Tout le monde n’a pas regardé le premier numéro d’« Ambition intime », l’émission d’M6 dans laquelle Karine Lemarchand reçoit des personnalités politiques et les interroge sur des sujets non politiques, tels que leur vie affective, leur famille, leurs goûts, leur enfance, etc. Mais tout le monde en a entendu parler et personne n’en ignore le principe, tant celui-ci a suscité de désapprobation.
Une très hypocrite désapprobation
On peut juger cette émission assez nunuche et s’étonner que les participants aient accepté de se prêter à ce jeu. Il fait peu de doute que de nombreuses tractations ont dû avoir lieu avant et après le tournage, les équipes des conseillers en communication des uns et des autres cherchant à contrôler au maximum l’image que ce programme télévisé donnerait de leur candidat. Il est évident, en effet, que les personnalités interrogées ne pouvaient avoir donné leur accord que sous réserve d’avoir un droit de regard sur le résultat. Et trop désireux de donner corps à leur idée d’émission révolutionnaire, les responsables du programme étaient probablement prêts à céder aux nombreuses exigences de leurs invités. Rien ici de bien surprenant.
Le malaise qui s’exprime aujourd’hui dans la police révèle davantage qu’un problème de moyens ou d’effectifs. Il démontre un manque de perspectives, le sentiment d’être abandonné par les institutions. Il manifeste encore plus profondément la colère et le désarroi d’une nation (car les policiers parlent aussi en ce moment pour les citoyens) qui ne tolère plus les hésitations de l’Etat et de l’ensemble des élites qui nous dirigent actuellement face à la montée des multiples formes de contestation de l’autorité.
Un millefeuille de priorités
Voilà presque trente ans que nous sommes dans une posture de réaction par rapport aux questions de sécurité. Nous n’anticipons pas, nous subissons. Or, les menaces du XXIe siècle sont bien différentes de celles du XXe. Il importe donc de faire un gigantesque travail de réflexion pour comprendre la nature des dangers contemporains. Qu’il s’agisse des incivilités quotidiennes, de la moyenne criminalité , de la grande criminalité organisée ou encore du djihadisme salafiste, nous devons plus que jamais mobiliser nos expertises, y compris en dehors des milieux traditionnels de la sécurité (policiers, gendarmes, renseignement). Psychiatres, sociologues, théologiens, économistes, géographes : autant de spécialités dont les grilles de lecture s’avèrent désormais incontournables pour ne pas sombrer dans le traitement de court terme. Exigence de compréhension d’autant moins facile à satisfaire que nos forces de sécurité sont soumises à une intense pression opérationnelle, que le commandement intermédiaire jongle avec de multiples priorités qui ne cessent de s’accumuler en mille-feuille, et que nos élites administratives et politiques qui prétendent aujourd’hui gérer l’Etat peinent à comprendre que nous approchons de la ligne rouge…
Inexcusable culture de l’excuse
Toutefois, il n’est plus possible de postuler que la situation pourra être maîtrisée grâce à de modestes ajustements circonstanciels allant de quelques gilets pare-balles à des voitures renforcées en passant par des vêtements ignifugés. Et il ne s’agit pas ici d’accabler facilement le gouvernement du moment et son ministre de l’Intérieur : c’est un cadre mental général qui se trouve à l’origine de nos actuelles fragilités. Lequel s’enracine dans la culture dite de l’excuse (portée par une gauche irénique, hors-sol) qui minimise en permanence la responsabilité des auteurs d’infractions.
La violence quotidienne sur certains territoires de la République est le symbole du recul de la « société de confiance ». Et surtout de l’acceptation de ce recul… Car notre véritable difficulté réside dans notre aptitude à consentir à l’application aléatoire de la loi.
La peur a changé de camp
Pourquoi nous retrouvons-nous dans cette situation ? Pour deux raisons. La première, c’est que nous ne disposons pas de la volonté (ni de la résolution pour nous en tenir à nos choix) pas plus que des moyens (organisationnels et humains, non pas financiers) pour prendre du recul sur les événements, les « lire », examiner en profondeur les dynamiques (sociales, économiques, culturelles, etc.) de l’insécurité, et proposer une authentique stratégie d’anticipation, de prévention et de sanction des actes illégaux. Notons par exemple que dans les services de l’Etat, l’analyse criminologique reste un gadget. Il conviendrait de se rappeler que la connaissance pointue des menaces au niveau des décideurs faciliterait des processus d’arbitrage apaisés et pertinents (si toutefois l’idéologie cesse de s’en mêler). Les services de sécurité remplissent en effet quatre missions : le renseignement (qui vise à recueillir et interpréter les informations, afin de diagnostiquer correctement et de guider l’action) ; la prévention (c’est-à-dire les mesures non coercitives limitant la survenance des faits délictueux et criminels : vols, agressions, destructions, crises, attentats) ; la répression (dont les enquêtes, les investigations font partie, et qui désigne l’usage de la force et de la sanction dans le but d’empêcher les malfaiteurs de nuire et ainsi de contribuer à la dissuasion) ; et enfin la gestion de crise (l’intervention lorsque des événements dégénèrent, notamment le maintien de l’ordre). Il faut par conséquent penser ce continuum et en orchestrer la cohérence, alors qu’aujourd’hui il ne fait que résister miraculeusement et admirablement alors que les tensions qui le traversent auraient déjà dû en ruiner radicalement l’efficacité et la solidité.
La deuxième raison, c’est effectivement (ce n’est pas un slogan facile ou une récupération politique) que « la peur a changé de camp ». Les professionnels de la sécurité sont unanimes sur ce point. Ceux qui violent la loi se montrent convaincus qu’elle ne sait plus s’imposer, qu’ils trouveront toujours l’astuce pour lui échapper, que notre société s’emploiera au bout du compte « à faire fondre » la sanction et à mettre en cause la responsabilité de la société plutôt que celle du délinquant. Nous convenons cependant qu’il convient de ne pas sombrer dans l’excès d’un système pénal automatisé et inhumain : ce serait trahir la démocratie et l’esprit de la République. Mais ne plus avoir la force de combattre pour un idéal, c’est l’avoir déjà perdu, et consentir finalement à la loi du plus brutal…
Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais rien dit, et j’disais rien. D’ailleurs, ça ne me disait rien. Arthur Ganate regardait son bock vide comme si ça pouvait faire revenir la Kro qu’il venait de siffler. Jours tranquilles à Clichy. L’patron du rade a mis la radio. « Laisse béton », chantait Renaud. « T’as un blouson, mecton, l’est pas bidon… » La chanson avait déjà cinq ou six ans, elle venait de relancer le verlan. « J’vais acheter un Chevignon », m’a dit Arthur Ganate, désespérant de voir la bière remonter dans sa chope… Il s’est levé et la nuit de la Place Clichy l’a englouti.
Chevignon est créé en 1979, mais c’est Guy Azoulay qui quatre ou cinq ans plus tard lance le blouson « cuir vieilli » qui fait décoller la marque et lance l’ère du racket, à l’école. Au moment même où Mitterrand trahissait le socialisme, auquel il n’avait jamais cru, et d’opérer un virage sur l’aile vers le libéralisme. Ça ne me paraissait pas important, ce que j’avais sur le dos. J’étais déjà trop vieux. Mais ça commençait — les marques, la sape. Les gosses nikés des pieds à la tête. Les insignes et les logos cousus sur le cuir pseudo-aviateur — personnalisation uniforme. La fringue dans Paris rachetait doucement les vieilles épiceries. Dix ans auparavant, Michel Clouscard, relayé bientôt par Alain Soral, avait inventé le mot « bobo », bourgeois bohème, que Camille Peugny a magnifiquement défini en 2010 : « « Une personne qui a des revenus sans qu’ils soient faramineux, plutôt diplômée, qui profite des opportunités culturelles et vote à gauche ».
Vote à gauche ? Mais ni gauche, ni droite. Le Marché.
Une pub pour Benetton : voilà ce que découvre le Parisien égaré à Aubervilliers. Le soir venu, à la sortie du métro Quatre Chemins, un paysage bigarré s’étale devant ses yeux : Fantômettes africaines voilées de pied en cap, vendeurs de Marlboro de contrebande, commerces chinois et cafés 100 % masculins façon bled jalonnent l’avenue Jean-Jaurès. « Et dire qu’il y a vingt ou trente ans, c’était les Champs-Élysées d’Aubervilliers. Depuis quelques années, ici, entre les sans-papiers tunisiens ou égyptiens qui vendent des cigarettes de contrebande, les Capverdiens qui boivent dans la rue et les Péruviens, tu ne te sens plus en France… », se lamente Senda, une Albertivillarienne d’origine maghrébine.
