portes » il y a peu. Mais elle gravite dans un petit monde radical où il est devenu de style de porter le voile intégral et de rêver d’un mariage halal à la sauce Jihad Matchmaker.

Aïcha, l’une de ses amies, qui la suit sur Twitter, est elle aussi britannique. Elle tient un blog où elle raconte sa vie de « revert muslimah » – elle vient d’une famille musulmane, pourtant. Mais trop modérée à ses yeux. Pour cette jeune fille, on ne plaisante pas avec l’Islam : faire sa prière cinq fois par jour et participer aux fêtes religieuses, cela n’est guère suffisant ; depuis qu’elle est « tombée » sur une vidéo YouTube expliquant en quoi les chansons de variétés qu’elle écoute durant son temps libre ne sont pas haram, elle a eu une révélation : elle a supprimé les 400 chansons que contenait son Ipod et s’est mise à entendre des « Allahu Akbar » durant son sommeil ; surtout, elle s’est mise à regarder Peace TV, une chaîne de télévision basée à Dubaï et aux Emirats-Arabes-Unis : elle s’est imbibée des flots de paroles de Zakir Naik, un imam salafiste indien qui prêche régulièrement sur la chaîne – dont il est le fondateur – et qui professe entre autres la suprématie de l’Islam, la diabolisation de la musique et de la danse, l’amputation des mains des voleurs, le droit pour les musulmans de battre leurs femmes et d’avoir des esclaves sexuelles, et la peine de mort pour les homosexuels. Zakir Naik aurait tort de s’arrêter en si bon chemin : il ajoute que les attentats du 11 septembre 2001 ont été « orchestrés par George W. Bush », qu’Ousama Ben Laden est un héros qui combat les ennemis de l’Islam et que « tous les musulmans doivent être terroristes ».

Aïcha ne fait pas l’unanimité dans sa famille : elle est comparée aux « cousins du Bangladesh ».  Il faut dire qu’elle tient des propos peu amènes : « Puisse Allah détruire ce qui n’apporte rien d’autre au monde que le démon et la corruption », prie t-elle. Le mariage halal, pour elle, ce sera dans quatre ans, quand elle aura fini ses études. 

M., marieuse de l’Etat islamique

Il n’est pas rare, dans le milieu de Maria et d’Aïcha, de voir de très-jeunes filles désirer se marier avec un soldat du Jihad, quitte à acquérir le statut très-glorifiant de « veuve de martyr » – « les veuves de martyr, vous valez très cher à nos yeux » assénait Jihad Matchmaker du temps de son activité.

Nul n’est besoin, pour favoriser les rencontres, d’une cour assidue : il suffit, comme du temps de Jihad Matchmaker, d’un téléphone portable et d’une connexion internet pour mettre en relation de jeunes occidentales fascinées par le Jihad avec leurs futurs maris, ces « héros » de l’Etat Islamique qui se font pour l’occasion photographier avec leurs kalachnikovs.

C’est ce qu’a fait Oum Zahra, alias M., une jeune française de vingt-et-un an partie l’année dernière en Syrie pour faire office d’agence matrimoniale au service de l’Etat Islamique. Elle est aujourd’hui sous le contrôle de la police française.

Que deviennent les mariées du Califat une fois arrivées en Syrie ?

Jihad Matchmaker et Oum Zahra ne sont que des exemples parmi d’autres. Pour l’Etat Islamique, le mariage des guerriers est une question de survie : il faut permettre le repos du guerrier, d’abord, mais surtout assurer une descendance qui sera élevée dans l’idéologie du Califat, et qui pourra forger un peuple. Bref, il leur faut un Lebensborn façon islamiste. Inutile de dire à des jeunes filles telles que Maria ou Aïcha, qui rêvent surtout d’un mariage halal, d’une belle maison et d’un mari aimant, que c’est une vie de douleur qui les attend. Les marieurs de l’Etat islamique prennent grand soin de ne pas dévoiler la vérité.

C’est une fois arrivées en Syrie que les mariées du Califat déchantent.  Elles qui fantasmaient sur le Coran ne voient plus que des armes ; elles qui voulaient une belle maison vivent dans des couveuses surveillées par des miliciennes ; et elles qui rêvaient d’un mari aimant se marieront avec des combattants uniquement occupés à tuer, à procréer – car il faut bien assurer l’avenir – et à s’offrir les services d’esclaves sexuelles achetées à bas coûts à des trafiquants de chair humaine.

A tel point qu’il s’agit désormais pour l’Etat Islamique non plus tant d’attirer des femmes que de les empêcher de partir.

Terrorisme islamiste: les «radicalisés», une armée de fous?

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Si l’on raisonne en termes de compatibilité logique, d’après ce qu’on peut lire dans les médias, un terroriste/djihadiste/radicalisé ne peut pas être un déséquilibré. « Terroriste » et « déséquilibré » sont apparemment deux notions tout à fait antinomiques. Le premier est un méchant, le second est un fou.

En même temps, on nous détaille sans rire la mise en place de « suivis thérapeutiques » à destination des « radicalisés » : il s’agit donc de soigner les méchants, pas les fous. Ou bien alors, tous les radicalisés sont des fous et dans ce cas la précédente distinction ne tient plus. Quelqu’un y comprend quelque chose ?

«La piste terroriste est écartée»

C’est un fait divers enterré rapidement et proprement, comme on le fait désormais à chaque fois que c’est possible. Une preuve de plus que le rôle des journalistes (du moins tel qu’ils le conçoivent) consiste à sauvegarder la paix civile, quoi qu’il en coûte à l’éthique de la profession.

Mardi 30 août, un monsieur se présente dans un commissariat de Toulouse et poignarde un policier.

Si l’on cherche des articles au sujet de cette affaire, il faut éviter de taper « attentat Toulouse » qui ne donne presque rien de récent. Il faut se contenter de « policier poignardé ». En effet, comme le rappellent tous les médias, « la piste terroriste a été écartée ». C’est une information objective. Il n’empêche que c’est une information problématique qui mériterait sans doute d’être présentée comme telle.

Lire la suite sur le blog d’Ingrid Riocreux.

 

La face crashée de Marine Le Pen

face crashée marine bande dessinée
La face crashée de Marine Le Pen, Grasset, couverture.

Le 8 octobre dernier, Riss et Richard Malka, respectivement dessinateur et co-scénariste (avec Saïd Mahrane) de la Face crashée de Marine Le Pen (Grasset), étaient invités sur le plateau d’On n’est pas couché.
Je n’ai pas la télévision, je n’ai donc pas suivi le débat dans son jus — mais il y a le replay pour les mauvais téléspectateurs. C’est une amie — grâces lui soient rendues — qui m’a signalé le fait : Vanessa Burgraff, nouvelle présentatrice dont j’ignorais tout et qui, lorsqu’on la mettra sur orbite, n’a pas fini d’tourner, a lancé à deux reprises à Riss et à Malka qui n’en pouvaient mais : « Ce qui m’a gênée, moi, c’est que vous la rendez très très sympathique… » — ajoutant, pour faire bonne mesure : « Ce n’est pas une facho dans le livre, c’est une républicaine ». Ben oui.

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli

Cathos de gauche, le divorce

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Contre-manif pour tous, Lyon. Sipa. Numéro de reportage : 00776842_000004.

Dans un article récent, le politiste Gaël Brustier prend prétexte de la récente Manif pour tous, pour décrire l’évolution du rapport des forces politiques au sein du catholicisme Français. Il écrit : «L’équilibre des forces internes au monde catholique a considérablement changé en quelques années. Le quinquennat de François Hollande a bouleversé des équilibres anciens. L’organisation du pôle le plus conservateur du «peuple de Dieu» et l’affaissement des piliers traditionnels du catholicisme de gauche n’y sont pas étrangers. Le «mariage pour tous» a été un révélateur et un détonateur d’évolutions profondes. Le nombre de catholiques électoralement fidèles à la gauche a significativement baissé. Compte tenu des taux de participations élevés en leur sein, on peut supposer qu’une part non négligeable d’électeurs hier alignés sur la gauche sont tout simplement passés à droite. Aux élections européennes de 2014, la proportion d’électeurs catholiques de gauche a régressé à environ 16%, un score historiquement bas. Rappelons qu’en 1981, 35% des catholiques avaient voté pour François Mitterrand…»

L’analyse n’est pas fausse. Mais elle soulève au moins deux questions auxquelles Brustier ne répond pas : pourquoi en est-on arrivé là et cesse-t-on d’être de gauche lorsqu’on ne vote plus à gauche ?

Une nouvelle génération de jeunes intellectuels

On connaît sa thèse, superbement développée dans son livre Le Mai 68 conservateur. C’est «la jonction des communautés nouvelles avec la mouvance traditionaliste» qui a créé le terreau nourricier de La Manif pour tous. Une idée qu’il explicite dans un autre article  avec cette formule : «L’esprit « tradismatique » naît ainsi progressivement et précède l’enclenchement de la Manif pour tous.» Ce qui lui permet de décrire, longuement ce que le titre de l’article appelle Le réveil des tradis, avec «le retour en force des catholiques dans le débat public» Pour lui, cette tendance trouve son illustration dans la montée en puissance d’une nouvelle génération de jeunes intellectuels qui s‘expriment notamment dans la revue Limite. 

