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La pédagogie est un sport de combat

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Planqués, les profs ? N’allez pas dire ça au lycée François-Truffaut ; vous risqueriez d’être fort mal reçu par la direction. Car, dans cet établissement de Beauvais, réputé « sans histoires », pour parler comme au JT, il se pourrait que l’on milite bientôt pour introduire une épreuve de légitime défense au concours du Capes.

En cause, la bagarre qui a eu lieu dans une salle de classe entre trois élèves de seconde, et qui a causé une victime collatérale en la personne de la prof d’espagnol, saisie aux cervicales par un des protagonistes alors qu’elle tentait de s’interposer.

Comme si ces violences ne suffisaient pas à leur bonheur, les enseignants ont eu droit à la double peine, grâce à la réaction épatante du rectorat. Certes, les trois élèves ont immédiatement été exclus de l’établissement. Mais la décision du Conseil d’administration du lycée a été contestée par une des familles, qui a réussi à obtenir du rectorat un allègement de la sanction : de définitive, la mise à la porte de l’élève est devenue temporaire et il a pu réintégrer sa classe. C’est sans doute ce qu’on appelle « lutter contre l’exclusion ».

Le Québec multiculturaliste au secours de la France intolérante

Le Premier ministre du Canada, Justin Trudeau, assis au milieu de membres de la communauté Sikh à Ottawa, avril 2016. SIPA. AP21881330_000004
Le Premier ministre du Canada, Justin Trudeau, assis au milieu de membres de la communauté Sikh à Ottawa, avril 2016. SIPA. AP21881330_000004

C’est le journal québécois Le Devoir qui nous prévient : le professeur de science politique Alain Gagnon de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) va entreprendre, dès aujourd’hui, une grande série de conférences à Paris pour honorer sa nomination temporaire comme titulaire de la Chaire du Québec contemporain de l’Université Sorbonne Nouvelle (Paris 3). De son propre aveu, Gagnon affirme vouloir débuter une tournée des amphithéâtres destinée à familiariser les étudiants français avec ce qu’il appelle « l’École de la diversité ».

« Le monde occidental doit prendre la mesure de la diversité profonde »

L’objectif du projet : faire la promotion du multiculturalisme à la sauce québécoise (c’est-à-dire l’interculturalisme) dans un contexte où les Français et les Européens feraient preuve de plus d’intolérance que jamais. En gros, il faudrait sauver l’Europe ! Le Nouveau Monde, ouvert et progressiste, serait appelé à sauver l’Ancien de son éternelle tentation fasciste. « À la fois à la Sorbonne Nouvelle et à Science Po Paris, où je serai professeur invité, ils sentent bien que les Québécois, en particulier ceux de la mouvance multinationale et plurinationale, ont des choses majeures à dire à l’Europe et au monde occidental, qui doit prendre la mesure de la diversité profonde », assure le professeur. Quoi de mieux qu’une délégation de Nord-Américains accoutumés à la modernité pour apprendre le pluralisme à une bande de conservateurs attachés aux très vieilles pierres ?

Après tout, la France a mauvaise presse actuellement. Depuis les attentats terroristes qu’il a bien mérités, le pays discrimine ces valeureuses citoyennes entièrement vêtues de noir qui désirent seulement profiter du soleil sur les plages de la Côte d’Azur. La France, c’est le pays à ne plus fréquenter intellectuellement. Le Québec ferait donc mieux de se rapprocher du Canada anglais, d’héritage britannique et communautariste, plutôt que de ce vilain pays laïque. Un petit voyage en France ? Pourquoi pas. Pourvu qu’on en profite, au passage, pour sermonner ses habitants. L’Angleterre n’a-t-elle pas fait preuve de modération par rapport à cette France révolutionnaire, radicale et napoléonienne ?

Cette grande tournée missionnaire ne sera évidemment pas réalisée sans une bonne instrumentalisation des fonds publics à des fins idéologiques. Les premiers à prôner le pluralisme culturel sont souvent les moins enclins à prôner le pluralisme intellectuel. Que signifie vraiment « l’objectivité scientifique » dans des universités qui ressemblent parfois davantage à des prisons de la pensée qu’à des centres de diffusion du savoir ?

Il faut aussi préciser que le modèle interculturel dont Alain Gagnon et ses acolytes feront la promotion durant les prochains mois n’a jamais fait l’unanimité auprès de qui que ce soit au Québec. Non seulement le débat sur lesdits accommodements raisonnables et la laïcité fait toujours rage dans cette province, mais jamais le multiculturalisme n’y a été aussi violemment remis en question dans son ensemble. L’agenda politique et les sondages en faveur des deux principaux partis politiques opposés au multiculturalisme canadien (le Parti québécois à 24% et la Coalition Avenir Québec à 26%) témoignent de cette réalité.

Et pour cause, de nombreux Québécois savent très bien ce qui les attend en cas de perpétuation du modèle « diversitaire »: la ghettoïsation des communautés immigrées et l’expansion de l’islamisme au nom du « vivre-ensemble ».

Hollande, Alep, identité: le journal d’Alain Finkielkraut

François Hollande à Paris, décembre 2016. SIPA. 00786067_000007

Le renoncement de François Hollande (14 décembre)

« Je suis prêt », affirmait, il y a peu, François Hollande dans un grand entretien publié par L’Obs. Lors d’une conférence prononcée à l’invitation des fondations Terra Nova et Jean Jaurès, il avait même esquissé les grands axes de sa campagne. Et puis est paru l’ouvrage de Gérard Davet et Fabrice Lhomme : Un président ne devrait pas dire ça. Ça, ce sont les commentaires médisants et les confidences débridées d’un chef d’État qui, au lieu de méditer, de se promener, de rencontrer, de lire, a occupé le peu de temps libre que lui laisse son épuisante fonction à s’écouter parler devant deux journalistes. Piégeant Narcisse par la simulation de la connivence, ces journalistes ont réalisé le grand rêve de la profession depuis le Watergate : contraindre à l’abandon le détenteur du pouvoir suprême. Et ils l’ont fait, cette fois, avec la participation de leur victime. Celle-ci, il est vrai, était déjà bien mal en point avant ce coup de grâce. Et ce qui l’avait plongée dans des abîmes d’impopularité, c’était, outre sa politique économique erratique, un événement en apparence mineur : l’affaire Leonarda.

Le 9 octobre 2013, cette jeune fille d’origine kosovare avait été appréhendée par les gendarmes lors d’une sortie scolaire et expulsée avec sa famille qui, après avoir épuisé toutes les voies de recours, venait d’être définitivement déboutée du droit d’asile. Dix jours plus tard, François Hollande est intervenu à la télévision pour confirmer l’éloignement de la famille et pour dire que Leonarda pouvait revenir seule en France achever ses études. Celle-ci lui a aussitôt répondu par le même canal qu’il n’était pas question pour elle d’abandonner ses parents et qu’elle entendait bien faire plier le gouvernement.

Pourquoi François Hollande a-t-il commis cette imprudence fatale à son autorité et à son prestige ? Parce qu’entre le 9 et le 19 octobre, les lycéens étaient descendus dans la rue, qu’ils menaçaient de reprendre le combat après les vacances de la Toussaint et qu’ils avaient le soutien d’une grande partie de la classe médiatico-intellectuelle. Ces manifestants et ces vigilants attendaient un geste du président de la République et ce geste, François Hollande s’y est d’autant plus volontiers résolu que, depuis le tournant de la rigueur choisi par François Mitterrand en 1983, l’antiracisme est devenu le nouveau cheval de bataille du progressisme.

La gauche compensait par la lutte contre toutes les discriminations son virage libéral. D’où Leonarda. D’où le mariage pour tous. D’où le fossé qui s’est creusé entre le néo-progressisme et le nombre toujours croissant de Français qui ne supportent plus d’être cloués au pilori parce qu’ils sont inquiets pour le destin de leur patrie et qu’ils tiennent à ce que celle-ci puisse, sans se renier, persévérer dans son être.

La tragédie d’Alep (18 décembre)

Je n’ai jamais oublié la conférence de presse que Nicolas Sarkozy, fraîchement élu président de la République, a donnée, au sortir de sa première rencontre avec Vladimir Poutine. Il avait[access capability= »lire_inedits »] le visage hagard. Il s’est avancé en titubant vers le pupitre, il a eu comme un renvoi au moment où il invitait les journalistes à lui poser des questions. Ceux-ci se sont dit en rigolant que la rencontre entre les deux chefs d’État avait dû être bien arrosée. Eh bien, non ! Un documentaire diffusé par France 2 vient de nous apprendre que ce jour-là, Sarkozy n’était pas ivre, il était sonné par la violence du coup qu’il venait de recevoir. Tout feu tout flamme, il avait exprimé au président russe son inquiétude quant à la situation des droits de l’homme en Russie, il avait parlé d’Anna Politkovskaïa, la journaliste qui venait d’être assassinée, il avait parlé de la Tchétchénie… Poutine, impassible, ne l’a pas interrompu. Une fois Sarkozy arrivé au bout de son exposé, il a demandé : « Tu as fini ? » « Oui », a répliqué, déjà interloqué, Sarkozy. Alors Poutine, délimitant entre ses deux mains tendues un espace d’une vingtaine de centimètres a dit : « La France : c’est ça. » Puis, écartant largement les bras, il a dit : « La Russie : c’est ça. Ou bien tu continues à me parler sur ce ton, et je t’écrase. Ou bien tu arrêtes et je peux faire de toi le roi de l’Europe. »

Jean-David Levitte dément que les choses se soient passées ainsi. Et pourtant, c’est bien ce Poutine-là qui donne aujourd’hui toute sa mesure. C’est lui qui est à l’œuvre en Syrie et qui, faisant la guerre sans respecter les lois de la guerre à Alep comme à Grozny, vient de mettre Bachar al-Assad en position de reconquête. Le tyran de Damas a un autre parrain : le Guide suprême de la Révolution iranienne. Aussi peu regardant sur les moyens que Poutine, celui-ci veut consolider un arc chiite de Téhéran à Beyrouth. Ainsi alimente-t-il en missiles le Hezbollah qui, comme l’a écrit Alain Frachon dans Le Monde, entend profiter de son installation au Liban pour ouvrir un nouveau front avec Israël.

Les grandes puissances occidentales et l’opinion mondiale sont, à quelques petits rassemblements près, les spectateurs passifs de cette barbarie. Ce qui conduit Laurent Joffrin à parler d’un « recul planétaire de la sensibilité humaine » et Bernard-Henri Lévy, plus véhément que jamais, à dénoncer « une honte profonde et indélébile » : « Nous sommes des défaitistes qui nous prenons pour des hommes de paix. Nous sommes des Européens repus qui désavouent leurs propres valeurs tandis qu’achève de se perpétrer le premier immense crime contre l’Humanité, c’est-à-dire contre chacun d’entre nous, du XXIe siècle. Nous sommes les contemporains de cette hécatombe, et comme face aux hurlements sortis hier des camps de la mort, peu, très peu, ont le courage d’appeler à faire la guerre à la guerre et à bombarder les bombardiers. »

Inspiré par la mémoire du pire, ce réquisitoire est fort. Et pourtant, je n’arrive pas à le reprendre à mon compte. Je n’ai pas le cœur, je l’avoue, de me joindre au chœur des indignés. Car la seule alternative actuelle au tyran de Damas, c’est un islamisme sunnite non moins cruel. Car les rebelles d’Alep confisquaient les vivres et les médicaments à leurs seuls profits. Car les interventions en Irak et en Libye ont eu des effets dévastateurs. Car le printemps égyptien a porté les Frères musulmans au pouvoir. Si j’en juge à mon cas, l’inertie fustigée par les imprécateurs ne procède pas de l’insensibilité ou de l’accoutumance aux images insoutenables mais de l’abattement. Les victimes s’accumulent dans cette guerre atroce et nul ne sait à quel vainqueur se vouer.