Mosaïque multiethnique en forme de cœur, Aubervilliers pourrait figurer le rêve éveillé des apôtres du « multicul ». Sur le plan économique, les atouts ne manquent pas : la proximité avec Paris, bientôt renforcée par le rallongement de la ligne 12 du métro, ainsi que deux pôles majeurs : le Fashion Center et La Plaine-Saint-Denis. Numéro un des centres de vente en gros d’Europe, le premier regroupe 288 entreprises de confection. Inauguré en 2015 à l’emplacement des anciennes échoppes de textile, ce « Sentier chinois » autour duquel gravitent des milliers de travailleurs asiatiques rapporte une manne d’impôts locaux à la ville. Quant aux bureaux de La Plaine-Saint-Denis, à cheval sur les communes d’Aubervilliers et de Saint-Denis, sur les décombres d’anciens entrepôts industriels, ils renflouent généreusement les caisses de la mairie, grâce aux sièges des grandes entreprises qui y sont implantées. Sous le long règne (1984-2003) de Jack Ralite, ministre communiste de François Mitterrand, Aubervilliers, 82 000 âmes, s’est dotée d’infrastructures culturelles à faire pâlir n’importe quelle préfecture. Dans ce « petit coin perdu au bout de la misère » que chantait Léo Ferré[1. Monsieur Tout Blanc, Léo Ferré.], ouvriers, intellectuels et classes moyennes se partageaient entre le cinéma, les médiathèques, le centre nautique et le théâtre national de la Commune, fleuron de ce bout de France rouge.
Mais ce passé est révolu. Aujourd’hui, malgré ce potentiel extraordinaire, c’est dans la rubrique « Faits divers » qu’on entend le plus souvent parler d’Aubervilliers. Ainsi, dans la nuit du 7 août, un couturier chinois a été violemment rançonné par une bande de jeunes, comme disent pudiquement les médias. Chaolin Zhang, 49 ans, ne possédait que des cigarettes et des friandises mais les clichés ont la vie dure. Ses agresseurs, trois voyous d’origine maghrébine, en avaient en effet après le sac d’un autre Chinois qui l’accompagnait, aussi ont-ils roué de coups les deux hommes avant de s’enfuir, laissant Chaolin gisant au bas d’une tour. Une heure durant, ce pauvre hère appellera à l’aide, sans qu’aucun Bon Samaritain ne daigne réagir. Il décédera cinq jours plus tard. Ses bourreaux ne seront retrouvés qu’au bout de plusieurs semaines, grâce à un témoignage anonyme et aux images de leur fuite captées par une caméra (privée) de vidéosurveillance. Sitôt les coupables connus, la maire communiste d’Aubervilliers Meriem Derkaoui condamne bien entendu cette « tragique agression » et appelle simultanément « chacune et chacun à ne pas tomber dans le piège de la division et des amalgames qui engendrent tant de souffrances » tout en stigmatisant le racisme antichinois. L’aveu est lâché : craindre l’amalgame, c’est désigner les coupables.[access capability= »lire_inedits »] En l’occurrence, des enfants de l’immigration habitant la cité Lénine, un Maghrébin, deux Africains, dont l’un, sous contrôle judiciaire, devait déjà répondre d’une vingtaine d’agressions contre des Chinois.
Pour la communauté asiatique d’Aubervilliers, c’est le drame de trop. Deux rassemblements sont organisés au mois d’août dans la ville, puis une grande manifestation parisienne se tient début septembre pour protester contre le nombre croissant des rackets anti-asiatiques, réunissant des milliers de Chinois avec le soutien affiché de la mairie. Non sans raison, certains voudraient faire de ce drame une affaire Ilan Halimi asiatique : attacher aux Chinois l’image de commerçants aisés aux poches pleines d’argent rejoint le cliché antisémite du Juif forcément plein aux as.
Jackie Troy, vice-présidente du Conseil représentatif des associations asiatiques de France (CRAAF), exprime sans détours ce que beaucoup pensent tout bas : « On sait très bien qui nous attaque. Ce ne sont pas des Blancs, mais des gens de type nord-africain.» À son image, beaucoup d’Asiatiques excédés par la multiplication des rançonnages feraient aujourd’hui passer Renaud Camus pour un militant de France terre d’asile. Parmi les Chinois et Vietnamiens d’Aubervilliers, on souffre du syndrome du premier de la classe, envié et tabassé par ses petits camarades : « La France nous a ouvert la porte pour nous accueillir. On est arrivés plus pauvres que d’autres communautés, avec en plus la barrière de la langue. On s’en est sortis par le travail, c’est la différence entre eux et nous », avance Jackie.
Le phénomène des vols avec violence contre les Asiatiques va s’aggravant, ainsi que le confirme Jean-François Monino, maire adjoint à la Sécurité d’Aubervilliers. De janvier 2015 à janvier 2016, le nombre de dépôts de plaintes de travailleurs chinois a triplé dans la ville, sachant que « beaucoup ne portent pas plainte car ils sont mal accueillis au commissariat ou ont du mal à comprendre le français », concède l’élu. En cause, l’image des Asiatiques réputés transporter de l’argent liquide sur eux, ce qui en fait une proie prisée des délinquants.
« On est les derniers arrivés, donc les souffre-douleur des autres. En 2012-2013, les commerçants asiatiques de la porte d’Aubervilliers ont payé eux-mêmes l’installation de 40 caméras de surveillance grâce à l’aide du préfet Lambert [Ndlr : alors en poste en Seine-Saint-Denis et proche de Nicolas Sarkozy]. » Aubervilliers la multiculti héberge-t-elle deux camps retranchés à la rivalité indéracinable ? À l’image du profil métissé des agresseurs de Chaolin, la réalité se révèle plus complexe. « Ce sont surtout des Africains qui agressent les Chinois », nuance Ling Xi, opposante LR au conseil municipal. Au sein des bandes multiethniques, les Maghrébins commandent les « Blacks », selon une hiérarchie interne imperturbable. Nombre de Chinois employés au Fashion Center se font régulièrement détrousser par des adolescents noirs qui gravissent ainsi l’échelle de la criminalité. Une sorte de rite d’initiation d’autant plus cruel qu’un commerçant chinois isolé ne peut résister face à une escouade de lascars. Depuis un an, les femmes asiatiques isolées rentrant seules le soir ont droit aux rondes de nuit d’une milice improvisée, certes désarmée, mais qui ne laisse pas d’inquiéter la mairie…
La longue marche des Chinois à Belleville
Dès juin 2010, les commerçants asiatiques de Belleville avaient défilé en masse et rallié le collectif Sécurité pour tous en signe de double protestation : à la fois contre les vols répétés dont ils étaient victimes et la tentation d’autodéfense que caressaient certains de leurs leaders, suspectés de vouloir imposer une milice privée et un impôt de type mafieux. « On voulait éviter que ça devienne le Bronx », se souvient l’un des protagonistes. La légende urbaine veut qu’un ancien légionnaire d’origine chinoise ait dégainé son arme à la sortie d’un grand restaurant de la rue de Belleville où festoyaient les invités d’un mariage asiatique – occasion au cours de laquelle les commensaux offrent traditionnellement aux époux des enveloppes pleines de billets. Grâce à l’action de la police, les bandes de « zyvas » qui soutiraient du cash aux Asiatiques bellevillois ont alors été neutralisées… pour mieux s’égailler en Seine-Saint-Denis.
Jusque dans ses quartiers les plus chauds, Aubervilliers n’est pourtant pas la Beyrouth des années 1970.« Il ne faut pas parler de guerre civile ! On arrive à travailler ensemble », me glisse Ling Xi avec des accents de sincérité, bien qu’Arabes et Asiatiques soient « deux groupes qui ne se connaissent pas trop », tant leurs modes de vie divergent. Mes pérégrinations aux quatre coins de la ville, le long d’une ligne de front culturelle mouvante, ont confirmé mes intuitions : plus on parle de mixité, moins on la voit, en particulier entre Jaunes et Beurs. Zéro couple mixte à l’horizon, bien peu de groupes d’amis métissés et pas davantage d’Asiatiques affalés dans les cafés où les Arabes ont leurs habitudes. « On ne peut pas vivre avec quelqu’un dont on ne partage pas les mœurs », décrète Ling Xi avec la sagesse d’un Lévi-Strauss explorant la Babel tricolore. « Les Chinois sont athées, mangent du porc à longueur de repas, sont casaniers et travailleurs, ils n’ont pas le temps d’aller au café », fait valoir la dynamique quadra. Et l’opposante au maire d’énumérer tous les ponts entre Chinois et Maghrébins : un entraîneur de football beur qu’elle envoie à Pékin, les employées marocaines de M. Hu, le patron du Fashion Center, ses excellentes relations avec l’adjoint à la jeunesse Sofienne Karroumi, etc.