Fort bien, sauf que cela ne nous dit pas pourquoi les «cathos de gauche» auraient fondu comme neige au soleil. S’ils ont massivement refusé leurs voix au PS lors des dernières élections, ce n’est pas parce que de jeunes intellectuels catholiques battent le pavé médiatique. C’est parce que la gauche les a déçus, et notamment, pour certains d’entre eux, par son passage en force sur la loi Taubira.
Dans son livre de 2014, Gaël Brustier analysait d’ailleurs parfaitement ce qui s’était passé.  Après avoir souligné que c’est le basculement à gauche d’une partie des catholiques «sociaux» des départements de l’Ouest, exaspérés par Nicolas Sarkozy, qui avait permis l’élection de François Hollande en 2012, il observait : «Ni à l’Elysée, ni à l’hôtel Matignon, ni même au ministère de l’Intérieur, il ne s’est trouvé un conseiller suffisamment au fait des rapports de forces internes au monde catholique et des plaques tectoniques de la société française, pour anticiper un tant soit peu le risque politique encouru. Le comble aura été de voir le Président de la République évoquer une supposée clause de conscience des maires pour se dédire dans la foulée et, finalement, faire l’impasse sur le dialogue que sa fonction et sa position lui réclamaient de conduire avec les catholiques d’ouverture.»

La loi Taubira : «Une erreur électorale énorme» (Hervé le Bras)

Déjà, le 28 avril 2013, soit cinq jours seulement après l’adoption de la loi Taubira, le démographe Hervé le Bras écrivait dans Rue89 : « Si le PS avait bien analysé sa progression en 2012, comme nous l’avons fait dans notre livre, il aurait vu qu’elle est due à une maladresse de la droite, qui s’est déportée trop à droite. L’UMP a oublié la composante démocrate-chrétienne de son électorat. Or celle-ci n’a pas adhéré aux positions xénophobes de Nicolas Sarkozy. Les gains de Hollande ont été faits sur ce centre-droit, lié à une tradition catholique. C’est ce qui ressort clairement de la carte électorale. Avec le « mariage pour tous », le PS vient à mon avis de s’aliéner ce qui a été à la base de son succès lors des dernières élections. C’est une erreur électorale énorme.»  Et il concluait : « Il y a un moment où les politiques ne peuvent plus se cantonner à des réformes sur les mœurs. Il faut aussi s’intéresser à l’économie. Et c’est ce virage que les socialistes ont raté.» 

Adopter un enfant mis au monde «pour» être adopté… 

D’où ma deuxième question : faut-il voter à gauche pour être de gauche ? Finissons-en avec cette question de la loi Taubira. Oui, il y a de nombreux chrétiens de gauche qui étaient favorables à cette loi. Mais il y en avait aussi – j’en suis – qui, tout en s’accordant sur une conjugalité homosexuelle qui ne leur pose aucun problème, se sont opposés à la loi pour sa dimension d’ouverture à la filiation. Au risque de bégayer je redis ici : que le mariage ouvre légalement à la filiation ; que toute filiation naturelle étant interdite aux couples de même sexe pour des raisons évidentes, ce désir de filiation suppose l’adoption ; et que dans un pays où il n’y a plus d’enfants à adopter  ce désir ne pourra à terme se satisfaire que par le recours à la PMA et à la GPA.

Or, il existe une différence entre : adopter l’enfant de son conjoint, né d’une précédente union hétérosexuelle, adopter un enfant dont les parents biologiques ne peuvent assumer la charge… ou adopter un enfant – je pourrais presque écrire : un orphelin – volontairement conçu et mis au monde «pour» être adopté. Je crois, là encore, exprimer l’opinion commune, y compris parmi des «gens de gauche» en disant que, dans l’adoption, le droit de l’enfant à trouver des parents adoptifs prime sur le droit des adultes à obtenir, par tous les moyens qu’offre la science, un enfant à adopter. Et qu’il y a là le risque évident d’une dérive marchande du vivant dont on est étonné qu’elle ne gêne pas davantage les contempteurs du libéralisme économique.

L’écologie n’est-elle pas conservatrice par nature ?

Gaël Brustier situe «L’écologie humaine (comme) élément central du conservatisme nouveau» qu’il pointe du doigt, notamment dans la revue Limite. Si l’on comprend bien l’écologie serait de gauche – donc émancipatrice ? – lorsqu’elle s’affiche libertaire, mais deviendrait conservatrice lorsqu’elle est simplement écologique. Si l’écologie n’est pas un combat pour la conservation de la planète et de l’environnement donc également de l’humain, de quoi parle-t-on au juste ? Que cela plaise ou non, il existe une gauche écologique conservatrice. Je revendique cette appartenance ! Et j’affirme que nombre de catholiques se retrouvent aujourd’hui dans cette sensibilité sans avoir le sentiment de trahir leurs valeurs. Pour qui voteront-ils en 2017 ? Là est bien la question. Mais si par hasard, au vu de la personnalité des candidats, ils ne votaient pas à gauche, cesseraient-il d’être de gauche ?

On pourrait poursuivre sur l’idée, à la mode et non dépourvue de fondement, d’un dépassement du clivage droite-gauche. Sauf que ceux qui, dans le monde catholique, la développent avec le plus de gourmandise en tirent généralement prétexte pour nous expliquer qu’il n’y aurait plus d’intellectuels catholiques que de droite. CQFD ! Et que nous autres, malheureux soixante-huitards conciliaires attardés serions désormais sans descendance. D’où notre aigreur bien compréhensible ! Pardon pour ce qui ne veut pas être une récupération grand-paternaliste, mais les jeunes chrétiens de Coexister, ils ne sont pas dans cette filiation ?

L’imposture d’un catholicisme décomplexé

En fait, l’idée selon laquelle les cathos de gauche auraient disparu – mais la gauche elle-même n’a-t-elle pas disparu ? – tient pour une large à l’imposture idéologique d’un catholicisme prétendument décomplexé.  On n’existerait qu’à la condition de porter, toujours et partout, sa foi en bandouilière. C’est en tout cas ce que nous prêchent avec constance et délectation quelques évêques et abbés ensoutanés des beaux quartiers. Sauf que l’enfouissement qui a marqué toute une génération de «cathos de gauche» et que continue de vivre tranquillement une partie de la jeunesse catholique, ne procède pas d’un complexe mais d’une conviction.

Retrouvez cet article sur le blog de René Poujol. 


L’après-Trump: vers une nouvelle ère populiste?

populisme donald trump clinton
Donald Trump. Sipa. Numéro de reportage : AP21964535_000060.

Il aura beau avoir fait preuve d’une combativité hors du commun durant toute la campagne présidentielle américaine, il est maintenant fort probable que les derniers scandales à caractère sexuel aient raison de Donald Trump. S’il croyait avoir enterré ses aventures compromettantes, voilà qu’elles sont remontées à la surface, non sans l’intervention d’une opération médiatique bien planifiée. Disons que si le sexe fait vendre, il peut surtout faire perdre quand il est associé à tant de mauvaises manières.

Le rejet des élites perdurera

Alors que de plus en plus de commentateurs annoncent la défaite de Trump et le couronnement de Clinton, il est assez curieux d’observer à quel point les gens ont déjà l’impression de passer à autre chose. Pour la plupart des analystes qui se sont évertués à chanter les louanges d’Hillary Clinton tout en comparant son adversaire aux grands génocidaires de l’histoire, la défaite de Trump marquera la fin d’un certain populisme malodorant aux États-Unis. Mais dans les faits, l’histoire ne fait que commencer.

Le rejet des élites, dont quelques auteurs ont souligné le rôle dans la dernière campagne présidentielle, ne doit pas être aussi rapidement évacué de la discussion. Pour comprendre l’évolution prochaine de la société américaine, il faut garder en tête que ce mépris de l’establishment restera profondément ancré dans l’imaginaire populaire. Aussi longtemps que les politiciens contribueront à aseptiser la société pour se conformer servilement au politiquement correct, le peuple sera enclin à verser dans cette nouvelle forme de romantisme ambiant. Aussi longtemps que les gouvernants lèveront le nez sur le besoin d’adversité qui anime toute société, la population baignera dans le cynisme. Car si les extrêmes se nourrissent, le centre leur fournit souvent bien de la matière.

Un populo latino ?

La victoire prochaine d’Hillary Clinton pourrait donc jeter de l’huile sur le feu plutôt que de calmer les esprits. Non seulement Clinton n’a jamais fait l’unanimité dans son propre parti en raison, justement, de son grand attachement pour l’establishment, mais elle incarne toute cette tiédeur, voire toute cette modération dont les effets sont devenus contre-productifs. La candidate démocrate affiche peut-être un plus grand dynamisme lorsqu’il est question de géopolitique, mais il est fort à parier que sa politique intérieure marquée par l’adoration du multiculturalisme sera mal accueillie.

En gros, deux mandats consécutifs assumés par Hillary Clinton pourraient préparer le terrain à la formation d’une relève populiste encore bien plus féroce que celle représentée par Donald Trump. Quand on y réfléchit, Trump n’aura probablement pas été le plus radical de tous les candidats républicains. Il aura surtout été le plus grossier et le moins éloquent. Dans quelques années, gageons qu’un homme politique rusé et distingué pourrait canaliser beaucoup plus habilement la grogne populaire qui sévit aux États-Unis. Et qui sait, peut-être sera-t-il issu de la communauté hispanophone ?