La gauche et la question de l’identité

Candidat surprise à la primaire de la gauche en vue de la prochaine élection présidentielle, Vincent Peillon a été interrogé sur ses intentions et sur son programme par le journal Le Monde. Il lui a été demandé notamment si, selon lui, des enjeux identitaires allaient être au centre de la campagne. Voici sa réponse : « On veut nous imposer un débat identitaire, et je crois que ça a été l’une des erreurs du gouvernement, plutôt que de mettre en avant notre action économique et sociale sur l’éducation, le logement, la santé, l’environnement, nous sommes venus sur un terrain qui n’est pas le nôtre. Nous avons heurté ceux qui partagent nos valeurs républicaines et qui n’attendaient pas cela de nous. Je ne crains pas le débat identitaire, mais je pense que ce n’est pas le bon. Notre identité, c’est la République. Ma campagne, c’est la République par tous et pour tous. La République démocratique, laïque et sociale est notre patrimoine commun. »

Étrange définition : « Notre identité, c’est la République. » Les grands républicains ne parlaient pas ainsi. De Jules Ferry, le fondateur de l’École républicaine, Mona Ozouf nous rappelle qu’il était avant toute chose un héritier « intimement convaincu de la continuité de la France, dont l’histoire vient de plus loin que la Révolution française, pleinement conscient de la puissance vitale du passé, ennemi déclaré, en conséquence, de l’illusion révolutionnaire de la table rase et de la création d’un monde refait à neuf ». Même émotion, chez Péguy, devant le lent travail des siècles : « La République une et indivisible, c’est notre Royaume de France. » Et l’apologiste des hussards noirs ajoutait : « Celui qui défend la France est toujours celui qui défend le Royaume de France. Celui qui ne rend pas une place peut être tout républicain qu’il voudra et tout laïque qu’il voudra, j’accorde même qu’il soit libre-penseur, il n’en est pas moins petit cousin de Jeanne d’Arc. Et celui qui rend une place ne sera jamais qu’un salaud, quand même il serait marguillier de la paroisse. » On retrouvera cette phrase dans un des premiers tracts de la Résistance.

Que s’est-il donc passé entre Péguy et Peillon ? Pourquoi cet oubli, par ceux qui arborent la République en guise d’identité, de l’enracinement historique des pères fondateurs ? Parce qu’en dépit des crimes et de l’effondrement des régimes communistes, la pensée de gauche reste imprégnée d’une sorte de marxisme diffus. On se convertit, nolens volens, à l’économie de marché, mais on continue de penser avec Marx que « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes ». La classe dominante, dans cette optique, n’a d’autre fonction que de dominer. Socialement supérieur voulant dire moralement inférieur, rien de bon ne peut venir d’en haut. Nul art de vivre ne nous a été légué par l’aristocratie, ni même par la bourgeoisie. La civilisation n’est faite que des conquêtes successives de la lutte pour l’émancipation. Et s’il est vrai que les œuvres de culture ne sont pas le seul fait de la République et des républicains, elles valent, nous dit-on, de plus en plus, par la critique sociale dont elles sont porteuses. Le rôle que s’assignent la majorité des universitaires ou des metteurs en scène de théâtre ou d’opéra consiste à faire émerger cette critique tapie dans les textes. Par l’entreprise de ces nouveaux passeurs et à la grande joie de Télérama, la culture cesse d’être exploration de l’âme pour s’inscrire dans le grand récit de l’émancipation.

Avec le réveil de l’islam, nous sommes confrontés aujourd’hui à un défi de civilisation. Ce défi, la gauche est incapable de le relever parce qu’elle ne sait plus hériter et parce qu’elle s’obstine à ne pas voir ce qu’elle voit. Le mal étant toujours pour elle le produit de l’inégalité, c’est par des mesures économiques et sociales qu’elle entend répondre à la grande fracture de la nation. Ainsi s’explique, je crois, la crise dans laquelle elle est plongée. Il est clair que le renoncement de François Hollande ne suffira pas à l’en sortir.[/access]

Ensemble, pour un changement dans la continuité!

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Sipa. Numéro de reportage : 00636267_000010.

Mercredi dernier, j’ai souri de bon matin. Ce qui, pour un gars comme moi à peu près aussi matinal que doit l’être David Guetta, relève de l’exploit. Je tiens donc à remercier au travers de ces quelques lignes Sylvia Pinel pour cette franche risette aurorale. Interrogée sur LCI notre patronne des radicaux de gauche, candidate à la prochaine primaire, a bredouillé, pince-sans-rire : « j’incarne une forme de changement. » (voir la vidéo ci-dessous à partir de 5’25 »)

J’ai pouffé en me brossant les dents non pas parce que notre ancienne ministre du Logement est bien partie pour claquer un score à la Jean-Frédéric Poisson ou à la Jean-François Copé – le passé très récent démontre qu’une surprise est toujours possible – non, moi ce qui me fait marrer à chaque fois, c’est le coup du candidat du changement. Parce que, mine de rien, j’entends ça depuis… bah, depuis que je suis tout petit en fait.

En politique, il y a quelques tartes à la crème que l’électeur ou le téléspectateur doivent ingurgiter de manière récurrente. Lors des soirées électorales, on frôle même parfois l’indigestion. Les phrases préfabriquées sont assénées à haute dose, du genre : « il faut laisser la justice faire son travail ». Ou dans un autre style : « les Français nous ont envoyé un message clair ». Le message en question étant généralement, comme par hasard, assez proche des convictions du politique qui ânonne cette fadaise. A ce titre, il y a toujours quelque chose de quasi extatique à entendre Mélenchon ou ses épigones éructer que le gouvernement vient d’être sanctionné parce qu’il ne menait pas une politique assez à gauche… alors que les électeurs viennent de voter massivement à droite.

Tenez, je vais jouer les Paco Rabanne ou les Elizabeth Tessier du pauvre (pléonasme ?) et oser une prédiction : au soir du second tour de la prochaine présidentielle, notre chef de l’Etat nouvellement élu ne pourra pas s’empêcher, durant son allocution, de psalmodier qu’il sera « le président de tous les Français ». Cela marche à tous les coups. Hollande, Sarkozy, Chirac… tous ont récité ce poncif ultime, le soir de leur triomphe. Même Donald Trump, dans un bel exercice de langue de bois teinté de politiquement correct qu’il est pourtant censé honnir, nous a gratifié d’un « je serai le président de tous les Américains », juste après son élection. Des éléments de langage quasi forcés auxquels se sont soumis avant lui Obama, Bush, Clinton et compagnie…


Présidentielle : Donald Trump, « président de tous les Américains »

Nos chefs d’Etat fraîchement élus balancent mécaniquement cette ritournelle comme on jure fidélité à son épouse devant le maire, comme on souhaite la bonne année, comme on remplit un formulaire à la douane américaine en cochant la case spécifiant que l’on n’est pas un terroriste : c’est un passage obligé et ça n’engage à rien.

Sylvia Pinel ou Bruno Le Maire n’ont rien inventé. Durant les campagnes électorales, on use et abuse des mêmes ficelles, des mêmes slogans. On nous fait et refait le coup du candidat du changement. C’est comme la série des Rocky ou « Des Chiffres et Des Lettres », ça ne s’arrêtera jamais.

François Mitterrand (« Un président jeune pour une France moderne ») et Jean Lecanuet (« Un homme neuf, une France en marche ») misent sur la carte du jeunisme dès la présidentielle de… 1965. Ce qui, pour le coup, ne nous rajeunit pas vraiment. Et tant pis si « Tonton » avait déjà, mine de rien, 49 balais. Tant pis également si Clémenceau et Churchill n’étaient pas les perdreaux de l’année lorsqu’ils nous ont tiré d’un mauvais pas durant les heures les plus sombres de notre histoire. La jeunesse et la nouveauté ne garantissent ni la compétence, ni le courage, ni l’efficacité.

En 1974, Valéry Giscard d’Estaing promet « le changement sans le risque », lors de la campagne du premier tour, tandis qu’un Mitterrand bien plus ambitieux entend carrément « changer la vie » dans son programme. Pour les Législatives de 1986, le RPR fait fureur avec son « Vivement demain! ». A la présidentielle de 1995 Lionel Jospin (« Le président du vrai changement ») et François Bayrou (« La relève, le changement ») se marquent à la culotte. En 2007, Ségolène Royal tente le tout pour le tout avec un slogan aussi original que percutant : « Pour que ça change fort ». Son adversaire, Nicolas Sarkozy, se présente lui comme le candidat de la « rupture » alors qu’il était précédemment l’un des principaux ministres de Jacques Chirac. Culotté mais finalement payant. Pour la déconne, on regrettera juste qu’il n’ait pas opté pour « le changement dans la continuité ». Un slogan digne d’un sketch de chansonnier au Caveau de la République ou d’un film de Poiret et Serrault, mais qui sera tôt ou tard réellement employé au rythme où l’on va.

En 2012, François Hollande privilégie un simple mais efficace et désormais collector « le changement, c’est maintenant ». L’homme est habile car il ne précise nullement si le « changement » annoncé sera positif ou non. Car après tout, on peut changer pour le meilleur comme pour le pire. Nos conseillers en communication et nos politiques, de gauche comme de droite, ont bien compris que le désir de changement est un biais cognitif bien ancré dans la nature humaine. La ficelle est certes grosse, mais tant qu’elle fonctionne…

« La vie oscille, tel un pendule de droite à gauche, entre la souffrance et l’ennui », écrit Schopenhauer. Et dans les deux cas, on veut que ça change. Un peu comme les supporteurs ou les présidents d’un club de foot qui pensent qu’en changeant d’entraîneur, l’équipe retrouvera le chemin de la victoire. Ou comme le type blasé qui quitte sa femme – la réciproque est tout aussi valable – parce qu’il pense que l’herbe est plus verte ailleurs. Au final, on est le plus souvent déçu.

Par principe, un écolo ça recycle. Y compris les slogans. Guère surprenant donc de voir le candidat à la récente primaire des Verts Yannick Jadot ressortir des cartons le « Vivement demain » du RPR pour sa propre campagne électorale. Sa concurrente, Michèle Rivasi, utilise une autre ficelle bien connue du métier : le coup du rassemblement. Avec son slogan « Ensemble, l’avenir nous appartient », la députée européenne se distingue à peine de Cécile Duflot et de son audacieux « Demain, nous appartient ». Des slogans profonds et innovants qui ont sans doute contribué à l’énorme succès populaire de cette primaire des écologistes.

Et puisqu’on parle de primaires, il serait dommage de passer à côté du désormais mythique slogan de Bruno Le Maire pour celles de la droite : « Le renouveau, c’est Bruno ». A cinq syllabes près, on avait un alexandrin.

Un militant de Bruno Le Maire à Herblay, septembre 2014. SIPA. 00693779_000010

Mais Michèle Rivasi elle non plus n’a rien inventé. Outre le changement, l’autre grosse tarte à la crème d’un candidat en campagne consiste à se poser en rassembleur. On décline le rassemblement à toutes les sauces. En 1969, Alain Poher veut être « un président pour tous les Français ». Slogan pompé au mot près par François Mitterrand cinq ans plus tard, après la mort de Pompidou ! Au cours du second tour de l’élection présidentielle de 1974, les affiches du candidat de la gauche (« Un président pour tous les Français ») côtoient celles de Valéry Giscard d’Estaing, sur lesquelles on peut lire : « Le président pour tous les Français ». La nuance est de taille…

En 1988, Mitterrand est réélu président avec pour slogan « La France unie ». Jacques Chirac plagie également le concept pour ses trois dernières campagnes présidentielles (« Nous irons plus loin ensemble », 1988. « La France pour tous », 1995. « La France en grand, la France ensemble », 2002). Dans la lignée de son premier père spirituel, Nicolas Sarkozy choisit un apophtegme du même acabit en 2007 (« Ensemble, tout devient possible »). François Bayrou y va à son tour de son couplet rassembleur sur ses affiches, en 2012 : « Un pays uni, rien ne lui résiste ».

Avant d’en changer, Manuel Valls avait d’ailleurs choisi un slogan aussi créatif qu’inédit pour sa campagne de la primaire de la gauche : « Faire gagner tout ce qui nous rassemble ». Il faut dire que notre tout nouvel ex-premier ministre n’avait guère d’autre choix puisqu’il ne pouvait décemment pas nous faire le coup du changement.


Primaire à gauche : Manuel Valls change déjà de… par non-stop-politique

On se rassurera (ou pas) en constatant qu’on ne se montre guère plus original aux Etats-Unis. Alors que Barack Obama en 2008 (« Change we can believe in », « le changement auquel on peut croire ») et Mitt Rommey en 2012 (« Real change on day one », « le vrai changement dès le premier jour »)  misent sur le poncif du changement avec des fortunes diverses, Hillary Clinton joue, elle, la carte – qui s’avère pour le coup un mistigri – du rassemblement en 2016 : « Strong together » (« Plus fort ensemble »).

