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L’Algérie schizophrène de l’écrivain Karim Akouche

L’écrivain kabyle Karim Akouche n’a cessé d’ajouter des pages à son œuvre depuis son arrivée au Québec en 2008. Dans son dernier roman intitulé La religion de ma mère qui vient de paraître en France aux éditions Écriture, Karim Akouche explore plusieurs thèmes qui vont de la dépossession à la perte de repères identitaires chez les peuples conquis. En effet, sans jamais se limiter à cette seule dimension politique, Akouche plaide dans ce livre pour la permanence de l’enracinement culturel dans un monde anomique où l’aliénation devient partout la norme.

Lorsqu’il apprend la mort de sa mère, le personnage principal, Mirak, entreprend un long périple introspectif qui le mènera aux confins de sa propre psychologie. Mirak part de Montréal, où il habite, pour aller enterrer sa mère dans une région bien particulière de l’Algérie. Un seul pied posé sur le tarmac africain, c’est le désenchantement.

L’Algérie entre violence, misère et vengeance

Mirak est l’exilé des exilés. Mirak, c’est celui pour qui l’exode rime moins avec une évasion romantique qu’avec une souffrance intérieure dont personne ne peut vraiment se remettre. Comme Abraham dans la Bible, Mirak erre d’une région à l’autre en laissant tout derrière lui. L’arrachement à son pays, jamais il ne pourra en guérir. Mais nul ne saura vraiment si le personnage central souffre davantage du fait de son éternel exil que de la piètre condition de ses compatriotes qu’il est forcé de constater à nouveau.

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Akouche parle, entre autres, d’une Algérie schizophrène qui a fait de l’islam son fonds de commerce idéologique au détriment de la liberté. L’écrivain parle aussi d’une Algérie bipolaire qui oscille entre une certaine joie de vivre et la rigueur mortifère de cette religion d’État. La jeunesse voudrait bien passer à autre chose, mais elle semble trop orgueilleuse. Mirak le ressent bien : si l’Algérie avait eu les qualités de sa défunte maman, peut-être aurait-elle pu incarner autre chose que la violence, la misère et la vengeance.

L’Algérie dépeinte par Karim Akouche, c’est donc un pays profondément divisé qui continue de faire d’innocentes victimes au lieu d’en finir avec la crise politique qui l’afflige depuis son indépendance. L’Algérie dépeinte par Karim Akouche, c’est un régime autoritaire qui continue de faire payer aux habitants de la Kabylie son flagrant manque d’envergure et de légitimité. Un pays qui a décidé de se couvrir dans les verts étendards de l’islam pour mieux se faire croire qu’on lui a confié une mission divine. L’Algérie est une anti-Marianne refusant que la Kabylie prenne en main son propre destin.

Des identités meurtrières aux identités meurtries

Et partout dans ce poignant récit, c’est la terre qui domine. Le terroir est tangible, les écosystèmes sont des tableaux. Les paysages décrits par Akouche apparaissent comme des aquarelles pleines de sensorialité et de sensibilité. Les plantes poussent vigoureusement entre les carreaux des pavés, et les fruits sont aussi juteux que ceux du paradis perdu. Dans un rythme soutenu, la rusticité de la vie y est décrite avec une grande tendresse. D’un bout à l’autre du roman et sans aucun cliché, le narrateur fait l’éloge de ce qu’il y a de plus noble dans la simplicité. Un art de vivre, finalement, que pratiquait sa maman.

Au fond, ce que constate Mirak, c’est que la religion de sa mère est tout simplement la religion des hommes. Un culte bienveillant de cette Humanité nue, dépouillée, abandonnée par un Créateur indifférent. Ce qu’il y a de plus universel dans ce roman, c’est bien ce rapport au deuil : perdre sa mère, c’est réaliser qu’on est seul au monde.

Souviens-toi des « Hommes »…

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1974. Cette année-là, le jeune Mietek Breslauer, 25 ans, ex-braqueur tout juste sorti de taule, roule à bord d’une DS 21 et traine une curieuse tristesse dans Paris, celle d’un petit Juif orphelin dont la mémoire est encombrée par des fragments de phrases en yiddish. Sur le radiocassette, pourtant, il écoute de préférence un enregistrement de Classe tous risques, le polar de José Giovanni lu par Karine, son amie de cœur et de corps, prostituée du côté de la rue Saint-Denis. « Où sont les femmes ? » se demandait Patrick Juvet, à peu près dans ces années-là.

Les années Giscard

Ce que se demande Richard Morgiève, dans son roman, c’est plutôt où sont les hommes et ce que cela signifie au juste, « être un homme ». Comprenez l’homme dans l’acception argotique et truandière du terme, c’est à dire en opposition au cave ou au condé, même si la question s’élargit assez vite.

Par un effet narratif assez envoûtant, qui pourrait s’apparenter à des poupées russes temporelles, Morgiève restitue les années Giscard, l’action se déroulant le temps d’un septennat, avec des personnages qui eux-mêmes regrettent les années De Gaulle, celles où les hommes, donc, avaient la tronche de Gabin et de Ventura. On est donc ici dans la nostalgie de la nostalgie, le regret du regret, le reflet d’un reflet…

Mietek, lui, quand il ne roule pas dans Paris, vit dans un appartement janséniste où il n’y a que des livres. Il écoute, observe, se souvient, médite: « La lecture avait été pour moi bien souvent une sorte de mort. Je lisais pour mourir, ne plus vivre dans ce monde qui m’accablait, m’en abstraire comme Robert venait de le faire. La mort était au fond la seule liberté que nous les pauvres hommes pouvions avoir –vivre n’était pas qu’impossible, c’était aussi une prière qui ne pouvait être exaucée. »

Robert-le-Mort agonise

Pour le reste, il n’est plus question de braquages : trop dangereux. Et puis Mietek est beaucoup plus doué pour la mécanique et la conduite, ce qui fait de lui un voleur et un convoyeur émérite de voitures de luxe, y compris des Cadillac roses volées à Bruxelles pour des stars de la télé. Il commence, sur les conseils de son mentor,  Robert-le-Mort qui agonise à l’hôpital, à cesser de s’habiller comme un voyou et à choisir des tenues de cadres supérieur, histoire d’égarer l’ennemi.

Mietek est un en-dehors, un marginal au sens propre : il aime les bistrots excentrés, les zones péri-urbaines avec des friches et des ferrailleurs, des casses et des relais routiers où le gras-double est comaque. Tout ça, bien sûr est promis à une destruction prochaine. Les années 80 seront un cauchemar. Mietek le sent. Mietek le sait. Mietek voudrait l’écrire parce qu’il a bien compris que le salut viendrait de ce côté-là : « Je me suis allongé sur le lit et la vérité est venue : il fallait que je trouve ma langue. Un écrivain avait sa langue, celui qui voulait écrire devait trouver la sienne. »

… jusqu’à mériter son surnom

Parfois, l’histoire rattrape Mietek, comme à l’enterrement de Robert-le-Mort qui a fini par mériter son surnom, où les trois autres personnes présentes sont de la génération de Robert, un flic et deux truands, tous anciens résistants passés ensuite par le SAC pour continuer le combat commun contre les ennemis du Général. Ces gens-là, l’air de rien, vont aider Mietek qui devient brocanteur et expert en pillage presque légal d’appartements luxueux aux successions compliquées. Mais le blues ne  quitte pas le jeune homme, un spleen qu’il traine des cariatides beaux quartiers aux néons des bars montants, des bagarres avec des macs sur les trottoirs aux  zincs des bistrots frappés d’alignement dans des rues qui changent, hélas, plus vite que le cœur d’un mortel.

Mietek Breslauer est aussi rattrapé par son temps, ces années 70 où les utopies de la parenthèse enchantée ont aussi leur côté obscur. Son tempérament chevaleresque le fait ainsi intervenir pour protéger un soir deux filles malmenées par des demi-sels. Manque de chance, ce sont des lesbiennes qui vivent dans un squat et se piquent à l’héro au milieu d’élucubrations gauchistes avec des travelos et des enfants qui traînent un peu partout. Mietek tombe amoureux d’une des deux, Ming, mais celle qui tombe amoureuse de Mietek, c’est la fille de Ming, Cora. Une gamine qui recherche un père. Mietek l’orphelin craque, promet qu’il viendra la chercher, vite.

Devenir père

Dans ce roman mélodique et mélancolique, Morgiève nous parle du besoin d’amour et de rédemption des hommes, même et surtout ceux qui surjouent le machisme. Mietek, perdu dans son époque, et qui n’aura pas forcément sa place dans celle qui arrive, saura-t-il être un père ? La réponse viendra, évidente et c’est avec la main d’une fillette dans la sienne, alors que la décennie bascule qu’il saura enfin quel homme il est : « Il faudrait que j’arrête les conneries, je le ferais. Elle méritait tout. Elle était là pour que je rende à quelqu’un tout ce que je n’avais pas eu. »

Les hommes de Richard Morgiève (Joëlle Losfeld Editions, 2017).


Gastronomie: les routiers sont sympas!


Ambiance bonne franquette, fameux petits plats mijotés et addition indolore, les relais routiers défendent les meilleures traditions de la gastronomie populaire. Chichiteux s’abstenir.


« Salauds de pauvres ! » Un demi-siècle après, la fameuse tirade de Jean Gabin dans La Traversée de Paris, de Claude Autant-Lara (1956), paraît prophétique, tant il est vrai que les obscurs bistrotiers auxquels elle était adressée, archétypes de cette « France moisie » que nos élites de droite et de gauche se sont ingéniées à détruire (et à remplacer) en toute bonne conscience, ont, de fait, complètement disparu de nos paysages urbains, ainsi que l’a bien montré le sociologue Pierre Boisard, spécialiste mondial du camembert[tooltips content=’Le Camembert, mythe français, Odile Jacob, 2007.’]1[/tooltips], dans son beau livre consacré à l’un des derniers vrais bistrots de la capitale : Le Martignac, rue de Grenelle, dans le VIIe (La Vie de bistrot, PUF, 2016).

Si le peuple a disparu, où est donc passée sa cuisine ? Étrangement, c’est la question que personne ne se pose dans « le milieu », les journalistes gastronomiques préférant cultiver le mythe d’une France « championne du monde de la bonne bouffe », alors que chacun sait que les auberges de campagne ne se fournissent plus que chez Metro et qu’y trouver une poule au pot digne de ce nom relève de la recherche ethnographique. Il est en fait devenu un tantinet réac de déplorer la raréfaction de ces lieux et de ces plats populaires, exactement comme il était franchouillard et populiste en 2001, aux yeux des Inrocks, sous la plume de Serge Kaganski, que le pauvre Jean-Pierre Jeunet fît un tableau idyllique et nostalgique de Montmartre dans Amélie Poulain au lieu de célébrer « la diversité » de Barbès comme il aurait dû le faire…

Nos derniers restaurants populaires

Avec le recul, il est frappant de voir à quel point, en gros, depuis L’Idéologie française de BHL (1981), les médias de gauche ont été mus par la haine et le mépris du populo, se faisant ainsi les complices et les alliés objectifs du capitalisme le plus agressif qui soit, en accord avec lui pour mettre au pas « la France moisie » (dixit Philippe Sollers) des petits commerçants et des patrons de bistrot (le Beauf de Cabu), des paysans, des flics et des curés. L’inénarrable Philippe Sollers (encore lui !) allant même, dans son aveuglement, jusqu’à ravaler les merveilleux vins de Bourgogne (trop typés « terroir » à son goût de Bordelais) au rang de vulgaires « vins de sauce » (du clos-vougeot à 180 euros la bouteille, moi, je veux bien en boire tous les jours !) au moment-même, coïncidence fabuleuse, où les gestionnaires américains des palaces parisiens décidaient de supprimer les postes de maîtres-sauciers dans leurs cuisines (alors que la sauce est le pilier de la cuisine française depuis Escoffier) afin de faire des économies au profit des sauces soja et ketchup… Autrefois, les chroniqueurs gastronomiques issus de la grande bourgeoisie (comme Curnonsky et Christian Millau) venaient s’encanailler dans des bistrots où ils retrouvaient avec plaisir le goût, l’odeur et la faconde du populo. Aujourd’hui, les « brèves de comptoir » appartiennent à notre patrimoine culturel et sont récitées au théâtre, comme si le peuple français était devenu un objet suffisamment éloigné dans le temps et l’espace pour être sympathique et acceptable.

