Nicolas Sarkozy à La Valette du Var, juillet 2016. SIPA. 00762988_000054
David Desgouilles n’a pas seulement un talent certain de conteur, il a aussi beaucoup d’audace. Pourquoi s’obstiner à écrire de la politique-fiction quand les événements quotidiens ressemblent de plus en plus à des séries ? Quand un jeune policier turc accoutré en Men in Black tire plusieurs balles dans le dos d’un ambassadeur russe lors d’un vernissage à Ankara, lorsque Trump remporte la présidentielle américaine, ou que Fillon terrasse Juppé et Sarkozy aux primaires de la droite, la fiction a du pain sur la planche. Mais justement, comme son premier opus Le Bruit de la douche, Dérapage, le dernier roman de notre blogueur franc-comtois, s’inspire de faits relatés dans les journaux pour raconter une histoire dense et haletante flirtant avec la parodie. C’est gros, mais ça marche !
L’intrigue part d’un petit rien, l’une de ces sorties qu’on appelle désormais « dérapages » : croyant le débat télévisé terminé et son micro coupé, le chroniqueur Stéphane Letourneur adresse une remarque grivoise à une femme politique. En quelques heures, il devient l’homme le plus recherché de l’Hexagone et trouve refuge dans ce pays de cocagne qu’est la Franche-Comté. Quelques jours après cette mésaventure, Nicolas Sarkozy se fait kidnapper… Le rapport entre ces deux faits ? Par un concours de circonstances qui ravira à la fois les fans de Retour vers le futur et les abonnés de Mediapart, Desgouilles offre à son héros Letourneur l’occasion de se racheter.
Cela dit, le plus intéressant est moins l’intrigue du romanque la vision du monde de son auteur. Chez Desgouilles, Paris est une banlieue de la Franche-Comté et l’univers un monde de femmes. C’est par elles que tout arrive. Les hommes – au Sofitel de New York dans Le Bruit de la douche ou sur un plateau de télé dans Dérapage – ne sont que les esclaves d’une libido qui les mène à leur perte. Face à une femme de chambre ou à une femme politique, dès qu’ils se croient protégés par un micro coupé ou une porte fermée, les mâles y vont sans réfléchir, oubliant carrière et famille. Les femmes, quand elles ne font pas figure d’Ève poussant Adam au péché, y sont des êtres d’exception maîtres de leurs émotions.
Poussons un peu la psychanalyse de bazar. Dans les romans de Desgouilles, les hommes s’apparentent à des enfants sauvés par les mères. David, puisque nous sommes amis, cette séance ne te coûtera que 300 euros…
David Desgouilles, Dérapage, éditions du Rocher, janvier 2017.
Si j’avais aimé les femmes, j’aurais aimé Françoise Sagan et Peggy Roche en même temps. À elles deux, la romancière à grande vitesse et la papesse fatale de la mode forment le couple parfait, noir et blanc, feu et glace, passion et tendresse, femme fatale et petit monstre.
« Sortir du cadre »
Tenter une biographie de l’un des revers de Sagan, Peggy Roche, est une belle chose. Il n’existait presque rien sur celle qu’avait photographié à quarante ans passés Helmut Newton et à qui les amis de Sagan demandaient de sortir du cadre quand les paparazzi dégainaient.
« Sortir du cadre » est une expression qui convient à Peggy, Marie-Ève Lacasse le relève avec justesse. Une petite fille sans père, avec un nom à consonance juive, une destinée abimée à la racine par la guerre, une mère lointaine, et enfin, l’attrait de la grande ville, la fièvre de Saint-Germain-des-Prés, les amours libres, son coup de foudre pour Françoise, sa vie au chevet de Françoise : tout défile avec la légèreté et l’allégresse amère qui sied à ce roman national. Tout y est, ponctué de « clac » sonores qui miment les décharges des appareils photos.
La mode, le don de Peggy pour l’élégance et l’arrogance, sont cousus avec des mots sur-mesure. La construction en forme d’album de souvenirs en désordre est aussi séduisante. Les faits se rattachent les uns aux autres par d’autres liens que ceux de la chronologie, par la temporalité capricieuse de l’amour. Mais que gagne-t-on, précisément, à feuilleter encore cet album ?
Une biographie éclatée
S’il ne reste pas grand-chose de Peggy Roche, c’est un dommage immense que cette biographie éclatée ne répare pas. Nous n’apprenons que ce que Peggy ne savait pas de Sagan, et que tout le monde sait. Sagan était une incurable. Sagan mangeait de la bouillie, Sagan se piquait, Sagan portait des chandails rouges, Sagan aimait les femmes, la vitesse, les triangles amoureux, la fête, et Bernard Frank.
Le style veut épouser son sujet, il l’épouse, l’embrasse, l’entoure d’une familiarité que les héroïnes auraient récusée. Les phrases sans verbe, les impressions fugitives, que l’auteur n’essaie pas de creuser – d’écrire, finalement – ne forment qu’un montage tremblotant où tous les lieux communs du genre passent dire bonjour. C’est une série de reportages journalistiques déguisés en littérature. Après la fin, dont on ne peut nier qu’elle est réussie, dans une précise et émouvante évocation de la mort de Peggy et du procès de Françoise pour trafic de stupéfiants, le post-scriptum de la biographe porte le coup de grâce. Évidemment, elle a fait à l’occasion de l’écriture du livre des rencontres formidables. Bien sûr, certains n’étaient pas ravis à l’idée que l’on fouille dans le passé.
Il reste de ce Peggy dans les phares une impression mitigée, entre agacement et regret. Toute cette histoire est une belle histoire, peut-être mérite-t-elle qu’on ne prétende pas en connaître le fin mot avant d’en commencer le récit. Il est dans l’air du temps de ne plus considérer Sagan comme une romancière futile. Peggy Roche, la grande dame drapée dans la fumée de ses cigarettes, aurait sans doute apprécié elle aussi davantage de gravité dans l’insolence.
Seuls, les inconditionnels de Sagan y trouveront leur compte, car on aime toujours Sagan avec une folie aveugle qui fait tout pardonner.
Marie-Ève Lacasse, Peggy dans les phares – Flammarion, 240 pages.
Dans Bagages pour Vancouver, où il livrait quelques souvenirs, Michel Déon évoquait, pour définir sa vision de la littérature, « une certaine dignité devant la mort ». Quand je lui adressai l’étude que j’avais commise sur son œuvre, « Michel Déon, écrivain tragique », il me répondit – Déon répondait toujours aux lettres de ses lecteurs – que je voyais juste : celui qu’une critique facile définissait comme « l’écrivain du bonheur » était avant tout un esprit tragique que blessait profondément notre décadence.
Comment saluer cet aîné qui eut la gentillesse et l’élégance de m’encourager dès mes premiers écrits, du temps de la revue Antaios, et plus tard pour chacun de mes livres, lus et commentés avec une indulgence, une attention qui me mettent encore le rouge aux joues ? Entonner l’antienne des Hussards, et caetera ?
L’écrivain français de mes rêves
Je n’en ai ni l’envie ni surtout le cœur. Juste quelques mots : Déon incarnait pour moi la figure de l’écrivain français tel que je le rêvais, philhellène et polyglotte, nomade et sédentaire, monarchiste (et donc relié à la France des mousquetaires et des paladins), amoureux de la vie et de ses plaisirs, ouvert au sacré et tout empli d’un respect quasi païen pour le rapide destin. Et quelle élégance patricienne, discrètement anglomane : ces tweeds, ces chemises tattersall à carreaux, et ces cravates en tricot.
J’aimais qu’il fût, bien davantage qu’un improbable « hussard » (Déon avait servi dans l’infanterie), l’un des ces Morandiens (Stendhal + la vitesse + la liquéfaction de l’Occident) dont je me sens si proche. J’admirais aussi chez Déon cette capacité de travail, cette opiniâtreté qui lui permirent de passer du Dieu pâle à Un Déjeuner de soleil, de La Corrida aux Poneys sauvages ou à Je vous écris d’Italie. Déon n’aura jamais cessé de travailler et de progresser, posture qui m’inspire un immense respect.