En fin de compte, il n’est pas certain que l’originalité paie tant que cela en politique. Fin 1928, Herbert Hoover est élu président des Etats-Unis grâce à un slogan détonnant : « A chicken in every pot, a car in every garage. » (« Un poulet dans chaque casserole, une voiture dans chaque garage »). Quelques mois plus tard, un krach boursier plonge le pays puis le monde entier dans une crise économique sans précédent.  Un président de plus qui ne tiendra pas ses promesses…

Jacqueline Sauvage: la tyrannie des minorités

Des Femen réclament la grâce de Jacqueline Sauvage sur le parvis du Trocadéro à Paris, décembre 2016. SIPA. 00784814_000038

Alors ça y est, c’est officiel, Jacqueline Sauvage ne se sent « pas du tout coupable » du meurtre de son mari. C’est elle-même qui l’a dit au journaliste Laurent Delahousse quand il lui a posé la question au JT de France 2 où elle est venue s’exhiber, flanquée de ses deux inséparables avocates. Inutile de le préciser : il n’y avait sur le plateau de télévision aucun juriste ou responsable invité à exprimer une opinion dissidente, le principe du contradictoire existe devant les juridictions (audi alteram partem = écoute l’autre partie) mais pas dans les médias où l’on n’instruit qu’en sens unique ! L’une des avocates a ainsi pu affirmer, sans être corrigée, que « équité et justice, ce n’est pas la même chose »… Sur une telle copie, nous écririons en Faculté : « les fondamentaux ne sont pas maîtrisés ». Sachant que l’homicide volontaire est puni de trente ans de réclusion, il est clair, de surcroît, que la condamnation de Madame Sauvage à dix ans n’était pas inéquitable du tout.


VIDEO. Jacqueline Sauvage : « je n’en reviens toujours pas »

Les magistrats qui avaient refusé de la libérer de manière anticipée avaient donc parfaitement raison d’observer qu’elle n’avait aucune conscience de sa culpabilité. Elle est victime, un point c’est tout, c’est ce qu’on lui répète en permanence et elle considère donc que ce n’est pas un crime d’assassiner dans le dos un conjoint violent. Avis à toutes celles qui rêvent d’en faire autant : liquidez ces salauds, Mesdames, il ne vous en coûtera rien. Le Code pénal au feu et les juges au milieu !

La suppression de la peine de mort aurait dû sonner le glas du droit de grâce

La grâce présidentielle est sans doute un vestige de l’Ancien Régime mais elle était surtout liée à l’existence de la peine de mort. Elle permettait au monarque de dispenser un condamné de l’exécution capitale, la tête de l’Etat pouvant ainsi sauver celle du condamné (jusqu’à ce que celle de Louis XVI tombe à son tour dans le panier).  Il y avait aussi dans ce droit régalien une sorte d’objection de conscience reconnue au « Roi très chrétien » lui permettant de s’appliquer à lui-même le commandement divin « tu ne tueras point ». Certains chefs d’Etat ont ainsi gracié par pure hostilité de principe à la peine de mort.

Mais l’abolition de la peine capitale, décidée par le législateur en 1981 et inscrite en 2007 à l’article 66-1 de la Constitution, aurait dû s’accompagner d’une suppression parallèle du droit de grâce.

Pour les peines d’emprisonnement, en effet, le droit de grâce n’a pas du tout la même justification « capitale »  que pour la condamnation à mort. Cette dernière  n’était prononcée que de façon tout à fait exceptionnelle tandis que les peines d’emprisonnement sont banales et infligées tous les jours. Dès lors, le fait de gracier des condamnés et pas d’autres soulève un énorme problème au regard du principe d’égalité devant la justice : pourquoi gracier celui-là et pas les autres ? L’article 6 de la Déclaration de 1789 affirme solennellement : « la Loi doit être la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse. »  Qu’en  reste-t-il si le président de la République s’amuse à réduire ou supprimer les peines prononcées par les tribunaux sur le seul fondement de son bon plaisir et de son  sentiment subjectif ? C’est alors celui dont l’entourage aura fait le plus de tapage médiatique, ou aura rapporté partout les plus gros mensonges ou aura su faire pleurer Margot dans sa chaumière avec des arguments débilitants, ou aura dénigré les juges et jurés en les faisant passer pour incompétents et inhumains  qui obtiendra gain de cause. Ce n’est plus selon que l’on est puissant ou misérable, comme le disait déjà Jean de La Fontaine, que les sentences varient, c’est selon que l’on est protégé ou non par des réseaux  militants capables de faire le buzz. En d’autres termes, c’est l’arbitraire total et le populisme pénal qui l’emportent sur les décisions longuement mûries par les magistrats et jurés en toute connaissance du dossier. Pourquoi le policier qui a dégainé trop vite sur un malfaiteur ou le commerçant excédé qui a tiré sur un cambrioleur ne bénéficiera-il pas demain de la même grâce présidentielle ?

Certaines victimes sont plus égales que d’autres…

Mais l’application de la sentence variera aussi selon  la personnalité plus ou moins digne du chef de l’Etat en fonction de sa capacité à résister aux sirènes médiatiques et clientélistes. Celui qui fut assez médiocre pour téléphoner à Leonarda avait peu de chance de savoir opposer l’autorité de la chose jugée à des avocates hystériques  soutenues par des féministes revanchardes.

Cette affaire est très grave car elle montre à quel point l’égalité républicaine  est aujourd’hui bafouée par la tyrannie des minorités, y compris jusque dans le droit pénal. Selon la catégorie sociétale à laquelle on appartient ni la loi ni la justice ne s’appliquent plus de la même façon. Les femmes, les minorités ethniques, religieuses  et sexuelles bénéficient de privilèges, passe-droits, dérogations et exonérations qui sont refusés aux autres. Il n’est qu’à lire la loi dite « Egalité et citoyenneté » qui vient encore d’être votée pour s’en convaincre : c’est un tissu stupéfiant de discriminations en faveur des minorités. Les crimes et délits ne sont plus punis de la même manière en France selon la catégorie à laquelle appartient la victime. C’est ce type d’injustice sociétale généralisée que la « gauche diversitaire » américaine vient de payer cher et le même sort lui sera certainement bientôt réservé  en France.

Quand les grands esprits se croisaient…

La carte de bibliothèque d'André Breton. @BNF

La Bibliothèque nationale vient de retrouver un lot de cartes de lecteurs célèbres, aujourd’hui disparus — il ne reste d’eux que ce qu’ils ont écrit, ou produit, ou vécu, et le souvenir de leurs lectures, dont malheureusement il manque le détail.

Mais on peut toujours les reconstituer. D’autant que les dates inscrites sur les cartons jaunis donnent à penser qu’ils se sont fréquentés — au moins dans l’espace commun, sous les lampes toujours insuffisantes de la Bibliothèque de la rue Richelieu. Qu’ils ont communié au moins dans l’amour des livres, où ils venaient trouver de quoi en écrire, tant il est vrai que le lion est fait de mouton assimilé. Ils parlaient bien des langues, mais ils étaient tous francophones de cœur — à une époque où le français représentait encore quelque chose, autre chose que ce à quoi les imbéciles qui écrivent les programmes, rue de Grenelle, voudraient le réduire.

Peu de « titi » Parisiens

Il y avait même parmi eux des migrants — on disait « émigré », à l’époque. Pas même « immigrés ». Des gens venus d’ailleurs, comme Stefan Zweig, austro-hongrois, Hannah (avec deux « n ») Arendt, prussienne, ou Natalie (sans « h » à l’origine) Sarraute, « née Tcherniak » à Ivanovo-Voznessensk, de nationalité russe.

Peu de Parisiens pur jus là-dedans. Bachelard est né à Bar-sur-Aube, Breton à Tichebray — mais tous deux sont morts à Paris.

Seul Césaire, dans cette liste, est né à Basse-Terre et mort à Fort-de-France — Martinique un jour, Martinique toujours. C’est même là que j’avais eu l’honneur (si !) de le rencontrer. J’étais beau comme un soleil !

Zweig a quitté l’Autriche en 1934 — mais sa carte de lecteur est de l’année 1932 : il venait déjà chercher à Paris une liberté qu’Hitler, qui se préparait à l’époque aux élections de 1933, ne risquait pas de lui procurer…

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli.

 

Antiterrorisme à l’italienne

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italie djihad daech amri
Mort d'Anis Amri, banlieue de Milan. Sipa. Numéro de reportage : 00786215_000007.

Si la menace terroriste reste de « basse intensité » en Italie, l’augmentation du nombre d’individus radicalisés inquiète les autorités. Un rapport de la Commission d’étude sur le phénomène de la radicalisation et de l’extrémisme djihadistes montre que toujours plus de jeunes et de femmes, de nationalité italienne, convertis ou de deuxième génération, sont séduits par le « message djihadiste ».

Prévenir la radicalisation

Les résultats de cette enquête d’une ampleur inédite ont été présentés à Rome le 5 janvier, par le président de la Commission gouvernementale, Lorenzo Vidoni, en présence du président du Conseil italien, Paolo Gentiloni, et du ministre de l’Intérieur, Marco Minniti. « Il y a une spécificité de notre pays, plutôt rassurante par certains aspects», a déclaré le chef du gouvernement en commentant les chiffres de la radicalisation en Italie, chiffres beaucoup moins importants que ceux d’autres pays européens, à commencer par la France.

Selon ledit rapport, issu d’un travail de quatre mois, sur les 110 ressortissants italiens partis mener le djihad au Levant, 32 auraient trouvé la mort dans la zone syro-irakienne, 17 seraient revenus du conflit, mais seulement 6 se trouvent actuellement sur le territoire italien. Une situation sans commune mesure avec les 1500 combattants daechistes français ou le millier de djihadistes allemands ayant rejoint le Califat. Néanmoins, les conclusions du rapport ne rassurent pas les autorités italiennes. « L’Italie doit élaborer une stratégie qui unit la répression policière et judiciaire à des programmes de déradicalisation », a affirmé le ministre de l’Intérieur.

Pour répondre à quels défis ? Vidoni constate que « les parcours de radicalisation se développent notamment dans les prisons et sur le Web » mais concède qu’«il n’y a pas d’idéal-type pour tous les individus qui se radicalisent. Il s’agit de situations très diverses, mais il est nécessaire de concentrer le travail de prévention sur les prisons et sur le Web ». Convertis ou non, la plupart des aspirants djihadistes a entre 18 et 24 ans. « Leur présence est visible sur Twitter en particulier, et de manière plus générale sur les réseaux sociaux. C’est pour cela qu’il faut mettre en place des systèmes pour prévenir la radicalisation », a averti le président de la Commission.

La France et la Belgique d’il y a dix ans

Quatre priorités ont été établies pour renforcer la lutte antiterroriste : la mise en place d’une stratégie à long terme pour prévenir les phénomènes de radicalisation, l’identification de parcours de déradicalisation, la diffusion d’un contre-discours pour arrêter le message de propagande dudit État islamique, le renforcement de la coopération avec les communautés islamiques et les écoles. « L’antiterrorisme a compris qu’une approche basée seulement sur la répression n’est plus suffisante », a affirmé Lorenzo Vidoni, avant de souligner qu’il fallait mettre en place « des outils de prévention et des mesures soft qui permettent de prévenir les processus de radicalisation pendant la période embryonnaire ».

Puisque le recrutement s’effectue surtout sur Internet et dans les prisons, le ministre de l’Intérieur a prévu de construire « un réseau contre le fléau de la terreur » en augmentant la surveillance dans les établissements pénitentiaires. C’est dans les geôles siciliennes qu’Anis Amri, l’auteur de l’attentat de Berlin, s’est radicalisé. Que les prisons italiennes soient devenues un terrain fertile pour le prosélytisme islamiste, la direction de l’administration pénitentiaire le confirme dans un rapport rendu public la semaine dernière. D’après cette étude, 345 détenus sont actuellement surveillés en raison de leurs liens – idéologiques ou concrets – avec le terrorisme. Parmi eux, 143 sont considérés comme des individus à haut risque de radicalisation qui s’ajoutent au nombre croissant des personnes « signalées » hors des murs de la prison. Le ministre n’a pas manqué de donner des précisions inquiétantes   : « A lui seul,  le Ros (Ndlr : la division du corps des carabiniers spécialisé dans la lutte contre le crime organisé et l’antiterrorisme) a reçu 1 400 signalements d’individus soupçonnés de radicalisation en 2015, et 2 000 de janvier à août 2016 ».

Autrement dit, l’Italie se trouve dans une situation voisine de celle de la France et de la Belgique… il y a dix ans. Le pays peut sûrement compter sur la qualité de ses services de renseignement et sur l’expérience de son ministre de l’Intérieur Marco Minniti, qui connait de très près les dossiers sur le terrorisme et les questions de sécurité nationale, ayant été sous-secrétaire d’État au ministère de la Défense, puis secrétaire d’État chargé de la Sécurité nationale.

Mais les résultats de l’enquête menée par la Commission gouvernementale montrent que l’Italie n’échappe pas au risque terroriste, ce qui oblige les autorités à accroître sensiblement leur niveau de surveillance.

Mort de Rafsandjani: l’Iran en deuil

iran rafsandjani chiisme islam
L'ex-président iranien Hachemi Rafsandjani. Sipa. Numéro de reportage : 00512344_000001.

