La ministre de l'Education nationale, Najat Vallaud-Belkacem, en compagnie de son homologue danoise, Christine Antorini. Paris, mars 2015. SIPA. 00708139_000015
La deuxième journée nationale contre le harcèlement à l’école a eu lieu début novembre. Parents, professionnels et enfants étaient visés par cette nouvelle campagne. Mais, si l’initiative était louable et que certaines vidéo présentées à l’occasion n’ont pas manqué d’émouvoir et de susciter l’indignation, on est en droit de se demander si le ministère ne s’est pas, tout simplement, trompé de cible…
Les parents, déjà largement sensibilisés à cette pratique, sont ceux qui, en dépit de tout bon sens, accusent régulièrement les enseignants de harceler leurs enfants. Les enseignants font ce qu’ils peuvent, c’est-à-dire pas grand-chose, délestés qu’ils sont depuis des années de toute autorité. Quant aux enfants, beaucoup y sont sensibles, beaucoup sauf les principaux intéressés… Comme j’ai moi-même pu le constater lors d’une séance vidéo organisée par mon collège pour tous les élèves de quatrième. Les sourires entendus et ricanements de certains caïds ne tournaient pas à la franche rigolade, mais seulement en raison de ma présence dans la salle.
Quand les bourreaux passent pour des victimes…
Comment s’en étonner quand un ministère se persuade que les dangers principaux qui guettent l’enfant à l’école sont l’humiliation (par les professeurs !) et l’ennui, auxquels il faut remédier grâce à la « pédagogie de la bienveillance ». On ne peut prôner sans cesse l’indulgence envers les bourreaux, les faire passer pour des victimes et espérer que disparaissent miraculeusement ces brimades.
« Comment se fait-il que l’équipe éducative n’ait rien vu ? », entend-on régulièrement après un drame. Soit les adultes, qui n’ont plus aucun pouvoir depuis que l’école a décrété que la parole de l’élève valait autant que celle du professeur, ont tant d’autres choses à gérer qu’ils passent à côté. Soit, plus grave, la direction ferme les yeux ou minimise les actes de harcèlement et ne punit pas leurs auteurs à la mesure de leur comportement. Les exemples, hélas, sont légion. Un suffit à incarner le malaise : à Saint-Michel-sur-Orge dans l’Essonne, un établissement choisi pour lancer la précédente campagne contre le harcèlement n’a même pas respecté le protocole établi dans le cas de sa victime.
Certains se demandent aussi pourquoi les jeunes harcelés ne préviennent pas un adulte. Tout est fait pour les en dissuader. Dès leur plus jeune âge, on explique aux élèves qu’il ne faut pas « rapporter » – tout en leur interdisant de se faire justice eux-mêmes – certains allant même jusqu’à l’assimiler à de la « délation », mot que j’ai entendu de nombreuses fois dans les bouches des principaux/ proviseurs, de certains CPE, voire de certains collègues.
Les harceleurs ne sont quasiment jamais exclus
C’est oublier également que l’élève, qui ose raconter ce qu’il subit, prend le risque de voir ses brimades redoubler. De la part de ses autres camarades, prêts à toutes les compromissions pour ne pas passer pour des « balances » (des « poucaves ») et être du côté du plus fort – surtout dans une école qui a érigé le cancre en modèle (à Béziers, le harcelé s’est fait taper pendant l’intercours parce qu’il a répondu à une question posée par la prof et ce malgré tous les efforts qu’il faisait pour rester un élève moyen). Mais aussi de la part de la direction. Dans cette école qui a inversé toutes les valeurs, les harceleurs ne sont quasiment jamais exclus, on leur trouve toutes les circonstances atténuantes possibles et imaginables. C’est donc le plus souvent au harcelé de quitter l’école. Et tout le monde n’a pas nécessairement les moyens ou l’opportunité de déménager.
Sensibiliser au harcèlement, certes, cela ne peut pas faire de mal. Mais cette campagne risque fort de ne toucher que les adultes. Peu de chances pour que des enfants de 11 à 14 ans (c’est au collège que le harcèlement est, statistiquement, le plus fréquent) changent tout à coup de comportement. Une poignée de victimes osera peut-être en parler. Mais rien ne permettra de régler le problème en amont : une société qui attend tout de ses enfants et ne responsabilise pas ses adultes est une société malade.
En voulant éradiquer l’humiliation des élèves par le professeur, l’école moderne a construit l’humiliation des élèves par leurs semblables. En invitant les « apprenants » à échafauder eux-mêmes leur propre savoir, elle a confisqué l’autorité du professeur. En cherchant par tous les moyens à faire de ce dernier un égal de l’élève, elle a fait de lui un être pas davantage capable de le protéger que ses camarades.
« Traiter tous les hommes avec la même bienveillance et prodiguer indistinctement sa bonté peut tout aussi bien témoigner d’un profond mépris des hommes que d’un amour sincère à leur égard » disait Nietzsche. On ne saurait mieux résumer l’idéologie de l’Education nationale.
Migrants érythréens à Tel Aviv. Sipa. Numéro de reportage : AP21810809_000001.
Il y a deux genres d’immigration en Israël : l’alya (« la montée ») ouverte à tous les juifs de la diaspora et qui représente l’immigration inhérente à l’État d’ Israël ; et l’immigration non-juive.
L’immigration non-juive en Israël
En plus des 200 000 Palestiniens des territoires conquis en 1967 et qui ont bénéficié de la carte d’identité israélienne, ou des conjoints non-juifs des israéliens originaires de l’ex-Union soviétique, les immigrés se comptent par milliers. D’Asie, de Roumanie, d’Amérique latine ou d’Afrique. Une partie d’entre eux arrive légalement avec des permis de travail de 5 ans et repart, mais la plupart restent à l’intérieur du pays, devenant des clandestins sur la Terre promise. Et il y a les demandeurs d’asile ou réfugiés. Ils viennent d’Afrique (90 % d’Erythrée et du Soudan). Depuis 2007, 60 000 demandeurs d’asile seraient rentrés en Israël. Il en resterait 40 000 aujourd’hui.
Conscient de l’histoire du peuple juif, Israël a joué un rôle important dans la rédaction de la Convention sur les réfugiés en 1951 et a été un des premiers pays à l’avoir signée. Pourtant, le pays n’a toujours pas de politique d’immigration définie, explique Jean-Marc Liling, le nouveau directeur du Center for international migration and integration (CIMI). Cette ONG israélienne fondée en 1998 a pour vocation « d’ouvrir le large éventail des questions que pose au pays l’immigration non-juive, de forcer le gouvernement à respecter ses obligations en vertu du droit international et de faire appliquer les meilleurs pratiques concernant les migrants ». Au look jeune et branché, le nouveau patron du CIMI n’est ni un naïf ni un novice malgré sa petite quarantaine. Passionné par les questions d’identité, ce Juif pratiquant porte la kippa à Jérusalem où il vit et une casquette chic à Paris. Français, né à Genève, il habite en Israël depuis 20 ans, est diplômé de Sciences Po, a étudié dans une yeshiva, a fait son droit à Bar Ilan avant de voyager dans le monde entier. Il a été avocat au ministère de la Justice, notamment sur les réparations dues aux Juifs des pays arabes, puis au Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) en Israël. C’est là qu’il s’est intéressé aux migrations non-juives et aux mineurs non-accompagnés.
Un accueil sans consignes claires
Liling regrette que les autorités israéliennes ne donnent pas de consignes claires sur le traitement des migrants ou les demandeurs d’asile. Sans doute craignent-elles de créer un appel d’air qui amènerait des milliers d’autres arrivants. Moins d’1 % d’entre eux obtiennent un permis de travail. Ceux-là sont bien traités et protégés par un cadre juridique clair. Les autres obtiennent un visa renouvelable auquel aucun droit n’est rattaché. Ils vivent pour la plupart en marge de la société israélienne et n’ont pas vocation à s’intégrer. Mais les autres ?
Le regard de la société israélienne sur les migrants africains a peu à peu changé, souligne Jean-Marc Liling. Dans un premier temps, les Israéliens faisaient preuve d’ouverture et de compassion, surtout après les massacres au Darfour. Mais les arrivées massives ont fait peur. De plus, si les Érythréens sont chrétiens, les Darfouriens s’avèrent musulmans. Tous sont concentrés dans les mêmes quartiers défavorisés, dont le sud de Tel Aviv. 60 % des israéliens aujourd’hui pensent que ces migrants sont dangereux et représentent un manque à gagner pour l’économie du pays.
Est-ce la réalité ? Jean Marc Liling s’insurge : le taux de criminalité se révèle plus bas parmi ces étrangers que chez les Israéliens ! Certes, le sud de Tel Aviv est surpeuplé et manque d’infrastructures mais ce n’est pas pire que dans les autres régions du pays où sévissent chômage et pauvreté…
Israël a-t-il vraiment les moyens accueillir ces migrants ? Allons donc, s’écrie Liling, ils font les boulots que les Israéliens ne font pas ! Quant à l’argument de la taille du pays, si tous les juifs de la diaspora décidaient de faire leur alya, on leur trouverait bien de la place… Non, l’enjeu est identitaire. Israël est-il un Etat juif ou l’État des Juifs ? Accorde-t-il oui ou non une place aux non-juifs ? Surtout quand ceux-ci n’ont aucun lien avec les ennemis d’Israël.
Liling regrette qu’Israël ne se considère pas comme un pays ouvert aux non-juifs. Pourtant les textes de la tradition parlent du « Ger », de l’importance de l’accueil de l’étranger, une obligation primordiale. Les valeurs juives doivent nous aider à envisager des rapports apaisés avec les non-juifs et à mener une politique d’immigration fidèle à notre histoire.
Entre autres missions, le CIMI accompagne les immigrés mineurs non-accompagnés par un programme spécifique depuis deux ans. Service national pilote, ateliers pour construire un projet d’emploi, accompagnement dans les études, rencontres à la Knesset et autres activités constituent son programme.
A ceux auxquels une politique d’accueil semble utopique dans un pays en guerre, le patron du CIMI cite l’exemple de l’école Bialik-Rogozin au sud de Tel Aviv. Une école publique sans juifs, scolarisant uniquement des enfants de migrants, un millier venus de 54 pays ! Une fabrique de citoyens israéliens. Survivants, traumatisés, ces mômes apprennent l’hébreu, l’art, la loi et tout le reste grâce à la société civile, les dons, les professeurs, les bénévoles. Avec 96 % de réussite en fin de scolarité.
Jean Marc Liling raconte de belles histoires, comme celle de Benyamin, arrivé rescapé du Soudan à l’âge de 8 ans et qui est aujourd’hui un brillant étudiant à Tel Aviv. Ou Yonathan, venu d’Erythrée à l’age de 12 ans, devenu volontaire auprès des enfants en difficulté dans une école de Jérusalem. Et bien d’autres dont il est fier.
D’où lui vient cette empathie ? De l’étude de la Torah ? Sans doute, il ne se pose pas la question. Ou peut-être du fait que ses deux parents étaient des enfants cachés pendant la guerre…
Une d'un journal méxicain: "Trump, la tempête idéale", novembre 2016. SIPA. AP21974737_000001
« Trump ! », s’est exclamé, en juillet dernier, Rafael Correa, le président de gauche de l’Equateur, quand la jolie journaliste qui l’interrogeait lui a demandé quel était son candidat préféré pour la future présidentielle américaine. Pourquoi ? Parce qu’« il est tellement grossier qu’il va provoquer une réaction en Amérique latine, ce qui pourrait renforcer la position des gouvernements progressistes de la région ».
Comme l’Europe, l’Amérique latine est devenue – pour des raisons différentes – une terre de perdition pour la gauche: en 2009, le Honduras passait à droite après une destitution présidentielle ; en 2012, c’était le Paraguay ; fin 2015, l’Argentine passait sous la houlette du libéral-conservateur Mauricio Macri, après douze années de protectionnisme kirchnériste ; au Brésil, l’ancienne présidente déchue Dilma Roussef n’est plus en odeur de sainteté; au Venezuela, l’étrange successeur d’Hugo Chavez se précipite dans une fuite en avant dictatoriale devant la montée de son impopularité, et pourrait être bientôt contraint de léguer son trône à son nouveau vice-président. Quant à la Colombie, elle est globalement à droite depuis plus de soixante ans.
La gauche, ou plutôt les gauches latino-américaines, ont enduré épreuves sur épreuves lors des années Obama : qu’ont-elles à perdre de plus avec l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche ? Si comme le suggère Rafael Correa, les Etats-Unis n’en finissent plus de se réjouir de la droitisation des gouvernements sud-américains, les désirs enfouis d’émancipation des peuples concernés pourraient même s’en trouver remués, et c’est a priori la gauche qui aurait à y gagner – à moins que des droites populistes puissent émerger et s’en charger à sa place…
Et la Chine conquit l’Amérique latine
Par le même effet repoussoir, l’arrivée au pouvoir du grand blond pourrait profiter économiquement à l’ensemble du sous-continent. Après Hernán Cortés et la doctrine Monroe, c’est en effet la Chine qui pourrait y débarquer – encore plus – massivement. Depuis quelques années, l’empire du Milieu place ses pions et contrarie l’hégémonie étasunienne sur son pendant naturel. Entre 2000 et 2014, les échanges commerciaux entre l’Amérique latine et l’Empire du Milieu ont été multipliés… par vingt. Lassée de son protecteur nord-américain, une bonne partie des gouvernements latino-américains a succombé aux charmes de l’Asie. C’est réciproque : la Chine ne peut plus se passer du soja brésilien. Et en novembre dernier, le président chinois Xi Jinping est allé signer de fructueux contrats – essentiellement dans le domaine de l’énergie – lors d’une excursion ensoleillée en Equateur, au Pérou puis au Chili – dont la Chine est devenu le premier partenaire commercial. En Equateur, Xi Jinping a déclaré avoir signé « des accords de coopération sur l’énergie, le commerce bilatéral, les finances », mais aussi « la justice et la culture ». Vastes chantiers. Au sommet annuel de la Coopération Asie-Pacifique (APEC) à Lima, il n’a d’ailleurs pas manqué de se réjouir de la dénonciation du partenariat transpacifique (TPP) – auquel sont rattachés le Pérou, le Chili et le Mexique – par Donald Trump et a proposé de le remplacer par un nouvel accord de libre-échange… excluant les Etats-Unis. Lors du même sommet, le président chinois a déclaré qu’il allait « renforcer la communication stratégique et le dialogue sur les dossiers internationaux ». Xi est même allé plus loin, en appelant à « une nouvelle ère de relations avec l’Amérique latine ». Il semble que la liaison soit faite pour durer.
Pemex (Petroleos Mexicanos), la principale société d’or noir mexicain – privatisée il y a trois ans par le même Peña Nieto – ne dispose que de quelques raffineries qui ont toutes passé la quarantaine. Le pays ne transforme que peu de pétrole en essence et la vend de toute façon 50 % plus chère à ses citoyens qu’à leurs voisins du Nord. Pire, les réserves quotidiennes d’essence mexicaine ne dépassent pas deux jours – contre trois mois pour celles des Etats-Unis. Le Mexique s’en trouve fortement dépendant des importations d’essence, en provenance, principalement, des… Etats-Unis. Une situation absurde et d’autant plus délicate avec l’arrivée de l’amoureux du Mexique et des Mexicains Donald Trump, qui dispose d’un moyen de pression très efficace pour faire plier le voisin du Sud si l’envie lui en prend.
Pour s’extirper de ce traquenard, le Mexique devrait raffiner son pétrole lui-même. Et c’est ce que proposeAndrés Manuel Obrador, le candidat de la gauche à la présidentielle de l’an prochain. Craint par certains Mexicains, mais attendu comme le Messie par d’autres, il a fait de la lutte contre la corruption son cheval de bataille et propose un programme assez culotté qui promet notamment de « récupérer le pétrole en 2018 » et de nationaliser les réserves du pays. S’il est arrivé deuxième de la dernière échéance, la forte impopularité du président actuel, couplée à l’arrogance de Donald Trump envers ses compatriotes, pourrait, cette fois, faire tourner le vent en sa faveur.
Entraînement dans un club amateur du département des Yvelines (78).
Des pelouses de villages jusqu’aux plus grands stades, le foot français est porteur de valeurs de respect et de tolérance, à l’image de son équipe black-blanc-beur, incarnation d’un pays métissé, réconcilié avec sa diversité culturelle. Voilà ce qu’il était de rigueur d’écrire, dans l’euphorie de la victoire de 1998 en Coupe du monde. Qui y croit encore ? Dans une enquête d’opinion de 2012 réalisée pour l’agence de marketing sportif Sportlab, 3 % des personnes interrogées considéraient que l’équipe de France véhiculait des valeurs positives. 3 %, soit la marge d’erreur d’un sondage. Et celui-là était réalisé avant la sordide affaire de chantage à la « sextape » qui a valu une mise en examen à l’international Karim Benzema… Entre-temps, la France est arrivée en finale de l’Euro 2016. L’image des tricolores s’améliore lentement (7 % de très bonnes opinions en septembre 2016, sondage Odoxa). Reste un défi moins spectaculaire mais plus complexe que la reprise en main d’une vingtaine de jeunes millionnaires : la montée des incivilités et de la violence sur les terrains de foot amateur, en particulier ceux où dominent les joueurs issus de l’immigration.
La violence en baisse, selon la Fédération
Les voix officielles du foot n’ont évidemment pas la franchise de l’admettre. Elles se contentent d’égrener un chapelet de périphrases tellement transparentes que le plus obtus des journalistes saisit immédiatement. Il s’agit des « jeunes des quartiers difficiles », issus de « familles monoparentales », à tendance « communautaires », qui « n’ont pas les mêmes référents culturels » et qu’on trouve « surtout en banlieue parisienne ou en périphérie de grandes villes ». Bref, le foot black-blanc-beur, mais sans les blancs.
Mais comment la Fédération française de football pourrait-elle regarder en face la violence du foot de banlieue ? Selon son observatoire des comportements, la violence tout court n’existe pas sur les terrains ! 98,4 % des 670 000 matches officiels joués en 2015/2016 se seraient déroulés sans incident, chiffre en amélioration par rapport à la saison précédente. La moitié des faits signalés concerne des agressions verbales. La violence dans le foot ? Résiduelle, comme en athlétisme ou en cyclisme. La discipline baigne dans un climat de correction et de courtoisie.