Il suffit pourtant d’interroger le péquin moyen dans un quartier d’Aubervilliers à forte concentration maghrébine pour prendre conscience de l’hostilité sourde entre les communautés. Aux Quatre Chemins, Mourad, 30 ans, Tunisien immigré il y a une dizaine d’années, me vide son sac, rassuré par notre conversation en arabe dialectal. Attablés au restaurant Sidi Bou Saïd, je l’écoute dégoiser sans filtre : « Jamais un Chinois ne cherche la merde… mais c’est tous des mafieux ! Comme ils ont de l’argent liquide sur eux, parfois ça tourne mal. Belleville est à eux maintenant. Les juifs en sont partis et les Chinois sont dans tous les trafics. Ils ne portent jamais plainte pour ne pas qu’on mette le nez dans leurs affaires. » Au turbin, dans un centre commercial de Seine-et-Marne, le natif du sud tunisien côtoie quantité de commerçants et de clients asiatiques qui « achètent tous les commerces en cash grâce à des prêts illégaux » de parrains mafieux et alimentent toutes sortes de trafics. L’argument du « ils l’ont bien cherché » n’est plus très loin, à la manière de ces puritains qui condamnent le viol des femmes mais incriminent le port de la minijupe…
Comme quoi, les stéréotypes antichinois de certains Maghrébins ne le cèdent en rien à l’animosité anti-arabe d’une partie de la communauté asiatique. Pour un peu, la méfiance réciproque, déguisée en indifférence polie chez les aînés des deux groupes ethniques, donnerait raison au vieil adage identitaire selon lequel la société multiraciale est une société multiraciste. Histoire de se rassurer à bon compte, l’adjoint à la Sécurité de la mairie excipe des relations commerciales entre Albertivillariens de toutes origines (« Je connais beaucoup de commerçants chinois dont les salariés sont beurs et blacks. L’association France-Chine-Asie amène en Chine des chefs d’entreprises de toutes les communautés de la ville. »), notamment dans le textile, pour poser un onguent sur les plaies du vivre-ensemble. Les affaires restent les affaires…
Si j’ai fini par trouver un exemple de relation intercommunautaire poussée, au-delà du rapport de clients à fournisseurs, c’est en écoutant les nombreux éloges que recueille l’ex-commissaire adjointe Loubna Atta. À peine trentenaire, cette brillante fliquette d’origine égyptienne a gagné la confiance des Chinois d’Aubervilliers. Avant sa récente mutation dans la capitale, elle avait noué un partenariat efficace avec les associations asiatiques afin d’encourager les victimes à porter plainte, fussent-elles non francophones et devant se faire accompagner d’un traducteur bénévole. Ces derniers mois, sa saine politique du chiffre a permis de démultiplier les dépôts de plaintes – 150 depuis le début de l’année –, de quoi rompre l’omerta et mettre la commune devant ses responsabilités.[/access]
On a appris dans la nuit de vendredi à samedi 22 octobre que certains syndicats de policiers – Alliance, Synergie Officiers, l’Unsa et le Syndicat des commissaires de la police nationale (SCPN) s’étaient organisés en intersyndicale et qu’ils appelaient à des rassemblements silencieux, mardi prochain, devant les palais de justice. Selon la plupart des rédactions, décidément sagaces, il s’agirait pour ces syndicats de reprendre la main vis-à-vis d’un mouvement parti de la base – entendre : incontrôlé.
Il n’était sans doute pas nécessaire de faire le CFJ (Centre de formation des journalistes, la grande école de la profession) pour arriver à telle conclusion, tant le mouvement qui va de l’explosion basiste à sa récupération-mise en ordre par les syndicats dûment estampillés est devenu un classique de nos conflits sociaux. Ce « débordement » récurrent des syndicats par les salariés n’est qu’un signe parmi d’autres du divorce entre peuple et élites, réalité et institutions, vécu quotidien et discours officiels. On notera au passage que ce sont les médias qui produisent le plus ce décalage – entre le monde tel qu’il est et celui qu’ils imaginent – qui s’émeuvent avec le plus de lyrisme de ces violents court-circuits sociaux. Comme s’ils n’y étaient pas pour quelque chose ! A-t-on entendu Le Monde, Les Inrocks et France inter s’émouvoir de la violence anti-policière avant que les flics ne se décident à manifester ?
POLICE, sur la couverture, s’étale en lettres majuscules, inversées en miroir. C’est de l’intérieur d’une voiture sérigraphiée, de l’intérieur d’un uniforme marqué de ce terme, que nous sommes invités à appréhender ce que nous appelons aussi, d’un vocable ronflant, les forces de l’ordre.
Derrière, ni force, ni ordre, mais des hommes et des femmes. Il y a toujours eu beaucoup à dire de la police. Des « CRS SS », de la fraternité improvisée entre les civils et les agents lors du défilé du 11 janvier 2015, des affrontements, des jets de pierre, des incendies de poubelles, des séries télévisées idéales… Aucun de ces aspects, saisi à part, sur le vif, comme des clichés saccadés pris au cours d’un long combat, ne montre des hommes.
Comment devient-on gardien de la paix ? Qui s’entête à croire aux beaux rêves, à la justice, à la veuve et à l’orphelin. Qui prend une revanche facile sur des petites frappes de cité et des lycéens pleins d’idées encombrantes. Il y a des êtres humains sous les gilets pare-balles, que nous, civils, ne voudrions pas voir, pas entendre. Que ces surhommes n’aient aucune faille, ils ne sont pas là pour ça.
Hugo Boris s’est emparé de cette peur de la faille et nous la renvoie en plein visage. POLICE est un huis-clos étouffant. À bord d’un véhicule siglé, Virginie, Erik et Aristide conduisent à l’aéroport Charles-de-Gaulle un clandestin tadjik : une procédure d’éloignement. Une expulsion. Le romancier aurait pu s’arrêter là, il avait son pesant de « question de société », de « matière à débat ». Hugo Boris ne s’en contente pas. Il aborde tous les sujets qui fâchent, un à un, porté par une écriture calibrée. La place des femmes au travail, l’adultère, l’avortement, l’immigration clandestine, le racisme, le Tiers-Monde, la violence infiltrée partout, le doute qui s’immisce dans l’esprit de celles et ceux qui, payés pour appliquer une loi, la voient tout à coup perdre toute sa légitimité.
Les esprits s’échauffent, les corps se dégagent des uniformes, c’est une tragédie à la mode antique, avec la mort pour tous en bout de piste. Virginie, jeune mère délaissée, doit interrompre une grossesse non désirée, fruit de sa liaison avec Aristide, un gentil beauf de trente-quatre ans que cette (més)aventure a transformé malgré lui. Tous deux sont tentés d’abuser de leur position pour faire évader le Tadjik.
« – Vous êtes vraiment des trous du cul ! postillonne Érik en punchant le volant pour évacuer le trop-plein de tension. On est pas les soeurs de Bon Secours, merde ! On est la police ! LA POLICE ! »
À chaque chapitre, ou presque, le débat pourrait être ouvert. On imagine une discussion de bistrot ou de salon de coiffure: « moi, à sa place, … »
À chaque chapitre, ou presque, la tentation commune, par les temps qui courent, se fait jour: demander au texte pourquoi, pourquoi ceci plutôt que cela, pourquoi pas ci, pourquoi pas ça. Pourquoi décrire un avortement aussi crûment, pourquoi avoir choisi un clandestin tadjik menacé de mort dans son pays plutôt qu’un « fiché S » maghrébin, pourquoi faire entorse à une loi plutôt qu’à une autre ..?
Faire de la politique avec tout, de l’idéologie avec rien, voilà à quoi nous servent trop souvent les mots. POLICE est un roman si « engagé » qu’il ne l’est finalement pas. La réalité ne porte en elle aucune idée fixe, aucune orientation. La littérature n’est pas faite que pour écrire des harangues. Nous avons le droit, parfois, de ne pas choisir, de ne pas réagir, d’extraire les faits de leur magma d’actualité et de, simplement, les considérer.
Des écrivains comme Robert Giraud, aliasBob ou Monsieur Bob, ont au bout du compte une postérité enviable. À défaut d’occuper la première place, ou même la dernière dans les manuels de littérature, leur nom circule comme un mot de passe entre initiés, mais des initiés qui ne demandent qu’à partager leur enthousiasme. Tout comme Robert Giraud, navigateur au long cours des zincs parisiens de l’après-guerre, aimait partager un dernier verre pour la route avec Albert Vidalie ou Pierre Mac Orlan. Ce fameux dernier verre dont Deleuze nous a appris dans son Abécédaire que pour l’ivrogne, ce n’est jamais le dernier, mais l’avant-dernier car le dernier verre signifierait la mort du buveur. Et Robert Giraud n’est pas mort puisque par les soins de son biographe attitré, Olivier Bailly[1. Monsieur Bob d’Olivier Bailly, éditions Stock, 2009.], il revient aujourd’hui avec un roman, La Petite Gamberge, introuvable depuis sa première édition chez Denoël en 1961.
Robert Giraud avait deux passions jumelles : le vin et l’argot, les bistrots et la langue verte, le jaja et la jactance. Comme ses amis Alphonse Boudard et Auguste Le Breton, il devint un académicien du pavé et des bas-fonds travaillant à des dictionnaires bien particuliers : son Argot d’Éros, son Argot du bistrot et sa Faune et Flore argotiques font autorité en la matière et prouvent au passage l’érudition du bonhomme qui trouve ses citations chez les auteurs de polar comme A.D.G. – un autre pote –, mais aussi Balzac, Brantôme, Restif de La Bretonne ou Villon, évidemment, le premier à avoir donné ses lettres de noblesse à la langue des truands, petits et grands, qui sont d’ailleurs les personnages principaux de La Petite Gamberge.[access capability= »lire_inedits »]
Le nom de Robert Giraud, disparu en 1997, reste envers et contre tout attaché au tournant des années 1940-1950, au Paris de la rue Mouffetard, des Halles et de Saint-Germain-des-Prés. C’est dans ce que Debord appelait les cafés de la jeunesse perdue que Robert Giraud décida de ne pas retourner à Limoges où il était né en 1921. Étudiant en droit, il était entré assez vite dans la Résistance pour échapper au STO, avant d’être fait prisonnier par la Milice et libéré in extremis en 1944 par Guingouin, le « préfet du maquis », qui gagna la seule bataille rangée contre l’armée allemande, au mont Gargan, sur le plateau de Millevaches.