La presse iranienne d’aujourd’hui brosse un hommage en demi-teinte à Hachemi Rafsandjani : ce fidèle de la révolution a connu une carrière erratique. À la gloire succéda la disgrâce puis le tardif retour de popularité. L’image de M. Rafsandjani est néanmoins instrumentalisée par le régime des mollahs pour faire passer une idée force : cet homme a incarné l’indépendance de la nation iranienne face à l’Occident (qui étouffe l’Iran par ses sanctions) mais également face à l’Orient (le marché iranien, ouvert à la Chine, a été envahi par ses biens de consommation bon marché).

Au-delà de ces signes politiques, cette mort permet  à l’Iran de se replonger dans les fondements de sa spiritualité : le chiisme est en effet marqué par le double sceau de l’amour et du deuil. Sceau de l’amour, dans la mesure où les fidèles, pour attirer la bienveillance des imams, doivent faire montre de leur propre dévotion. Cette dévotion profonde naît de l’amour dont elles-mêmes ont fait montre en sacrifiant leur vie pour leur communauté. Tous les Imams sont en effet considérés par les chiites comme des martyrs et tous ont effectivement enduré des persécutions de leur vivant, voire péri de mort violente. L’assassinat, ou ici la crise cardiaque.

C’est pourquoi le culte qui leur est dédié est également placé sous le signe du deuil : aux souffrances des Imams pour leurs fidèles doit répondre la douleur de ces derniers. Dans la culture chiite, la souffrance est bien la plus haute marque de l’amour.

« Accusé Israël, levez-vous! »

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Le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, décembre 2016. SIPA. AP21993021_000001

Tant qu’il ne s’explique pas, Israël se met dans son tort aux yeux du monde et risque d’être de plus en plus isolé, parce qu’il y a effectivement contradiction entre l’extension des implantations et la politique des deux États.

Il ne sert à rien d’objecter – à juste titre –  qu’Israël a gelé les implantations sans que cela ait fait revenir les Palestiniens à la table des négociations, preuve que les Palestiniens veulent le gel, mais sans accepter en échange de reconnaître l’État d’Israël.

Il ne sert à rien non plus de rappeler cette vérité, que la guerre menée contre Israël a commencé bien avant 1967 et donc avant l’extension territoriale qui s’en est suivie, parce que c’est en réalité une guerre sainte arabo-islamique contre l’existence d’un État juif.

Cela ne sert à rien parce que l‘opinion publique internationale ne comprend d’autant moins pourquoi les Israéliens  redoutent  la création d’un État palestinien que les Israéliens ne le disent pas.

L’ « israélisation » des démocraties: un atout pour Israël?

À  cause de ce silence, l’isolement d’Israël s’aggrave, et il est à craindre que la conférence de Paris ne prenne des décisions unilatérales lourdes de conséquences pour le pays agressé.

Et pourtant, quelque chose a changé qui devrait faire comprendre aux Israéliens qu’ils peuvent enfin dire la vérité et être compris.

Ce quelque chose qui change la donne, c’est qu’en raison de la guerre de l’islamisme terroriste contre les pays démocratiques, ces pays sont en voie d’ « israélisation ».

Et cela peut grandement les aider à comprendre Israël, pourvu qu’Israël mette les points sur les « i ».

Qu’il dise pourquoi il a tout lieu de craindre qu’un État palestinien indépendant et voisin de palier ne devienne un nouveau Gaza.

Qu’Israël demande aux pays qui participent à la conférence de Paris s’ils prendraient le risque d’installer un État arabo-islamiste indépendant et souverain à trois stations de métro du lieu de la conférence, ce qui se produirait si Paris devenait la capitale de deux États.

Qu’Israël expose les conditions préalables qu’il pose à la création d’un État palestinien, qu’il précise toutes les mesures sans lesquelles la sécurité d’Israël ne serait pas protégée dans sa sécurité et dans son existence même. Quoi de plus légitime que de protéger son existence ?

Dans le monde d’aujourd’hui, il se peut que cette façon d’aborder le problème soit de plus en plus compréhensible par les pays qui sont victimes de l’islamisme terroriste. Il fait qu’à quelque chose malheur est bon, comme disent les optimistes.

Marine Le Pen et le Pape François: le grand pardon?

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marine lepen fn pape francois
Sipa. Numéro de reportage : 00676487_000012. Numéro de reportage :00787305_000018.

On se souvient de l’étrange dispute entre Alain Juppé et François Fillon, dans l’entre-deux tours de la primaire, chacun revendiquant sa supposée plus grande proximité avec le pape François. Et si en la matière, Marine Le Pen avait bien plus d’arguments à faire valoir?

Le FN et les chrétiens, un double contentieux

Il est certes probable qu’elle hésitera à afficher une telle prétention car son contentieux politique avec les chrétiens est double. D’une part, lors de son accession à la tête du parti, elle a essuyé de vives critiques de certains catholiques traditionnels constituant un des courants historiques du Front national. D’autre part, elle demeure aux yeux de beaucoup d’autres, « la fille Le Pen », avec tout ce que ce nom peut charrier dans l’imaginaire collectif de connotations diamétralement opposées aux « valeurs évangéliques ». Il n’en demeure pas moins que l’hypothèse mérite d’être discutée. Pour l’envisager sérieusement, il est nécessaire de se déprendre d’une image médiatique du pape « ami des migrants », spécialement des musulmans, et donc promoteur du mondialisme, bête noir de Marine Le Pen. Au cœur de la vision politique du pape argentin, il y a les peuples comme sujets de résistance au néo-colonialisme qu’est la globalisation libérale.

«  Les peuples du monde veulent être artisans de leur propre destin. Ils veulent conduire dans la paix leur marche vers la justice. Ils ne veulent pas de tutelles ni d’ingérences où le plus fort subordonne le plus faible. Ils veulent que leur culture, leur langue, leurs processus sociaux et leurs traditions religieuses soient respectées. Aucun pouvoir, de fait ou constitué, n’a le droit de privé les pays pauvres du plein exercice de leur souveraineté. »[1. Discours aux mouvements populaires du 9 juillet 2015 à Santa Cruz de la Sierra (Bolivie).] Peuple est donc pour le pape un terme qui désigne indissociablement populus et plebs. Fortement influencé par « la théologie du peuple »[2. D’origine sud-américaine, principalement argentine, elle est une des branches de l’arbre touffu de ce que l’on nomme par commodité « la théologie de la libération ». Elle refuse de se laisser enfermer dans l’alternative marxisme/libéralisme et met au cœur de sa réflexion la nation comme sujet historique et culturel.], il considère que les pauvres et les opprimés de la société ont davantage conservé la culture nationale que les nantis participant aux flux du village global. Le pape perçoit la globalisation comme éminemment destructrice des équilibres culturels, nationaux et naturels. « Le nouveau colonialisme adopte divers visages. Parfois, c’est le pouvoir anonyme de l’idole argent : des corporations, des prêteurs sur gages, certains traités dits « de libre commerce » et l’imposition de mesures d’ «austérité » qui serrent toujours plus la ceinture des travailleurs et des pauvres. Les institutions financières et les entreprises transnationales se fortifient au point de subordonner les économies locales, surtout, en affaiblissant les États, qui apparaissent de plus en plus incapables de conduire des projets de développements au service de leurs populations. De la même façon, la concentration, sous forme de monopoles des moyens de communication sociale, qui essaie d’imposer des directives aliénantes de consommation et une certaine uniformité culturelle est l’une des autres formes que le nouveau colonialisme adopte. C’est le colonialisme idéologique. »

Un pape enraciné

Le pape François loin d’être un mondialiste hors-sol, ne cesse de critiquer l’homogénéisation qu’engendre la logique de la marchandisation : « La vision consumériste de l’être humain, encouragée par les engrenages de l’économie globalisée actuelle, tend à homogénéiser les cultures et à affaiblir l’immense variété culturelle, qui est un trésor de l’humanité. »[3. Encyclique Laudato si, § 144.] Alors, d’après lui, comment résister ? En refusant l’économisme intrinsèque à l’anthropologie libérale et en retrouvant la dignité du politique, protectrice de la vie des peuples et de leurs ressources culturelles et naturelles. Cette attention aux populations périphériques les plus fragiles est une des missions essentielles du pouvoir central. « Si l’État ne joue pas son rôle dans une région, certains groupes économiques peuvent apparaître comme des bienfaiteurs et s’approprier le pouvoir réel, se sentant autorisés à ne pas respecter certaines normes. »  La globalisation voulue par un occident dévoré par la cupidité engendre une brutalisation des peuples et jette sur les routes des millions de personnes « souffrant aujourd’hui du douloureux déracinement de leur patrie. »[4. Discours aux mouvements populaires, Rome, le 5 novembre 2016.] Or « personne ne devrait être obligé de fuir de sa propre patrie. »[5. Dans L’illusion populiste Pierre-André Taguieff étudie la spécificité du paradigme populiste latino-américain, Flammarion, 2007, p.124-134.]

Alors le pape est-il « populiste », ce qui ne serait pas étonnant vu la place que tient le péronisme dans la mentalité argentine ?  A cette question que lui pose son proche collaborateur, le Père Spadaro[6. « Les traces d’un pasteur », in Nei tuoi occhi é la mia parola, Ripoli, 2016.], il fait cette réponse sibylline, riche de présupposés philosophiques et politiques: « Il y a un mot très maltraité: on parle beaucoup de populisme, de politique populiste, de programme populiste. Mais c’est une erreur. Le peuple n’est pas une catégorie logique, ni une catégorie mystique. (…) Le peuple est une catégorie historique et mythique. Le peuple se construit dans un processus, avec un objectif et un projet commun. L’histoire est construite de ce processus de générations qui se succèdent à l’intérieur d’un peuple. Il faut un mythe pour comprendre le peuple. » En reprenant ici le langage de Georges Sorel lui-même influencé par Bergson, le pape manifeste que la politique ne se limite pas à la gestion mais exige de l’intuition. Il faut sentir le peuple pour le guider. Il faut lui proposer une vision à laquelle s’identifier pour mobiliser ses énergies vers le bien commun. L’imaginaire politique du pape est loin de la technocratie procédurale.

Relisons Péguy

Ainsi conseillons aux chrétiens qui continuent à croire et à faire croire à  l’exceptionnalité politique de Marine Le Pen en raison de sa prétendue xénophobie de relire Notre jeunesse de Péguy (1910): « Il faut toujours dire ce que l’on voit : surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit. » Bref, qu’ils changent de lunettes. Ils n’ont pas perçu que Marine Le Pen n’est pas plus xénophobe que le pape François n’est libéral. Tous deux voient ce que vivent les peuples soumis à des violences inconnues jusqu’à aujourd’hui. Ce n’est pas la première fois dans l’histoire intellectuelle et politique que la dualité droite/gauche est ébranlée par la désignation d’un ennemi prioritaire. L’impressionnante progression électorale du Front national est le fruit de la nouvelle conjoncture : la brutalisation structurelle des peuples par la globalisation libérale. Concluons en laissant la parole à Christophe Guilluy, qui ne cesse d’attirer l’attention sur la France périphérique et qui affirmait voilà déjà plus de six ans : « Les effets de la mondialisation libérale et du multiculturalisme seront demain au centre du débat politique. Ces problèmes contribueront non seulement à une recomposition politique à l’intérieur même des familles politiques mais aussi à un retour des couches populaires. (…) Ce retour ne sera pas le fruit d’un messianisme révolutionnaire mais d’abord la conséquence  d’une instabilité sociale et culturelle que le système ne peut occulter sous peine d’un ébranlement de la société toute entière. Or l’attachement des couches populaires françaises ou immigrées à une forme d’« autochtonie », source de liens sociaux, sans oublier une défense viscérale du principe d’égalité sociale, souligne, ô combien, une contestation radicale du processus de mondialisation. C’est pourquoi qu’on le veuille ou non, le peuple détient les clefs de l’avenir. »[7. Christophe Guilluy, Fractures françaises, (2010), Flammarion, 2013, p. 186.]

La pédagogie est un sport de combat

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Planqués, les profs ? N’allez pas dire ça au lycée François-Truffaut ; vous risqueriez d’être fort mal reçu par la direction. Car, dans cet établissement de Beauvais, réputé « sans histoires », pour parler comme au JT, il se pourrait que l’on milite bientôt pour introduire une épreuve de légitime défense au concours du Capes.

En cause, la bagarre qui a eu lieu dans une salle de classe entre trois élèves de seconde, et qui a causé une victime collatérale en la personne de la prof d’espagnol, saisie aux cervicales par un des protagonistes alors qu’elle tentait de s’interposer.