« Ce n’est pas sérieux », tranche Jean-Jacques Demarez, secrétaire général de l’Union nationale des arbitres de football (Unaf). « Depuis le début de la saison 2016/2017, l’observatoire a enregistré cinq agressions contre des arbitres. Nous en sommes à 68. Les districts ne font pas remonter les plaintes pour préserver leur image. Tout le monde le sait. Dans le football, on se voile la face. »
Le ballon rond reste le sport le plus populaire du pays. Avec 2,1 millions de licenciés, la FFF distance largement le tennis (1,1 million), l’équitation (700 000), le judo (600 000) et le basket (1475 000). Elle a néanmoins connu un énorme trou d’air entre 2006 (record historique à 2,3 millions de licenciés) et 2012, perdant 600 000 licenciés qu’elle n’a toujours pas retrouvés. Le nombre de pratiquants stagne ou régresse dans les bastions historiques des Pays de la Loire et de Bretagne. En Île-de-France, en revanche, il est en hausse. Les banlieues de Seine-Saint-Denis et[access capability= »lire_inedits »] du Val-de-Marne pesaient déjà singulièrement lourd dans le foot pro (pour des raisons surprenantes, voir encadré). Leur poids relatif s’accroît chez les amateurs. Sport de campagne, le foot devient un sport de quartier. L’ambiance s’en ressent, disent les arbitres. Ils ont intérêt à dramatiser la situation en ce moment, car ils demandent une revalorisation de leurs indemnités. Pour autant, ils n’inventent pas les agressions dont ils sont victimes. Elles sont fréquentes (voir encadré) et souvent graves.
Le foot dans la spirale
« La spirale qui nous menace est de perdre les licenciés paisibles pour devenir un sport de voyous », dénonce Jean-Jacques Demarez. « Des parents ne veulent plus inscrire leurs enfants au foot et je les comprends », renchérit Renaud Hocq, président de l’Unaf Val-de-Marne. « Une équipe de “gentils” est sûre de se faire bouffer. Voir ses enfants se faire caillasser pendant un match, ce n’est pas possible. » À Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne), un terrain en stabilisé du Football Club Cheminot et Villeneuvois a été entouré d’un grillage de plus de cinq mètres, pour protéger les joueurs des projectiles. « Je suis allé à des matches en banlieue de Caen avec appréhension, confirme Emmanuel, arbitre au niveau départemental et régional pendant huit ans. À Hérouville-Saint-Clair, je me garais en marche arrière pour repartir plus vite, au besoin. Il fallait enfermer ses affaires dans un casier et garder la clé sur soi pendant le match, pour ne pas se faire dépouiller. »
Pourquoi le foot ?
Il suffit de se promener un soir de semaine ou un week-end sur un stade de la petite couronne parisienne pour constater un phénomène surprenant. Sur le terrain de foot, des gamins s’invectivent, s’insultent et en arrivent aux menaces très facilement. Sur la piste en synthétique qui entoure le terrain, d’autres gamins, identiques en apparence, font de l’athlétisme dans une ambiance nettement plus sereine. Coup de fil à la Fédération française d’athlétisme (1300 000 licenciés). Une seule question : les bagarres ou les agressions contre des officiels sont-elles fréquentes ? La FFA n’a pas de statistiques à ce sujet. Le service de presse a de vagues souvenirs d’incidents isolés. La violence en athlétisme, sport qui recrute dans tous les milieux, est un non-sujet. Le foot semble cristalliser une violence larvée, frôlant régulièrement le pire, l’accident mortel.
Pourquoi autant de banlieusards dans le foot pro ?
Selon Les Cahiers du football, 300 des quelque 1 000 joueurs professionnels français en activité viennent d’Île-de-France, dont 60 de la Seine-Saint-Denis. Les grandes métropoles fournissent 20 % des licenciés seulement, mais 50 % des professionnels. Rien ne permet de dire que le niveau y est meilleur qu’ailleurs. Depuis vingt-cinq ans, aucun club francilien n’a gagné la Coupe Gambardella, équivalent de la Coupe de France pour les moins de 18 ans. Monaco, Sochaux, Auxerre, les Girondins de Bordeaux, Nice, Metz : parmi les vainqueurs récents, il n’y a pas un seul club de banlieue. Ces derniers suralimentent l’élite par deux biais connus. D’abord, les recruteurs, supposés détecter les « pépites », vont là où les jeunes sont géographiquement concentrés, par commodité. Il y a davantage de 12-13 ans licenciés en Loire-Atlantique qu’en Seine-Saint-Denis (14 451 exactement contre 3 999 en 2014-2015), mais ils sont dispersés sur un vaste territoire.
Le second biais est racial. Les noirs courraient plus vite, sauteraient plus haut, pratiqueraient un jeu plus athlétique, bref, seraient meilleurs au foot. Selon Daniel Riolo, auteur de Racaille Football Club,[1. Racaille Football Club, paru aux éditions Hugo & Cie en mai 2013.] avant les victoires de l’Espagne et de l’Allemagne en Coupe du Monde 2010 et 2014, ces préjugés se doublaient d’un psychologisme sommaire. « Le “petit blanc” ne jouissait pas d’une bonne image auprès d’un grand nombre de formateurs », qui le trouvaient trop gentil pour s’imposer sur les terrains. Les centres de formation auraient ainsi délibérément privilégié des jeunes inadaptés à la discipline du haut niveau. Les instances du foot en reviennent, mais restent enfermées dans une contradiction. Quand elle est censée apporter un surcroît d’esprit offensif, la culture « Ballon sur bitume » est portée aux nues.[2. « Ballon sur bitume » : documentaire sur le foot des cités, sorti en novembre 2016 et subventionné par Nike.] Mais quand surgit l’évidence, à savoir que la frontière est poreuse entre esprit offensif et agressivité, impossible d’évoquer la culture en question sans stigmatiser des clubs et des quartiers.
« Chez nous, explique un ancien dirigeant de club du Vaucluse, en septembre 2009, un joueur du MJC Bollène (club dissous depuis, ndlr) a tiré sur un joueur d’Entraigues-sur-la-Sorgue. Il a été suspendu à vie et il a fait de la prison ferme. On ne peut pas résumer en disant que c’est les blancs contre les arabes. C’est plus embrouillé, mais cette dimension existe. Les injures racistes et les bananes lancées aux joueurs africains font partie du folklore. Quand vous vous retrouvez avec une équipe à 80 % d’origine nord-africaine, comme celle du FC Nyons, face à une équipe plutôt typée européenne, le folklore devient explosif. » Bilan du match FC Nyons/Sporting Club mondragonnais en avril 2016 : trois joueurs hospitalisés suite à une bagarre générale. Le FC Nyons n’en est pas à ses premiers incidents mais, en l’occurrence, ce sont des propos racistes venus du côté mondragonnais qui auraient lancé les hostilités. Un supporter mondragonnais aurait sorti une bombe lacrymogène, transformant l’accrochage en cohue générale.
Dribble sémantique autour du foot communautaire
Spécialisé dans la sociologie du sport, le chercheur Olivier Chovaux, de l’université d’Artois, s’est penché sur le lien éventuel entre « l’ethnicité sportive » des clubs de foot amateur et « les violences et incivilités », à partir des incidents signalés à la ligue Nord-Pas-de-Calais de 2006 à 2010. Il en ressort que les clubs « à dimension ethnique et communautaire » représentent 6 % des formations, mais totalisent « un cinquième des violences commises envers les arbitres chaque saison » et le quart du total des incidents. « Les clubs ethniques ne peuvent être considérés comme plus “violents” que leurs rivaux sportifs », avance néanmoins le chercheur, même si « leurs acteurs (joueurs, entraîneurs et dirigeants dans une moindre mesure) concentrent les cas d’indisciplines les plus graves […] Ces “clubs à risque” sont en réalité des clubs “dans le risque”. » De l’art du dribble sémantique.
Le chercheur avait d’ailleurs partiellement noyé le poisson, en intégrant dans ses clubs communautaires des amicales portugaises ou espagnoles que rien ne désigne comme spécialement vindicatives !
Récapitulatif non exhaustif des incidents du début de saison 2016/2017
5 septembre : Moselle, les gendarmes sont appelés sur deux matches le premier jour de la saison pour mettre fin à des violences, à Téting-sur-Nied et Spicheren.
12 septembre : Croix Iris/Calais, l’arbitre reçoit un projectile à la tête. Traumatisme crânien.
5 octobre : Ille-sur-Têt/Canet-en-Roussillon (Pyrénées-Orientales), l’arbitre est agressé par des supporters. Deux jours plus tard, sa voiture est vandalisée, avec ce mot : « En souvenir de samedi. »
12 octobre : FC Espaly/Brives-Lantriac (Haute-Loire), encore un arbitre frappé pour avoir expulsé un joueur.
17 octobre : Villiers-le-Bel/Le Plessis-Bouchard, match de vétérans, bagarre pour un penalty ; un joueur convulsionne sur le terrain, il est hospitalisé.
22 octobre : Nantes, bataille rangée entre plusieurs dizaines de personnes à l’occasion d’un match de futsal entre deux équipes locales de quartier, Bela-Bellevue et C’West Malakoff.
26 octobre 2016 : Alfortville, dix-huit jours d’arrêt de travail pour un arbitre de 19 ans agressé deux jours après un match Bobigny/FC Gobelins Paris. L’agresseur, un joueur du FC Gobelins, est venu le chercher sur son lieu de travail et l’a démoli à coups de gant coqué.
12 novembre : bagarre dans le foot féminin ! La rencontre entre l’Olympique Club de Roubaix (OCR) et l’US Tourcoing FC se termine très mal. Une joueuse tourquennoise est rouée de coups de pied alors qu’elle est à terre.
13 novembre : banlieue de Grenoble, AS Fontaine/Saint-Paul-de-Varces, catégorie 19 ans, l’arbitre est agressé par plusieurs joueurs et prend la fuite, blessé.
14 novembre : FC Antibes/Juan-les-Pins (Alpes-Maritimes, catégorie 17 ans, l’arbitre est frappé puis gazé à la bombe lacrymogène.
28 novembre : Lilles Fives/Lille Sud, l’arbitre est pris à partie par une trentaine de supporters ; deux jours d’arrêt de travail.
5 décembre : bagarre générale à Roubaix pendant un entraînement. La femme de l’entraîneur, enceinte de cinq mois, est frappée par un gamin. L’entraîneur corrige le gamin. Cinq hommes le passent à tabac, il est hospitalisé.
10 décembre : Sporting Club de Toulon/La Garde (Var), dix jours d’arrêt de travail pour un joueur toulonnais attaqué par plusieurs personnes après le match.
Arbitre dans le Nord-Pas-de-Calais, Yacine[3. Le prénom a été changé.] est d’origine algérienne et ne s’embarrasse pas de précautions de langage. « Pour moi, les plus durs à arbitrer, c’est les clubs marocains et algériens. Si je les sanctionne, je suis un traître. Je me suis déjà fait traiter de harki ! Il y a un facteur aggravant propre aux jeunes d’origine algérienne, le mimétisme. Tapez “violence foot algérie” sur Youtube : il pleut des vidéos, et c’est beaucoup plus sérieux que chez nous ! Ça peut donner des idées. »
Argent, foot amateur et quartiers
« On en demande trop au foot, reprend Renaud Hocq, de l’Unaf Val-de-Marne. La vocation sociale, je suis d’accord. Acheter la paix sociale, non. » Aujourd’hui, dans les petites villes ou à la campagne, les clubs sont encadrés essentiellement par des bénévoles. Dans les banlieues, au contraire, ce sont souvent des éducateurs rémunérés. Formés à la va-vite, ils sont à peine plus âgés que les joueurs qu’ils encadrent. Parfois, ils sont eux-mêmes joueurs et touchent des primes de matches (cumul en principe interdit, mais les clubs ferment les yeux). Quelques dizaines d’euros, pas davantage. Pour certains, c’est déjà beaucoup. Dénoncer un joueur, c’est risquer des matches de suspension pour le club et compromettre un équilibre financier précaire. « À 90 %, les clubs ne balancent pas les fautifs, se désole un responsable de district. Et si la solidarité ethnique s’en mêle, on monte à 100 %. »
L’excuse corse
Quand ils ne peuvent plus nier les insultes et les tentatives d’intimidation qui pourrissent le jeu, les officiels du foot français brandissent souvent une étrange excuse : en Corse, c’est pire.
Intimidation systématique de la part des supporters, pression sur les arbitres : les clubs de l’île présenteraient cette particularité de ne jamais gagner à l’extérieur et de ne jamais perdre à domicile. Idée reçue et démentie par les statistiques. Sur 68 matches de la saison 2016/2017 joués mi-décembre par le Sporting Club de Bastia (Ligue 1), l’AC Ajaccio (L2), le GFC Ajaccio (L2) et le CA Bastia (National), les Corses ont connu 16 victoires et 6 défaites à domicile, contre 18 défaites et 5 victoires à l’extérieur, plus 21 matches nuls. Ils jouent mieux chez eux, mais c’est valable pour tous les clubs français. Le record d’invincibilité à domicile (92 rencontres) appartient au FC Nantes depuis 1995.
Reste un climat pesant, entretenu par les supporters. En 2012, ceux du SC Bastia ont été interdits de déplacement à Nice par décret, pour prévenir les troubles. « Je me souviendrai longtemps d’une rencontre en Corse, explique un ancien joueur d’Andrézieux-Bouthéon (Loire, club de CFA). À la mi-temps, dans les vestiaires, alors que nous étions menés, l’entraîneur nous dit : “Allez, les gars, on relève la tête.” Et là, une voix lance : “Tu relèves rien du tout, à part mes c… Tu perds ton match et tu dégages.” C’était le vigile chargé de veiller à notre sécurité ! Dans les tribunes, il y avait des chasseurs, venus avec leurs fusils. L’arbitre était un continental. Il n’en menait pas large. Dès que nous entrions dans les 18 mètres corses, il sifflait une faute. On a laissé filer le match, et puis on les a battus 4-0 au match retour. »
Au foot, il faut s’imposer sur le terrain. Intimider l’adversaire, essayer de le faire sortir de ses gonds, lui écraser sournoisement les orteils, tout cela fait partie du jeu. L’essentiel est de ne pas se faire prendre. C’est un sport qui requiert des nerfs solides et où le rapport à la règle a toujours été ambivalent. Le malentendu initial est peut-être d’en avoir fait un vecteur d’intégration sociale, dans l’euphorie post-1998. La FFF n’en est pas encore à l’admettre, mais elle commence à prendre la mesure du problème. Le futsal (foot à cinq en gymnase) est sous surveillance. Un club sur deux a un affichage musulman explicite et les matches font écho à des rivalités entre bandes. Le 22 octobre à Nantes, c’était le quartier Bellevue contre celui de Malakoff. Le match s’est terminé en bataille rangée. Le 28 novembre, le sociologue William Gasparini (Unistra/Cnrs) l’a mentionné publiquement comme une discipline exposée au prosélytisme islamique. Il faisait un compte-rendu d’étape de travaux lancés après les attentats du 13 novembre 2015, dans le but de scruter des foyers potentiels de radicalisation. L’orientation des axes de recherche est éloquente. Il ne s’agit plus de comprendre comment le foot crée du lien, mais de mesurer à quel point il élargit les fractures.
Jour de foot ordinaire à Quimper
Décryptage d’un incident violent, survenu dans une ville particulièrement calme.
La FFF ne communique pas les statistiques de violence par district et insiste sur le fait que tous sont concernés, pas seulement ceux des zones sensibles. Effectivement, le 30 octobre 2016, Quimper, préfecture du Finistère, classée parmi les 25 villes les plus sûres du pays, a connu un incident. La rencontre opposait le Quimper Italia et l’International Kermoysan, club d’un quartier dit « sensible ». Les guillemets sont de rigueur. Avec son centre commercial flambant neuf et ses immeubles rénovés, Kermoysan serait quasiment un quartier huppé à Clichy-sous-Bois.
Pour une raison obscure, un tirage de maillot a dégénéré. Un joueur du Quimper Italia, Djibril Diabaté, s’est retrouvé à terre. Trois joueurs de l’International Kermoysan l’ont frappé. L’un d’entre eux, Nabil Z., lui a porté des coups de pied à la tête et au thorax. Au moment où la bagarre a démarré, il était sur le banc de touche, expulsé pour faute. Il est revenu sur le terrain pour frapper. Les assaillants n’y sont pas allés de main morte. Le jeune Djibril a perdu connaissance et a été hospitalisé quelques heures. La police est intervenue.
Un mois plus tard, le district a puni les deux clubs. L’International Kermoysan a été mis à l’épreuve pendant un an et privé de terrain. Le Quimper Italia a écopé de huit mois de sursis. Nabil Z. a été suspendu pour deux ans. Pilier de l’International Kermoysan, il était sous le coup d’un sursis pour une précédente altercation. Il est connu comme un joueur violent. Passé par la case prison, il agrémente sa page Facebook d’un montage photo où figurent Tony Montana/Scarface et Marlon Brando/Le Parrain, à côté de citations de Martin Luther King et de rappels des valeurs de l’islam. Créé en 2013, l’International Kermoysan affiche le croissant et l’étoile coraniques sur son blason. Le club est hébergé à la Maison pour tous, au titre de sa mission d’insertion. Qui insère-t-il exactement ? Mystère. Le club compte 50 membres, dont 35 actifs, en majorité des seniors. L’un d’entre eux a téléphoné à des témoins des incidents du 30 octobre, pour les menacer de représailles s’ils s’exprimaient devant le district. Le foot, remède au mal-être et à la mauvaise réputation des quartiers ? Et s’il en était parfois une des causes ?
Emmanuel Macron. Sipa. Numéro de reportage : 00787561_000023.
Disons-le tout de suite : je ne suis pas libéral. Ni sur le plan économique, ni sur le plan sociétal. Je suis progressiste et je reste gaulliste social, c’est-à-dire que je me situe vraiment à l’extérieur de ce que représente aujourd’hui Emmanuel Macron. Néanmoins, l’hypothèse Macron me semble de plus en plus crédible et peut-être souhaitable. Pour deux raisons qui semblent paradoxales.