J’aurai correspondu avec Déon pendant près d’un quart de siècle, depuis 1992, jusqu’à ces vœux que je lui ai adressés peu avant le solstice d’hiver MMXVI – et qui, pour une fois, resteront sans réponse. De ces trente ou quarante lettres et cartes (ces jolis bristols envoyés de The Old Rectory, Tynagh, Co. Galway), un vrai trésor, je pourrais tirer bien des lignes lucides et désespérées sur notre époque, et aussi quelques compliments que je conserve comme de précieux talismans.
Peu de rencontres en revanche : trois ou quatre, dont une ratée en Irlande, quand vers 1995, je m’approchai de son presbytère, juste assez pour admirer une jeune femme caracolant sous ses fenêtres. N’étant pas annoncé, il me parut incongru de le déranger – ce que Déon me reprocha : « vous auriez dû sonner ». En revanche, j’eus le plaisir, en juin MMXII, d’être invité à déjeuner rue du Bac. Un exquis risotto en l’écoutant évoquer ses amis Maulnier et Marceau, notre cher Pol Vandromme (que nous fêtâmes avec quelques amis à Charleroi), Laudenbach, l’Irlande, Jacques Laurent (dont la fin fut pénible – ses silences à l’Académie). A 93 ans, cravaté de vert, Déon lorgnait avec gourmandise les jambes (ravissantes) de notre voisine. Moi aussi, d’ailleurs. Sa vivacité, sa mémoire, sa courtoisie (c’est lui qui me parlait de mes livres !) m’épataient et me réjouissaient à la fois. Je buvais du petit lait en l’écoutant évoquer Nimier, dont il trouvait les essais et les critiques « absolument superbes » (qu’il préférait en effet à ses romans), ou Maurras, dont il venait de léguer à l’Académie le carnet de poésie latine rédigé de mémoire en prison – des centaines de vers latins retranscrits par un vieillard dans sa cellule, avec très peu de blancs.
Je ne lirai jamais le roman inachevé qu’il gardait dans ses tiroirs, quatre cents pages autour de la Révolution. Je ne recevrai plus jamais de bristol oblitéré en Eire ni de lettre courtoise du Quai Conti.
« Une certaine dignité devant l’œuvre de la mort ».
Eh bien non raté ! Le « M » emblématique de la marque numéro 1 mondial du fast food n’a pas la forme inversée d’une poitrine généreuse d’une starlette hollywoodienne qui symboliserait les mamelles nourricières de l’industrie du divertissement mainstream et de la malbouffe cancérigène, génératrice d’individus décérébrés et obèses. Les pubards vont devoir revoir la sémiologie de l’enseigne rouge et jaune devenue par soumission aux injonctions du dogmatisme écologiste verte et jaune. C’est en allant voir Le fondateur, le film du réalisateur américain John Lee Hancock que l’on comprend la véritable signification du M.
Ce film raconte comment le petit fastfood californien créé par Dick et Mac McDonald s’est imposé sur le marché national puis mondial grâce à la pugnacité et la vision éclairée d’un seul homme, Ray Kroc, (interprété par Michael Keaton), simple VRP de mixeur à milkshake devenu en quelques années un business man accompli à la tête d’un empire.
Le « M » n’est évidement pas seulement l’initiale du nom des frères même si sur le plan mnémotechnique, l’efficacité est redoutable. M comme McDonald’s sonne plutôt bien. Alors certes sans le pragmatisme et la créativité des frangins, on aurait pu faire une croix sur le délicieux Big Mac englouti dans l’heureuse indolence d’un after qui a un peu trop duré. Le film rappelle que ce sont bien eux les pionniers de la restauration rapide en mettant au point le système « Speedee Service System », une sorte de fordisme appliqué au hamburger. Ce sont également eux qui ont eu l’idée de commercialiser exclusivement hamburger, frites et soda, trois produits qui concentraient plus de 80% de la demande et de supprimer de la carte tout le superflu : hot dog, ailes de poulet sans parler des distributeurs de cigarettes. Ils ont rationnalisé l’offre, automatisé la production mais aussi modifié la consommation en forçant les clients à sortir de leur voiture pour venir chercher leur commandes. La fin des drive-in avec les pin up sur les capots avait sonné.
Pourtant si Mac et Dick sont bien les créateurs de l’offre McDo, ils ne sont pas pour autant les fondateurs de McDo. Comme le dit si bien le philosophe américain Ralf Waldo Emerson, cité d’ailleurs dans le film, « les meilleures idées viennent des autres ». Kroc a très vite perçu le potentiel du burger McDo et a su l’exploiter en franchisant et surtout en achetant les terrains sur lesquels les restaurants se sont multipliés dans tout le pays.
Ce qu’il y a de fascinant dans ce personnage c’est qu’il sait parfaitement que l’identité américaine repose sur deux piliers, la religion et la justice, l’église et le tribunal, la croix et le drapeau. « Les restaurants McDonald’s deviendront la nouvelle église des Américains » lance-t-il avec exaltation lorsqu’il parvient à convaincre les deux frères de franchiser leur enseigne. Et le burger, leur pain quotidien pourrait-on rajouter ! car le M qui se dresse sur le toit de chaque établissement est conçu comme une « arche dorée» sous laquelle les citoyens viennent se rassembler, partager des valeurs communes comme à l’église.
Destin individuel, destin national
Autrement dit qu’est ce que véhicule ce « M » sinon l’image de l’Amérique. Ce qui a assuré le succès de McDo c’est bien son identité forte ancrée dans la mentalité américaine. Encore une fois Kroc connaît bien son pays car en laissant la gestion des franchisés à des gens issus de la middle classe américaine, il fait confiance à la capacité d’agir en commun du peuple américain, ce qui fait la force d’une nation comme les Etats-Unis comme l’avait si bien compris Alexis de Tocqueville.
Comme le dernier film de Clint Eastwood,Sully brossant le portrait d’un homme ordinaire qui devient un héros national (encore !), American Pastoral , l’adaptation du bestseller de Philippe Roth mis en scène par Ewan Mcgregor qui raconte comment une famille symbolisant la réussite de l’American way of life va être détruite à cause du fanatisme politique de leur fille activiste engagée dans le mouvement des droits civiques, Le fondateur qui se déroule au moment où la société de consommation est plein essor, montre bien que le cinéma américain sait offrir le récit d’une histoire personnelle sans jamais oublier de l’ancrer dans le destin collectif d’une nation.
Le fondateur de John Lee Hancock, actuellement dans les salles.
Coralie Delaume et David Cayla. Crédit : Margot l'Hermite.
David Desgouilles. Dans le prologue de votre livre La fin de l’Union européenne (Michalon, 2017), vous dévoilez un secret de fabrication. Le titre de l’essai a été décidé à l’achèvement de vos travaux. Ces derniers vous ont donc convaincus que l’agonie de l’Union européenne est proche ?
Coralie Delaume. Non, mais ils nous ont très argement confirmés dans notre hypothèse initiale. Et si cela n’avait pas suffi, ce qui s’est passé en Belgique alors que nous mettions la touche finale, à savoir la révolte du social-démocrate wallon Paul Magnette contre la signature du traité de libre-échange euro-canadien CETA, aurait achevé de nous convaincre que l’Europe était définitivement entrée en phase d’agonie.
Évidemment – et pour tout dire on n’en doutait guère – les Belges ont fini par rentrer dans le rang. Pour autant, on sent que désormais, les départs de flamme peuvent se produire n’importe quand et provenir de n’importe où. Jusqu’au jour où l’un d’entre eux, moins maîtrisable que les autres, fera s’embraser l’ensemble. Sera-ce une sortie inopinée de l’Italie de la zone euro, ainsi que l’ont prévue tout à la fois Joseph Stiglitz et le patron du célèbre institut économique allemand Ifo ? Ou une victoire du PVV ( Parti pour la liberté) aux législatives néerlandaises de mars 2017 ? Difficile à anticiper. Mais l’épisode « Wallonie contre CETA » n’était pas prévisible non plus.
David Cayla. Quoi qu’il en soit, le « combo » crise grecque de 2015 / vote sur le Brexit de 2016, signe vraiment – ça on le savait déjà avant de prendre la plume – la mise en route d’un processus de désagrégation. Celui-ci commence, pour des raisons qu’on développe dans l’ouvrage, par les périphéries. Périphérie Sud pour la Grèce, car même si elle n’a pas quitté la zone euro, le simple fait que cela ait été envisagé – pas par elle-même d’ailleurs mais surtout par les Allemands – a enfoncé un coin dans le mythe de l’irréversibilité de l’euro. Périphérie Ouest pour la Grande-Bretagne, avec une décision de sortir qui change considérablement les perspectives d’avenir. L’Europe n’avait fait jusque là que s’élargir. Pour la première fois, elle se rétracte. C’est un événement décisif, quoique certains aient pu dire pour en minimiser la portée.