Giraud était venu à Paris comme jeune rédacteur en chef du journal Unir, issu de la Résistance limousine, qui avait décidé de s’installer dans la capitale. L’affaire fit long feu, les journalistes reprirent le train pour Limoges, sauf Giraud qui trouva dans Paris une occasion rêvée pour mener la seule existence dont il avait désormais envie, celle d’un irrégulier des trocsons, d’un maquisard des tavernes où le gorgeon de picrate, tout de même moins dangereux sur le court terme, avait remplacé la Sten et les grenades. Ce sont pour Bob des années paradoxales, où l’émerveillement côtoie le sordide. Il est pigiste occasionnel, brocanteur, bouquiniste. Il n’a publié que quelques plaquettes de poésie mais la fraternité des buveurs lui donne des amis de choix parmi lesquels Jacques Prévert, Blaise Cendrars et surtout Robert Doisneau, qui a si souvent donné des images à ses mots.
Giraud vit alors dans la misère, et c’est de l’intérieur qu’il a pu décrire tout un petit peuple parisien à l’existence précaire dans la IVe République balbutiante. Ayant passé plusieurs années à la limite de la clochardisation, il a donné par la suite deux témoignages irremplaçables que sont Le Vin des rues et Le Peuple des berges. Reportages inspirés, ballades dans les marges, Polaroids de la misère, Robert Giraud n’est pas dans ces livres sans faire penser au George Orwell du Quai de Wigan ou de Dans la dèche à Paris et à Londres. Même précision presque ethnologique, même intelligence dans l’immersion, même regard fraternel. À cette différence que là où Orwell laisse poindre une manière de rage froide, il y a chez Giraud une forme de douceur. Il ne mythifie pourtant à aucun moment le clochard dans une poésie facile et évite ainsi le risque du pittoresque souriant, assez ignoble au demeurant, qui donne bonne conscience au bourgeois ou à l’intellectuel – ou au journaliste de gauche.
C’est en ce sens que son œuvre est unique encore aujourd’hui, trouvant un point d’équilibre pour parler de la pauvreté ou, comme dans La Petite Gamberge, des troisièmes couteaux du milieu. Sa distance est toujours celle qu’il faut, ce qui n’était pas forcément le cas chez ses contemporains qui ont, rétrospectivement, un peu trop joué du folklore pour ne pas paraître vieillis, Boudard et Le Breton compris.
La Petite Gamberge est une fausse « Série noire », un roman sur les gagne-petit de la cambriole. Comme tous les livres de Giraud, au-delà de l’intrigue policière, il vaut pour l’atmosphère et en particulier celle du centre magnétique du roman, le bistrot-épicerie À la bonne treille. C’est de là que partent les expéditions hasardeuses, que naissent les romances éphémères, qu’on entend les accordéons entêtants, les récits épiques et dérisoires. Vous trouverez d’ailleurs À la Bonne treille assez facilement. Giraud connaît son Paris sur le bout des doigts : « La porte s’ouvrait sur le trottoir grimpant de la montagne Sainte-Geneviève, presque en son milieu, point particulièrement stratégique, à la fois pour ceux qui tentaient l’escalade et qui trouvaient là un havre où souffler, et pour ceux qui descendaient, trop heureux en cours d’expédition de pouvoir traîner les pieds sur un carrelage horizontal. »
Oui, vous le trouverez facilement, bien qu’il n’ait jamais existé. Robert Giraud, qui avait tellement fréquenté de vrais bistrots comme Le Bar Bac, Moineau, Fraysse ou Les Quatre Sergents de la Rochelle, pouvait bien s’offrir le privilège d’en inventer un faux. Et ce, pour mieux nous inviter avec lui dans un roman qui est, par son étrange réalisme onirique et son art de l’errance immobile, une introduction idéale à toute son œuvre.[/access]
La Petite Gamberge de Robert Giraud, préface d’Olivier Bailly, éditions Le Dilettante, 2016.
Vous êtes déçu, n’est-ce pas ? Ne le niez pas, je reconnais la mine défaite du jeune romancier, deux mois seulement après la parution de son livre. Septembre et octobre ont laissé sur votre visage les stigmates d’un âpre combat qui était perdu d’avance. Votre livre n’a recueilli aucune retombée dans la presse, vous étiez absent des listes de Prix d’automne et votre éditeur a fait une mise en place tellement ridicule que seul un spéléologue aurait été capable de dénicher un exemplaire dans une librairie. Transparence et amertume résument votre état d’esprit. On vous avait promis un lancement en fanfare, les médias conquis et ces files de lectrices déchaînées à votre apparition au Salon de Lamotte-Beuvron ou à la foire aux mots de Salers. Billets doux et petites culottes en guise d’offrandes. Suçons et gâteries dans les arrière-salles polyvalentes de province, tout un programme Chardonnien. L’unique lettre que vous ayez reçue provenait d’un professeur à la retraite qui maudissait votre syntaxe douteuse et votre style ampoulé.
Même votre famille ne vous a guère soutenu dans cette épreuve. De nos jours, dépenser vingt euros pour un roman n’est pas un geste anodin. Qu’est-ce qui a cloché dans votre stratégie de conquête ? Il est temps de se remettre en question. Vous n’allez pas être comme tous ces écrivains récidivistes qui, chaque année, pondent leurs misérables œuvres sans aucun retentissement, sans aucun tapage, sans aucun droit d’auteurs. La double peine : l’anonymat et la précarité. Vous ne croyez tout de même pas à ces âneries de « l’art pour l’art ». Vous êtes dépassé, mon garçon ! Un peu de nerf, nous ne sommes plus au XXème siècle lorsque la mère de Jacques Laurent lui prédisait un avenir radieux car il était français, parisien et de sexe masculin. Vous cumulez les tares.
Vous auriez été une femme, je ne dis pas, issu d’une minorité visible, encore mieux, victime d’un génocide ou, à la limite, de violences conjugales, bingo, votre cas aurait pu intéresser les masses téléphages et les annonceurs. Sur ce terreau fertile, quelques addictions (drogue, sexe, religion, etc…) auraient pu allègrement se greffer, de quoi nourrir votre personnalité, la consolider, alors là, je vous assurais les plateaux de Busnel, Hanouna et Ruquier. Mais non, vous préférez persister dans un jansénisme littéraire comme si les voies de garage vous attiraient inexorablement. Faites un effort, mon vieux, vos principes vous déshonorent.
En plus, vous vous inscrivez dans un courant complètement dépassé, les réprouvés des bibliothèques, c’est d’un pathétique. Vous n’êtes qu’un enfant triste. Et puis, parlons-en de vos références, Stendhal et Nimier, Dumas et Morand. Du périmé ! Tout pour faire fuir les professeurs, prescripteurs et intellos que la presse écrite écoute comme une pythie. On ne réveille pas un oracle qui dort. Et pourquoi pas Villon et Céline ? Suicidaire ! Vous avez entendu parler du « digital », du numérique, des réseaux sociaux, il serait temps de sortir de votre prison mentale. Quant à vos goûts personnels, le fromage de tête et les jupes écossaises, c’est d’un passéisme affligeant. Avez-vous pensé à vous faire déradicaliser ? Ouvrez-vous au monde, putain, confrontez-vous aux autres cultures, pratiquez l’entrisme communautaire, le véganisme, je ne sais pas moi, mélangez-vous sans quitter la Rive Gauche, diluez-vous sans tirer un trait sur vos vacances dans le Luberon, vendez votre âme au plus offrant en singeant la fraternité des Hommes. Si vous voulez vraiment réussir dans les lettres, je vous conseille de troquer vos modèles qui sentent la dix-septième chambre correctionnelle pour des auteurs plus « ouverts aux problématiques actuelles ». Au fait, vous n’avez jamais envisagé de changer de sexe ? Dommage, on tenait là un bon sujet. Vous êtes aussi sûr d’insister dans le roman, la fiction pure, l’histoire avec des personnages inventés, toutes ces vieilleries ? Parce que c’est un genre foutu comme la Vème République et les voitures à essence ! Les éditeurs préfèrent désormais que l’on écrive sur des gens déjà célèbres, si possible morts, simple question de décence, les lecteurs sont moins décontenancés. Oubliez aussi l’essai politique sur l’identité, le marché est saturé, un quarteron de factieux occupe le terrain. Primauté à ceux qui ont dégainé les premiers.
L’Histoire, même constat, trop de monde sur le coup, et puis quoi faire ? Les secrets d’alcôve, les rues, les stations de métro ou les repas des chefs d’état, en somme, tous les grands thèmes ont été abordés. Un essai sur le bonheur ou la spiritualité, pareil, trop de marchands de béatitudes sur ce segment encombré. Et si vous pensiez à arrêter d’écrire définitivement. Il paraît que les services à la personne recrutent en ce moment. Au moins, vous serez utile à quelqu’un.