Fillon, danger majeur de la présidentielle…
D’abord parce que l’hypothèse Fillon, l’hypothèque devrait-on dire, représente le danger majeur de cette élection présidentielle. François Fillon se présente comme gaulliste, mais de tendance thatchérienne, ce qui constitue un bel oxymore. En politique étrangère, François Fillon a certes émis quelques signes – sur la Russie ou sur la Syrie – indiquant qu’il conserve quelques réflexes gaullistes d’indépendance. Néanmoins, il n’est nulle part question pour lui de sortir de l’Otan, ce qui ramène en fin de compte davantage sa position à une posture plutôt qu’à une véritable politique d’indépendance. En politique sociétale, Fillon défend un programme de fermeture complète aux avancées de l’époque contemporaine. Bien qu’il se défende de revenir sur l’avortement notamment, ses prises de position personnelles s’apparentent à une ordre moral très « XIXème siècle ». En politique sociale, le programme de remise en cause de la Sécurité sociale serait catastrophique pour le modèle de français de protection sociale et pour le bien-être des Français. En politique économique, la purge imposée aux ménages, la suppression de 500 000 fonctionnaires, la diminution des prestations aux chômeurs et l’absence de toute réelle politique d’investissement, loin de réduire les déficits et d’améliorer les principaux indicateurs économiques, les aggraveront. Dans l’entourage de François Fillon, certains n’hésitent pas à dire qu’il faut en passer par une période de 2 à 3 ans de vaches maigres et de récession avant de rebondir. Politique sacrificielle complètement hasardeuse et à contre-cycle au moment où le Royaume-Uni veut réinvestir et où Trump promet un New deal et une relocalisation aux Américains.
… dont la défaite serait une catastrophe
Il n’empêche, l’élimination au second tour de François Fillon par Marine Le Pen serait une catastrophe. Le climat de tensions inter-communautaires, les haines sociales entretenues depuis vingt ans entre le FN et le libéral-libertarisme post soixante-huitard, le programme rupturiste du FN… tout conduirait à un désordre sans équivalent au lendemain de l’élection de Marine Le Pen. La sécession d’une partie des agents publics entretenue par une gauche redevenue « résistante » le 11 mai, mettrait la France au bord de la guerre civile. Et pourtant François Fillon ne constitue pas un rempart face à cette situation. Bien au contraire. Car sur tous les aspects de son programme et de sa politique, le FN présente des mesures qui apparaitront plus justes aux Français que celles proposées par la droite. A chaque fois que la gauche, de Macron à Mélenchon, critiquera Fillon, elle apportera de l’eau au moulin du FN et conduira les électeurs traditionnels de gauche à s’abstenir au second tour et les électeurs populaires à voter Le Pen. Avec Fillon au second tour, Marine le Pen a toutes les chances de l’emporter.
Pris entre un désastre annoncé et une catastrophe programmée, quelle alternative pour les hommes de progrès ? Aucun des candidats de la gauche solférinienne n’a de chance d’accéder au second tour. Que ce soit Valls, Montebourg ou Hamon le gagnant de la primaire, aucun d’entre eux ne dépassera sans doute 10 à 12% au premier tour de la présidentielle. Et les socialistes étant totalement démonétisés, on peut même imaginer que le candidat socialiste fasse un score à la Deferre… Face à eux, Mélenchon qui présente la vraie alternative de gauche a certainement un grand pouvoir de nuisance. Il peut sans doute mobiliser 15% des électeurs… Peut-être 16 ou 17%, mais il sera sans doute incapable de franchir le seuil des 20% qui peut permettre à un candidat d’espérer figurer en final.
Macron peut être la surprise du premier tour
Qui reste-t-il alors ? Macron sans doute. Certes il est donné aujourd’hui à un score voisin de Mélenchon, mais son profil atypique, sa jeunesse, son indépendance des partis, son positionnement « hors système » qui pouvaient en d’autres temps constituer des handicaps sont devenus des atouts. Comme Fillon fut l’ovni de la primaire de la droite, Macron peut être la grande surprise du premier tour de l’élection présidentielle. Les derniers sondages publiés montrent qu’il a le potentiel de monter à 20 ou 21 % , voire 23% et faire tomber éventuellement Fillon à 21% ou à 20%. Il est même en mesure de troubler le jeu au sein des anti-systèmes en faisant reculer Marine Le Pen en troisième position. Le score risque d’être serré comme entre Chirac et Balladur, mais c’est jouable. C’est loin d’être joué, mais c’est jouable. Alors pourquoi, me direz-vou puisqu’il s’affiche comme libéral à l’égal de Fillon ? Parce qu’il attache à son libéralisme un progressisme qui n’est pas anodin alors que Fillon ne fait que rabâcher des antiennes ultra-conservatrices. Macron ne promet pas une casse sociale comme Fillon. Que ce soit sur les retraites ou sur la protection sociale, Macron ose des mesures novatrices alors que Fillon regarde vers le passé. Macron est peut-être en mesure de proposer une forme française de flexi-sécurité, alors que Fillon ne postule qu’à la précarité inflexible.
Il reste quatre mois pour se décider. Mais face au désastre Fillon ou à la catastrophe Le Pen, il faut peut-être envisager de sortir des sentiers battus en 2017. Il est en effet facile de se faire plaisir en votant pour celui qu’on aime (j’avoue que je trouve les idées de Montebourg séduisantes, que j’ai de l’estime pour le souverainisme de Dupont-Aignan, que beaucoup de raisonnements sociaux de Mélenchon m’attirent), ou de bouder en se retirant sur l’Aventin. Mais, il est aussi possible d’accompagner un mouvement qui même s’il est très incertain, semble plus enviable pour la France que le désastre économique programmé par François Fillon, ou le risque de guerre civile enclenché par l’élection de Marine Le Pen. Les hommes de progrès auront à cœur d’y réfléchir dans les mois qui viennent.
Jean-Claude Michéa et Eugénie Bastié. Photo: Hannah Assouline.
Je viens de lire l’enquête du Monde sur « La nouvelle pensée conservatrice » à propos de la sortie du dernier livre de Jean-Claude Michéa, Notre ennemi, le Capital (Flammarion). À part le mot « conservatrice », d’emblée disqualifiant et connoté pour un lecteur de gauche ou même du centre, c’est très bien fait. Son auteur, Ariane Chemin, a le mérite d’attirer notre attention sur un bouillonnement intellectuel qui s’est cristallisé autour de Michéa, bouillonnement d’autant plus intrigant qu’il reste rétif à toute tentative de classement sur un arc droite-gauche et qu’il se caractérise par la jeunesse de ses participants.
Une société consumériste à bout de souffle
Il y a des noms cités que je m’honore d’avoir comme amis (notamment ceux de la revue Le Comptoir, « socialiste orwellienne ») et d’autres que je m’honore d’avoir pour adversaires ou avec lesquels je pourrais avoir de sérieuses divergences, notamment ceux de la revue Limitede notre consœur Eugénie Bastié. Mais eux se parlent tous, se rencontrent, échangent et semblent avoir renoncé à se poser la vieille question des années 70 : « D’où tu parles ? ». Qui sait si ce n’est pas cette méthode qui est la bonne ? En novlangue politique, on dirait qu’ils ont un diagnostic partagé sur la situation d’une société consumériste à bout de souffle, qui aspire à un hédonisme total pourtant manifestement réservé à une minorité de plus en plus minoritaire de l’hyperclasse.
Ils sont tous, nous précise-t-on, peu ou prou nés, au moment de la chute du Mur. Ils ont donc une autre histoire et ils ont, par exemple, toujours connu une gauche socialiste ouvertement convertie aux lois du marché. On pourra déplorer que l’enquête ne souligne pas toujours assez leurs divergences tactiques. Faire par exemple pour certains d’entre eux de la lutte contre le mariage pour tous un combat prioritaire de l’« écologie humaine » me semble tenir davantage du réflexe religieux, voire du réflexe de classe que d’une lutte pour l’émancipation globale d’une société soumise à des inégalités sans précédent sur le plan économique mais aussi culturel et environnemental.
Orwell et Pasolini restent à gauche
Ils ont des lectures qui sont les miennes depuis longtemps, Orwell ou Pasolini, mais certains d’entre eux ont quand même tendance à oublier que l’anti-stalinisme d’Orwell ou la critique de l’avortement par Pasolini, continuent malgré tout, à faire de ces deux écrivains des hommes de gauche et, horreur pour ces jeunes gens, des hommes de progrès si on entend par progrès non pas une adhésion béate aux derniers gadgets technologiques ou à l’extension indéfinie des droits individuels mais un désir conjugué d’égalité et de liberté qui ne s’opposent pas, au contraire, la liberté libérant l’égalité et ne se résumant plus à celle du renard libre dans la poulailler libre. Ainsi, ils lisent aussi Bernanos, une autre de mes grandes admirations mais je n’oublie pas pour autant que Bernanos, malgré sa condamnation des exactions franquistes pendant la Guerre d’Espagne, son opposition à la France des robots n’est pas pour autant un penseur anarchiste et qu’il serait ridicule de vouloir le « récupérer ».
Ils m’agacent cependant sur un point, ces jeunes gens qui « veulent baiser sans niquer la planète » (je les cite) : ils refusent la contraception ou la capote parce ce serait faire le jeu du marché et de sexualités calibrées. Là, pour le coup, il y a une question de génération. J’ai cinquante-deux piges et j’ai commencé ma trépidante vie amoureuse alors que le Sida, même pas encore identifié, faisait déjà des ravages. J’ai vu se refermer « la parenthèse enchantée » 68-80 avec des mots comme AZT et les colonnes nécrologiques de Libé où on mourait à trente ans jusqu’au milieu des années 90.
Changer de genre, un crime libéral?
On m’a retiré sous le nez le gâteau économique, social, libertaire de la « Génération lyrique » pour reprendre la terminologie de François Ricard. Et je n’ai même pas eu le temps d’y goûter ! Alors, vous m’excuserez, mais de ce côté là, ça coince… Il ne s’agit pas de vouloir retrouver le mode de vie de nos pères dans ces années-là, ce qui serait une nostalgie respectable littérairement mais ridicule politiquement. Néanmoins, je ne pense pas, notamment sur le plan des moeurs, qu’ils aient eu tout faux et je n’oublie pas qu’ils ont contribué, chacun à leur niveau, à la création d’un Etat-Providence qui a été capable d’assurer à la France de ces années-là une protection sociale et des niveaux de vie qui leur donnaient au moins l’impression de vivre tous dans le même monde, de l’ouvrier au patron, du toubib à l’instit.
Je ne suis pas non plus convaincu par l’automaticité du lien que fait Jean-Claude Michéa, le maître à penser de cette génération « conservatrice », entre libéralisme économique et libertés sociétales (sexuelles notamment). Je ne vois pas pourquoi une société communiste serait contradictoire avec, par exemple, le désir de changer de genre en cours d’existence si tel était mon bon plaisir.
Mais, et ce mais est de taille, sauf la très petite minorité intégriste qui flirte avec Marion Maréchal-Le Pen en oubliant ou en faisant semblant d’oublier que l’extrême droite n’est, à la fin, que la forme terroriste du capitalisme, ils sont radicalement et sincèrement antilibéraux et opposés à la bourgeoisie telle que la définissaient Marx et Engels, qui a fait » de la dignité personnelle une simple valeur d’échange et substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l’unique et impitoyable liberté du commerce » avec « une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale ».
À ce titre, le vieux rouge que je suis, en cours de conversion écologique, voire décroissante, comme il y a des vins en cours de conversion bio, les considère comme des alliés objectifs, ces « conservateurs », afin d’éviter qu’on finisse tous à Zanzibar, pour reprendre le titre d’un célèbre roman de John Brunner qui décrivait dans les années 70 l’effondrement apocalyptique de ce que d’autres ont appelé « la société spectaculaire-marchande. » Après, quand on aura terrassé la Bête, il sera toujours temps de s’affronter joyeusement dans le temps libéré pour régler les détails.
Les participants à l'émission "Muslims like us" de la BBC Two.
Vous croyez avoir tout enduré en matière de télé-réalité ? Vous n’avez encore rien vu. La chaîne publique anglaise BBC Two vient de lancer le reality-show Muslims like us (« Des musulmans comme nous »), la version 100 % musulmane de Loft Story, sous l’élégant euphémisme de « réalité structurée ».
Ils sont dix, enfermés pour dix jours dans une belle villa de York au nord de l’Angleterre. Son casting ? La septuagénaire Saba, fan de Bob Dylan ; Ferhan, un ingénieur en informatique gay mais qui craint avant tout que sa mère apprenne son occasionnelle consommation d’alcool ; Nabil, un noir qui interprète des one-man-show et s’occupe d’aide aux SDF ; Zohra, la seule chiite de l’échantillon ; le dodu Mani, présentateur télé d’origine pakistanaise ; Humaria, une jeune femme qui porte le hijab tout en dénonçant les violences domestiques liées à l’islam ; Barra, un étudiant syrien si avenant qu’il donne l’accolade à un membre de la très xénophobe English Defence League ; la libérale Naila, inconditionnelle des bars karaoké. Last but not least, les deux stars incontestables du show : Mehreen la bombasse et Abdul Haqq le djihadiste, dont le passeport a été confisqué en raison de son intention de rejoindre la Syrie.
Le buzz autour du programme, d’abord assez faible, a décollé quand Mehreen et son décolleté ont déboulé dans la cuisine où Abdul Haqq lisait le Coran. Et là,[access capability= »lire_inedits »] badaboum, Haqq refuse toute conversation avec Mehreen et en guise de bienvenue lui tend une feuille avec des instructions précises sur la façon de nouer le voile.
Ce n’est pas l’unique séquence qui fait polémique car Abdul Haqq joue consciencieusement son rôle de représentant de la frange radicale de la communauté musulmane britannique. Question posée par nombre de spectateurs : est-il bien raisonnable de donner pareille tribune à un fanatique qui justifie par exemple l’assassinat des chiites sous prétexte qu’ils sont hérétiques ?
Fatima Salaria, responsable de la programmation à la BBC, estime qu’au contraire, ne pas montrer un seul intégriste serait « totalement irresponsable » parce qu’hypocrite. Kieran Smith, le producteur, va nettement plus loin, invitant l’audience à percevoir « l’être humain » derrière « le monstre ». Avis aux survivants du Bataclan et de Nice.
Quant au reste, arrêtons de pinailler et constatons avec joie au fil des épisodes qu’une majorité écrasante de nos lofteurs musulmans préfère picoler plutôt que chercher la direction de La Mecque. N’est-ce pas la première bonne nouvelle de 2017 ? [/access]
Liliane Bettencourt et son petit-fils Jean-Victor Meyers à Paris, mars 2012. SIPA. 00634937_000001
France Stratégie, l’un des nombreux organismes publics qui nous submergent de rapports en tous genres, s’est emparé de la question de l’héritage. En France, son montant global est passé, d’après l’INSEE, de 60 Md€ en 1980 à 250 Md€ en 2015 (en euros constants). Une explosion de plus de 400 % quand le revenu disponible des ménages augmentait seulement de 77 %. La part de l’héritage dans le total de ce que reçoit un ménage (net de cotisations et d’impôts) au cours de son existence a donc en moyenne beaucoup progressé : elle est de 19 % aujourd’hui contre 8,5 % en 1980. Cela correspond à l’augmentation du montant du patrimoine des ménages par rapport à leurs revenus : un peu plus de 8 années de revenus aujourd’hui, au lieu de 5 en 1980. France Stratégie en déduit que la transmission héréditaire devient trop inégalitaire et qu’une majoration de la fiscalité de l’héritage (y compris les donations) est donc nécessaire.
Sa « note d’analyse » ne cherche hélas pas à comprendre pourquoi le capital a tant augmenté en proportion du revenu. L’immobilier, qui en constitue la part du lion (près de 5 années de revenu contre 3,5 pour le patrimoine financier net), a vu ses prix augmenter fortement, ce qui correspond pour une large part à la raréfaction du foncier constructible. La politique des collectivités locales en est largement responsable : en schématisant, disons que tout terrain est réputé inconstructible, sauf autorisation dûment enregistrée au Plan local d’urbanisme (PLU). Ce malthusianisme en matière de terrains à bâtir n’existe pas en Allemagne, où la densité de population est pourtant beaucoup plus forte que chez nous, si bien que l’immobilier y est meilleur marché et que ses prix grimpent moins.
Investir dans le capital humain
La hausse de la fortune mobilière mériterait aussi que l’on cherche ses causes. Deux facteurs (fortement liés) ont une importance particulière : l’ampleur des déficits publics et la politique de taux d’intérêt très bas menée par la Banque centrale européenne (BCE). Les États empruntant une forte proportion de ce qu’ils dépensent, les ménages sont amenés à détenir, sous forme d’assurance vie en euros, des épargnes qui ne correspondent hélas à aucune richesse nette, mais qui pèsent dans la balance de France Stratégie. Le comportement de nos banquiers centraux incite évidemment fortement à la détention d’actions (et aussi de biens immobiliers), ce qui conduit à des capitalisations boursières sans rapport avec la valeur réelle de certaines firmes.
Autrement dit, la hausse de la richesse apparente des ménages français, très supérieure à celle de leur richesse réelle, est due pour une bonne part au comportement irresponsable des pouvoirs politiques et monétaires. Avant de dégainer un Colt fiscal, France Stratégie aurait été bien inspiré de se poser quelques questions économiques basiques relatives aux causes de l’inflation du patrimoine nominal, phénomène effectivement malsain, dont les statisticiens nous montrent l’ampleur.
« Peut-on éviter une société d’héritiers ? » Pour répondre de façon pertinente à sa question, qui est le titre de sa « note d’analyse », France stratégie aurait également dû s’intéresser à une forme de capital très inégalement réparti, qui représente le double ou le triple du capital classique : le capital humain. La mauvaise qualité d’une partie importante de notre enseignement public, et tout particulièrement de beaucoup d’établissements situés dans les quartiers populaires et autres « cités », est la cause majeure de la transmission héréditaire d’une faiblesse en capital humain. Pour vaincre la pauvreté, dit la sagesse des nations, apprendre à pêcher est autrement efficace que de donner un poisson. Continuer à ne rien apprendre, ou si peu, à beaucoup des gamins qui n’habitent pas les beaux quartiers, est clairement le meilleur moyen pour perpétuer ou augmenter le caractère « société d’héritiers » de la société française.