Heureusement, il reste les routiers ! Nos derniers restaurants populaires. Jusque dans les années 1980, les camionneurs voyageaient avec le guide Michelin pour savoir où casser la croûte au bord de la route, mais comme ce guide a suivi le mouvement en se cantonnant à la gastronomie, ils se sont rabattus sur « leur guide », celui des Relais Routiers, créé en 1934, et qui ne recense pas moins de 1 000 adresses sur tout le territoire, dont 200 spécialement conseillées pour leur cuisine maison à prix imbattables (13 euros le menu en province). Fréquentés à l’origine uniquement par les chauffeurs, héros à la Zola, dont les camions Berliet, Renault et Willème étaient ouverts à tous les vents (car sans pare-brise) et dépourvus de radio et de couchette, ces établissements méconnus et méprisés font aujourd’hui l’objet d’un engouement extraordinaire de la part des touristes, mais aussi des locaux et même de certains gourmets qui y trouvent ce qui manque dans la plupart de nos restaurants aseptisés : l’accueil, la bonne humeur, le pince-fesse et la générosité !

« Termine ton andouille, Bernard ! »

En théorie, les relais routiers doivent pouvoir offrir le gîte et le couvert, ainsi que des places de parking pour les camions, avec un mécanicien à proximité capable de réparer les bielles coulées. Même si leurs conditions de vie n’ont plus rien à voir avec celles de leurs ancêtres, les routiers n’en demeurent pas moins confrontés à la solitude et à la pression de leurs employeurs. Ce dont ils ont besoin avant tout, c’est d’un peu de tendresse et d’humanité, comme l’atteste ce savoureux dialogue entendu au comptoir entre un chauffeur et la patronne : « Alors, chérie, ça te dirait de venir visiter ma cabine après le service ? – C’est ça, quand t’auras la gueule d’Harrison Ford, on en reparlera, en attendant, termine ton andouille, Bernard ! »

A lire aussi: Rendez-nous notre (bon) pain quotidien!

Ce qui est charmant, dans ces restaurants situés « à la marge », c’est qu’on y retrouve l’atmosphère des bistrots ouvriers d’antan, auxquels le grand sociologue Pierre Sansot a consacré des pages magnifiques dans Poétique de la ville (Payot, 2012), les présentant comme des lieux qui, apparus à une époque (le XIXe siècle) « où la répression contre les travailleurs fut la plus rude qui soit, résistent à l’inhumain ». Comme ces défunts bistrots (qui étaient ouverts toute la journée, du croissant du matin au cognac du soir), les routiers sont des lieux de fraternité, d’échange et d’égalité. On n’y va pas comme on va au restaurant. L’habitué s’empare du lieu, l’habite, feuillette le journal, touche le baby-foot, circule au milieu des tables, déplace des chaises, écarte le rideau pour aller faire un tour à la cuisine, blague avec ses copains, donne une bourrade dans le dos au nouveau venu. Bref, on y partage un destin commun. Et puis, quand même, on vient manger ! Les portions sont copieuses et la bouteille de vin posée sur la table, sans chichis. On mastique et on connaît la valeur d’un plat en sauce ; « un peu de pain pour saucer mon assiette, s’il vous plaît ! » Sans oublier que le spectacle est dans la salle, comme à Euroroute-Chez Paul, à Doué-la-Fontaine, dans le Maine-et-Loire, où les jolies serveuses, portant jupes et tabliers, font leur show pendant que le chef mitonne son suprême de volaille à l’angevine connu dans tout le département.

À L’Escale, à Déols, près de Châteauroux, c’est un monde en soi, inimaginable, le plus grand routier d’Europe avec 700 couverts tous les jours ! Tout ça vit et s’organise, dans une joyeuse et bruyante convivialité. Et la joue de bœuf braisée au vin comme la charlotte aux poires sont goûteuses à souhait.

« Le secret de ma forme, c’est la cuisine et l’atmosphère de la maison »

À Paris intramuros, les relais routiers sont au nombre de trois, dont l’un des plus anciens de France, Chez Léon, rue d’Isly, dans le VIIIe, fondé en 1937.

Aux Routiers, rue Max-Dormoy dans le XVIIIe, fait figure d’oasis, dans ce quartier plutôt glauque situé à deux pas de La Chapelle. Ses propriétaires, Bernard et Joëlle Dubreuil, présidèrent à ses destinées de 1958 à 2016, date depuis laquelle un nouveau patron, Régis Hélaine, s’est fait fort de perpétuer l’histoire de ce petit bijou aux murs tapissés de photos des années 1930. Les routiers garent leur camion près du périph et viennent y déjeuner quatre fois par semaine. Nous y avons rencontré une dame de 92 ans, habitante de l’immeuble, qui vient déjeuner et dîner chaque jour depuis quarante ans, en lisant son journal (sans lunettes) : « le secret de ma forme, c’est la cuisine et l’atmosphère de la maison », nous dit-elle en souriant.

Bien sûr, on n’est pas à l’hôtel Meurice et la cuisine n’est pas d’une délicatesse extrême, mais on y mange fort bien, qu’il s’agisse des frites maison faites à la minute, des rognons aux trompettes de la mort, de la tête de veau sauce gribiche, de la salade de figues au foie gras mi-cuit maison ou de l’andouillette faite main (en Vendée) à la sauce moutarde… Le chef est là depuis trente-six ans et les portions qu’il propose auraient convenu aux tontons flingueurs type Blier, Ventura et Francis Blanche. Le comptoir en étain date des années 1950, tout comme les jolis verres à vin sortis du grenier du patron où ils étaient emballés depuis la mort du général de Gaulle. Le sauvignon de Touraine bien frais de Jacky Marteau est délicieux. Menu à 24 euros. Que demande le peuple ?

Aux Routiers – 50bis, rue Max-Dormoy, 75018 Paris – 01 46 07 93 80

Comme la lettre volée d’Edgar Poe, Les Marches est un trésor offert à la vue que personne ne remarque. Ce bistrot de 1904 est niché en plein XVIe arrondissement, face à la tour Eiffel, dans une petite rue calme qui jouxte le palais de Tokyo. Les routiers viennent s’y garer, à côté du potager et du poulailler qui appartiennent au restaurant. Il y a deux ans, la jeune (et charmante) Margot Dumant, 28 ans, tout droit sortie de l’école Ferrandi (surnommée « le Harvard de la gastronomie ») a repris cette adresse à laquelle elle insuffle toute sa passion. Les Marches, c’est d’abord une vraie ambiance parisienne, avec une clientèle très mixte (les bourgeois du XVIe et les cadres sup côtoyant les ouvriers qui travaillent au palais de Tokyo). Formule à 18 euros. Bière pression Paillette brassée en Normandie. La carte des vins a été faite avec soin, on y trouve les meilleurs vignerons de la vallée du Rhône (saint-joseph de François Villard et vacqueyras Le Sang des Cailloux). Frites fraîches, œufs en meurette, entrecôte aux cèpes frais, tête de veau, poulet rôti le dimanche (le restaurant étant ouvert sept jours sur sept !), baba au rhum. C’est bon, c’est simple et on se sent bien. Seul bémol : la maison voisine (superbe) a été rachetée par des Qataris. En dégustant le sancerre bien frais, on se dit : « Encore un que les Qataris n’auront pas. »

Les Marches – 5, rue de la Manutention, 75016 Paris – 01 47 23 52 80


Alain de Benoist: « Hier on avait un métier, aujourd’hui on cherche un emploi »

La revue Eléments mérite vraiment qu’on en parle. Mieux, elle mérite d’être lue, partagée, et relue. Collectionnée peut-être. Alain de Benoist, le philosophe anarchiste, bon bougre et mauvais coucheur, qui veille sur sa destinée et y produit tous les deux mois des éditos vengeurs et des articles ravageurs (et vice versa), a bien voulu répondre à quelques questions à peine orientées, suscitées par le solide dossier du dernier numéro sur l’ubérisation à marches forcées à laquelle on soumet aujourd’hui la société française mondialisée, et qui nous prépare de jolis lendemains qui chanteront faux.

Jean-Paul Brighelli. Voilà que vous détournez le « grand remplacement » ethnique cher à Renaud Camus par un « grand remplacement » économique : l’ubérisation de l’ensemble des sociétés libérales — française, entre autres. Pouvez-vous expliquer en quoi consiste cette mutation ?

Alain de Benoist. Le « grand remplacement économique », ce n’est pas tant l’ubérisation que le remplacement de l’homme par la machine, voire par l’intelligence artificielle, à laquelle conduit l’évolution même du travail, évolution dont l’ubérisation ne représente qu’un aspect.

On l’oublie trop souvent : le capitalisme, ce n’est pas seulement le capital, c’est également le salariat. C’est aussi le système qui repose sur la force de travail, base de la valorisation du capital, et la transformation du travail concret en travail abstrait, concomitante de la transformation de la valeur d’usage en valeur d’échange. La transsubstantiation du travail en argent, puis de l’argent en capital, produit l’autovalorisation de la valeur. Le travail au sens moderne est une catégorie capitaliste. La généralisation du salariat fut une révolution silencieuse, mais une mutation énorme. Hier on avait un métier, aujourd’hui on cherche un emploi. Le métier et l’emploi, ce n’est pas la même chose. L’avènement du marché où l’on peut vendre et acheter contre salaire de la force de travail implique à la fois la destruction des anciennes formes sociales et la séparation du travailleur d’avec les moyens de production.

La contradiction principale à laquelle se heurte aujourd’hui le capitalisme est directement liée à l’évolution de la productivité. Cette contradiction est la suivante. D’un côté, le capital recherche en permanence des gains de productivité lui permettant de faire face à la concurrence, ce qui entraîne des suppressions d’emploi et une diminution du temps de travail global (on produit de plus en plus de choses avec de moins en moins d’hommes). De l’autre, il pose le temps de travail comme seule source et seule mesure de la valeur. La contradiction tient au fait que les gains de productivité aboutissent à supprimer des emplois, alors que c’est justement la forme « emploi » qui a permis au travail d’être le moteur de l’expansion du capital. La contradiction entre le marché actuel du travail et la production réelle de survaleur fait que le système capitaliste est aujourd’hui menacé, non pas seulement d’une baisse tendancielle du taux de profit, mais d’une dévalorisation généralisée de la valeur.