Coralie Delaume. Et puis, la Grande-Bretagne reste la plus vieille démocratie du monde. Le fait qu’elle décide d’assumer pleinement sa souveraineté nationale a valeur d’exemple.
Michel Onfray sur le plateau de "La Grande Librairie" sur France 5, mars 2016. SIPA. 00747716_000005
Décadence, que vient de faire paraître Michel Onfray chez Flammarion, est une éruption incontrôlée de paroles qui charrient le pire et parfois le meilleur, comme le Vésuve qui anéantit Pompéi et Herculanum et sauva des chefs-d’œuvre de la peinture romaine. On attend du pamphlétaire qu’il soit scandaleux, le plus scandaleux bien sûr étant Céline dans ses pamphlets antisémites. Avec Onfray, on est servi : Jésus-Christ est une fiction, l’empereur Constantin est un impérialiste sanglant et Saint Paul un misogyne dangereux. Il se trouve que j’ai sur ma table de chevet trois œuvres majeures qui m’affirment que le Michel raconte vraiment n’importe quoi.
La magistrale synthèse de toutes les recherches universitaires sur le Christ (et Dieu sait si elles sont nombreuses et écrites par des spécialistes de toutes convictions) se nomme simplement Jésus, de l’historien Jean-Christian Petitfils. Tout le monde sait, sauf Michel Onfray, que la vie du Christ est signalée par des historiens romains, dont Flavius Josèphe dans ses Antiquités Juives. Ce qui est moins connu et très émouvant, c’est qu’il est désormais prouvé que l’évangéliste Jean fut un témoin oculaire direct de la Passion. Il a par exemple entendu de ses propres oreilles et reproduit dans son Evangile la faute de grec commise par le latin Ponce-Pilate lors du procès du Christ. Le gouverneur romain a dit « ce que j’ai écrit, je l’ai écrit » avec deux parfaits grecs, au lieu d’un parfait et d’un aoriste qui auraient été nécessaires. Élève Ponce, vous aurez zéro en conjugaison grecque !
Le grand historien de l’Antiquité Paul Veyne a écrit un beau livre qui s’appelle Quand notre monde est devenu chrétien. Je recommande particulièrement à votre gourmandise intellectuelle le chapitre Un chef-d’oeuvre : le christianisme, le plus bel éloge du christianisme que j’aie jamais lu, pourtant rédigé par un incroyant ! Paul Veyne parle beaucoup de Constantin et affirme à plusieurs reprises qu’il n’y a jamais eu, sous son règne et celui de ses successeurs du IVème siècle, la moindre persécution des païens par les chrétiens, ni la moindre discrimination dans les emplois publics. Ses lettres trahissent certes beaucoup de mépris pour ceux qui n’ont pas vu la grandeur morale de la nouvelle religion, la passion amoureuse fulgurante et réciproque qu’elle propose entre Dieu et sa créature. Les nombreuses guerres que dut mener Constantin furent consacrées à la défense des frontières et à la lutte contre ses rivaux, la routine des empereurs romains. Quant à Eusèbe de Césarée, il fut un simple flagorneur et sûrement pas le mentor d’un esprit d’aussi haute volée que Constantin.
Les pamphlétaires disent n’importe quoi
La philosophe chrétienne Chantal Delsol, que j’admire beaucoup pour son courage sur les questions de société actuelles (oublions un petit ratage sur le burkini, personne n’est parfait) explique clairement, dans Le Nouvel Age des Pères qu’elle a fait paraître avec Martin Steffens, que le respect chrétien de la femme remonte à la phrase de Saint Paul affirmant que toutes les créatures humaines sont égales devant Dieu : « devant Dieu, il n’y a ni Juif ni Grec, ni homme ni femme, ni maître ni esclave… ». Le Coran affirme, lui, selon Chantal Delsol, que « Dieu préfère les hommes », citation sur laquelle je m’abstiendrai d’ironiser même sous la torture. Il serait absurde de nier qu’il y a chez Saint Paul d’autres phrases qui nous paraissent aujourd’hui bien misogynes. Mais la Bible, ni dans sa partie juive ni dans sa partie proprement chrétienne, n’a jamais été présentée comme parfaite et incréée. C’est une œuvre humaine éclairée par la révélation divine, et une discussion avec ma fille me fait supposer que les jeunes générations, qui entendent plus souvent parler d’islam que de christianisme, finissent par s’imaginer que la Bible est tombée directement du ciel comme le Coran.
La cause est entendue, les pamphlétaires disent n’importe quoi. Céline affirmait que le Révolution Française était l’œuvre du Premier ministre anglais Pitt qui avait soudoyé les émeutiers de la Bastille. Mais il leur arrive, à travers la grossièreté de leur discours, ou peut-être grâce à elle, de beaucoup donner à penser. « Entre le pénis et les mathématiques, il n’y a rien » lit-on dans Le Voyage au bout de la Nuit, une phrase qui mériterait d’être proposée au bac si les organisateurs étaient moins bégueules. On pourrait, en ce sens, dire que Donald Trump, par ses énormités libératrices et cathartiques, a davantage l’étoffe d’un grand pamphlétaire que d’un président des Etats-Unis. Michel Onfray porte, lui, des jugements cruellement justes sur le catholicisme d’aujourd’hui : « en faisant de Dieu un copain à tutoyer, du prêtre un camarade à inviter en vacances, du symbolique une vieille lune à abolir, de la transcendance une plate immanence […] l’Eglise a précipité le mouvement en avant qui annonçait sa chute ». Comment sait-il cela ? Je me demande si ce diable d’homme ne se dissimule pas sous un grand manteau et une grande voilette pour aller écouter la messe tous les dimanches dans sa paroisse de Caen.
Mais Décadence finit comme un pétard mouillé. Le volcan accouche finalement d’une souris, miraculeusement sauvée de la lave. L’islam triomphera de l’Occident, et qu’importe ? « Nous avons le nihilisme, ils ont la ferveur ; nous sommes épuisés, ils expérimentent la grande santé, nous vivons englués dans l’instant pur […], ils tutoient l’éternité… » Voilà qui n’est plus du tout pamphlétaire. Agrippa d’Aubigné réclame la vengeance contre les catholiques dans les Tragiques, Paul-Louis Courier abomine Napoléon le Grand, Victor Hugo traîne dans la boue Napoléon le Petit, Bernanos tempête contre Franco, Soljenitsyne contre le Goulag. Et Onfray nous prêche benoîtement la résignation ! Mais où est passée la grande leçon sartrienne, la seule de cet homme qui a mes yeux garde toute sa valeur : « Engagez-vous ! » Je trouverais plus honnête et intéressant un essayiste qui se poserait la seule question essentielle pour nous en ce début 2017 : pour la suite de la France, pour échapper à l’islamisation de notre pays, vaut-il mieux voter François Fillon ou Marine Le Pen ?
Débat de la primaire de la gauche. Sipa. Numéro de reportage : 00788398_000002.
J’ai eu l’immense privilège lors d’une nuit tempétueuse de me rendre au musée Grévin. Grâce à un dispositif ingénieux, quelques statues de cire représentant le haut du panier de la gauche old school discouraient sur l’avenir de la France, avenir auquel il leur importait visiblement d’être associés. Certains bonimenteurs du socialisme, sans doute parce qu’ils faisaient trop mauvaise impression dans cet aréopage, n’avaient pas eu droit à leur statue, tels Jean-Luc Bennahmias malicieux, mais un peu bourré, ou Sylvia Pinel et François de Rugy dont l’insignifiance aurait pu rebuter les visiteurs.