 

Les aventures de Tintin au pays du Grand-Palais

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hergé expo grand palais
Affiche Rmn-Grand Palais / Photo Paul Nemerlin, Hergé © Adagp, Paris, 2016 © Hergé-Moulinsart
hergé expo grand palais
Affiche Rmn-Grand Palais / Photo Paul Nemerlin, Hergé © Adagp, Paris, 2016 © Hergé-Moulinsart

Un jour, badinant avec Malraux, le Général de Gaulle a dit : « Au fond, vous savez, mon seul rival international, c’est Tintin ! Nous sommes les petits qui ne se laissent pas avoir par les grands. On ne s’en aperçoit pas à cause de ma taille ». L’aphorisme est célèbre. Tintin est universellement connu, à la manière de Marilyn Monroe, Elvis Presley, Jésus, Superman ou Mahomet. Les aventures du petit jeune homme à la houppette blonde ont été traduites depuis des décennies pour les lecteurs de pays improbables où les habitants ont des mœurs condamnables et parlent des dialectes plein de mots étrangers. Après avoir parlé serbo-croate, chinois et même corse, on attend Le Sceptre d’Ottokar en borduro-syldave… Ceux qui sont nés au début du siècle dernier ont découvert Tintin dans les colonnes du « Petit Vingtième », supplément jeunesse d’une publication catholique quotidienne, les baby-boomers l’ont découvert à la radio (il y a eu une série…) et au cinéma (quiconque n’a pas vu Tintin et les Oranges bleues (1964) ignore ce qu’est cette star potagère que nous appelons communément « navet »), bien des gamins de notre temps ont eu connaissance des aventures du petit belge par la série animée diffusée jadis par France 3, et certain des plus jeunes l’ont découvert à travers le film de Steven Spielberg… Les 24 albums (dont le dernier, L’Alph Art, est inachevé) ont leur place au panthéon des bestsellers mondiaux, avec la Bible et le petit livre rouge de Mao.

Se tient au Grand Palais, jusqu’au 15 janvier, une exposition très riche revenant sur tous les aspects de la vie créative d’Hergé : depuis la méconnue série « Totor chef de patrouille des Hannetons », publiée dans les années 20 dans « Le boy scout Belge », jusqu’aux incursions tardives du dessinateur dans l’art abstrait, en passant naturellement par Tintin. L’exposition commence d’ailleurs par les relations d’Hergé avec l’art. L’artiste, arrivé à l’automne de sa vie, peignait régulièrement, des toiles abstraites dans le style de Miró. C’est une production dont il ne faisait aucune publicité, et qu’il abordait en dilettante. Il dira d’ailleurs qu’il tenait à ne pas passer pour un peintre du « dimanche ou du samedi après-midi« . De fait ces toiles sont rares, et dénotent une authentique passion d’Hergé pour l’art de son temps. Cette passion, qui traverse les albums de Tintin où l’on croise souvent des œuvres contemporaines, éclate dans une partie de la collection personnelle du dessinateur présentée en ouverture de cette exposition, où l’on croise à la fois Poliakoff et Dubuffet. Les influences d’Hergé sont à chercher dans la peinture, mais aussi dans la bande-dessinée elle-même et l’exposition n’omet pas de présenter des planches de Benjamin Rabier ou d’Alain Saint-Ogan (l’auteur de Zig et Puce), précurseurs de l’art n°9. Les salles suivantes mettent en valeur l’art « romanesque » d’Hergé, qui était un narrateur hors-pair et nourrissait toujours ses histoires d’une riche documentation. On le sait particulièrement concernant les deux albums de l’aventure lunaire de Tintin (une maquette de la partie supérieure de la fusée est présentée : elle permettait aux collaborateurs du dessinateur, dont Bob de Moor, d’avoir sous les yeux une représentation 3D réaliste de l’engin), mais partout Hergé puisait son inspiration dans le réel, pour les voitures, les bateaux, les objets les plus banals du quotidien. Son art légendaire du découpage est illustré par une passionnante séquence d’archive tv où Yves Robert décrit, avec son vocabulaire de cinéaste (plan large, américain, etc.) la progression de l’action sur une planche de Tintin. C’est bluffant, et nous fait toucher du doigt l’efficacité universelle de l’univers d’Hergé, apôtre de la ligne-claire et génie du mouvement.

L’exposition, composée pour l’essentiel de planches du dessinateur, prêtées par le Studio Hergé, permet aussi de mieux comprendre le processus créatif, des premiers crayonnés où l’on sent que le dessinateur tourne autour de ses personnages, les « cherche », jusqu’aux planches finales, en passant par l’étape de la colorisation (en grand aplats de couleurs, sans effets d’ombres). C’est ainsi une toute une « famille de papier » qui nous est présentée, et l’on redécouvre, autour d’une maquette géante du château de Moulinsart, les visages familiers de la Castafiore, du Professeur Tournesol, du Capitaine Hadock ou encore de méchants que nous avons adoré détester tels que Rastapopoulos ou l’infâme Docteur Müller de l’Île noire. Au détour de ces portraits, on croise aussi des figures entrées dans le langage quotidien : le fameux sparadrap qui empoisonne Hadock, ou les récurrents appels téléphoniques destinés à la boucherie Sanzot qui aboutissent irrémédiablement à Moulinsart… Soulignons deux salles particulièrement intéressantes : l’une consacrée à la période de crise traversée par Hergé (et le monde entier) dans les années 40 et l’autre à l’Asie. Les années 40 : c’est le succès et la tourmente. Les albums se vendent très bien. Ils commencent à être traduits. Après avoir présenté une Europe au bord du gouffre dans Le Sceptre d’Ottokar (1939), Hergé confronte son petit héros au spectre de la fin du monde dans L’étoile mystérieuse (1942). C’est dans les pages du quotidien Belge Le Soir que le dessinateur publie ses histoires en feuilletons, passant des 40.000 lecteurs habituels du Petit Vingtième à 300.000… On ne manquera pas de reprocher par la suite cette collaboration à Hergé : le journal est alors contrôlé par l’occupant allemand. L’autre salle passionnante est consacrée au rapport d’Hergé à l’orient, avec des planches du chef d’œuvre du dessinateur Le lotus bleu et une traduction hilarantes des inscriptions chinoises omniprésentes dans l’album, dont certaines sont des publicités ou des slogans politiques tels que « A bas l’impérialisme !« . L’amitié d’Hergé avec un jeune étudiant chinois, Tchang, est mise en avant ; Tchang qui ouvrira Hergé à l’altérité, Tchang qui fournira au dessinateur d’abondants conseils pour cet album, et finira même par devenir un personnage des aventures du petit reporter blond – dans le très dépressif Tintin au Tibet (1960).

Il est à signaler qu’une salle entière est consacrée à une partie méconnue du travail d’Hergé, dans le domaine du dessin publicitaire et de l’affiche. On peut notamment y voir une couverture signée en 1936 pour « La tente, organe du camping club de Belgique« , et une pub où l’on voit des enfants déambuler entre des œufs géants, qui n’est pas sans rappeler la marche de Tintin entre les champignons géants de l’Etoile mystérieuse.

Certains confrères ont trouvé qu’il y avait du mou dans la ligne claire avec cette expo, qu’elle était confuse, qu’elle n’offrait pas un véritable « parcours » dans l’œuvre d’Hergé. Elle est surtout très riche, et ravira les tintinophiles experts qui ne reverront pas de sitôt en France un tel nombre de planches originales d’Hergé. La leçon de ce parcours est que Tintin, en plus d’être reporter et un peu aventurier sur les bords, était surtout un grand témoin de l’Histoire ; et Hergé un auteur incomparable qui parvenait à mêler partout le registre du picaresque, voire du dramatique, avec un humour dévastateur. L’humour, certainement une façon de répondre à ce siècle difficile que Tintin a traversé avec optimisme. Un trait qui ne trompe pas : vous pourrez voir à cette expo de grands enfants, de 60/70 ans, éclater de rire tout seul devant les planches présentées…

Au Grand Palais, jusqu’au 15 janvier

Jean le Gall, la cruauté du greffier

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jean legall lois apogee
Jean le Gall. Photo: Julien Falsimagne-Leemage
jean legall lois apogee
Jean le Gall. Photo: Julien Falsimagne-Leemage

Vous souvenez-vous du prix Goncourt en 1988 ? Non ? Ne vous inquiétez pas, le lauréat non plus. Il s’appelle Jérôme Vatrigan, et le 6 février 2014, alors qu’il se confie à un enregistreur japonais des années 1980 marchant avec des cassettes TDK qui font un bruit oublié de l’homme d’aujourd’hui, il est uniquement occupé à raconter sa chute, une chute qu’il a sans doute obscurément souhaitée toute sa vie, un peu comme les personnages des romans hussards qu’il a beaucoup aimés. Lui vous dirait qu’il est « anarchiste de droite », ou peut-être qu’il ne vous dirait plus rien. À 50 ans, réfugié en plein hiver dans un petit hôtel du Cap-Ferret, il n’est plus un personnage de Nimier ou de Déon mais plutôt de Simenon. Il n’est pas certain qu’il ait aimé Simenon, Jérôme Vatrigan. Lui, son affaire, c’était plutôt Proust. Au point, une fois devenu éditeur, d’avoir retrouvé miraculeusement, un peu trop miraculeusement, un inédit de l’auteur de la Recherche, Les Après-midi d’Auteuil.[access capability= »lire_inedits »]

Vous souvenez-vous de Greta Violante ? Vous devriez, elle était la directrice générale d’un des fleurons de l’économie française, le groupe Panaud. Celui qui se demande s’il n’a pas fait une erreur en assurant l’ascension fulgurante de Greta Violante, c’est Arnaud Panaud. D’abord parce qu’il a laissé à cette « femme de l’année 2008 » la direction de son groupe qui n’était à l’origine qu’une scierie auvergnate, ensuite parce qu’elle lui a fait perdre quelques centaines de millions d’euros dans le rachat d’une entreprise américaine. Maintenant, la voilà accusée d’un meurtre qui remonte à trente-sept ans, celui d’un jeune touriste allemand sur une plage des Landes. Elle ne pouvait pas faire les choses comme tout le monde, Greta Violante ? Être arrêtée comme tant de personnalités du monde des affaires par la brigade financière et non par la PJ ?