Avec la révolution informatique et le développement de la robotique, la production de richesses se découple par ailleurs toujours davantage de la force de travail humaine, et pour la première fois on supprime davantage de travail qu’on ne peut en…

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli


Emmanuel Todd, envers et contre tous

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Emmanuel Todd est un savant. Mais comme dans le champ médiatique, il adore prendre à contre-pied, surprendre et provoquer, il est assimilé par les ignorants aux bateleurs qu’on y rencontre habituellement et dont la caricature absolue est bien sûr BHL, suivi de près par Cohn-Bendit et Attali. Il y a pourtant une énorme différence avec ceux-là, Emmanuel Todd sait de quoi il parle. Et il a envie de partager ce savoir. Alors il débarque parfois comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, armé de son système explicatif et muni de quelques expressions gaiement iconoclastes sur le « hollandisme révolutionnaire » et plus récemment sur le « surprenant crétinisme des élites éduquées ».

Lynchage médiatique

Je sais, partageant cette addiction, que la provocation est une drogue dure. Cela lui a peut-être joué un tour au printemps 2015 lorsqu’il a publié Qui est Charlie ?. N’ayant pas été Charlie, j’ai trouvé dans son livre un certain nombre de constatations et d’explications pour moi difficilement réfutables. Mais j’ai été moins surpris que lui, me semble-t-il, de la violence du lynchage médiatique et intellectuel dont il a été alors l’objet. Bien pire que celui qui avait frappé Régis Debray pour avoir émis des doutes sur le bien-fondé du pilonnage de la Serbie par l’OTAN. L’expression de « flash totalitaire » pour qualifier ce qui avait entouré le 11 janvier, avait fait jaser. Son exécution et les formes de celle-ci en ont pourtant constitué une preuve supplémentaire.

Il revient aujourd’hui avec un livre à la fois remarquable et indispensable, Où en sommes-nous ?. À ma grande surprise, il a fait l’objet d’un accueil médiatique favorable. En général sympathique, et parfois chaleureux, de la part des journalistes, et il a ainsi pu s’exprimer normalement. On lui a même fait des cadeaux, par exemple en le confrontant aux glapissements ineptes de faire-valoir involontaires, Daniel Cohn-Bendit et Frédéric Mitterrand, ou en recevant, avec Onfray et Finkielkraut, les insultes désinvoltes de Macron qui valaient compliments.

Les réseaux sociaux lui ont abondamment donné la parole au travers de vidéos souvent passionnantes. Mais je m’interroge sur le nombre de ceux qui avaient vraiment lu son livre parmi ceux qui l’ont interviewé… Au moment de rédiger cette chronique, j’ai essayé de voir s’il était possible de copier sur les voisins. Je n’ai pas trouvé grand-chose. Alors, quoique profane, je vais essayer tout seul d’inciter à la lecture de ce bouquin passionnant.

Il s’agit d’abord de la synthèse d’une vie de recherche, mise au service d’une lecture de l’Histoire humaine accompagnée de prudentes propositions prospectives. Emmanuel Todd s’engage assez tôt dans son ouvrage à décrire l’Histoire plutôt qu’à l’expliquer. Ce pari difficile, pour l’homme de passions et d’affects qu’il semble être, est à peu près tenu. Partant d’il y a 80 000 ans avec la sortie d’Afrique de Sapiens, il s’attache à décrire les mécanismes qui vont faire évoluer les sociétés dans leur organisation sociale et dans leur culture après la révolution néolithique. Dans son introduction il va nous fournir les outils de la compréhension et de la pertinence de sa démarche. J’en ai retenu personnellement trois.

Une longue histoire des systèmes familiaux

Tout d’abord, pour aborder cette analyse de l’évolution sociale et culturelle depuis la sédentarisation et l’invention de l’agriculture, Emmanuel Todd nous invite à nous représenter des sociétés superposant des couches conscientes, subconscientes et inconscientes. Comme Darwin nous l’a appris, le temps s’écoule toujours, mais pour l’auteur « le rythme du changement n’est pas le même pour tous. On peut dire en première approche que plus on s’enfonce dans les profondeurs inconscientes de la vie sociale, plus le temps s’écoule lentement, plus les formes durent ». Il a fallu 50 ans pour la globalisation économique que nous vivons, 500 ans pour l’alphabétisation de masse, 2500 ans pour assister à la plongée dans le subconscient des croyances religieuses, et 5000 ans pour l’inconscient familial. Cette vision donne une prégnance aux systèmes familiaux dans le fonctionnement de nos sociétés.

Et concernant ces systèmes familiaux, Emmanuel Todd nous dit ensuite : « depuis l’émergence d’Homo sapiens, la famille évolue du simple vers le complexe et non du complexe vers le simple. » Proposition contre-intuitive par rapport à la vision que nous pouvons avoir de l’unification planétaire que nous avons l’impression de vivre. Ce mode d’évolution n’implique pas un phénomène général d’entropie, mais plutôt de divergence. Enfin l’auteur dans son troisième chapitre, entend nous démontrer que Sapiens fonctionnait, avant la révolution néolithique, avec un système de « famille nucléaire absolue », ce qui va déboucher au fur et à mesure des chapitres sur quelques jolies surprises.

Feu sur les économistes!

Armé de ces outils, Emmanuel Todd va relire l’histoire de certaines régions et de certains pays à partir des corrélations et des causalités qu’il identifie grâce à eux. Nous emmenant dans une promenade à travers les époques, les régions et les religions, qui nous oblige à changer d’échelles et nous confronte à quelques révisions indispensables particulièrement troublantes. Je prendrai comme exemple le décollage éducatif de masse dont je voyais la cause dans la révolution industrielle, alors qu’il semble bien que ce soit le contraire. Et quelques jolies provocations rencontrées çà et là, comme la question du matriarcat qui vient, et la paix comme problème social… Je recommande particulièrement, culture d’origine oblige, le quatrième chapitre sur le judaïsme et le premier christianisme. Et les chapitres sur l’Allemagne qui donnent à ma germanophobie atavique un peu rustique une armature anthropologique bienvenue. Et de façon récurrente, et à notre grande joie, l’auteur tire à boulets rouges sur les économistes, ceux qui expliquent tout, se trompent toujours et ne prévoient rien.

Emmanuel Todd met le doigt sur la crise induite par ce qu’il appelle « la troisième révolution éducative ». Qu’il considère comme désormais une machine à fabriquer de  l’inégalité. Et, à partir d’un travail prospectif très convaincant, nous invite, nous Français, face à cette crise, à réfléchir à notre avenir et en particulier à nos rapports avec l’Europe allemande et le monde anglo-saxon. Je laisse au lecteur le plaisir de découvrir les conclusions avec une mention particulière pour la raison avancée de l’attitude des élites britanniques, qui au contraire des Françaises, ne méprisent pas leurs couches populaires.

Darwin sans Marx

Avant de conclure en recommandant la lecture de cet ouvrage important, je voudrais me permettre un remerciement. Lorsque l’on referme le livre, vient à l’esprit une question, paraphrase de celle posée par Napoléon à Laplace qui venait de lui remettre un traité de mécanique céleste : « je n’ai pas vu Dieu dans tout cela ». À Todd ce serait plutôt « je n’ai pas vu Marx dans tout cela ». J’imagine sa réponse symétrique de celle de Laplace : « je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse ». Exit l’illusion économique.

En revanche, Darwin y est bien présent. La théorie de l’Évolution est le cadre épistémologique le plus puissant mis au point par l’intelligence humaine, et l’auteur nous le démontre une fois de plus. Qu’il en soit remercié.

L’Etat palestinien n’aura pas lieu

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Vingt-quatre ans après la signature des accords d’Oslo censés poser les premiers jalons d’un processus de paix, jamais la création d’un Etat palestinien n’a été aussi lointaine. La Palestine est devenue une chimère, plus guère poursuivie.


Le 8 octobre dernier, près de 30 000 femmes israéliennes et palestiniennes, de droite comme de gauche, ont marché à Jérusalem. Dans leurs revendications, aucune référence à la Palestine ou à la colonisation. Pour seule demande, ses mères exigeaient la mise en place d’un accord de paix. Face à l’annexion rampante des territoires occupés, les fréquentes flambées de violences de la part des Palestiniens, les plus fervents défenseurs de la solution à deux Etats flanchent.

Un projet orphelin

Avraham B. Yehosuha, figure de la littérature israélienne et militant depuis 1967 pour la création d’un Etat palestinien n’y croit plus. Face aux échanges stériles entre les deux camps, la sortie de crise résiderait dans la mise en place d’un Etat composé de deux nations. Un virage à 180 degrés pour le signataire de l’appel de JCall qui, longtemps, a jugé cette option catastrophique. Désormais, l’Etat binational apparaît comme le seul horizon possible. Même son de cloche à gauche de la gauche. Pour l’éditorialiste Gideon Levy, officiant au quotidien Haaretz, la solution à un Etat reste « la toute dernière façon de s’en sortir. »

Et ce n’est pas la droite israélienne qui les contredira. A écouter la ministre déléguée des Affaires étrangères membre du Likoud, Tzipi Hotovely, « il n’y aura jamais d’Etat palestinien ». Ce jeune faucon du gouvernement sait bien que la colonisation est devenue un processus quasi irréversible alors que 400 000 colons israéliens vivent en Cisjordanie. Aujourd’hui, Jérusalem-Est compte plus de Juifs que Jérusalem-Ouest. Les deux camps convoitent les mêmes terres, rendant difficile la perspective d’une Palestine. Les Palestiniens n’ignorent pas que le temps joue contre eux : les implantations se multiplient, la population juive augmente tandis qu’eux perdent du terrain, s’exilent quand ils le peuvent et voient leur démographie chuter. Entre la mer Méditerranée et le Jourdain, soit en Israël et en Cisjordanie, les Juifs représentent 66% de la population, les arabes israéliens 17%, tout comme les Palestiniens.

La troisième voie est « un espoir et une solution pour les Israéliens comme pour les Palestiniens »

Officiellement, la solution de deux Etats serait en discussion : « C’est l’éléphant au milieu de la pièce, on fait semblant de ne pas voir qu’il n’y a pas un début d’accord », constate Stéphane Amar, correspondant en Israël. Pourtant, en coulisses, le dossier semble classé. « L’ambassadeur de Suisse en Israël est régulièrement consulté sur le fonctionnement confédéraliste helvétique. L’objectif est clair, comment l’articuler au sein de l’Etat hébreu », confie le journaliste qui prépare un livre sur le sujet. Et d’ajouter : « la fameuse ligne verte est toujours introuvable. »

Un projet dans lequel les partisans antisionistes comptent bien s’inscrire. Chez certains arabes palestiniens, structurés politiquement autour de la figure d’Omar Barghouti, co-fondateur de la campagne BDS pour le boycott d’Israël, la disparition de l’Etat hébreu passera par le ventre des mères palestiniennes. Ces antisionistes entendent dissoudre démographiquement Israël. Vaste projet face aux naissances juives en hausse et à la chute du taux de fécondité chez les arabes (lire encadré).

Le choc des naissances

Alors que la France découvre le débat autour de la substitution démographique – appelé aussi « grand remplacement » – en Israël, cette question est depuis longtemps un véritable enjeu politique. En effet, sur ce territoire de plus de 20.000 km² où se côtoient arabes et Juifs, la démographie rythme l’enjeu territorial. Pendant des années, les Israéliens ont craint d’être dissous au sein de la population arabe au taux de fécondité plus élevé que les premiers. Mais désormais, les chiffres se croisent, la tendance semble s’inverser. Si en 2000, le taux de fécondité était de 4,3 enfants par femme arabe et de 2,6 par femme juive, en 2015, il se révèle identique pour les deux groupes de population, se situant à 3,13. Et, surprise, ce ne sont pas les orthodoxes mais les familles juives laïques qui font grimper ce taux. En 2012, l’ancien président Shimon Peres, mettait en garde : « Sans une majorité juive, il y a peu de chance qu’un Etat juif puisse rester juif. » Message entendu.