Tarik Yildiz est sociologue et directeur de l'Institut de recherche sur les populations et pays arabo-musulmans (Irpam), notamment auteur de "Le Racisme anti-blanc. Ne pas en parler : un déni de réalité" (éditions du Puits du Roulle, 2010). Il vient de publier "Qui sont-ils ? Enquête sur les jeunes musulmans de France" aux éditions du Toucan.
Propos recueillis par Daoud Boughezala
Causeur. Dans votre enquête sur les musulmans de France, quelle définition du musulman avez-vous retenue ?
Tarik Yildiz. J’ai considéré qu’étaient musulmanes les personnes qui se définissent comme telles. Étant donné la réalité du terrain, la grande majorité des gens interrogés sont des enfants de l’immigration maghrébine, subsaharienne ou turque.
Dans l’échantillon de musulmans que vous avez choisi, vous avez délibérément surreprésenté les repris de justice et autres délinquants. Pourquoi ?
J’ai fait ce choix parce que j’ai constaté que ce qui attisait beaucoup le débat public, c’est la perception de la figure du musulman comme délinquant potentiel. C’est quelque chose que j’ai voulu creuser pour essayer de déconstruire les parcours, de voir quelles étaient les différentes étapes dans la construction personnelle de ces individus. D’où le choix assumé, dans mon échantillon, d’avoir une bonne moitié de personnes qui, si elles n’ont pas forcément été condamnées, ont commis des actes délictueux.
Au terme de votre enquête, vous distinguez quatre grands groupes de musulmans que vous nommez « superficiels », « exclusifs », « communautaristes », « discrets ». Qu’est-ce qu’un musulman « superficiel » ?
J’ai appelé le premier groupe musulman « superficiel » car ses membres se caractérisent par une fracture forte entre leur pratique, très superficielle, et leur vision ultra-ritualiste de l’islam. Pour ces jeunes, ex- ou actuels délinquants, la religion est une espèce de liste de cases à cocher pour aller au paradis et une contre-liste pour aller en enfer, un tout extrêmement contraignant… qu’ils ne respectent cependant pas eux-mêmes ! Cela leur pose des cas de conscience qui les prédisposent à considérer ceux qui appliquent ces règles comme des modèles.
Il s’agit là de ceux qui joignent les actes à la parole, autrement dit les « musulmans exclusifs », plutôt salafistes…
Oui. Fréquemment issus du premier groupe, les « exclusifs », effectivement souvent salafistes, ont changé de manière très spectaculaire, parfois en quelques semaines ou en quelques mois. Ceux-là appliquent très strictement[access capability= »lire_inedits »] les rites et les préconisations de certains cheikhs sunnites, tiennent les discours les plus radicaux et aspirent à former une véritable contre-société.
À côté de ce noyau dur, on trouve un troisième groupe, que vous appelez « communautariste ». Comment se caractérise-t-il ?
Les musulmans « communautaristes », à la différence des deux groupes précédents, ne s’inscrivent pas en opposition frontale avec la société française. Ils essaient de développer une pratique collective de l’islam et ne tiennent pas un discours aussi sectaire que les deux précédents groupes mais réclament l’obtention de droits en tant que musulmans. C’est une revendication conforme à l’idée qu’ils se font de la société britannique, qui constitue leur modèle de société occidentale idéale : fonctionnaires voilées, femmes traitées par des médecins femmes, horaires séparés dans les piscines… Par exemple, beaucoup voudraient que les employés musulmans disposent d’une plage horaire le vendredi dans leur entreprise pour pouvoir prier tranquillement.
Mais les « exclusifs » salafistes sont finalement assez peu nombreux. Comment se fait-il qu’ils deviennent hégémoniques dans certains espaces où l’un de vos témoins perçoit « une identité forte musulmane » et « une forme de contrôle social » qui rencontrent l’assentiment de nombreux musulmans (Hassane, habitant de Villiers-le-Bel, voir notre article sur la RATP) ?
Globalement, la prime du prestige va aux plus radicaux dans les paroles et dans l’affichage de leur religion : les littéralistes. Un des musulmans du panel m’a raconté que, plus jeune, il rompait le jeûne en pleine classe avec ses camarades. Au début, seules quelques personnes osaient le faire puis, par mimétisme, dans sa classe majoritairement musulmane, tout le monde s’y est mis. Non seulement parce que les élèves y trouvaient un côté sympathique mais aussi car ils craignaient d’être considérés comme de mauvais musulmans s’ils ne le faisaient pas.
C’est l’un des traits saillants de votre enquête : les salafistes apparaissent comme le surmoi des musulmans français ! Pourquoi et comment cette petite minorité exerce-t-elle une telle emprise sur la communauté ?
Leur puissance est notamment due à la force de leurs discours manichéens et sans nuances. Leur doctrine affirme « ça, c’est bien ; ça, c’est mal. Il n’y a pas d’entre-deux ». Ceux que j’ai interrogés (notamment les « communautaires » et les « superficiels »), majoritairement jeunes, sont souvent très perméables à ce simplisme. Je nuancerai néanmoins le tableau. Dans la vie du quartier, les salafistes/radicaux sont auréolés d’un certain prestige et jouent globalement le rôle d’une avant-garde mais ce ne sont pas eux qui donnent le la. Les « communautaristes » vont parfois montrer une influence plus prégnante parce qu’ils portent une dimension assez festive et moins culpabilisante. Ils permettent de se regrouper entre musulmans, mais en critiquant beaucoup moins celui qui pratique différemment sa religion. Pour les salafistes, c’est simple : soit on est avec eux, soit on est contre eux. Cette intransigeance peut les isoler, notamment des plus âgés, dont l’islam du bled est parfois considéré comme déviant et « harki » par les salafistes.
Des salafs qui quadrillent de plus en plus l’espace avec leur code de l’honneur et leur quête de pureté. Ils empêchent les femmes d’aller au café ou de se promener dévoilée, les non-pratiquants de manger pendant le ramadan… La « hallalisation » (Gilles Kepel) des rues prépare-t-elle un projet de conquête ?
Plus qu’un plan de conquête, il s’agit d’une installation de fait. Car les salafistes que j’ai interrogés ne voient aucun salut en France et disent vouloir quitter le pays, peut-être parce qu’aujourd’hui le rapport de forces n’est pas en leur faveur. Mais l’absence de stratégie de conquête globale ne les empêche pas d’exercer un pouvoir sur les consciences. Par exemple, l’idée que ceux qui ne prient pas cinq fois par jour sont des vendus se propage. Il en va de même de l’ensemble du contrôle social islamique : on remarque qui va prier et dans quelle mosquée – puisqu’elles sont marquées politiquement –, qui rapporte de l’alcool chez soi, etc. Ainsi se déclenche un mécanisme assez classique auquel se superpose une dimension beaucoup plus violente, avec l’idée que « non seulement c’est un mauvais musulman, mais il salit le quartier, il salit la place ». Loin d’être l’apanage des seuls radicaux ou des communautaristes, ce jugement se révèle largement partagé. Le noyau radical progresse, pas forcément en nombre, mais au niveau de l’influence qu’il peut avoir sur les autres musulmans.
Chez beaucoup de musulmans français, d’après les résultats de votre enquête, le ritualisme prend le pas sur l’éthique. Avec l’idée que s’il coche toutes les cases pour aller au paradis musulman, un terroriste qui fait ses prières ne peut pas être un mauvais bougre !
Pour une partie de la communauté, le fait d’être un bon musulman consiste en effet à respecter le rituel. Bien qu’ils ne le disent jamais directement, les plus radicaux considèrent avec une certaine bienveillance les violences perpétrées au nom de l’islam. Beaucoup d’autres, des radicaux aux communautaristes, adhèrent aux théories du complot. Ils répètent un discours entendu ailleurs (« ça n’a rien à voir avec l’islam… ») et tirent ce fil encore plus loin, voyant dans le terrorisme une grande conspiration ourdie par des non-musulmans pour salir l’islam. Cet imaginaire « complotiste » surfe sur une distinction fondamentale entre un « nous » et « les autres ».
Avec dans les esprits une telle division entre « nous » et « eux », quelle légitimité l’État conserve-t-il ?
Dans certains territoires, très peu…. Forts de leur légitimité et de leur force physique, les barbus sont les seuls à intervenir pour résoudre les cas de délinquance. Si un gamin vous vole votre portable dans une cité, personne ne bougera… sauf peut-être un barbu qui va lui courir après pour essayer de le récupérer. Lui aura la légitimité pour agir sans se faire tabasser.
En l’absence de l’État, les islamistes comblent le vide en s’appropriant une puissance symbolique forte, ce qui leur permet d’alphabétiser en français et en arabe des gens parfois quasiment illettrés … Bref, dans certaines zones, les islamistes, et pas seulement les plus radicaux, assument les missions régaliennes de l’État. C’est un mouvement en progrès qui séduit parfois les plus fragiles.
Cette rue musulmane a-t-elle quelque réticence à se métisser ? En vous lisant, on prend conscience de la difficulté des mariages mixtes…
Dans les discussions avec nombre de musulmans, on sent que l’évolution des mœurs ne va pas vers la mixité ou la négation du fait religieux dans le mariage. Même si certains n’y sont pas forcément opposés par principe, ils concluent : « En fait, ce serait impossible… »
Il y a encore 25 ans, les démographes croyaient l’assimilation culturelle des enfants d’immigrés musulmans inéluctable. Pourquoi a-t-on tant reculé ?
Plusieurs facteurs jouent. Ce qui se dégage de mon travail, c’est que l’État n’a pas rempli son rôle. Non qu’il n’ait pas suffisamment aidé les citoyens ou repeint la cage d’escalier quand il le fallait, comme on l’entend dans les médias. Mais l’État n’a pas su imposer les règles, notamment dans la justice, qui auraient été nécessaires pour donner une direction à la société.
Nombre de musulmans paraissent désarçonnés par le manque d’autorité de l’État…
Si tous constatent la mollesse de l’État, ils n’en tirent pas les mêmes conclusions. D’aucuns aimeraient remettre de l’ordre ; d’autres se disent : « L’État est faible. En face de nous, il n’y a rien de respectable. Et on va d’autant moins le respecter qu’on veut prendre sa place. »
Symptomatique, la rengaine victimaire que l’on entend chez certains musulmans interrogés qui confient par ailleurs… ne jamais avoir été victimes de racisme !
Exactement. Au cours des entretiens, certains se plaignaient des discriminations contre les musulmans, mais j’avais parfois l’impression que ces discours n’étaient pas spontanés. Et pour cause : ils ne faisaient que répéter des généralités qu’ils avaient entendues tout au long de leur vie, de l’école aux associations antiracistes. À part une ou deux anecdotes en préfecture, aucun n’avait d’exemple concret de discrimination à me citer. Cette posture victimaire légitime a posteriori un certain nombre de comportements, comme le fait de tomber dans la délinquance.
Pour conclure, parlons des trains qui arrivent à l’heure : les musulmans « discrets » farouchement républicains. Sont-ils vraiment pratiquants ?
Notez que j’ai choisi cette appellation bien avant la polémique déclenchée par Jean-Pierre Chevènement cet été. Les musulmans « discrets » peuvent être parfois très pratiquants, seulement ils cantonnent la religion à la sphère privée et refusent tout intermédiaire communautaire entre l’État et le citoyen, dans le droit fil de la tradition républicaine française. Fondus dans la culture nationale, ces musulmans appliquent les rites mais s’adaptent en société lorsqu’il y a un choix à faire. Chez eux, la morale personnelle est prépondérante et les pousse à un certain nombre d’accommodements dans l’espace public.
Représentent-ils une avant-garde en expansion ou une minorité en danger ?
Difficile à dire. Si les plus radicaux progressent en nombre, j’ai l’impression que les plus républicains également, bien qu’ils n’aient pas du tout la même force d’influence. Les musulmans « discrets » se situent dans des trajectoires individuelles, ce qui diminue leur effet de résonance car ils refusent de s’exprimer au nom de l’ensemble des musulmans. Au nom d’une certaine idée de la France, ils répètent : « On en a assez que des gens parlent en notre nom ! Qui sont ces zouaves ? » [/access]
Vincent Peillon. Sipa. Numéro de reportage : 00785813_000008.
La candidature de Vincent Peillon constitue une énigme. D’ailleurs, Vincent Peillon est en soi une énigme. Voici un homme, agrégé de philosophie, excellent connaisseur de l’œuvre de Ferdinand Buisson et de Merleau-Ponty, dont on se dit qu’il pourrait assurément enrichir le débat politique. Et, très souvent, patatras ! Le philosophe passe dans le poste . Il tente de ramasser sa pensée complexe en une ou deux formules et il ose un raccourci qui vaudrait une note très en-dessous de la moyenne à l’un de ses élèves.
Jusqu’où va-t-il descendre?
Ainsi, en une semaine, l’ancien ministre a maladroitement expliqué que la laïcité avait été instrumentalisée par Vichy pour imposer l’étoile jaune (on lira à ce propos l’excellent décryptage de Natacha Polony), que les gens de droite ressentaient une légère réticence au fait que les personnes à la peau noire se voient accorder le droit de vote, et enfin que la germanophobie française menait à la guerre, on l’avait déjà vu trois fois. Evidemment, et certains de ses amis nous l’ont fait savoir, il est inimaginable de penser que Vincent Peillon puisse penser de telles calembredaines. D’ailleurs, pour la première bourde, il avait aussitôt corrigé son propos. Nous en prenons acte : Peillon est bien trop intelligent pour penser cela. Mais pourquoi donc profère-t-il ces énormités, sommes-nous tentés de leur rétorquer ? Certains évoquent le cynisme. Nous sommes davantage tentés de privilégier la maladresse. Car Vincent Peillon n’a pas commencé à être gaffeur la semaine dernière. Sa carrière politique est jalonnée d’exemples où ce brillant sujet s’est pris les pieds dans le tapis médiatique, ce qui, du reste, est arrivé à d’autres esprits bien plus brillants mais pas toujours capables de maîtriser le terrible medium audiovisuel. Il n’avait, par exemple, pas usé de toute la diplomatie nécessaire à propos de la chasse, ce qui n’est pas forcément conseillé lorsqu’on est élu député de la Baie de Somme, avec pour résultat le saccage de sa permanence. Il avait aussi emporté un point Godwin en commentant un propos de Martine Aubry, ce qui représente un exploit inégalé. Tout cela est fort dommage car il arrive même à produire d’excellentes prestations, malheureusement entachées par une gaffe. L’autre soir, par exemple, chez Ruquier, s’il n’avait pas eu ce mot ridicule sur la germanophobie, sans doute destinée à envoyer une pierre dans le jardin de Montebourg, il aurait presque rendu une copie parfaite. Il avait notamment marqué des points lorsque la chroniqueuse Vanessa Burgraff croyait le pousser dans ses retranchements en lui reprochant de ne pas avoir suffisamment chiffré son programme. Or il avait posément démontré le ridicule du questionnement de la journaliste.
La conjuration des anti…
On pouvait légitimement penser que la candidature Peillon aboutirait à ce genre de gaffes, et qu’il n’était donc pas précisément « the right man in the right place ». On a lu que certains amis anti-Valls (et tout aussi anti-Montebourg et anti-Hamon) l’auraient poussé à être candidat, et qu’il aurait accepté malgré lui. L’ayant évoqué sur les réseaux sociaux, un ami commun m’a repris de volée, m’indiquant que Peillon avait très envie d’être candidat et qu’il n’avait rien d’un homme de paille. Il n’en reste pas moins que sa candidature a donc ravi un certain nombre de personnalités du PS qui exècrent tout autant Manuel Valls qu’Arnaud Montebourg. Ainsi on croit percevoir l’ombre de Pierre Moscovici, commissaire européen, celle d’Anne Hidalgo, maire de Paris. Et Martine Aubry ? Elle a formellement démenti avoir contribué, directement ou indirectement, à cette candidature. Du reste, on attend toujours son soutien officiel.
Pourquoi donc une grande partie de la Hollandie et même de la Mitterrandie (voir le soutien en grandes pompes apporté par Mazarine Pingeot herself), appuient un candidat dont on sait pertinemment qu’il sera catastrophique en campagne ? Osons une hypothèse, tout en martelant qu’il ne s’agit que d’une hypothèse. Anne Hidalgo et Pierre Moscovici souhaitent l’une et l’autre être candidats en 2022. Ils détestent autant Valls que Montebourg et ne veulent pas les voir, dans le souffle de la primaire, prendre le contrôle futur du PS. Ils ne peuvent pas actuellement, à cause de leurs postes respectifs, apparaître publiquement. Et ils ont sauté sur l’occasion, quand ils ont appris que Peillon voulait y aller, pensant que la candidature de ce dernier pouvait savonner la planche de Valls et Montebourg à la fois. Là-dessus, se sont agrégés tous les pro-européens quidétestent Valls, tous ceux qui le sont moins mais n’ont aucune confiance en Montebourg, et tous ceux qui aiment encore Hollande et en veulent à la fois à Valls, Montebourg, Hamon, Macron, sur le mode « ce sont des traîtres ». Et voilà comment a été construite une candidature « faute de mieux », dont on attend avec impatience les prestations lors des débats télévisés, en préparant ses réserves de pop corn.