Comme si ces violences ne suffisaient pas à leur bonheur, les enseignants ont eu droit à la double peine, grâce à la réaction épatante du rectorat. Certes, les trois élèves ont immédiatement été exclus de l’établissement. Mais la décision du Conseil d’administration du lycée a été contestée par une des familles, qui a réussi à obtenir du rectorat un allègement de la sanction : de définitive, la mise à la porte de l’élève est devenue temporaire et il a pu réintégrer sa classe. C’est sans doute ce qu’on appelle « lutter contre l’exclusion ».

Le Québec multiculturaliste au secours de la France intolérante

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Le Premier ministre du Canada, Justin Trudeau, assis au milieu de membres de la communauté Sikh à Ottawa, avril 2016. SIPA. AP21881330_000004
Le Premier ministre du Canada, Justin Trudeau, assis au milieu de membres de la communauté Sikh à Ottawa, avril 2016. SIPA. AP21881330_000004
Le Premier ministre du Canada, Justin Trudeau, assis au milieu de membres de la communauté Sikh à Ottawa, avril 2016. SIPA. AP21881330_000004
Le Premier ministre du Canada, Justin Trudeau, assis au milieu de membres de la communauté Sikh à Ottawa, avril 2016. SIPA. AP21881330_000004

C’est le journal québécois Le Devoir qui nous prévient : le professeur de science politique Alain Gagnon de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) va entreprendre, dès aujourd’hui, une grande série de conférences à Paris pour honorer sa nomination temporaire comme titulaire de la Chaire du Québec contemporain de l’Université Sorbonne Nouvelle (Paris 3). De son propre aveu, Gagnon affirme vouloir débuter une tournée des amphithéâtres destinée à familiariser les étudiants français avec ce qu’il appelle « l’École de la diversité ».

« Le monde occidental doit prendre la mesure de la diversité profonde »

L’objectif du projet : faire la promotion du multiculturalisme à la sauce québécoise (c’est-à-dire l’interculturalisme) dans un contexte où les Français et les Européens feraient preuve de plus d’intolérance que jamais. En gros, il faudrait sauver l’Europe ! Le Nouveau Monde, ouvert et progressiste, serait appelé à sauver l’Ancien de son éternelle tentation fasciste. « À la fois à la Sorbonne Nouvelle et à Science Po Paris, où je serai professeur invité, ils sentent bien que les Québécois, en particulier ceux de la mouvance multinationale et plurinationale, ont des choses majeures à dire à l’Europe et au monde occidental, qui doit prendre la mesure de la diversité profonde », assure le professeur. Quoi de mieux qu’une délégation de Nord-Américains accoutumés à la modernité pour apprendre le pluralisme à une bande de conservateurs attachés aux très vieilles pierres ?

Après tout, la France a mauvaise presse actuellement. Depuis les attentats terroristes qu’il a bien mérités, le pays discrimine ces valeureuses citoyennes entièrement vêtues de noir qui désirent seulement profiter du soleil sur les plages de la Côte d’Azur. La France, c’est le pays à ne plus fréquenter intellectuellement. Le Québec ferait donc mieux de se rapprocher du Canada anglais, d’héritage britannique et communautariste, plutôt que de ce vilain pays laïque. Un petit voyage en France ? Pourquoi pas. Pourvu qu’on en profite, au passage, pour sermonner ses habitants. L’Angleterre n’a-t-elle pas fait preuve de modération par rapport à cette France révolutionnaire, radicale et napoléonienne ?

Cette grande tournée missionnaire ne sera évidemment pas réalisée sans une bonne instrumentalisation des fonds publics à des fins idéologiques. Les premiers à prôner le pluralisme culturel sont souvent les moins enclins à prôner le pluralisme intellectuel. Que signifie vraiment « l’objectivité scientifique » dans des universités qui ressemblent parfois davantage à des prisons de la pensée qu’à des centres de diffusion du savoir ?

Il faut aussi préciser que le modèle interculturel dont Alain Gagnon et ses acolytes feront la promotion durant les prochains mois n’a jamais fait l’unanimité auprès de qui que ce soit au Québec. Non seulement le débat sur lesdits accommodements raisonnables et la laïcité fait toujours rage dans cette province, mais jamais le multiculturalisme n’y a été aussi violemment remis en question dans son ensemble. L’agenda politique et les sondages en faveur des deux principaux partis politiques opposés au multiculturalisme canadien (le Parti québécois à 24% et la Coalition Avenir Québec à 26%) témoignent de cette réalité.

Et pour cause, de nombreux Québécois savent très bien ce qui les attend en cas de perpétuation du modèle « diversitaire »: la ghettoïsation des communautés immigrées et l’expansion de l’islamisme au nom du « vivre-ensemble ».

Hollande, Alep, identité: le journal d’Alain Finkielkraut

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François Hollande à Paris, décembre 2016. SIPA. 00786067_000007
François Hollande à Paris, décembre 2016. SIPA. 00786067_000007

Le renoncement de François Hollande (14 décembre)

« Je suis prêt », affirmait, il y a peu, François Hollande dans un grand entretien publié par L’Obs. Lors d’une conférence prononcée à l’invitation des fondations Terra Nova et Jean Jaurès, il avait même esquissé les grands axes de sa campagne. Et puis est paru l’ouvrage de Gérard Davet et Fabrice Lhomme : Un président ne devrait pas dire ça. Ça, ce sont les commentaires médisants et les confidences débridées d’un chef d’État qui, au lieu de méditer, de se promener, de rencontrer, de lire, a occupé le peu de temps libre que lui laisse son épuisante fonction à s’écouter parler devant deux journalistes. Piégeant Narcisse par la simulation de la connivence, ces journalistes ont réalisé le grand rêve de la profession depuis le Watergate : contraindre à l’abandon le détenteur du pouvoir suprême. Et ils l’ont fait, cette fois, avec la participation de leur victime. Celle-ci, il est vrai, était déjà bien mal en point avant ce coup de grâce. Et ce qui l’avait plongée dans des abîmes d’impopularité, c’était, outre sa politique économique erratique, un événement en apparence mineur : l’affaire Leonarda.

Le 9 octobre 2013, cette jeune fille d’origine kosovare avait été appréhendée par les gendarmes lors d’une sortie scolaire et expulsée avec sa famille qui, après avoir épuisé toutes les voies de recours, venait d’être définitivement déboutée du droit d’asile. Dix jours plus tard, François Hollande est intervenu à la télévision pour confirmer l’éloignement de la famille et pour dire que Leonarda pouvait revenir seule en France achever ses études. Celle-ci lui a aussitôt répondu par le même canal qu’il n’était pas question pour elle d’abandonner ses parents et qu’elle entendait bien faire plier le gouvernement.

Pourquoi François Hollande a-t-il commis cette imprudence fatale à son autorité et à son prestige ? Parce qu’entre le 9 et le 19 octobre, les lycéens étaient descendus dans la rue, qu’ils menaçaient de reprendre le combat après les vacances de la Toussaint et qu’ils avaient le soutien d’une grande partie de la classe médiatico-intellectuelle. Ces manifestants et ces vigilants attendaient un geste du président de la République et ce geste, François Hollande s’y est d’autant plus volontiers résolu que, depuis le tournant de la rigueur choisi par François Mitterrand en 1983, l’antiracisme est devenu le nouveau cheval de bataille du progressisme.

La gauche compensait par la lutte contre toutes les discriminations son virage libéral. D’où Leonarda. D’où le mariage pour tous. D’où le fossé qui s’est creusé entre le néo-progressisme et le nombre toujours croissant de Français qui ne supportent plus d’être cloués au pilori parce qu’ils sont inquiets pour le destin de leur patrie et qu’ils tiennent à ce que celle-ci puisse, sans se renier, persévérer dans son être.

La tragédie d’Alep (18 décembre)

Je n’ai jamais oublié la conférence de presse que Nicolas Sarkozy, fraîchement élu président de la République, a donnée, au sortir de sa première rencontre avec Vladimir Poutine. Il avait[access capability= »lire_inedits »] le visage hagard. Il s’est avancé en titubant vers le pupitre, il a eu comme un renvoi au moment où il invitait les journalistes à lui poser des questions. Ceux-ci se sont dit en rigolant que la rencontre entre les deux chefs d’État avait dû être bien arrosée. Eh bien, non ! Un documentaire diffusé par France 2 vient de nous apprendre que ce jour-là, Sarkozy n’était pas ivre, il était sonné par la violence du coup qu’il venait de recevoir. Tout feu tout flamme, il avait exprimé au président russe son inquiétude quant à la situation des droits de l’homme en Russie, il avait parlé d’Anna Politkovskaïa, la journaliste qui venait d’être assassinée, il avait parlé de la Tchétchénie… Poutine, impassible, ne l’a pas interrompu. Une fois Sarkozy arrivé au bout de son exposé, il a demandé : « Tu as fini ? » « Oui », a répliqué, déjà interloqué, Sarkozy. Alors Poutine, délimitant entre ses deux mains tendues un espace d’une vingtaine de centimètres a dit : « La France : c’est ça. » Puis, écartant largement les bras, il a dit : « La Russie : c’est ça. Ou bien tu continues à me parler sur ce ton, et je t’écrase. Ou bien tu arrêtes et je peux faire de toi le roi de l’Europe. »

Jean-David Levitte dément que les choses se soient passées ainsi. Et pourtant, c’est bien ce Poutine-là qui donne aujourd’hui toute sa mesure. C’est lui qui est à l’œuvre en Syrie et qui, faisant la guerre sans respecter les lois de la guerre à Alep comme à Grozny, vient de mettre Bachar al-Assad en position de reconquête. Le tyran de Damas a un autre parrain : le Guide suprême de la Révolution iranienne. Aussi peu regardant sur les moyens que Poutine, celui-ci veut consolider un arc chiite de Téhéran à Beyrouth. Ainsi alimente-t-il en missiles le Hezbollah qui, comme l’a écrit Alain Frachon dans Le Monde, entend profiter de son installation au Liban pour ouvrir un nouveau front avec Israël.

Les grandes puissances occidentales et l’opinion mondiale sont, à quelques petits rassemblements près, les spectateurs passifs de cette barbarie. Ce qui conduit Laurent Joffrin à parler d’un « recul planétaire de la sensibilité humaine » et Bernard-Henri Lévy, plus véhément que jamais, à dénoncer « une honte profonde et indélébile » : « Nous sommes des défaitistes qui nous prenons pour des hommes de paix. Nous sommes des Européens repus qui désavouent leurs propres valeurs tandis qu’achève de se perpétrer le premier immense crime contre l’Humanité, c’est-à-dire contre chacun d’entre nous, du XXIe siècle. Nous sommes les contemporains de cette hécatombe, et comme face aux hurlements sortis hier des camps de la mort, peu, très peu, ont le courage d’appeler à faire la guerre à la guerre et à bombarder les bombardiers. »

Inspiré par la mémoire du pire, ce réquisitoire est fort. Et pourtant, je n’arrive pas à le reprendre à mon compte. Je n’ai pas le cœur, je l’avoue, de me joindre au chœur des indignés. Car la seule alternative actuelle au tyran de Damas, c’est un islamisme sunnite non moins cruel. Car les rebelles d’Alep confisquaient les vivres et les médicaments à leurs seuls profits. Car les interventions en Irak et en Libye ont eu des effets dévastateurs. Car le printemps égyptien a porté les Frères musulmans au pouvoir. Si j’en juge à mon cas, l’inertie fustigée par les imprécateurs ne procède pas de l’insensibilité ou de l’accoutumance aux images insoutenables mais de l’abattement. Les victimes s’accumulent dans cette guerre atroce et nul ne sait à quel vainqueur se vouer.

La gauche et la question de l’identité

Candidat surprise à la primaire de la gauche en vue de la prochaine élection présidentielle, Vincent Peillon a été interrogé sur ses intentions et sur son programme par le journal Le Monde. Il lui a été demandé notamment si, selon lui, des enjeux identitaires allaient être au centre de la campagne. Voici sa réponse : « On veut nous imposer un débat identitaire, et je crois que ça a été l’une des erreurs du gouvernement, plutôt que de mettre en avant notre action économique et sociale sur l’éducation, le logement, la santé, l’environnement, nous sommes venus sur un terrain qui n’est pas le nôtre. Nous avons heurté ceux qui partagent nos valeurs républicaines et qui n’attendaient pas cela de nous. Je ne crains pas le débat identitaire, mais je pense que ce n’est pas le bon. Notre identité, c’est la République. Ma campagne, c’est la République par tous et pour tous. La République démocratique, laïque et sociale est notre patrimoine commun. »

Étrange définition : « Notre identité, c’est la République. » Les grands républicains ne parlaient pas ainsi. De Jules Ferry, le fondateur de l’École républicaine, Mona Ozouf nous rappelle qu’il était avant toute chose un héritier « intimement convaincu de la continuité de la France, dont l’histoire vient de plus loin que la Révolution française, pleinement conscient de la puissance vitale du passé, ennemi déclaré, en conséquence, de l’illusion révolutionnaire de la table rase et de la création d’un monde refait à neuf ». Même émotion, chez Péguy, devant le lent travail des siècles : « La République une et indivisible, c’est notre Royaume de France. » Et l’apologiste des hussards noirs ajoutait : « Celui qui défend la France est toujours celui qui défend le Royaume de France. Celui qui ne rend pas une place peut être tout républicain qu’il voudra et tout laïque qu’il voudra, j’accorde même qu’il soit libre-penseur, il n’en est pas moins petit cousin de Jeanne d’Arc. Et celui qui rend une place ne sera jamais qu’un salaud, quand même il serait marguillier de la paroisse. » On retrouvera cette phrase dans un des premiers tracts de la Résistance.