Tout le monde n’a pas regardé le premier numéro d’« Ambition intime », l’émission d’M6 dans laquelle Karine Lemarchand reçoit des personnalités politiques et les interroge sur des sujets non politiques, tels que leur vie affective, leur famille, leurs goûts, leur enfance, etc. Mais tout le monde en a entendu parler et personne n’en ignore le principe, tant celui-ci a suscité de désapprobation.
Une très hypocrite désapprobation
On peut juger cette émission assez nunuche et s’étonner que les participants aient accepté de se prêter à ce jeu. Il fait peu de doute que de nombreuses tractations ont dû avoir lieu avant et après le tournage, les équipes des conseillers en communication des uns et des autres cherchant à contrôler au maximum l’image que ce programme télévisé donnerait de leur candidat. Il est évident, en effet, que les personnalités interrogées ne pouvaient avoir donné leur accord que sous réserve d’avoir un droit de regard sur le résultat. Et trop désireux de donner corps à leur idée d’émission révolutionnaire, les responsables du programme étaient probablement prêts à céder aux nombreuses exigences de leurs invités. Rien ici de bien surprenant.
Le malaise qui s’exprime aujourd’hui dans la police révèle davantage qu’un problème de moyens ou d’effectifs. Il démontre un manque de perspectives, le sentiment d’être abandonné par les institutions. Il manifeste encore plus profondément la colère et le désarroi d’une nation (car les policiers parlent aussi en ce moment pour les citoyens) qui ne tolère plus les hésitations de l’Etat et de l’ensemble des élites qui nous dirigent actuellement face à la montée des multiples formes de contestation de l’autorité.
Un millefeuille de priorités
Voilà presque trente ans que nous sommes dans une posture de réaction par rapport aux questions de sécurité. Nous n’anticipons pas, nous subissons. Or, les menaces du XXIe siècle sont bien différentes de celles du XXe. Il importe donc de faire un gigantesque travail de réflexion pour comprendre la nature des dangers contemporains. Qu’il s’agisse des incivilités quotidiennes, de la moyenne criminalité , de la grande criminalité organisée ou encore du djihadisme salafiste, nous devons plus que jamais mobiliser nos expertises, y compris en dehors des milieux traditionnels de la sécurité (policiers, gendarmes, renseignement). Psychiatres, sociologues, théologiens, économistes, géographes : autant de spécialités dont les grilles de lecture s’avèrent désormais incontournables pour ne pas sombrer dans le traitement de court terme. Exigence de compréhension d’autant moins facile à satisfaire que nos forces de sécurité sont soumises à une intense pression opérationnelle, que le commandement intermédiaire jongle avec de multiples priorités qui ne cessent de s’accumuler en mille-feuille, et que nos élites administratives et politiques qui prétendent aujourd’hui gérer l’Etat peinent à comprendre que nous approchons de la ligne rouge…
Inexcusable culture de l’excuse
Toutefois, il n’est plus possible de postuler que la situation pourra être maîtrisée grâce à de modestes ajustements circonstanciels allant de quelques gilets pare-balles à des voitures renforcées en passant par des vêtements ignifugés. Et il ne s’agit pas ici d’accabler facilement le gouvernement du moment et son ministre de l’Intérieur : c’est un cadre mental général qui se trouve à l’origine de nos actuelles fragilités. Lequel s’enracine dans la culture dite de l’excuse (portée par une gauche irénique, hors-sol) qui minimise en permanence la responsabilité des auteurs d’infractions.
La violence quotidienne sur certains territoires de la République est le symbole du recul de la « société de confiance ». Et surtout de l’acceptation de ce recul… Car notre véritable difficulté réside dans notre aptitude à consentir à l’application aléatoire de la loi.
La peur a changé de camp
Pourquoi nous retrouvons-nous dans cette situation ? Pour deux raisons. La première, c’est que nous ne disposons pas de la volonté (ni de la résolution pour nous en tenir à nos choix) pas plus que des moyens (organisationnels et humains, non pas financiers) pour prendre du recul sur les événements, les « lire », examiner en profondeur les dynamiques (sociales, économiques, culturelles, etc.) de l’insécurité, et proposer une authentique stratégie d’anticipation, de prévention et de sanction des actes illégaux. Notons par exemple que dans les services de l’Etat, l’analyse criminologique reste un gadget. Il conviendrait de se rappeler que la connaissance pointue des menaces au niveau des décideurs faciliterait des processus d’arbitrage apaisés et pertinents (si toutefois l’idéologie cesse de s’en mêler). Les services de sécurité remplissent en effet quatre missions : le renseignement (qui vise à recueillir et interpréter les informations, afin de diagnostiquer correctement et de guider l’action) ; la prévention (c’est-à-dire les mesures non coercitives limitant la survenance des faits délictueux et criminels : vols, agressions, destructions, crises, attentats) ; la répression (dont les enquêtes, les investigations font partie, et qui désigne l’usage de la force et de la sanction dans le but d’empêcher les malfaiteurs de nuire et ainsi de contribuer à la dissuasion) ; et enfin la gestion de crise (l’intervention lorsque des événements dégénèrent, notamment le maintien de l’ordre). Il faut par conséquent penser ce continuum et en orchestrer la cohérence, alors qu’aujourd’hui il ne fait que résister miraculeusement et admirablement alors que les tensions qui le traversent auraient déjà dû en ruiner radicalement l’efficacité et la solidité.
La deuxième raison, c’est effectivement (ce n’est pas un slogan facile ou une récupération politique) que « la peur a changé de camp ». Les professionnels de la sécurité sont unanimes sur ce point. Ceux qui violent la loi se montrent convaincus qu’elle ne sait plus s’imposer, qu’ils trouveront toujours l’astuce pour lui échapper, que notre société s’emploiera au bout du compte « à faire fondre » la sanction et à mettre en cause la responsabilité de la société plutôt que celle du délinquant. Nous convenons cependant qu’il convient de ne pas sombrer dans l’excès d’un système pénal automatisé et inhumain : ce serait trahir la démocratie et l’esprit de la République. Mais ne plus avoir la force de combattre pour un idéal, c’est l’avoir déjà perdu, et consentir finalement à la loi du plus brutal…
Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais rien dit, et j’disais rien. D’ailleurs, ça ne me disait rien. Arthur Ganate regardait son bock vide comme si ça pouvait faire revenir la Kro qu’il venait de siffler. Jours tranquilles à Clichy. L’patron du rade a mis la radio. « Laisse béton », chantait Renaud. « T’as un blouson, mecton, l’est pas bidon… » La chanson avait déjà cinq ou six ans, elle venait de relancer le verlan. « J’vais acheter un Chevignon », m’a dit Arthur Ganate, désespérant de voir la bière remonter dans sa chope… Il s’est levé et la nuit de la Place Clichy l’a englouti.
Chevignon est créé en 1979, mais c’est Guy Azoulay qui quatre ou cinq ans plus tard lance le blouson « cuir vieilli » qui fait décoller la marque et lance l’ère du racket, à l’école. Au moment même où Mitterrand trahissait le socialisme, auquel il n’avait jamais cru, et d’opérer un virage sur l’aile vers le libéralisme. Ça ne me paraissait pas important, ce que j’avais sur le dos. J’étais déjà trop vieux. Mais ça commençait — les marques, la sape. Les gosses nikés des pieds à la tête. Les insignes et les logos cousus sur le cuir pseudo-aviateur — personnalisation uniforme. La fringue dans Paris rachetait doucement les vieilles épiceries. Dix ans auparavant, Michel Clouscard, relayé bientôt par Alain Soral, avait inventé le mot « bobo », bourgeois bohème, que Camille Peugny a magnifiquement défini en 2010 : « « Une personne qui a des revenus sans qu’ils soient faramineux, plutôt diplômée, qui profite des opportunités culturelles et vote à gauche ».
Vote à gauche ? Mais ni gauche, ni droite. Le Marché.
Une pub pour Benetton : voilà ce que découvre le Parisien égaré à Aubervilliers. Le soir venu, à la sortie du métro Quatre Chemins, un paysage bigarré s’étale devant ses yeux : Fantômettes africaines voilées de pied en cap, vendeurs de Marlboro de contrebande, commerces chinois et cafés 100 % masculins façon bled jalonnent l’avenue Jean-Jaurès. « Et dire qu’il y a vingt ou trente ans, c’était les Champs-Élysées d’Aubervilliers. Depuis quelques années, ici, entre les sans-papiers tunisiens ou égyptiens qui vendent des cigarettes de contrebande, les Capverdiens qui boivent dans la rue et les Péruviens, tu ne te sens plus en France… », se lamente Senda, une Albertivillarienne d’origine maghrébine.