L’avantage de ces statues de cire, c’est qu’on peut pincer leur nez sans prendre aucun risque : on ne sait trop si elles sont vivantes ou mortes, ce qui engendre un sentiment d’inquiétante étrangeté. On peut également les interroger : leurs réponses combinent un curieux mélange d’éléments de langage et de statistiques, ce qui les rend vite inaudibles. D’ailleurs, le responsable de la partie audio ne s’est pas foulé : reviennent en boucle les valeurs républicaines, la laïcité, le rejet des extrêmes – avec François Fillon et Marine Le Pen comme boucs émissaires. Rien sur l’Europe, en revanche, qui même au Musée Grévin n’est plus source d’espoir. Bien sûr, compte tenu de la diversité des visiteurs, on a évité les sujets qui fâchent : l’islam, l’immigration et l’insécurité.
J’avais donc en face de moi Manuel Valls assez fidèle à l’original, légèrement rajeuni et parfois souriant. Le mannequin de cire est incontestablement flatteur, tout comme celui d’Arnaud Montebourg d’une élégance travaillée. Visiblement, au Musée Grévin, on en pince pour lui. En revanche, ce pauvre Benoît Hamon qui surfe sur un revenu universel, n’a pas été gâté par le costumier, ni par la nature d’ailleurs. Il donne l’impression de sortir tout droit d’un roman de Michel Houellebecq. Cet homme, tel qu’il figure au Musée Grévin, n’a aucun avenir devant lui, sauf peut-être comme directeur d’une chaîne de Formule 1. Mais il y a pire que Benoît Hamon : Vincent Peillon. On lui a fait une tête d’idiot du village, ce qui n’est pas très courtois pour un professeur de philosophie à l’Université de Neuchâtel, certes dépourvue de toute réputation, mais quand même…
J’oubliais : Manuel Valls a défendu François Hollande. Il était bien le seul. Quand j’ai quitté le Musée Grévin, j’entendais en écho un seul mot : « Rassembler ». Je me suis demandé s’ils y croyaient. Question stupide pour une statue de cire. Et plus encore pour un homme politique.
À l’initiative du groupe socialiste, l’Assemblée nationale a voté le 29 novembre une proposition de loi proclamant la réhabilitation de toutes les victimes de la répression de la Commune de Paris de 1871. Après cinq années passées à « nous débarrasser définitivement du socialisme » selon le mot enjoué d’Alain Minc, le parti socialiste a jugé opportun de sortir de ses tiroirs l’héritage de la Commune, avec l’espoir de convaincre ses électeurs dépités. Pour rappel, le principal ennemi de la Commune n’était autre qu’Adolphe Thiers, le « chef avoué du centre gauche » et « l’un des enfants de 1789 », comme l’encensait Zola dans les colonnes de La Cloche, l’un des quotidiens de la gauche républicaine.
Dans Le Messager de l’Europe (octobre 1877), l’auteur des Rougon-Macquart écrivait encore à propos de l’« adorable » Monsieur Thiers, que « personne ne l’aurait suivi s’il s’était dirigé vers la droite, alors que l’instinct de la foule l’entraînait vers la gauche ». Le « génie français incarné » fut pourtant à l’origine de la répression terrible des communards qui fit 10 000 à 20 000 morts. Certes, Thiers ne mena pas lui-même ces basses œuvres meurtrières. Celles-ci furent confiées à un certain Gaston de Galliffet, le « bourreau de la Commune », qui sera par la suite ministre de la Guerre dans le gouvernement de « Défense républicaine » de Waldeck-Rousseau, constitué à la suite de l’affaire Dreyfus, le 22 juin 1899. Mais rien de tout cela n’empêche le parti socialiste de se réapproprier l’histoire de la Commune, en la gauchisant allègrement.
Née de l’alliance entre le socialisme ouvrier et la gauche républicaine, la gauche moderne s’est constituée sur le dos des communards.[access capability= »lire_inedits »] Près de cent cinquante ans plus tard, il semble néanmoins de bon ton pour la gauche de se retourner vers ceux qu’elle avait jetés aux oubliettes.[/access]
On aurait pu traiter cet épisode avec enthousiasme : quel symbole magnifique, quel formidable hommage aux victimes que cette image du guide spirituel des Kouachi arborant le badge « Je suis Charlie » ! La preuve ultime et absolue que la « déradicalisation » des plus enragés est possible, un signe d’espoir, une petite lumière au bout du tunnel. Si lui a été déradicalisé, alors tous peuvent l’être. On a trouvé la recette, deux ans tout juste après Charlie. C’est la fin du cauchemar, c’est beau. Et merci Ardisson.
On aurait pu traiter cet épisode avec enthousiasme : quel symbole magnifique, quel formidable hommage aux victimes que cette image du guide spirituel des Kouachi arborant le badge « Je suis Charlie » ! La preuve ultime et absolue que la « déradicalisation » des plus enragés est possible, un signe d’espoir, une petite lumière au bout du tunnel. Si lui a été déradicalisé, alors tous peuvent l’être. On a trouvé la recette, deux ans tout juste après Charlie. C’est la fin du cauchemar, c’est beau. Et merci Ardisson.
Sauf que non.
L’indignation suscitée par la brève réapparition de Farid Benyettou en « ex-djihadiste » / «déradicalisé » / « repenti » aura révélé une chose : à tort peut-être, personne ne croit à la possibilité d’un retour dans le droit chemin. Et les médias doivent composer avec ce scepticisme généralisé… qui les éclabousse un peu.
Dans le titre qui suit, la tournure « se présente comme » opère une mise à distance du discours de Benyettou, que le rédacteur a soin de ne pas reprendre à son compte :
En outre, il faut noter que l’idée de « repentir » appartient au domaine de la morale. Or, il était entendu que les djihadistes devaient être soumis à un protocole de « déradicalisation » impliquant psychologues, éducateurs, hamsters à caresser, groupes de parole, batteries de tests comportementaux, pour tout dire une approche scientifique, systématisée et médicalisée de leur cas. On parle bien d’« éradiquer » le terrorisme, comme on dit éradiquer un virus.
En revanche, si ce qu’il faut atteindre est une forme de repentir, alors il va falloir embaucher des prêtres, des confesseurs aguerris formés à reconnaître la vraie contrition, et on peut laisser tomber les hamsters. J’ai déjà eu l’occasion ici de souligner la confusion fréquente entre l’approche pathologique et l’approche morale du dhijadisme. Ce Benyettou est-il un malade que l’on a guéri (ou qui s’est guéri tout seul, apparemment) ou bien un méchant devenu gentil ?
Ce n’est même pas si simple. La « maladie » dont il a souffert est-elle comme la varicelle ou comme la grippe ? Dans le premier cas, aucune rechute possible. Dans le second, il suffit que le virus mute un peu et c’est la récidive (au sens à la fois médical et pénal du terme).
Quant à l’hypothèse du méchant désormais « repenti », elle est bien moins rassurante que celle du virus contagieux.
Le plateau était moins prestigieux que ceux des débats de la primaire de droite. Aucun ancien président. Un seul ancien Premier ministre. Evidemment, on est tenté de comparer. A ce jeu-là, on est évidemment tenté de faire une revue d’effectifs, et d’oser quelques comparaisons avec les protagonistes de cet automne.
Manuel Valls ne peut échapper à la comparaison avec Nicolas Sarkozy. Non seulement parce qu’il a toujours partagé le même style, notamment dans les débats télévisés, mais aussi parce qu’il mise avant tout sur son expérience, employant les mêmes mots que l’ex-président sur le mode : « face à Trump, Poutine, Erdogan, il faut un homme, un vrai ». Mais il partage aussi avec Nicolas Sarkozy le fait d’avoir été souvent la cible d’autres débatteurs, et avoir été souvent sur la défensive, en particulier dans la première moitié du débat, consacrée à l’économie où il a été contraint de porter le bilan de François Hollande. Mais cette comparaison comportait néanmoins une limite : contrairement à Sarkozy, Valls a pu compter sur des alliés objectifs, François de Rugy, Sylvia Pinel et le fantasque Jean-Luc Bennahmias, qui ont peu ou prou défendu les mêmes positions que lui.
Vincent Peillon n’est pas passé à côté de son débat et il n’a -cette fois- pas commis de gaffe d’importance, si on excepte une erreur de langage lorsqu’il a évoqué les militaires français « d’origine musulmane » assassinés par Merah.