Dans les colonies, l’idée d’une confédération gagne du terrain chez les partisans du bon voisinage. Pour Eliaz Cohen, membre de l’organisation « Two States One Homeland », l’avenir prendra la forme de deux Etats coopérant dans plusieurs secteurs, sur un territoire aux frontières ouvertes. « Ce projet est très jeune mais représente à la fois un espoir et une solution pour les Israéliens comme pour les Palestiniens », explique ce colon. Une initiative qui a trouvé son public : « Ces trois dernières années, nous avons organisé près de 400 conférences sur le sujet, en Cisjordanie et au sein de l’Etat hébreu », se félicite Eliaz Cohen. Les partisans de cette solution seraient présents dans la plupart des partis politiques israéliens, mais se montrent discrets : « Nous soutenir publiquement aujourd’hui leur paraît prématuré », souffle le militant de la paix, qui ne cache pas son optimisme : « le confédéralisme pourrait se mettre en place bien plus rapidement qu’on ne le pense ! »

« Certaines caractéristiques de l’islam peuvent compliquer l’intégration »


Dans La France au miroir de l’immigration, publié par Gallimard, Stéphane Perrier dresse le bilan de quarante ans de politiques migratoires. Chiffres à l’appui, il montre comment nous avons renoncé à l’idée de nation et cédé aux sirènes du multiculturalisme.


Causeur. Avant toute chose, entendons-nous sur votre objet d’étude. De quelle immigration parlez-vous : le flux de nouvelles arrivées chaque année ou le stock d’immigrés anciens, dont beaucoup sont devenus de nouveaux Français ? Et qu’en est-il de leurs enfants ? 

Stéphane Perrier. Je me réfère à l’INSEE : « Selon la définition adoptée par le Haut Conseil à l’Intégration, un immigré est une personne née étrangère à l’étranger et résidant en France. Les personnes nées françaises à l’étranger et vivant en France ne sont donc pas comptabilisées (…) La qualité d’immigré est permanente : un individu continue à appartenir à la population immigrée même s’il devient français par acquisition. » Les deux premiers chapitres de mon ouvrage visent à décrire l’évolution, au cours du dernier demi-siècle, des caractéristiques – quantité, motif et origine – de nos flux d’immigration, et l’impact de cette évolution sur l’intégration des immigrés et enfants d’immigrés dans notre pays.

Dans les débats français sur l’immigration, deux camps irréductibles s’opposent : d’un côté les pourfendeurs d’une submersion migratoire continue depuis quarante ans, de l’autre ceux qui affirment que le niveau de l’immigration est constant. Or, vous leur donnez-vous tort à tous les deux.

Il y a de fortes exagérations des deux côtés. Si on regarde les chiffres de l’Insee sur une longue période, on constate que la part des immigrés dans la population française a régulièrement augmenté pendant les Trente Glorieuses, c’est-à-dire de la Libération à 1974. Puis la proportion d’immigrés s’est stabilisée jusqu’en 1999. Depuis, elle augmente à un rythme tout à fait comparable à celui des Trente Glorieuses. C’est le signe d’une rupture intervenue à la fin des années 1990.

Hormis Michèle Tribalat, peu de démographes s’accordent pourtant sur ce point. Il faut dire que l’interdiction des statistiques ethniques ne leur simplifie pas la tâche. Comment avez-vous procédé pour accéder aux vrais chiffres de l’immigration ?

Je n’ai utilisé que des chiffres officiels à la disposition de tous. Outre l’évolution de la part des immigrés dans la population française, je me suis fondé principalement sur l’évolution des naissances selon la nationalité des parents. Celle-ci met en lumière les deux temps de l’immigration familiale : le regroupement familial, à partir des années 1960, puis les mariages mixtes, à partir des années 1990. Si ces derniers se développent alors à un rythme inédit, cela est évidemment dû, pour une part, à l’ouverture croissante de la société, les Français se mariant bien davantage qu’auparavant avec des étrangers, mais c’est aussi la conséquence d’un échec partiel de l’intégration : un certain nombre de Français d’origine étrangère vont chercher leur conjoint dans le pays d’origine de leurs parents.

Les mariages mixtes endogames concernent principalement les immigrés afro-maghrébins dont vous expliquez les difficultés d’assimilation par la distance culturelle qui les sépare de la société française. Pourquoi l’intégration des immigrés asiatiques s’avère-t-elle moins problématique ?

Dans mon livre, j’essaie de comprendre pourquoi l’intégration de certaines populations est plus délicate. La distance culturelle est incontestablement un élément important. Il faut mentionner aussi la différence entre une société aussi moderne que la nôtre et les sociétés encore partiellement traditionnelles. Si on transportait les Français d’il y a un siècle dans la société actuelle, bien des choses qui peuvent choquer certains immigrés les choqueraient tout autant. Le ressentiment historique lié à la colonisation doit par ailleurs être pris en compte. Enfin, pour les immigrés de confession musulmane, la difficulté d’acclimatation d’une nouvelle religion, et d’une religion aussi englobante que l’islam, joue également.

Aujourd’hui, l’islam est-il le principal obstacle à l’intégration ?

Le principal obstacle à l’intégration est notre perte de confiance en nous-mêmes, exactement comme notre attachement enthousiaste à notre histoire, à notre culture et à nos valeurs en était autrefois le principal moteur. L’islam en tant que tel n’est pas un obstacle ; j’en veux pour preuve le comportement de la majorité de nos compatriotes musulmans. Néanmoins, il ne faut se cacher ni que certaines caractéristiques de l’islam peuvent compliquer l’intégration ni que la situation actuelle du monde musulman emporte des conséquences négatives. On y devine en effet l’hésitation entre l’entrée complète dans la modernité et le retour à des conceptions plus traditionnelles. Le courant islamiste qui le traverse nuit doublement à l’intégration, à la fois en répandant une image défavorable de l’islam et en conduisant ses adeptes, très minoritaires mais très actifs, à se séparer du reste de la société française, voire à tenter de lui imposer des mœurs et des valeurs contraires aux siennes. Les frictions sont donc inévitables.

On pourrait rembobiner le film de l’histoire pour déterminer le moment de basculement du modèle républicain vers un multiculturalisme de fait. Vous citez l’avis du Conseil d’État de 1980 qui autorise le regroupement familial des familles polygames. Par cette mesure inédite, nos élites ont-elles décidé de rompre avec notre tradition assimilationniste ?

Même si cette décision du Conseil d’État, heureusement corrigée par la loi depuis, est un symbole très net de notre négligence, je ne pense pas qu’on puisse identifier un moment clé. Il s’agit d’une évolution collective qui dépasse les dimensions partisanes ou la fracture entre une partie des élites dirigeantes et la population. Collectivement, nous n’avons pas pris la mesure de ce qui se passait. Par-delà les alternances électorales, on observe une exceptionnelle continuité de notre politique depuis les années 1970.

…qui consiste à laisser entrer légalement 200 000 immigrés par an sans se soucier de leur assimilation au corps français ?

Pendant longtemps, on n’avait même pas de « Contrat d’accueil et d’intégration ». Aujourd’hui, il en existe un, mais son contenu reste extrêmement faible et son non-respect n’est pas forcément sanctionné. L’intégration par les valeurs républicaines, qui est censée avoir remplacé l’intégration culturelle, est une référence incantatoire plutôt qu’une véritable politique.

À l’origine de notre renoncement à assimiler de nouveaux Français, vous identifiez une « haine de soi » hexagonale. Comment en est-on arrivé là ?

Ma thèse est que l’esprit critique, caractéristique fondamentale de l’esprit européen et source de l’essor de notre civilisation, a pris une orientation essentiellement négative. L’horreur de la Seconde Guerre mondiale, survenue après les événements déjà très graves de la Première Guerre mondiale, a engendré une crise extrêmement forte de la conscience européenne, dont elle ne s’est pas encore complètement relevée. En France, cette crise est accentuée par le traumatisme de la débâcle de 1940 et de la Collaboration. Il en découle, chez de nombreux Français, une vision irrationnellement sombre de leur histoire et de leur peuple.

Alimentée par des lobbys aux couplets victimaire, cette spirale masochiste semble irréversible. Peut-on encore inverser la tendance ?

Certainement. Mon livre, dont la troisième partie comporte un ensemble de propositions, s’achève sur une note d’espoir. Je crois en notre pays. Je suis convaincu de la force de notre projet politique. Il faudrait simplement que nous nous décidions enfin à renouer avec notre ambition collective.

La France au miroir de l'immigration

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Catalogne: comment les médias ont pris parti pour les gentils « indépendantistes »

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Depuis quelques semaines, tout le monde est « pacifiste » en Espagne. À moins que non. Les seuls méchants, c’est acquis, sont les membres de la Garde Civile espagnole.

Tous les autres, si on les en croit, sont des « pacifistes » :


pacifiste-mal-employe
Capture d’écran France 24

Capture d'écran de LaCroix.fr
Capture d’écran de LaCroix.fr

« Pacifiste » semble, en outre, pouvoir permuter sans problème avec « pacifique », y compris pour les journalistes. Ainsi, quand le footballeur espagnol et catalan Iniesta écrit ceci sur sa page Facebook :

Analyser publiquement des situations avec des opinions aussi partagées, je ne l’ai jamais fait et je ne le ferai pas. Mais la situation dans laquelle nous sommes actuellement est exceptionnelle et je voudrais qu’on la clarifie avant qu’elle n’empire : j’en appelle au dialogue. Que nos responsables dialoguent. Faites-le pour nous tous. Nous méritons de vivre en paix.

la reformulation journalistique obscurcit quelque peu le message :


Capture d'écran RMC Sport - BFM TV
Capture d’écran RMC Sport – BFM TV

Il faudra m’expliquer.

Le problème, bien entendu, est que les deux mots ne sont pas équivalents.

La première vraie manifestation…

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux

Assurance-chômage: Macron promet sans compter

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La multiplication des mesures annoncées par le nouveau gouvernement pour les prochains mois et reliées à la question de l’emploi et du chômage (hausse de la CSG, baisse des cotisations salariales, indemnisation des indépendants ou des démissionnaires, réforme de la formation professionnelle) a de quoi laisser dubitatif le citoyen qui tente d’en comprendre la profonde logique. Or, force est de constater que ces réformes sont bien liées entre elles et ont un soubassement idéologique que l’on peut circonscrire et analyser. Ce dernier est fort de deux constats : l’un philosophique – celui défendu par Jeremy Rifkin dès la fin des années 1990, sur la disparition du travail salarié classique et la montée en puissance de la gig-économie, celle des indépendants et des intermittents – l’autre pratique – les déficits de l’assurance chômage, de l’ordre de 3 à 4 milliards d’euros par an.

Usine à gaz

L’économie générale de l’usine à gaz que le gouvernement tente de mettre en œuvre est de sortir de la gestion paritaire de l’assurance chômage, afin de permettre à l’Etat de reprendre la main sur le système pour 1) mieux équilibrer ses comptes 2) ouvrir de nouveaux droits à l’assurance chômage aux démissionnaires et entrepreneurs.