Que s’est-il donc passé entre Péguy et Peillon ? Pourquoi cet oubli, par ceux qui arborent la République en guise d’identité, de l’enracinement historique des pères fondateurs ? Parce qu’en dépit des crimes et de l’effondrement des régimes communistes, la pensée de gauche reste imprégnée d’une sorte de marxisme diffus. On se convertit, nolens volens, à l’économie de marché, mais on continue de penser avec Marx que « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes ». La classe dominante, dans cette optique, n’a d’autre fonction que de dominer. Socialement supérieur voulant dire moralement inférieur, rien de bon ne peut venir d’en haut. Nul art de vivre ne nous a été légué par l’aristocratie, ni même par la bourgeoisie. La civilisation n’est faite que des conquêtes successives de la lutte pour l’émancipation. Et s’il est vrai que les œuvres de culture ne sont pas le seul fait de la République et des républicains, elles valent, nous dit-on, de plus en plus, par la critique sociale dont elles sont porteuses. Le rôle que s’assignent la majorité des universitaires ou des metteurs en scène de théâtre ou d’opéra consiste à faire émerger cette critique tapie dans les textes. Par l’entreprise de ces nouveaux passeurs et à la grande joie de Télérama, la culture cesse d’être exploration de l’âme pour s’inscrire dans le grand récit de l’émancipation.

Avec le réveil de l’islam, nous sommes confrontés aujourd’hui à un défi de civilisation. Ce défi, la gauche est incapable de le relever parce qu’elle ne sait plus hériter et parce qu’elle s’obstine à ne pas voir ce qu’elle voit. Le mal étant toujours pour elle le produit de l’inégalité, c’est par des mesures économiques et sociales qu’elle entend répondre à la grande fracture de la nation. Ainsi s’explique, je crois, la crise dans laquelle elle est plongée. Il est clair que le renoncement de François Hollande ne suffira pas à l’en sortir.[/access]

"Un président ne devrait pas dire ça..."

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Ensemble, pour un changement dans la continuité!

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hollande sarkozy chirac mitterrand
Sipa. Numéro de reportage : 00636267_000010.
hollande sarkozy chirac mitterrand
Sipa. Numéro de reportage : 00636267_000010.

Mercredi dernier, j’ai souri de bon matin. Ce qui, pour un gars comme moi à peu près aussi matinal que doit l’être David Guetta, relève de l’exploit. Je tiens donc à remercier au travers de ces quelques lignes Sylvia Pinel pour cette franche risette aurorale. Interrogée sur LCI notre patronne des radicaux de gauche, candidate à la prochaine primaire, a bredouillé, pince-sans-rire : « j’incarne une forme de changement. » (voir la vidéo ci-dessous à partir de 5’25 »)

J’ai pouffé en me brossant les dents non pas parce que notre ancienne ministre du Logement est bien partie pour claquer un score à la Jean-Frédéric Poisson ou à la Jean-François Copé – le passé très récent démontre qu’une surprise est toujours possible – non, moi ce qui me fait marrer à chaque fois, c’est le coup du candidat du changement. Parce que, mine de rien, j’entends ça depuis… bah, depuis que je suis tout petit en fait.

En politique, il y a quelques tartes à la crème que l’électeur ou le téléspectateur doivent ingurgiter de manière récurrente. Lors des soirées électorales, on frôle même parfois l’indigestion. Les phrases préfabriquées sont assénées à haute dose, du genre : « il faut laisser la justice faire son travail ». Ou dans un autre style : « les Français nous ont envoyé un message clair ». Le message en question étant généralement, comme par hasard, assez proche des convictions du politique qui ânonne cette fadaise. A ce titre, il y a toujours quelque chose de quasi extatique à entendre Mélenchon ou ses épigones éructer que le gouvernement vient d’être sanctionné parce qu’il ne menait pas une politique assez à gauche… alors que les électeurs viennent de voter massivement à droite.

Tenez, je vais jouer les Paco Rabanne ou les Elizabeth Tessier du pauvre (pléonasme ?) et oser une prédiction : au soir du second tour de la prochaine présidentielle, notre chef de l’Etat nouvellement élu ne pourra pas s’empêcher, durant son allocution, de psalmodier qu’il sera « le président de tous les Français ». Cela marche à tous les coups. Hollande, Sarkozy, Chirac… tous ont récité ce poncif ultime, le soir de leur triomphe. Même Donald Trump, dans un bel exercice de langue de bois teinté de politiquement correct qu’il est pourtant censé honnir, nous a gratifié d’un « je serai le président de tous les Américains », juste après son élection. Des éléments de langage quasi forcés auxquels se sont soumis avant lui Obama, Bush, Clinton et compagnie…


Présidentielle : Donald Trump, « président de tous les Américains »

Nos chefs d’Etat fraîchement élus balancent mécaniquement cette ritournelle comme on jure fidélité à son épouse devant le maire, comme on souhaite la bonne année, comme on remplit un formulaire à la douane américaine en cochant la case spécifiant que l’on n’est pas un terroriste : c’est un passage obligé et ça n’engage à rien.

Sylvia Pinel ou Bruno Le Maire n’ont rien inventé. Durant les campagnes électorales, on use et abuse des mêmes ficelles, des mêmes slogans. On nous fait et refait le coup du candidat du changement. C’est comme la série des Rocky ou « Des Chiffres et Des Lettres », ça ne s’arrêtera jamais.

François Mitterrand (« Un président jeune pour une France moderne ») et Jean Lecanuet (« Un homme neuf, une France en marche ») misent sur la carte du jeunisme dès la présidentielle de… 1965. Ce qui, pour le coup, ne nous rajeunit pas vraiment. Et tant pis si « Tonton » avait déjà, mine de rien, 49 balais. Tant pis également si Clémenceau et Churchill n’étaient pas les perdreaux de l’année lorsqu’ils nous ont tiré d’un mauvais pas durant les heures les plus sombres de notre histoire. La jeunesse et la nouveauté ne garantissent ni la compétence, ni le courage, ni l’efficacité.

En 1974, Valéry Giscard d’Estaing promet « le changement sans le risque », lors de la campagne du premier tour, tandis qu’un Mitterrand bien plus ambitieux entend carrément « changer la vie » dans son programme. Pour les Législatives de 1986, le RPR fait fureur avec son « Vivement demain! ». A la présidentielle de 1995 Lionel Jospin (« Le président du vrai changement ») et François Bayrou (« La relève, le changement ») se marquent à la culotte. En 2007, Ségolène Royal tente le tout pour le tout avec un slogan aussi original que percutant : « Pour que ça change fort ». Son adversaire, Nicolas Sarkozy, se présente lui comme le candidat de la « rupture » alors qu’il était précédemment l’un des principaux ministres de Jacques Chirac. Culotté mais finalement payant. Pour la déconne, on regrettera juste qu’il n’ait pas opté pour « le changement dans la continuité ». Un slogan digne d’un sketch de chansonnier au Caveau de la République ou d’un film de Poiret et Serrault, mais qui sera tôt ou tard réellement employé au rythme où l’on va.

En 2012, François Hollande privilégie un simple mais efficace et désormais collector « le changement, c’est maintenant ». L’homme est habile car il ne précise nullement si le « changement » annoncé sera positif ou non. Car après tout, on peut changer pour le meilleur comme pour le pire. Nos conseillers en communication et nos politiques, de gauche comme de droite, ont bien compris que le désir de changement est un biais cognitif bien ancré dans la nature humaine. La ficelle est certes grosse, mais tant qu’elle fonctionne…

« La vie oscille, tel un pendule de droite à gauche, entre la souffrance et l’ennui », écrit Schopenhauer. Et dans les deux cas, on veut que ça change. Un peu comme les supporteurs ou les présidents d’un club de foot qui pensent qu’en changeant d’entraîneur, l’équipe retrouvera le chemin de la victoire. Ou comme le type blasé qui quitte sa femme – la réciproque est tout aussi valable – parce qu’il pense que l’herbe est plus verte ailleurs. Au final, on est le plus souvent déçu.

Par principe, un écolo ça recycle. Y compris les slogans. Guère surprenant donc de voir le candidat à la récente primaire des Verts Yannick Jadot ressortir des cartons le « Vivement demain » du RPR pour sa propre campagne électorale. Sa concurrente, Michèle Rivasi, utilise une autre ficelle bien connue du métier : le coup du rassemblement. Avec son slogan « Ensemble, l’avenir nous appartient », la députée européenne se distingue à peine de Cécile Duflot et de son audacieux « Demain, nous appartient ». Des slogans profonds et innovants qui ont sans doute contribué à l’énorme succès populaire de cette primaire des écologistes.

Et puisqu’on parle de primaires, il serait dommage de passer à côté du désormais mythique slogan de Bruno Le Maire pour celles de la droite : « Le renouveau, c’est Bruno ». A cinq syllabes près, on avait un alexandrin.

Un militant de Bruno Le Maire à Herblay, septembre 2014. SIPA. 00693779_000010

Mais Michèle Rivasi elle non plus n’a rien inventé. Outre le changement, l’autre grosse tarte à la crème d’un candidat en campagne consiste à se poser en rassembleur. On décline le rassemblement à toutes les sauces. En 1969, Alain Poher veut être « un président pour tous les Français ». Slogan pompé au mot près par François Mitterrand cinq ans plus tard, après la mort de Pompidou ! Au cours du second tour de l’élection présidentielle de 1974, les affiches du candidat de la gauche (« Un président pour tous les Français ») côtoient celles de Valéry Giscard d’Estaing, sur lesquelles on peut lire : « Le président pour tous les Français ». La nuance est de taille…

En 1988, Mitterrand est réélu président avec pour slogan « La France unie ». Jacques Chirac plagie également le concept pour ses trois dernières campagnes présidentielles (« Nous irons plus loin ensemble », 1988. « La France pour tous », 1995. « La France en grand, la France ensemble », 2002). Dans la lignée de son premier père spirituel, Nicolas Sarkozy choisit un apophtegme du même acabit en 2007 (« Ensemble, tout devient possible »). François Bayrou y va à son tour de son couplet rassembleur sur ses affiches, en 2012 : « Un pays uni, rien ne lui résiste ».

Avant d’en changer, Manuel Valls avait d’ailleurs choisi un slogan aussi créatif qu’inédit pour sa campagne de la primaire de la gauche : « Faire gagner tout ce qui nous rassemble ». Il faut dire que notre tout nouvel ex-premier ministre n’avait guère d’autre choix puisqu’il ne pouvait décemment pas nous faire le coup du changement.


Primaire à gauche : Manuel Valls change déjà de… par non-stop-politique

On se rassurera (ou pas) en constatant qu’on ne se montre guère plus original aux Etats-Unis. Alors que Barack Obama en 2008 (« Change we can believe in », « le changement auquel on peut croire ») et Mitt Rommey en 2012 (« Real change on day one », « le vrai changement dès le premier jour »)  misent sur le poncif du changement avec des fortunes diverses, Hillary Clinton joue, elle, la carte – qui s’avère pour le coup un mistigri – du rassemblement en 2016 : « Strong together » (« Plus fort ensemble »).

