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Vivement l’autre journée des femmes!

Manifestation pour la journée internationale des droits des femmes à New-York, 8 mars 2017. SIPA. 00797043_000012

Des hijabs, il y en a de toutes les couleurs. Des bleus, des blancs, des rouges, des noirs, des jaunes. A carreaux comme nos torchons ou en soie bien plus coquets, parfois un peu transparents, laissant deviner une crinière ondulée ou sensuellement lissée, souvent brune de surcroît. De quoi ravir certains adeptes de l’érotisme à l’ancienne, dont je fais partie.

Quand la République gagne

Mais dans le cadre des cours de français que je donne aux migrants adultes, je viens de recevoir quatre élèves voilées, et mes fantasmes ont vite décampé. Une Marocaine d’une cinquantaine d’années mariée à l’âge de treize ans, une autre Marocaine (berbère) de vingt ans, récemment mariée mais ne semblant pas si asservie (me regardant toujours droit dans les yeux), une Sénégalaise fraîchement débarquée en France ne semblant guère épanouie et ayant peur de parler français, et Malika[1. le prénom a été modifié], une jeune algérienne tout juste arrivée du bled, mariée – de force ? – à un routier arabe rasé de près d’une cinquantaine d’années. Mine hagarde et teint rosé, le monsieur était terriblement nerveux la seule fois où je l’ai rencontré, parlant le poing serré tandis que madame baissait les yeux.

Après deux semaines de cours, Malika, à la fois voilée et maquillée, était capable de regarder un homme dans les yeux et avait même partiellement repoussé son hijab pour dévoiler ses cheveux. Un vendredi, elle a débarqué plus coquette encore : complètement dévoilée (des cheveux j’entends bien). Ses trois comparses de voile, dans un mélange de stupeur et d’admiration, se sont empressées de l’interroger en arabe sur sa soudaine émancipation. Une « blédarde » retirant son hijab à peine arrivée en France, c’est peut-être peu, mais symboliquement, voilà un vrai coup de pied au derrière de l’islamisme. Consciemment ou non, Malika était sensible à la visibilité heureuse du féminin évoquée par Alain Finkielkraut. Courageuse, elle venait tous les jours en cours cheveux ondulés au naturel ou laqués. La République avait eu sa petite victoire.

Et quand elle se soumet

Pas pour longtemps. A peine trois semaines après, elle avait de nouveau perdu: Malika est revenue, un lundi matin, la mine soumise et le regard visiblement absent. Fagotée comme un sac très serré, elle étouffait non plus sous un mais deux hijabs ! Choix volontaire d’expression de sa piété ? C’est peu concevable : Malika semblait plus gaie sans foulard. Réserve professionnelle oblige, je ne lui ai pas demandé pourquoi elle l’avait mis à nouveau à nouveau, mais nul besoin d’être une lumière pour comprendre que son époux et sa réputation dans son quartier de Montreuil n’y sont probablement pas pour rien. J’ai donc  continué à faire cours comme si de rien n’était, me suis cantonné à mes fonctions. Dans ce cadre républicain, je me suis plié à mon devoir de réserve légitimé par le « vivre-ensemble ».

Ce qui me rassure, c’est que je ne suis pas le seul. Le jour de la journée internationale des droits des femmes, j’ai entendu sur France Info Raphaëlle Remy-Leleu, porte-parole d’Osez le Féminisme. Elle parlait lutte contre les stéréotypes femmes-hommes. Du sexe et des métiers : une routière, un baby-sitter, une déménageuse, un secrétaire, etc. Chouette alors ! Mais Malika dans tout ça ? Comme l’a très bien dit Marc Molk dans ces colonnes ou Fatiha Boudjhalat dans le Huffington Post, les associations féministes semblent avoir d’autres chats à fouetter que celui de Malika. Peut-être sont-elles dépassées ? Je ne sais pas. C’est pourtant simple : la jeune femme a été amenée ici d’Algérie pour faire le ménage et la cuisine, satisfaire les pulsions sexuelles de son mari, et sans doute assumer ses fonctions reproductrices que cela lui plaise ou non (en cours, elle a dit qu’elle ne voulait pas avoir d’enfants). Pourquoi même s’enquiquiner à parler un bon français dans ce contexte ? Son déprimant destin est tout tracé.

Rendez-vous le 10 juillet

Tandis que j’échafaudais dans ma tête l’idée d’une journée des femmes sans voile, j’ai appris que cela existait déjà, en juillet, grâce au collectif Femmes sans voile. Je ne savais pas, j’ai une excuse : l’édition de 2015 n’a rassemblé, place de la République, que 150 personnes. Mais la féminisation des noms des rues est sans doute une préoccupation plus importante que l’émancipation des Malika.

Certes, il y aura toujours une musulmane voilée et cultivée de Saint Germain-des-Près pour nous expliquer qu’on peut très bien porter le voile par conviction spirituelle tout en étant indépendante et libre de choisir son époux (voire son amant). Mais les (nombreuses) autres ? Et qu’en est-il de toutes les musulmanes sans voile qui ne supportent plus de passer pour de mauvaises croyantes dans certains quartiers parce qu’elles vivent les cheveux à l’air ? Qu’il serait plaisant de voir de nombreuses adeptes du hijab s’en solidariser, se dévoilant rien qu’une journée, celle des femmes sans voile le 10 juillet prochain. Je rêve sans doute, je sais. Mais quand même, hommes ou femmes, notons la date. Et allons, croyants ou non, prêter main forte à ces femmes courageuses qui, cet été, mériteraient d’être au moins 300.

Tunisie: le cannabis guérit le djihad? Hamon vite, très vite!

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Fumeur de cannabis au Canada, mars 2017. SIPA. AP22025228_000003

Six ans après sa fameuse révolution du jasmin, la jeunesse tunisienne hésite entre deux appels du large : un visa vers l’Occident ou un taxi pour Tobrouk, à l’ombre de l’État islamique libyen. Or si des lycéens désœuvrés de Siliana, au nord-ouest du pays, ont récemment provoqué une polémique d’ampleur nationale, ce n’est pas en tentant de gagner Lampedusa ou la Libye, mais après s’être évadés en fumant un joint.

Le 12 février, deux élèves de terminale ont ainsi été arrêtés par la police pour consommation de cannabis, un délit passible de plus d’un an de prison ferme en Tunisie. Les rapports d’Amnesty International vous le confirmeront : en dehors des ateliers de bodypainting, tendance tortures et mauvais traitements, les pénitenciers locaux évoquent moins le Club Med que Midnight Express

La répression? Efficacité fumeuse

Émus par le sort des deux jeunes embastillés, syndicalistes, politiques et intellectuels ont donc lancé darbouka battante une campagne de soutien pour assouplir la législation. Jusqu’au président nonagénaire Beji Caïd Essebsi, les plus hautes autorités de l’État ont annoncé vouloir abroger la Loi 52. Ce texte ultra-répressif criminalise l’usage de stupéfiants depuis son adoption en 1992 par le régime de Zine el-Abidine Ben Ali alors que le propre frère du raïs était englué jusqu’au cou dans un trafic mondial de cocaïne – la célèbre « Couscous connection » ! Vingt-cinq ans après cette ténébreuse affaire qui s’est soldée par la mort non élucidée de Moncef Ben Ali, on peut en tirer un bilan plus que mitigé : quelque 120 000 Tunisiens ont[access capability= »lire_inedits »] séjourné dans les geôles locales pour consommation de haschich, preuve que le flot de fumeurs d’herbe ne tarit pas.

Même les nostalgiques de la si douce dictature benaliste (suivez mon regard…) reconnaissent l’inefficacité du Code pénal. Autre argument en faveur d’un assouplissement de la loi : chez le premier pourvoyeur mondial de djihadistes, les maisons d’arrêts se métamorphosent de plus en plus en écoles du crime salafs, vu la forte proportion de détenus susceptibles de se reconvertir en barbus moyennement peace and love.

Pour l’heure, le gouvernement de coalition islamo-laïque (!) planche sur un projet de réforme aux contours encore flous. On pourrait lui suggérer de faire appel à Benoît Hamon, à la fois islamo-friendly et partisan de la dépénalisation du cannabis. Si le candidat du PS venait à conseiller les autorités tunisiennes, nul doute que le nombre d’apprentis djihadistes fondrait comme neige à Tataouine : chichon et revenu universel pour tous, ça en fait rêver plus d’un ![/access]

La clause Molière: une mauvaise réponse à une bonne question

Un chantier en France, février 2017. SIPA. 00793124_000016

Elle est devenue le nouveau cheval de bataille des partisans du « made in France » (expression anglaise, allez comprendre…) et un sujet majeur de la campagne présidentielle. Elle, c’est la nouvelle clause à la mode, la « clause Molière », ou « clause de langue française », inventée à Angoulême, et exportée depuis lors dans toute la France, notamment en Auvergne Rhône-Alpes.

Cette clause dite « Molière » est assez simple à comprendre : elle impose la maîtrise du français par tous les ouvriers sur les chantiers de travaux publics, avec contrôles à la clé.

Concrètement, toute entreprise de BTP dont les ouvriers ne maîtrisent pas la langue française est donc susceptible de se voir fermer l’accès aux marchés publics de travaux de la collectivité imposant et appliquant la clause Molière.

>> A lire aussi: « Le travail détaché est dangereux pour tous les ouvriers »

Mesure « logique », « évidente », qui « devrait exister depuis longtemps », entend-on ces derniers jours de toutes parts. La réalité est, comme souvent, plus nuancée.

La clause Molière est en effet moins une mesure destinée à promouvoir la langue française et la francophonie sur les chantiers qu’une sanction déguisée destinée à lutter contre le travail détaché.

L’idée est astucieuse, car contrairement à ce que l’on entend parfois, le travail détaché est parfaitement légal en France, comme dans toute l’Europe, en application d’une directive européenne de 1996, révisée en 2014. Il n’est donc pas possible de l’interdire directement, sous peine de violer le droit de l’UE, et ses transpositions dans le droit français.

Dans la logique de la construction européenne…

Le vrai travail détaché consiste, pour une entreprise basée hors de France, à envoyer des salariés (détachés) dans l’hexagone pour y travailler temporairement. C’est pourquoi il n’est pas rare d’entendre parler portugais, roumain ou polonais sur les chantiers français (pour les trois nationalités les plus représentées, au regard des dernières statistiques disponibles).

Sauf pour les partisans de « la France aux Français », cette possibilité du travail détaché s’inscrit dans la logique de la construction européenne, et notamment son marché unique au sein duquel la concurrence est libre et non faussée : dans une vision idyllique, l’ouverture est réciproque, c’est-à-dire qu’il est parfaitement loisible aux entreprises françaises de détacher elles-mêmes leurs travailleurs au Portugal, en Roumanie ou en Pologne. Ce serait donc gagnant-gagnant.

Il n’en est pourtant rien.

D’une part, parce que, nonobstant l’obligation de respecter un certain nombre de règles (notamment, le respect du salaire minimum du pays d’accueil, de la législation applicable en matière de temps de travail, de congés payés, d’hygiène et de sécurité au travail), le travail détaché permet allègrement aux entreprises de pratiquer un important dumping fiscal et social. Un ouvrier roumain sera ainsi bien moins payé sur un chantier en France que son homologue français, dans la mesure où ce dernier perçoit généralement davantage que le salaire minimum, et surtout, que le roumain cotisera en Roumanie (où les cotisations sont bien évidemment plus faibles).

D’autre part, une importante fraude au travail détaché est constatée : elle peut concrètement consister en la création de fausses sociétés étrangères, uniquement destinées, dans les pays à faibles cotisations, à détacher fictivement de vrais travailleurs. Ces abus ne sont pas acceptables et doivent être dénoncés.

Il n’en demeure pas moins que le vrai travail détaché est légal en l’état actuel des textes applicables, et que le juriste doit se prononcer au regard des seuls textes en vigueur, sans considérations partisanes.

La clause Molière introduit une différenciation

Dans ce cadre rappelé, la clause Molière peut poser difficulté.

En effet, les règles applicables en matière de passation de marchés publics sont strictes : elles imposent la plus totale liberté d’accès à la commande publique, et l’égalité de traitement de toutes les entreprises qui respectent les règles.

Ainsi, chaque candidature et chaque offre doit être regardée de manière objective par le pouvoir adjudicateur (collectivité publique), sans a priori d’aucune sorte, et comparée aux autres sans discrimination, en application de l’égalité de traitement des candidats : seuls le prix et la valeur technique des offres doivent permettre de les comparer, et de les noter. Pour le dire plus clairement encore, la candidature et l’offre d’une entreprise polonaise ne seront pas par nature de moindre valeur que celle d’une entreprise française, du seul fait qu’elle soit française. Point de préférence nationale en matière de marchés publics. La nationalité de l’entreprise et de ses travailleurs ne doit donc pas être prise en considération par les collectivités publiques dans l’analyse des candidatures et des offres, en application des textes européens.

Or la clause Molière introduit en la matière une différenciation, puisque, par nature, toute entreprise étrangère ne sera pas en mesure d’attester que ses travailleurs parlent le français, et seront en mesure de le parler sur les chantiers.

La clause Molière fait donc directement obstacle à la candidature des entreprises étrangères aux marchés publics français (sauf, peut-être, les entreprises canadiennes, belges, suisses ou togolaises ?). C’est donc le principe constitutionnel de libre accès à la commande publique qui se trouve menacé (il s’apprécie bien évidemment jusque dans l’UE, et au-delà).

En outre, la clause Molière conduit le pouvoir adjudicateur qui l’applique à un traitement différencié des candidatures et offres en présence, privilégiant toujours les entreprises françaises : c’est le principe constitutionnel d’égalité de traitement des candidats qui est violé.

Difficile à défendre devant le juge

Par ailleurs, comment définir la « maîtrise » de la langue française ? Où place-t-on le curseur ? La clause est imprécise. De surcroît, la présence d’interprètes sur les chantiers (comme souvent), fait-elle échec à l’application de la clause ? Des difficultés concrètes d’application s’anticipent donc déjà.

Sauf à prouver que la maîtrise du français est nécessaire pour construire un mur (que la langue est donc une condition d’exécution du marché public), la clause Molière sera difficile à défendre devant le juge.

Seul ce dernier pourra toutefois trancher la question de sa légalité, et il pourrait cependant être sensible aux arguments tendant à démontrer que la maîtrise de la langue française serait indispensable pour assurer la parfaite sécurité des travailleurs sur les chantiers. Mais étaient-ils dans l’insécurité la plus totale jusqu’alors ? Et, si tel était le cas, pourquoi ne réagir qu’en 2017 ?

Le juge administratif sera amené à se prononcer prochainement sur la question, puisque des déférés préfectoraux se préparent (notamment à l’initiative du Préfet Delpuech, dans le Rhône). À l’instar de l’exception de préférence locale dans les marchés publics (fondée par exemple sur la rapidité d’exécution, ou la connaissance du contexte local), le juge pourrait choisir de faire jurisprudence, en posant une nouvelle exception aux règles de passation des marchés publics (nous n’y croyons guère).

D’aucuns nous opposeront également que le recours au travail détaché induit par lui-même une distorsion de concurrence puisqu’il permet aux entreprises de candidater à un prix plus bas aux mêmes marchés publics. C’est indéniable, mais, dans ce cas-là, c’est le procès du travail détaché qu’il faut instruire.

On l’aura compris, la clause Molière est une mauvaise réponse apportée à une vraie question. Point de clause Molière, fragile juridiquement, c’est la question du travail détaché en lui-même qu’il faut oser poser !

Vingt ans après la directive de 1996, faut-il une nouvelle directive détachement ? Faut-il interdire le travail détaché ? Faut-il imposer une harmonisation fiscale et sociale par le haut aux travailleurs détachés ? Les faire cotiser en France (et vice-versa) ? Les payer à égalité de traitement avec les travailleurs français ? Les réponses sont politiques, et hors de notre propos, mais voilà les vraies questions, auxquelles la clause Molière n’est pas même le commencement d’une réponse.

Point de Monsieur Argan, ce n’est pas le malade qui est ici imaginaire, c’est le remède qui est inefficace !

Marcel Gauchet: « Les vagues migratoires, une force de déstabilisation » [2/2]

Marcel Gauchet, septembre 2014. SIPA. 00700861_000028

On peut aujourd’hui observer des aspirations à une démocratie intégrale, ou à une hyper-démocratie, voire des débuts de réalisation. Pourrait-on assister à un dépérissement de la démocratie (sur le modèle du dépérissement de l’État) ? Ou verra-t-on, comme l’avait pressenti Tocqueville, la démocratie se retourner contre elle-même ?