Mosaïque multiethnique en forme de cœur, Aubervilliers pourrait figurer le rêve éveillé des apôtres du « multicul ». Sur le plan économique, les atouts ne manquent pas : la proximité avec Paris, bientôt renforcée par le rallongement de la ligne 12 du métro, ainsi que deux pôles majeurs : le Fashion Center et La Plaine-Saint-Denis. Numéro un des centres de vente en gros d’Europe, le premier regroupe 288 entreprises de confection. Inauguré en 2015 à l’emplacement des anciennes échoppes de textile, ce « Sentier chinois » autour duquel gravitent des milliers de travailleurs asiatiques rapporte une manne d’impôts locaux à la ville. Quant aux bureaux de La Plaine-Saint-Denis, à cheval sur les communes d’Aubervilliers et de Saint-Denis, sur les décombres d’anciens entrepôts industriels, ils renflouent généreusement les caisses de la mairie, grâce aux sièges des grandes entreprises qui y sont implantées. Sous le long règne (1984-2003) de Jack Ralite, ministre communiste de François Mitterrand, Aubervilliers, 82 000 âmes, s’est dotée d’infrastructures culturelles à faire pâlir n’importe quelle préfecture. Dans ce « petit coin perdu au bout de la misère » que chantait Léo Ferré[1. Monsieur Tout Blanc, Léo Ferré.], ouvriers, intellectuels et classes moyennes se partageaient entre le cinéma, les médiathèques, le centre nautique et le théâtre national de la Commune, fleuron de ce bout de France rouge.
Mais ce passé est révolu. Aujourd’hui, malgré ce potentiel extraordinaire, c’est dans la rubrique « Faits divers » qu’on entend le plus souvent parler d’Aubervilliers. Ainsi, dans la nuit du 7 août, un couturier chinois a été violemment rançonné par une bande de jeunes, comme disent pudiquement les médias. Chaolin Zhang, 49 ans, ne possédait que des cigarettes et des friandises mais les clichés ont la vie dure. Ses agresseurs, trois voyous d’origine maghrébine, en avaient en effet après le sac d’un autre Chinois qui l’accompagnait, aussi ont-ils roué de coups les deux hommes avant de s’enfuir, laissant Chaolin gisant au bas d’une tour. Une heure durant, ce pauvre hère appellera à l’aide, sans qu’aucun Bon Samaritain ne daigne réagir. Il décédera cinq jours plus tard. Ses bourreaux ne seront retrouvés qu’au bout de plusieurs semaines, grâce à un témoignage anonyme et aux images de leur fuite captées par une caméra (privée) de vidéosurveillance. Sitôt les coupables connus, la maire communiste d’Aubervilliers Meriem Derkaoui condamne bien entendu cette « tragique agression » et appelle simultanément « chacune et chacun à ne pas tomber dans le piège de la division et des amalgames qui engendrent tant de souffrances » tout en stigmatisant le racisme antichinois. L’aveu est lâché : craindre l’amalgame, c’est désigner les coupables.[access capability= »lire_inedits »] En l’occurrence, des enfants de l’immigration habitant la cité Lénine, un Maghrébin, deux Africains, dont l’un, sous contrôle judiciaire, devait déjà répondre d’une vingtaine d’agressions contre des Chinois.
Pour la communauté asiatique d’Aubervilliers, c’est le drame de trop. Deux rassemblements sont organisés au mois d’août dans la ville, puis une grande manifestation parisienne se tient début septembre pour protester contre le nombre croissant des rackets anti-asiatiques, réunissant des milliers de Chinois avec le soutien affiché de la mairie. Non sans raison, certains voudraient faire de ce drame une affaire Ilan Halimi asiatique : attacher aux Chinois l’image de commerçants aisés aux poches pleines d’argent rejoint le cliché antisémite du Juif forcément plein aux as.
Jackie Troy, vice-présidente du Conseil représentatif des associations asiatiques de France (CRAAF), exprime sans détours ce que beaucoup pensent tout bas : « On sait très bien qui nous attaque. Ce ne sont pas des Blancs, mais des gens de type nord-africain.» À son image, beaucoup d’Asiatiques excédés par la multiplication des rançonnages feraient aujourd’hui passer Renaud Camus pour un militant de France terre d’asile. Parmi les Chinois et Vietnamiens d’Aubervilliers, on souffre du syndrome du premier de la classe, envié et tabassé par ses petits camarades : « La France nous a ouvert la porte pour nous accueillir. On est arrivés plus pauvres que d’autres communautés, avec en plus la barrière de la langue. On s’en est sortis par le travail, c’est la différence entre eux et nous », avance Jackie.
Le phénomène des vols avec violence contre les Asiatiques va s’aggravant, ainsi que le confirme Jean-François Monino, maire adjoint à la Sécurité d’Aubervilliers. De janvier 2015 à janvier 2016, le nombre de dépôts de plaintes de travailleurs chinois a triplé dans la ville, sachant que « beaucoup ne portent pas plainte car ils sont mal accueillis au commissariat ou ont du mal à comprendre le français », concède l’élu. En cause, l’image des Asiatiques réputés transporter de l’argent liquide sur eux, ce qui en fait une proie prisée des délinquants.
« On est les derniers arrivés, donc les souffre-douleur des autres. En 2012-2013, les commerçants asiatiques de la porte d’Aubervilliers ont payé eux-mêmes l’installation de 40 caméras de surveillance grâce à l’aide du préfet Lambert [Ndlr : alors en poste en Seine-Saint-Denis et proche de Nicolas Sarkozy]. » Aubervilliers la multiculti héberge-t-elle deux camps retranchés à la rivalité indéracinable ? À l’image du profil métissé des agresseurs de Chaolin, la réalité se révèle plus complexe. « Ce sont surtout des Africains qui agressent les Chinois », nuance Ling Xi, opposante LR au conseil municipal. Au sein des bandes multiethniques, les Maghrébins commandent les « Blacks », selon une hiérarchie interne imperturbable. Nombre de Chinois employés au Fashion Center se font régulièrement détrousser par des adolescents noirs qui gravissent ainsi l’échelle de la criminalité. Une sorte de rite d’initiation d’autant plus cruel qu’un commerçant chinois isolé ne peut résister face à une escouade de lascars. Depuis un an, les femmes asiatiques isolées rentrant seules le soir ont droit aux rondes de nuit d’une milice improvisée, certes désarmée, mais qui ne laisse pas d’inquiéter la mairie…
La longue marche des Chinois à Belleville
Dès juin 2010, les commerçants asiatiques de Belleville avaient défilé en masse et rallié le collectif Sécurité pour tous en signe de double protestation : à la fois contre les vols répétés dont ils étaient victimes et la tentation d’autodéfense que caressaient certains de leurs leaders, suspectés de vouloir imposer une milice privée et un impôt de type mafieux. « On voulait éviter que ça devienne le Bronx », se souvient l’un des protagonistes. La légende urbaine veut qu’un ancien légionnaire d’origine chinoise ait dégainé son arme à la sortie d’un grand restaurant de la rue de Belleville où festoyaient les invités d’un mariage asiatique – occasion au cours de laquelle les commensaux offrent traditionnellement aux époux des enveloppes pleines de billets. Grâce à l’action de la police, les bandes de « zyvas » qui soutiraient du cash aux Asiatiques bellevillois ont alors été neutralisées… pour mieux s’égailler en Seine-Saint-Denis.
Jusque dans ses quartiers les plus chauds, Aubervilliers n’est pourtant pas la Beyrouth des années 1970.« Il ne faut pas parler de guerre civile ! On arrive à travailler ensemble », me glisse Ling Xi avec des accents de sincérité, bien qu’Arabes et Asiatiques soient « deux groupes qui ne se connaissent pas trop », tant leurs modes de vie divergent. Mes pérégrinations aux quatre coins de la ville, le long d’une ligne de front culturelle mouvante, ont confirmé mes intuitions : plus on parle de mixité, moins on la voit, en particulier entre Jaunes et Beurs. Zéro couple mixte à l’horizon, bien peu de groupes d’amis métissés et pas davantage d’Asiatiques affalés dans les cafés où les Arabes ont leurs habitudes. « On ne peut pas vivre avec quelqu’un dont on ne partage pas les mœurs », décrète Ling Xi avec la sagesse d’un Lévi-Strauss explorant la Babel tricolore. « Les Chinois sont athées, mangent du porc à longueur de repas, sont casaniers et travailleurs, ils n’ont pas le temps d’aller au café », fait valoir la dynamique quadra. Et l’opposante au maire d’énumérer tous les ponts entre Chinois et Maghrébins : un entraîneur de football beur qu’elle envoie à Pékin, les employées marocaines de M. Hu, le patron du Fashion Center, ses excellentes relations avec l’adjoint à la jeunesse Sofienne Karroumi, etc.