Nicolas Sarkozy à La Valette du Var, juillet 2016. SIPA. 00762988_000054
Nicolas Sarkozy à La Valette du Var, juillet 2016. SIPA. 00762988_000054
David Desgouilles n’a pas seulement un talent certain de conteur, il a aussi beaucoup d’audace. Pourquoi s’obstiner à écrire de la politique-fiction quand les événements quotidiens ressemblent de plus en plus à des séries ? Quand un jeune policier turc accoutré en Men in Black tire plusieurs balles dans le dos d’un ambassadeur russe lors d’un vernissage à Ankara, lorsque Trump remporte la présidentielle américaine, ou que Fillon terrasse Juppé et Sarkozy aux primaires de la droite, la fiction a du pain sur la planche. Mais justement, comme son premier opus Le Bruit de la douche, Dérapage, le dernier roman de notre blogueur franc-comtois, s’inspire de faits relatés dans les journaux pour raconter une histoire dense et haletante flirtant avec la parodie. C’est gros, mais ça marche !
L’intrigue part d’un petit rien, l’une de ces sorties qu’on appelle désormais « dérapages » : croyant le débat télévisé terminé et son micro coupé, le chroniqueur Stéphane Letourneur adresse une remarque grivoise à une femme politique. En quelques heures, il devient l’homme le plus recherché de l’Hexagone et trouve refuge dans ce pays de cocagne qu’est la Franche-Comté. Quelques jours après cette mésaventure, Nicolas Sarkozy se fait kidnapper… Le rapport entre ces deux faits ? Par un concours de circonstances qui ravira à la fois les fans de Retour vers le futur et les abonnés de Mediapart, Desgouilles offre à son héros Letourneur l’occasion de se racheter.
Cela dit, le plus intéressant est moins l’intrigue du romanque la vision du monde de son auteur. Chez Desgouilles, Paris est une banlieue de la Franche-Comté et l’univers un monde de femmes. C’est par elles que tout arrive. Les hommes – au Sofitel de New York dans Le Bruit de la douche ou sur un plateau de télé dans Dérapage – ne sont que les esclaves d’une libido qui les mène à leur perte. Face à une femme de chambre ou à une femme politique, dès qu’ils se croient protégés par un micro coupé ou une porte fermée, les mâles y vont sans réfléchir, oubliant carrière et famille. Les femmes, quand elles ne font pas figure d’Ève poussant Adam au péché, y sont des êtres d’exception maîtres de leurs émotions.
Poussons un peu la psychanalyse de bazar. Dans les romans de Desgouilles, les hommes s’apparentent à des enfants sauvés par les mères. David, puisque nous sommes amis, cette séance ne te coûtera que 300 euros…
David Desgouilles, Dérapage, éditions du Rocher, janvier 2017.
Si j’avais aimé les femmes, j’aurais aimé Françoise Sagan et Peggy Roche en même temps. À elles deux, la romancière à grande vitesse et la papesse fatale de la mode forment le couple parfait, noir et blanc, feu et glace, passion et tendresse, femme fatale et petit monstre.
« Sortir du cadre »
Tenter une biographie de l’un des revers de Sagan, Peggy Roche, est une belle chose. Il n’existait presque rien sur celle qu’avait photographié à quarante ans passés Helmut Newton et à qui les amis de Sagan demandaient de sortir du cadre quand les paparazzi dégainaient.
« Sortir du cadre » est une expression qui convient à Peggy, Marie-Ève Lacasse le relève avec justesse. Une petite fille sans père, avec un nom à consonance juive, une destinée abimée à la racine par la guerre, une mère lointaine, et enfin, l’attrait de la grande ville, la fièvre de Saint-Germain-des-Prés, les amours libres, son coup de foudre pour Françoise, sa vie au chevet de Françoise : tout défile avec la légèreté et l’allégresse amère qui sied à ce roman national. Tout y est, ponctué de « clac » sonores qui miment les décharges des appareils photos.
La mode, le don de Peggy pour l’élégance et l’arrogance, sont cousus avec des mots sur-mesure. La construction en forme d’album de souvenirs en désordre est aussi séduisante. Les faits se rattachent les uns aux autres par d’autres liens que ceux de la chronologie, par la temporalité capricieuse de l’amour. Mais que gagne-t-on, précisément, à feuilleter encore cet album ?
Une biographie éclatée
S’il ne reste pas grand-chose de Peggy Roche, c’est un dommage immense que cette biographie éclatée ne répare pas. Nous n’apprenons que ce que Peggy ne savait pas de Sagan, et que tout le monde sait. Sagan était une incurable. Sagan mangeait de la bouillie, Sagan se piquait, Sagan portait des chandails rouges, Sagan aimait les femmes, la vitesse, les triangles amoureux, la fête, et Bernard Frank.
Le style veut épouser son sujet, il l’épouse, l’embrasse, l’entoure d’une familiarité que les héroïnes auraient récusée. Les phrases sans verbe, les impressions fugitives, que l’auteur n’essaie pas de creuser – d’écrire, finalement – ne forment qu’un montage tremblotant où tous les lieux communs du genre passent dire bonjour. C’est une série de reportages journalistiques déguisés en littérature. Après la fin, dont on ne peut nier qu’elle est réussie, dans une précise et émouvante évocation de la mort de Peggy et du procès de Françoise pour trafic de stupéfiants, le post-scriptum de la biographe porte le coup de grâce. Évidemment, elle a fait à l’occasion de l’écriture du livre des rencontres formidables. Bien sûr, certains n’étaient pas ravis à l’idée que l’on fouille dans le passé.
Il reste de ce Peggy dans les phares une impression mitigée, entre agacement et regret. Toute cette histoire est une belle histoire, peut-être mérite-t-elle qu’on ne prétende pas en connaître le fin mot avant d’en commencer le récit. Il est dans l’air du temps de ne plus considérer Sagan comme une romancière futile. Peggy Roche, la grande dame drapée dans la fumée de ses cigarettes, aurait sans doute apprécié elle aussi davantage de gravité dans l’insolence.
Seuls, les inconditionnels de Sagan y trouveront leur compte, car on aime toujours Sagan avec une folie aveugle qui fait tout pardonner.
Marie-Ève Lacasse, Peggy dans les phares – Flammarion, 240 pages.
Dans Bagages pour Vancouver, où il livrait quelques souvenirs, Michel Déon évoquait, pour définir sa vision de la littérature, « une certaine dignité devant la mort ». Quand je lui adressai l’étude que j’avais commise sur son œuvre, « Michel Déon, écrivain tragique », il me répondit – Déon répondait toujours aux lettres de ses lecteurs – que je voyais juste : celui qu’une critique facile définissait comme « l’écrivain du bonheur » était avant tout un esprit tragique que blessait profondément notre décadence.
Comment saluer cet aîné qui eut la gentillesse et l’élégance de m’encourager dès mes premiers écrits, du temps de la revue Antaios, et plus tard pour chacun de mes livres, lus et commentés avec une indulgence, une attention qui me mettent encore le rouge aux joues ? Entonner l’antienne des Hussards, et caetera ?
L’écrivain français de mes rêves
Je n’en ai ni l’envie ni surtout le cœur. Juste quelques mots : Déon incarnait pour moi la figure de l’écrivain français tel que je le rêvais, philhellène et polyglotte, nomade et sédentaire, monarchiste (et donc relié à la France des mousquetaires et des paladins), amoureux de la vie et de ses plaisirs, ouvert au sacré et tout empli d’un respect quasi païen pour le rapide destin. Et quelle élégance patricienne, discrètement anglomane : ces tweeds, ces chemises tattersall à carreaux, et ces cravates en tricot.
J’aimais qu’il fût, bien davantage qu’un improbable « hussard » (Déon avait servi dans l’infanterie), l’un des ces Morandiens (Stendhal + la vitesse + la liquéfaction de l’Occident) dont je me sens si proche. J’admirais aussi chez Déon cette capacité de travail, cette opiniâtreté qui lui permirent de passer du Dieu pâle à Un Déjeuner de soleil, de La Corrida aux Poneys sauvages ou à Je vous écris d’Italie. Déon n’aura jamais cessé de travailler et de progresser, posture qui m’inspire un immense respect.
J’aurai correspondu avec Déon pendant près d’un quart de siècle, depuis 1992, jusqu’à ces vœux que je lui ai adressés peu avant le solstice d’hiver MMXVI – et qui, pour une fois, resteront sans réponse. De ces trente ou quarante lettres et cartes (ces jolis bristols envoyés de The Old Rectory, Tynagh, Co. Galway), un vrai trésor, je pourrais tirer bien des lignes lucides et désespérées sur notre époque, et aussi quelques compliments que je conserve comme de précieux talismans.