La démocratie peut en tout cas subir un extrême affaiblissement. Nous sommes embarqués dans une évolution qui conduit à cette situation pour le moins étonnante : une démocratie qui ne se gouverne pas ! Elle a même ses théoriciens radicaux qui nous expliquent doctement que la vraie démocratie est une démocratie sans peuple et sans pouvoir. Il y a une forte logique dans cette vision. Elle est portée par la dynamique des droits individuels. Au fond, la démocratie, dans cette optique, cela se ramène à la protection et à l’exercice des droits fondamentaux de chacun. Après, à chacun de se débrouiller dans le bazar général. C’est évidemment à mon sens une impasse, en fonction de laquelle il va falloir retrouver la signification pleine de l’idée démocratique. Vous remarquerez d’ailleurs que lesdits peuples n’ont pas l’air de se satisfaire de la nouvelle de leur disparition et que les citoyens continuent de rêver de ce fameux pouvoir dont ils devraient se réjouir d’apprendre qu’il n’existe plus.

>> A lire aussi: Marcel Gauchet: « Le camp de la tradition a été balayé » [1/2]

Pensez-vous à la vogue des procédures « citoyennes » ou au succès médiatique d’expériences comme Nuit debout ? Peut-on assister à une dérive anarchiste de la démocratie ?

Ce n’est pas d’aujourd’hui que la démocratie est hantée par l’aspiration à une démocratie radicale. Cela s’appelle « démocratie directe » et cela fait très normalement partie des tentations permanentes qui habitent les démocraties représentatives, avec les frustrations qu’elles suscitent inévitablement, même quand elles fonctionnent bien, ce qui n’est pas souvent le cas. Des « conseils ouvriers » aux « assemblées générales », l’idée renaît sans cesse. Nuit debout n’est qu’un épisode de plus et sûrement pas le dernier. Ce qui est intéressant dans la configuration actuelle, c’est que l’idée a pour elle la force de l’évidence des droits individuels, mais que cette force l’empêche en même temps de se concrétiser durablement. Pour que la démocratie directe fonctionne, il faut des collectifs bien identifiés, dont les membres se sentent partie prenante. Or le stade atteint par le processus d’individualisation rend ces appartenances problématiques. Un rassemblement aléatoire d’individus sur une place comporte son propre principe de dissolution.

Cependant, aujourd’hui on voit aussi émerger des démocrates musclés, voire autoritaires, comme TrumpPoutine ou Orban, qui ne sont pas vraiment nuit-deboutistes ! Pourquoi certaines démocraties réagissent-elles de la sorte au ressentiment populaire contre les élites ?

C’est un autre visage de la logique de l’individu. Quand celui-ci ne veut pas exercer le pouvoir lui-même – et très majoritairement, il ne le veut pas –, il veut au moins que ce pouvoir soit fortement identifié et qu’il soit pleinement exercé, de manière personnifiée. Or nos gouvernants actuels donnent une image de faiblesse profondément frustrante au regard de cette demande. François Hollande ne donne pas l’impression d’incarner le centre de commandement d’où tout part et tout revient. Une grande majorité de Français, en revanche, déclare adhérer à la proposition : « Il nous faut un homme fort pour remettre de l’ordre. » Un Trump ou un Poutine français répondraient[access capability= »lire_inedits »] chacun à leur manière à cette attente. Il ne s’agit pas d’une restauration, mais d’une réinvention. Elle constitue l’une des versions possibles de la dérive des démocraties de demain. De tels leaders permettent à la fois la possibilité retrouvée d’un face-à-face direct entre le pouvoir et le peuple, et le retour de la politique avec un grand P. Ce n’est pas ce que nous pouvons nous souhaiter de meilleur, mais cela nous pend au nez. Il faut apprécier cette tentation à sa juste portée pour la prévenir. Une démocratie digne de ce nom se doit de répondre à ces exigences en les canalisant.

Quoi qu’il en soit, dans toutes les démocraties, la question de l’identité se pose à nouveaux frais. La crise de la démocratie est-elle une crise d’identité généralisée ?

L’identité est un problème nouveau à l’échelle collective et à l’échelle individuelle. Le fait existait, mais il ne posait pas problème parce que l’identité, c’était ce qui s’imposait, de manière plus ou moins « naturelle ». À l’échelle collective, le problème est ouvert par la mondialisation, qui relativise toutes les identités particulières en les obligeant à se confronter les unes aux autres. À l’échelle individuelle, il est ouvert par la dissolution des appartenances obligées qui vous conféraient une identité, justement, de famille, de classe, de métier, etc. De ce fait tout le monde est renvoyé en permanence à la question « qui suis-je ? », « comment dois-je me situer ? », avec tous les flottements dans la réponse qui rendent les comportements imprévisibles. On peut brandir son identité de « genre » comme un emblème, on peut aussi bien la mettre entre parenthèses. Et puis on peut choisir entre différentes identités possibles, ou vouloir se démarquer de toute identité objective pour mieux faire valoir sa précieuse identité subjective qui est au-delà de tout ça. Je me souviens d’une réponse remarquable dans le genre de Matthieu Pigasse, le banquier rock’n’roll propriétaire des Inrockuptibles, à un journaliste qui lui demandait combien il gagnait. Il a refusé de répondre, ce qui n’est pas surprenant, mais avec un argument merveilleux : le chiffre que je donnerais ne dirait pas la vérité de ce que je suis. Un autre banquier en ferait au contraire sa vérité. Ce capharnaüm des identités ne contribue pas peu au sentiment d’une société indéchiffrable.

L’identité islamique n’est pas seulement individuelle, elle vous inscrit également dans la communauté des croyants. Et c’est bien ce qui rend son acculturation problématique.

Il s’agit d’un cas de figure particulier. Pour commencer, ces populations d’importation arrivent de contrées où la structuration collective continue d’être largement religieuse et traditionnelle. Les conditions de ghettoïsation dans lesquelles elles vivent souvent sur notre sol encouragent sa perpétuation. Cela donne « le musulman tranquille » qui vit sa vie sans beaucoup se poser la question de son identité. Mais la modernité individualiste pénètre inévitablement jusque dans ces quartiers de relégation, en particulier chez les jeunes générations, et elle engendre des attitudes tout autres. Des attitudes fort semblables, en fait, à ce que je décrivais à propos de nos « néo-traditionalistes » à nous. Ces gens qui revendiquent l’identité musulmane en la brandissant comme le drapeau d’un séparatisme culturel par rapport à la France sont dans une démarche d’affirmation individuelle par rattachement à une identité collective plus ou moins imaginée. En quoi cette démarche est un ferment actif de décomposition de la tradition dont elle se réclame.

Admettons que, sans le savoir, les fondamentalismes musulmans mettent du charbon dans la chaudière de l’autonomie. Mais dans ce monde de la liberté humaine, reste-t-il des éléments d’identité partagée par la grande majorité des citoyens de nos États-nations ?

Bien sûr. Car il y a la part consciente de cette identité et sa part inconsciente, qui est autrement plus grande et plus forte. Elle est remarquablement prégnante chez beaucoup de gens qui mettent leur point d’honneur à se démarquer de leur appartenance nationale, lamentablement provinciale à leurs yeux, et dont la franchouillardise éclate néanmoins de partout. Ils se croient au-dessus de ça et ils sont en fait très en deçà. L’identité constitue un socle pour l’essentiel invisible et en constant renouvellement du fait des échanges avec l’environnement, familial, professionnel, sans parler du cadre politique qui fait des identités nationales en Europe les plus enracinées du monde. C’est justement parce qu’elles ont cette profondeur qu’elles sont devenues implicites. Il n’empêche que je reconnais en trois minutes un Allemand ou un Italien même s’ils s’expriment dans un anglais parfait. Ce n’est pas une question de physique : ce peut être un Allemand noir et un Italien aux cheveux blonds. Mais leur attitude, leur style, leur manière de s’exprimer en disent long sur la culture d’où ils viennent. Ces identités nationales d’une force extraordinaire, l’Union européenne n’a pas voulu en entendre parler. Résultat : elle est en train de buter sur elles.

Pourtant, dans votre livre, vous réhabilitez en quelque sorte l’Union que vous créditez d’avoir permis la coopération entre États européens… Mais on coopérait du temps de Metternich !

Je ne réhabilite pas l’Union européenne, je dis qu’elle n’a pas eu que des défauts et qu’il y a un acquis important de l’expérience qui a été menée en Europe depuis un demi-siècle. La « coopération » au sein de la Sainte-Alliance de Metternich consistait en aide militaire pour remettre au pas les contestataires de l’ordre établi. On a vu mieux, comme coopération, et on pourrait faire beaucoup mieux que ce que l’Union européenne a permis jusque-là.

Sans intention polémique, convenez que deux peuples coexistent cahin-caha en Europe : un peuple « de souche », et un peuple arrivé très récemment qui, fatalement, n’a pas le même lien à l’identité nationale. Ce décalage ne complexifie-t-il pas encore davantage nos sociétés européennes ?

C’est en effet un problème nouveau, et redoutable. Il faut bien en comprendre la dynamique. L’immigration a changé de nature. Il n’y a pas si longtemps, quand les immigrés arrivaient, même en très grand nombre, l’horizon était celui de leur absorption dans le paysage commun, pour devenir des Allemands, des Français ou des Belges comme les autres. Cela n’allait pas sans tensions, mais cela ne posait pas de questions quant à la constitution de la société, seulement des problèmes d’intendance. L’exemple le plus extraordinaire en la matière a été celui du melting-pot américain, qui n’est plus, ce qui fait qu’un pays aussi ouvert à l’immigration que les États-Unis est aujourd’hui profondément divisé sur le sujet. Car à partir du moment où on légitime la persévération des identités d’origine, la question surgit de c  e qu’est cette société qui se veut constituée de gens dissemblables. Une « société des étrangers », tenue par les seuls liens du droit ? Une telle société est-elle viable ? Ce sont les interrogations béantes qui sont devant nous.

À l’avenir, les vagues de migrants qui s’annoncent aggraveront-elles un peu plus ce désarroi identitaire ?

La donnée de base est très simple : le monde occidental regroupe en gros un milliard de personnes et le reste du monde six milliards et quelques. Les experts ès-population nous expliquaient, voici peu encore, que ces chiffres n’avaient rien de bien inquiétant dès lors que les six milliards en question n’avaient pas l’idée saugrenue de vouloir vivre sur notre pied et en particulier de consommer comme nous. Leur pédagogie n’a visiblement pas été très efficace, parce qu’il est de plus en plus clair qu’ils ont cette idée, si saugrenue soit-elle, et que leur ferme intention est de s’aligner sur nos standards. Et ce n’est pas tout. Comme ce mode de vie leur paraît le bon, et ce n’est pas nous qui allons leur dire le contraire, ils en ont tiré la conclusion logique que la solution la plus simple était de venir carrément s’installer chez nous. Sauf que s’ils veulent consommer comme nous, ils ne veulent pas pour autant devenir comme nous. C’est là que le problème devient explosif. Nous n’en sommes qu’aux balbutiements d’un processus qui pourrait assez vite devenir ingérable. Ce potentiel migratoire est gigantesque et représente une force de déstabilisation qui risque de s’imposer comme la question politique centrale en Occident. Si l’on y ajoute la question écologique, on se dit qu’il risque de se passer de drôles de choses dans un avenir pas si éloigné. D’autant que nous avons pris le parti d’organiser notre désarmement sur tous les plans, pas seulement militaire, mais plus encore intellectuel et moral.

Si on vous suit, l’Europe court droit à sa perte…

Rien n’est écrit. Nous disposons de moyens extraordinaires. Il nous reste juste à penser ce que nous pourrions en faire. L’ennui, c’est que, si d’un côté les problèmes grandissent, de l’autre, les hommes rapetissent, apparemment. Le principal de l’énergie collective passe à s’enfoncer la tête dans le sable. Mille ans d’histoire européenne révèlent une capacité de rebond extraordinaire à partir des pires situations. Je reconnais qu’il y a lieu de s’interroger. Mais je veux croire que le génie de cette histoire sans pareille est toujours à l’œuvre, au moins souterrainement.[/access]




L'avènement de la démocratie, I : La révolution moderne

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Tiens, j’ai été « censurée » par un grand quotidien

Un graffiti à Paris, janvier 2016. SIPA. 00736421_000229

J’ai parlé trop vite.

Il y a quelques jours, je m’entretenais avec Philippe Delaroche à l’occasion d’une interview pré-enregistrée pour l’émission « Décryptage » qu’il dirige sur Radio Notre-Dame. Il me demandait de commenter l’accueil qu’a reçu mon livre dans les médias. Je lui ai répondu que, à ma grande surprise, La Langue des médias était globalement très bien reçu par la presse, signe, peut-être, que les temps étaient en train de changer. En effet, j’en suis arrivée au point où je peux me payer le luxe de décliner des invitations médiatiques au lieu de bousculer, séance tenante, tout l’emploi du temps familial pour me ruer sur un micro !

Je n’avais fait l’objet d’aucune censure…

Comme Philippe Delaroche me rappelait la tentative de nazification dont j’avais fait l’objet dans l’Obs, il y a quelques mois, je lui répondis, ce qui est vrai, que cet épisode avait formidablement contribué au succès du livre. Le fait est que la journaliste, si vraiment elle avait voulu me nuire, n’aurait jamais écrit un mot au sujet de l’ouvrage. On me rétorque, en général, que c’est plus ma réponse publiée par Causeur, que l’article signé Anne Crignon, qui a stimulé les ventes de l’ouvrage. Peut-être, mais encore fallait-il qu’on m’eût procuré l’occasion de l’écrire. Et pour cela, je demeure très reconnaissante envers cette journaliste.

Que certains médias (notamment les plus fréquemment critiqués dans le livre) persistassent à m’ignorer était parfaitement normal. Mais je n’avais fait l’objet d’aucune censure. Les réponses que j’ai données en interview n’ont jamais été ni déformées, ni manipulées afin de biaiser ma pensée, ni abusivement tronquées, y compris quand mon interlocuteur manifestait une forme de scepticisme, de suspicion, voire de défiance à mon égard. Toutes les occasions d’exposer mon travail qui m’ont été offertes dans la presse ont donné lieu à publication, sans rencontrer d’opposition.

Jusqu’à maintenant.

…jusqu’à ce que ce journaliste m’appelle

Au détour d’une journée bien chargée, j’avais accordé un entretien à un grand quotidien. A la suite de quoi, plus de nouvelles. Concentrée sur une série de conférences prévues de longue date, qui m’ont bien occupée ces derniers temps, j’avais presque oublié cet article et quand j’y repensai récemment, je me dis que, sans doute, il avait été publié sans que j’en sois informée, ou qu’un autre sujet, plus important, s’était substitué, au dernier moment, à l’article portant sur mon livre. Pas une seule seconde, je n’ai pensé que l’on avait pu interdire la publication de cet article.

Et voilà quelques jours, je reçois un courriel du journaliste qui m’a interviewé pour ce quotidien.

C’est lui qui emploie le mot « censure ».

Je lui dis ma surprise. Quel sens, quel intérêt y aurait-il à censurer quelqu’un que d’autres grands médias ne censurent pas ? A peu près au moment où j’ai donné cette interview censurée, je disposais d’une pleine page dans Marianne ! Coïncidence non moins cocasse, le jour-même…

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux

Racisme anti-blanc : Hamon tient son Mehdi Meklat

saurel slimani ps hamon racisme
Philippe Saurel, maire de Montpellier. Laura Slimani, élue PS de Rouen. Sipa. Numéros de reportage : 00747306_000022 et 00723444_000005.

Benoît Hamon n’avait pas besoin de ça. Sa campagne patine, son projet de revenu universel se voit officiellement remis aux calendes grecques et réduit à quelque micro-expérimentation, les hiérarques socialistes rallient par charrettes entières la locomotive Macron,  aucun sondage ne le qualifie pour le second tour de la présidentielle. Le candidat officiel du Parti socialiste a beau ne traîner aucune casserole judiciaire et mener une campagne de fond, contentant tantôt les objecteurs de croissance, tantôt les multiculturalistes fanatiques, cela ne dessine pas un destin présidentiel. Au mieux une carrure de Premier ministre, sinon de ministre du Budget. Mais voilà qu’un gros parpaing s’est planté dans sa chaussure plombée.

Récidiviste du tweet

Sur Twitter, la « porte-parole égalité femmes-hommes » de la campagne hamoniste, Laura Slimani, s’en est violemment pris au maire de Montpellier. Ce qui pourrait n’être qu’une subite poussée d’acné à la Bruno Masure devient une affaire judiciaire car l’édile, ex-militant PS exclu du parti il y a quelques années pour candidature dissidente, et passé avec armes et bagages du côté de chez Emmanuel Macron, a très mal pris la joute mi-jeuniste mi-racialiste de l’ex-patronne du MJS, aujourd’hui conseillère municipale de Rouen et présidente des Jeunes socialistes européens.

Voyez plutôt.