Il suffit pourtant d’interroger le péquin moyen dans un quartier d’Aubervilliers à forte concentration maghrébine pour prendre conscience de l’hostilité sourde entre les communautés. Aux Quatre Chemins, Mourad, 30 ans, Tunisien immigré il y a une dizaine d’années, me vide son sac, rassuré par notre conversation en arabe dialectal. Attablés au restaurant Sidi Bou Saïd, je l’écoute dégoiser sans filtre : « Jamais un Chinois ne cherche la merde… mais c’est tous des mafieux ! Comme ils ont de l’argent liquide sur eux, parfois ça tourne mal. Belleville est à eux maintenant. Les juifs en sont partis et les Chinois sont dans tous les trafics. Ils ne portent jamais plainte pour ne pas qu’on mette le nez dans leurs affaires. » Au turbin, dans un centre commercial de Seine-et-Marne, le natif du sud tunisien côtoie quantité de commerçants et de clients asiatiques qui « achètent tous les commerces en cash grâce à des prêts illégaux » de parrains mafieux et alimentent toutes sortes de trafics. L’argument du « ils l’ont bien cherché » n’est plus très loin, à la manière de ces puritains qui condamnent le viol des femmes mais incriminent le port de la minijupe…
Comme quoi, les stéréotypes antichinois de certains Maghrébins ne le cèdent en rien à l’animosité anti-arabe d’une partie de la communauté asiatique. Pour un peu, la méfiance réciproque, déguisée en indifférence polie chez les aînés des deux groupes ethniques, donnerait raison au vieil adage identitaire selon lequel la société multiraciale est une société multiraciste. Histoire de se rassurer à bon compte, l’adjoint à la Sécurité de la mairie excipe des relations commerciales entre Albertivillariens de toutes origines (« Je connais beaucoup de commerçants chinois dont les salariés sont beurs et blacks. L’association France-Chine-Asie amène en Chine des chefs d’entreprises de toutes les communautés de la ville. »), notamment dans le textile, pour poser un onguent sur les plaies du vivre-ensemble. Les affaires restent les affaires…
Si j’ai fini par trouver un exemple de relation intercommunautaire poussée, au-delà du rapport de clients à fournisseurs, c’est en écoutant les nombreux éloges que recueille l’ex-commissaire adjointe Loubna Atta. À peine trentenaire, cette brillante fliquette d’origine égyptienne a gagné la confiance des Chinois d’Aubervilliers. Avant sa récente mutation dans la capitale, elle avait noué un partenariat efficace avec les associations asiatiques afin d’encourager les victimes à porter plainte, fussent-elles non francophones et devant se faire accompagner d’un traducteur bénévole. Ces derniers mois, sa saine politique du chiffre a permis de démultiplier les dépôts de plaintes – 150 depuis le début de l’année –, de quoi rompre l’omerta et mettre la commune devant ses responsabilités.[/access]
On a appris dans la nuit de vendredi à samedi 22 octobre que certains syndicats de policiers – Alliance, Synergie Officiers, l’Unsa et le Syndicat des commissaires de la police nationale (SCPN) s’étaient organisés en intersyndicale et qu’ils appelaient à des rassemblements silencieux, mardi prochain, devant les palais de justice. Selon la plupart des rédactions, décidément sagaces, il s’agirait pour ces syndicats de reprendre la main vis-à-vis d’un mouvement parti de la base – entendre : incontrôlé.
Il n’était sans doute pas nécessaire de faire le CFJ (Centre de formation des journalistes, la grande école de la profession) pour arriver à telle conclusion, tant le mouvement qui va de l’explosion basiste à sa récupération-mise en ordre par les syndicats dûment estampillés est devenu un classique de nos conflits sociaux. Ce « débordement » récurrent des syndicats par les salariés n’est qu’un signe parmi d’autres du divorce entre peuple et élites, réalité et institutions, vécu quotidien et discours officiels. On notera au passage que ce sont les médias qui produisent le plus ce décalage – entre le monde tel qu’il est et celui qu’ils imaginent – qui s’émeuvent avec le plus de lyrisme de ces violents court-circuits sociaux. Comme s’ils n’y étaient pas pour quelque chose ! A-t-on entendu Le Monde, Les Inrocks et France inter s’émouvoir de la violence anti-policière avant que les flics ne se décident à manifester ?
POLICE, sur la couverture, s’étale en lettres majuscules, inversées en miroir. C’est de l’intérieur d’une voiture sérigraphiée, de l’intérieur d’un uniforme marqué de ce terme, que nous sommes invités à appréhender ce que nous appelons aussi, d’un vocable ronflant, les forces de l’ordre.
Derrière, ni force, ni ordre, mais des hommes et des femmes. Il y a toujours eu beaucoup à dire de la police. Des « CRS SS », de la fraternité improvisée entre les civils et les agents lors du défilé du 11 janvier 2015, des affrontements, des jets de pierre, des incendies de poubelles, des séries télévisées idéales… Aucun de ces aspects, saisi à part, sur le vif, comme des clichés saccadés pris au cours d’un long combat, ne montre des hommes.
Comment devient-on gardien de la paix ? Qui s’entête à croire aux beaux rêves, à la justice, à la veuve et à l’orphelin. Qui prend une revanche facile sur des petites frappes de cité et des lycéens pleins d’idées encombrantes. Il y a des êtres humains sous les gilets pare-balles, que nous, civils, ne voudrions pas voir, pas entendre. Que ces surhommes n’aient aucune faille, ils ne sont pas là pour ça.
Hugo Boris s’est emparé de cette peur de la faille et nous la renvoie en plein visage. POLICE est un huis-clos étouffant. À bord d’un véhicule siglé, Virginie, Erik et Aristide conduisent à l’aéroport Charles-de-Gaulle un clandestin tadjik : une procédure d’éloignement. Une expulsion. Le romancier aurait pu s’arrêter là, il avait son pesant de « question de société », de « matière à débat ». Hugo Boris ne s’en contente pas. Il aborde tous les sujets qui fâchent, un à un, porté par une écriture calibrée. La place des femmes au travail, l’adultère, l’avortement, l’immigration clandestine, le racisme, le Tiers-Monde, la violence infiltrée partout, le doute qui s’immisce dans l’esprit de celles et ceux qui, payés pour appliquer une loi, la voient tout à coup perdre toute sa légitimité.
Les esprits s’échauffent, les corps se dégagent des uniformes, c’est une tragédie à la mode antique, avec la mort pour tous en bout de piste. Virginie, jeune mère délaissée, doit interrompre une grossesse non désirée, fruit de sa liaison avec Aristide, un gentil beauf de trente-quatre ans que cette (més)aventure a transformé malgré lui. Tous deux sont tentés d’abuser de leur position pour faire évader le Tadjik.
« – Vous êtes vraiment des trous du cul ! postillonne Érik en punchant le volant pour évacuer le trop-plein de tension. On est pas les soeurs de Bon Secours, merde ! On est la police ! LA POLICE ! »
À chaque chapitre, ou presque, le débat pourrait être ouvert. On imagine une discussion de bistrot ou de salon de coiffure: « moi, à sa place, … »
À chaque chapitre, ou presque, la tentation commune, par les temps qui courent, se fait jour: demander au texte pourquoi, pourquoi ceci plutôt que cela, pourquoi pas ci, pourquoi pas ça. Pourquoi décrire un avortement aussi crûment, pourquoi avoir choisi un clandestin tadjik menacé de mort dans son pays plutôt qu’un « fiché S » maghrébin, pourquoi faire entorse à une loi plutôt qu’à une autre ..?
Faire de la politique avec tout, de l’idéologie avec rien, voilà à quoi nous servent trop souvent les mots. POLICE est un roman si « engagé » qu’il ne l’est finalement pas. La réalité ne porte en elle aucune idée fixe, aucune orientation. La littérature n’est pas faite que pour écrire des harangues. Nous avons le droit, parfois, de ne pas choisir, de ne pas réagir, d’extraire les faits de leur magma d’actualité et de, simplement, les considérer.
Des écrivains comme Robert Giraud, aliasBob ou Monsieur Bob, ont au bout du compte une postérité enviable. À défaut d’occuper la première place, ou même la dernière dans les manuels de littérature, leur nom circule comme un mot de passe entre initiés, mais des initiés qui ne demandent qu’à partager leur enthousiasme. Tout comme Robert Giraud, navigateur au long cours des zincs parisiens de l’après-guerre, aimait partager un dernier verre pour la route avec Albert Vidalie ou Pierre Mac Orlan. Ce fameux dernier verre dont Deleuze nous a appris dans son Abécédaire que pour l’ivrogne, ce n’est jamais le dernier, mais l’avant-dernier car le dernier verre signifierait la mort du buveur. Et Robert Giraud n’est pas mort puisque par les soins de son biographe attitré, Olivier Bailly[1. Monsieur Bob d’Olivier Bailly, éditions Stock, 2009.], il revient aujourd’hui avec un roman, La Petite Gamberge, introuvable depuis sa première édition chez Denoël en 1961.
Robert Giraud avait deux passions jumelles : le vin et l’argot, les bistrots et la langue verte, le jaja et la jactance. Comme ses amis Alphonse Boudard et Auguste Le Breton, il devint un académicien du pavé et des bas-fonds travaillant à des dictionnaires bien particuliers : son Argot d’Éros, son Argot du bistrot et sa Faune et Flore argotiques font autorité en la matière et prouvent au passage l’érudition du bonhomme qui trouve ses citations chez les auteurs de polar comme A.D.G. – un autre pote –, mais aussi Balzac, Brantôme, Restif de La Bretonne ou Villon, évidemment, le premier à avoir donné ses lettres de noblesse à la langue des truands, petits et grands, qui sont d’ailleurs les personnages principaux de La Petite Gamberge.[access capability= »lire_inedits »]
Le nom de Robert Giraud, disparu en 1997, reste envers et contre tout attaché au tournant des années 1940-1950, au Paris de la rue Mouffetard, des Halles et de Saint-Germain-des-Prés. C’est dans ce que Debord appelait les cafés de la jeunesse perdue que Robert Giraud décida de ne pas retourner à Limoges où il était né en 1921. Étudiant en droit, il était entré assez vite dans la Résistance pour échapper au STO, avant d’être fait prisonnier par la Milice et libéré in extremis en 1944 par Guingouin, le « préfet du maquis », qui gagna la seule bataille rangée contre l’armée allemande, au mont Gargan, sur le plateau de Millevaches.