Le vecteur de cette réforme est essentiellement une modification des circuits de financement qui entrera en vigueur des 2018 : le financement de l’assurance-chômage sortira d’une logique assurantielle (fondée sur des cotisations patronales et salariales) pour basculer vers un régime hybride, où les cotisations patronales sont maintenues mais les cotisations salariales sont remplacées par l’impôt (CSG) et donc la solidarité. A ce dernier titre, l’Etat peut rejoindre les partenaires sociaux dans une gestion désormais tripartite de l’assurance-chômage (ce qu’il faisait déjà dans la pratique en épongeant les pertes du régime…).

Ambitions à la baisses

On retrouve dans cette réforme l’opposition entre les deux logiques qui ont présidé à l’avènement des Etats modernes et des systèmes de sécurité sociale, assurance-chômage, retraites : la logique assurantielle (privée ou publique, souvent – mais pas en France – mixte) du système bismarckien, et la logique par l’impôt-solidarité de Beveridge. Il y a fort à parier, au-delà de cette réforme, que la distinction plus claire entre ce qui relève de l’assurance et ce qui relève de la solidarité sur notre feuille de paye, sera le cœur de l’évolution de notre Etat-providence.

Pour l’instant, les desseins d’Emmanuel Macron en la matière sont plutôt limités et initialement, durant sa campagne, cette reprise en main de l’assurance chômage par l’Etat lui permettait de faire des nouvelles promesses d’indemnisation à certains publics. Or étendre ces droits est complexe car il faut définir des nouvelles règles d’indemnisation : un exercice périlleux qui, couplé aux restrictions budgétaires, pourrait amener le gouvernement à revoir ses ambitions à la baisse.

Une estimation irréaliste

S’agissant des indépendants, la difficulté de la mise en place de la reforme réside en la définition du fait générateur de l’indemnisation : est-ce la liquidation, la cessation d’activité, la création d’une nouvelle activité ? L’Inspection générale des affaires sociales (Igas) travaille sur ce sujet mais il n’est pas censé être tranché avant l’été 2018. Pour les démissionnaires, Emmanuel Macron a promis au nom d’une plus grande « fluidité du marché du travail » (sic) de les indemniser… tous, pendant la campagne, puis en ramenant l’indemnité à une fois tous les cinq ans, en cas de projet personnel ou entrepreneurial. Malgré le caractère assez vague de la promesse, l’Institut Montaigne l’a chiffré à 2,7 milliards d’euros par an: une estimation qui est désormais l’objectif du gouvernement.

Cependant, ces analyses échouent à prendre en compte ce qu’on appelle en économie les biais comportementaux induits par une réforme. En effet l’Institut Montaigne considère qu’on connait le public intéressé par la future mesure: essentiellement ceux qui démissionnent et s’inscrivent à Pôle Emploi, une population dont le nombre est renseigné. Or que penser du comportement de ceux qui actuellement démissionnent et ne s’inscrivent pas à Pôle Emploi (car ils trouvent l’organisme inefficace ou ont déjà un point de chute) ? La réforme peut induire chez eux un biais en les amenant vers Pôle Emploi uniquement pour collecter l’indemnité.

Démission pour tous?

Mais surtout, toute analyse cognitive sérieuse de la réforme doit inclure les bataillons de salariés frustrés dans leurs positions actuelles, qui pourraient eux aussi passer à l’acte en démissionnant afin de toucher l’indemnité. En élargissant ainsi le public concerné, le ministère du Travail estime que les effets d’aubaine pourraient faire culminer le coût de la réforme à près de 14 milliards d’euros la première année, pour ensuite un coût en vitesse de croisière de l’ordre de 3 à 5 milliards d’euros annuels.

L’état de nos finances publiques obère tout risque d’un tel dérapage : il y a fort à parier que le gouvernement devra drastiquement réduire le public concerné par la réforme en mettant des conditions draconiennes à l’ouverture des droits. On imaginera sans peine un régime ad hoc d’indemnisation bien moins généreux que pour les autres ayant droits, sur le modèle de ce qui fut fait pour les intermittents du spectacle (l’alternative étant une refonte globale de toutes les conditions d’indemnisation à laquelle nous ne croyons guère dans le contexte politique actuel). Le risque étant, bien entendu, de vider cette réforme de sa substance : il serait malheureux de réaliser en 2019 que cette réforme promise par Emmanuel Macron n’était qu’un gadget n’ayant en rien facilité la diversité des parcours professionnels entre salariat et entrepreneuriat.

En République, le droit de se voiler n’en est pas un

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Entre une partie des Français de confession musulmane et le reste de la société, deux perceptions du monde se côtoient et sont amenées à se confronter de plus en plus souvent. Le gouffre est énorme. Les concepts et définitions des valeurs que promeut notre pays diffèrent et sont détournés par cette frange des musulmans qui ne voient le monde qu’à travers le prisme de l’islam, quand d’autres musulmans considèrent leur religion comme intime. Les débats qui agitent notre société sont faussés par ces malentendus. Le dialogue de sourd est patent et explique le décalage entre les discours politiques et la réalité. Nos élus répètent inlassablement que la laïcité est la possibilité de croire ou de ne pas croire, d’avoir une religion ou pas, de la pratiquer ou non et de pouvoir changer de religion si on le souhaite. Pour le voile, c’est la possibilité de le mettre ou de le refuser. Ils ont ainsi l’illusion d’être les garants de la laïcité et de la liberté des femmes. Car si la société a plus ou moins bien compris ce qu’est la laïcité, une partie d’elle-même considère que cela ne la concerne pas, la détourne allègrement (voire la rejette) et la réduit uniquement à la liberté religieuse.

Inimaginable de quitter l’islam

Pour cette frange des musulmans, la possibilité de changer de religion, ou pire encore, de ne pas croire, est inimaginable. Pourquoi ? Parce que cela ne concernerait que les non-musulmans. Son islamité est son identité première face à une société dans laquelle elle se reconnait si peu. Sa citoyenneté n’est que le moyen de revendiquer sa religiosité. La communauté religieuse prime sur la liberté individuelle. Tout désir d’émancipation des traditions communautaires ou du dogme est perçu comme une trahison. « L’égaré(e) » subit alors une sorte d’excommunication par des propos tels que « collabeur », « arabe de service », « athée » (une insulte dans leur esprit), etc. Une pression qui ne dit pas son nom mais qui est bien ancrée.

Laïcité à la carte islamique

Les limites posées à ces revendications par le cadre républicain sont vécues comme une injustice, voire du racisme. Cette frange des musulmans est convaincue que les pouvoirs publics trahissent la laïcité dont elle a sa propre définition. Elle ne voit pas l’universalisme comme la possibilité donnée à chacun de faire réellement ses propres choix, mais comme une menace brandie par la société qui amènerait les musulmans à falsifier ou à abandonner l’islam. Ce qui explique sa motivation affichée à défendre la laïcité pour la liberté religieuse, mais d’en détourner le sens pour aussi s’en protéger. Un bon exemple est celui du sapin de Noël dans les écoles publiques. Certains parents musulmans réclament, au nom de la laïcité, le retrait de ce qu’ils croient être un symbole chrétien. Mais ces mêmes parents n’hésitent pas à demander aux mêmes écoles des aménagements inspirés par leurs croyances, au nom de la liberté religieuse garantie par la laïcité. La confusion est totale.

Le débat autour du voile est l’exemple le plus frappant de ce gouffre. Les intégristes le considèrent comme une obligation, mais par une rhétorique bien troussée, cette obligation peut être ou non « choisie ». Tout le malentendu est là. Car si le voile est une obligation, il ne peut y avoir de choix. La présentation de ce « choix » est trompeuse. Il n’est pas dans celui de le porter ou non, mais dans celui d’être une bonne musulmane ou pas, le voile étant le label du bon choix.

Hijab ou damnation

Les propos de ces musulmans séduits par l’islamisme montrent le décalage dans la perception des concepts. Pour eux, la femme est libre. Libre de choisir la pudeur, la dignité et la décence que lui offrirait le voile. Elle est ainsi libre de ne montrer ses cheveux et sa peau (ce qu’ils appellent « sa beauté ») qu’à sa famille ou à son mari. Car « son corps est une perle, un bijou, dont le voile lui sert d’écrin » (la comparer à un objet sexuel dont le voile lui sert d’emballage serait plus juste mais moins valorisant). Elle est libre d’être respectable. Mais elle est tout aussi libre de choisir l’autre chemin, celui d’être une « pute ». Il y a un bon et un mauvais choix, mais les deux sont possibles, selon eux. Seulement ensuite, il ne faudra pas se plaindre… Sans parler du risque de brûler en enfer. Il n’y a donc, d’après eux, aucune contrainte puisqu’elle aurait « librement choisi » de se voiler.

Convaincre, non pas contraindre directement, pour amener la musulmane à « choisir » sa servitude, telle est la méthode. La culpabiliser, la rendre responsable de tous les maux phalliques et la faire vivre dans la hantise d’un châtiment divin si la moindre parcelle de peau ou mèche de cheveux est à l’air libre en est le moyen.

Le voile comme droit

Cette soumission à la libido masculine devient une soumission à Dieu pour désamorcer toute remise en cause. Le voile pouvant ainsi être imposé à la société au nom de la liberté religieuse. Le faire au nom du sexisme serait moins porteur. Pour faire un véritable choix, les musulmanes devraient pouvoir choisir entre différentes possibilités théologiques. Or, ce n’est pas le cas. Toute tentative des musulmans modernistes de contredire les intégristes est condamnée. Au bout de plusieurs mois, voire années, d’un tel apprentissage culpabilisant, quel « choix » fera une musulmane sensible à ces propos ? Les discours républicains pèsent si peu face au châtiment divin martelé par les islamistes. Voilà pourquoi les femmes voilées refusent de retirer leur voile si elles se trouvent en présence d’hommes, quelles que soient les circonstances, même si cela empêche d’obtenir un emploi. Le refus de retirer le voile quoi qu’il en coûte est bien la preuve d’un conditionnement où le libre choix n’a pas eu sa place dans la construction de cette intransigeance.

Dialogue de sourds

Cette définition particulière du « libre choix » explique le dialogue de sourds et rajoute de la confusion au concept d’émancipation. Certaines femmes voilées déclarent que le voile les émancipe. Le malentendu réside là encore dans la perception du terme. En effet, les musulmanes « tendance Frères musulmans » veulent avoir un emploi (les salafistes restent à la maison). Toute leur communication autour de l’émancipation réside dans cet angle. Or c’est trompeur. Le voile les empêche d’accéder à certaines professions, comme celles de la fonction publique. Car les femmes voilées, dont certaines prétendent défendre la laïcité, refusent d’appliquer la neutralité religieuse demandée aux fonctionnaires. Elles se ferment ainsi de nombreuses portes. Plusieurs métiers du secteur privé sont également incompatibles avec le port du voile pour diverses raisons.

Mais cette partielle émancipation professionnelle cache l’absence d’émancipation dans l’absolu. Car l’émancipation se construit d’abord par l’autonomie de son corps. Or chez les intégristes, le corps féminin reste lié à la communauté. Un corps public soumis à tous les enjeux. La réputation familiale repose sur les épaules des filles. Le mythe de la virginité reste vivace : une femme non mariée doit rester vierge, même si elle a 40 ans. De sa naissance à sa mort, son corps ne lui appartiendra jamais. Les tenues vestimentaires, les déplacements, les relations avec le sexe opposé, sont (auto)contrôlés afin d’éviter tout risque de tentation dont seule la femme serait responsable. Le voile en est le sceau. La valeur d’une femme ne se mesure donc pas à sa réussite professionnelle ou à ses qualités humaines. Elle se mesure à ce qu’elle fait de son entrecuisse. En cela, elle sera toujours inférieure à l’homme en dignité et en droits.