 

 

« Vieux mâle blanc libéral » : trois péchés irrémissibles ? Rassurez-moi, naît-on blanc et libéral à la naissance ? La vieillesse n’a pas d’âge, mais y a-t-il un gêne libéral dont certaines populations leucodermes seraient naturellement porteuses ? La sociobiologiste Slimani pourrait certainement nous éclairer sur la question. D’autant que cette militante aguerrie n’a rien d’une péronnelle. Laura Slimani, pur produit du MJS dont Hamon a rédigé les statuts de façon à ce qu’il soit lié éternellement à la gauche du PS, peut difficilement mettre ses sorties sur le compte d’un « double maléfique », façon Mehdi Meklat du Bondy Blog.  Car elle n’en est pas à son premier coup d’essai, tant s’en faut. Ainsi, l’été dernier, en pleine polémique sur le burkini, tandis que des islamistes piégeaient les médias sur la plage de Nice à peine quelques semaines après le carnage du 14 juillet, que twittait cette antifa émérite ?

« Hommes blancs » vs « femmes musulmanes » : la Weltanschauung du PIR a fait des petits… Le méchant homme blanc (« souchien » dixit Houria Bouteldja) existe, Laura Slimani l’a visiblement rencontré. Et ça s’est mal passé. Au point que la sémillante socialiste rejette le terme de français de souche, que François Hollande avait imprudemment employé début 2015 à la suite des attentats perpétrés par des suprématistes white et blancos.  « Brouillage intellectuel » avait dénoncé cette brillante sémiologue née en 1989 et « venue à la politique par le féminisme ».

Légitime défense

Son dernier tweet un tantinet raciste (ou « ethno-différencialiste », comme disent certains milieux…) serait passé quasi inaperçu hors des frontières de l’Occitanie si le premier concerné n’avait réagi. Or, le maire de Montpellier Philippe Saurel a légitimement décidé de porter plainte pour « injure raciale, injure en raison du sexe, provocation à la discrimination en raison de la race et provocation à la haine en raison du sexe ». 

On pourrait croire à un malheureux concours de circonstances si Benoît Hamon avait fermement condamné les propos incriminés. Ou si l’un des membres de son premier cercle, le député PS Pascal Cherki, n’avait applaudi l’organisation d’une conférence « interdite aux Blancs«  à l’université Paris 8 l’an dernier : « Pour ma part je pense que la fac de Paris 8 est une excellente fac parfois en rupture avec l’idéologie dominante. Tant mieux ! »

Quoi qu’en disent ses détracteurs, la gauche n’a pas encore totalement adopté ce deux poids deux mesures ethnoracial. Pour le maire de Montpellier et quelques autres, contrairement à La Ferme des animaux d’Orwell, la France ne considère pas certains citoyens comme plus égaux que d’autres…

Pour la génération qui vient

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La ferme des animaux

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Hollande appelle à s’unir contre extrémistes et… souverainistes!

François Hollande sur le perron de l'Elysée, mars 2017. SIPA. AP22024449_000003

Avec sa tête pépère on pourrait penser que le président de la République penche plutôt pour la soupe poireaux-pommes-de-terre. Le pot au feu lui irait aussi avec son côté bonhomme. Et en tant que régional de l’étape – la Corrèze – on peut imaginer qu’il fait ses délices de la bourriquette et de la soupe aux châtaignes. C’est méconnaître ses qualités imaginatives et ses talents culinaires.

L’autre jour à l’issue d’une réunion européenne il a révélé aux populations ébahies sa nouvelle recette. En nous demandant de laper cette soupe avec appétit. Il s’agit d’une création vraiment originale qui doit tout à l’actuel (mais pas pour longtemps) occupant de l’Elysée. Qu’on en juge.

Mieux vaut en rire

François Hollande a en effet cru bon d’appeler les Européens à s’unir contre le nationalisme, l’extrémisme et le souverainisme ! On se pince. Mais non, on ne rêve pas ! Le souverainisme assimilé aux ingrédients obligés des « heures les plus sombres de notre histoire »… Le souverainisme savamment mélangé à d’autres « ismes » pas très ragoutants… François Hollande ne recule ni devant le grotesque ni devant le mensonge.

On peut s’en indigner : mieux vaut en rire. On notera que le président de la République s’est prudemment abstenu d’ajouter à sa tambouille le djihadisme et l’islamisme. Ce qui aurait été mal reçu par la population du 9-3 où il aime se rendre.

Le président de la République s’est donc contenté de sa soupe (très consensuelle) au souverainisme. Je vois d’ici bondir les fins gourmets, très nombreux parmi les contributeurs de Causeur, écœurés et meurtris qui estiment à juste titre que le souverainisme ne peut être mêlé à l’extrémisme et au nationalisme.

« Touillez, touillez, il en restera quelque chose »

Nous n’avons que faire de ces précieuses affèteries ! Et il nous plait d’imaginer comment la recette de François Hollande peut prendre corps. Quel bonheur que de voir Elisabeth Lévy et Natacha Polony se livrant à des sauvages étreintes avec Victor Orban, le nationaliste hongrois ! Et comment ne pas se pâmer d’admiration devant le spectacle de Marc Cohen déclarant fougueusement sa flamme à la Polonaise Béata Szydlo, une extrémiste catholique de première ?

Mais il nous faut aussi regarder plus loin. Vers l’Est et le grand large. Tout ce beau monde embringué dans une partouze planétaire avec Vladimir Poutine et Donald Trump. Ça, ça aura de la gueule ! Une soupe piquante et relevée… Tartuffe disait : « calomniez, calomniez il en restera quelque chose ». Le chef marmiton de l’Elysée se contente, lui, d’un « touillez, touillez, il en restera quelque chose ». Et ça veut dire exactement la même chose que Tartuffe.

Macron, un danger pour la République?

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Emmanuel Macron. Sipa. Numéro de reportage : 00796942_000020.

Pour avoir bien connu toutes les élections présidentielles au suffrage universel depuis 1965, je reste sidéré au spectacle de cette campagne.

Malgré la catastrophe politique du quinquennat Hollande, le traumatisme de l’agression terroriste, une situation économique terriblement dégradée et l’attitude d’élites déshonorées arc-boutées sur leurs privilèges, le peuple français a été d’un calme étonnant dans l’attente de l’échéance majeure. Pas sûr qu’il le reste devant une telle confiscation du scrutin, à base de manipulations, d’instrumentalisations des services de l’État, et de propagande éhontée d’un appareil médiatique qui fait bloc. Pas sûr que le peuple reste de marbre face à la mobilisation acharnée de la caste, illustrée par la litanie des ralliements à Macron, et celle des traîtres qui avaient abandonné Fillon. Tout doit être fait pour envoyer le télévangéliste à une deuxième place au premier tour qui lui ouvrirait le second contre Marine Le Pen. Et là, utiliser l’argument du barrage, le vieux « No pasaran » employé contre le FN depuis trente ans avec le succès que l’on connaît.

Ne pas reproduire le piège de 2002

Et pourtant, comment ne pas partager l’opinion de Frédéric Lordon, ou de Jacques Rancière quand il dit : « Si Marine Le Pen devait l’emporter, ça ne serait pas gai, bien sûr. Mais il faut en tirer les bonnes conclusions. La solution est de lutter contre le système qui produit Marine Le Pen, non de croire qu’on va sauver la démocratie en votant pour le premier corrompu venu. J’ai toujours en tête ce slogan de 2002 : « votez escroc pas facho ». Choisir l’escroc pour éviter le facho c’est mériter l’un et l’autre et se préparer à avoir les deux ».

Le pire étant d’être contraint maintenant de se poser la question de savoir entre les deux probables qualifiés du second tour qui est le plus dangereux. Et malheureusement, force est de reconnaître qu’Emmanuel Macron décroche la timbale.

Tout au long de son mandat, François Hollande a passé son temps à abîmer les institutions et saper l’autorité de l’État. À croire qu’il a décidé de complètement les détruire. C’est une situation grosse de dangers. L’opération Macron est plus qu’à l’évidence une tentative de continuer comme si de rien n’était. Dire que le télévangéliste est l’héritier en tout point de l’actuel président de la République est une évidence, mais les méthodes utilisées pour le faire advenir à base de violations des libertés publiques et de piétinement des principes républicains constituent un précédent très grave. Les institutions démocratiques en sortiront gravement affaiblies, quel que soit le résultat.

Servitude volontaire des médias

Pendant tout ce mandat, la liberté d’expression a été sévèrement malmenée. Multiplication des pressions, saisines systématiques des tribunaux, et adoption de lois clairement liberticides (pénalisant la fréquentation de sites djihadistes, la propagande anti-avortement, etc.). Jusqu’à présent, le Conseil constitutionnel a tenu, mais pour combien de temps ? La création ex nihilo du télévangéliste par l’instrumentalisation sans précédent de l’appareil médiatique subventionné, celui appartenant aux oligarques, ou au service public, a permis d’atteindre des sommets. Les mêmes médias ont docilement joué le rôle que l’on attendait d’eux en participant avec enthousiasme au coup d’État contre la candidature Fillon. Avec un double objectif : disqualification du candidat de droite et étouffement du débat de fond. Le service public radiotélévisé malgré son obligation légale de pluralisme est le plus zélé dans l’accomplissement de ce sale boulot.

Instrumentalisation sans vergogne de la justice

Et puis, il y a l’instrumentalisation de la justice. Les professeurs de droit, les avocats, les juristes ont beau s’étonner, s’inquiéter, s’égosiller, le coup d’État anti-Fillon continue imperturbablement. Du tempo adopté par le parquet national financier (PNF) et le Pôle du même nom pour traiter le dossier du candidat de la droite découle une partialité évidente qui laisse croire à une préparation antérieure à l’article du Canard enchaîné. Pour François Fillon, c’est prestissimo, en revanche pour Macron, ses frais de bouche au ministère, le probable délit de favoritisme pour filer à Las Vegas rencontrer Bolloré, les déclarations de patrimoine fantaisistes, l’opacité totale du financement de sa campagne, ce sera largo (lent, très lent), on connaît la musique au PNF. Pourtant, la plus haute hiérarchie judiciaire nous dit que : « la justice suit son rythme en toute indépendance », en oubliant de rappeler qu’elle doit aussi le faire en toute impartialité. Terme que l’on n’entend jamais. La présidente du SM, le syndicat du mur des cons, finit par la revendiquer cette partialité en nous assénant sans mollir : «Le juge « neutre » n’existe pas et c’est tant mieux. Il n’est pas un être désincarné, il pense et a des opinions personnelles. Entre la loi et le cas particulier, il y a un espace rempli par le juge avec ses valeurs, ses convictions et sa personne.» Proposition absolument hallucinante que cette revendication qui montre à quel point certains ont perdu le sens commun. La neutralité, l’objectivité, l’impartialité sont les objectifs fondamentaux que doivent respecter les décisions de justice rendue au nom du peuple français, comme d’ailleurs dans tous les systèmes démocratiques et depuis longtemps. Le « juge neutre » individuel n’existe pas, c’est vrai, mais c’est pour cela qu’il y a la justice et son organisation. Ce type de dérive qu’on a vue à l’œuvre durant tout le mandat Hollande trouve aujourd’hui sa caricature avec l’affaire Fillon. Y a-t-il des raisons de penser que le télévangéliste successeur de François Hollande hésite à utiliser ces méthodes ? Personnellement, je crains que non.

Les autorités indépendantes laissent faire

Deux institutions essentielles au fonctionnement équilibré d’une démocratie, la justice et la presse sont sorties de leurs lits. Elles ne sont pas les seules, ce que l’on appelle « les autorités administratives indépendantes » font la même chose. La Commission nationale des comptes de Campagne, chargée de contrôler les recettes et les dépenses des candidats, et bien évidemment muette. Alors qu’on apprend tous les jours des bizarreries préoccupantes sur la campagne d’« En Marche ». Est-il nécessaire de rappeler que toute dépense exposée par qui que ce soit en dehors du compte de campagne peut être réintégrée à celui-ci dès lors qu’elle a pu avantager électoralement le candidat ?

C’est ainsi que le compte de Nicolas Sarkozy en 2012 avait été invalidé à la suite de la réintégration d’une dépense exposée par l’État pour un déplacement du président en exercice dont la commission a considéré que c’était plus un déplacement électoral. Compte tenu de la propagande éhontée de la presse, des interventions de l’État, du caractère trouble des financements, la validation du compte d’Emmanuel Macron n’est pas évidente. Soyons sûrs que tout passera pourtant sans encombres.

Un apparatchik sans principes

Reste enfin la personnalité d’Emmanuel Macron que l’on peut pressentir à partir de sa trajectoire et d’un certain nombre d’événements qui s’y sont déroulés.  On rappelait ici un épisode révélateur et déplaisant à propos du rachat du journal Le Monde. La cession à des investisseurs chinois de l’aéroport de Toulouse-Blagnac et le très trouble bradage de la branche énergie d’Alstom à General Electric mériteraient également examen.

Emmanuel Macron est la solution pour cette partie du Capital, incarnée par l’oligarchie néolibérale mondialisée qui a fait sécession et qui emmène avec elle la petite partie des couches moyennes qui en profitent. Et la campagne électorale montre bien que ces gens-là sont prêts à tout. La bourgeoisie nationale avait choisi François Fillon, elle comprend sa douleur. Si par malheur Emmanuel Macron et ceux qui l’emploient arrivaient au pouvoir, il n’y a aucune chance que les libertés publiques foulées aux pieds depuis cinq ans et martyrisées depuis six mois soient restaurées. On sait bien que la mondialisation néolibérale dont Macron est l’agent, est incompatible avec la démocratie. Gravement incompatible.

Laïcité: « La décision de la Cour européenne aurait aidé Baby Loup »

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Crèche Baby Loup. Sipa. Numéro de reportage : 00463561_000006.

Gil Mihaely. Mardi, la Cour de justice européenne a rendu une décision autorisant les entreprises à interdire au travail le port de tout signe d’appartenance religieuse, politique ou philosophique. Cela concerne notamment le voile islamique. Cette décision change-t-elle la législation française dans ce domaine ?

Richard Malka. La Cour de justice de l’Union européenne a en fait prononcé deux décisions, l’une concernant une salariée française, ingénieur consultante, et l’autre une salariée belge standardiste. Pour la première fois, cette juridiction se prononce sur la possibilité d’imposer la neutralité religieuse au sein du monde du travail et donc sur la possibilité de restreindre l’affichage ostentatoire de signes religieux. il va de soi que cela concerne toutes les religions et toutes les manifestations d’appartenance à une religion. Bien évidemment, il y a des conditions pour que ces restrictions soient jugées non discriminatoires. Et c’est bien normal car il faut pouvoir vérifier que l’exigence de neutralité ne se transforme pas en arme de discrimination d’une religion plutôt qu’une autre. Ainsi, l’entreprise doit avoir prévu dans son règlement intérieur une exigence de neutralité religieuse. En outre, la restriction doit être proportionné au but recherché et légitime, ce que chaque juridiction nationale vérifiera au cas par cas.

Si cette jurisprudence avait existé il y a cinq ans, aurait-elle changé le cours de l’affaire de la crèche Baby Loup dont vous défendiez la directrice poursuivie pour avoir licencié une employée qui souhaitait garder le voile pendant le travail ?

Dans l’affaire Baby loup, nous étions finalement parvenus à faire juger après un long et difficile combat mené bien souvent sous les invectives, que le contact d’une salariée avec des enfants justifiait l’interdiction du voile. Les décisions de la CJE vont plus loin puisqu’il est estimé que le contact avec la clientèle de l’entreprise constitue également un motif légitime. Je m’en réjouis évidemment alors que l’irruption du fait religieux dans l’entreprise pose des problèmes considérables qui avaient étaient soulignés par le Haut Conseil à l’intégration dans un rapport du 1er septembre 2011. C’est au demeurant un désaveu cinglant de l’Observatoire de la laïcité de Jean-Louis Bianco qui nous avait honteusement tourné le dos dans l’affaire Baby Loup. La Cour a fait preuve de plus de courage. Cette jurisprudence, qui nous aurait facilité la tâche dans l’affaire Baby Loup, s’applique dans tous les pays de l’Union européenne. Autrement dit, plus personne ne pourra prétendre, comme ce fut le cas à l’époque Baby Loup de la part de nombreux juristes, de la Halde, des habituels sociologues hurlant à « l’islamophobie » et même de la chambre sociale de la Cour de cassation, qu’il est  » interdit d’interdire » l’expression du fait religieux dans le monde du travail. Ces décisions sont ainsi la consécration d’un long combat et opèrent une clarification heureuse de la règle de droit dans ce domaine. Je rappelle simplement que l’objectif recherché au travers de la neutralisation religieuse du domaine de l’entreprise n’est autre que de permettre une coexistence harmonieuse de tous sans être confronté au prosélytisme de chacun.

Marcel Gauchet: « Le camp de la tradition a été balayé » [1/2]

Marcel Gauchet Islam identité immigration François Fillon Donald Trump
Marcel Gauchet. Photo: Mantovani. Gallimard via Leemage

Causeur. La campagne présidentielle se déploie à l’ombre de l’affaire Fillon et au rythme des révélations supposées ou réelles. Les pratiques reprochées au vainqueur de la primaire auraient pu passer pour vénielles il y a vingt ans et sont en tout cas largement répandues. Ils suscitent cependant une réelle indignation, soigneusement entretenue par les médias. Sommes-nous devenus plus vertueux ou faisons-nous payer par ces exigences morales l’impuissance de nos dirigeants ?