Giraud était venu à Paris comme jeune rédacteur en chef du journal Unir, issu de la Résistance limousine, qui avait décidé de s’installer dans la capitale. L’affaire fit long feu, les journalistes reprirent le train pour Limoges, sauf Giraud qui trouva dans Paris une occasion rêvée pour mener la seule existence dont il avait désormais envie, celle d’un irrégulier des trocsons, d’un maquisard des tavernes où le gorgeon de picrate, tout de même moins dangereux sur le court terme, avait remplacé la Sten et les grenades. Ce sont pour Bob des années paradoxales, où l’émerveillement côtoie le sordide. Il est pigiste occasionnel, brocanteur, bouquiniste. Il n’a publié que quelques plaquettes de poésie mais la fraternité des buveurs lui donne des amis de choix parmi lesquels Jacques Prévert, Blaise Cendrars et surtout Robert Doisneau, qui a si souvent donné des images à ses mots.
Giraud vit alors dans la misère, et c’est de l’intérieur qu’il a pu décrire tout un petit peuple parisien à l’existence précaire dans la IVe République balbutiante. Ayant passé plusieurs années à la limite de la clochardisation, il a donné par la suite deux témoignages irremplaçables que sont Le Vin des rues et Le Peuple des berges. Reportages inspirés, ballades dans les marges, Polaroids de la misère, Robert Giraud n’est pas dans ces livres sans faire penser au George Orwell du Quai de Wigan ou de Dans la dèche à Paris et à Londres. Même précision presque ethnologique, même intelligence dans l’immersion, même regard fraternel. À cette différence que là où Orwell laisse poindre une manière de rage froide, il y a chez Giraud une forme de douceur. Il ne mythifie pourtant à aucun moment le clochard dans une poésie facile et évite ainsi le risque du pittoresque souriant, assez ignoble au demeurant, qui donne bonne conscience au bourgeois ou à l’intellectuel – ou au journaliste de gauche.
C’est en ce sens que son œuvre est unique encore aujourd’hui, trouvant un point d’équilibre pour parler de la pauvreté ou, comme dans La Petite Gamberge, des troisièmes couteaux du milieu. Sa distance est toujours celle qu’il faut, ce qui n’était pas forcément le cas chez ses contemporains qui ont, rétrospectivement, un peu trop joué du folklore pour ne pas paraître vieillis, Boudard et Le Breton compris.
La Petite Gamberge est une fausse « Série noire », un roman sur les gagne-petit de la cambriole. Comme tous les livres de Giraud, au-delà de l’intrigue policière, il vaut pour l’atmosphère et en particulier celle du centre magnétique du roman, le bistrot-épicerie À la bonne treille. C’est de là que partent les expéditions hasardeuses, que naissent les romances éphémères, qu’on entend les accordéons entêtants, les récits épiques et dérisoires. Vous trouverez d’ailleurs À la Bonne treille assez facilement. Giraud connaît son Paris sur le bout des doigts : « La porte s’ouvrait sur le trottoir grimpant de la montagne Sainte-Geneviève, presque en son milieu, point particulièrement stratégique, à la fois pour ceux qui tentaient l’escalade et qui trouvaient là un havre où souffler, et pour ceux qui descendaient, trop heureux en cours d’expédition de pouvoir traîner les pieds sur un carrelage horizontal. »
Oui, vous le trouverez facilement, bien qu’il n’ait jamais existé. Robert Giraud, qui avait tellement fréquenté de vrais bistrots comme Le Bar Bac, Moineau, Fraysse ou Les Quatre Sergents de la Rochelle, pouvait bien s’offrir le privilège d’en inventer un faux. Et ce, pour mieux nous inviter avec lui dans un roman qui est, par son étrange réalisme onirique et son art de l’errance immobile, une introduction idéale à toute son œuvre.[/access]
La Petite Gamberge de Robert Giraud, préface d’Olivier Bailly, éditions Le Dilettante, 2016.
Vous êtes déçu, n’est-ce pas ? Ne le niez pas, je reconnais la mine défaite du jeune romancier, deux mois seulement après la parution de son livre. Septembre et octobre ont laissé sur votre visage les stigmates d’un âpre combat qui était perdu d’avance. Votre livre n’a recueilli aucune retombée dans la presse, vous étiez absent des listes de Prix d’automne et votre éditeur a fait une mise en place tellement ridicule que seul un spéléologue aurait été capable de dénicher un exemplaire dans une librairie. Transparence et amertume résument votre état d’esprit. On vous avait promis un lancement en fanfare, les médias conquis et ces files de lectrices déchaînées à votre apparition au Salon de Lamotte-Beuvron ou à la foire aux mots de Salers. Billets doux et petites culottes en guise d’offrandes. Suçons et gâteries dans les arrière-salles polyvalentes de province, tout un programme Chardonnien. L’unique lettre que vous ayez reçue provenait d’un professeur à la retraite qui maudissait votre syntaxe douteuse et votre style ampoulé.
Même votre famille ne vous a guère soutenu dans cette épreuve. De nos jours, dépenser vingt euros pour un roman n’est pas un geste anodin. Qu’est-ce qui a cloché dans votre stratégie de conquête ? Il est temps de se remettre en question. Vous n’allez pas être comme tous ces écrivains récidivistes qui, chaque année, pondent leurs misérables œuvres sans aucun retentissement, sans aucun tapage, sans aucun droit d’auteurs. La double peine : l’anonymat et la précarité. Vous ne croyez tout de même pas à ces âneries de « l’art pour l’art ». Vous êtes dépassé, mon garçon ! Un peu de nerf, nous ne sommes plus au XXème siècle lorsque la mère de Jacques Laurent lui prédisait un avenir radieux car il était français, parisien et de sexe masculin. Vous cumulez les tares.
Vous auriez été une femme, je ne dis pas, issu d’une minorité visible, encore mieux, victime d’un génocide ou, à la limite, de violences conjugales, bingo, votre cas aurait pu intéresser les masses téléphages et les annonceurs. Sur ce terreau fertile, quelques addictions (drogue, sexe, religion, etc…) auraient pu allègrement se greffer, de quoi nourrir votre personnalité, la consolider, alors là, je vous assurais les plateaux de Busnel, Hanouna et Ruquier. Mais non, vous préférez persister dans un jansénisme littéraire comme si les voies de garage vous attiraient inexorablement. Faites un effort, mon vieux, vos principes vous déshonorent.
En plus, vous vous inscrivez dans un courant complètement dépassé, les réprouvés des bibliothèques, c’est d’un pathétique. Vous n’êtes qu’un enfant triste. Et puis, parlons-en de vos références, Stendhal et Nimier, Dumas et Morand. Du périmé ! Tout pour faire fuir les professeurs, prescripteurs et intellos que la presse écrite écoute comme une pythie. On ne réveille pas un oracle qui dort. Et pourquoi pas Villon et Céline ? Suicidaire ! Vous avez entendu parler du « digital », du numérique, des réseaux sociaux, il serait temps de sortir de votre prison mentale. Quant à vos goûts personnels, le fromage de tête et les jupes écossaises, c’est d’un passéisme affligeant. Avez-vous pensé à vous faire déradicaliser ? Ouvrez-vous au monde, putain, confrontez-vous aux autres cultures, pratiquez l’entrisme communautaire, le véganisme, je ne sais pas moi, mélangez-vous sans quitter la Rive Gauche, diluez-vous sans tirer un trait sur vos vacances dans le Luberon, vendez votre âme au plus offrant en singeant la fraternité des Hommes. Si vous voulez vraiment réussir dans les lettres, je vous conseille de troquer vos modèles qui sentent la dix-septième chambre correctionnelle pour des auteurs plus « ouverts aux problématiques actuelles ». Au fait, vous n’avez jamais envisagé de changer de sexe ? Dommage, on tenait là un bon sujet. Vous êtes aussi sûr d’insister dans le roman, la fiction pure, l’histoire avec des personnages inventés, toutes ces vieilleries ? Parce que c’est un genre foutu comme la Vème République et les voitures à essence ! Les éditeurs préfèrent désormais que l’on écrive sur des gens déjà célèbres, si possible morts, simple question de décence, les lecteurs sont moins décontenancés. Oubliez aussi l’essai politique sur l’identité, le marché est saturé, un quarteron de factieux occupe le terrain. Primauté à ceux qui ont dégainé les premiers.
L’Histoire, même constat, trop de monde sur le coup, et puis quoi faire ? Les secrets d’alcôve, les rues, les stations de métro ou les repas des chefs d’état, en somme, tous les grands thèmes ont été abordés. Un essai sur le bonheur ou la spiritualité, pareil, trop de marchands de béatitudes sur ce segment encombré. Et si vous pensiez à arrêter d’écrire définitivement. Il paraît que les services à la personne recrutent en ce moment. Au moins, vous serez utile à quelqu’un.