Jean-Claude Michéa et Eugénie Bastié. Photo: Hannah Assouline.

Je viens de lire l’enquête du Monde sur « La nouvelle pensée conservatrice » à propos de la sortie du dernier livre de Jean-Claude Michéa, Notre ennemi, le Capital (Flammarion). À part le mot « conservatrice », d’emblée disqualifiant et connoté pour un lecteur de gauche ou même du centre, c’est très bien fait. Son auteur, Ariane Chemin, a le mérite d’attirer notre attention sur un bouillonnement intellectuel qui s’est cristallisé autour de Michéa, bouillonnement d’autant plus intrigant qu’il reste rétif à toute tentative de classement sur un arc droite-gauche et qu’il se caractérise par la jeunesse de ses participants.

Une société consumériste à bout de souffle

Il y a des noms cités que je m’honore d’avoir comme amis (notamment ceux de la revue Le Comptoir, « socialiste orwellienne ») et d’autres que je m’honore d’avoir pour adversaires ou avec lesquels je pourrais avoir de sérieuses divergences, notamment ceux de la revue Limite de notre consœur Eugénie Bastié. Mais eux se parlent tous, se rencontrent, échangent et semblent avoir renoncé à se poser la vieille question des années 70 : « D’où tu parles ? ». Qui sait si ce n’est pas cette méthode qui est la bonne ? En novlangue politique, on dirait qu’ils ont un diagnostic partagé sur la situation d’une société consumériste à bout de souffle, qui aspire à un hédonisme total pourtant manifestement réservé à une minorité de plus en plus minoritaire de l’hyperclasse.

Ils sont tous, nous précise-t-on, peu ou prou nés, au moment de la chute du Mur. Ils ont donc une autre histoire et ils ont, par exemple, toujours connu une gauche socialiste ouvertement convertie aux lois du marché. On pourra déplorer que l’enquête ne souligne pas toujours assez leurs divergences tactiques. Faire par exemple pour certains d’entre eux de la lutte contre le mariage pour tous un combat prioritaire de l’« écologie humaine » me semble tenir davantage du réflexe religieux, voire du réflexe de classe que d’une lutte pour l’émancipation globale d’une société soumise à des inégalités sans précédent sur le plan économique mais aussi culturel et environnemental.

Orwell et Pasolini restent à gauche

Ils ont des lectures qui sont les miennes depuis longtemps, Orwell ou Pasolini, mais certains d’entre eux ont quand même tendance à oublier que l’anti-stalinisme d’Orwell ou la critique de l’avortement par Pasolini, continuent malgré tout, à faire de ces deux écrivains des hommes de gauche et, horreur pour ces jeunes gens, des hommes de progrès si on entend par progrès non pas une adhésion béate aux derniers gadgets technologiques ou à l’extension indéfinie des droits individuels mais un désir conjugué d’égalité et de liberté qui ne s’opposent pas, au contraire, la liberté libérant l’égalité et ne se résumant plus à celle du renard libre dans la poulailler libre. Ainsi, ils lisent aussi Bernanos, une autre de mes grandes admirations mais je n’oublie pas pour autant que Bernanos, malgré sa condamnation des exactions franquistes pendant la Guerre d’Espagne, son opposition à la France des robots n’est pas pour autant un penseur anarchiste et qu’il serait ridicule de vouloir le « récupérer ».

Ils m’agacent cependant sur un point, ces jeunes gens qui « veulent baiser sans niquer la planète » (je les cite) : ils refusent la contraception ou la capote parce ce serait faire le jeu du marché et de sexualités calibrées. Là, pour le coup, il y a une question de génération. J’ai cinquante-deux piges et j’ai commencé ma trépidante vie amoureuse alors que le Sida, même pas encore identifié, faisait déjà des ravages. J’ai vu se refermer « la parenthèse enchantée » 68-80 avec des mots comme AZT et les colonnes nécrologiques de Libé où on mourait à trente ans jusqu’au milieu des années 90.

Changer de genre, un crime libéral?

On m’a retiré sous le nez le gâteau économique, social, libertaire de la « Génération lyrique » pour reprendre la terminologie de François Ricard. Et je n’ai même pas eu le temps d’y goûter ! Alors, vous m’excuserez, mais de ce côté là, ça coince… Il ne s’agit pas de vouloir retrouver le mode de vie de nos pères dans ces années-là, ce qui serait une nostalgie respectable littérairement mais ridicule politiquement. Néanmoins, je ne pense pas, notamment sur le plan des moeurs, qu’ils aient eu tout faux et je n’oublie pas qu’ils ont contribué, chacun à leur niveau, à la création d’un Etat-Providence qui a été capable d’assurer à la France de ces années-là une protection sociale et des niveaux de vie qui leur donnaient au moins l’impression de vivre tous dans le même monde, de l’ouvrier au patron, du toubib à l’instit.

Je ne suis pas non plus convaincu par l’automaticité du lien que fait Jean-Claude Michéa, le maître à penser de cette génération « conservatrice », entre libéralisme économique et libertés sociétales (sexuelles notamment). Je ne vois pas pourquoi une société communiste serait contradictoire avec, par exemple, le désir de changer de genre en cours d’existence si tel était mon bon plaisir.

Mais, et ce mais est de taille, sauf la très petite minorité intégriste qui flirte avec Marion Maréchal-Le Pen en oubliant ou en faisant semblant d’oublier que l’extrême droite n’est, à la fin, que la forme terroriste du capitalisme, ils sont radicalement et sincèrement antilibéraux et opposés à la bourgeoisie telle que la définissaient Marx et Engels, qui a fait  » de la dignité personnelle une simple valeur d’échange et substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l’unique et impitoyable liberté du commerce » avec « une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale ».

À ce titre, le vieux rouge que je suis, en cours de conversion écologique, voire décroissante, comme il y a des vins en cours de conversion bio, les considère comme des alliés objectifs, ces « conservateurs », afin d’éviter qu’on finisse tous à Zanzibar, pour reprendre le titre d’un célèbre roman de John Brunner qui décrivait dans les années 70 l’effondrement apocalyptique de ce que d’autres ont appelé « la société spectaculaire-marchande. » Après, quand on aura terrassé la Bête, il sera toujours temps de s’affronter joyeusement dans le temps libéré pour régler les détails.

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Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.Dernier roman publié: Un peu tard dans la saison (La Table Ronde, 2017). Prix Rive Gauche