Marcel Gauchet. Il se mêle des choses assez différentes dans ce climat. D’abord, la désacralisation du pouvoir est passée par là. Les « mystères de l’État » dans lesquels on n’ose pas trop aller mettre son nez, c’est fini. L’esprit démocratique a progressé dans les têtes. Le gouvernement est devenu pour de bon représentatif aux yeux des représentés : ces gens nous représentent, on veut savoir ce qu’ils fabriquent au juste. Or, en France, on a un sacré chemin à faire sur ce chapitre. À l’abri de la révérence pour l’État, il a prospéré une nomenklatura qui se croit tout permis. L’heure d’en terminer une bonne fois avec ces mœurs a sonné. Tout candidat un tant soit peu sensé cherchant à réduire le gouffre qui s’est creusé entre la base et le sommet aurait dû en faire un article prioritaire de son programme. Fillon n’a pas de chance. Les faits qui lui sont reprochés sont banals et véniels à l’échelle du système, mais il ne suffisait pas de s’excuser. Il fallait montrer qu’il avait compris en prenant le problème à bras-le-corps.

Peut-être, mais c’est exiger des gouvernants une vertu que ne montrent pas les gouvernés. La France est un peu le royaume de la combine…

Se greffe sur le gouffre que j’ai décrit une contradiction de plus en plus aiguë entre la logique du privé et la logique du public. L’individualisation pousse les gens, y compris les acteurs politiques, dans une vision privative du fonctionnement social, mais elle les rend d’autre part de plus en plus exigeants en matière d’impersonnalité des institutions. En pratique, le clientélisme et le népotisme sont rois, mais ils sont de plus en plus mal supportés du côté de la chose publique. Ces affaires doivent une bonne part de leur écho au fait qu’elles renvoient les gens à leurs propres contradictions. Ils ne les emploieraient pas, eux, leurs femmes, leurs enfants, leurs copines et leurs copains ?

« Il s’est recréé une société d’ancien régime, avec les ressentiments passionnels qu’elle est vouée à entretenir et qui ne demandent qu’à éclater »

Le tout sur fond de ce qu’on sait par cœur, les inégalités galopantes. Mais les chiffres ne disent pas le vécu de cette inégalité. Ils ne disent pas le sentiment d’être des cocus de l’histoire et les laissés-pour-compte d’un système qui tourne au profit des malins qui ont su grimper dans les trains qui partent. Le mépris que distillent involontairement les Beautiful People mondialisés à l’égard des couillons qui bossent dur pour 1 500 euros par mois a enflammé la société. Le problème n’est plus économique, il est moral. Il s’est recréé une sorte de société d’ancien régime, avec les ressentiments passionnels qu’elle est vouée à entretenir et qui ne demandent qu’à éclater.

Et pourtant, si on vous lit bien, l’Ancien régime est terminé, et cette fois, le cadavre ne bouge plus ! C’est ce que vous annoncez dans Le Nouveau Monde, quatrième et dernier volume de L’Avènement de la démocratie. La sortie de la religion, que vous diagnostiquiez dans Le Désenchantement du monde, il y a trente ans, est donc achevée. La liquidation définitive de l’hétéronomie et, avec elle, de son contraire qui lui faisait la guerre, annonce-t-elle la fin de l’Histoire ?

Au contraire, elle ridiculise l’idée de fin de l’Histoire. Elle marque le commencement[access capability= »lire_inedits »] d’une autre histoire qui va se dérouler en fonction de paramètres entièrement renouvelés. Si nous touchons à une « fin », c’est celle de la transition moderne, ouverte depuis cinq siècles, qui correspondait à ce moment conflictuel où l’histoire paraissait lisible à travers l’affrontement de deux principes antagonistes : le parti de la tradition et le parti de l’émancipation. Ce moment-là est clos. La bataille est terminée, le camp de la tradition a été balayé. Le camp de l’émancipation l’a emporté sur toute la ligne. Sauf que c’est pour découvrir que l’émancipation dont il rêvait ne signifie pas du tout la libération de toutes les contraintes. Le monde émancipé en comporte d’autres. Il demande encore plus de travail et de réflexion que la lutte contre les formes anciennes de soumission. C’est la grosse surprise qui nous attendait au bout du chemin !

En somme, la politique est désormais seule aux commandes, sans le secours et la limitation que constituaient les restes de l’imprégnation religieuse…

Nous avions l’impression de penser librement, et c’était vrai. Mais en fait notre existence collective restait imprégnée d’une religiosité qui ne disait pas son nom. Elle façonnait la vie politique en investissant le pouvoir d’une autorité que nous avions le tort de croire faite de notre seul consentement. Elle tombait imperceptiblement de plus haut. Elle enveloppait les libertés personnelles dans une appartenance qui nous paraissait aller de soi. Elle nous insérait dans une histoire que nous pouvions juger pesante, mais dont la réalité ne faisait pas de doute. Tous ses repères se sont évaporés. Nous n’avons plus que des questions, sur ce qui nous oblige, sur ce dont nous faisons partie, sur le temps où nous nous situons. Ce n’est pas une petite affaire de s’adapter à une situation de déboussolement pareille. Cela va prendre du temps.

Le moment que nous vivons est-il comparable à « la crise de la conscience européenne » des débuts de la modernité ?

La mutation est beaucoup plus profonde, car elle engage une redéfinition totale des coordonnées de l’existence humaine. La crise de la conscience européenne, fin XVIIe- début XVIIIe siècle, coïncide avec la prise de conscience, justement, qu’une autre manière de penser et de faire est en train d’émerger dans tous les domaines, par rapport à ce qui passait pour le socle intangible de la vie commune. On sait ce qu’on quitte, on s’interroge sur ce qui advient, et les esprits vont se diviser entre ceux qui en attendent un progrès et ceux qui y voient une perte, mais l’incertitude reste limitée. Pour nous, elle est complète. Nous avons été jetés brutalement en dehors de ce qui faisait la base de l’existence de nos ancêtres et prédécesseurs – nous ne la comprenons même plus. Nous ne savons pas d’où nous venons et nous n’avons plus l’idée d’aller quelque part – en dehors de sauver notre peau ! Et nous nous sentons sans prise sur ce qui organise notre vie personnelle et collective. Avec la mauvaise conscience, de surcroît, de ne pas vraiment se rendre compte de ce qui arrive. La désorientation a beau être anesthésiée, elle est sans précédent.

Cependant, on a l’impression d’une assez grande stabilité des cadres de vie. Ainsi, malgré ses nouveaux visages, la famille reste l’échelon de base de la vie collective et le travail le lien essentiel entre l’individu et la société.

De l’extérieur et en apparence, vous avez raison : rien de changé. L’humanité va continuer d’être divisée entre des sexes qui vont former des couples dont vont naître des enfants à élever, comme elle va continuer de travailler pour vivre. Et pourtant, plus rien n’est pareil. C’est que la révolution à laquelle nous avons affaire est une révolution invisible. Ce qu’elle change, c’est le rapport des individus à eux-mêmes et à leur société. Celle-ci leur conférait leur identité et leur statut, de femme ou d’homme, de mère ou de père de famille, avec les obligations afférentes. Ils avaient gagné des marges de manœuvre, mais la référence demeurait structurante. Maintenant, le message que leur adresse la société, c’est que c’est à eux de poser leur identité et de négocier leur statut. D’où une incertitude très perturbante, sur tous ces fronts : est-ce que je vis pour moi ou pour les autres ?

Cette question ne date pas d’aujourd’hui ! Et le besoin de quelque chose de plus grand que notre seule existence non plus… Mais il y a encore cinquante ans, la réponse coulait de source. Même si vous entendiez in petto mener l’affaire à votre compte, il fallait au moins faire semblant. Vous vous définissiez en tant que membre d’ensembles plus larges auxquels vous vous deviez. Vous vous deviez à votre famille, à l’honneur du nom pour les privilégiés, à la perpétuation d’un modèle reçu pour les autres, vous vous deviez à vos enfants. Regardez cette révolution minuscule du prénom choisi à la carte. Elle dit tout. Le prénom relevait d’une transmission, il marquait l’inscription dans une lignée, il signifiait l’obligation envers l’héritage ancestral. Le rattachement pouvait d’ailleurs être ressenti comme parfaitement oppressif et nourrir le désir de rupture. Le prénom choisi est fait pour marquer, à l’opposé, la singularité du nouveau venu. Il est un commencement qui aura à faire son chemin pour lui-même. Le prénom choisi peut aussi signifier, il est vrai, la dépendance de l’enfant envers le désir des parents. Mais là on est dans le registre psychologique du commerce des inconscients, pas dans celui de la codification des rapports sociaux.

Ce qui constitue une expression claire de l’autonomie. Poussée à sa logique ultime, celle-ci nous fait-elle entrer dans un monde sans héritage ?

Sans héritage expressément assumé et sans identité collective revendiquée. Ce qui n’empêche pas cet héritage d’être présent et cette identité de fonctionner. C’est une complexité supplémentaire de la situation. Les liens d’appartenance n’ont pas disparu, mais ils ont cessé d’être des évidences qui en faisaient en même temps des obligations. Officiellement, tout est ouvert, rien n’est donné, nous devons en permanence définir ce que nous sommes et ce que nous avons à faire. Quitte à ce que cette liberté théorique se heurte au bagage officieux que nous charrions malgré nous. C’est une grande source de tensions. Il est peut-être même en train d’en naître un clivage politique majeur, entre ceux qui se voudraient pour de bon des voyageurs sans bagages et ceux qui, sans trop savoir ce qu’il y a dans les bagages, voudraient quand même bien les récupérer.

Voyageur sans bagages : où situez-vous le laboratoire de fabrication de ce Festivus festivus tout droit sorti de l’œuvre de Muray ?

Il est un pur produit du laboratoire européen. On a longtemps cru que le pionnier américain était le modèle insurpassable de l’individu. Mais les Européens ont « rattrapé et dépassé », comme on disait à la grande époque khrouchtchévienne, ce modèle primitif. Ils ont élaboré un produit beaucoup plus sophistiqué, au croisement de la dissolution en règle de la structuration religieuse et de l’État social. Mais attention, le festiviste accompli n’est qu’une variété parmi bien d’autres expressions de cet individu. C’est justement sa capacité de choix qui rend si difficile le déchiffrement sociologique. Prenons l’exemple de la famille. Vous allez avoir d’un côté la famille monoparentale version féministe agressive – « je veux un enfant à moi et je ne veux même pas connaître le nom du père » – et à l’autre extrémité du spectre, la famille super-tradi : des gens qui ont décidé librement et en pleine conscience de restaurer le paterfamilias en majesté et la mère au foyer qui ne fait que des enfants et des confitures. En réalité, ils sont tout aussi post-traditionnels et postmodernes que les autres.

C’est affreux de se poser la question, mais ne sommes-nous pas, tout simplement, paniqués par notre liberté ?

On peut le résumer comme ça, en faisant la part de la surprise. Nous nous sommes battus pour la liberté, nous l’avons conquise, et c’est pour découvrir que ce n’est pas du tout ce qu’on croyait. Ce n’est pas le repos du guerrier après la bataille, le « dimanche de la vie » après la longue semaine de labeur. C’est plus d’efforts encore pour définir ce que nous allons faire de notre libération. La liberté, c’est exactement le contraire du « ça marche tout seul ». C’est l’obligation de devoir tout choisir et tout aménager.

Autre imprévu, l’Europe est de nouveau à l’avant-garde de la catastrophe !

Nous avons pris l’habitude de nous considérer comme à la traîne par rapport au laboratoire de la dynamique moderne qui se situerait de l’autre côté de l’Atlantique. C’est peut-être vrai en matière technico-économique. Le Gafa est américain ! Mais en matière politique, cette habitude nous trompe. Elle nous masque les effets d’une vitesse acquise de plusieurs siècles sur le terrain du processus générateur de la modernité, à savoir la sortie de la religion. Celle-ci est allée plus loin et plus profond en Europe dans le remodelage de l’organisation collective. Et c’est à ce bond en avant que nous devons le gros de nos problèmes.

Mais tout le monde en Europe ne participe pas de cette sortie de la religion. Il y a ceux qui prennent le chemin inverse, les islamistes radicaux.

Grave erreur d’appréciation. Ils sont de purs produits du travail de la sortie de la religion. Ils en surgissent par contrecoup. C’est la pénétration de l’esprit de l’autonomie moderne, dans des cervelles façonnées par la religiosité traditionnelle et sa vision hétéronome de l’ordre humain qui provoque la réaction fondamentaliste. Celle-ci réaffirme la supériorité de l’ordre traditionnel, mais elle le fait en réalité sur la base d’une appropriation de la liberté qu’elle prétend combattre, une appropriation qui porte potentiellement la destruction de l’ordre hétéronome dont elle se réclame. Rien de plus typique de ce point de vue que le cas du délinquant ordinaire subitement recyclé en fanatique suicidaire qui esbaubit tellement nos commentateurs attitrés. Il a goûté à certains charmes de la liberté sans bien en comprendre la nature, mais il vient d’ailleurs, un ailleurs toujours bien présent dans sa tête, et que le narcissisme identitaire contracté lui aussi auprès de l’Occident mécréant et décadent lui fait subitement préférer à la dépravation et au vice qu’il cultivait jusque-là. Voilà comment la voyoucratie sans complexe peut donner naissance à d’étranges adeptes de la soumission à la parole divine. Avant de crier au « retour du religieux », il vaut la peine de regarder de près ce que recouvre le drapeau de la religion dans ces démarches.

Les barbus sont en quelque sorte les cailloux dans la chaussure d’un monde sécularisé. À quel moment situez-vous la « laïcisation » complète du pouvoir ?

Elle me semble s’être jouée récemment, je dirais dans la décennie 1990-2000. Le cas français est parlant. Prenez Mitterrand : sa carrière politique et sa vie personnelle ne le prédisposaient pas spécialement à la sacralisation. Il a été néanmoins et demeure nimbé d’une sorte d’aura surnaturelle qui fait cruellement défaut à ses successeurs.

Il est vrai que, comparé à Sarkozy ou Hollande, Mitterrand c’est Louis XIV !

Et vous auriez pu citer Chirac, figure de notable un peu pourri, mais somme toute sympa, chez lequel, cependant, on n’aurait pas eu l’idée de chercher ne serait-ce que la trace d’une onction divine… Aux États-Unis, alors qu’aux yeux de beaucoup d’Américains Reagan était encore un personnage de la grande histoire, l’élection de Clinton a marqué un seuil de désymbolisation. Les dirigeants font désormais figure de gens qui habitent le même monde que nous. Ils peuvent être plus ou moins talentueux, plus ou moins agréables, mais ils relèvent de l’humanité ordinaire.

N’y a-t-il pas eu une exception Obama ? Son élection a été saluée comme l’arrivée du Messie….

Le personnage a beaucoup de classe, il présente remarquablement bien, et il n’est pas difficile de comprendre le choc qu’a représenté son entrée à la Maison-Blanche. Mais vous noterez qu’en dépit de ces atouts hors du commun, il s’est parfaitement banalisé à l’épreuve du pouvoir.

Revenons à Clinton, dont l’œuvre de désymbolisation a en partie été accomplie sous le bureau ovale. On a en tête le mot qu’il avait lancé à son adversaire malheureux George Bush senior : « It’s the economy, stupid! » Or vous rompez avec l’économisme triomphant de notre époque. Pour penser ce qui nous arrive, faut-il destituer l’économie ?

L’une des choses essentielles que j’essaie de montrer est que le moteur de l’économie n’est pas dans l’économie. Il faut se demander pourquoi elle a pris une telle place. La réponse spontanée est qu’elle l’a conquise toute seule avec ses gros bras, ce qui nous enferme soit dans la résignation, soit dans la diabolisation impuissante. Ce n’est tout simplement pas vrai. Ce n’est pas l’économie qui a pris le pouvoir, c’est nous qui l’avons propulsée au pouvoir. Ce qu’il s’agit de comprendre, ce sont les raisons profondes de ce choix collectif inconscient.

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L'avènement de la démocratie, I : La révolution moderne

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Vivement l’autre journée des femmes!

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Manifestation pour la journée internationale des droits de la femme à New-York, 8 mars 2017. SIPA. 00797043_000012
Manifestation pour la journée internationale des droits des femmes à New-York, 8 mars 2017. SIPA. 00797043_000012

Des hijabs, il y en a de toutes les couleurs. Des bleus, des blancs, des rouges, des noirs, des jaunes. A carreaux comme nos torchons ou en soie bien plus coquets, parfois un peu transparents, laissant deviner une crinière ondulée ou sensuellement lissée, souvent brune de surcroît. De quoi ravir certains adeptes de l’érotisme à l’ancienne, dont je fais partie.