La ministre de l'Education nationale, Najat Vallaud-Belkacem, en compagnie de son homologue danoise, Christine Antorini. Paris, mars 2015. SIPA. 00708139_000015
La ministre de l'Education nationale, Najat Vallaud-Belkacem, en compagnie de son homologue danoise, Christine Antorini. Paris, mars 2015. SIPA. 00708139_000015
La deuxième journée nationale contre le harcèlement à l’école a eu lieu début novembre. Parents, professionnels et enfants étaient visés par cette nouvelle campagne. Mais, si l’initiative était louable et que certaines vidéo présentées à l’occasion n’ont pas manqué d’émouvoir et de susciter l’indignation, on est en droit de se demander si le ministère ne s’est pas, tout simplement, trompé de cible…
Les parents, déjà largement sensibilisés à cette pratique, sont ceux qui, en dépit de tout bon sens, accusent régulièrement les enseignants de harceler leurs enfants. Les enseignants font ce qu’ils peuvent, c’est-à-dire pas grand-chose, délestés qu’ils sont depuis des années de toute autorité. Quant aux enfants, beaucoup y sont sensibles, beaucoup sauf les principaux intéressés… Comme j’ai moi-même pu le constater lors d’une séance vidéo organisée par mon collège pour tous les élèves de quatrième. Les sourires entendus et ricanements de certains caïds ne tournaient pas à la franche rigolade, mais seulement en raison de ma présence dans la salle.
Quand les bourreaux passent pour des victimes…
Comment s’en étonner quand un ministère se persuade que les dangers principaux qui guettent l’enfant à l’école sont l’humiliation (par les professeurs !) et l’ennui, auxquels il faut remédier grâce à la « pédagogie de la bienveillance ». On ne peut prôner sans cesse l’indulgence envers les bourreaux, les faire passer pour des victimes et espérer que disparaissent miraculeusement ces brimades.
« Comment se fait-il que l’équipe éducative n’ait rien vu ? », entend-on régulièrement après un drame. Soit les adultes, qui n’ont plus aucun pouvoir depuis que l’école a décrété que la parole de l’élève valait autant que celle du professeur, ont tant d’autres choses à gérer qu’ils passent à côté. Soit, plus grave, la direction ferme les yeux ou minimise les actes de harcèlement et ne punit pas leurs auteurs à la mesure de leur comportement. Les exemples, hélas, sont légion. Un suffit à incarner le malaise : à Saint-Michel-sur-Orge dans l’Essonne, un établissement choisi pour lancer la précédente campagne contre le harcèlement n’a même pas respecté le protocole établi dans le cas de sa victime.
Certains se demandent aussi pourquoi les jeunes harcelés ne préviennent pas un adulte. Tout est fait pour les en dissuader. Dès leur plus jeune âge, on explique aux élèves qu’il ne faut pas « rapporter » – tout en leur interdisant de se faire justice eux-mêmes – certains allant même jusqu’à l’assimiler à de la « délation », mot que j’ai entendu de nombreuses fois dans les bouches des principaux/ proviseurs, de certains CPE, voire de certains collègues.
Les harceleurs ne sont quasiment jamais exclus
C’est oublier également que l’élève, qui ose raconter ce qu’il subit, prend le risque de voir ses brimades redoubler. De la part de ses autres camarades, prêts à toutes les compromissions pour ne pas passer pour des « balances » (des « poucaves ») et être du côté du plus fort – surtout dans une école qui a érigé le cancre en modèle (à Béziers, le harcelé s’est fait taper pendant l’intercours parce qu’il a répondu à une question posée par la prof et ce malgré tous les efforts qu’il faisait pour rester un élève moyen). Mais aussi de la part de la direction. Dans cette école qui a inversé toutes les valeurs, les harceleurs ne sont quasiment jamais exclus, on leur trouve toutes les circonstances atténuantes possibles et imaginables. C’est donc le plus souvent au harcelé de quitter l’école. Et tout le monde n’a pas nécessairement les moyens ou l’opportunité de déménager.
Sensibiliser au harcèlement, certes, cela ne peut pas faire de mal. Mais cette campagne risque fort de ne toucher que les adultes. Peu de chances pour que des enfants de 11 à 14 ans (c’est au collège que le harcèlement est, statistiquement, le plus fréquent) changent tout à coup de comportement. Une poignée de victimes osera peut-être en parler. Mais rien ne permettra de régler le problème en amont : une société qui attend tout de ses enfants et ne responsabilise pas ses adultes est une société malade.
En voulant éradiquer l’humiliation des élèves par le professeur, l’école moderne a construit l’humiliation des élèves par leurs semblables. En invitant les « apprenants » à échafauder eux-mêmes leur propre savoir, elle a confisqué l’autorité du professeur. En cherchant par tous les moyens à faire de ce dernier un égal de l’élève, elle a fait de lui un être pas davantage capable de le protéger que ses camarades.
« Traiter tous les hommes avec la même bienveillance et prodiguer indistinctement sa bonté peut tout aussi bien témoigner d’un profond mépris des hommes que d’un amour sincère à leur égard » disait Nietzsche. On ne saurait mieux résumer l’idéologie de l’Education nationale.
Migrants érythréens à Tel Aviv. Sipa. Numéro de reportage : AP21810809_000001.
Migrants érythréens à Tel Aviv. Sipa. Numéro de reportage : AP21810809_000001.
Il y a deux genres d’immigration en Israël : l’alya (« la montée ») ouverte à tous les juifs de la diaspora et qui représente l’immigration inhérente à l’État d’ Israël ; et l’immigration non-juive.
L’immigration non-juive en Israël
En plus des 200 000 Palestiniens des territoires conquis en 1967 et qui ont bénéficié de la carte d’identité israélienne, ou des conjoints non-juifs des israéliens originaires de l’ex-Union soviétique, les immigrés se comptent par milliers. D’Asie, de Roumanie, d’Amérique latine ou d’Afrique. Une partie d’entre eux arrive légalement avec des permis de travail de 5 ans et repart, mais la plupart restent à l’intérieur du pays, devenant des clandestins sur la Terre promise. Et il y a les demandeurs d’asile ou réfugiés. Ils viennent d’Afrique (90 % d’Erythrée et du Soudan). Depuis 2007, 60 000 demandeurs d’asile seraient rentrés en Israël. Il en resterait 40 000 aujourd’hui.
Conscient de l’histoire du peuple juif, Israël a joué un rôle important dans la rédaction de la Convention sur les réfugiés en 1951 et a été un des premiers pays à l’avoir signée. Pourtant, le pays n’a toujours pas de politique d’immigration définie, explique Jean-Marc Liling, le nouveau directeur du Center for international migration and integration (CIMI). Cette ONG israélienne fondée en 1998 a pour vocation « d’ouvrir le large éventail des questions que pose au pays l’immigration non-juive, de forcer le gouvernement à respecter ses obligations en vertu du droit international et de faire appliquer les meilleurs pratiques concernant les migrants ». Au look jeune et branché, le nouveau patron du CIMI n’est ni un naïf ni un novice malgré sa petite quarantaine. Passionné par les questions d’identité, ce Juif pratiquant porte la kippa à Jérusalem où il vit et une casquette chic à Paris. Français, né à Genève, il habite en Israël depuis 20 ans, est diplômé de Sciences Po, a étudié dans une yeshiva, a fait son droit à Bar Ilan avant de voyager dans le monde entier. Il a été avocat au ministère de la Justice, notamment sur les réparations dues aux Juifs des pays arabes, puis au Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) en Israël. C’est là qu’il s’est intéressé aux migrations non-juives et aux mineurs non-accompagnés.
Un accueil sans consignes claires
Liling regrette que les autorités israéliennes ne donnent pas de consignes claires sur le traitement des migrants ou les demandeurs d’asile. Sans doute craignent-elles de créer un appel d’air qui amènerait des milliers d’autres arrivants. Moins d’1 % d’entre eux obtiennent un permis de travail. Ceux-là sont bien traités et protégés par un cadre juridique clair. Les autres obtiennent un visa renouvelable auquel aucun droit n’est rattaché. Ils vivent pour la plupart en marge de la société israélienne et n’ont pas vocation à s’intégrer. Mais les autres ?
Le regard de la société israélienne sur les migrants africains a peu à peu changé, souligne Jean-Marc Liling. Dans un premier temps, les Israéliens faisaient preuve d’ouverture et de compassion, surtout après les massacres au Darfour. Mais les arrivées massives ont fait peur. De plus, si les Érythréens sont chrétiens, les Darfouriens s’avèrent musulmans. Tous sont concentrés dans les mêmes quartiers défavorisés, dont le sud de Tel Aviv. 60 % des israéliens aujourd’hui pensent que ces migrants sont dangereux et représentent un manque à gagner pour l’économie du pays.
Est-ce la réalité ? Jean Marc Liling s’insurge : le taux de criminalité se révèle plus bas parmi ces étrangers que chez les Israéliens ! Certes, le sud de Tel Aviv est surpeuplé et manque d’infrastructures mais ce n’est pas pire que dans les autres régions du pays où sévissent chômage et pauvreté…
Israël a-t-il vraiment les moyens accueillir ces migrants ? Allons donc, s’écrie Liling, ils font les boulots que les Israéliens ne font pas ! Quant à l’argument de la taille du pays, si tous les juifs de la diaspora décidaient de faire leur alya, on leur trouverait bien de la place… Non, l’enjeu est identitaire. Israël est-il un Etat juif ou l’État des Juifs ? Accorde-t-il oui ou non une place aux non-juifs ? Surtout quand ceux-ci n’ont aucun lien avec les ennemis d’Israël.
Liling regrette qu’Israël ne se considère pas comme un pays ouvert aux non-juifs. Pourtant les textes de la tradition parlent du « Ger », de l’importance de l’accueil de l’étranger, une obligation primordiale. Les valeurs juives doivent nous aider à envisager des rapports apaisés avec les non-juifs et à mener une politique d’immigration fidèle à notre histoire.
Entre autres missions, le CIMI accompagne les immigrés mineurs non-accompagnés par un programme spécifique depuis deux ans. Service national pilote, ateliers pour construire un projet d’emploi, accompagnement dans les études, rencontres à la Knesset et autres activités constituent son programme.
A ceux auxquels une politique d’accueil semble utopique dans un pays en guerre, le patron du CIMI cite l’exemple de l’école Bialik-Rogozin au sud de Tel Aviv. Une école publique sans juifs, scolarisant uniquement des enfants de migrants, un millier venus de 54 pays ! Une fabrique de citoyens israéliens. Survivants, traumatisés, ces mômes apprennent l’hébreu, l’art, la loi et tout le reste grâce à la société civile, les dons, les professeurs, les bénévoles. Avec 96 % de réussite en fin de scolarité.
Jean Marc Liling raconte de belles histoires, comme celle de Benyamin, arrivé rescapé du Soudan à l’âge de 8 ans et qui est aujourd’hui un brillant étudiant à Tel Aviv. Ou Yonathan, venu d’Erythrée à l’age de 12 ans, devenu volontaire auprès des enfants en difficulté dans une école de Jérusalem. Et bien d’autres dont il est fier.
D’où lui vient cette empathie ? De l’étude de la Torah ? Sans doute, il ne se pose pas la question. Ou peut-être du fait que ses deux parents étaient des enfants cachés pendant la guerre…
Une d'un journal méxicain: "Trump, la tempête idéale", novembre 2016. SIPA. AP21974737_000001
Une d'un journal méxicain: "Trump, la tempête idéale", novembre 2016. SIPA. AP21974737_000001
« Trump ! », s’est exclamé, en juillet dernier, Rafael Correa, le président de gauche de l’Equateur, quand la jolie journaliste qui l’interrogeait lui a demandé quel était son candidat préféré pour la future présidentielle américaine. Pourquoi ? Parce qu’« il est tellement grossier qu’il va provoquer une réaction en Amérique latine, ce qui pourrait renforcer la position des gouvernements progressistes de la région ».
Comme l’Europe, l’Amérique latine est devenue – pour des raisons différentes – une terre de perdition pour la gauche: en 2009, le Honduras passait à droite après une destitution présidentielle ; en 2012, c’était le Paraguay ; fin 2015, l’Argentine passait sous la houlette du libéral-conservateur Mauricio Macri, après douze années de protectionnisme kirchnériste ; au Brésil, l’ancienne présidente déchue Dilma Roussef n’est plus en odeur de sainteté; au Venezuela, l’étrange successeur d’Hugo Chavez se précipite dans une fuite en avant dictatoriale devant la montée de son impopularité, et pourrait être bientôt contraint de léguer son trône à son nouveau vice-président. Quant à la Colombie, elle est globalement à droite depuis plus de soixante ans.
La gauche, ou plutôt les gauches latino-américaines, ont enduré épreuves sur épreuves lors des années Obama : qu’ont-elles à perdre de plus avec l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche ? Si comme le suggère Rafael Correa, les Etats-Unis n’en finissent plus de se réjouir de la droitisation des gouvernements sud-américains, les désirs enfouis d’émancipation des peuples concernés pourraient même s’en trouver remués, et c’est a priori la gauche qui aurait à y gagner – à moins que des droites populistes puissent émerger et s’en charger à sa place…
Et la Chine conquit l’Amérique latine
Par le même effet repoussoir, l’arrivée au pouvoir du grand blond pourrait profiter économiquement à l’ensemble du sous-continent. Après Hernán Cortés et la doctrine Monroe, c’est en effet la Chine qui pourrait y débarquer – encore plus – massivement. Depuis quelques années, l’empire du Milieu place ses pions et contrarie l’hégémonie étasunienne sur son pendant naturel. Entre 2000 et 2014, les échanges commerciaux entre l’Amérique latine et l’Empire du Milieu ont été multipliés… par vingt. Lassée de son protecteur nord-américain, une bonne partie des gouvernements latino-américains a succombé aux charmes de l’Asie. C’est réciproque : la Chine ne peut plus se passer du soja brésilien. Et en novembre dernier, le président chinois Xi Jinping est allé signer de fructueux contrats – essentiellement dans le domaine de l’énergie – lors d’une excursion ensoleillée en Equateur, au Pérou puis au Chili – dont la Chine est devenu le premier partenaire commercial. En Equateur, Xi Jinping a déclaré avoir signé « des accords de coopération sur l’énergie, le commerce bilatéral, les finances », mais aussi « la justice et la culture ». Vastes chantiers. Au sommet annuel de la Coopération Asie-Pacifique (APEC) à Lima, il n’a d’ailleurs pas manqué de se réjouir de la dénonciation du partenariat transpacifique (TPP) – auquel sont rattachés le Pérou, le Chili et le Mexique – par Donald Trump et a proposé de le remplacer par un nouvel accord de libre-échange… excluant les Etats-Unis. Lors du même sommet, le président chinois a déclaré qu’il allait « renforcer la communication stratégique et le dialogue sur les dossiers internationaux ». Xi est même allé plus loin, en appelant à « une nouvelle ère de relations avec l’Amérique latine ». Il semble que la liaison soit faite pour durer.
Pemex (Petroleos Mexicanos), la principale société d’or noir mexicain – privatisée il y a trois ans par le même Peña Nieto – ne dispose que de quelques raffineries qui ont toutes passé la quarantaine. Le pays ne transforme que peu de pétrole en essence et la vend de toute façon 50 % plus chère à ses citoyens qu’à leurs voisins du Nord. Pire, les réserves quotidiennes d’essence mexicaine ne dépassent pas deux jours – contre trois mois pour celles des Etats-Unis. Le Mexique s’en trouve fortement dépendant des importations d’essence, en provenance, principalement, des… Etats-Unis. Une situation absurde et d’autant plus délicate avec l’arrivée de l’amoureux du Mexique et des Mexicains Donald Trump, qui dispose d’un moyen de pression très efficace pour faire plier le voisin du Sud si l’envie lui en prend.
Pour s’extirper de ce traquenard, le Mexique devrait raffiner son pétrole lui-même. Et c’est ce que proposeAndrés Manuel Obrador, le candidat de la gauche à la présidentielle de l’an prochain. Craint par certains Mexicains, mais attendu comme le Messie par d’autres, il a fait de la lutte contre la corruption son cheval de bataille et propose un programme assez culotté qui promet notamment de « récupérer le pétrole en 2018 » et de nationaliser les réserves du pays. S’il est arrivé deuxième de la dernière échéance, la forte impopularité du président actuel, couplée à l’arrogance de Donald Trump envers ses compatriotes, pourrait, cette fois, faire tourner le vent en sa faveur.
Entraînement dans un club amateur du département des Yvelines (78).
Entraînement dans un club amateur du département des Yvelines (78).
Des pelouses de villages jusqu’aux plus grands stades, le foot français est porteur de valeurs de respect et de tolérance, à l’image de son équipe black-blanc-beur, incarnation d’un pays métissé, réconcilié avec sa diversité culturelle. Voilà ce qu’il était de rigueur d’écrire, dans l’euphorie de la victoire de 1998 en Coupe du monde. Qui y croit encore ? Dans une enquête d’opinion de 2012 réalisée pour l’agence de marketing sportif Sportlab, 3 % des personnes interrogées considéraient que l’équipe de France véhiculait des valeurs positives. 3 %, soit la marge d’erreur d’un sondage. Et celui-là était réalisé avant la sordide affaire de chantage à la « sextape » qui a valu une mise en examen à l’international Karim Benzema… Entre-temps, la France est arrivée en finale de l’Euro 2016. L’image des tricolores s’améliore lentement (7 % de très bonnes opinions en septembre 2016, sondage Odoxa). Reste un défi moins spectaculaire mais plus complexe que la reprise en main d’une vingtaine de jeunes millionnaires : la montée des incivilités et de la violence sur les terrains de foot amateur, en particulier ceux où dominent les joueurs issus de l’immigration.
La violence en baisse, selon la Fédération
Les voix officielles du foot n’ont évidemment pas la franchise de l’admettre. Elles se contentent d’égrener un chapelet de périphrases tellement transparentes que le plus obtus des journalistes saisit immédiatement. Il s’agit des « jeunes des quartiers difficiles », issus de « familles monoparentales », à tendance « communautaires », qui « n’ont pas les mêmes référents culturels » et qu’on trouve « surtout en banlieue parisienne ou en périphérie de grandes villes ». Bref, le foot black-blanc-beur, mais sans les blancs.
Mais comment la Fédération française de football pourrait-elle regarder en face la violence du foot de banlieue ? Selon son observatoire des comportements, la violence tout court n’existe pas sur les terrains ! 98,4 % des 670 000 matches officiels joués en 2015/2016 se seraient déroulés sans incident, chiffre en amélioration par rapport à la saison précédente. La moitié des faits signalés concerne des agressions verbales. La violence dans le foot ? Résiduelle, comme en athlétisme ou en cyclisme. La discipline baigne dans un climat de correction et de courtoisie.