Contre le voile ? Raciste !

Mais dans les débats, le malentendu réside là encore dans la perception : quand les uns pointent le sexisme du voile qui renvoie au corps, les autres pointent la partielle émancipation professionnelle d’une partie de ces femmes.

Une fois la décision prise, la femme voilée affirme que c’est son choix, sa liberté. Alors pourquoi tenter de comprendre le processus de voilement et le remettre en question ?

Comment ose-t-on même le critiquer ? Lorsque les opposants aux islamistes, y compris des musulmans, expriment leur opinion sur le sexisme du voile, les pro-voile brandissent les accusations de racisme, d’intolérance et de blasphème. Cette vision particulière du débat démocratique illustre leur victimisation permanente qui permet d’esquiver toute remise en question et de créer une confusion encore plus profonde : le sexisme du voile se transforme en « féminisme islamique ».

L’usage de termes communs auxquels on attribue des définitions différentes explique le dialogue de sourd, fruit du décalage entre l’intégrisme musulman et les valeurs républicaines.

L’Algérie schizophrène de l’écrivain Karim Akouche

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Karim Akouche. Photo: Marc Sellem

L’écrivain kabyle Karim Akouche n’a cessé d’ajouter des pages à son œuvre depuis son arrivée au Québec en 2008. Dans son dernier roman intitulé La religion de ma mère qui vient de paraître en France aux éditions Écriture, Karim Akouche explore plusieurs thèmes qui vont de la dépossession à la perte de repères identitaires chez les peuples conquis. En effet, sans jamais se limiter à cette seule dimension politique, Akouche plaide dans ce livre pour la permanence de l’enracinement culturel dans un monde anomique où l’aliénation devient partout la norme.

Lorsqu’il apprend la mort de sa mère, le personnage principal, Mirak, entreprend un long périple introspectif qui le mènera aux confins de sa propre psychologie. Mirak part de Montréal, où il habite, pour aller enterrer sa mère dans une région bien particulière de l’Algérie. Un seul pied posé sur le tarmac africain, c’est le désenchantement.

L’Algérie entre violence, misère et vengeance

Mirak est l’exilé des exilés. Mirak, c’est celui pour qui l’exode rime moins avec une évasion romantique qu’avec une souffrance intérieure dont personne ne peut vraiment se remettre. Comme Abraham dans la Bible, Mirak erre d’une région à l’autre en laissant tout derrière lui. L’arrachement à son pays, jamais il ne pourra en guérir. Mais nul ne saura vraiment si le personnage central souffre davantage du fait de son éternel exil que de la piètre condition de ses compatriotes qu’il est forcé de constater à nouveau.

A lire aussi: Islam, Algérie, crise de civilisation: mes confidences à Camus

Akouche parle, entre autres, d’une Algérie schizophrène qui a fait de l’islam son fonds de commerce idéologique au détriment de la liberté. L’écrivain parle aussi d’une Algérie bipolaire qui oscille entre une certaine joie de vivre et la rigueur mortifère de cette religion d’État. La jeunesse voudrait bien passer à autre chose, mais elle semble trop orgueilleuse. Mirak le ressent bien : si l’Algérie avait eu les qualités de sa défunte maman, peut-être aurait-elle pu incarner autre chose que la violence, la misère et la vengeance.

L’Algérie dépeinte par Karim Akouche, c’est donc un pays profondément divisé qui continue de faire d’innocentes victimes au lieu d’en finir avec la crise politique qui l’afflige depuis son indépendance. L’Algérie dépeinte par Karim Akouche, c’est un régime autoritaire qui continue de faire payer aux habitants de la Kabylie son flagrant manque d’envergure et de légitimité. Un pays qui a décidé de se couvrir dans les verts étendards de l’islam pour mieux se faire croire qu’on lui a confié une mission divine. L’Algérie est une anti-Marianne refusant que la Kabylie prenne en main son propre destin.

Des identités meurtrières aux identités meurtries

Et partout dans ce poignant récit, c’est la terre qui domine. Le terroir est tangible, les écosystèmes sont des tableaux. Les paysages décrits par Akouche apparaissent comme des aquarelles pleines de sensorialité et de sensibilité. Les plantes poussent vigoureusement entre les carreaux des pavés, et les fruits sont aussi juteux que ceux du paradis perdu. Dans un rythme soutenu, la rusticité de la vie y est décrite avec une grande tendresse. D’un bout à l’autre du roman et sans aucun cliché, le narrateur fait l’éloge de ce qu’il y a de plus noble dans la simplicité. Un art de vivre, finalement, que pratiquait sa maman.

Au fond, ce que constate Mirak, c’est que la religion de sa mère est tout simplement la religion des hommes. Un culte bienveillant de cette Humanité nue, dépouillée, abandonnée par un Créateur indifférent. Ce qu’il y a de plus universel dans ce roman, c’est bien ce rapport au deuil : perdre sa mère, c’est réaliser qu’on est seul au monde.

Souviens-toi des « Hommes »…

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richard morgieve hommes
Richard Morgiève. Editions Joëlle Losfeld.

1974. Cette année-là, le jeune Mietek Breslauer, 25 ans, ex-braqueur tout juste sorti de taule, roule à bord d’une DS 21 et traine une curieuse tristesse dans Paris, celle d’un petit Juif orphelin dont la mémoire est encombrée par des fragments de phrases en yiddish. Sur le radiocassette, pourtant, il écoute de préférence un enregistrement de Classe tous risques, le polar de José Giovanni lu par Karine, son amie de cœur et de corps, prostituée du côté de la rue Saint-Denis. « Où sont les femmes ? » se demandait Patrick Juvet, à peu près dans ces années-là.

Les années Giscard

Ce que se demande Richard Morgiève, dans son roman, c’est plutôt où sont les hommes et ce que cela signifie au juste, « être un homme ». Comprenez l’homme dans l’acception argotique et truandière du terme, c’est à dire en opposition au cave ou au condé, même si la question s’élargit assez vite.

Par un effet narratif assez envoûtant, qui pourrait s’apparenter à des poupées russes temporelles, Morgiève restitue les années Giscard, l’action se déroulant le temps d’un septennat, avec des personnages qui eux-mêmes regrettent les années De Gaulle, celles où les hommes, donc, avaient la tronche de Gabin et de Ventura. On est donc ici dans la nostalgie de la nostalgie, le regret du regret, le reflet d’un reflet…

Mietek, lui, quand il ne roule pas dans Paris, vit dans un appartement janséniste où il n’y a que des livres. Il écoute, observe, se souvient, médite: « La lecture avait été pour moi bien souvent une sorte de mort. Je lisais pour mourir, ne plus vivre dans ce monde qui m’accablait, m’en abstraire comme Robert venait de le faire. La mort était au fond la seule liberté que nous les pauvres hommes pouvions avoir –vivre n’était pas qu’impossible, c’était aussi une prière qui ne pouvait être exaucée. »

Robert-le-Mort agonise

Pour le reste, il n’est plus question de braquages : trop dangereux. Et puis Mietek est beaucoup plus doué pour la mécanique et la conduite, ce qui fait de lui un voleur et un convoyeur émérite de voitures de luxe, y compris des Cadillac roses volées à Bruxelles pour des stars de la télé. Il commence, sur les conseils de son mentor,  Robert-le-Mort qui agonise à l’hôpital, à cesser de s’habiller comme un voyou et à choisir des tenues de cadres supérieur, histoire d’égarer l’ennemi.

Mietek est un en-dehors, un marginal au sens propre : il aime les bistrots excentrés, les zones péri-urbaines avec des friches et des ferrailleurs, des casses et des relais routiers où le gras-double est comaque. Tout ça, bien sûr est promis à une destruction prochaine. Les années 80 seront un cauchemar. Mietek le sent. Mietek le sait. Mietek voudrait l’écrire parce qu’il a bien compris que le salut viendrait de ce côté-là : « Je me suis allongé sur le lit et la vérité est venue : il fallait que je trouve ma langue. Un écrivain avait sa langue, celui qui voulait écrire devait trouver la sienne. »

… jusqu’à mériter son surnom

Parfois, l’histoire rattrape Mietek, comme à l’enterrement de Robert-le-Mort qui a fini par mériter son surnom, où les trois autres personnes présentes sont de la génération de Robert, un flic et deux truands, tous anciens résistants passés ensuite par le SAC pour continuer le combat commun contre les ennemis du Général. Ces gens-là, l’air de rien, vont aider Mietek qui devient brocanteur et expert en pillage presque légal d’appartements luxueux aux successions compliquées. Mais le blues ne  quitte pas le jeune homme, un spleen qu’il traine des cariatides beaux quartiers aux néons des bars montants, des bagarres avec des macs sur les trottoirs aux  zincs des bistrots frappés d’alignement dans des rues qui changent, hélas, plus vite que le cœur d’un mortel.

Mietek Breslauer est aussi rattrapé par son temps, ces années 70 où les utopies de la parenthèse enchantée ont aussi leur côté obscur. Son tempérament chevaleresque le fait ainsi intervenir pour protéger un soir deux filles malmenées par des demi-sels. Manque de chance, ce sont des lesbiennes qui vivent dans un squat et se piquent à l’héro au milieu d’élucubrations gauchistes avec des travelos et des enfants qui traînent un peu partout. Mietek tombe amoureux d’une des deux, Ming, mais celle qui tombe amoureuse de Mietek, c’est la fille de Ming, Cora. Une gamine qui recherche un père. Mietek l’orphelin craque, promet qu’il viendra la chercher, vite.

Devenir père

Dans ce roman mélodique et mélancolique, Morgiève nous parle du besoin d’amour et de rédemption des hommes, même et surtout ceux qui surjouent le machisme. Mietek, perdu dans son époque, et qui n’aura pas forcément sa place dans celle qui arrive, saura-t-il être un père ? La réponse viendra, évidente et c’est avec la main d’une fillette dans la sienne, alors que la décennie bascule qu’il saura enfin quel homme il est : « Il faudrait que j’arrête les conneries, je le ferais. Elle méritait tout. Elle était là pour que je rende à quelqu’un tout ce que je n’avais pas eu. »

Les hommes de Richard Morgiève (Joëlle Losfeld Editions, 2017).


Gastronomie: les routiers sont sympas!

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Le restaurant Les Marches à Paris. Photo: Hannah Assouline

Ambiance bonne franquette, fameux petits plats mijotés et addition indolore, les relais routiers défendent les meilleures traditions de la gastronomie populaire. Chichiteux s’abstenir.


« Salauds de pauvres ! » Un demi-siècle après, la fameuse tirade de Jean Gabin dans La Traversée de Paris, de Claude Autant-Lara (1956), paraît prophétique, tant il est vrai que les obscurs bistrotiers auxquels elle était adressée, archétypes de cette « France moisie » que nos élites de droite et de gauche se sont ingéniées à détruire (et à remplacer) en toute bonne conscience, ont, de fait, complètement disparu de nos paysages urbains, ainsi que l’a bien montré le sociologue Pierre Boisard, spécialiste mondial du camembert[tooltips content=’Le Camembert, mythe français, Odile Jacob, 2007.’]1[/tooltips], dans son beau livre consacré à l’un des derniers vrais bistrots de la capitale : Le Martignac, rue de Grenelle, dans le VIIe (La Vie de bistrot, PUF, 2016).