Quand la République gagne

Mais dans le cadre des cours de français que je donne aux migrants adultes, je viens de recevoir quatre élèves voilées, et mes fantasmes ont vite décampé. Une Marocaine d’une cinquantaine d’années mariée à l’âge de treize ans, une autre Marocaine (berbère) de vingt ans, récemment mariée mais ne semblant pas si asservie (me regardant toujours droit dans les yeux), une Sénégalaise fraîchement débarquée en France ne semblant guère épanouie et ayant peur de parler français, et Malika[1. le prénom a été modifié], une jeune algérienne tout juste arrivée du bled, mariée – de force ? – à un routier arabe rasé de près d’une cinquantaine d’années. Mine hagarde et teint rosé, le monsieur était terriblement nerveux la seule fois où je l’ai rencontré, parlant le poing serré tandis que madame baissait les yeux.

Après deux semaines de cours, Malika, à la fois voilée et maquillée, était capable de regarder un homme dans les yeux et avait même partiellement repoussé son hijab pour dévoiler ses cheveux. Un vendredi, elle a débarqué plus coquette encore : complètement dévoilée (des cheveux j’entends bien). Ses trois comparses de voile, dans un mélange de stupeur et d’admiration, se sont empressées de l’interroger en arabe sur sa soudaine émancipation. Une « blédarde » retirant son hijab à peine arrivée en France, c’est peut-être peu, mais symboliquement, voilà un vrai coup de pied au derrière de l’islamisme. Consciemment ou non, Malika était sensible à la visibilité heureuse du féminin évoquée par Alain Finkielkraut. Courageuse, elle venait tous les jours en cours cheveux ondulés au naturel ou laqués. La République avait eu sa petite victoire.

Et quand elle se soumet

Pas pour longtemps. A peine trois semaines après, elle avait de nouveau perdu: Malika est revenue, un lundi matin, la mine soumise et le regard visiblement absent. Fagotée comme un sac très serré, elle étouffait non plus sous un mais deux hijabs ! Choix volontaire d’expression de sa piété ? C’est peu concevable : Malika semblait plus gaie sans foulard. Réserve professionnelle oblige, je ne lui ai pas demandé pourquoi elle l’avait mis à nouveau à nouveau, mais nul besoin d’être une lumière pour comprendre que son époux et sa réputation dans son quartier de Montreuil n’y sont probablement pas pour rien. J’ai donc  continué à faire cours comme si de rien n’était, me suis cantonné à mes fonctions. Dans ce cadre républicain, je me suis plié à mon devoir de réserve légitimé par le « vivre-ensemble ».

Ce qui me rassure, c’est que je ne suis pas le seul. Le jour de la journée internationale des droits des femmes, j’ai entendu sur France Info Raphaëlle Remy-Leleu, porte-parole d’Osez le Féminisme. Elle parlait lutte contre les stéréotypes femmes-hommes. Du sexe et des métiers : une routière, un baby-sitter, une déménageuse, un secrétaire, etc. Chouette alors ! Mais Malika dans tout ça ? Comme l’a très bien dit Marc Molk dans ces colonnes ou Fatiha Boudjhalat dans le Huffington Post, les associations féministes semblent avoir d’autres chats à fouetter que celui de Malika. Peut-être sont-elles dépassées ? Je ne sais pas. C’est pourtant simple : la jeune femme a été amenée ici d’Algérie pour faire le ménage et la cuisine, satisfaire les pulsions sexuelles de son mari, et sans doute assumer ses fonctions reproductrices que cela lui plaise ou non (en cours, elle a dit qu’elle ne voulait pas avoir d’enfants). Pourquoi même s’enquiquiner à parler un bon français dans ce contexte ? Son déprimant destin est tout tracé.

Rendez-vous le 10 juillet

Tandis que j’échafaudais dans ma tête l’idée d’une journée des femmes sans voile, j’ai appris que cela existait déjà, en juillet, grâce au collectif Femmes sans voile. Je ne savais pas, j’ai une excuse : l’édition de 2015 n’a rassemblé, place de la République, que 150 personnes. Mais la féminisation des noms des rues est sans doute une préoccupation plus importante que l’émancipation des Malika.

Certes, il y aura toujours une musulmane voilée et cultivée de Saint Germain-des-Près pour nous expliquer qu’on peut très bien porter le voile par conviction spirituelle tout en étant indépendante et libre de choisir son époux (voire son amant). Mais les (nombreuses) autres ? Et qu’en est-il de toutes les musulmanes sans voile qui ne supportent plus de passer pour de mauvaises croyantes dans certains quartiers parce qu’elles vivent les cheveux à l’air ? Qu’il serait plaisant de voir de nombreuses adeptes du hijab s’en solidariser, se dévoilant rien qu’une journée, celle des femmes sans voile le 10 juillet prochain. Je rêve sans doute, je sais. Mais quand même, hommes ou femmes, notons la date. Et allons, croyants ou non, prêter main forte à ces femmes courageuses qui, cet été, mériteraient d’être au moins 300.

Tunisie: le cannabis guérit le djihad? Hamon vite, très vite!

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Fumeur de cannabis au Canada, mars 2017. SIPA. AP22025228_000003
Fumeur de cannabis au Canada, mars 2017. SIPA. AP22025228_000003

Six ans après sa fameuse révolution du jasmin, la jeunesse tunisienne hésite entre deux appels du large : un visa vers l’Occident ou un taxi pour Tobrouk, à l’ombre de l’État islamique libyen. Or si des lycéens désœuvrés de Siliana, au nord-ouest du pays, ont récemment provoqué une polémique d’ampleur nationale, ce n’est pas en tentant de gagner Lampedusa ou la Libye, mais après s’être évadés en fumant un joint.

Le 12 février, deux élèves de terminale ont ainsi été arrêtés par la police pour consommation de cannabis, un délit passible de plus d’un an de prison ferme en Tunisie. Les rapports d’Amnesty International vous le confirmeront : en dehors des ateliers de bodypainting, tendance tortures et mauvais traitements, les pénitenciers locaux évoquent moins le Club Med que Midnight Express

La répression? Efficacité fumeuse

Émus par le sort des deux jeunes embastillés, syndicalistes, politiques et intellectuels ont donc lancé darbouka battante une campagne de soutien pour assouplir la législation. Jusqu’au président nonagénaire Beji Caïd Essebsi, les plus hautes autorités de l’État ont annoncé vouloir abroger la Loi 52. Ce texte ultra-répressif criminalise l’usage de stupéfiants depuis son adoption en 1992 par le régime de Zine el-Abidine Ben Ali alors que le propre frère du raïs était englué jusqu’au cou dans un trafic mondial de cocaïne – la célèbre « Couscous connection » ! Vingt-cinq ans après cette ténébreuse affaire qui s’est soldée par la mort non élucidée de Moncef Ben Ali, on peut en tirer un bilan plus que mitigé : quelque 120 000 Tunisiens ont[access capability= »lire_inedits »] séjourné dans les geôles locales pour consommation de haschich, preuve que le flot de fumeurs d’herbe ne tarit pas.

Même les nostalgiques de la si douce dictature benaliste (suivez mon regard…) reconnaissent l’inefficacité du Code pénal. Autre argument en faveur d’un assouplissement de la loi : chez le premier pourvoyeur mondial de djihadistes, les maisons d’arrêts se métamorphosent de plus en plus en écoles du crime salafs, vu la forte proportion de détenus susceptibles de se reconvertir en barbus moyennement peace and love.

Pour l’heure, le gouvernement de coalition islamo-laïque (!) planche sur un projet de réforme aux contours encore flous. On pourrait lui suggérer de faire appel à Benoît Hamon, à la fois islamo-friendly et partisan de la dépénalisation du cannabis. Si le candidat du PS venait à conseiller les autorités tunisiennes, nul doute que le nombre d’apprentis djihadistes fondrait comme neige à Tataouine : chichon et revenu universel pour tous, ça en fait rêver plus d’un ![/access]

La clause Molière: une mauvaise réponse à une bonne question

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Un chantier en France, février 2017. SIPA. 00793124_000016
Un chantier en France, février 2017. SIPA. 00793124_000016

Elle est devenue le nouveau cheval de bataille des partisans du « made in France » (expression anglaise, allez comprendre…) et un sujet majeur de la campagne présidentielle. Elle, c’est la nouvelle clause à la mode, la « clause Molière », ou « clause de langue française », inventée à Angoulême, et exportée depuis lors dans toute la France, notamment en Auvergne Rhône-Alpes.

Cette clause dite « Molière » est assez simple à comprendre : elle impose la maîtrise du français par tous les ouvriers sur les chantiers de travaux publics, avec contrôles à la clé.

Concrètement, toute entreprise de BTP dont les ouvriers ne maîtrisent pas la langue française est donc susceptible de se voir fermer l’accès aux marchés publics de travaux de la collectivité imposant et appliquant la clause Molière.

>> A lire aussi: « Le travail détaché est dangereux pour tous les ouvriers »

Mesure « logique », « évidente », qui « devrait exister depuis longtemps », entend-on ces derniers jours de toutes parts. La réalité est, comme souvent, plus nuancée.

La clause Molière est en effet moins une mesure destinée à promouvoir la langue française et la francophonie sur les chantiers qu’une sanction déguisée destinée à lutter contre le travail détaché.

L’idée est astucieuse, car contrairement à ce que l’on entend parfois, le travail détaché est parfaitement légal en France, comme dans toute l’Europe, en application d’une directive européenne de 1996, révisée en 2014. Il n’est donc pas possible de l’interdire directement, sous peine de violer le droit de l’UE, et ses transpositions dans le droit français.

Dans la logique de la construction européenne…

Le vrai travail détaché consiste, pour une entreprise basée hors de France, à envoyer des salariés (détachés) dans l’hexagone pour y travailler temporairement. C’est pourquoi il n’est pas rare d’entendre parler portugais, roumain ou polonais sur les chantiers français (pour les trois nationalités les plus représentées, au regard des dernières statistiques disponibles).

Sauf pour les partisans de « la France aux Français », cette possibilité du travail détaché s’inscrit dans la logique de la construction européenne, et notamment son marché unique au sein duquel la concurrence est libre et non faussée : dans une vision idyllique, l’ouverture est réciproque, c’est-à-dire qu’il est parfaitement loisible aux entreprises françaises de détacher elles-mêmes leurs travailleurs au Portugal, en Roumanie ou en Pologne. Ce serait donc gagnant-gagnant.

Il n’en est pourtant rien.

D’une part, parce que, nonobstant l’obligation de respecter un certain nombre de règles (notamment, le respect du salaire minimum du pays d’accueil, de la législation applicable en matière de temps de travail, de congés payés, d’hygiène et de sécurité au travail), le travail détaché permet allègrement aux entreprises de pratiquer un important dumping fiscal et social. Un ouvrier roumain sera ainsi bien moins payé sur un chantier en France que son homologue français, dans la mesure où ce dernier perçoit généralement davantage que le salaire minimum, et surtout, que le roumain cotisera en Roumanie (où les cotisations sont bien évidemment plus faibles).

D’autre part, une importante fraude au travail détaché est constatée : elle peut concrètement consister en la création de fausses sociétés étrangères, uniquement destinées, dans les pays à faibles cotisations, à détacher fictivement de vrais travailleurs. Ces abus ne sont pas acceptables et doivent être dénoncés.

Il n’en demeure pas moins que le vrai travail détaché est légal en l’état actuel des textes applicables, et que le juriste doit se prononcer au regard des seuls textes en vigueur, sans considérations partisanes.

La clause Molière introduit une différenciation

Dans ce cadre rappelé, la clause Molière peut poser difficulté.

En effet, les règles applicables en matière de passation de marchés publics sont strictes : elles imposent la plus totale liberté d’accès à la commande publique, et l’égalité de traitement de toutes les entreprises qui respectent les règles.

Ainsi, chaque candidature et chaque offre doit être regardée de manière objective par le pouvoir adjudicateur (collectivité publique), sans a priori d’aucune sorte, et comparée aux autres sans discrimination, en application de l’égalité de traitement des candidats : seuls le prix et la valeur technique des offres doivent permettre de les comparer, et de les noter. Pour le dire plus clairement encore, la candidature et l’offre d’une entreprise polonaise ne seront pas par nature de moindre valeur que celle d’une entreprise française, du seul fait qu’elle soit française. Point de préférence nationale en matière de marchés publics. La nationalité de l’entreprise et de ses travailleurs ne doit donc pas être prise en considération par les collectivités publiques dans l’analyse des candidatures et des offres, en application des textes européens.

Or la clause Molière introduit en la matière une différenciation, puisque, par nature, toute entreprise étrangère ne sera pas en mesure d’attester que ses travailleurs parlent le français, et seront en mesure de le parler sur les chantiers.

La clause Molière fait donc directement obstacle à la candidature des entreprises étrangères aux marchés publics français (sauf, peut-être, les entreprises canadiennes, belges, suisses ou togolaises ?). C’est donc le principe constitutionnel de libre accès à la commande publique qui se trouve menacé (il s’apprécie bien évidemment jusque dans l’UE, et au-delà).

En outre, la clause Molière conduit le pouvoir adjudicateur qui l’applique à un traitement différencié des candidatures et offres en présence, privilégiant toujours les entreprises françaises : c’est le principe constitutionnel d’égalité de traitement des candidats qui est violé.

Difficile à défendre devant le juge

Par ailleurs, comment définir la « maîtrise » de la langue française ? Où place-t-on le curseur ? La clause est imprécise. De surcroît, la présence d’interprètes sur les chantiers (comme souvent), fait-elle échec à l’application de la clause ? Des difficultés concrètes d’application s’anticipent donc déjà.

Sauf à prouver que la maîtrise du français est nécessaire pour construire un mur (que la langue est donc une condition d’exécution du marché public), la clause Molière sera difficile à défendre devant le juge.

Seul ce dernier pourra toutefois trancher la question de sa légalité, et il pourrait cependant être sensible aux arguments tendant à démontrer que la maîtrise de la langue française serait indispensable pour assurer la parfaite sécurité des travailleurs sur les chantiers. Mais étaient-ils dans l’insécurité la plus totale jusqu’alors ? Et, si tel était le cas, pourquoi ne réagir qu’en 2017 ?

Le juge administratif sera amené à se prononcer prochainement sur la question, puisque des déférés préfectoraux se préparent (notamment à l’initiative du Préfet Delpuech, dans le Rhône). À l’instar de l’exception de préférence locale dans les marchés publics (fondée par exemple sur la rapidité d’exécution, ou la connaissance du contexte local), le juge pourrait choisir de faire jurisprudence, en posant une nouvelle exception aux règles de passation des marchés publics (nous n’y croyons guère).

D’aucuns nous opposeront également que le recours au travail détaché induit par lui-même une distorsion de concurrence puisqu’il permet aux entreprises de candidater à un prix plus bas aux mêmes marchés publics. C’est indéniable, mais, dans ce cas-là, c’est le procès du travail détaché qu’il faut instruire.

On l’aura compris, la clause Molière est une mauvaise réponse apportée à une vraie question. Point de clause Molière, fragile juridiquement, c’est la question du travail détaché en lui-même qu’il faut oser poser !

Vingt ans après la directive de 1996, faut-il une nouvelle directive détachement ? Faut-il interdire le travail détaché ? Faut-il imposer une harmonisation fiscale et sociale par le haut aux travailleurs détachés ? Les faire cotiser en France (et vice-versa) ? Les payer à égalité de traitement avec les travailleurs français ? Les réponses sont politiques, et hors de notre propos, mais voilà les vraies questions, auxquelles la clause Molière n’est pas même le commencement d’une réponse.

Point de Monsieur Argan, ce n’est pas le malade qui est ici imaginaire, c’est le remède qui est inefficace !

Marcel Gauchet: « Les vagues migratoires, une force de déstabilisation » [2/2]

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Marcel Gauchet, septembre 2014. SIPA. 00700861_000028
Marcel Gauchet, septembre 2014. SIPA. 00700861_000028

On peut aujourd’hui observer des aspirations à une démocratie intégrale, ou à une hyper-démocratie, voire des débuts de réalisation. Pourrait-on assister à un dépérissement de la démocratie (sur le modèle du dépérissement de l’État) ? Ou verra-t-on, comme l’avait pressenti Tocqueville, la démocratie se retourner contre elle-même ?

La démocratie peut en tout cas subir un extrême affaiblissement. Nous sommes embarqués dans une évolution qui conduit à cette situation pour le moins étonnante : une démocratie qui ne se gouverne pas ! Elle a même ses théoriciens radicaux qui nous expliquent doctement que la vraie démocratie est une démocratie sans peuple et sans pouvoir. Il y a une forte logique dans cette vision. Elle est portée par la dynamique des droits individuels. Au fond, la démocratie, dans cette optique, cela se ramène à la protection et à l’exercice des droits fondamentaux de chacun. Après, à chacun de se débrouiller dans le bazar général. C’est évidemment à mon sens une impasse, en fonction de laquelle il va falloir retrouver la signification pleine de l’idée démocratique. Vous remarquerez d’ailleurs que lesdits peuples n’ont pas l’air de se satisfaire de la nouvelle de leur disparition et que les citoyens continuent de rêver de ce fameux pouvoir dont ils devraient se réjouir d’apprendre qu’il n’existe plus.