En fin de compte, il n’est pas certain que l’originalité paie tant que cela en politique. Fin 1928, Herbert Hoover est élu président des Etats-Unis grâce à un slogan détonnant : « A chicken in every pot, a car in every garage. » (« Un poulet dans chaque casserole, une voiture dans chaque garage »). Quelques mois plus tard, un krach boursier plonge le pays puis le monde entier dans une crise économique sans précédent.  Un président de plus qui ne tiendra pas ses promesses…

Jacqueline Sauvage: la tyrannie des minorités

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Des Femen réclament la grâce de Jacqueline Sauvage sur le parvis du Trocadéro à Paris, décembre 2016. SIPA. 00784814_000038
Des Femen réclament la grâce de Jacqueline Sauvage sur le parvis du Trocadéro à Paris, décembre 2016. SIPA. 00784814_000038

Alors ça y est, c’est officiel, Jacqueline Sauvage ne se sent « pas du tout coupable » du meurtre de son mari. C’est elle-même qui l’a dit au journaliste Laurent Delahousse quand il lui a posé la question au JT de France 2 où elle est venue s’exhiber, flanquée de ses deux inséparables avocates. Inutile de le préciser : il n’y avait sur le plateau de télévision aucun juriste ou responsable invité à exprimer une opinion dissidente, le principe du contradictoire existe devant les juridictions (audi alteram partem = écoute l’autre partie) mais pas dans les médias où l’on n’instruit qu’en sens unique ! L’une des avocates a ainsi pu affirmer, sans être corrigée, que « équité et justice, ce n’est pas la même chose »… Sur une telle copie, nous écririons en Faculté : « les fondamentaux ne sont pas maîtrisés ». Sachant que l’homicide volontaire est puni de trente ans de réclusion, il est clair, de surcroît, que la condamnation de Madame Sauvage à dix ans n’était pas inéquitable du tout.


VIDEO. Jacqueline Sauvage : « je n’en reviens toujours pas »

Les magistrats qui avaient refusé de la libérer de manière anticipée avaient donc parfaitement raison d’observer qu’elle n’avait aucune conscience de sa culpabilité. Elle est victime, un point c’est tout, c’est ce qu’on lui répète en permanence et elle considère donc que ce n’est pas un crime d’assassiner dans le dos un conjoint violent. Avis à toutes celles qui rêvent d’en faire autant : liquidez ces salauds, Mesdames, il ne vous en coûtera rien. Le Code pénal au feu et les juges au milieu !

La suppression de la peine de mort aurait dû sonner le glas du droit de grâce

La grâce présidentielle est sans doute un vestige de l’Ancien Régime mais elle était surtout liée à l’existence de la peine de mort. Elle permettait au monarque de dispenser un condamné de l’exécution capitale, la tête de l’Etat pouvant ainsi sauver celle du condamné (jusqu’à ce que celle de Louis XVI tombe à son tour dans le panier).  Il y avait aussi dans ce droit régalien une sorte d’objection de conscience reconnue au « Roi très chrétien » lui permettant de s’appliquer à lui-même le commandement divin « tu ne tueras point ». Certains chefs d’Etat ont ainsi gracié par pure hostilité de principe à la peine de mort.

Mais l’abolition de la peine capitale, décidée par le législateur en 1981 et inscrite en 2007 à l’article 66-1 de la Constitution, aurait dû s’accompagner d’une suppression parallèle du droit de grâce.

Pour les peines d’emprisonnement, en effet, le droit de grâce n’a pas du tout la même justification « capitale »  que pour la condamnation à mort. Cette dernière  n’était prononcée que de façon tout à fait exceptionnelle tandis que les peines d’emprisonnement sont banales et infligées tous les jours. Dès lors, le fait de gracier des condamnés et pas d’autres soulève un énorme problème au regard du principe d’égalité devant la justice : pourquoi gracier celui-là et pas les autres ? L’article 6 de la Déclaration de 1789 affirme solennellement : « la Loi doit être la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse. »  Qu’en  reste-t-il si le président de la République s’amuse à réduire ou supprimer les peines prononcées par les tribunaux sur le seul fondement de son bon plaisir et de son  sentiment subjectif ? C’est alors celui dont l’entourage aura fait le plus de tapage médiatique, ou aura rapporté partout les plus gros mensonges ou aura su faire pleurer Margot dans sa chaumière avec des arguments débilitants, ou aura dénigré les juges et jurés en les faisant passer pour incompétents et inhumains  qui obtiendra gain de cause. Ce n’est plus selon que l’on est puissant ou misérable, comme le disait déjà Jean de La Fontaine, que les sentences varient, c’est selon que l’on est protégé ou non par des réseaux  militants capables de faire le buzz. En d’autres termes, c’est l’arbitraire total et le populisme pénal qui l’emportent sur les décisions longuement mûries par les magistrats et jurés en toute connaissance du dossier. Pourquoi le policier qui a dégainé trop vite sur un malfaiteur ou le commerçant excédé qui a tiré sur un cambrioleur ne bénéficiera-il pas demain de la même grâce présidentielle ?

Certaines victimes sont plus égales que d’autres…

Mais l’application de la sentence variera aussi selon  la personnalité plus ou moins digne du chef de l’Etat en fonction de sa capacité à résister aux sirènes médiatiques et clientélistes. Celui qui fut assez médiocre pour téléphoner à Leonarda avait peu de chance de savoir opposer l’autorité de la chose jugée à des avocates hystériques  soutenues par des féministes revanchardes.

Cette affaire est très grave car elle montre à quel point l’égalité républicaine  est aujourd’hui bafouée par la tyrannie des minorités, y compris jusque dans le droit pénal. Selon la catégorie sociétale à laquelle on appartient ni la loi ni la justice ne s’appliquent plus de la même façon. Les femmes, les minorités ethniques, religieuses  et sexuelles bénéficient de privilèges, passe-droits, dérogations et exonérations qui sont refusés aux autres. Il n’est qu’à lire la loi dite « Egalité et citoyenneté » qui vient encore d’être votée pour s’en convaincre : c’est un tissu stupéfiant de discriminations en faveur des minorités. Les crimes et délits ne sont plus punis de la même manière en France selon la catégorie à laquelle appartient la victime. C’est ce type d’injustice sociétale généralisée que la « gauche diversitaire » américaine vient de payer cher et le même sort lui sera certainement bientôt réservé  en France.

Quand les grands esprits se croisaient…

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La carte de bibliothèque d'André Breton. @BNF
La carte de bibliothèque d'André Breton. @BNF

La Bibliothèque nationale vient de retrouver un lot de cartes de lecteurs célèbres, aujourd’hui disparus — il ne reste d’eux que ce qu’ils ont écrit, ou produit, ou vécu, et le souvenir de leurs lectures, dont malheureusement il manque le détail.

Mais on peut toujours les reconstituer. D’autant que les dates inscrites sur les cartons jaunis donnent à penser qu’ils se sont fréquentés — au moins dans l’espace commun, sous les lampes toujours insuffisantes de la Bibliothèque de la rue Richelieu. Qu’ils ont communié au moins dans l’amour des livres, où ils venaient trouver de quoi en écrire, tant il est vrai que le lion est fait de mouton assimilé. Ils parlaient bien des langues, mais ils étaient tous francophones de cœur — à une époque où le français représentait encore quelque chose, autre chose que ce à quoi les imbéciles qui écrivent les programmes, rue de Grenelle, voudraient le réduire.

Peu de « titi » Parisiens

Il y avait même parmi eux des migrants — on disait « émigré », à l’époque. Pas même « immigrés ». Des gens venus d’ailleurs, comme Stefan Zweig, austro-hongrois, Hannah (avec deux « n ») Arendt, prussienne, ou Natalie (sans « h » à l’origine) Sarraute, « née Tcherniak » à Ivanovo-Voznessensk, de nationalité russe.

Peu de Parisiens pur jus là-dedans. Bachelard est né à Bar-sur-Aube, Breton à Tichebray — mais tous deux sont morts à Paris.

Seul Césaire, dans cette liste, est né à Basse-Terre et mort à Fort-de-France — Martinique un jour, Martinique toujours. C’est même là que j’avais eu l’honneur (si !) de le rencontrer. J’étais beau comme un soleil !

Zweig a quitté l’Autriche en 1934 — mais sa carte de lecteur est de l’année 1932 : il venait déjà chercher à Paris une liberté qu’Hitler, qui se préparait à l’époque aux élections de 1933, ne risquait pas de lui procurer…

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli.

 

Antiterrorisme à l’italienne

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italie djihad daech amri
Mort d'Anis Amri, banlieue de Milan. Sipa. Numéro de reportage : 00786215_000007.
italie djihad daech amri
Mort d'Anis Amri, banlieue de Milan. Sipa. Numéro de reportage : 00786215_000007.

Si la menace terroriste reste de « basse intensité » en Italie, l’augmentation du nombre d’individus radicalisés inquiète les autorités. Un rapport de la Commission d’étude sur le phénomène de la radicalisation et de l’extrémisme djihadistes montre que toujours plus de jeunes et de femmes, de nationalité italienne, convertis ou de deuxième génération, sont séduits par le « message djihadiste ».

Prévenir la radicalisation

Les résultats de cette enquête d’une ampleur inédite ont été présentés à Rome le 5 janvier, par le président de la Commission gouvernementale, Lorenzo Vidoni, en présence du président du Conseil italien, Paolo Gentiloni, et du ministre de l’Intérieur, Marco Minniti. « Il y a une spécificité de notre pays, plutôt rassurante par certains aspects», a déclaré le chef du gouvernement en commentant les chiffres de la radicalisation en Italie, chiffres beaucoup moins importants que ceux d’autres pays européens, à commencer par la France.

Selon ledit rapport, issu d’un travail de quatre mois, sur les 110 ressortissants italiens partis mener le djihad au Levant, 32 auraient trouvé la mort dans la zone syro-irakienne, 17 seraient revenus du conflit, mais seulement 6 se trouvent actuellement sur le territoire italien. Une situation sans commune mesure avec les 1500 combattants daechistes français ou le millier de djihadistes allemands ayant rejoint le Califat. Néanmoins, les conclusions du rapport ne rassurent pas les autorités italiennes. « L’Italie doit élaborer une stratégie qui unit la répression policière et judiciaire à des programmes de déradicalisation », a affirmé le ministre de l’Intérieur.

Pour répondre à quels défis ? Vidoni constate que « les parcours de radicalisation se développent notamment dans les prisons et sur le Web » mais concède qu’«il n’y a pas d’idéal-type pour tous les individus qui se radicalisent. Il s’agit de situations très diverses, mais il est nécessaire de concentrer le travail de prévention sur les prisons et sur le Web ». Convertis ou non, la plupart des aspirants djihadistes a entre 18 et 24 ans. « Leur présence est visible sur Twitter en particulier, et de manière plus générale sur les réseaux sociaux. C’est pour cela qu’il faut mettre en place des systèmes pour prévenir la radicalisation », a averti le président de la Commission.

La France et la Belgique d’il y a dix ans

Quatre priorités ont été établies pour renforcer la lutte antiterroriste : la mise en place d’une stratégie à long terme pour prévenir les phénomènes de radicalisation, l’identification de parcours de déradicalisation, la diffusion d’un contre-discours pour arrêter le message de propagande dudit État islamique, le renforcement de la coopération avec les communautés islamiques et les écoles. « L’antiterrorisme a compris qu’une approche basée seulement sur la répression n’est plus suffisante », a affirmé Lorenzo Vidoni, avant de souligner qu’il fallait mettre en place « des outils de prévention et des mesures soft qui permettent de prévenir les processus de radicalisation pendant la période embryonnaire ».

Puisque le recrutement s’effectue surtout sur Internet et dans les prisons, le ministre de l’Intérieur a prévu de construire « un réseau contre le fléau de la terreur » en augmentant la surveillance dans les établissements pénitentiaires. C’est dans les geôles siciliennes qu’Anis Amri, l’auteur de l’attentat de Berlin, s’est radicalisé. Que les prisons italiennes soient devenues un terrain fertile pour le prosélytisme islamiste, la direction de l’administration pénitentiaire le confirme dans un rapport rendu public la semaine dernière. D’après cette étude, 345 détenus sont actuellement surveillés en raison de leurs liens – idéologiques ou concrets – avec le terrorisme. Parmi eux, 143 sont considérés comme des individus à haut risque de radicalisation qui s’ajoutent au nombre croissant des personnes « signalées » hors des murs de la prison. Le ministre n’a pas manqué de donner des précisions inquiétantes   : « A lui seul,  le Ros (Ndlr : la division du corps des carabiniers spécialisé dans la lutte contre le crime organisé et l’antiterrorisme) a reçu 1 400 signalements d’individus soupçonnés de radicalisation en 2015, et 2 000 de janvier à août 2016 ».

Autrement dit, l’Italie se trouve dans une situation voisine de celle de la France et de la Belgique… il y a dix ans. Le pays peut sûrement compter sur la qualité de ses services de renseignement et sur l’expérience de son ministre de l’Intérieur Marco Minniti, qui connait de très près les dossiers sur le terrorisme et les questions de sécurité nationale, ayant été sous-secrétaire d’État au ministère de la Défense, puis secrétaire d’État chargé de la Sécurité nationale.