Si le peuple a disparu, où est donc passée sa cuisine ? Étrangement, c’est la question que personne ne se pose dans « le milieu », les journalistes gastronomiques préférant cultiver le mythe d’une France « championne du monde de la bonne bouffe », alors que chacun sait que les auberges de campagne ne se fournissent plus que chez Metro et qu’y trouver une poule au pot digne de ce nom relève de la recherche ethnographique. Il est en fait devenu un tantinet réac de déplorer la raréfaction de ces lieux et de ces plats populaires, exactement comme il était franchouillard et populiste en 2001, aux yeux des Inrocks, sous la plume de Serge Kaganski, que le pauvre Jean-Pierre Jeunet fît un tableau idyllique et nostalgique de Montmartre dans Amélie Poulain au lieu de célébrer « la diversité » de Barbès comme il aurait dû le faire…

Nos derniers restaurants populaires

Avec le recul, il est frappant de voir à quel point, en gros, depuis L’Idéologie française de BHL (1981), les médias de gauche ont été mus par la haine et le mépris du populo, se faisant ainsi les complices et les alliés objectifs du capitalisme le plus agressif qui soit, en accord avec lui pour mettre au pas « la France moisie » (dixit Philippe Sollers) des petits commerçants et des patrons de bistrot (le Beauf de Cabu), des paysans, des flics et des curés. L’inénarrable Philippe Sollers (encore lui !) allant même, dans son aveuglement, jusqu’à ravaler les merveilleux vins de Bourgogne (trop typés « terroir » à son goût de Bordelais) au rang de vulgaires « vins de sauce » (du clos-vougeot à 180 euros la bouteille, moi, je veux bien en boire tous les jours !) au moment-même, coïncidence fabuleuse, où les gestionnaires américains des palaces parisiens décidaient de supprimer les postes de maîtres-sauciers dans leurs cuisines (alors que la sauce est le pilier de la cuisine française depuis Escoffier) afin de faire des économies au profit des sauces soja et ketchup… Autrefois, les chroniqueurs gastronomiques issus de la grande bourgeoisie (comme Curnonsky et Christian Millau) venaient s’encanailler dans des bistrots où ils retrouvaient avec plaisir le goût, l’odeur et la faconde du populo. Aujourd’hui, les « brèves de comptoir » appartiennent à notre patrimoine culturel et sont récitées au théâtre, comme si le peuple français était devenu un objet suffisamment éloigné dans le temps et l’espace pour être sympathique et acceptable.

Heureusement, il reste les routiers ! Nos derniers restaurants populaires. Jusque dans les années 1980, les camionneurs voyageaient avec le guide Michelin pour savoir où casser la croûte au bord de la route, mais comme ce guide a suivi le mouvement en se cantonnant à la gastronomie, ils se sont rabattus sur « leur guide », celui des Relais Routiers, créé en 1934, et qui ne recense pas moins de 1 000 adresses sur tout le territoire, dont 200 spécialement conseillées pour leur cuisine maison à prix imbattables (13 euros le menu en province). Fréquentés à l’origine uniquement par les chauffeurs, héros à la Zola, dont les camions Berliet, Renault et Willème étaient ouverts à tous les vents (car sans pare-brise) et dépourvus de radio et de couchette, ces établissements méconnus et méprisés font aujourd’hui l’objet d’un engouement extraordinaire de la part des touristes, mais aussi des locaux et même de certains gourmets qui y trouvent ce qui manque dans la plupart de nos restaurants aseptisés : l’accueil, la bonne humeur, le pince-fesse et la générosité !

« Termine ton andouille, Bernard ! »

En théorie, les relais routiers doivent pouvoir offrir le gîte et le couvert, ainsi que des places de parking pour les camions, avec un mécanicien à proximité capable de réparer les bielles coulées. Même si leurs conditions de vie n’ont plus rien à voir avec celles de leurs ancêtres, les routiers n’en demeurent pas moins confrontés à la solitude et à la pression de leurs employeurs. Ce dont ils ont besoin avant tout, c’est d’un peu de tendresse et d’humanité, comme l’atteste ce savoureux dialogue entendu au comptoir entre un chauffeur et la patronne : « Alors, chérie, ça te dirait de venir visiter ma cabine après le service ? – C’est ça, quand t’auras la gueule d’Harrison Ford, on en reparlera, en attendant, termine ton andouille, Bernard ! »

A lire aussi: Rendez-nous notre (bon) pain quotidien!

Ce qui est charmant, dans ces restaurants situés « à la marge », c’est qu’on y retrouve l’atmosphère des bistrots ouvriers d’antan, auxquels le grand sociologue Pierre Sansot a consacré des pages magnifiques dans Poétique de la ville (Payot, 2012), les présentant comme des lieux qui, apparus à une époque (le XIXe siècle) « où la répression contre les travailleurs fut la plus rude qui soit, résistent à l’inhumain ». Comme ces défunts bistrots (qui étaient ouverts toute la journée, du croissant du matin au cognac du soir), les routiers sont des lieux de fraternité, d’échange et d’égalité. On n’y va pas comme on va au restaurant. L’habitué s’empare du lieu, l’habite, feuillette le journal, touche le baby-foot, circule au milieu des tables, déplace des chaises, écarte le rideau pour aller faire un tour à la cuisine, blague avec ses copains, donne une bourrade dans le dos au nouveau venu. Bref, on y partage un destin commun. Et puis, quand même, on vient manger ! Les portions sont copieuses et la bouteille de vin posée sur la table, sans chichis. On mastique et on connaît la valeur d’un plat en sauce ; « un peu de pain pour saucer mon assiette, s’il vous plaît ! » Sans oublier que le spectacle est dans la salle, comme à Euroroute-Chez Paul, à Doué-la-Fontaine, dans le Maine-et-Loire, où les jolies serveuses, portant jupes et tabliers, font leur show pendant que le chef mitonne son suprême de volaille à l’angevine connu dans tout le département.

À L’Escale, à Déols, près de Châteauroux, c’est un monde en soi, inimaginable, le plus grand routier d’Europe avec 700 couverts tous les jours ! Tout ça vit et s’organise, dans une joyeuse et bruyante convivialité. Et la joue de bœuf braisée au vin comme la charlotte aux poires sont goûteuses à souhait.

« Le secret de ma forme, c’est la cuisine et l’atmosphère de la maison »

À Paris intramuros, les relais routiers sont au nombre de trois, dont l’un des plus anciens de France, Chez Léon, rue d’Isly, dans le VIIIe, fondé en 1937.

Aux Routiers, rue Max-Dormoy dans le XVIIIe, fait figure d’oasis, dans ce quartier plutôt glauque situé à deux pas de La Chapelle. Ses propriétaires, Bernard et Joëlle Dubreuil, présidèrent à ses destinées de 1958 à 2016, date depuis laquelle un nouveau patron, Régis Hélaine, s’est fait fort de perpétuer l’histoire de ce petit bijou aux murs tapissés de photos des années 1930. Les routiers garent leur camion près du périph et viennent y déjeuner quatre fois par semaine. Nous y avons rencontré une dame de 92 ans, habitante de l’immeuble, qui vient déjeuner et dîner chaque jour depuis quarante ans, en lisant son journal (sans lunettes) : « le secret de ma forme, c’est la cuisine et l’atmosphère de la maison », nous dit-elle en souriant.

Bien sûr, on n’est pas à l’hôtel Meurice et la cuisine n’est pas d’une délicatesse extrême, mais on y mange fort bien, qu’il s’agisse des frites maison faites à la minute, des rognons aux trompettes de la mort, de la tête de veau sauce gribiche, de la salade de figues au foie gras mi-cuit maison ou de l’andouillette faite main (en Vendée) à la sauce moutarde… Le chef est là depuis trente-six ans et les portions qu’il propose auraient convenu aux tontons flingueurs type Blier, Ventura et Francis Blanche. Le comptoir en étain date des années 1950, tout comme les jolis verres à vin sortis du grenier du patron où ils étaient emballés depuis la mort du général de Gaulle. Le sauvignon de Touraine bien frais de Jacky Marteau est délicieux. Menu à 24 euros. Que demande le peuple ?

Aux Routiers – 50bis, rue Max-Dormoy, 75018 Paris – 01 46 07 93 80

Comme la lettre volée d’Edgar Poe, Les Marches est un trésor offert à la vue que personne ne remarque. Ce bistrot de 1904 est niché en plein XVIe arrondissement, face à la tour Eiffel, dans une petite rue calme qui jouxte le palais de Tokyo. Les routiers viennent s’y garer, à côté du potager et du poulailler qui appartiennent au restaurant. Il y a deux ans, la jeune (et charmante) Margot Dumant, 28 ans, tout droit sortie de l’école Ferrandi (surnommée « le Harvard de la gastronomie ») a repris cette adresse à laquelle elle insuffle toute sa passion. Les Marches, c’est d’abord une vraie ambiance parisienne, avec une clientèle très mixte (les bourgeois du XVIe et les cadres sup côtoyant les ouvriers qui travaillent au palais de Tokyo). Formule à 18 euros. Bière pression Paillette brassée en Normandie. La carte des vins a été faite avec soin, on y trouve les meilleurs vignerons de la vallée du Rhône (saint-joseph de François Villard et vacqueyras Le Sang des Cailloux). Frites fraîches, œufs en meurette, entrecôte aux cèpes frais, tête de veau, poulet rôti le dimanche (le restaurant étant ouvert sept jours sur sept !), baba au rhum. C’est bon, c’est simple et on se sent bien. Seul bémol : la maison voisine (superbe) a été rachetée par des Qataris. En dégustant le sancerre bien frais, on se dit : « Encore un que les Qataris n’auront pas. »

Les Marches – 5, rue de la Manutention, 75016 Paris – 01 47 23 52 80


Alain de Benoist: « Hier on avait un métier, aujourd’hui on cherche un emploi »

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Alain de Benoist, avril 2013. SIPA. 00657041_000028

La revue Eléments mérite vraiment qu’on en parle. Mieux, elle mérite d’être lue, partagée, et relue. Collectionnée peut-être. Alain de Benoist, le philosophe anarchiste, bon bougre et mauvais coucheur, qui veille sur sa destinée et y produit tous les deux mois des éditos vengeurs et des articles ravageurs (et vice versa), a bien voulu répondre à quelques questions à peine orientées, suscitées par le solide dossier du dernier numéro sur l’ubérisation à marches forcées à laquelle on soumet aujourd’hui la société française mondialisée, et qui nous prépare de jolis lendemains qui chanteront faux.

Jean-Paul Brighelli. Voilà que vous détournez le « grand remplacement » ethnique cher à Renaud Camus par un « grand remplacement » économique : l’ubérisation de l’ensemble des sociétés libérales — française, entre autres. Pouvez-vous expliquer en quoi consiste cette mutation ?

Alain de Benoist. Le « grand remplacement économique », ce n’est pas tant l’ubérisation que le remplacement de l’homme par la machine, voire par l’intelligence artificielle, à laquelle conduit l’évolution même du travail, évolution dont l’ubérisation ne représente qu’un aspect.