>> A lire aussi: Marcel Gauchet: « Le camp de la tradition a été balayé » [1/2]

Pensez-vous à la vogue des procédures « citoyennes » ou au succès médiatique d’expériences comme Nuit debout ? Peut-on assister à une dérive anarchiste de la démocratie ?

Ce n’est pas d’aujourd’hui que la démocratie est hantée par l’aspiration à une démocratie radicale. Cela s’appelle « démocratie directe » et cela fait très normalement partie des tentations permanentes qui habitent les démocraties représentatives, avec les frustrations qu’elles suscitent inévitablement, même quand elles fonctionnent bien, ce qui n’est pas souvent le cas. Des « conseils ouvriers » aux « assemblées générales », l’idée renaît sans cesse. Nuit debout n’est qu’un épisode de plus et sûrement pas le dernier. Ce qui est intéressant dans la configuration actuelle, c’est que l’idée a pour elle la force de l’évidence des droits individuels, mais que cette force l’empêche en même temps de se concrétiser durablement. Pour que la démocratie directe fonctionne, il faut des collectifs bien identifiés, dont les membres se sentent partie prenante. Or le stade atteint par le processus d’individualisation rend ces appartenances problématiques. Un rassemblement aléatoire d’individus sur une place comporte son propre principe de dissolution.

Cependant, aujourd’hui on voit aussi émerger des démocrates musclés, voire autoritaires, comme TrumpPoutine ou Orban, qui ne sont pas vraiment nuit-deboutistes ! Pourquoi certaines démocraties réagissent-elles de la sorte au ressentiment populaire contre les élites ?

C’est un autre visage de la logique de l’individu. Quand celui-ci ne veut pas exercer le pouvoir lui-même – et très majoritairement, il ne le veut pas –, il veut au moins que ce pouvoir soit fortement identifié et qu’il soit pleinement exercé, de manière personnifiée. Or nos gouvernants actuels donnent une image de faiblesse profondément frustrante au regard de cette demande. François Hollande ne donne pas l’impression d’incarner le centre de commandement d’où tout part et tout revient. Une grande majorité de Français, en revanche, déclare adhérer à la proposition : « Il nous faut un homme fort pour remettre de l’ordre. » Un Trump ou un Poutine français répondraient[access capability= »lire_inedits »] chacun à leur manière à cette attente. Il ne s’agit pas d’une restauration, mais d’une réinvention. Elle constitue l’une des versions possibles de la dérive des démocraties de demain. De tels leaders permettent à la fois la possibilité retrouvée d’un face-à-face direct entre le pouvoir et le peuple, et le retour de la politique avec un grand P. Ce n’est pas ce que nous pouvons nous souhaiter de meilleur, mais cela nous pend au nez. Il faut apprécier cette tentation à sa juste portée pour la prévenir. Une démocratie digne de ce nom se doit de répondre à ces exigences en les canalisant.

Quoi qu’il en soit, dans toutes les démocraties, la question de l’identité se pose à nouveaux frais. La crise de la démocratie est-elle une crise d’identité généralisée ?

L’identité est un problème nouveau à l’échelle collective et à l’échelle individuelle. Le fait existait, mais il ne posait pas problème parce que l’identité, c’était ce qui s’imposait, de manière plus ou moins « naturelle ». À l’échelle collective, le problème est ouvert par la mondialisation, qui relativise toutes les identités particulières en les obligeant à se confronter les unes aux autres. À l’échelle individuelle, il est ouvert par la dissolution des appartenances obligées qui vous conféraient une identité, justement, de famille, de classe, de métier, etc. De ce fait tout le monde est renvoyé en permanence à la question « qui suis-je ? », « comment dois-je me situer ? », avec tous les flottements dans la réponse qui rendent les comportements imprévisibles. On peut brandir son identité de « genre » comme un emblème, on peut aussi bien la mettre entre parenthèses. Et puis on peut choisir entre différentes identités possibles, ou vouloir se démarquer de toute identité objective pour mieux faire valoir sa précieuse identité subjective qui est au-delà de tout ça. Je me souviens d’une réponse remarquable dans le genre de Matthieu Pigasse, le banquier rock’n’roll propriétaire des Inrockuptibles, à un journaliste qui lui demandait combien il gagnait. Il a refusé de répondre, ce qui n’est pas surprenant, mais avec un argument merveilleux : le chiffre que je donnerais ne dirait pas la vérité de ce que je suis. Un autre banquier en ferait au contraire sa vérité. Ce capharnaüm des identités ne contribue pas peu au sentiment d’une société indéchiffrable.

L’identité islamique n’est pas seulement individuelle, elle vous inscrit également dans la communauté des croyants. Et c’est bien ce qui rend son acculturation problématique.

Il s’agit d’un cas de figure particulier. Pour commencer, ces populations d’importation arrivent de contrées où la structuration collective continue d’être largement religieuse et traditionnelle. Les conditions de ghettoïsation dans lesquelles elles vivent souvent sur notre sol encouragent sa perpétuation. Cela donne « le musulman tranquille » qui vit sa vie sans beaucoup se poser la question de son identité. Mais la modernité individualiste pénètre inévitablement jusque dans ces quartiers de relégation, en particulier chez les jeunes générations, et elle engendre des attitudes tout autres. Des attitudes fort semblables, en fait, à ce que je décrivais à propos de nos « néo-traditionalistes » à nous. Ces gens qui revendiquent l’identité musulmane en la brandissant comme le drapeau d’un séparatisme culturel par rapport à la France sont dans une démarche d’affirmation individuelle par rattachement à une identité collective plus ou moins imaginée. En quoi cette démarche est un ferment actif de décomposition de la tradition dont elle se réclame.

Admettons que, sans le savoir, les fondamentalismes musulmans mettent du charbon dans la chaudière de l’autonomie. Mais dans ce monde de la liberté humaine, reste-t-il des éléments d’identité partagée par la grande majorité des citoyens de nos États-nations ?

Bien sûr. Car il y a la part consciente de cette identité et sa part inconsciente, qui est autrement plus grande et plus forte. Elle est remarquablement prégnante chez beaucoup de gens qui mettent leur point d’honneur à se démarquer de leur appartenance nationale, lamentablement provinciale à leurs yeux, et dont la franchouillardise éclate néanmoins de partout. Ils se croient au-dessus de ça et ils sont en fait très en deçà. L’identité constitue un socle pour l’essentiel invisible et en constant renouvellement du fait des échanges avec l’environnement, familial, professionnel, sans parler du cadre politique qui fait des identités nationales en Europe les plus enracinées du monde. C’est justement parce qu’elles ont cette profondeur qu’elles sont devenues implicites. Il n’empêche que je reconnais en trois minutes un Allemand ou un Italien même s’ils s’expriment dans un anglais parfait. Ce n’est pas une question de physique : ce peut être un Allemand noir et un Italien aux cheveux blonds. Mais leur attitude, leur style, leur manière de s’exprimer en disent long sur la culture d’où ils viennent. Ces identités nationales d’une force extraordinaire, l’Union européenne n’a pas voulu en entendre parler. Résultat : elle est en train de buter sur elles.

Pourtant, dans votre livre, vous réhabilitez en quelque sorte l’Union que vous créditez d’avoir permis la coopération entre États européens… Mais on coopérait du temps de Metternich !

Je ne réhabilite pas l’Union européenne, je dis qu’elle n’a pas eu que des défauts et qu’il y a un acquis important de l’expérience qui a été menée en Europe depuis un demi-siècle. La « coopération » au sein de la Sainte-Alliance de Metternich consistait en aide militaire pour remettre au pas les contestataires de l’ordre établi. On a vu mieux, comme coopération, et on pourrait faire beaucoup mieux que ce que l’Union européenne a permis jusque-là.

Sans intention polémique, convenez que deux peuples coexistent cahin-caha en Europe : un peuple « de souche », et un peuple arrivé très récemment qui, fatalement, n’a pas le même lien à l’identité nationale. Ce décalage ne complexifie-t-il pas encore davantage nos sociétés européennes ?

C’est en effet un problème nouveau, et redoutable. Il faut bien en comprendre la dynamique. L’immigration a changé de nature. Il n’y a pas si longtemps, quand les immigrés arrivaient, même en très grand nombre, l’horizon était celui de leur absorption dans le paysage commun, pour devenir des Allemands, des Français ou des Belges comme les autres. Cela n’allait pas sans tensions, mais cela ne posait pas de questions quant à la constitution de la société, seulement des problèmes d’intendance. L’exemple le plus extraordinaire en la matière a été celui du melting-pot américain, qui n’est plus, ce qui fait qu’un pays aussi ouvert à l’immigration que les États-Unis est aujourd’hui profondément divisé sur le sujet. Car à partir du moment où on légitime la persévération des identités d’origine, la question surgit de c  e qu’est cette société qui se veut constituée de gens dissemblables. Une « société des étrangers », tenue par les seuls liens du droit ? Une telle société est-elle viable ? Ce sont les interrogations béantes qui sont devant nous.

À l’avenir, les vagues de migrants qui s’annoncent aggraveront-elles un peu plus ce désarroi identitaire ?

La donnée de base est très simple : le monde occidental regroupe en gros un milliard de personnes et le reste du monde six milliards et quelques. Les experts ès-population nous expliquaient, voici peu encore, que ces chiffres n’avaient rien de bien inquiétant dès lors que les six milliards en question n’avaient pas l’idée saugrenue de vouloir vivre sur notre pied et en particulier de consommer comme nous. Leur pédagogie n’a visiblement pas été très efficace, parce qu’il est de plus en plus clair qu’ils ont cette idée, si saugrenue soit-elle, et que leur ferme intention est de s’aligner sur nos standards. Et ce n’est pas tout. Comme ce mode de vie leur paraît le bon, et ce n’est pas nous qui allons leur dire le contraire, ils en ont tiré la conclusion logique que la solution la plus simple était de venir carrément s’installer chez nous. Sauf que s’ils veulent consommer comme nous, ils ne veulent pas pour autant devenir comme nous. C’est là que le problème devient explosif. Nous n’en sommes qu’aux balbutiements d’un processus qui pourrait assez vite devenir ingérable. Ce potentiel migratoire est gigantesque et représente une force de déstabilisation qui risque de s’imposer comme la question politique centrale en Occident. Si l’on y ajoute la question écologique, on se dit qu’il risque de se passer de drôles de choses dans un avenir pas si éloigné. D’autant que nous avons pris le parti d’organiser notre désarmement sur tous les plans, pas seulement militaire, mais plus encore intellectuel et moral.

Si on vous suit, l’Europe court droit à sa perte…

Rien n’est écrit. Nous disposons de moyens extraordinaires. Il nous reste juste à penser ce que nous pourrions en faire. L’ennui, c’est que, si d’un côté les problèmes grandissent, de l’autre, les hommes rapetissent, apparemment. Le principal de l’énergie collective passe à s’enfoncer la tête dans le sable. Mille ans d’histoire européenne révèlent une capacité de rebond extraordinaire à partir des pires situations. Je reconnais qu’il y a lieu de s’interroger. Mais je veux croire que le génie de cette histoire sans pareille est toujours à l’œuvre, au moins souterrainement.[/access]




L'avènement de la démocratie, I : La révolution moderne

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Tiens, j’ai été « censurée » par un grand quotidien

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Un graffiti à Paris, janvier 2016. SIPA. 00736421_000229
Un graffiti à Paris, janvier 2016. SIPA. 00736421_000229

J’ai parlé trop vite.

Il y a quelques jours, je m’entretenais avec Philippe Delaroche à l’occasion d’une interview pré-enregistrée pour l’émission « Décryptage » qu’il dirige sur Radio Notre-Dame. Il me demandait de commenter l’accueil qu’a reçu mon livre dans les médias. Je lui ai répondu que, à ma grande surprise, La Langue des médias était globalement très bien reçu par la presse, signe, peut-être, que les temps étaient en train de changer. En effet, j’en suis arrivée au point où je peux me payer le luxe de décliner des invitations médiatiques au lieu de bousculer, séance tenante, tout l’emploi du temps familial pour me ruer sur un micro !

Je n’avais fait l’objet d’aucune censure…

Comme Philippe Delaroche me rappelait la tentative de nazification dont j’avais fait l’objet dans l’Obs, il y a quelques mois, je lui répondis, ce qui est vrai, que cet épisode avait formidablement contribué au succès du livre. Le fait est que la journaliste, si vraiment elle avait voulu me nuire, n’aurait jamais écrit un mot au sujet de l’ouvrage. On me rétorque, en général, que c’est plus ma réponse publiée par Causeur, que l’article signé Anne Crignon, qui a stimulé les ventes de l’ouvrage. Peut-être, mais encore fallait-il qu’on m’eût procuré l’occasion de l’écrire. Et pour cela, je demeure très reconnaissante envers cette journaliste.

Que certains médias (notamment les plus fréquemment critiqués dans le livre) persistassent à m’ignorer était parfaitement normal. Mais je n’avais fait l’objet d’aucune censure. Les réponses que j’ai données en interview n’ont jamais été ni déformées, ni manipulées afin de biaiser ma pensée, ni abusivement tronquées, y compris quand mon interlocuteur manifestait une forme de scepticisme, de suspicion, voire de défiance à mon égard. Toutes les occasions d’exposer mon travail qui m’ont été offertes dans la presse ont donné lieu à publication, sans rencontrer d’opposition.

Jusqu’à maintenant.

…jusqu’à ce que ce journaliste m’appelle

Au détour d’une journée bien chargée, j’avais accordé un entretien à un grand quotidien. A la suite de quoi, plus de nouvelles. Concentrée sur une série de conférences prévues de longue date, qui m’ont bien occupée ces derniers temps, j’avais presque oublié cet article et quand j’y repensai récemment, je me dis que, sans doute, il avait été publié sans que j’en sois informée, ou qu’un autre sujet, plus important, s’était substitué, au dernier moment, à l’article portant sur mon livre. Pas une seule seconde, je n’ai pensé que l’on avait pu interdire la publication de cet article.

Et voilà quelques jours, je reçois un courriel du journaliste qui m’a interviewé pour ce quotidien.

C’est lui qui emploie le mot « censure ».

Je lui dis ma surprise. Quel sens, quel intérêt y aurait-il à censurer quelqu’un que d’autres grands médias ne censurent pas ? A peu près au moment où j’ai donné cette interview censurée, je disposais d’une pleine page dans Marianne ! Coïncidence non moins cocasse, le jour-même…

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux

Racisme anti-blanc : Hamon tient son Mehdi Meklat

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saurel slimani ps hamon racisme
Philippe Saurel, maire de Montpellier. Laura Slimani, élue PS de Rouen. Sipa. Numéros de reportage : 00747306_000022 et 00723444_000005.
saurel slimani ps hamon racisme
Philippe Saurel, maire de Montpellier. Laura Slimani, élue PS de Rouen. Sipa. Numéros de reportage : 00747306_000022 et 00723444_000005.

Benoît Hamon n’avait pas besoin de ça. Sa campagne patine, son projet de revenu universel se voit officiellement remis aux calendes grecques et réduit à quelque micro-expérimentation, les hiérarques socialistes rallient par charrettes entières la locomotive Macron,  aucun sondage ne le qualifie pour le second tour de la présidentielle. Le candidat officiel du Parti socialiste a beau ne traîner aucune casserole judiciaire et mener une campagne de fond, contentant tantôt les objecteurs de croissance, tantôt les multiculturalistes fanatiques, cela ne dessine pas un destin présidentiel. Au mieux une carrure de Premier ministre, sinon de ministre du Budget. Mais voilà qu’un gros parpaing s’est planté dans sa chaussure plombée.

Récidiviste du tweet

Sur Twitter, la « porte-parole égalité femmes-hommes » de la campagne hamoniste, Laura Slimani, s’en est violemment pris au maire de Montpellier. Ce qui pourrait n’être qu’une subite poussée d’acné à la Bruno Masure devient une affaire judiciaire car l’édile, ex-militant PS exclu du parti il y a quelques années pour candidature dissidente, et passé avec armes et bagages du côté de chez Emmanuel Macron, a très mal pris la joute mi-jeuniste mi-racialiste de l’ex-patronne du MJS, aujourd’hui conseillère municipale de Rouen et présidente des Jeunes socialistes européens.

Voyez plutôt.