« Ce n’est pas sérieux », tranche Jean-Jacques Demarez, secrétaire général de l’Union nationale des arbitres de football (Unaf). « Depuis le début de la saison 2016/2017, l’observatoire a enregistré cinq agressions contre des arbitres. Nous en sommes à 68. Les districts ne font pas remonter les plaintes pour préserver leur image. Tout le monde le sait. Dans le football, on se voile la face. »
Le ballon rond reste le sport le plus populaire du pays. Avec 2,1 millions de licenciés, la FFF distance largement le tennis (1,1 million), l’équitation (700 000), le judo (600 000) et le basket (1475 000). Elle a néanmoins connu un énorme trou d’air entre 2006 (record historique à 2,3 millions de licenciés) et 2012, perdant 600 000 licenciés qu’elle n’a toujours pas retrouvés. Le nombre de pratiquants stagne ou régresse dans les bastions historiques des Pays de la Loire et de Bretagne. En Île-de-France, en revanche, il est en hausse. Les banlieues de Seine-Saint-Denis et[access capability= »lire_inedits »] du Val-de-Marne pesaient déjà singulièrement lourd dans le foot pro (pour des raisons surprenantes, voir encadré). Leur poids relatif s’accroît chez les amateurs. Sport de campagne, le foot devient un sport de quartier. L’ambiance s’en ressent, disent les arbitres. Ils ont intérêt à dramatiser la situation en ce moment, car ils demandent une revalorisation de leurs indemnités. Pour autant, ils n’inventent pas les agressions dont ils sont victimes. Elles sont fréquentes (voir encadré) et souvent graves.
Le foot dans la spirale
« La spirale qui nous menace est de perdre les licenciés paisibles pour devenir un sport de voyous », dénonce Jean-Jacques Demarez. « Des parents ne veulent plus inscrire leurs enfants au foot et je les comprends », renchérit Renaud Hocq, président de l’Unaf Val-de-Marne. « Une équipe de “gentils” est sûre de se faire bouffer. Voir ses enfants se faire caillasser pendant un match, ce n’est pas possible. » À Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne), un terrain en stabilisé du Football Club Cheminot et Villeneuvois a été entouré d’un grillage de plus de cinq mètres, pour protéger les joueurs des projectiles. « Je suis allé à des matches en banlieue de Caen avec appréhension, confirme Emmanuel, arbitre au niveau départemental et régional pendant huit ans. À Hérouville-Saint-Clair, je me garais en marche arrière pour repartir plus vite, au besoin. Il fallait enfermer ses affaires dans un casier et garder la clé sur soi pendant le match, pour ne pas se faire dépouiller. »
Pourquoi le foot ?
Il suffit de se promener un soir de semaine ou un week-end sur un stade de la petite couronne parisienne pour constater un phénomène surprenant. Sur le terrain de foot, des gamins s’invectivent, s’insultent et en arrivent aux menaces très facilement. Sur la piste en synthétique qui entoure le terrain, d’autres gamins, identiques en apparence, font de l’athlétisme dans une ambiance nettement plus sereine. Coup de fil à la Fédération française d’athlétisme (1300 000 licenciés). Une seule question : les bagarres ou les agressions contre des officiels sont-elles fréquentes ? La FFA n’a pas de statistiques à ce sujet. Le service de presse a de vagues souvenirs d’incidents isolés. La violence en athlétisme, sport qui recrute dans tous les milieux, est un non-sujet. Le foot semble cristalliser une violence larvée, frôlant régulièrement le pire, l’accident mortel.
Pourquoi autant de banlieusards dans le foot pro ?
Selon Les Cahiers du football, 300 des quelque 1 000 joueurs professionnels français en activité viennent d’Île-de-France, dont 60 de la Seine-Saint-Denis. Les grandes métropoles fournissent 20 % des licenciés seulement, mais 50 % des professionnels. Rien ne permet de dire que le niveau y est meilleur qu’ailleurs. Depuis vingt-cinq ans, aucun club francilien n’a gagné la Coupe Gambardella, équivalent de la Coupe de France pour les moins de 18 ans. Monaco, Sochaux, Auxerre, les Girondins de Bordeaux, Nice, Metz : parmi les vainqueurs récents, il n’y a pas un seul club de banlieue. Ces derniers suralimentent l’élite par deux biais connus. D’abord, les recruteurs, supposés détecter les « pépites », vont là où les jeunes sont géographiquement concentrés, par commodité. Il y a davantage de 12-13 ans licenciés en Loire-Atlantique qu’en Seine-Saint-Denis (14 451 exactement contre 3 999 en 2014-2015), mais ils sont dispersés sur un vaste territoire.
Le second biais est racial. Les noirs courraient plus vite, sauteraient plus haut, pratiqueraient un jeu plus athlétique, bref, seraient meilleurs au foot. Selon Daniel Riolo, auteur de Racaille Football Club,[1. Racaille Football Club, paru aux éditions Hugo & Cie en mai 2013.] avant les victoires de l’Espagne et de l’Allemagne en Coupe du Monde 2010 et 2014, ces préjugés se doublaient d’un psychologisme sommaire. « Le “petit blanc” ne jouissait pas d’une bonne image auprès d’un grand nombre de formateurs », qui le trouvaient trop gentil pour s’imposer sur les terrains. Les centres de formation auraient ainsi délibérément privilégié des jeunes inadaptés à la discipline du haut niveau. Les instances du foot en reviennent, mais restent enfermées dans une contradiction. Quand elle est censée apporter un surcroît d’esprit offensif, la culture « Ballon sur bitume » est portée aux nues.[2. « Ballon sur bitume » : documentaire sur le foot des cités, sorti en novembre 2016 et subventionné par Nike.] Mais quand surgit l’évidence, à savoir que la frontière est poreuse entre esprit offensif et agressivité, impossible d’évoquer la culture en question sans stigmatiser des clubs et des quartiers.
« Chez nous, explique un ancien dirigeant de club du Vaucluse, en septembre 2009, un joueur du MJC Bollène (club dissous depuis, ndlr) a tiré sur un joueur d’Entraigues-sur-la-Sorgue. Il a été suspendu à vie et il a fait de la prison ferme. On ne peut pas résumer en disant que c’est les blancs contre les arabes. C’est plus embrouillé, mais cette dimension existe. Les injures racistes et les bananes lancées aux joueurs africains font partie du folklore. Quand vous vous retrouvez avec une équipe à 80 % d’origine nord-africaine, comme celle du FC Nyons, face à une équipe plutôt typée européenne, le folklore devient explosif. » Bilan du match FC Nyons/Sporting Club mondragonnais en avril 2016 : trois joueurs hospitalisés suite à une bagarre générale. Le FC Nyons n’en est pas à ses premiers incidents mais, en l’occurrence, ce sont des propos racistes venus du côté mondragonnais qui auraient lancé les hostilités. Un supporter mondragonnais aurait sorti une bombe lacrymogène, transformant l’accrochage en cohue générale.
Dribble sémantique autour du foot communautaire
Spécialisé dans la sociologie du sport, le chercheur Olivier Chovaux, de l’université d’Artois, s’est penché sur le lien éventuel entre « l’ethnicité sportive » des clubs de foot amateur et « les violences et incivilités », à partir des incidents signalés à la ligue Nord-Pas-de-Calais de 2006 à 2010. Il en ressort que les clubs « à dimension ethnique et communautaire » représentent 6 % des formations, mais totalisent « un cinquième des violences commises envers les arbitres chaque saison » et le quart du total des incidents. « Les clubs ethniques ne peuvent être considérés comme plus “violents” que leurs rivaux sportifs », avance néanmoins le chercheur, même si « leurs acteurs (joueurs, entraîneurs et dirigeants dans une moindre mesure) concentrent les cas d’indisciplines les plus graves […] Ces “clubs à risque” sont en réalité des clubs “dans le risque”. » De l’art du dribble sémantique.
Le chercheur avait d’ailleurs partiellement noyé le poisson, en intégrant dans ses clubs communautaires des amicales portugaises ou espagnoles que rien ne désigne comme spécialement vindicatives !
Récapitulatif non exhaustif des incidents du début de saison 2016/2017
5 septembre : Moselle, les gendarmes sont appelés sur deux matches le premier jour de la saison pour mettre fin à des violences, à Téting-sur-Nied et Spicheren.
12 septembre : Croix Iris/Calais, l’arbitre reçoit un projectile à la tête. Traumatisme crânien.
5 octobre : Ille-sur-Têt/Canet-en-Roussillon (Pyrénées-Orientales), l’arbitre est agressé par des supporters. Deux jours plus tard, sa voiture est vandalisée, avec ce mot : « En souvenir de samedi. »
12 octobre : FC Espaly/Brives-Lantriac (Haute-Loire), encore un arbitre frappé pour avoir expulsé un joueur.
17 octobre : Villiers-le-Bel/Le Plessis-Bouchard, match de vétérans, bagarre pour un penalty ; un joueur convulsionne sur le terrain, il est hospitalisé.
22 octobre : Nantes, bataille rangée entre plusieurs dizaines de personnes à l’occasion d’un match de futsal entre deux équipes locales de quartier, Bela-Bellevue et C’West Malakoff.
26 octobre 2016 : Alfortville, dix-huit jours d’arrêt de travail pour un arbitre de 19 ans agressé deux jours après un match Bobigny/FC Gobelins Paris. L’agresseur, un joueur du FC Gobelins, est venu le chercher sur son lieu de travail et l’a démoli à coups de gant coqué.
12 novembre : bagarre dans le foot féminin ! La rencontre entre l’Olympique Club de Roubaix (OCR) et l’US Tourcoing FC se termine très mal. Une joueuse tourquennoise est rouée de coups de pied alors qu’elle est à terre.
13 novembre : banlieue de Grenoble, AS Fontaine/Saint-Paul-de-Varces, catégorie 19 ans, l’arbitre est agressé par plusieurs joueurs et prend la fuite, blessé.
14 novembre : FC Antibes/Juan-les-Pins (Alpes-Maritimes, catégorie 17 ans, l’arbitre est frappé puis gazé à la bombe lacrymogène.
28 novembre : Lilles Fives/Lille Sud, l’arbitre est pris à partie par une trentaine de supporters ; deux jours d’arrêt de travail.
5 décembre : bagarre générale à Roubaix pendant un entraînement. La femme de l’entraîneur, enceinte de cinq mois, est frappée par un gamin. L’entraîneur corrige le gamin. Cinq hommes le passent à tabac, il est hospitalisé.
10 décembre : Sporting Club de Toulon/La Garde (Var), dix jours d’arrêt de travail pour un joueur toulonnais attaqué par plusieurs personnes après le match.
Arbitre dans le Nord-Pas-de-Calais, Yacine[3. Le prénom a été changé.] est d’origine algérienne et ne s’embarrasse pas de précautions de langage. « Pour moi, les plus durs à arbitrer, c’est les clubs marocains et algériens. Si je les sanctionne, je suis un traître. Je me suis déjà fait traiter de harki ! Il y a un facteur aggravant propre aux jeunes d’origine algérienne, le mimétisme. Tapez “violence foot algérie” sur Youtube : il pleut des vidéos, et c’est beaucoup plus sérieux que chez nous ! Ça peut donner des idées. »
Argent, foot amateur et quartiers
« On en demande trop au foot, reprend Renaud Hocq, de l’Unaf Val-de-Marne. La vocation sociale, je suis d’accord. Acheter la paix sociale, non. » Aujourd’hui, dans les petites villes ou à la campagne, les clubs sont encadrés essentiellement par des bénévoles. Dans les banlieues, au contraire, ce sont souvent des éducateurs rémunérés. Formés à la va-vite, ils sont à peine plus âgés que les joueurs qu’ils encadrent. Parfois, ils sont eux-mêmes joueurs et touchent des primes de matches (cumul en principe interdit, mais les clubs ferment les yeux). Quelques dizaines d’euros, pas davantage. Pour certains, c’est déjà beaucoup. Dénoncer un joueur, c’est risquer des matches de suspension pour le club et compromettre un équilibre financier précaire. « À 90 %, les clubs ne balancent pas les fautifs, se désole un responsable de district. Et si la solidarité ethnique s’en mêle, on monte à 100 %. »
L’excuse corse
Quand ils ne peuvent plus nier les insultes et les tentatives d’intimidation qui pourrissent le jeu, les officiels du foot français brandissent souvent une étrange excuse : en Corse, c’est pire.
Intimidation systématique de la part des supporters, pression sur les arbitres : les clubs de l’île présenteraient cette particularité de ne jamais gagner à l’extérieur et de ne jamais perdre à domicile. Idée reçue et démentie par les statistiques. Sur 68 matches de la saison 2016/2017 joués mi-décembre par le Sporting Club de Bastia (Ligue 1), l’AC Ajaccio (L2), le GFC Ajaccio (L2) et le CA Bastia (National), les Corses ont connu 16 victoires et 6 défaites à domicile, contre 18 défaites et 5 victoires à l’extérieur, plus 21 matches nuls. Ils jouent mieux chez eux, mais c’est valable pour tous les clubs français. Le record d’invincibilité à domicile (92 rencontres) appartient au FC Nantes depuis 1995.
Reste un climat pesant, entretenu par les supporters. En 2012, ceux du SC Bastia ont été interdits de déplacement à Nice par décret, pour prévenir les troubles. « Je me souviendrai longtemps d’une rencontre en Corse, explique un ancien joueur d’Andrézieux-Bouthéon (Loire, club de CFA). À la mi-temps, dans les vestiaires, alors que nous étions menés, l’entraîneur nous dit : “Allez, les gars, on relève la tête.” Et là, une voix lance : “Tu relèves rien du tout, à part mes c… Tu perds ton match et tu dégages.” C’était le vigile chargé de veiller à notre sécurité ! Dans les tribunes, il y avait des chasseurs, venus avec leurs fusils. L’arbitre était un continental. Il n’en menait pas large. Dès que nous entrions dans les 18 mètres corses, il sifflait une faute. On a laissé filer le match, et puis on les a battus 4-0 au match retour. »
Au foot, il faut s’imposer sur le terrain. Intimider l’adversaire, essayer de le faire sortir de ses gonds, lui écraser sournoisement les orteils, tout cela fait partie du jeu. L’essentiel est de ne pas se faire prendre. C’est un sport qui requiert des nerfs solides et où le rapport à la règle a toujours été ambivalent. Le malentendu initial est peut-être d’en avoir fait un vecteur d’intégration sociale, dans l’euphorie post-1998. La FFF n’en est pas encore à l’admettre, mais elle commence à prendre la mesure du problème. Le futsal (foot à cinq en gymnase) est sous surveillance. Un club sur deux a un affichage musulman explicite et les matches font écho à des rivalités entre bandes. Le 22 octobre à Nantes, c’était le quartier Bellevue contre celui de Malakoff. Le match s’est terminé en bataille rangée. Le 28 novembre, le sociologue William Gasparini (Unistra/Cnrs) l’a mentionné publiquement comme une discipline exposée au prosélytisme islamique. Il faisait un compte-rendu d’étape de travaux lancés après les attentats du 13 novembre 2015, dans le but de scruter des foyers potentiels de radicalisation. L’orientation des axes de recherche est éloquente. Il ne s’agit plus de comprendre comment le foot crée du lien, mais de mesurer à quel point il élargit les fractures.
Jour de foot ordinaire à Quimper
Décryptage d’un incident violent, survenu dans une ville particulièrement calme.
La FFF ne communique pas les statistiques de violence par district et insiste sur le fait que tous sont concernés, pas seulement ceux des zones sensibles. Effectivement, le 30 octobre 2016, Quimper, préfecture du Finistère, classée parmi les 25 villes les plus sûres du pays, a connu un incident. La rencontre opposait le Quimper Italia et l’International Kermoysan, club d’un quartier dit « sensible ». Les guillemets sont de rigueur. Avec son centre commercial flambant neuf et ses immeubles rénovés, Kermoysan serait quasiment un quartier huppé à Clichy-sous-Bois.
Pour une raison obscure, un tirage de maillot a dégénéré. Un joueur du Quimper Italia, Djibril Diabaté, s’est retrouvé à terre. Trois joueurs de l’International Kermoysan l’ont frappé. L’un d’entre eux, Nabil Z., lui a porté des coups de pied à la tête et au thorax. Au moment où la bagarre a démarré, il était sur le banc de touche, expulsé pour faute. Il est revenu sur le terrain pour frapper. Les assaillants n’y sont pas allés de main morte. Le jeune Djibril a perdu connaissance et a été hospitalisé quelques heures. La police est intervenue.
Un mois plus tard, le district a puni les deux clubs. L’International Kermoysan a été mis à l’épreuve pendant un an et privé de terrain. Le Quimper Italia a écopé de huit mois de sursis. Nabil Z. a été suspendu pour deux ans. Pilier de l’International Kermoysan, il était sous le coup d’un sursis pour une précédente altercation. Il est connu comme un joueur violent. Passé par la case prison, il agrémente sa page Facebook d’un montage photo où figurent Tony Montana/Scarface et Marlon Brando/Le Parrain, à côté de citations de Martin Luther King et de rappels des valeurs de l’islam. Créé en 2013, l’International Kermoysan affiche le croissant et l’étoile coraniques sur son blason. Le club est hébergé à la Maison pour tous, au titre de sa mission d’insertion. Qui insère-t-il exactement ? Mystère. Le club compte 50 membres, dont 35 actifs, en majorité des seniors. L’un d’entre eux a téléphoné à des témoins des incidents du 30 octobre, pour les menacer de représailles s’ils s’exprimaient devant le district. Le foot, remède au mal-être et à la mauvaise réputation des quartiers ? Et s’il en était parfois une des causes ?
Emmanuel Macron. Sipa. Numéro de reportage : 00787561_000023.
Emmanuel Macron. Sipa. Numéro de reportage : 00787561_000023.
Disons-le tout de suite : je ne suis pas libéral. Ni sur le plan économique, ni sur le plan sociétal. Je suis progressiste et je reste gaulliste social, c’est-à-dire que je me situe vraiment à l’extérieur de ce que représente aujourd’hui Emmanuel Macron. Néanmoins, l’hypothèse Macron me semble de plus en plus crédible et peut-être souhaitable. Pour deux raisons qui semblent paradoxales.