Mais les résultats de l’enquête menée par la Commission gouvernementale montrent que l’Italie n’échappe pas au risque terroriste, ce qui oblige les autorités à accroître sensiblement leur niveau de surveillance.

Mort de Rafsandjani: l’Iran en deuil

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iran rafsandjani chiisme islam
L'ex-président iranien Hachemi Rafsandjani. Sipa. Numéro de reportage : 00512344_000001.
iran rafsandjani chiisme islam
L'ex-président iranien Hachemi Rafsandjani. Sipa. Numéro de reportage : 00512344_000001.

La presse iranienne d’aujourd’hui brosse un hommage en demi-teinte à Hachemi Rafsandjani : ce fidèle de la révolution a connu une carrière erratique. À la gloire succéda la disgrâce puis le tardif retour de popularité. L’image de M. Rafsandjani est néanmoins instrumentalisée par le régime des mollahs pour faire passer une idée force : cet homme a incarné l’indépendance de la nation iranienne face à l’Occident (qui étouffe l’Iran par ses sanctions) mais également face à l’Orient (le marché iranien, ouvert à la Chine, a été envahi par ses biens de consommation bon marché).

Au-delà de ces signes politiques, cette mort permet  à l’Iran de se replonger dans les fondements de sa spiritualité : le chiisme est en effet marqué par le double sceau de l’amour et du deuil. Sceau de l’amour, dans la mesure où les fidèles, pour attirer la bienveillance des imams, doivent faire montre de leur propre dévotion. Cette dévotion profonde naît de l’amour dont elles-mêmes ont fait montre en sacrifiant leur vie pour leur communauté. Tous les Imams sont en effet considérés par les chiites comme des martyrs et tous ont effectivement enduré des persécutions de leur vivant, voire péri de mort violente. L’assassinat, ou ici la crise cardiaque.

C’est pourquoi le culte qui leur est dédié est également placé sous le signe du deuil : aux souffrances des Imams pour leurs fidèles doit répondre la douleur de ces derniers. Dans la culture chiite, la souffrance est bien la plus haute marque de l’amour.

« Accusé Israël, levez-vous! »

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Le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, décembre 2016. SIPA. AP21993021_000001
Le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, décembre 2016. SIPA. AP21993021_000001

Tant qu’il ne s’explique pas, Israël se met dans son tort aux yeux du monde et risque d’être de plus en plus isolé, parce qu’il y a effectivement contradiction entre l’extension des implantations et la politique des deux États.

Il ne sert à rien d’objecter – à juste titre –  qu’Israël a gelé les implantations sans que cela ait fait revenir les Palestiniens à la table des négociations, preuve que les Palestiniens veulent le gel, mais sans accepter en échange de reconnaître l’État d’Israël.

Il ne sert à rien non plus de rappeler cette vérité, que la guerre menée contre Israël a commencé bien avant 1967 et donc avant l’extension territoriale qui s’en est suivie, parce que c’est en réalité une guerre sainte arabo-islamique contre l’existence d’un État juif.

Cela ne sert à rien parce que l‘opinion publique internationale ne comprend d’autant moins pourquoi les Israéliens  redoutent  la création d’un État palestinien que les Israéliens ne le disent pas.

L’ « israélisation » des démocraties: un atout pour Israël?

À  cause de ce silence, l’isolement d’Israël s’aggrave, et il est à craindre que la conférence de Paris ne prenne des décisions unilatérales lourdes de conséquences pour le pays agressé.

Et pourtant, quelque chose a changé qui devrait faire comprendre aux Israéliens qu’ils peuvent enfin dire la vérité et être compris.

Ce quelque chose qui change la donne, c’est qu’en raison de la guerre de l’islamisme terroriste contre les pays démocratiques, ces pays sont en voie d’ « israélisation ».

Et cela peut grandement les aider à comprendre Israël, pourvu qu’Israël mette les points sur les « i ».

Qu’il dise pourquoi il a tout lieu de craindre qu’un État palestinien indépendant et voisin de palier ne devienne un nouveau Gaza.

Qu’Israël demande aux pays qui participent à la conférence de Paris s’ils prendraient le risque d’installer un État arabo-islamiste indépendant et souverain à trois stations de métro du lieu de la conférence, ce qui se produirait si Paris devenait la capitale de deux États.

Qu’Israël expose les conditions préalables qu’il pose à la création d’un État palestinien, qu’il précise toutes les mesures sans lesquelles la sécurité d’Israël ne serait pas protégée dans sa sécurité et dans son existence même. Quoi de plus légitime que de protéger son existence ?

Dans le monde d’aujourd’hui, il se peut que cette façon d’aborder le problème soit de plus en plus compréhensible par les pays qui sont victimes de l’islamisme terroriste. Il fait qu’à quelque chose malheur est bon, comme disent les optimistes.

Marine Le Pen et le Pape François: le grand pardon?

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marine lepen fn pape francois
Sipa. Numéro de reportage : 00676487_000012. Numéro de reportage :00787305_000018.
marine lepen fn pape francois
Sipa. Numéro de reportage : 00676487_000012. Numéro de reportage :00787305_000018.

On se souvient de l’étrange dispute entre Alain Juppé et François Fillon, dans l’entre-deux tours de la primaire, chacun revendiquant sa supposée plus grande proximité avec le pape François. Et si en la matière, Marine Le Pen avait bien plus d’arguments à faire valoir?

Le FN et les chrétiens, un double contentieux

Il est certes probable qu’elle hésitera à afficher une telle prétention car son contentieux politique avec les chrétiens est double. D’une part, lors de son accession à la tête du parti, elle a essuyé de vives critiques de certains catholiques traditionnels constituant un des courants historiques du Front national. D’autre part, elle demeure aux yeux de beaucoup d’autres, « la fille Le Pen », avec tout ce que ce nom peut charrier dans l’imaginaire collectif de connotations diamétralement opposées aux « valeurs évangéliques ». Il n’en demeure pas moins que l’hypothèse mérite d’être discutée. Pour l’envisager sérieusement, il est nécessaire de se déprendre d’une image médiatique du pape « ami des migrants », spécialement des musulmans, et donc promoteur du mondialisme, bête noir de Marine Le Pen. Au cœur de la vision politique du pape argentin, il y a les peuples comme sujets de résistance au néo-colonialisme qu’est la globalisation libérale.

«  Les peuples du monde veulent être artisans de leur propre destin. Ils veulent conduire dans la paix leur marche vers la justice. Ils ne veulent pas de tutelles ni d’ingérences où le plus fort subordonne le plus faible. Ils veulent que leur culture, leur langue, leurs processus sociaux et leurs traditions religieuses soient respectées. Aucun pouvoir, de fait ou constitué, n’a le droit de privé les pays pauvres du plein exercice de leur souveraineté. »[1. Discours aux mouvements populaires du 9 juillet 2015 à Santa Cruz de la Sierra (Bolivie).] Peuple est donc pour le pape un terme qui désigne indissociablement populus et plebs. Fortement influencé par « la théologie du peuple »[2. D’origine sud-américaine, principalement argentine, elle est une des branches de l’arbre touffu de ce que l’on nomme par commodité « la théologie de la libération ». Elle refuse de se laisser enfermer dans l’alternative marxisme/libéralisme et met au cœur de sa réflexion la nation comme sujet historique et culturel.], il considère que les pauvres et les opprimés de la société ont davantage conservé la culture nationale que les nantis participant aux flux du village global. Le pape perçoit la globalisation comme éminemment destructrice des équilibres culturels, nationaux et naturels. « Le nouveau colonialisme adopte divers visages. Parfois, c’est le pouvoir anonyme de l’idole argent : des corporations, des prêteurs sur gages, certains traités dits « de libre commerce » et l’imposition de mesures d’ «austérité » qui serrent toujours plus la ceinture des travailleurs et des pauvres. Les institutions financières et les entreprises transnationales se fortifient au point de subordonner les économies locales, surtout, en affaiblissant les États, qui apparaissent de plus en plus incapables de conduire des projets de développements au service de leurs populations. De la même façon, la concentration, sous forme de monopoles des moyens de communication sociale, qui essaie d’imposer des directives aliénantes de consommation et une certaine uniformité culturelle est l’une des autres formes que le nouveau colonialisme adopte. C’est le colonialisme idéologique. »

Un pape enraciné

Le pape François loin d’être un mondialiste hors-sol, ne cesse de critiquer l’homogénéisation qu’engendre la logique de la marchandisation : « La vision consumériste de l’être humain, encouragée par les engrenages de l’économie globalisée actuelle, tend à homogénéiser les cultures et à affaiblir l’immense variété culturelle, qui est un trésor de l’humanité. »[3. Encyclique Laudato si, § 144.] Alors, d’après lui, comment résister ? En refusant l’économisme intrinsèque à l’anthropologie libérale et en retrouvant la dignité du politique, protectrice de la vie des peuples et de leurs ressources culturelles et naturelles. Cette attention aux populations périphériques les plus fragiles est une des missions essentielles du pouvoir central. « Si l’État ne joue pas son rôle dans une région, certains groupes économiques peuvent apparaître comme des bienfaiteurs et s’approprier le pouvoir réel, se sentant autorisés à ne pas respecter certaines normes. »  La globalisation voulue par un occident dévoré par la cupidité engendre une brutalisation des peuples et jette sur les routes des millions de personnes « souffrant aujourd’hui du douloureux déracinement de leur patrie. »[4. Discours aux mouvements populaires, Rome, le 5 novembre 2016.] Or « personne ne devrait être obligé de fuir de sa propre patrie. »[5. Dans L’illusion populiste Pierre-André Taguieff étudie la spécificité du paradigme populiste latino-américain, Flammarion, 2007, p.124-134.]

Alors le pape est-il « populiste », ce qui ne serait pas étonnant vu la place que tient le péronisme dans la mentalité argentine ?  A cette question que lui pose son proche collaborateur, le Père Spadaro[6. « Les traces d’un pasteur », in Nei tuoi occhi é la mia parola, Ripoli, 2016.], il fait cette réponse sibylline, riche de présupposés philosophiques et politiques: « Il y a un mot très maltraité: on parle beaucoup de populisme, de politique populiste, de programme populiste. Mais c’est une erreur. Le peuple n’est pas une catégorie logique, ni une catégorie mystique. (…) Le peuple est une catégorie historique et mythique. Le peuple se construit dans un processus, avec un objectif et un projet commun. L’histoire est construite de ce processus de générations qui se succèdent à l’intérieur d’un peuple. Il faut un mythe pour comprendre le peuple. » En reprenant ici le langage de Georges Sorel lui-même influencé par Bergson, le pape manifeste que la politique ne se limite pas à la gestion mais exige de l’intuition. Il faut sentir le peuple pour le guider. Il faut lui proposer une vision à laquelle s’identifier pour mobiliser ses énergies vers le bien commun. L’imaginaire politique du pape est loin de la technocratie procédurale.

Relisons Péguy

Ainsi conseillons aux chrétiens qui continuent à croire et à faire croire à  l’exceptionnalité politique de Marine Le Pen en raison de sa prétendue xénophobie de relire Notre jeunesse de Péguy (1910): « Il faut toujours dire ce que l’on voit : surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit. » Bref, qu’ils changent de lunettes. Ils n’ont pas perçu que Marine Le Pen n’est pas plus xénophobe que le pape François n’est libéral. Tous deux voient ce que vivent les peuples soumis à des violences inconnues jusqu’à aujourd’hui. Ce n’est pas la première fois dans l’histoire intellectuelle et politique que la dualité droite/gauche est ébranlée par la désignation d’un ennemi prioritaire. L’impressionnante progression électorale du Front national est le fruit de la nouvelle conjoncture : la brutalisation structurelle des peuples par la globalisation libérale. Concluons en laissant la parole à Christophe Guilluy, qui ne cesse d’attirer l’attention sur la France périphérique et qui affirmait voilà déjà plus de six ans : « Les effets de la mondialisation libérale et du multiculturalisme seront demain au centre du débat politique. Ces problèmes contribueront non seulement à une recomposition politique à l’intérieur même des familles politiques mais aussi à un retour des couches populaires. (…) Ce retour ne sera pas le fruit d’un messianisme révolutionnaire mais d’abord la conséquence  d’une instabilité sociale et culturelle que le système ne peut occulter sous peine d’un ébranlement de la société toute entière. Or l’attachement des couches populaires françaises ou immigrées à une forme d’« autochtonie », source de liens sociaux, sans oublier une défense viscérale du principe d’égalité sociale, souligne, ô combien, une contestation radicale du processus de mondialisation. C’est pourquoi qu’on le veuille ou non, le peuple détient les clefs de l’avenir. »[7. Christophe Guilluy, Fractures françaises, (2010), Flammarion, 2013, p. 186.]