 

 

« Vieux mâle blanc libéral » : trois péchés irrémissibles ? Rassurez-moi, naît-on blanc et libéral à la naissance ? La vieillesse n’a pas d’âge, mais y a-t-il un gêne libéral dont certaines populations leucodermes seraient naturellement porteuses ? La sociobiologiste Slimani pourrait certainement nous éclairer sur la question. D’autant que cette militante aguerrie n’a rien d’une péronnelle. Laura Slimani, pur produit du MJS dont Hamon a rédigé les statuts de façon à ce qu’il soit lié éternellement à la gauche du PS, peut difficilement mettre ses sorties sur le compte d’un « double maléfique », façon Mehdi Meklat du Bondy Blog.  Car elle n’en est pas à son premier coup d’essai, tant s’en faut. Ainsi, l’été dernier, en pleine polémique sur le burkini, tandis que des islamistes piégeaient les médias sur la plage de Nice à peine quelques semaines après le carnage du 14 juillet, que twittait cette antifa émérite ?

« Hommes blancs » vs « femmes musulmanes » : la Weltanschauung du PIR a fait des petits… Le méchant homme blanc (« souchien » dixit Houria Bouteldja) existe, Laura Slimani l’a visiblement rencontré. Et ça s’est mal passé. Au point que la sémillante socialiste rejette le terme de français de souche, que François Hollande avait imprudemment employé début 2015 à la suite des attentats perpétrés par des suprématistes white et blancos.  « Brouillage intellectuel » avait dénoncé cette brillante sémiologue née en 1989 et « venue à la politique par le féminisme ».

Légitime défense

Son dernier tweet un tantinet raciste (ou « ethno-différencialiste », comme disent certains milieux…) serait passé quasi inaperçu hors des frontières de l’Occitanie si le premier concerné n’avait réagi. Or, le maire de Montpellier Philippe Saurel a légitimement décidé de porter plainte pour « injure raciale, injure en raison du sexe, provocation à la discrimination en raison de la race et provocation à la haine en raison du sexe ». 

On pourrait croire à un malheureux concours de circonstances si Benoît Hamon avait fermement condamné les propos incriminés. Ou si l’un des membres de son premier cercle, le député PS Pascal Cherki, n’avait applaudi l’organisation d’une conférence « interdite aux Blancs«  à l’université Paris 8 l’an dernier : « Pour ma part je pense que la fac de Paris 8 est une excellente fac parfois en rupture avec l’idéologie dominante. Tant mieux ! »

Quoi qu’en disent ses détracteurs, la gauche n’a pas encore totalement adopté ce deux poids deux mesures ethnoracial. Pour le maire de Montpellier et quelques autres, contrairement à La Ferme des animaux d’Orwell, la France ne considère pas certains citoyens comme plus égaux que d’autres…

Pour la génération qui vient

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La ferme des animaux

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Hollande appelle à s’unir contre extrémistes et… souverainistes!

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François Hollande sur le perron de l'Elysée, mars 2017. SIPA. AP22024449_000003
François Hollande sur le perron de l'Elysée, mars 2017. SIPA. AP22024449_000003

Avec sa tête pépère on pourrait penser que le président de la République penche plutôt pour la soupe poireaux-pommes-de-terre. Le pot au feu lui irait aussi avec son côté bonhomme. Et en tant que régional de l’étape – la Corrèze – on peut imaginer qu’il fait ses délices de la bourriquette et de la soupe aux châtaignes. C’est méconnaître ses qualités imaginatives et ses talents culinaires.

L’autre jour à l’issue d’une réunion européenne il a révélé aux populations ébahies sa nouvelle recette. En nous demandant de laper cette soupe avec appétit. Il s’agit d’une création vraiment originale qui doit tout à l’actuel (mais pas pour longtemps) occupant de l’Elysée. Qu’on en juge.

Mieux vaut en rire

François Hollande a en effet cru bon d’appeler les Européens à s’unir contre le nationalisme, l’extrémisme et le souverainisme ! On se pince. Mais non, on ne rêve pas ! Le souverainisme assimilé aux ingrédients obligés des « heures les plus sombres de notre histoire »… Le souverainisme savamment mélangé à d’autres « ismes » pas très ragoutants… François Hollande ne recule ni devant le grotesque ni devant le mensonge.

On peut s’en indigner : mieux vaut en rire. On notera que le président de la République s’est prudemment abstenu d’ajouter à sa tambouille le djihadisme et l’islamisme. Ce qui aurait été mal reçu par la population du 9-3 où il aime se rendre.

Le président de la République s’est donc contenté de sa soupe (très consensuelle) au souverainisme. Je vois d’ici bondir les fins gourmets, très nombreux parmi les contributeurs de Causeur, écœurés et meurtris qui estiment à juste titre que le souverainisme ne peut être mêlé à l’extrémisme et au nationalisme.

« Touillez, touillez, il en restera quelque chose »

Nous n’avons que faire de ces précieuses affèteries ! Et il nous plait d’imaginer comment la recette de François Hollande peut prendre corps. Quel bonheur que de voir Elisabeth Lévy et Natacha Polony se livrant à des sauvages étreintes avec Victor Orban, le nationaliste hongrois ! Et comment ne pas se pâmer d’admiration devant le spectacle de Marc Cohen déclarant fougueusement sa flamme à la Polonaise Béata Szydlo, une extrémiste catholique de première ?

Mais il nous faut aussi regarder plus loin. Vers l’Est et le grand large. Tout ce beau monde embringué dans une partouze planétaire avec Vladimir Poutine et Donald Trump. Ça, ça aura de la gueule ! Une soupe piquante et relevée… Tartuffe disait : « calomniez, calomniez il en restera quelque chose ». Le chef marmiton de l’Elysée se contente, lui, d’un « touillez, touillez, il en restera quelque chose ». Et ça veut dire exactement la même chose que Tartuffe.

Macron, un danger pour la République?

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emmanuel macron hollande le pen
Emmanuel Macron. Sipa. Numéro de reportage : 00796942_000020.
emmanuel macron hollande le pen
Emmanuel Macron. Sipa. Numéro de reportage : 00796942_000020.

Pour avoir bien connu toutes les élections présidentielles au suffrage universel depuis 1965, je reste sidéré au spectacle de cette campagne.

Malgré la catastrophe politique du quinquennat Hollande, le traumatisme de l’agression terroriste, une situation économique terriblement dégradée et l’attitude d’élites déshonorées arc-boutées sur leurs privilèges, le peuple français a été d’un calme étonnant dans l’attente de l’échéance majeure. Pas sûr qu’il le reste devant une telle confiscation du scrutin, à base de manipulations, d’instrumentalisations des services de l’État, et de propagande éhontée d’un appareil médiatique qui fait bloc. Pas sûr que le peuple reste de marbre face à la mobilisation acharnée de la caste, illustrée par la litanie des ralliements à Macron, et celle des traîtres qui avaient abandonné Fillon. Tout doit être fait pour envoyer le télévangéliste à une deuxième place au premier tour qui lui ouvrirait le second contre Marine Le Pen. Et là, utiliser l’argument du barrage, le vieux « No pasaran » employé contre le FN depuis trente ans avec le succès que l’on connaît.

Ne pas reproduire le piège de 2002

Et pourtant, comment ne pas partager l’opinion de Frédéric Lordon, ou de Jacques Rancière quand il dit : « Si Marine Le Pen devait l’emporter, ça ne serait pas gai, bien sûr. Mais il faut en tirer les bonnes conclusions. La solution est de lutter contre le système qui produit Marine Le Pen, non de croire qu’on va sauver la démocratie en votant pour le premier corrompu venu. J’ai toujours en tête ce slogan de 2002 : « votez escroc pas facho ». Choisir l’escroc pour éviter le facho c’est mériter l’un et l’autre et se préparer à avoir les deux ».

Le pire étant d’être contraint maintenant de se poser la question de savoir entre les deux probables qualifiés du second tour qui est le plus dangereux. Et malheureusement, force est de reconnaître qu’Emmanuel Macron décroche la timbale.

Tout au long de son mandat, François Hollande a passé son temps à abîmer les institutions et saper l’autorité de l’État. À croire qu’il a décidé de complètement les détruire. C’est une situation grosse de dangers. L’opération Macron est plus qu’à l’évidence une tentative de continuer comme si de rien n’était. Dire que le télévangéliste est l’héritier en tout point de l’actuel président de la République est une évidence, mais les méthodes utilisées pour le faire advenir à base de violations des libertés publiques et de piétinement des principes républicains constituent un précédent très grave. Les institutions démocratiques en sortiront gravement affaiblies, quel que soit le résultat.

Servitude volontaire des médias

Pendant tout ce mandat, la liberté d’expression a été sévèrement malmenée. Multiplication des pressions, saisines systématiques des tribunaux, et adoption de lois clairement liberticides (pénalisant la fréquentation de sites djihadistes, la propagande anti-avortement, etc.). Jusqu’à présent, le Conseil constitutionnel a tenu, mais pour combien de temps ? La création ex nihilo du télévangéliste par l’instrumentalisation sans précédent de l’appareil médiatique subventionné, celui appartenant aux oligarques, ou au service public, a permis d’atteindre des sommets. Les mêmes médias ont docilement joué le rôle que l’on attendait d’eux en participant avec enthousiasme au coup d’État contre la candidature Fillon. Avec un double objectif : disqualification du candidat de droite et étouffement du débat de fond. Le service public radiotélévisé malgré son obligation légale de pluralisme est le plus zélé dans l’accomplissement de ce sale boulot.

Instrumentalisation sans vergogne de la justice

Et puis, il y a l’instrumentalisation de la justice. Les professeurs de droit, les avocats, les juristes ont beau s’étonner, s’inquiéter, s’égosiller, le coup d’État anti-Fillon continue imperturbablement. Du tempo adopté par le parquet national financier (PNF) et le Pôle du même nom pour traiter le dossier du candidat de la droite découle une partialité évidente qui laisse croire à une préparation antérieure à l’article du Canard enchaîné. Pour François Fillon, c’est prestissimo, en revanche pour Macron, ses frais de bouche au ministère, le probable délit de favoritisme pour filer à Las Vegas rencontrer Bolloré, les déclarations de patrimoine fantaisistes, l’opacité totale du financement de sa campagne, ce sera largo (lent, très lent), on connaît la musique au PNF. Pourtant, la plus haute hiérarchie judiciaire nous dit que : « la justice suit son rythme en toute indépendance », en oubliant de rappeler qu’elle doit aussi le faire en toute impartialité. Terme que l’on n’entend jamais. La présidente du SM, le syndicat du mur des cons, finit par la revendiquer cette partialité en nous assénant sans mollir : «Le juge « neutre » n’existe pas et c’est tant mieux. Il n’est pas un être désincarné, il pense et a des opinions personnelles. Entre la loi et le cas particulier, il y a un espace rempli par le juge avec ses valeurs, ses convictions et sa personne.» Proposition absolument hallucinante que cette revendication qui montre à quel point certains ont perdu le sens commun. La neutralité, l’objectivité, l’impartialité sont les objectifs fondamentaux que doivent respecter les décisions de justice rendue au nom du peuple français, comme d’ailleurs dans tous les systèmes démocratiques et depuis longtemps. Le « juge neutre » individuel n’existe pas, c’est vrai, mais c’est pour cela qu’il y a la justice et son organisation. Ce type de dérive qu’on a vue à l’œuvre durant tout le mandat Hollande trouve aujourd’hui sa caricature avec l’affaire Fillon. Y a-t-il des raisons de penser que le télévangéliste successeur de François Hollande hésite à utiliser ces méthodes ? Personnellement, je crains que non.

Les autorités indépendantes laissent faire

Deux institutions essentielles au fonctionnement équilibré d’une démocratie, la justice et la presse sont sorties de leurs lits. Elles ne sont pas les seules, ce que l’on appelle « les autorités administratives indépendantes » font la même chose. La Commission nationale des comptes de Campagne, chargée de contrôler les recettes et les dépenses des candidats, et bien évidemment muette. Alors qu’on apprend tous les jours des bizarreries préoccupantes sur la campagne d’« En Marche ». Est-il nécessaire de rappeler que toute dépense exposée par qui que ce soit en dehors du compte de campagne peut être réintégrée à celui-ci dès lors qu’elle a pu avantager électoralement le candidat ?

C’est ainsi que le compte de Nicolas Sarkozy en 2012 avait été invalidé à la suite de la réintégration d’une dépense exposée par l’État pour un déplacement du président en exercice dont la commission a considéré que c’était plus un déplacement électoral. Compte tenu de la propagande éhontée de la presse, des interventions de l’État, du caractère trouble des financements, la validation du compte d’Emmanuel Macron n’est pas évidente. Soyons sûrs que tout passera pourtant sans encombres.

Un apparatchik sans principes

Reste enfin la personnalité d’Emmanuel Macron que l’on peut pressentir à partir de sa trajectoire et d’un certain nombre d’événements qui s’y sont déroulés.  On rappelait ici un épisode révélateur et déplaisant à propos du rachat du journal Le Monde. La cession à des investisseurs chinois de l’aéroport de Toulouse-Blagnac et le très trouble bradage de la branche énergie d’Alstom à General Electric mériteraient également examen.

Emmanuel Macron est la solution pour cette partie du Capital, incarnée par l’oligarchie néolibérale mondialisée qui a fait sécession et qui emmène avec elle la petite partie des couches moyennes qui en profitent. Et la campagne électorale montre bien que ces gens-là sont prêts à tout. La bourgeoisie nationale avait choisi François Fillon, elle comprend sa douleur. Si par malheur Emmanuel Macron et ceux qui l’emploient arrivaient au pouvoir, il n’y a aucune chance que les libertés publiques foulées aux pieds depuis cinq ans et martyrisées depuis six mois soient restaurées. On sait bien que la mondialisation néolibérale dont Macron est l’agent, est incompatible avec la démocratie. Gravement incompatible.

Laïcité: « La décision de la Cour européenne aurait aidé Baby Loup »

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justice europe laicite baby loup
Crèche Baby Loup. Sipa. Numéro de reportage : 00463561_000006.
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Crèche Baby Loup. Sipa. Numéro de reportage : 00463561_000006.

Gil Mihaely. Mardi, la Cour de justice européenne a rendu une décision autorisant les entreprises à interdire au travail le port de tout signe d’appartenance religieuse, politique ou philosophique. Cela concerne notamment le voile islamique. Cette décision change-t-elle la législation française dans ce domaine ?

Richard Malka. La Cour de justice de l’Union européenne a en fait prononcé deux décisions, l’une concernant une salariée française, ingénieur consultante, et l’autre une salariée belge standardiste. Pour la première fois, cette juridiction se prononce sur la possibilité d’imposer la neutralité religieuse au sein du monde du travail et donc sur la possibilité de restreindre l’affichage ostentatoire de signes religieux. il va de soi que cela concerne toutes les religions et toutes les manifestations d’appartenance à une religion. Bien évidemment, il y a des conditions pour que ces restrictions soient jugées non discriminatoires. Et c’est bien normal car il faut pouvoir vérifier que l’exigence de neutralité ne se transforme pas en arme de discrimination d’une religion plutôt qu’une autre. Ainsi, l’entreprise doit avoir prévu dans son règlement intérieur une exigence de neutralité religieuse. En outre, la restriction doit être proportionné au but recherché et légitime, ce que chaque juridiction nationale vérifiera au cas par cas.

Si cette jurisprudence avait existé il y a cinq ans, aurait-elle changé le cours de l’affaire de la crèche Baby Loup dont vous défendiez la directrice poursuivie pour avoir licencié une employée qui souhaitait garder le voile pendant le travail ?

Dans l’affaire Baby loup, nous étions finalement parvenus à faire juger après un long et difficile combat mené bien souvent sous les invectives, que le contact d’une salariée avec des enfants justifiait l’interdiction du voile. Les décisions de la CJE vont plus loin puisqu’il est estimé que le contact avec la clientèle de l’entreprise constitue également un motif légitime. Je m’en réjouis évidemment alors que l’irruption du fait religieux dans l’entreprise pose des problèmes considérables qui avaient étaient soulignés par le Haut Conseil à l’intégration dans un rapport du 1er septembre 2011. C’est au demeurant un désaveu cinglant de l’Observatoire de la laïcité de Jean-Louis Bianco qui nous avait honteusement tourné le dos dans l’affaire Baby Loup. La Cour a fait preuve de plus de courage. Cette jurisprudence, qui nous aurait facilité la tâche dans l’affaire Baby Loup, s’applique dans tous les pays de l’Union européenne. Autrement dit, plus personne ne pourra prétendre, comme ce fut le cas à l’époque Baby Loup de la part de nombreux juristes, de la Halde, des habituels sociologues hurlant à « l’islamophobie » et même de la chambre sociale de la Cour de cassation, qu’il est  » interdit d’interdire » l’expression du fait religieux dans le monde du travail. Ces décisions sont ainsi la consécration d’un long combat et opèrent une clarification heureuse de la règle de droit dans ce domaine. Je rappelle simplement que l’objectif recherché au travers de la neutralisation religieuse du domaine de l’entreprise n’est autre que de permettre une coexistence harmonieuse de tous sans être confronté au prosélytisme de chacun.