Peu de rencontres en revanche : trois ou quatre, dont une ratée en Irlande, quand vers 1995, je m’approchai de son presbytère, juste assez pour admirer une jeune femme caracolant sous ses fenêtres. N’étant pas annoncé, il me parut incongru de le déranger – ce que Déon me reprocha : « vous auriez dû sonner ». En revanche, j’eus le plaisir, en juin MMXII, d’être invité à déjeuner rue du Bac. Un exquis risotto en l’écoutant évoquer ses amis Maulnier et Marceau, notre cher Pol Vandromme (que nous fêtâmes avec quelques amis à Charleroi), Laudenbach, l’Irlande, Jacques Laurent (dont la fin fut pénible – ses silences à l’Académie). A 93 ans, cravaté de vert, Déon lorgnait avec gourmandise les jambes (ravissantes) de notre voisine. Moi aussi, d’ailleurs. Sa vivacité, sa mémoire, sa courtoisie (c’est lui qui me parlait de mes livres !) m’épataient et me réjouissaient à la fois. Je buvais du petit lait en l’écoutant évoquer Nimier, dont il trouvait les essais et les critiques « absolument superbes » (qu’il préférait en effet à ses romans), ou Maurras, dont il venait de léguer à l’Académie le carnet de poésie latine rédigé de mémoire en prison – des centaines de vers latins retranscrits par un vieillard dans sa cellule, avec très peu de blancs.
Je ne lirai jamais le roman inachevé qu’il gardait dans ses tiroirs, quatre cents pages autour de la Révolution. Je ne recevrai plus jamais de bristol oblitéré en Eire ni de lettre courtoise du Quai Conti.
« Une certaine dignité devant l’œuvre de la mort ».
Eh bien non raté ! Le « M » emblématique de la marque numéro 1 mondial du fast food n’a pas la forme inversée d’une poitrine généreuse d’une starlette hollywoodienne qui symboliserait les mamelles nourricières de l’industrie du divertissement mainstream et de la malbouffe cancérigène, génératrice d’individus décérébrés et obèses. Les pubards vont devoir revoir la sémiologie de l’enseigne rouge et jaune devenue par soumission aux injonctions du dogmatisme écologiste verte et jaune. C’est en allant voir Le fondateur, le film du réalisateur américain John Lee Hancock que l’on comprend la véritable signification du M.
Ce film raconte comment le petit fastfood californien créé par Dick et Mac McDonald s’est imposé sur le marché national puis mondial grâce à la pugnacité et la vision éclairée d’un seul homme, Ray Kroc, (interprété par Michael Keaton), simple VRP de mixeur à milkshake devenu en quelques années un business man accompli à la tête d’un empire.
Le « M » n’est évidement pas seulement l’initiale du nom des frères même si sur le plan mnémotechnique, l’efficacité est redoutable. M comme McDonald’s sonne plutôt bien. Alors certes sans le pragmatisme et la créativité des frangins, on aurait pu faire une croix sur le délicieux Big Mac englouti dans l’heureuse indolence d’un after qui a un peu trop duré. Le film rappelle que ce sont bien eux les pionniers de la restauration rapide en mettant au point le système « Speedee Service System », une sorte de fordisme appliqué au hamburger. Ce sont également eux qui ont eu l’idée de commercialiser exclusivement hamburger, frites et soda, trois produits qui concentraient plus de 80% de la demande et de supprimer de la carte tout le superflu : hot dog, ailes de poulet sans parler des distributeurs de cigarettes. Ils ont rationnalisé l’offre, automatisé la production mais aussi modifié la consommation en forçant les clients à sortir de leur voiture pour venir chercher leur commandes. La fin des drive-in avec les pin up sur les capots avait sonné.
Pourtant si Mac et Dick sont bien les créateurs de l’offre McDo, ils ne sont pas pour autant les fondateurs de McDo. Comme le dit si bien le philosophe américain Ralf Waldo Emerson, cité d’ailleurs dans le film, « les meilleures idées viennent des autres ». Kroc a très vite perçu le potentiel du burger McDo et a su l’exploiter en franchisant et surtout en achetant les terrains sur lesquels les restaurants se sont multipliés dans tout le pays.
Ce qu’il y a de fascinant dans ce personnage c’est qu’il sait parfaitement que l’identité américaine repose sur deux piliers, la religion et la justice, l’église et le tribunal, la croix et le drapeau. « Les restaurants McDonald’s deviendront la nouvelle église des Américains » lance-t-il avec exaltation lorsqu’il parvient à convaincre les deux frères de franchiser leur enseigne. Et le burger, leur pain quotidien pourrait-on rajouter ! car le M qui se dresse sur le toit de chaque établissement est conçu comme une « arche dorée» sous laquelle les citoyens viennent se rassembler, partager des valeurs communes comme à l’église.
Destin individuel, destin national
Autrement dit qu’est ce que véhicule ce « M » sinon l’image de l’Amérique. Ce qui a assuré le succès de McDo c’est bien son identité forte ancrée dans la mentalité américaine. Encore une fois Kroc connaît bien son pays car en laissant la gestion des franchisés à des gens issus de la middle classe américaine, il fait confiance à la capacité d’agir en commun du peuple américain, ce qui fait la force d’une nation comme les Etats-Unis comme l’avait si bien compris Alexis de Tocqueville.
Comme le dernier film de Clint Eastwood,Sully brossant le portrait d’un homme ordinaire qui devient un héros national (encore !), American Pastoral , l’adaptation du bestseller de Philippe Roth mis en scène par Ewan Mcgregor qui raconte comment une famille symbolisant la réussite de l’American way of life va être détruite à cause du fanatisme politique de leur fille activiste engagée dans le mouvement des droits civiques, Le fondateur qui se déroule au moment où la société de consommation est plein essor, montre bien que le cinéma américain sait offrir le récit d’une histoire personnelle sans jamais oublier de l’ancrer dans le destin collectif d’une nation.
Le fondateur de John Lee Hancock, actuellement dans les salles.
Coralie Delaume et David Cayla. Crédit : Margot l'Hermite.
Coralie Delaume et David Cayla. Crédit : Margot l'Hermite.
David Desgouilles. Dans le prologue de votre livre La fin de l’Union européenne (Michalon, 2017), vous dévoilez un secret de fabrication. Le titre de l’essai a été décidé à l’achèvement de vos travaux. Ces derniers vous ont donc convaincus que l’agonie de l’Union européenne est proche ?
Coralie Delaume. Non, mais ils nous ont très argement confirmés dans notre hypothèse initiale. Et si cela n’avait pas suffi, ce qui s’est passé en Belgique alors que nous mettions la touche finale, à savoir la révolte du social-démocrate wallon Paul Magnette contre la signature du traité de libre-échange euro-canadien CETA, aurait achevé de nous convaincre que l’Europe était définitivement entrée en phase d’agonie.
Évidemment – et pour tout dire on n’en doutait guère – les Belges ont fini par rentrer dans le rang. Pour autant, on sent que désormais, les départs de flamme peuvent se produire n’importe quand et provenir de n’importe où. Jusqu’au jour où l’un d’entre eux, moins maîtrisable que les autres, fera s’embraser l’ensemble. Sera-ce une sortie inopinée de l’Italie de la zone euro, ainsi que l’ont prévue tout à la fois Joseph Stiglitz et le patron du célèbre institut économique allemand Ifo ? Ou une victoire du PVV ( Parti pour la liberté) aux législatives néerlandaises de mars 2017 ? Difficile à anticiper. Mais l’épisode « Wallonie contre CETA » n’était pas prévisible non plus.
David Cayla. Quoi qu’il en soit, le « combo » crise grecque de 2015 / vote sur le Brexit de 2016, signe vraiment – ça on le savait déjà avant de prendre la plume – la mise en route d’un processus de désagrégation. Celui-ci commence, pour des raisons qu’on développe dans l’ouvrage, par les périphéries. Périphérie Sud pour la Grèce, car même si elle n’a pas quitté la zone euro, le simple fait que cela ait été envisagé – pas par elle-même d’ailleurs mais surtout par les Allemands – a enfoncé un coin dans le mythe de l’irréversibilité de l’euro. Périphérie Ouest pour la Grande-Bretagne, avec une décision de sortir qui change considérablement les perspectives d’avenir. L’Europe n’avait fait jusque là que s’élargir. Pour la première fois, elle se rétracte. C’est un événement décisif, quoique certains aient pu dire pour en minimiser la portée.