Vous souvenez vous d’Antoine Vatrigan ? Mais si, enfin ! L’éphémère ministre du Budget dans le premier gouvernement Hollande. Un type avec une belle gueule de rugbyman et des principes. Il est l’aîné de Jérôme Vatrigan, il a toujours un peu moqué avec condescendance la manie littéraire de son frère. Lui croit aux choses solides. C’est drôle parce que son métier, la chirurgie esthétique où il a fait tranquillement fortune, consiste plutôt à maquiller les apparences. Greta Violante, qui est par ailleurs la compagne de Jérôme, a eu les seins remontés par Antoine et, ce qui va être très gênant dans la suite de l’histoire, il lui a effacé une vilaine cicatrice sur le ventre. La politique l’a aussi intéressé. Il est socialiste, on lui a décroché une circonscription dans le Sud-Ouest. Cela ne l’a pas empêché de continuer les affaires, cliniques américaines, consulting pour les labos, alors qu’il était conseiller au ministère de la Santé, ce qui n’est pas bien on en conviendra. Mais bon, tout le monde fait ça, non ? Évidemment, le coup des comptes en Suisse, ça passe beaucoup moins bien quand on est ministre. Du coup, Antoine Vatrigan est retourné aux USA refaire des peelings laser, loin du scandale.

Si vous voulez en savoir un peu plus sur le quart de siècle qui a vu la grandeur et la décadence de ces trois figures célèbres, vous pourrez lire l’article de Raphaëlle Bacqué et Vanessa Schneider dans Le Monde. Il a pour titre « Les Lois de l’apogée », comme le roman de Jean Le Gall, et il est reproduit in extenso à la fin du roman. C’est que l’auteur, parmi ses nombreuses qualités, a celle d’être un pasticheur hors pair des propos tenus par les écrivains, les politiques et les journalistes à la mode.

Les Lois de l’apogée nous plonge, de manière balzacienne, dans une société, la nôtre, qui mélange le vrai et le faux avec beaucoup de faux et peu de vrai. Cela fait un cocktail aussi amer que les whiskies sour dont abuse Jérôme Vatrigan, l’écrivain d’un seul roman, devenu éditeur sincèrement épris de littérature : il sera le premier éditeur de Houellebecq qui le quittera le succès venu. On aurait tort, néanmoins, de réduire Les Lois de l’apogée à un roman à clés. Dans un avertissement au lecteur, qui ressemble à ceux des romans du xviiie siècle, Jean Le Gall écrit : « Au cours de l’histoire qui suit, des personnes ayant réellement existé se mêlent à des personnages de fiction. Les propos qui leur sont prêtés sont parfois authentiques, parfois inventés. Il ne faut voir dans cette entreprise aucune intention malveillante à leur égard, mais plutôt la tentative de description d’une époque que ces gens ont voulu marquer à tout prix. » C’est comme cela que l’on croisera par exemple, lors des dîners donnés par Greta Violante dans un somptueux hôtel particulier du boulevard Raspail, Jean d’Ormesson, Jean-Marie Messier, John Galliano, Jacques Attali… Et puis, c’est vrai que Le Gall n’est pas malveillant. C’est pire : il est cruel.

Les Lois de l’Apogée est un roman sur la falsification généralisée. Jean Le Gall s’en fait le greffier, sur un ton ironique, presque joyeux, de cette joie qui masque le désespoir car il est plus poli d’être de bonne humeur. Les cassettes enregistrées de Jérôme Vatrigan, les échanges épistolaires avec son frère qui rythment le récit consignent méthodiquement la présence totalitaire du mensonge, du faux, de l’apparence. Une terrasse au Flore où l’on célèbre les mérites du dernier roman de Patrice Geignard fabriqué sur mesure pour plaire aux femmes, une sortie du Conseil des ministres avec un Hollande qui demande d’accélérer des réformes qui n’existent pas, l’enquête d’un détective privé allemand qui aime Chateaubriand, tout cela ne fait que révéler un état général de décomposition avancée.

La littérature pourrait tout sauver, encore une fois. Jérôme Vatrigan le sait, le détective privé le sait, mais ils ne peuvent pas grand-chose au bout du compte, soit par lassitude, soit par dégoût. Heureusement, Jean Le Gall n’est ni paresseux ni dégoûté, et Les Lois de l’apogée, roman total, en apporte la preuve définitive et éclatante.[/access]

Police, école, hôpitaux: les institutions mises à sac

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manifestation policiers viry
Manifestation de policiers dans la nuit du 20 au 21 octobre 2016 à Lyon © AFP JEFF PACHOUD.
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Manifestation de policiers dans la nuit du 20 au 21 octobre 2016 à Lyon © AFP JEFF PACHOUD.

Jeudi soir, ils sillonnaient Paname pour la quatrième nuit consécutive, mais aussi Marseille, Lyon, Bordeaux, Nice, Toulouse. Bravant les consternantes menaces de sanctions de leur directeur général Jean-Marc Falcone, dont ils réclament dans la foulée la démission, les policiers sont de plus en plus déterminés à faire connaître leur ras le bol.  De la haine anti-flic, du laxisme judiciaire, du manque de moyens, des agressions à répétition dont ils sont la cible : 32964 actes de « violences à dépositaires de l’autorité » signalés en 2015.

Partout, ils ont été acclamés par des applaudissements de riverains et des klaxons d’automobilistes. Sauf sur les Champs-Elysées, où ils furent hués, mercredi, par un groupe de racailles désireuses de « niquer la police ». Ce même jour, à Vénissieux, des officiers de la DST et de la BAC venus arrêter un dealer essuyaient des jets de pavés, de boules de pétanque et de cocktails Molotov, l’arme suprême des émeutiers. Celle qui avait déjà servi au Val-Fourré de Mantes-la-Jolie puis à la tristement célèbre Grande Borne, dans l’Essonne, cette interminable étendue de barres HLM qui serpentent à la lisière de Viry-Châtillon et Grigny. Une souricière à taille inhumaine de 3685 logements qui semble avoir été bâtie pour la délinquance ; une cité dans la cité, dont il est difficile de s’extirper une fois piégé à l’intérieur. Il y a trente ans déjà, elle était un vivier de « sauvageons ». Elle a vu grandir des Amedy Coulibaly. Aujourd’hui, les forces de l’ordre n’osent plus guère s’y aventurer, les voyous prospèrent, les locataires subissent. Aucun homme politique n’enverrait ses propres enfants vivre dans un endroit pareil.

« Je vais employer un mot fort, mais on en vient à une sorte de terrorisme urbain. Avant, sur du maintien de l’ordre, même quand il y avait des affrontements, les individus restaient loin, ils venaient très peu au contact et on parvenait à en interpeller certains, parfois. Maintenant, ce sont des attaques groupées, des tentatives de faire cramer la voiture comme à Viry-Châtillon, au-delà d’envoyer un signal, on essaye de tuer des policiers. On ne peut plus considérer cela comme des faits isolés, ça se passe à Lyon, en région parisienne, à Marseille et même dans de petites villes qui étaient auparavant épargnés, comme Dax. Ça fait trois ans qu’on parle de cela à la hiérarchie et qu’on alerte », confie Yann Rouchier, secrétaire général adjoint de la fédération professionnelle indépendante de la police.

Guet-apens, échauffourées, guérillas urbaines, épisodes insurrectionnels, le vocabulaire se décline à l’infini mais le diagnostic pourrait se résumer en une phrase : « mépris des institutions », avec l’aval tacite de la mansuétude et la couardise gouvernementales, qui ont biberonné l’anomie ces cinq dernières années. Ainsi, avons-nous vu défiler des projet de lois ineptes de récépissés de contrôle d’identité, des plans de « lutte contre le racisme », l’angélisme hautement radiocatif de madame Taubira. Et parallèlement, avons-nous assisté à la passivité de l’État face aux débordements des Nuit Debout, qui multipliaient les agressions envers la police dans l’espoir de provoquer des bavures, celles-ci étant ensuite surmédiatisées avec gourmandise par la presse. Combien de fois avons-nous entendu nos ministres se contenter de « condamner » l’inacceptable. À peine se sont-ils sentis obligés de dénoncer les affiches honteuses de la CGT hurlant aux « violences policières », préférant s’époumoner à mettre la France en garde contre le danger d’un vote FN galvanisé, de surcroît, par leur impéritie.