Marcel Gauchet: « Le camp de la tradition a été balayé » [1/2]

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Marcel Gauchet Islam identité immigration François Fillon Donald Trump
Marcel Gauchet Islam identité immigration François Fillon Donald Trump
Marcel Gauchet. Photo: Mantovani. Gallimard via Leemage

Causeur. La campagne présidentielle se déploie à l’ombre de l’affaire Fillon et au rythme des révélations supposées ou réelles. Les pratiques reprochées au vainqueur de la primaire auraient pu passer pour vénielles il y a vingt ans et sont en tout cas largement répandues. Ils suscitent cependant une réelle indignation, soigneusement entretenue par les médias. Sommes-nous devenus plus vertueux ou faisons-nous payer par ces exigences morales l’impuissance de nos dirigeants ?

Marcel Gauchet. Il se mêle des choses assez différentes dans ce climat. D’abord, la désacralisation du pouvoir est passée par là. Les « mystères de l’État » dans lesquels on n’ose pas trop aller mettre son nez, c’est fini. L’esprit démocratique a progressé dans les têtes. Le gouvernement est devenu pour de bon représentatif aux yeux des représentés : ces gens nous représentent, on veut savoir ce qu’ils fabriquent au juste. Or, en France, on a un sacré chemin à faire sur ce chapitre. À l’abri de la révérence pour l’État, il a prospéré une nomenklatura qui se croit tout permis. L’heure d’en terminer une bonne fois avec ces mœurs a sonné. Tout candidat un tant soit peu sensé cherchant à réduire le gouffre qui s’est creusé entre la base et le sommet aurait dû en faire un article prioritaire de son programme. Fillon n’a pas de chance. Les faits qui lui sont reprochés sont banals et véniels à l’échelle du système, mais il ne suffisait pas de s’excuser. Il fallait montrer qu’il avait compris en prenant le problème à bras-le-corps.

Peut-être, mais c’est exiger des gouvernants une vertu que ne montrent pas les gouvernés. La France est un peu le royaume de la combine…

Se greffe sur le gouffre que j’ai décrit une contradiction de plus en plus aiguë entre la logique du privé et la logique du public. L’individualisation pousse les gens, y compris les acteurs politiques, dans une vision privative du fonctionnement social, mais elle les rend d’autre part de plus en plus exigeants en matière d’impersonnalité des institutions. En pratique, le clientélisme et le népotisme sont rois, mais ils sont de plus en plus mal supportés du côté de la chose publique. Ces affaires doivent une bonne part de leur écho au fait qu’elles renvoient les gens à leurs propres contradictions. Ils ne les emploieraient pas, eux, leurs femmes, leurs enfants, leurs copines et leurs copains ?

« Il s’est recréé une société d’ancien régime, avec les ressentiments passionnels qu’elle est vouée à entretenir et qui ne demandent qu’à éclater »

Le tout sur fond de ce qu’on sait par cœur, les inégalités galopantes. Mais les chiffres ne disent pas le vécu de cette inégalité. Ils ne disent pas le sentiment d’être des cocus de l’histoire et les laissés-pour-compte d’un système qui tourne au profit des malins qui ont su grimper dans les trains qui partent. Le mépris que distillent involontairement les Beautiful People mondialisés à l’égard des couillons qui bossent dur pour 1 500 euros par mois a enflammé la société. Le problème n’est plus économique, il est moral. Il s’est recréé une sorte de société d’ancien régime, avec les ressentiments passionnels qu’elle est vouée à entretenir et qui ne demandent qu’à éclater.

Et pourtant, si on vous lit bien, l’Ancien régime est terminé, et cette fois, le cadavre ne bouge plus ! C’est ce que vous annoncez dans Le Nouveau Monde, quatrième et dernier volume de L’Avènement de la démocratie. La sortie de la religion, que vous diagnostiquiez dans Le Désenchantement du monde, il y a trente ans, est donc achevée. La liquidation définitive de l’hétéronomie et, avec elle, de son contraire qui lui faisait la guerre, annonce-t-elle la fin de l’Histoire ?

Au contraire, elle ridiculise l’idée de fin de l’Histoire. Elle marque le commencement[access capability= »lire_inedits »] d’une autre histoire qui va se dérouler en fonction de paramètres entièrement renouvelés. Si nous touchons à une « fin », c’est celle de la transition moderne, ouverte depuis cinq siècles, qui correspondait à ce moment conflictuel où l’histoire paraissait lisible à travers l’affrontement de deux principes antagonistes : le parti de la tradition et le parti de l’émancipation. Ce moment-là est clos. La bataille est terminée, le camp de la tradition a été balayé. Le camp de l’émancipation l’a emporté sur toute la ligne. Sauf que c’est pour découvrir que l’émancipation dont il rêvait ne signifie pas du tout la libération de toutes les contraintes. Le monde émancipé en comporte d’autres. Il demande encore plus de travail et de réflexion que la lutte contre les formes anciennes de soumission. C’est la grosse surprise qui nous attendait au bout du chemin !

En somme, la politique est désormais seule aux commandes, sans le secours et la limitation que constituaient les restes de l’imprégnation religieuse…

Nous avions l’impression de penser librement, et c’était vrai. Mais en fait notre existence collective restait imprégnée d’une religiosité qui ne disait pas son nom. Elle façonnait la vie politique en investissant le pouvoir d’une autorité que nous avions le tort de croire faite de notre seul consentement. Elle tombait imperceptiblement de plus haut. Elle enveloppait les libertés personnelles dans une appartenance qui nous paraissait aller de soi. Elle nous insérait dans une histoire que nous pouvions juger pesante, mais dont la réalité ne faisait pas de doute. Tous ses repères se sont évaporés. Nous n’avons plus que des questions, sur ce qui nous oblige, sur ce dont nous faisons partie, sur le temps où nous nous situons. Ce n’est pas une petite affaire de s’adapter à une situation de déboussolement pareille. Cela va prendre du temps.

Le moment que nous vivons est-il comparable à « la crise de la conscience européenne » des débuts de la modernité ?

La mutation est beaucoup plus profonde, car elle engage une redéfinition totale des coordonnées de l’existence humaine. La crise de la conscience européenne, fin XVIIe- début XVIIIe siècle, coïncide avec la prise de conscience, justement, qu’une autre manière de penser et de faire est en train d’émerger dans tous les domaines, par rapport à ce qui passait pour le socle intangible de la vie commune. On sait ce qu’on quitte, on s’interroge sur ce qui advient, et les esprits vont se diviser entre ceux qui en attendent un progrès et ceux qui y voient une perte, mais l’incertitude reste limitée. Pour nous, elle est complète. Nous avons été jetés brutalement en dehors de ce qui faisait la base de l’existence de nos ancêtres et prédécesseurs – nous ne la comprenons même plus. Nous ne savons pas d’où nous venons et nous n’avons plus l’idée d’aller quelque part – en dehors de sauver notre peau ! Et nous nous sentons sans prise sur ce qui organise notre vie personnelle et collective. Avec la mauvaise conscience, de surcroît, de ne pas vraiment se rendre compte de ce qui arrive. La désorientation a beau être anesthésiée, elle est sans précédent.

Cependant, on a l’impression d’une assez grande stabilité des cadres de vie. Ainsi, malgré ses nouveaux visages, la famille reste l’échelon de base de la vie collective et le travail le lien essentiel entre l’individu et la société.

De l’extérieur et en apparence, vous avez raison : rien de changé. L’humanité va continuer d’être divisée entre des sexes qui vont former des couples dont vont naître des enfants à élever, comme elle va continuer de travailler pour vivre. Et pourtant, plus rien n’est pareil. C’est que la révolution à laquelle nous avons affaire est une révolution invisible. Ce qu’elle change, c’est le rapport des individus à eux-mêmes et à leur société. Celle-ci leur conférait leur identité et leur statut, de femme ou d’homme, de mère ou de père de famille, avec les obligations afférentes. Ils avaient gagné des marges de manœuvre, mais la référence demeurait structurante. Maintenant, le message que leur adresse la société, c’est que c’est à eux de poser leur identité et de négocier leur statut. D’où une incertitude très perturbante, sur tous ces fronts : est-ce que je vis pour moi ou pour les autres ?

Cette question ne date pas d’aujourd’hui ! Et le besoin de quelque chose de plus grand que notre seule existence non plus… Mais il y a encore cinquante ans, la réponse coulait de source. Même si vous entendiez in petto mener l’affaire à votre compte, il fallait au moins faire semblant. Vous vous définissiez en tant que membre d’ensembles plus larges auxquels vous vous deviez. Vous vous deviez à votre famille, à l’honneur du nom pour les privilégiés, à la perpétuation d’un modèle reçu pour les autres, vous vous deviez à vos enfants. Regardez cette révolution minuscule du prénom choisi à la carte. Elle dit tout. Le prénom relevait d’une transmission, il marquait l’inscription dans une lignée, il signifiait l’obligation envers l’héritage ancestral. Le rattachement pouvait d’ailleurs être ressenti comme parfaitement oppressif et nourrir le désir de rupture. Le prénom choisi est fait pour marquer, à l’opposé, la singularité du nouveau venu. Il est un commencement qui aura à faire son chemin pour lui-même. Le prénom choisi peut aussi signifier, il est vrai, la dépendance de l’enfant envers le désir des parents. Mais là on est dans le registre psychologique du commerce des inconscients, pas dans celui de la codification des rapports sociaux.

Ce qui constitue une expression claire de l’autonomie. Poussée à sa logique ultime, celle-ci nous fait-elle entrer dans un monde sans héritage ?

Sans héritage expressément assumé et sans identité collective revendiquée. Ce qui n’empêche pas cet héritage d’être présent et cette identité de fonctionner. C’est une complexité supplémentaire de la situation. Les liens d’appartenance n’ont pas disparu, mais ils ont cessé d’être des évidences qui en faisaient en même temps des obligations. Officiellement, tout est ouvert, rien n’est donné, nous devons en permanence définir ce que nous sommes et ce que nous avons à faire. Quitte à ce que cette liberté théorique se heurte au bagage officieux que nous charrions malgré nous. C’est une grande source de tensions. Il est peut-être même en train d’en naître un clivage politique majeur, entre ceux qui se voudraient pour de bon des voyageurs sans bagages et ceux qui, sans trop savoir ce qu’il y a dans les bagages, voudraient quand même bien les récupérer.

Voyageur sans bagages : où situez-vous le laboratoire de fabrication de ce Festivus festivus tout droit sorti de l’œuvre de Muray ?

Il est un pur produit du laboratoire européen. On a longtemps cru que le pionnier américain était le modèle insurpassable de l’individu. Mais les Européens ont « rattrapé et dépassé », comme on disait à la grande époque khrouchtchévienne, ce modèle primitif. Ils ont élaboré un produit beaucoup plus sophistiqué, au croisement de la dissolution en règle de la structuration religieuse et de l’État social. Mais attention, le festiviste accompli n’est qu’une variété parmi bien d’autres expressions de cet individu. C’est justement sa capacité de choix qui rend si difficile le déchiffrement sociologique. Prenons l’exemple de la famille. Vous allez avoir d’un côté la famille monoparentale version féministe agressive – « je veux un enfant à moi et je ne veux même pas connaître le nom du père » – et à l’autre extrémité du spectre, la famille super-tradi : des gens qui ont décidé librement et en pleine conscience de restaurer le paterfamilias en majesté et la mère au foyer qui ne fait que des enfants et des confitures. En réalité, ils sont tout aussi post-traditionnels et postmodernes que les autres.

C’est affreux de se poser la question, mais ne sommes-nous pas, tout simplement, paniqués par notre liberté ?

On peut le résumer comme ça, en faisant la part de la surprise. Nous nous sommes battus pour la liberté, nous l’avons conquise, et c’est pour découvrir que ce n’est pas du tout ce qu’on croyait. Ce n’est pas le repos du guerrier après la bataille, le « dimanche de la vie » après la longue semaine de labeur. C’est plus d’efforts encore pour définir ce que nous allons faire de notre libération. La liberté, c’est exactement le contraire du « ça marche tout seul ». C’est l’obligation de devoir tout choisir et tout aménager.

Autre imprévu, l’Europe est de nouveau à l’avant-garde de la catastrophe !

Nous avons pris l’habitude de nous considérer comme à la traîne par rapport au laboratoire de la dynamique moderne qui se situerait de l’autre côté de l’Atlantique. C’est peut-être vrai en matière technico-économique. Le Gafa est américain ! Mais en matière politique, cette habitude nous trompe. Elle nous masque les effets d’une vitesse acquise de plusieurs siècles sur le terrain du processus générateur de la modernité, à savoir la sortie de la religion. Celle-ci est allée plus loin et plus profond en Europe dans le remodelage de l’organisation collective. Et c’est à ce bond en avant que nous devons le gros de nos problèmes.

Mais tout le monde en Europe ne participe pas de cette sortie de la religion. Il y a ceux qui prennent le chemin inverse, les islamistes radicaux.

Grave erreur d’appréciation. Ils sont de purs produits du travail de la sortie de la religion. Ils en surgissent par contrecoup. C’est la pénétration de l’esprit de l’autonomie moderne, dans des cervelles façonnées par la religiosité traditionnelle et sa vision hétéronome de l’ordre humain qui provoque la réaction fondamentaliste. Celle-ci réaffirme la supériorité de l’ordre traditionnel, mais elle le fait en réalité sur la base d’une appropriation de la liberté qu’elle prétend combattre, une appropriation qui porte potentiellement la destruction de l’ordre hétéronome dont elle se réclame. Rien de plus typique de ce point de vue que le cas du délinquant ordinaire subitement recyclé en fanatique suicidaire qui esbaubit tellement nos commentateurs attitrés. Il a goûté à certains charmes de la liberté sans bien en comprendre la nature, mais il vient d’ailleurs, un ailleurs toujours bien présent dans sa tête, et que le narcissisme identitaire contracté lui aussi auprès de l’Occident mécréant et décadent lui fait subitement préférer à la dépravation et au vice qu’il cultivait jusque-là. Voilà comment la voyoucratie sans complexe peut donner naissance à d’étranges adeptes de la soumission à la parole divine. Avant de crier au « retour du religieux », il vaut la peine de regarder de près ce que recouvre le drapeau de la religion dans ces démarches.

Les barbus sont en quelque sorte les cailloux dans la chaussure d’un monde sécularisé. À quel moment situez-vous la « laïcisation » complète du pouvoir ?

Elle me semble s’être jouée récemment, je dirais dans la décennie 1990-2000. Le cas français est parlant. Prenez Mitterrand : sa carrière politique et sa vie personnelle ne le prédisposaient pas spécialement à la sacralisation. Il a été néanmoins et demeure nimbé d’une sorte d’aura surnaturelle qui fait cruellement défaut à ses successeurs.

Il est vrai que, comparé à Sarkozy ou Hollande, Mitterrand c’est Louis XIV !

Et vous auriez pu citer Chirac, figure de notable un peu pourri, mais somme toute sympa, chez lequel, cependant, on n’aurait pas eu l’idée de chercher ne serait-ce que la trace d’une onction divine… Aux États-Unis, alors qu’aux yeux de beaucoup d’Américains Reagan était encore un personnage de la grande histoire, l’élection de Clinton a marqué un seuil de désymbolisation. Les dirigeants font désormais figure de gens qui habitent le même monde que nous. Ils peuvent être plus ou moins talentueux, plus ou moins agréables, mais ils relèvent de l’humanité ordinaire.

N’y a-t-il pas eu une exception Obama ? Son élection a été saluée comme l’arrivée du Messie….

Le personnage a beaucoup de classe, il présente remarquablement bien, et il n’est pas difficile de comprendre le choc qu’a représenté son entrée à la Maison-Blanche. Mais vous noterez qu’en dépit de ces atouts hors du commun, il s’est parfaitement banalisé à l’épreuve du pouvoir.

Revenons à Clinton, dont l’œuvre de désymbolisation a en partie été accomplie sous le bureau ovale. On a en tête le mot qu’il avait lancé à son adversaire malheureux George Bush senior : « It’s the economy, stupid! » Or vous rompez avec l’économisme triomphant de notre époque. Pour penser ce qui nous arrive, faut-il destituer l’économie ?

L’une des choses essentielles que j’essaie de montrer est que le moteur de l’économie n’est pas dans l’économie. Il faut se demander pourquoi elle a pris une telle place. La réponse spontanée est qu’elle l’a conquise toute seule avec ses gros bras, ce qui nous enferme soit dans la résignation, soit dans la diabolisation impuissante. Ce n’est tout simplement pas vrai. Ce n’est pas l’économie qui a pris le pouvoir, c’est nous qui l’avons propulsée au pouvoir. Ce qu’il s’agit de comprendre, ce sont les raisons profondes de ce choix collectif inconscient.

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L'avènement de la démocratie, I : La révolution moderne

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