Coralie Delaume. Et puis, la Grande-Bretagne reste la plus vieille démocratie du monde. Le fait qu’elle décide d’assumer pleinement sa souveraineté nationale a valeur d’exemple.
Michel Onfray sur le plateau de "La Grande Librairie" sur France 5, mars 2016. SIPA. 00747716_000005
Michel Onfray sur le plateau de "La Grande Librairie" sur France 5, mars 2016. SIPA. 00747716_000005
Décadence, que vient de faire paraître Michel Onfray chez Flammarion, est une éruption incontrôlée de paroles qui charrient le pire et parfois le meilleur, comme le Vésuve qui anéantit Pompéi et Herculanum et sauva des chefs-d’œuvre de la peinture romaine. On attend du pamphlétaire qu’il soit scandaleux, le plus scandaleux bien sûr étant Céline dans ses pamphlets antisémites. Avec Onfray, on est servi : Jésus-Christ est une fiction, l’empereur Constantin est un impérialiste sanglant et Saint Paul un misogyne dangereux. Il se trouve que j’ai sur ma table de chevet trois œuvres majeures qui m’affirment que le Michel raconte vraiment n’importe quoi.
La magistrale synthèse de toutes les recherches universitaires sur le Christ (et Dieu sait si elles sont nombreuses et écrites par des spécialistes de toutes convictions) se nomme simplement Jésus, de l’historien Jean-Christian Petitfils. Tout le monde sait, sauf Michel Onfray, que la vie du Christ est signalée par des historiens romains, dont Flavius Josèphe dans ses Antiquités Juives. Ce qui est moins connu et très émouvant, c’est qu’il est désormais prouvé que l’évangéliste Jean fut un témoin oculaire direct de la Passion. Il a par exemple entendu de ses propres oreilles et reproduit dans son Evangile la faute de grec commise par le latin Ponce-Pilate lors du procès du Christ. Le gouverneur romain a dit « ce que j’ai écrit, je l’ai écrit » avec deux parfaits grecs, au lieu d’un parfait et d’un aoriste qui auraient été nécessaires. Élève Ponce, vous aurez zéro en conjugaison grecque !
Le grand historien de l’Antiquité Paul Veyne a écrit un beau livre qui s’appelle Quand notre monde est devenu chrétien. Je recommande particulièrement à votre gourmandise intellectuelle le chapitre Un chef-d’oeuvre : le christianisme, le plus bel éloge du christianisme que j’aie jamais lu, pourtant rédigé par un incroyant ! Paul Veyne parle beaucoup de Constantin et affirme à plusieurs reprises qu’il n’y a jamais eu, sous son règne et celui de ses successeurs du IVème siècle, la moindre persécution des païens par les chrétiens, ni la moindre discrimination dans les emplois publics. Ses lettres trahissent certes beaucoup de mépris pour ceux qui n’ont pas vu la grandeur morale de la nouvelle religion, la passion amoureuse fulgurante et réciproque qu’elle propose entre Dieu et sa créature. Les nombreuses guerres que dut mener Constantin furent consacrées à la défense des frontières et à la lutte contre ses rivaux, la routine des empereurs romains. Quant à Eusèbe de Césarée, il fut un simple flagorneur et sûrement pas le mentor d’un esprit d’aussi haute volée que Constantin.
Les pamphlétaires disent n’importe quoi
La philosophe chrétienne Chantal Delsol, que j’admire beaucoup pour son courage sur les questions de société actuelles (oublions un petit ratage sur le burkini, personne n’est parfait) explique clairement, dans Le Nouvel Age des Pères qu’elle a fait paraître avec Martin Steffens, que le respect chrétien de la femme remonte à la phrase de Saint Paul affirmant que toutes les créatures humaines sont égales devant Dieu : « devant Dieu, il n’y a ni Juif ni Grec, ni homme ni femme, ni maître ni esclave… ». Le Coran affirme, lui, selon Chantal Delsol, que « Dieu préfère les hommes », citation sur laquelle je m’abstiendrai d’ironiser même sous la torture. Il serait absurde de nier qu’il y a chez Saint Paul d’autres phrases qui nous paraissent aujourd’hui bien misogynes. Mais la Bible, ni dans sa partie juive ni dans sa partie proprement chrétienne, n’a jamais été présentée comme parfaite et incréée. C’est une œuvre humaine éclairée par la révélation divine, et une discussion avec ma fille me fait supposer que les jeunes générations, qui entendent plus souvent parler d’islam que de christianisme, finissent par s’imaginer que la Bible est tombée directement du ciel comme le Coran.
La cause est entendue, les pamphlétaires disent n’importe quoi. Céline affirmait que le Révolution Française était l’œuvre du Premier ministre anglais Pitt qui avait soudoyé les émeutiers de la Bastille. Mais il leur arrive, à travers la grossièreté de leur discours, ou peut-être grâce à elle, de beaucoup donner à penser. « Entre le pénis et les mathématiques, il n’y a rien » lit-on dans Le Voyage au bout de la Nuit, une phrase qui mériterait d’être proposée au bac si les organisateurs étaient moins bégueules. On pourrait, en ce sens, dire que Donald Trump, par ses énormités libératrices et cathartiques, a davantage l’étoffe d’un grand pamphlétaire que d’un président des Etats-Unis. Michel Onfray porte, lui, des jugements cruellement justes sur le catholicisme d’aujourd’hui : « en faisant de Dieu un copain à tutoyer, du prêtre un camarade à inviter en vacances, du symbolique une vieille lune à abolir, de la transcendance une plate immanence […] l’Eglise a précipité le mouvement en avant qui annonçait sa chute ». Comment sait-il cela ? Je me demande si ce diable d’homme ne se dissimule pas sous un grand manteau et une grande voilette pour aller écouter la messe tous les dimanches dans sa paroisse de Caen.
Mais Décadence finit comme un pétard mouillé. Le volcan accouche finalement d’une souris, miraculeusement sauvée de la lave. L’islam triomphera de l’Occident, et qu’importe ? « Nous avons le nihilisme, ils ont la ferveur ; nous sommes épuisés, ils expérimentent la grande santé, nous vivons englués dans l’instant pur […], ils tutoient l’éternité… » Voilà qui n’est plus du tout pamphlétaire. Agrippa d’Aubigné réclame la vengeance contre les catholiques dans les Tragiques, Paul-Louis Courier abomine Napoléon le Grand, Victor Hugo traîne dans la boue Napoléon le Petit, Bernanos tempête contre Franco, Soljenitsyne contre le Goulag. Et Onfray nous prêche benoîtement la résignation ! Mais où est passée la grande leçon sartrienne, la seule de cet homme qui a mes yeux garde toute sa valeur : « Engagez-vous ! » Je trouverais plus honnête et intéressant un essayiste qui se poserait la seule question essentielle pour nous en ce début 2017 : pour la suite de la France, pour échapper à l’islamisation de notre pays, vaut-il mieux voter François Fillon ou Marine Le Pen ?
Débat de la primaire de la gauche. Sipa. Numéro de reportage : 00788398_000002.
Débat de la primaire de la gauche. Sipa. Numéro de reportage : 00788398_000002.
J’ai eu l’immense privilège lors d’une nuit tempétueuse de me rendre au musée Grévin. Grâce à un dispositif ingénieux, quelques statues de cire représentant le haut du panier de la gauche old school discouraient sur l’avenir de la France, avenir auquel il leur importait visiblement d’être associés. Certains bonimenteurs du socialisme, sans doute parce qu’ils faisaient trop mauvaise impression dans cet aréopage, n’avaient pas eu droit à leur statue, tels Jean-Luc Bennahmias malicieux, mais un peu bourré, ou Sylvia Pinel et François de Rugy dont l’insignifiance aurait pu rebuter les visiteurs.