Laminées par les dispositifs Vigipirate et Sentinelle, poussées à bout par et les mouvements sociaux qui confisquent l’espace public, exaspérées de voir la justice relâcher aussitôt les délinquants qu’elles interpellent, les forces de police ont accumulé vingt millions d’heures supplémentaires non rémunérées. Les traquenards, assauts de commissariats à la barre de fer, violents affrontements comme à Calais (où les demandes de mutation explosent) sont devenus leur lot quotidien. S’y ajoute le traumatisme du meurtre barbare des policiers de Magnanville, Jean-Baptiste Salvaing et Jessica Schneider, en juin dernier. Chacun se souvient du geste symbolique de leur collègue de Mantes-la-Jolie, qui avait refusé de serrer la main du président de la République lors de la cérémonie d’hommage, lequel avait détourné le regard et poursuivi son chemin, trop affairé à baguenauder dans cette normalitude qui ne prend jamais de risques, tandis que Manuel Valls avait au moins eu la décence de s’enquérir de ses griefs et de lui poser la main sur l’épaule, en témoignage de sa solidarité. Manuel Valls a écouté. Mais a-t-il seulement entendu ? Plus personne ou presque n’attend rien de François Hollande, hormis son départ. Ne parlons même pas de l’inconsistant Bernard Cazeneuve. Mais on a la faiblesse d’espérer encore quelque sursaut de l’ancien ministre de l’Intérieur. À force de verser dans la demi-mesure, de vouloir manier répression et clientélisme, il conforte le sentiment d’impunité de ceux qui vomissent la France et qui font d’un Adama Traoré, ex-taulard multirécidiviste, le martyr d’une politique prétendument sécuritaire, alors même que les zones de non-droit prolifèrent. Qu’attend la gauche pour sortir de sa torpeur idéologique ? De voir se muer en cassandres tous les mystificateurs qui fantasment une guerre froide du fin fond de leur palantír aux prophéties sonnantes et trébuchantes ? Comment peut-on encore perdre son temps à vouloir déceler, comme Jean-Christophe Cambadélis et consorts, la patte du FN derrière l’exaspération policière ?

« Qu’on arrête simplement de donner des chèques à des élus et des associations. La politique du chèque, c’est une politique d’échec », réaffirme Malek Boutih sur RTL. « Les voyous dont il est question, ce ne sont pas simplement des délinquants, ce sont des gens dont je rappelle qu’une partie d’entre eux aident des terroristes qui assassinent des Français et des policiers. (…). Il y a une vraie offensive anti-racaille à avoir dans les banlieues. » Et lui, sera-t-il – enfin – entendu ? Pas sûr. En France, le courage est fort mal récompensé.

Les cocktails Molotov ont aussi franchi les enceintes des lycées, notamment à Tremblay, lors d’une altercation impliquant des dizaines de jeunes. À Saint-Denis, un proviseur a été roué de coups. Des enseignants ont été agressés à Argenteuil, Colomiers, Strasbourg. L’un d’eux a eu la mâchoire fracturée à Calais. Le tout en l’espace de quelques jours. En début de semaine, le personnel des urgences de l’hôpital de Tourcoing a été attaqué et frappé par un groupe de visiteurs qui se plaignaient de la lenteur de la prise en charge. Marisol Touraine a demandé des « sanctions exemplaires ». Peut-être devrait-elle prendre connaissance du récent rapport de l’Observatoire du Conseil national de l’ordre. Elle y apprendrait qu’une nette augmentation des violences sur les médecins, a été constatée en 2015. Insultes, agressions, 924 « incidents » ont ainsi été recensés.

Policiers, pompiers, gendarmes, professeurs, praticiens, conducteurs de bus, tous récoltent les fruits amers de cette politique du pourrissement ; celle qui, à l’image de François Hollande, n’est pas capable de regarder ses citoyens en face et d’entendre leur colère, jugeant plus confortable de victimiser les petites frappes et de racoler les voix communautaristes. Caillera, zadistes, No Borders, Roms, migrants, casseurs « en marge », chacun impose sa loi à la carte sur le territoire. Qui aura envie, demain, de devenir gardien de la paix, d’arpenter les quartiers « sensibles » et de se faire carboniser au cocktail Molotov pour 1800 euros nets en moyenne par mois ?

Ni islam des caves, ni islam des salons

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institut européen des sciences humaines
L’Institut européen des sciences humaines (IESH), à Château-Chinon (Nièvre), qui dispense un cursus de formation des imams, juillet 2012. (Jeff Pachoud)
institut européen des sciences humaines
L’Institut européen des sciences humaines (IESH), à Château-Chinon (Nièvre), qui dispense un cursus de formation des imams, juillet 2012. (Jeff Pachoud)

Durant de nombreuses années, nombre d’élus, de chercheurs ou de travailleurs sociaux nous ont invités à sortir « l’islam des caves ». Aujourd’hui, c’est des salons parisiens, où sévissent certains théoriciens en col blanc, qu’il faudrait sortir la réflexion sur ce culte.

Il y a quelques jours, une étude menée par le normalien Hakim El Karoui pour le compte de l’institut Montaigne et de l’Ifop a ainsi été rendue publique.

Comme d’autres rapports qui l’ont précédée, cette enquête postule l’existence de trois à quatre millions de musulmans en France. Or ces derniers ne se comptent au maximum que par certaines de milliers ! Car, contrairement à ce que nous entendons ici et là, n’est pas musulman qui veut : cette qualité répond à des critères précis d’éducation et de savoir être, dont sont dépourvus une bonne partie de ceux qui se réclament de l’islam. Que 53 % des « musulmans » sondés (25 % de « conservateurs », 28 % d’« autoritaires ») fassent primer la Charia sur les lois françaises est une plaisanterie. Si nous demandions à chacun des musulmans interrogés de nous définir ce qu’est la Charia, l’immense majorité d’entre eux serait incapable de nous répondre clairement. Il conviendrait donc de définir les « autoritaires » comme des ignares pathologiques et incultes, plutôt que de leur accoler le qualificatif de musulmans. [access capability= »lire_inedits »]

Quand je lis que « 65 % des musulmans se déclarent favorables au port du voile », je m’interroge. Une telle réaction relève de l’autodéfense, à l’heure où les musulmans sont associés aux pires actes terroristes. L’amalgame peut faire basculer certains vers une tentation identitaire et un réflexe communautariste. L’assertion de cette même enquête selon laquelle « la pratique sociale la plus répandue reste le non-port du voile » devrait nous inciter à questionner des chiffres issus d’un contexte particulier. De la même façon, on peut penser qu’un sondage effectué au lendemain de l’attentat de Nice aurait conduit la plupart de nos compatriotes à rejeter les musulmans et à affirmer l’incompatibilité de l’islam avec les valeurs de la République.

Pour prendre un peu de recul, examinons le panel sondé par l’institut Montaigne. Il s’agit d’une population majoritairement jeune (moins de 35,8 ans), peu cultivée, « éloignée de l’emploi » (avec 38 % d’inactifs), doublement frustrée par sa condition sociale et la stigmatisation de sa supposée appartenance à la religion musulmane. Ses membres appartiennent à cette partie des classes populaires née dans les banlieues qui, au nom de leur détresse sociale, s’arrogent l’étendard de l’islam pour exprimer une révolte souvent injustifiable. Leur déficit d’éducation a plusieurs causes : des parents inaptes ou démobilisés, une offre religieuse insuffisante (mosquées et surtout imams incompétents), une école à la fois démissionnaire et inégalitaire, et enfin une autorité (administrative, policière, éducative) qui a disparu de ces territoires perdus.

C’est bien connu, la nature a horreur du vide. Aussi ne devrait-on pas s’étonner du développement d’une forme de communautarisme hystérique où la pseudo-identité culturelle repose essentiellement sur le folklore et l’apparence. Voyez le miracle : la barbe, le qamis (robe masculine) et le hijab (foulard féminin) vous offrent une virginité sociale opportune. Surtout si vous disposez d’un casier judiciaire fourni et que votre passif délinquant s’efface devant cette transformation physique.

Toutefois, quels que soient les griefs que l’on puisse adresser à ce rapport, ne nous cachons pas derrière notre petit doigt : il y a bien péril en la demeure de l’islam de France. C’est aussi là que l’institut Montaigne ne laisse pas de nous décevoir, ses propositions se révélant tantôt ineptes, tantôt antirépublicaines.

Ainsi, Hakim El Karoui entend rompre l’affiliation des institutions musulmanes de France avec les pays d’origine des fidèles (principalement l’Algérie, le Maroc et la Turquie). Or, non seulement ces États entretiennent des relations diplomatiques et économiques très poussées avec la France, mais ce sont les « pays de cœur » de nombreux musulmans français, majoritairement binationaux. Vouloir effacer cet héritage d’un trait de plume s’avère d’autant plus irréaliste que nous ne sommes pas en situation de prendre en charge le financement de « l’islam de France ».

C’est pourquoi ledit rapport s’applique à trouver les moyens d’un financement « français » de l’islam de France – excusez la redondance. Première proposition : instaurer une « taxe halal » liée au contrôle de l’abattage rituel pour contribuer à la construction des mosquées et à la rétribution des imams. De facto, on placerait ainsi le financement du culte musulman sous la tutelle de l’État. Comment peut-on seulement l’envisager dans une société libre, a fortiori laïque ? On imagine mal les Églises chrétiennes, comme les institutions juives, accepter une telle subordination. Si l’on suivait les préconisations de l’étude, le ministère de l’Agriculture déposséderait de surcroît les grandes mosquées de Paris, d’Évry et de Lyon du privilège du contrôle de la licéité des viandes et de la rente qui en résulte.

Il en va de même de l’organisation du pèlerinage à la Mecque et de la collecte de l’impôt religieux (zakat). Autant d’initiatives privées qu’Hakim El Karoui voudrait faire contrôler par les pouvoirs publics, ce qui piétinerait à la fois les libertés individuelles et la sacro-sainte séparation des cultes et de l’État.