Fillon, danger majeur de la présidentielle…
D’abord parce que l’hypothèse Fillon, l’hypothèque devrait-on dire, représente le danger majeur de cette élection présidentielle. François Fillon se présente comme gaulliste, mais de tendance thatchérienne, ce qui constitue un bel oxymore. En politique étrangère, François Fillon a certes émis quelques signes – sur la Russie ou sur la Syrie – indiquant qu’il conserve quelques réflexes gaullistes d’indépendance. Néanmoins, il n’est nulle part question pour lui de sortir de l’Otan, ce qui ramène en fin de compte davantage sa position à une posture plutôt qu’à une véritable politique d’indépendance. En politique sociétale, Fillon défend un programme de fermeture complète aux avancées de l’époque contemporaine. Bien qu’il se défende de revenir sur l’avortement notamment, ses prises de position personnelles s’apparentent à une ordre moral très « XIXème siècle ». En politique sociale, le programme de remise en cause de la Sécurité sociale serait catastrophique pour le modèle de français de protection sociale et pour le bien-être des Français. En politique économique, la purge imposée aux ménages, la suppression de 500 000 fonctionnaires, la diminution des prestations aux chômeurs et l’absence de toute réelle politique d’investissement, loin de réduire les déficits et d’améliorer les principaux indicateurs économiques, les aggraveront. Dans l’entourage de François Fillon, certains n’hésitent pas à dire qu’il faut en passer par une période de 2 à 3 ans de vaches maigres et de récession avant de rebondir. Politique sacrificielle complètement hasardeuse et à contre-cycle au moment où le Royaume-Uni veut réinvestir et où Trump promet un New deal et une relocalisation aux Américains.
… dont la défaite serait une catastrophe
Il n’empêche, l’élimination au second tour de François Fillon par Marine Le Pen serait une catastrophe. Le climat de tensions inter-communautaires, les haines sociales entretenues depuis vingt ans entre le FN et le libéral-libertarisme post soixante-huitard, le programme rupturiste du FN… tout conduirait à un désordre sans équivalent au lendemain de l’élection de Marine Le Pen. La sécession d’une partie des agents publics entretenue par une gauche redevenue « résistante » le 11 mai, mettrait la France au bord de la guerre civile. Et pourtant François Fillon ne constitue pas un rempart face à cette situation. Bien au contraire. Car sur tous les aspects de son programme et de sa politique, le FN présente des mesures qui apparaitront plus justes aux Français que celles proposées par la droite. A chaque fois que la gauche, de Macron à Mélenchon, critiquera Fillon, elle apportera de l’eau au moulin du FN et conduira les électeurs traditionnels de gauche à s’abstenir au second tour et les électeurs populaires à voter Le Pen. Avec Fillon au second tour, Marine le Pen a toutes les chances de l’emporter.
Pris entre un désastre annoncé et une catastrophe programmée, quelle alternative pour les hommes de progrès ? Aucun des candidats de la gauche solférinienne n’a de chance d’accéder au second tour. Que ce soit Valls, Montebourg ou Hamon le gagnant de la primaire, aucun d’entre eux ne dépassera sans doute 10 à 12% au premier tour de la présidentielle. Et les socialistes étant totalement démonétisés, on peut même imaginer que le candidat socialiste fasse un score à la Deferre… Face à eux, Mélenchon qui présente la vraie alternative de gauche a certainement un grand pouvoir de nuisance. Il peut sans doute mobiliser 15% des électeurs… Peut-être 16 ou 17%, mais il sera sans doute incapable de franchir le seuil des 20% qui peut permettre à un candidat d’espérer figurer en final.
Macron peut être la surprise du premier tour
Qui reste-t-il alors ? Macron sans doute. Certes il est donné aujourd’hui à un score voisin de Mélenchon, mais son profil atypique, sa jeunesse, son indépendance des partis, son positionnement « hors système » qui pouvaient en d’autres temps constituer des handicaps sont devenus des atouts. Comme Fillon fut l’ovni de la primaire de la droite, Macron peut être la grande surprise du premier tour de l’élection présidentielle. Les derniers sondages publiés montrent qu’il a le potentiel de monter à 20 ou 21 % , voire 23% et faire tomber éventuellement Fillon à 21% ou à 20%. Il est même en mesure de troubler le jeu au sein des anti-systèmes en faisant reculer Marine Le Pen en troisième position. Le score risque d’être serré comme entre Chirac et Balladur, mais c’est jouable. C’est loin d’être joué, mais c’est jouable. Alors pourquoi, me direz-vou puisqu’il s’affiche comme libéral à l’égal de Fillon ? Parce qu’il attache à son libéralisme un progressisme qui n’est pas anodin alors que Fillon ne fait que rabâcher des antiennes ultra-conservatrices. Macron ne promet pas une casse sociale comme Fillon. Que ce soit sur les retraites ou sur la protection sociale, Macron ose des mesures novatrices alors que Fillon regarde vers le passé. Macron est peut-être en mesure de proposer une forme française de flexi-sécurité, alors que Fillon ne postule qu’à la précarité inflexible.
Il reste quatre mois pour se décider. Mais face au désastre Fillon ou à la catastrophe Le Pen, il faut peut-être envisager de sortir des sentiers battus en 2017. Il est en effet facile de se faire plaisir en votant pour celui qu’on aime (j’avoue que je trouve les idées de Montebourg séduisantes, que j’ai de l’estime pour le souverainisme de Dupont-Aignan, que beaucoup de raisonnements sociaux de Mélenchon m’attirent), ou de bouder en se retirant sur l’Aventin. Mais, il est aussi possible d’accompagner un mouvement qui même s’il est très incertain, semble plus enviable pour la France que le désastre économique programmé par François Fillon, ou le risque de guerre civile enclenché par l’élection de Marine Le Pen. Les hommes de progrès auront à cœur d’y réfléchir dans les mois qui viennent.
Jean-Claude Michéa et Eugénie Bastié. Photo: Hannah Assouline.
Jean-Claude Michéa et Eugénie Bastié. Photo: Hannah Assouline.
Je viens de lire l’enquête du Monde sur « La nouvelle pensée conservatrice » à propos de la sortie du dernier livre de Jean-Claude Michéa, Notre ennemi, le Capital (Flammarion). À part le mot « conservatrice », d’emblée disqualifiant et connoté pour un lecteur de gauche ou même du centre, c’est très bien fait. Son auteur, Ariane Chemin, a le mérite d’attirer notre attention sur un bouillonnement intellectuel qui s’est cristallisé autour de Michéa, bouillonnement d’autant plus intrigant qu’il reste rétif à toute tentative de classement sur un arc droite-gauche et qu’il se caractérise par la jeunesse de ses participants.
Une société consumériste à bout de souffle
Il y a des noms cités que je m’honore d’avoir comme amis (notamment ceux de la revue Le Comptoir, « socialiste orwellienne ») et d’autres que je m’honore d’avoir pour adversaires ou avec lesquels je pourrais avoir de sérieuses divergences, notamment ceux de la revue Limitede notre consœur Eugénie Bastié. Mais eux se parlent tous, se rencontrent, échangent et semblent avoir renoncé à se poser la vieille question des années 70 : « D’où tu parles ? ». Qui sait si ce n’est pas cette méthode qui est la bonne ? En novlangue politique, on dirait qu’ils ont un diagnostic partagé sur la situation d’une société consumériste à bout de souffle, qui aspire à un hédonisme total pourtant manifestement réservé à une minorité de plus en plus minoritaire de l’hyperclasse.
Ils sont tous, nous précise-t-on, peu ou prou nés, au moment de la chute du Mur. Ils ont donc une autre histoire et ils ont, par exemple, toujours connu une gauche socialiste ouvertement convertie aux lois du marché. On pourra déplorer que l’enquête ne souligne pas toujours assez leurs divergences tactiques. Faire par exemple pour certains d’entre eux de la lutte contre le mariage pour tous un combat prioritaire de l’« écologie humaine » me semble tenir davantage du réflexe religieux, voire du réflexe de classe que d’une lutte pour l’émancipation globale d’une société soumise à des inégalités sans précédent sur le plan économique mais aussi culturel et environnemental.
Orwell et Pasolini restent à gauche
Ils ont des lectures qui sont les miennes depuis longtemps, Orwell ou Pasolini, mais certains d’entre eux ont quand même tendance à oublier que l’anti-stalinisme d’Orwell ou la critique de l’avortement par Pasolini, continuent malgré tout, à faire de ces deux écrivains des hommes de gauche et, horreur pour ces jeunes gens, des hommes de progrès si on entend par progrès non pas une adhésion béate aux derniers gadgets technologiques ou à l’extension indéfinie des droits individuels mais un désir conjugué d’égalité et de liberté qui ne s’opposent pas, au contraire, la liberté libérant l’égalité et ne se résumant plus à celle du renard libre dans la poulailler libre. Ainsi, ils lisent aussi Bernanos, une autre de mes grandes admirations mais je n’oublie pas pour autant que Bernanos, malgré sa condamnation des exactions franquistes pendant la Guerre d’Espagne, son opposition à la France des robots n’est pas pour autant un penseur anarchiste et qu’il serait ridicule de vouloir le « récupérer ».
Ils m’agacent cependant sur un point, ces jeunes gens qui « veulent baiser sans niquer la planète » (je les cite) : ils refusent la contraception ou la capote parce ce serait faire le jeu du marché et de sexualités calibrées. Là, pour le coup, il y a une question de génération. J’ai cinquante-deux piges et j’ai commencé ma trépidante vie amoureuse alors que le Sida, même pas encore identifié, faisait déjà des ravages. J’ai vu se refermer « la parenthèse enchantée » 68-80 avec des mots comme AZT et les colonnes nécrologiques de Libé où on mourait à trente ans jusqu’au milieu des années 90.
Changer de genre, un crime libéral?
On m’a retiré sous le nez le gâteau économique, social, libertaire de la « Génération lyrique » pour reprendre la terminologie de François Ricard. Et je n’ai même pas eu le temps d’y goûter ! Alors, vous m’excuserez, mais de ce côté là, ça coince… Il ne s’agit pas de vouloir retrouver le mode de vie de nos pères dans ces années-là, ce qui serait une nostalgie respectable littérairement mais ridicule politiquement. Néanmoins, je ne pense pas, notamment sur le plan des moeurs, qu’ils aient eu tout faux et je n’oublie pas qu’ils ont contribué, chacun à leur niveau, à la création d’un Etat-Providence qui a été capable d’assurer à la France de ces années-là une protection sociale et des niveaux de vie qui leur donnaient au moins l’impression de vivre tous dans le même monde, de l’ouvrier au patron, du toubib à l’instit.
Je ne suis pas non plus convaincu par l’automaticité du lien que fait Jean-Claude Michéa, le maître à penser de cette génération « conservatrice », entre libéralisme économique et libertés sociétales (sexuelles notamment). Je ne vois pas pourquoi une société communiste serait contradictoire avec, par exemple, le désir de changer de genre en cours d’existence si tel était mon bon plaisir.
Mais, et ce mais est de taille, sauf la très petite minorité intégriste qui flirte avec Marion Maréchal-Le Pen en oubliant ou en faisant semblant d’oublier que l’extrême droite n’est, à la fin, que la forme terroriste du capitalisme, ils sont radicalement et sincèrement antilibéraux et opposés à la bourgeoisie telle que la définissaient Marx et Engels, qui a fait » de la dignité personnelle une simple valeur d’échange et substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l’unique et impitoyable liberté du commerce » avec « une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale ».
À ce titre, le vieux rouge que je suis, en cours de conversion écologique, voire décroissante, comme il y a des vins en cours de conversion bio, les considère comme des alliés objectifs, ces « conservateurs », afin d’éviter qu’on finisse tous à Zanzibar, pour reprendre le titre d’un célèbre roman de John Brunner qui décrivait dans les années 70 l’effondrement apocalyptique de ce que d’autres ont appelé « la société spectaculaire-marchande. » Après, quand on aura terrassé la Bête, il sera toujours temps de s’affronter joyeusement dans le temps libéré pour régler les détails.
Les participants à l'émission "Muslims like us" de la BBC Two.
Les participants à l'émission "Muslims like us" de la BBC Two.
Vous croyez avoir tout enduré en matière de télé-réalité ? Vous n’avez encore rien vu. La chaîne publique anglaise BBC Two vient de lancer le reality-show Muslims like us (« Des musulmans comme nous »), la version 100 % musulmane de Loft Story, sous l’élégant euphémisme de « réalité structurée ».
Ils sont dix, enfermés pour dix jours dans une belle villa de York au nord de l’Angleterre. Son casting ? La septuagénaire Saba, fan de Bob Dylan ; Ferhan, un ingénieur en informatique gay mais qui craint avant tout que sa mère apprenne son occasionnelle consommation d’alcool ; Nabil, un noir qui interprète des one-man-show et s’occupe d’aide aux SDF ; Zohra, la seule chiite de l’échantillon ; le dodu Mani, présentateur télé d’origine pakistanaise ; Humaria, une jeune femme qui porte le hijab tout en dénonçant les violences domestiques liées à l’islam ; Barra, un étudiant syrien si avenant qu’il donne l’accolade à un membre de la très xénophobe English Defence League ; la libérale Naila, inconditionnelle des bars karaoké. Last but not least, les deux stars incontestables du show : Mehreen la bombasse et Abdul Haqq le djihadiste, dont le passeport a été confisqué en raison de son intention de rejoindre la Syrie.
Le buzz autour du programme, d’abord assez faible, a décollé quand Mehreen et son décolleté ont déboulé dans la cuisine où Abdul Haqq lisait le Coran. Et là,[access capability= »lire_inedits »] badaboum, Haqq refuse toute conversation avec Mehreen et en guise de bienvenue lui tend une feuille avec des instructions précises sur la façon de nouer le voile.
Ce n’est pas l’unique séquence qui fait polémique car Abdul Haqq joue consciencieusement son rôle de représentant de la frange radicale de la communauté musulmane britannique. Question posée par nombre de spectateurs : est-il bien raisonnable de donner pareille tribune à un fanatique qui justifie par exemple l’assassinat des chiites sous prétexte qu’ils sont hérétiques ?
Fatima Salaria, responsable de la programmation à la BBC, estime qu’au contraire, ne pas montrer un seul intégriste serait « totalement irresponsable » parce qu’hypocrite. Kieran Smith, le producteur, va nettement plus loin, invitant l’audience à percevoir « l’être humain » derrière « le monstre ». Avis aux survivants du Bataclan et de Nice.
Quant au reste, arrêtons de pinailler et constatons avec joie au fil des épisodes qu’une majorité écrasante de nos lofteurs musulmans préfère picoler plutôt que chercher la direction de La Mecque. N’est-ce pas la première bonne nouvelle de 2017 ? [/access]
Liliane Bettencourt et son petit-fils Jean-Victor Meyers à Paris, mars 2012. SIPA. 00634937_000001
Liliane Bettencourt et son petit-fils Jean-Victor Meyers à Paris, mars 2012. SIPA. 00634937_000001
France Stratégie, l’un des nombreux organismes publics qui nous submergent de rapports en tous genres, s’est emparé de la question de l’héritage. En France, son montant global est passé, d’après l’INSEE, de 60 Md€ en 1980 à 250 Md€ en 2015 (en euros constants). Une explosion de plus de 400 % quand le revenu disponible des ménages augmentait seulement de 77 %. La part de l’héritage dans le total de ce que reçoit un ménage (net de cotisations et d’impôts) au cours de son existence a donc en moyenne beaucoup progressé : elle est de 19 % aujourd’hui contre 8,5 % en 1980. Cela correspond à l’augmentation du montant du patrimoine des ménages par rapport à leurs revenus : un peu plus de 8 années de revenus aujourd’hui, au lieu de 5 en 1980. France Stratégie en déduit que la transmission héréditaire devient trop inégalitaire et qu’une majoration de la fiscalité de l’héritage (y compris les donations) est donc nécessaire.
Sa « note d’analyse » ne cherche hélas pas à comprendre pourquoi le capital a tant augmenté en proportion du revenu. L’immobilier, qui en constitue la part du lion (près de 5 années de revenu contre 3,5 pour le patrimoine financier net), a vu ses prix augmenter fortement, ce qui correspond pour une large part à la raréfaction du foncier constructible. La politique des collectivités locales en est largement responsable : en schématisant, disons que tout terrain est réputé inconstructible, sauf autorisation dûment enregistrée au Plan local d’urbanisme (PLU). Ce malthusianisme en matière de terrains à bâtir n’existe pas en Allemagne, où la densité de population est pourtant beaucoup plus forte que chez nous, si bien que l’immobilier y est meilleur marché et que ses prix grimpent moins.
Investir dans le capital humain
La hausse de la fortune mobilière mériterait aussi que l’on cherche ses causes. Deux facteurs (fortement liés) ont une importance particulière : l’ampleur des déficits publics et la politique de taux d’intérêt très bas menée par la Banque centrale européenne (BCE). Les États empruntant une forte proportion de ce qu’ils dépensent, les ménages sont amenés à détenir, sous forme d’assurance vie en euros, des épargnes qui ne correspondent hélas à aucune richesse nette, mais qui pèsent dans la balance de France Stratégie. Le comportement de nos banquiers centraux incite évidemment fortement à la détention d’actions (et aussi de biens immobiliers), ce qui conduit à des capitalisations boursières sans rapport avec la valeur réelle de certaines firmes.
Autrement dit, la hausse de la richesse apparente des ménages français, très supérieure à celle de leur richesse réelle, est due pour une bonne part au comportement irresponsable des pouvoirs politiques et monétaires. Avant de dégainer un Colt fiscal, France Stratégie aurait été bien inspiré de se poser quelques questions économiques basiques relatives aux causes de l’inflation du patrimoine nominal, phénomène effectivement malsain, dont les statisticiens nous montrent l’ampleur.
