Il y a deux genres d’immigration en Israël : l’alya (« la montée ») ouverte à tous les juifs de la diaspora et qui représente l’immigration inhérente à l’État d’ Israël ; et l’immigration non-juive.

L’immigration non-juive en Israël

En plus des 200 000 Palestiniens des territoires conquis en 1967 et qui ont bénéficié de la carte d’identité israélienne, ou des conjoints non-juifs des israéliens originaires de l’ex-Union soviétique, les immigrés se comptent par milliers. D’Asie, de Roumanie, d’Amérique latine ou d’Afrique. Une partie d’entre eux arrive légalement avec des permis de travail de 5 ans et repart, mais la plupart restent à l’intérieur du pays, devenant des clandestins sur la Terre promise. Et il y a les demandeurs d’asile ou réfugiés. Ils viennent d’Afrique (90 % d’Erythrée et du Soudan). Depuis 2007, 60 000 demandeurs d’asile seraient rentrés en Israël. Il en resterait 40 000 aujourd’hui.

Conscient de l’histoire du peuple juif, Israël a joué un rôle important dans la rédaction de la Convention sur les réfugiés en 1951 et a été un des premiers pays  à l’avoir signée. Pourtant, le pays n’a toujours pas de politique d’immigration définie, explique Jean-Marc Liling, le nouveau directeur du Center for international migration and integration (CIMI). Cette ONG israélienne fondée en 1998 a pour vocation « d’ouvrir le large éventail des questions que pose au pays l’immigration non-juive, de forcer le gouvernement à respecter ses obligations en vertu du droit international et de faire appliquer les meilleurs pratiques concernant les migrants ». Au look jeune et branché, le nouveau patron du CIMI n’est ni un naïf ni un novice malgré sa petite quarantaine. Passionné par les questions d’identité, ce Juif pratiquant porte la kippa à Jérusalem où il vit et une casquette chic à Paris. Français, né à Genève, il habite en Israël depuis 20 ans, est diplômé de Sciences Po, a étudié dans une yeshiva, a fait son droit à Bar Ilan avant de voyager dans le monde entier. Il a été avocat au ministère de la Justice, notamment sur les réparations dues aux Juifs des pays arabes, puis au Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) en Israël. C’est là qu’il s’est intéressé aux migrations non-juives et aux mineurs non-accompagnés.

Un accueil sans consignes claires

Liling regrette que les autorités israéliennes ne donnent pas de consignes claires sur le traitement des migrants ou les demandeurs d’asile. Sans doute craignent-elles de créer un appel d’air qui amènerait des milliers d’autres arrivants. Moins d’1 % d’entre eux  obtiennent un permis de travail. Ceux-là sont bien traités et protégés par un cadre juridique clair. Les autres obtiennent un visa renouvelable auquel aucun droit n’est rattaché. Ils vivent pour la plupart en marge de la société israélienne et n’ont pas vocation à s’intégrer. Mais les autres ?

Le regard  de la société israélienne sur les migrants africains a peu à peu changé, souligne Jean-Marc Liling. Dans un premier temps, les Israéliens faisaient preuve d’ouverture et de compassion, surtout après les massacres au Darfour. Mais les arrivées massives ont fait peur. De plus, si les Érythréens sont chrétiens, les Darfouriens s’avèrent musulmans. Tous sont concentrés dans les mêmes quartiers défavorisés, dont le sud de Tel Aviv. 60 % des israéliens aujourd’hui pensent que ces migrants sont dangereux et représentent un manque à gagner pour l’économie du pays.

Est-ce la réalité ? Jean Marc Liling s’insurge : le taux de criminalité se révèle plus bas parmi ces étrangers que chez les Israéliens ! Certes, le sud de Tel Aviv est surpeuplé et manque d’infrastructures mais ce n’est pas pire que dans les autres régions du pays où sévissent chômage et pauvreté…

Israël a-t-il vraiment les moyens accueillir ces migrants ? Allons donc, s’écrie Liling, ils font les boulots que les Israéliens ne font pas ! Quant à l’argument de la taille du pays, si tous les juifs de la diaspora décidaient de faire leur alya, on leur trouverait bien de la place… Non, l’enjeu est  identitaire. Israël est-il un Etat juif ou l’État des Juifs ? Accorde-t-il oui ou non une place aux non-juifs ? Surtout quand ceux-ci n’ont aucun lien avec les ennemis d’Israël.

Liling regrette qu’Israël ne se considère pas comme un pays ouvert aux non-juifs. Pourtant les textes de la tradition parlent du « Ger », de l’importance de l’accueil de l’étranger, une obligation primordiale. Les valeurs juives doivent nous aider à envisager des rapports apaisés avec les non-juifs et à mener une politique d’immigration fidèle à notre histoire.

Entre autres missions, le CIMI accompagne les immigrés mineurs non-accompagnés par un programme spécifique depuis deux ans. Service national pilote, ateliers pour construire un projet d’emploi, accompagnement dans les études, rencontres à la Knesset et autres activités constituent son programme.

A ceux auxquels une politique d’accueil semble utopique dans un pays en guerre, le patron du CIMI cite l’exemple de l’école Bialik-Rogozin au sud de Tel Aviv. Une école publique sans juifs, scolarisant uniquement des enfants de migrants, un millier venus de 54 pays ! Une fabrique de citoyens israéliens. Survivants, traumatisés, ces mômes apprennent l’hébreu, l’art, la loi et tout le reste grâce à la société civile, les dons, les  professeurs, les bénévoles. Avec 96 % de réussite en fin de scolarité.

Jean Marc Liling raconte de belles histoires, comme celle de Benyamin, arrivé rescapé du Soudan à l’âge de 8 ans et qui est aujourd’hui un brillant étudiant à Tel Aviv. Ou Yonathan, venu d’Erythrée à l’age de 12 ans, devenu volontaire auprès des enfants en difficulté dans une école de Jérusalem. Et bien d’autres dont il est fier.

D’où lui vient cette empathie ? De l’étude de la Torah ? Sans doute, il ne se pose pas la question. Ou peut-être du fait que ses deux parents étaient des enfants cachés pendant la guerre…