Le reste est à l’avenant. Au prétexte de faire naître une autorité centrale de l’islam de France, on nous propose de bâtir un Consistoire musulman, sur le modèle de ce que Napoléon imposa jadis aux juifs français. C’est oublier qu’entre-temps la loi de 1905 a substitué un régime laïc au concordat. Certains me répliqueront que les grands principes devraient s’effacer devant l’urgence de la situation. Mais qui, parmi les musulmans de France, accepterait la nomination d’un grand clerc aux ordres de l’État sous l’autorité d’un secrétariat d’État aux Affaires religieuses ?

Pour autant, ne jetons pas tout le bébé avec l’eau du bain. Parmi les conclusions de l’étude, il en est deux qui me paraissent pleines de sens : réorganiser l’enseignement de l’arabe dans les écoles publiques ; créer des carrés musulmans dans nos cimetières. Mais est-ce vraiment ainsi qu’Allah sera grand en France ? [/access]

Fillon y croit encore!

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francois fillon primaire lr dole
Meeting de Dole, François Fillon. Sipa. Numéro de reportage : 00777530_000013.
francois fillon primaire lr dole
Meeting de Dole, François Fillon. Sipa. Numéro de reportage : 00777530_000013.

Dole est devenue une habitude pour François Fillon. Le 18 mars, il était déjà de passage dans la cité natale de Louis Pasteur. Mercredi soir, il avait décidé d’y revenir pour y organiser son dernier meeting dans la nouvelle région Bourgogne-Franche-Comté. Il est vrai que le Jura y est particulièrement fertile en élus fillonistes, parmi lesquels le député-maire Jean-Marie Sermier, le sénateur Gilbert Barbier ou le conseiller régional Jean-Philippe Lefèvre, référent de l’ex-premier ministre en terre jurassienne.

Fillon croit encore créer la surprise. Il dédaigne les sondages qu’il ne trouve guère fiables pour un corps électoral encore inconnu ; et il en veut aux médias qui ne se concentrent que sur le duo Juppé-Sarkozy. En revanche, il succombe aussi à cette nouvelle mode consistant à quitter le pupitre et à faire les cent pas sur l’estrade pendant qu’il s’adresse au public. Après Jean-Marie Le Pen il y a une vingtaine d’années, Ségolène Royal au temps de sa splendeur, puis plus récemment Bruno Le Maire et – quelle déception pour cet orateur de talent ! – Jean-Luc Mélenchon, François Fillon nous la joue « réunion de parents d’élèves ».

Lisez la suite de cet article sur le blog de David Desgouilles.

La cyber-radicalisation des «revert muslimah»

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djihad daech royaume uni islam
Affiche de la comédie musicale britannique "Jihad". Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA31023495_000002.
djihad daech royaume uni islam
Affiche de la comédie musicale britannique « Jihad ». Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA31023495_000002.

À lire son compte Twitter rose bonbon, Maria, une jeune anglaise née en 1995, possède tous les atouts d’une future mère poule : quand elle ne tient pas des propos lénifiants sur le mariage – « l’amour est inconditionnel », « mon mari est si mignon », elle réfléchit au prénom qu’elle donnera à son premier enfant et s’extasie sur des photographies de crépuscules dans des palmeraies. « La création d’Allah est belle », pérore t-elle dans un anglais mâtiné d’arabe.

La jeune fille est une « revert muslimah » : chrétienne convertie depuis peu à l’Islam, elle considère toutefois qu’elle a toujours été musulmane. Mariée à un musulman pas très modéré, elle répète à l’envi que c’est grâce à l’Islam – qui est beau et parfait – qu’elle est passée de l’ombre à la lumière.

Terrorisme et réseaux sociaux

Les péripéties françaises du mois d’août sont l’occasion pour elle de s’insurger contre ces policiers qui, sur les plages de la Côte d’Azur, obligent les musulmanes en burkini à se déshabiller devant tout le monde. Il ne faut pas lui faire l’affront de ne pas comprendre que « c’est par amour pour son mari que l’épouse couvre son visage » : celles de ses « sœurs » qui la suivent sur twitter, des « revert muslimah » pour beaucoup, portent comme elle le hijab, si ce n’est la burqa, et elles n’en sont pas peu fières. « Les femmes musulmanes sont les diamants de l’Islam, et personne ne dévoile ses diamants aux étrangers » arguent-elles.

L’on serait tenté de croire, à lire un peu trop vite ses propos souvent exaltés, que Maria n’est qu’une bigote parmi d’autres, qui aurait trouvé en l’Islam fondamentaliste une famille peut-être plus soudée que la sienne, et surtout l’identité dont elle avait besoin – elle qui vient d’un monde où la dépersonnalisation est de plus en plus forte, et où le vide spirituel est abyssal.

Mais Maria ne se contente pas d’être radicale : elle ne se contente pas de chanter les louanges de la burqa et du hijab, ni de répéter que l’Islam est la plus belle religion qui soit – et peut-être la seule.

Sa twittosphère – j’entends par là sa communauté de twitteurs – est à relents d’Al-Qaïda et d’Etat Islamique.

Un djihadiste nommé… Jihad

Ses twitteurs préférés ? Abdullah Al Noaimi, un ancien d’Al-Qaïda, et Jihad Matchmaker, un marieur de l’Etat islamique. Abdullah Al Noaimi est un barhreïni anciennement prisonnier à Guantanamo pour ses liens avec Al-Qaïda. Relâché en novembre 2005, il est rapatrié au Bahreïn et fait très vite partie des soixante-quatorze anciens prisonniers de Guantanamo alors cités par le Pentagone comme étant probablement engagés dans une activité terroriste ou militante. Il a ensuite été prisonnier en Arabie Saoudite et tient un compte twitter depuis sa libération. Maria s’y est abonnée en septembre 2016, et lit désormais les écrits de cet homme peu ordinaire qui, lorsque qu’il ne plaide pas pour la libération des prisonniers de Guantanamo – et notamment pour celle de Muhammad Rahim al Afghani -, se révèle très proche de l’Etat Islamique : militant, il relaie une photographie d’Issam Zahreddine, général de l’armée du gouvernement syrien, où l’on voit ce dernier, qu’Al Noaimi qualifie de « boucher de Poutine » poser devant des soldats mutilés de l’Etat islamique. Le message est clair : voici nos martyrs.

Il faut dire que Maria suit très assidûment l’actualité syrienne, et pas n’importe laquelle : elle est abonnée au compte twitter d’un certain « Happy News », basé dans la « Syrie libre » – probablement à Alep. L’information est évidemment anti-Poutine et anti-Assad. L’Etat islamique n’est pas soutenu officiellement, mais l’on sait que la frontière entre rebelles anti-Assad et militants du Califat est parfois poreuse. Ce n’est pas « Happy News » qui dirait le contraire : à un twitteur qui lui explique qu’il condamne les « erreurs » de l’Etat Islamique tout en étant persuadé que l’organisation est  « Haqq » – un mot arabe qui signifie vérité -, il répond : « Je ne suis pas un supporteur de l’Etat Islamique, en fait je ne les aime pas et je n’aime pas leurs méthodes. Cependant, tu as raison, ils sont sur la bonne voie. C’est triste mais vrai. »

Mariages halal

Mais « Happy News » assure ses arrières. Il sait qu’il ne peut soutenir officiellement l’Etat islamique. Pourtant, si l’on remonte le temps à l’année précédente, l’on s’aperçoit qu’il officiait alors sous le pseudonyme de « Jihad Matchmaker » et avait alors pour mission d’arranger des mariages entre des militants anti-Assad et de jeunes musulmanes occidentales désirant partir en Syrie.

« Soutenez Jihad Matchmaker, ce service est pour tous les moudjahids et les sœurs qui veulent faire des rencontres « halal » », écrivait le marieur djihadiste avant de donner quelques conseils aux futurs mariés :

« L’alliance est un symbole de mariage pour les kouffars, ce n’est pas haram ». « Vous n’avez pas besoin d’être un soldat. Si vous ne pouvez pas vous battre nous avons aussi besoin de médecins, d’ingénieurs, etc. » précisait-il à l’attention des futurs maris soucieux de rejoindre la Syrie.

Parmi les aspirants au mariage halal, beaucoup voulaient rejoindre la Syrie pour combattre dans les rangs de l’Etat islamique.  D’autres étaient déjà sur place, et leur vie de guerrier ne leur laissait guère le temps de trouver une femme : Jihad Matchmaker était là pour les y aider.  Le twitteur syrien – qui précisait toutefois que « Jihad Matchmaker est pour tous ceux qui veulent faire un mariage halal, pas uniquement pour l’Etat islamique » – était devenu une véritable agence matrimoniale au service – notamment – de l’Etat Islamique.

C’est d’ailleurs en « surfant » sur le compte twitter anglophone de Jihad Matchmaker, que Yusra Hussein, une jeune bristolienne de quinze ans, s’était envolée vers la Syrie pour devenir l’épouse d’un djihadiste. Depuis, plus de nouvelles, au grand dam de sa famille.

Les amies de Maria rêvent d’un mariage halal

On ne sait si Maria, qui vit en Grande-Bretagne, a utilisé les services de cette étrange agence matrimoniale, qui a fermé ses « portes » il y a peu. Mais elle gravite dans un petit monde radical où il est devenu de style de porter le voile intégral et de rêver d’un mariage halal à la sauce Jihad Matchmaker.