« Peut-on éviter une société d’héritiers ? » Pour répondre de façon pertinente à sa question, qui est le titre de sa « note d’analyse », France stratégie aurait également dû s’intéresser à une forme de capital très inégalement réparti, qui représente le double ou le triple du capital classique : le capital humain. La mauvaise qualité d’une partie importante de notre enseignement public, et tout particulièrement de beaucoup d’établissements situés dans les quartiers populaires et autres « cités », est la cause majeure de la transmission héréditaire d’une faiblesse en capital humain. Pour vaincre la pauvreté, dit la sagesse des nations, apprendre à pêcher est autrement efficace que de donner un poisson. Continuer à ne rien apprendre, ou si peu, à beaucoup des gamins qui n’habitent pas les beaux quartiers, est clairement le meilleur moyen pour perpétuer ou augmenter le caractère « société d’héritiers » de la société française.
Tarik Yildiz est sociologue et directeur de l'Institut de recherche sur les populations et pays arabo-musulmans (Irpam), notamment auteur de "Le Racisme anti-blanc. Ne pas en parler : un déni de réalité" (éditions du Puits du Roulle, 2010). Il vient de publier "Qui sont-ils ? Enquête sur les jeunes musulmans de France" aux éditions du Toucan.
Tarik Yildiz est sociologue et directeur de l'Institut de recherche sur les populations et pays arabo-musulmans (Irpam), notamment auteur de "Le Racisme anti-blanc. Ne pas en parler : un déni de réalité" (éditions du Puits du Roulle, 2010). Il vient de publier "Qui sont-ils ? Enquête sur les jeunes musulmans de France" aux éditions du Toucan.
Propos recueillis par Daoud Boughezala
Causeur. Dans votre enquête sur les musulmans de France, quelle définition du musulman avez-vous retenue ?
Tarik Yildiz. J’ai considéré qu’étaient musulmanes les personnes qui se définissent comme telles. Étant donné la réalité du terrain, la grande majorité des gens interrogés sont des enfants de l’immigration maghrébine, subsaharienne ou turque.
Dans l’échantillon de musulmans que vous avez choisi, vous avez délibérément surreprésenté les repris de justice et autres délinquants. Pourquoi ?
J’ai fait ce choix parce que j’ai constaté que ce qui attisait beaucoup le débat public, c’est la perception de la figure du musulman comme délinquant potentiel. C’est quelque chose que j’ai voulu creuser pour essayer de déconstruire les parcours, de voir quelles étaient les différentes étapes dans la construction personnelle de ces individus. D’où le choix assumé, dans mon échantillon, d’avoir une bonne moitié de personnes qui, si elles n’ont pas forcément été condamnées, ont commis des actes délictueux.
Au terme de votre enquête, vous distinguez quatre grands groupes de musulmans que vous nommez « superficiels », « exclusifs », « communautaristes », « discrets ». Qu’est-ce qu’un musulman « superficiel » ?
J’ai appelé le premier groupe musulman « superficiel » car ses membres se caractérisent par une fracture forte entre leur pratique, très superficielle, et leur vision ultra-ritualiste de l’islam. Pour ces jeunes, ex- ou actuels délinquants, la religion est une espèce de liste de cases à cocher pour aller au paradis et une contre-liste pour aller en enfer, un tout extrêmement contraignant… qu’ils ne respectent cependant pas eux-mêmes ! Cela leur pose des cas de conscience qui les prédisposent à considérer ceux qui appliquent ces règles comme des modèles.
Il s’agit là de ceux qui joignent les actes à la parole, autrement dit les « musulmans exclusifs », plutôt salafistes…
Oui. Fréquemment issus du premier groupe, les « exclusifs », effectivement souvent salafistes, ont changé de manière très spectaculaire, parfois en quelques semaines ou en quelques mois. Ceux-là appliquent très strictement[access capability= »lire_inedits »] les rites et les préconisations de certains cheikhs sunnites, tiennent les discours les plus radicaux et aspirent à former une véritable contre-société.
À côté de ce noyau dur, on trouve un troisième groupe, que vous appelez « communautariste ». Comment se caractérise-t-il ?
Les musulmans « communautaristes », à la différence des deux groupes précédents, ne s’inscrivent pas en opposition frontale avec la société française. Ils essaient de développer une pratique collective de l’islam et ne tiennent pas un discours aussi sectaire que les deux précédents groupes mais réclament l’obtention de droits en tant que musulmans. C’est une revendication conforme à l’idée qu’ils se font de la société britannique, qui constitue leur modèle de société occidentale idéale : fonctionnaires voilées, femmes traitées par des médecins femmes, horaires séparés dans les piscines… Par exemple, beaucoup voudraient que les employés musulmans disposent d’une plage horaire le vendredi dans leur entreprise pour pouvoir prier tranquillement.
Mais les « exclusifs » salafistes sont finalement assez peu nombreux. Comment se fait-il qu’ils deviennent hégémoniques dans certains espaces où l’un de vos témoins perçoit « une identité forte musulmane » et « une forme de contrôle social » qui rencontrent l’assentiment de nombreux musulmans (Hassane, habitant de Villiers-le-Bel, voir notre article sur la RATP) ?
Globalement, la prime du prestige va aux plus radicaux dans les paroles et dans l’affichage de leur religion : les littéralistes. Un des musulmans du panel m’a raconté que, plus jeune, il rompait le jeûne en pleine classe avec ses camarades. Au début, seules quelques personnes osaient le faire puis, par mimétisme, dans sa classe majoritairement musulmane, tout le monde s’y est mis. Non seulement parce que les élèves y trouvaient un côté sympathique mais aussi car ils craignaient d’être considérés comme de mauvais musulmans s’ils ne le faisaient pas.
C’est l’un des traits saillants de votre enquête : les salafistes apparaissent comme le surmoi des musulmans français ! Pourquoi et comment cette petite minorité exerce-t-elle une telle emprise sur la communauté ?
Leur puissance est notamment due à la force de leurs discours manichéens et sans nuances. Leur doctrine affirme « ça, c’est bien ; ça, c’est mal. Il n’y a pas d’entre-deux ». Ceux que j’ai interrogés (notamment les « communautaires » et les « superficiels »), majoritairement jeunes, sont souvent très perméables à ce simplisme. Je nuancerai néanmoins le tableau. Dans la vie du quartier, les salafistes/radicaux sont auréolés d’un certain prestige et jouent globalement le rôle d’une avant-garde mais ce ne sont pas eux qui donnent le la. Les « communautaristes » vont parfois montrer une influence plus prégnante parce qu’ils portent une dimension assez festive et moins culpabilisante. Ils permettent de se regrouper entre musulmans, mais en critiquant beaucoup moins celui qui pratique différemment sa religion. Pour les salafistes, c’est simple : soit on est avec eux, soit on est contre eux. Cette intransigeance peut les isoler, notamment des plus âgés, dont l’islam du bled est parfois considéré comme déviant et « harki » par les salafistes.
Des salafs qui quadrillent de plus en plus l’espace avec leur code de l’honneur et leur quête de pureté. Ils empêchent les femmes d’aller au café ou de se promener dévoilée, les non-pratiquants de manger pendant le ramadan… La « hallalisation » (Gilles Kepel) des rues prépare-t-elle un projet de conquête ?
Plus qu’un plan de conquête, il s’agit d’une installation de fait. Car les salafistes que j’ai interrogés ne voient aucun salut en France et disent vouloir quitter le pays, peut-être parce qu’aujourd’hui le rapport de forces n’est pas en leur faveur. Mais l’absence de stratégie de conquête globale ne les empêche pas d’exercer un pouvoir sur les consciences. Par exemple, l’idée que ceux qui ne prient pas cinq fois par jour sont des vendus se propage. Il en va de même de l’ensemble du contrôle social islamique : on remarque qui va prier et dans quelle mosquée – puisqu’elles sont marquées politiquement –, qui rapporte de l’alcool chez soi, etc. Ainsi se déclenche un mécanisme assez classique auquel se superpose une dimension beaucoup plus violente, avec l’idée que « non seulement c’est un mauvais musulman, mais il salit le quartier, il salit la place ». Loin d’être l’apanage des seuls radicaux ou des communautaristes, ce jugement se révèle largement partagé. Le noyau radical progresse, pas forcément en nombre, mais au niveau de l’influence qu’il peut avoir sur les autres musulmans.
Chez beaucoup de musulmans français, d’après les résultats de votre enquête, le ritualisme prend le pas sur l’éthique. Avec l’idée que s’il coche toutes les cases pour aller au paradis musulman, un terroriste qui fait ses prières ne peut pas être un mauvais bougre !
Pour une partie de la communauté, le fait d’être un bon musulman consiste en effet à respecter le rituel. Bien qu’ils ne le disent jamais directement, les plus radicaux considèrent avec une certaine bienveillance les violences perpétrées au nom de l’islam. Beaucoup d’autres, des radicaux aux communautaristes, adhèrent aux théories du complot. Ils répètent un discours entendu ailleurs (« ça n’a rien à voir avec l’islam… ») et tirent ce fil encore plus loin, voyant dans le terrorisme une grande conspiration ourdie par des non-musulmans pour salir l’islam. Cet imaginaire « complotiste » surfe sur une distinction fondamentale entre un « nous » et « les autres ».
Avec dans les esprits une telle division entre « nous » et « eux », quelle légitimité l’État conserve-t-il ?
Dans certains territoires, très peu…. Forts de leur légitimité et de leur force physique, les barbus sont les seuls à intervenir pour résoudre les cas de délinquance. Si un gamin vous vole votre portable dans une cité, personne ne bougera… sauf peut-être un barbu qui va lui courir après pour essayer de le récupérer. Lui aura la légitimité pour agir sans se faire tabasser.
En l’absence de l’État, les islamistes comblent le vide en s’appropriant une puissance symbolique forte, ce qui leur permet d’alphabétiser en français et en arabe des gens parfois quasiment illettrés … Bref, dans certaines zones, les islamistes, et pas seulement les plus radicaux, assument les missions régaliennes de l’État. C’est un mouvement en progrès qui séduit parfois les plus fragiles.
Cette rue musulmane a-t-elle quelque réticence à se métisser ? En vous lisant, on prend conscience de la difficulté des mariages mixtes…
Dans les discussions avec nombre de musulmans, on sent que l’évolution des mœurs ne va pas vers la mixité ou la négation du fait religieux dans le mariage. Même si certains n’y sont pas forcément opposés par principe, ils concluent : « En fait, ce serait impossible… »
Il y a encore 25 ans, les démographes croyaient l’assimilation culturelle des enfants d’immigrés musulmans inéluctable. Pourquoi a-t-on tant reculé ?
Plusieurs facteurs jouent. Ce qui se dégage de mon travail, c’est que l’État n’a pas rempli son rôle. Non qu’il n’ait pas suffisamment aidé les citoyens ou repeint la cage d’escalier quand il le fallait, comme on l’entend dans les médias. Mais l’État n’a pas su imposer les règles, notamment dans la justice, qui auraient été nécessaires pour donner une direction à la société.
Nombre de musulmans paraissent désarçonnés par le manque d’autorité de l’État…
Si tous constatent la mollesse de l’État, ils n’en tirent pas les mêmes conclusions. D’aucuns aimeraient remettre de l’ordre ; d’autres se disent : « L’État est faible. En face de nous, il n’y a rien de respectable. Et on va d’autant moins le respecter qu’on veut prendre sa place. »
Symptomatique, la rengaine victimaire que l’on entend chez certains musulmans interrogés qui confient par ailleurs… ne jamais avoir été victimes de racisme !
Exactement. Au cours des entretiens, certains se plaignaient des discriminations contre les musulmans, mais j’avais parfois l’impression que ces discours n’étaient pas spontanés. Et pour cause : ils ne faisaient que répéter des généralités qu’ils avaient entendues tout au long de leur vie, de l’école aux associations antiracistes. À part une ou deux anecdotes en préfecture, aucun n’avait d’exemple concret de discrimination à me citer. Cette posture victimaire légitime a posteriori un certain nombre de comportements, comme le fait de tomber dans la délinquance.
Pour conclure, parlons des trains qui arrivent à l’heure : les musulmans « discrets » farouchement républicains. Sont-ils vraiment pratiquants ?
Notez que j’ai choisi cette appellation bien avant la polémique déclenchée par Jean-Pierre Chevènement cet été. Les musulmans « discrets » peuvent être parfois très pratiquants, seulement ils cantonnent la religion à la sphère privée et refusent tout intermédiaire communautaire entre l’État et le citoyen, dans le droit fil de la tradition républicaine française. Fondus dans la culture nationale, ces musulmans appliquent les rites mais s’adaptent en société lorsqu’il y a un choix à faire. Chez eux, la morale personnelle est prépondérante et les pousse à un certain nombre d’accommodements dans l’espace public.
Représentent-ils une avant-garde en expansion ou une minorité en danger ?
Difficile à dire. Si les plus radicaux progressent en nombre, j’ai l’impression que les plus républicains également, bien qu’ils n’aient pas du tout la même force d’influence. Les musulmans « discrets » se situent dans des trajectoires individuelles, ce qui diminue leur effet de résonance car ils refusent de s’exprimer au nom de l’ensemble des musulmans. Au nom d’une certaine idée de la France, ils répètent : « On en a assez que des gens parlent en notre nom ! Qui sont ces zouaves ? » [/access]
Vincent Peillon. Sipa. Numéro de reportage : 00785813_000008.
Vincent Peillon. Sipa. Numéro de reportage : 00785813_000008.
La candidature de Vincent Peillon constitue une énigme. D’ailleurs, Vincent Peillon est en soi une énigme. Voici un homme, agrégé de philosophie, excellent connaisseur de l’œuvre de Ferdinand Buisson et de Merleau-Ponty, dont on se dit qu’il pourrait assurément enrichir le débat politique. Et, très souvent, patatras ! Le philosophe passe dans le poste . Il tente de ramasser sa pensée complexe en une ou deux formules et il ose un raccourci qui vaudrait une note très en-dessous de la moyenne à l’un de ses élèves.
Jusqu’où va-t-il descendre?
Ainsi, en une semaine, l’ancien ministre a maladroitement expliqué que la laïcité avait été instrumentalisée par Vichy pour imposer l’étoile jaune (on lira à ce propos l’excellent décryptage de Natacha Polony), que les gens de droite ressentaient une légère réticence au fait que les personnes à la peau noire se voient accorder le droit de vote, et enfin que la germanophobie française menait à la guerre, on l’avait déjà vu trois fois. Evidemment, et certains de ses amis nous l’ont fait savoir, il est inimaginable de penser que Vincent Peillon puisse penser de telles calembredaines. D’ailleurs, pour la première bourde, il avait aussitôt corrigé son propos. Nous en prenons acte : Peillon est bien trop intelligent pour penser cela. Mais pourquoi donc profère-t-il ces énormités, sommes-nous tentés de leur rétorquer ? Certains évoquent le cynisme. Nous sommes davantage tentés de privilégier la maladresse. Car Vincent Peillon n’a pas commencé à être gaffeur la semaine dernière. Sa carrière politique est jalonnée d’exemples où ce brillant sujet s’est pris les pieds dans le tapis médiatique, ce qui, du reste, est arrivé à d’autres esprits bien plus brillants mais pas toujours capables de maîtriser le terrible medium audiovisuel. Il n’avait, par exemple, pas usé de toute la diplomatie nécessaire à propos de la chasse, ce qui n’est pas forcément conseillé lorsqu’on est élu député de la Baie de Somme, avec pour résultat le saccage de sa permanence. Il avait aussi emporté un point Godwin en commentant un propos de Martine Aubry, ce qui représente un exploit inégalé. Tout cela est fort dommage car il arrive même à produire d’excellentes prestations, malheureusement entachées par une gaffe. L’autre soir, par exemple, chez Ruquier, s’il n’avait pas eu ce mot ridicule sur la germanophobie, sans doute destinée à envoyer une pierre dans le jardin de Montebourg, il aurait presque rendu une copie parfaite. Il avait notamment marqué des points lorsque la chroniqueuse Vanessa Burgraff croyait le pousser dans ses retranchements en lui reprochant de ne pas avoir suffisamment chiffré son programme. Or il avait posément démontré le ridicule du questionnement de la journaliste.
La conjuration des anti…
On pouvait légitimement penser que la candidature Peillon aboutirait à ce genre de gaffes, et qu’il n’était donc pas précisément « the right man in the right place ». On a lu que certains amis anti-Valls (et tout aussi anti-Montebourg et anti-Hamon) l’auraient poussé à être candidat, et qu’il aurait accepté malgré lui. L’ayant évoqué sur les réseaux sociaux, un ami commun m’a repris de volée, m’indiquant que Peillon avait très envie d’être candidat et qu’il n’avait rien d’un homme de paille. Il n’en reste pas moins que sa candidature a donc ravi un certain nombre de personnalités du PS qui exècrent tout autant Manuel Valls qu’Arnaud Montebourg. Ainsi on croit percevoir l’ombre de Pierre Moscovici, commissaire européen, celle d’Anne Hidalgo, maire de Paris. Et Martine Aubry ? Elle a formellement démenti avoir contribué, directement ou indirectement, à cette candidature. Du reste, on attend toujours son soutien officiel.
Pourquoi donc une grande partie de la Hollandie et même de la Mitterrandie (voir le soutien en grandes pompes apporté par Mazarine Pingeot herself), appuient un candidat dont on sait pertinemment qu’il sera catastrophique en campagne ? Osons une hypothèse, tout en martelant qu’il ne s’agit que d’une hypothèse. Anne Hidalgo et Pierre Moscovici souhaitent l’une et l’autre être candidats en 2022. Ils détestent autant Valls que Montebourg et ne veulent pas les voir, dans le souffle de la primaire, prendre le contrôle futur du PS. Ils ne peuvent pas actuellement, à cause de leurs postes respectifs, apparaître publiquement. Et ils ont sauté sur l’occasion, quand ils ont appris que Peillon voulait y aller, pensant que la candidature de ce dernier pouvait savonner la planche de Valls et Montebourg à la fois. Là-dessus, se sont agrégés tous les pro-européens quidétestent Valls, tous ceux qui le sont moins mais n’ont aucune confiance en Montebourg, et tous ceux qui aiment encore Hollande et en veulent à la fois à Valls, Montebourg, Hamon, Macron, sur le mode « ce sont des traîtres ». Et voilà comment a été construite une candidature « faute de mieux », dont on attend avec impatience les prestations lors des débats télévisés, en préparant ses réserves de pop corn.