L’avantage de ces statues de cire, c’est qu’on peut pincer leur nez sans prendre aucun risque : on ne sait trop si elles sont vivantes ou mortes, ce qui engendre un sentiment d’inquiétante étrangeté. On peut également les interroger : leurs réponses combinent un curieux mélange d’éléments de langage et de statistiques, ce qui les rend vite inaudibles. D’ailleurs, le responsable de la partie audio ne s’est pas foulé : reviennent en boucle les valeurs républicaines, la laïcité, le rejet des extrêmes – avec François Fillon et Marine Le Pen comme boucs émissaires. Rien sur l’Europe, en revanche, qui même au Musée Grévin n’est plus source d’espoir. Bien sûr, compte tenu de la diversité des visiteurs, on a évité les sujets qui fâchent : l’islam, l’immigration et l’insécurité.
J’avais donc en face de moi Manuel Valls assez fidèle à l’original, légèrement rajeuni et parfois souriant. Le mannequin de cire est incontestablement flatteur, tout comme celui d’Arnaud Montebourg d’une élégance travaillée. Visiblement, au Musée Grévin, on en pince pour lui. En revanche, ce pauvre Benoît Hamon qui surfe sur un revenu universel, n’a pas été gâté par le costumier, ni par la nature d’ailleurs. Il donne l’impression de sortir tout droit d’un roman de Michel Houellebecq. Cet homme, tel qu’il figure au Musée Grévin, n’a aucun avenir devant lui, sauf peut-être comme directeur d’une chaîne de Formule 1. Mais il y a pire que Benoît Hamon : Vincent Peillon. On lui a fait une tête d’idiot du village, ce qui n’est pas très courtois pour un professeur de philosophie à l’Université de Neuchâtel, certes dépourvue de toute réputation, mais quand même…
J’oubliais : Manuel Valls a défendu François Hollande. Il était bien le seul. Quand j’ai quitté le Musée Grévin, j’entendais en écho un seul mot : « Rassembler ». Je me suis demandé s’ils y croyaient. Question stupide pour une statue de cire. Et plus encore pour un homme politique.
À l’initiative du groupe socialiste, l’Assemblée nationale a voté le 29 novembre une proposition de loi proclamant la réhabilitation de toutes les victimes de la répression de la Commune de Paris de 1871. Après cinq années passées à « nous débarrasser définitivement du socialisme » selon le mot enjoué d’Alain Minc, le parti socialiste a jugé opportun de sortir de ses tiroirs l’héritage de la Commune, avec l’espoir de convaincre ses électeurs dépités. Pour rappel, le principal ennemi de la Commune n’était autre qu’Adolphe Thiers, le « chef avoué du centre gauche » et « l’un des enfants de 1789 », comme l’encensait Zola dans les colonnes de La Cloche, l’un des quotidiens de la gauche républicaine.
Dans Le Messager de l’Europe (octobre 1877), l’auteur des Rougon-Macquart écrivait encore à propos de l’« adorable » Monsieur Thiers, que « personne ne l’aurait suivi s’il s’était dirigé vers la droite, alors que l’instinct de la foule l’entraînait vers la gauche ». Le « génie français incarné » fut pourtant à l’origine de la répression terrible des communards qui fit 10 000 à 20 000 morts. Certes, Thiers ne mena pas lui-même ces basses œuvres meurtrières. Celles-ci furent confiées à un certain Gaston de Galliffet, le « bourreau de la Commune », qui sera par la suite ministre de la Guerre dans le gouvernement de « Défense républicaine » de Waldeck-Rousseau, constitué à la suite de l’affaire Dreyfus, le 22 juin 1899. Mais rien de tout cela n’empêche le parti socialiste de se réapproprier l’histoire de la Commune, en la gauchisant allègrement.
Née de l’alliance entre le socialisme ouvrier et la gauche républicaine, la gauche moderne s’est constituée sur le dos des communards.[access capability= »lire_inedits »] Près de cent cinquante ans plus tard, il semble néanmoins de bon ton pour la gauche de se retourner vers ceux qu’elle avait jetés aux oubliettes.[/access]
On aurait pu traiter cet épisode avec enthousiasme : quel symbole magnifique, quel formidable hommage aux victimes que cette image du guide spirituel des Kouachi arborant le badge « Je suis Charlie » ! La preuve ultime et absolue que la « déradicalisation » des plus enragés est possible, un signe d’espoir, une petite lumière au bout du tunnel. Si lui a été déradicalisé, alors tous peuvent l’être. On a trouvé la recette, deux ans tout juste après Charlie. C’est la fin du cauchemar, c’est beau. Et merci Ardisson.
On aurait pu traiter cet épisode avec enthousiasme : quel symbole magnifique, quel formidable hommage aux victimes que cette image du guide spirituel des Kouachi arborant le badge « Je suis Charlie » ! La preuve ultime et absolue que la « déradicalisation » des plus enragés est possible, un signe d’espoir, une petite lumière au bout du tunnel. Si lui a été déradicalisé, alors tous peuvent l’être. On a trouvé la recette, deux ans tout juste après Charlie. C’est la fin du cauchemar, c’est beau. Et merci Ardisson.
Sauf que non.
L’indignation suscitée par la brève réapparition de Farid Benyettou en « ex-djihadiste » / «déradicalisé » / « repenti » aura révélé une chose : à tort peut-être, personne ne croit à la possibilité d’un retour dans le droit chemin. Et les médias doivent composer avec ce scepticisme généralisé… qui les éclabousse un peu.
Dans le titre qui suit, la tournure « se présente comme » opère une mise à distance du discours de Benyettou, que le rédacteur a soin de ne pas reprendre à son compte :
En outre, il faut noter que l’idée de « repentir » appartient au domaine de la morale. Or, il était entendu que les djihadistes devaient être soumis à un protocole de « déradicalisation » impliquant psychologues, éducateurs, hamsters à caresser, groupes de parole, batteries de tests comportementaux, pour tout dire une approche scientifique, systématisée et médicalisée de leur cas. On parle bien d’« éradiquer » le terrorisme, comme on dit éradiquer un virus.
En revanche, si ce qu’il faut atteindre est une forme de repentir, alors il va falloir embaucher des prêtres, des confesseurs aguerris formés à reconnaître la vraie contrition, et on peut laisser tomber les hamsters. J’ai déjà eu l’occasion ici de souligner la confusion fréquente entre l’approche pathologique et l’approche morale du dhijadisme. Ce Benyettou est-il un malade que l’on a guéri (ou qui s’est guéri tout seul, apparemment) ou bien un méchant devenu gentil ?
Ce n’est même pas si simple. La « maladie » dont il a souffert est-elle comme la varicelle ou comme la grippe ? Dans le premier cas, aucune rechute possible. Dans le second, il suffit que le virus mute un peu et c’est la récidive (au sens à la fois médical et pénal du terme).
Quant à l’hypothèse du méchant désormais « repenti », elle est bien moins rassurante que celle du virus contagieux.
Le plateau était moins prestigieux que ceux des débats de la primaire de droite. Aucun ancien président. Un seul ancien Premier ministre. Evidemment, on est tenté de comparer. A ce jeu-là, on est évidemment tenté de faire une revue d’effectifs, et d’oser quelques comparaisons avec les protagonistes de cet automne.
Manuel Valls ne peut échapper à la comparaison avec Nicolas Sarkozy. Non seulement parce qu’il a toujours partagé le même style, notamment dans les débats télévisés, mais aussi parce qu’il mise avant tout sur son expérience, employant les mêmes mots que l’ex-président sur le mode : « face à Trump, Poutine, Erdogan, il faut un homme, un vrai ». Mais il partage aussi avec Nicolas Sarkozy le fait d’avoir été souvent la cible d’autres débatteurs, et avoir été souvent sur la défensive, en particulier dans la première moitié du débat, consacrée à l’économie où il a été contraint de porter le bilan de François Hollande. Mais cette comparaison comportait néanmoins une limite : contrairement à Sarkozy, Valls a pu compter sur des alliés objectifs, François de Rugy, Sylvia Pinel et le fantasque Jean-Luc Bennahmias, qui ont peu ou prou défendu les mêmes positions que lui.
Vincent Peillon n’est pas passé à côté de son débat et il n’a -cette fois- pas commis de gaffe d’importance, si on excepte une erreur de langage lorsqu’il a évoqué les militaires français « d’origine musulmane » assassinés par Merah.