Aïcha, l’une de ses amies, qui la suit sur Twitter, est elle aussi britannique. Elle tient un blog où elle raconte sa vie de « revert muslimah » – elle vient d’une famille musulmane, pourtant. Mais trop modérée à ses yeux. Pour cette jeune fille, on ne plaisante pas avec l’Islam : faire sa prière cinq fois par jour et participer aux fêtes religieuses, cela n’est guère suffisant ; depuis qu’elle est « tombée » sur une vidéo YouTube expliquant en quoi les chansons de variétés qu’elle écoute durant son temps libre ne sont pas haram, elle a eu une révélation : elle a supprimé les 400 chansons que contenait son Ipod et s’est mise à entendre des « Allahu Akbar » durant son sommeil ; surtout, elle s’est mise à regarder Peace TV, une chaîne de télévision basée à Dubaï et aux Emirats-Arabes-Unis : elle s’est imbibée des flots de paroles de Zakir Naik, un imam salafiste indien qui prêche régulièrement sur la chaîne – dont il est le fondateur – et qui professe entre autres la suprématie de l’Islam, la diabolisation de la musique et de la danse, l’amputation des mains des voleurs, le droit pour les musulmans de battre leurs femmes et d’avoir des esclaves sexuelles, et la peine de mort pour les homosexuels. Zakir Naik aurait tort de s’arrêter en si bon chemin : il ajoute que les attentats du 11 septembre 2001 ont été « orchestrés par George W. Bush », qu’Ousama Ben Laden est un héros qui combat les ennemis de l’Islam et que « tous les musulmans doivent être terroristes ».

Aïcha ne fait pas l’unanimité dans sa famille : elle est comparée aux « cousins du Bangladesh ».  Il faut dire qu’elle tient des propos peu amènes : « Puisse Allah détruire ce qui n’apporte rien d’autre au monde que le démon et la corruption », prie t-elle. Le mariage halal, pour elle, ce sera dans quatre ans, quand elle aura fini ses études. 

M., marieuse de l’Etat islamique

Il n’est pas rare, dans le milieu de Maria et d’Aïcha, de voir de très-jeunes filles désirer se marier avec un soldat du Jihad, quitte à acquérir le statut très-glorifiant de « veuve de martyr » – « les veuves de martyr, vous valez très cher à nos yeux » assénait Jihad Matchmaker du temps de son activité.

Nul n’est besoin, pour favoriser les rencontres, d’une cour assidue : il suffit, comme du temps de Jihad Matchmaker, d’un téléphone portable et d’une connexion internet pour mettre en relation de jeunes occidentales fascinées par le Jihad avec leurs futurs maris, ces « héros » de l’Etat Islamique qui se font pour l’occasion photographier avec leurs kalachnikovs.

C’est ce qu’a fait Oum Zahra, alias M., une jeune française de vingt-et-un an partie l’année dernière en Syrie pour faire office d’agence matrimoniale au service de l’Etat Islamique. Elle est aujourd’hui sous le contrôle de la police française.

Que deviennent les mariées du Califat une fois arrivées en Syrie ?

Jihad Matchmaker et Oum Zahra ne sont que des exemples parmi d’autres. Pour l’Etat Islamique, le mariage des guerriers est une question de survie : il faut permettre le repos du guerrier, d’abord, mais surtout assurer une descendance qui sera élevée dans l’idéologie du Califat, et qui pourra forger un peuple. Bref, il leur faut un Lebensborn façon islamiste. Inutile de dire à des jeunes filles telles que Maria ou Aïcha, qui rêvent surtout d’un mariage halal, d’une belle maison et d’un mari aimant, que c’est une vie de douleur qui les attend. Les marieurs de l’Etat islamique prennent grand soin de ne pas dévoiler la vérité.

C’est une fois arrivées en Syrie que les mariées du Califat déchantent.  Elles qui fantasmaient sur le Coran ne voient plus que des armes ; elles qui voulaient une belle maison vivent dans des couveuses surveillées par des miliciennes ; et elles qui rêvaient d’un mari aimant se marieront avec des combattants uniquement occupés à tuer, à procréer – car il faut bien assurer l’avenir – et à s’offrir les services d’esclaves sexuelles achetées à bas coûts à des trafiquants de chair humaine.

A tel point qu’il s’agit désormais pour l’Etat Islamique non plus tant d’attirer des femmes que de les empêcher de partir.

Terrorisme islamiste: les «radicalisés», une armée de fous?

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islam toulouse desequilibres
"La nef des fous", Jérôme Bosch. Wikipedia.

Si l’on raisonne en termes de compatibilité logique, d’après ce qu’on peut lire dans les médias, un terroriste/djihadiste/radicalisé ne peut pas être un déséquilibré. « Terroriste » et « déséquilibré » sont apparemment deux notions tout à fait antinomiques. Le premier est un méchant, le second est un fou.

En même temps, on nous détaille sans rire la mise en place de « suivis thérapeutiques » à destination des « radicalisés » : il s’agit donc de soigner les méchants, pas les fous. Ou bien alors, tous les radicalisés sont des fous et dans ce cas la précédente distinction ne tient plus. Quelqu’un y comprend quelque chose ?

«La piste terroriste est écartée»

C’est un fait divers enterré rapidement et proprement, comme on le fait désormais à chaque fois que c’est possible. Une preuve de plus que le rôle des journalistes (du moins tel qu’ils le conçoivent) consiste à sauvegarder la paix civile, quoi qu’il en coûte à l’éthique de la profession.

Mardi 30 août, un monsieur se présente dans un commissariat de Toulouse et poignarde un policier.

Si l’on cherche des articles au sujet de cette affaire, il faut éviter de taper « attentat Toulouse » qui ne donne presque rien de récent. Il faut se contenter de « policier poignardé ». En effet, comme le rappellent tous les médias, « la piste terroriste a été écartée ». C’est une information objective. Il n’empêche que c’est une information problématique qui mériterait sans doute d’être présentée comme telle.

Lire la suite sur le blog d’Ingrid Riocreux.

 

La face crashée de Marine Le Pen

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face crashée marine bande dessinée
face crashée marine bande dessinée
La face crashée de Marine Le Pen, Grasset, couverture.

Le 8 octobre dernier, Riss et Richard Malka, respectivement dessinateur et co-scénariste (avec Saïd Mahrane) de la Face crashée de Marine Le Pen (Grasset), étaient invités sur le plateau d’On n’est pas couché.
Je n’ai pas la télévision, je n’ai donc pas suivi le débat dans son jus — mais il y a le replay pour les mauvais téléspectateurs. C’est une amie — grâces lui soient rendues — qui m’a signalé le fait : Vanessa Burgraff, nouvelle présentatrice dont j’ignorais tout et qui, lorsqu’on la mettra sur orbite, n’a pas fini d’tourner, a lancé à deux reprises à Riss et à Malka qui n’en pouvaient mais : « Ce qui m’a gênée, moi, c’est que vous la rendez très très sympathique… » — ajoutant, pour faire bonne mesure : « Ce n’est pas une facho dans le livre, c’est une républicaine ». Ben oui.

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli

Cathos de gauche, le divorce

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cathos gauche manif pour tous
Contre-manif pour tous, Lyon. Sipa. Numéro de reportage : 00776842_000004.
cathos gauche manif pour tous
Contre-manif pour tous, Lyon. Sipa. Numéro de reportage : 00776842_000004.

Dans un article récent, le politiste Gaël Brustier prend prétexte de la récente Manif pour tous, pour décrire l’évolution du rapport des forces politiques au sein du catholicisme Français. Il écrit : «L’équilibre des forces internes au monde catholique a considérablement changé en quelques années. Le quinquennat de François Hollande a bouleversé des équilibres anciens. L’organisation du pôle le plus conservateur du «peuple de Dieu» et l’affaissement des piliers traditionnels du catholicisme de gauche n’y sont pas étrangers. Le «mariage pour tous» a été un révélateur et un détonateur d’évolutions profondes. Le nombre de catholiques électoralement fidèles à la gauche a significativement baissé. Compte tenu des taux de participations élevés en leur sein, on peut supposer qu’une part non négligeable d’électeurs hier alignés sur la gauche sont tout simplement passés à droite. Aux élections européennes de 2014, la proportion d’électeurs catholiques de gauche a régressé à environ 16%, un score historiquement bas. Rappelons qu’en 1981, 35% des catholiques avaient voté pour François Mitterrand…»

L’analyse n’est pas fausse. Mais elle soulève au moins deux questions auxquelles Brustier ne répond pas : pourquoi en est-on arrivé là et cesse-t-on d’être de gauche lorsqu’on ne vote plus à gauche ?

Une nouvelle génération de jeunes intellectuels

On connaît sa thèse, superbement développée dans son livre Le Mai 68 conservateur. C’est «la jonction des communautés nouvelles avec la mouvance traditionaliste» qui a créé le terreau nourricier de La Manif pour tous. Une idée qu’il explicite dans un autre article  avec cette formule : «L’esprit « tradismatique » naît ainsi progressivement et précède l’enclenchement de la Manif pour tous.» Ce qui lui permet de décrire, longuement ce que le titre de l’article appelle Le réveil des tradis, avec «le retour en force des catholiques dans le débat public» Pour lui, cette tendance trouve son illustration dans la montée en puissance d’une nouvelle génération de jeunes intellectuels qui s‘expriment notamment dans la revue Limite. 

