Une d'un journal méxicain: "Trump, la tempête idéale", novembre 2016. SIPA. AP21974737_000001

« Trump ! », s’est exclamé, en juillet dernier, Rafael Correa, le président de gauche de l’Equateur, quand la jolie journaliste qui l’interrogeait lui a demandé quel était son candidat préféré pour la future présidentielle américaine. Pourquoi ? Parce qu’« il est tellement grossier qu’il va provoquer une réaction en Amérique latine, ce qui pourrait renforcer la position des gouvernements progressistes de la région ».

Comme l’Europe, l’Amérique latine est devenue – pour des raisons différentes – une terre de perdition pour la gauche: en 2009, le Honduras passait à droite après une destitution présidentielle ; en 2012, c’était le Paraguay ; fin 2015, l’Argentine passait sous la houlette du libéral-conservateur Mauricio Macri, après douze années de protectionnisme kirchnériste ; au Brésil, l’ancienne présidente déchue Dilma Roussef n’est plus en odeur de sainteté; au Venezuela, l’étrange successeur d’Hugo Chavez se précipite dans une fuite en avant dictatoriale devant la montée de son impopularité, et pourrait être bientôt contraint de léguer son trône à son nouveau vice-président. Quant à la Colombie, elle est globalement à droite depuis plus de soixante ans.

La gauche, ou plutôt les gauches latino-américaines, ont enduré épreuves sur épreuves lors des années Obama : qu’ont-elles à perdre de plus avec l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche ? Si comme le suggère Rafael Correa, les Etats-Unis n’en finissent plus de se réjouir de la droitisation des gouvernements sud-américains, les désirs enfouis d’émancipation des peuples concernés pourraient même s’en trouver remués, et c’est a priori la gauche qui aurait à y gagner – à moins que des droites populistes puissent émerger et s’en charger à sa place…

Et la Chine conquit l’Amérique latine

Par le même effet repoussoir, l’arrivée  au pouvoir du grand blond pourrait profiter économiquement à l’ensemble du sous-continent. Après Hernán Cortés et la doctrine Monroe, c’est en effet la Chine qui pourrait y débarquer – encore plus – massivement.  Depuis quelques années, l’empire du Milieu place ses pions et contrarie l’hégémonie étasunienne sur son pendant naturel. Entre 2000 et 2014, les échanges commerciaux entre l’Amérique latine et l’Empire du Milieu ont été multipliés… par vingt. Lassée de son protecteur nord-américain, une bonne partie des gouvernements latino-américains a succombé aux charmes de l’Asie. C’est réciproque : la Chine ne peut plus se passer du soja brésilien. Et en novembre dernier, le président chinois Xi Jinping est allé signer de fructueux contrats – essentiellement dans le domaine de l’énergie – lors d’une excursion ensoleillée en Equateur, au Pérou puis au Chili – dont la Chine est devenu le premier partenaire commercial. En Equateur, Xi Jinping a déclaré avoir signé « des accords de coopération sur l’énergie, le commerce bilatéral, les finances », mais aussi « la justice et la culture ». Vastes chantiers. Au sommet annuel de la Coopération Asie-Pacifique (APEC) à Lima, il n’a d’ailleurs pas manqué de se réjouir de la dénonciation du partenariat transpacifique (TPP) – auquel sont rattachés le Pérou, le Chili et le Mexique – par Donald Trump et a proposé de le remplacer par un nouvel accord de libre-échange… excluant les Etats-Unis. Lors du même sommet, le président chinois a déclaré qu’il allait « renforcer la communication stratégique et le dialogue sur les dossiers internationaux ». Xi est même allé plus loin, en appelant à « une nouvelle ère de relations avec l’Amérique latine ». Il semble que la liaison soit faite pour durer.

Le réveil mexicain ?

Reste le cas du Mexique.  Après la dévaluation du peso mexicain face à l’imposant billet vert, le président Peña Nieto a eu la malheureuse idée d’augmenter le prix de l’essence de 20%. C’est la goutte qui a fait déborder le baril : dans le pays où l’on travaille le plus au monde pour le salaire minimum le plus bas et où l’on est, malgré tout, ordinairement enclin à une certaine passivité sociale, de violentes manifestations ont vu le jour à Mexico, Monterrey, et en province. Au 5 janvier, six personnes avaient déjà trouvé la mort, et au moins 1500 autres avaient été arrêtées.

Pemex (Petroleos Mexicanos), la principale société d’or noir mexicain – privatisée il y a trois ans par le même Peña Nieto – ne dispose que de quelques raffineries qui ont toutes passé la quarantaine. Le pays ne transforme que peu de pétrole en essence et la vend de toute façon 50 % plus chère à ses citoyens qu’à leurs voisins du Nord. Pire, les réserves quotidiennes d’essence mexicaine ne dépassent pas deux jours – contre trois mois pour celles des Etats-Unis. Le Mexique s’en trouve fortement dépendant des importations d’essence, en provenance, principalement, des… Etats-Unis. Une situation absurde et d’autant plus délicate avec l’arrivée de l’amoureux du Mexique et des Mexicains Donald Trump, qui dispose d’un moyen de pression très efficace pour faire plier le voisin du Sud si l’envie lui en prend.

Pour s’extirper de ce traquenard, le Mexique devrait raffiner son pétrole lui-même. Et c’est ce que propose Andrés Manuel Obrador, le candidat de la gauche à la présidentielle de l’an prochain. Craint par certains Mexicains, mais attendu comme le Messie par d’autres,  il a fait de la lutte contre la corruption son cheval de bataille et propose un programme assez culotté qui promet notamment de « récupérer le pétrole en 2018 » et de nationaliser les réserves du pays. S’il est arrivé deuxième de la dernière échéance, la forte impopularité du président actuel, couplée à l’arrogance de Donald Trump envers ses compatriotes, pourrait, cette fois, faire tourner le vent en sa faveur.