Fort bien, sauf que cela ne nous dit pas pourquoi les «cathos de gauche» auraient fondu comme neige au soleil. S’ils ont massivement refusé leurs voix au PS lors des dernières élections, ce n’est pas parce que de jeunes intellectuels catholiques battent le pavé médiatique. C’est parce que la gauche les a déçus, et notamment, pour certains d’entre eux, par son passage en force sur la loi Taubira.
Dans son livre de 2014, Gaël Brustier analysait d’ailleurs parfaitement ce qui s’était passé.  Après avoir souligné que c’est le basculement à gauche d’une partie des catholiques «sociaux» des départements de l’Ouest, exaspérés par Nicolas Sarkozy, qui avait permis l’élection de François Hollande en 2012, il observait : «Ni à l’Elysée, ni à l’hôtel Matignon, ni même au ministère de l’Intérieur, il ne s’est trouvé un conseiller suffisamment au fait des rapports de forces internes au monde catholique et des plaques tectoniques de la société française, pour anticiper un tant soit peu le risque politique encouru. Le comble aura été de voir le Président de la République évoquer une supposée clause de conscience des maires pour se dédire dans la foulée et, finalement, faire l’impasse sur le dialogue que sa fonction et sa position lui réclamaient de conduire avec les catholiques d’ouverture.»

La loi Taubira : «Une erreur électorale énorme» (Hervé le Bras)

Déjà, le 28 avril 2013, soit cinq jours seulement après l’adoption de la loi Taubira, le démographe Hervé le Bras écrivait dans Rue89 : « Si le PS avait bien analysé sa progression en 2012, comme nous l’avons fait dans notre livre, il aurait vu qu’elle est due à une maladresse de la droite, qui s’est déportée trop à droite. L’UMP a oublié la composante démocrate-chrétienne de son électorat. Or celle-ci n’a pas adhéré aux positions xénophobes de Nicolas Sarkozy. Les gains de Hollande ont été faits sur ce centre-droit, lié à une tradition catholique. C’est ce qui ressort clairement de la carte électorale. Avec le « mariage pour tous », le PS vient à mon avis de s’aliéner ce qui a été à la base de son succès lors des dernières élections. C’est une erreur électorale énorme.»  Et il concluait : « Il y a un moment où les politiques ne peuvent plus se cantonner à des réformes sur les mœurs. Il faut aussi s’intéresser à l’économie. Et c’est ce virage que les socialistes ont raté.» 

Adopter un enfant mis au monde «pour» être adopté… 

D’où ma deuxième question : faut-il voter à gauche pour être de gauche ? Finissons-en avec cette question de la loi Taubira. Oui, il y a de nombreux chrétiens de gauche qui étaient favorables à cette loi. Mais il y en avait aussi – j’en suis – qui, tout en s’accordant sur une conjugalité homosexuelle qui ne leur pose aucun problème, se sont opposés à la loi pour sa dimension d’ouverture à la filiation. Au risque de bégayer je redis ici : que le mariage ouvre légalement à la filiation ; que toute filiation naturelle étant interdite aux couples de même sexe pour des raisons évidentes, ce désir de filiation suppose l’adoption ; et que dans un pays où il n’y a plus d’enfants à adopter  ce désir ne pourra à terme se satisfaire que par le recours à la PMA et à la GPA.

Or, il existe une différence entre : adopter l’enfant de son conjoint, né d’une précédente union hétérosexuelle, adopter un enfant dont les parents biologiques ne peuvent assumer la charge… ou adopter un enfant – je pourrais presque écrire : un orphelin – volontairement conçu et mis au monde «pour» être adopté. Je crois, là encore, exprimer l’opinion commune, y compris parmi des «gens de gauche» en disant que, dans l’adoption, le droit de l’enfant à trouver des parents adoptifs prime sur le droit des adultes à obtenir, par tous les moyens qu’offre la science, un enfant à adopter. Et qu’il y a là le risque évident d’une dérive marchande du vivant dont on est étonné qu’elle ne gêne pas davantage les contempteurs du libéralisme économique.

L’écologie n’est-elle pas conservatrice par nature ?

Gaël Brustier situe «L’écologie humaine (comme) élément central du conservatisme nouveau» qu’il pointe du doigt, notamment dans la revue Limite. Si l’on comprend bien l’écologie serait de gauche – donc émancipatrice ? – lorsqu’elle s’affiche libertaire, mais deviendrait conservatrice lorsqu’elle est simplement écologique. Si l’écologie n’est pas un combat pour la conservation de la planète et de l’environnement donc également de l’humain, de quoi parle-t-on au juste ? Que cela plaise ou non, il existe une gauche écologique conservatrice. Je revendique cette appartenance ! Et j’affirme que nombre de catholiques se retrouvent aujourd’hui dans cette sensibilité sans avoir le sentiment de trahir leurs valeurs. Pour qui voteront-ils en 2017 ? Là est bien la question. Mais si par hasard, au vu de la personnalité des candidats, ils ne votaient pas à gauche, cesseraient-il d’être de gauche ?

On pourrait poursuivre sur l’idée, à la mode et non dépourvue de fondement, d’un dépassement du clivage droite-gauche. Sauf que ceux qui, dans le monde catholique, la développent avec le plus de gourmandise en tirent généralement prétexte pour nous expliquer qu’il n’y aurait plus d’intellectuels catholiques que de droite. CQFD ! Et que nous autres, malheureux soixante-huitards conciliaires attardés serions désormais sans descendance. D’où notre aigreur bien compréhensible ! Pardon pour ce qui ne veut pas être une récupération grand-paternaliste, mais les jeunes chrétiens de Coexister, ils ne sont pas dans cette filiation ?

L’imposture d’un catholicisme décomplexé

En fait, l’idée selon laquelle les cathos de gauche auraient disparu – mais la gauche elle-même n’a-t-elle pas disparu ? – tient pour une large à l’imposture idéologique d’un catholicisme prétendument décomplexé.  On n’existerait qu’à la condition de porter, toujours et partout, sa foi en bandouilière. C’est en tout cas ce que nous prêchent avec constance et délectation quelques évêques et abbés ensoutanés des beaux quartiers. Sauf que l’enfouissement qui a marqué toute une génération de «cathos de gauche» et que continue de vivre tranquillement une partie de la jeunesse catholique, ne procède pas d’un complexe mais d’une conviction.

Retrouvez cet article sur le blog de René Poujol. 


L’après-Trump: vers une nouvelle ère populiste?

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populisme donald trump clinton
populisme donald trump clinton
Donald Trump. Sipa. Numéro de reportage : AP21964535_000060.

Il aura beau avoir fait preuve d’une combativité hors du commun durant toute la campagne présidentielle américaine, il est maintenant fort probable que les derniers scandales à caractère sexuel aient raison de Donald Trump. S’il croyait avoir enterré ses aventures compromettantes, voilà qu’elles sont remontées à la surface, non sans l’intervention d’une opération médiatique bien planifiée. Disons que si le sexe fait vendre, il peut surtout faire perdre quand il est associé à tant de mauvaises manières.

Le rejet des élites perdurera

Alors que de plus en plus de commentateurs annoncent la défaite de Trump et le couronnement de Clinton, il est assez curieux d’observer à quel point les gens ont déjà l’impression de passer à autre chose. Pour la plupart des analystes qui se sont évertués à chanter les louanges d’Hillary Clinton tout en comparant son adversaire aux grands génocidaires de l’histoire, la défaite de Trump marquera la fin d’un certain populisme malodorant aux États-Unis. Mais dans les faits, l’histoire ne fait que commencer.

Le rejet des élites, dont quelques auteurs ont souligné le rôle dans la dernière campagne présidentielle, ne doit pas être aussi rapidement évacué de la discussion. Pour comprendre l’évolution prochaine de la société américaine, il faut garder en tête que ce mépris de l’establishment restera profondément ancré dans l’imaginaire populaire. Aussi longtemps que les politiciens contribueront à aseptiser la société pour se conformer servilement au politiquement correct, le peuple sera enclin à verser dans cette nouvelle forme de romantisme ambiant. Aussi longtemps que les gouvernants lèveront le nez sur le besoin d’adversité qui anime toute société, la population baignera dans le cynisme. Car si les extrêmes se nourrissent, le centre leur fournit souvent bien de la matière.

Un populo latino ?

La victoire prochaine d’Hillary Clinton pourrait donc jeter de l’huile sur le feu plutôt que de calmer les esprits. Non seulement Clinton n’a jamais fait l’unanimité dans son propre parti en raison, justement, de son grand attachement pour l’establishment, mais elle incarne toute cette tiédeur, voire toute cette modération dont les effets sont devenus contre-productifs. La candidate démocrate affiche peut-être un plus grand dynamisme lorsqu’il est question de géopolitique, mais il est fort à parier que sa politique intérieure marquée par l’adoration du multiculturalisme sera mal accueillie.

En gros, deux mandats consécutifs assumés par Hillary Clinton pourraient préparer le terrain à la formation d’une relève populiste encore bien plus féroce que celle représentée par Donald Trump. Quand on y réfléchit, Trump n’aura probablement pas été le plus radical de tous les candidats républicains. Il aura surtout été le plus grossier et le moins éloquent. Dans quelques années, gageons qu’un homme politique rusé et distingué pourrait canaliser beaucoup plus habilement la grogne populaire qui sévit aux États-Unis. Et qui sait, peut-être sera-t-il issu de la communauté hispanophone ?