On l’oublie trop souvent : le capitalisme, ce n’est pas seulement le capital, c’est également le salariat. C’est aussi le système qui repose sur la force de travail, base de la valorisation du capital, et la transformation du travail concret en travail abstrait, concomitante de la transformation de la valeur d’usage en valeur d’échange. La transsubstantiation du travail en argent, puis de l’argent en capital, produit l’autovalorisation de la valeur. Le travail au sens moderne est une catégorie capitaliste. La généralisation du salariat fut une révolution silencieuse, mais une mutation énorme. Hier on avait un métier, aujourd’hui on cherche un emploi. Le métier et l’emploi, ce n’est pas la même chose. L’avènement du marché où l’on peut vendre et acheter contre salaire de la force de travail implique à la fois la destruction des anciennes formes sociales et la séparation du travailleur d’avec les moyens de production.

La contradiction principale à laquelle se heurte aujourd’hui le capitalisme est directement liée à l’évolution de la productivité. Cette contradiction est la suivante. D’un côté, le capital recherche en permanence des gains de productivité lui permettant de faire face à la concurrence, ce qui entraîne des suppressions d’emploi et une diminution du temps de travail global (on produit de plus en plus de choses avec de moins en moins d’hommes). De l’autre, il pose le temps de travail comme seule source et seule mesure de la valeur. La contradiction tient au fait que les gains de productivité aboutissent à supprimer des emplois, alors que c’est justement la forme « emploi » qui a permis au travail d’être le moteur de l’expansion du capital. La contradiction entre le marché actuel du travail et la production réelle de survaleur fait que le système capitaliste est aujourd’hui menacé, non pas seulement d’une baisse tendancielle du taux de profit, mais d’une dévalorisation généralisée de la valeur.

Avec la révolution informatique et le développement de la robotique, la production de richesses se découple par ailleurs toujours davantage de la force de travail humaine, et pour la première fois on supprime davantage de travail qu’on ne peut en…

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli


Emmanuel Todd, envers et contre tous

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emmanuel todd sommes nous
Emmanuel Todd. Sipa. Numéro de reportage : 00821931_000028.

Emmanuel Todd est un savant. Mais comme dans le champ médiatique, il adore prendre à contre-pied, surprendre et provoquer, il est assimilé par les ignorants aux bateleurs qu’on y rencontre habituellement et dont la caricature absolue est bien sûr BHL, suivi de près par Cohn-Bendit et Attali. Il y a pourtant une énorme différence avec ceux-là, Emmanuel Todd sait de quoi il parle. Et il a envie de partager ce savoir. Alors il débarque parfois comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, armé de son système explicatif et muni de quelques expressions gaiement iconoclastes sur le « hollandisme révolutionnaire » et plus récemment sur le « surprenant crétinisme des élites éduquées ».

Lynchage médiatique

Je sais, partageant cette addiction, que la provocation est une drogue dure. Cela lui a peut-être joué un tour au printemps 2015 lorsqu’il a publié Qui est Charlie ?. N’ayant pas été Charlie, j’ai trouvé dans son livre un certain nombre de constatations et d’explications pour moi difficilement réfutables. Mais j’ai été moins surpris que lui, me semble-t-il, de la violence du lynchage médiatique et intellectuel dont il a été alors l’objet. Bien pire que celui qui avait frappé Régis Debray pour avoir émis des doutes sur le bien-fondé du pilonnage de la Serbie par l’OTAN. L’expression de « flash totalitaire » pour qualifier ce qui avait entouré le 11 janvier, avait fait jaser. Son exécution et les formes de celle-ci en ont pourtant constitué une preuve supplémentaire.

Il revient aujourd’hui avec un livre à la fois remarquable et indispensable, Où en sommes-nous ?. À ma grande surprise, il a fait l’objet d’un accueil médiatique favorable. En général sympathique, et parfois chaleureux, de la part des journalistes, et il a ainsi pu s’exprimer normalement. On lui a même fait des cadeaux, par exemple en le confrontant aux glapissements ineptes de faire-valoir involontaires, Daniel Cohn-Bendit et Frédéric Mitterrand, ou en recevant, avec Onfray et Finkielkraut, les insultes désinvoltes de Macron qui valaient compliments.

Les réseaux sociaux lui ont abondamment donné la parole au travers de vidéos souvent passionnantes. Mais je m’interroge sur le nombre de ceux qui avaient vraiment lu son livre parmi ceux qui l’ont interviewé… Au moment de rédiger cette chronique, j’ai essayé de voir s’il était possible de copier sur les voisins. Je n’ai pas trouvé grand-chose. Alors, quoique profane, je vais essayer tout seul d’inciter à la lecture de ce bouquin passionnant.

Il s’agit d’abord de la synthèse d’une vie de recherche, mise au service d’une lecture de l’Histoire humaine accompagnée de prudentes propositions prospectives. Emmanuel Todd s’engage assez tôt dans son ouvrage à décrire l’Histoire plutôt qu’à l’expliquer. Ce pari difficile, pour l’homme de passions et d’affects qu’il semble être, est à peu près tenu. Partant d’il y a 80 000 ans avec la sortie d’Afrique de Sapiens, il s’attache à décrire les mécanismes qui vont faire évoluer les sociétés dans leur organisation sociale et dans leur culture après la révolution néolithique. Dans son introduction il va nous fournir les outils de la compréhension et de la pertinence de sa démarche. J’en ai retenu personnellement trois.

Une longue histoire des systèmes familiaux

Tout d’abord, pour aborder cette analyse de l’évolution sociale et culturelle depuis la sédentarisation et l’invention de l’agriculture, Emmanuel Todd nous invite à nous représenter des sociétés superposant des couches conscientes, subconscientes et inconscientes. Comme Darwin nous l’a appris, le temps s’écoule toujours, mais pour l’auteur « le rythme du changement n’est pas le même pour tous. On peut dire en première approche que plus on s’enfonce dans les profondeurs inconscientes de la vie sociale, plus le temps s’écoule lentement, plus les formes durent ». Il a fallu 50 ans pour la globalisation économique que nous vivons, 500 ans pour l’alphabétisation de masse, 2500 ans pour assister à la plongée dans le subconscient des croyances religieuses, et 5000 ans pour l’inconscient familial. Cette vision donne une prégnance aux systèmes familiaux dans le fonctionnement de nos sociétés.

Et concernant ces systèmes familiaux, Emmanuel Todd nous dit ensuite : « depuis l’émergence d’Homo sapiens, la famille évolue du simple vers le complexe et non du complexe vers le simple. » Proposition contre-intuitive par rapport à la vision que nous pouvons avoir de l’unification planétaire que nous avons l’impression de vivre. Ce mode d’évolution n’implique pas un phénomène général d’entropie, mais plutôt de divergence. Enfin l’auteur dans son troisième chapitre, entend nous démontrer que Sapiens fonctionnait, avant la révolution néolithique, avec un système de « famille nucléaire absolue », ce qui va déboucher au fur et à mesure des chapitres sur quelques jolies surprises.

Feu sur les économistes!

Armé de ces outils, Emmanuel Todd va relire l’histoire de certaines régions et de certains pays à partir des corrélations et des causalités qu’il identifie grâce à eux. Nous emmenant dans une promenade à travers les époques, les régions et les religions, qui nous oblige à changer d’échelles et nous confronte à quelques révisions indispensables particulièrement troublantes. Je prendrai comme exemple le décollage éducatif de masse dont je voyais la cause dans la révolution industrielle, alors qu’il semble bien que ce soit le contraire. Et quelques jolies provocations rencontrées çà et là, comme la question du matriarcat qui vient, et la paix comme problème social… Je recommande particulièrement, culture d’origine oblige, le quatrième chapitre sur le judaïsme et le premier christianisme. Et les chapitres sur l’Allemagne qui donnent à ma germanophobie atavique un peu rustique une armature anthropologique bienvenue. Et de façon récurrente, et à notre grande joie, l’auteur tire à boulets rouges sur les économistes, ceux qui expliquent tout, se trompent toujours et ne prévoient rien.

Emmanuel Todd met le doigt sur la crise induite par ce qu’il appelle « la troisième révolution éducative ». Qu’il considère comme désormais une machine à fabriquer de  l’inégalité. Et, à partir d’un travail prospectif très convaincant, nous invite, nous Français, face à cette crise, à réfléchir à notre avenir et en particulier à nos rapports avec l’Europe allemande et le monde anglo-saxon. Je laisse au lecteur le plaisir de découvrir les conclusions avec une mention particulière pour la raison avancée de l’attitude des élites britanniques, qui au contraire des Françaises, ne méprisent pas leurs couches populaires.

Darwin sans Marx

Avant de conclure en recommandant la lecture de cet ouvrage important, je voudrais me permettre un remerciement. Lorsque l’on referme le livre, vient à l’esprit une question, paraphrase de celle posée par Napoléon à Laplace qui venait de lui remettre un traité de mécanique céleste : « je n’ai pas vu Dieu dans tout cela ». À Todd ce serait plutôt « je n’ai pas vu Marx dans tout cela ». J’imagine sa réponse symétrique de celle de Laplace : « je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse ». Exit l’illusion économique.

En revanche, Darwin y est bien présent. La théorie de l’Évolution est le cadre épistémologique le plus puissant mis au point par l’intelligence humaine, et l’auteur nous le démontre une fois de plus. Qu’il en soit remercié.

L’Etat palestinien n’aura pas lieu

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Manifestation pro-palestinienne à Bethléem, juillet 2017. SIPA. 00816003_000001

Vingt-quatre ans après la signature des accords d’Oslo censés poser les premiers jalons d’un processus de paix, jamais la création d’un Etat palestinien n’a été aussi lointaine. La Palestine est devenue une chimère, plus guère poursuivie.


Le 8 octobre dernier, près de 30 000 femmes israéliennes et palestiniennes, de droite comme de gauche, ont marché à Jérusalem. Dans leurs revendications, aucune référence à la Palestine ou à la colonisation. Pour seule demande, ses mères exigeaient la mise en place d’un accord de paix. Face à l’annexion rampante des territoires occupés, les fréquentes flambées de violences de la part des Palestiniens, les plus fervents défenseurs de la solution à deux Etats flanchent.

Un projet orphelin

Avraham B. Yehosuha, figure de la littérature israélienne et militant depuis 1967 pour la création d’un Etat palestinien n’y croit plus. Face aux échanges stériles entre les deux camps, la sortie de crise résiderait dans la mise en place d’un Etat composé de deux nations. Un virage à 180 degrés pour le signataire de l’appel de JCall qui, longtemps, a jugé cette option catastrophique. Désormais, l’Etat binational apparaît comme le seul horizon possible. Même son de cloche à gauche de la gauche. Pour l’éditorialiste Gideon Levy, officiant au quotidien Haaretz, la solution à un Etat reste « la toute dernière façon de s’en sortir. »

Et ce n’est pas la droite israélienne qui les contredira. A écouter la ministre déléguée des Affaires étrangères membre du Likoud, Tzipi Hotovely, « il n’y aura jamais d’Etat palestinien ». Ce jeune faucon du gouvernement sait bien que la colonisation est devenue un processus quasi irréversible alors que 400 000 colons israéliens vivent en Cisjordanie. Aujourd’hui, Jérusalem-Est compte plus de Juifs que Jérusalem-Ouest. Les deux camps convoitent les mêmes terres, rendant difficile la perspective d’une Palestine. Les Palestiniens n’ignorent pas que le temps joue contre eux : les implantations se multiplient, la population juive augmente tandis qu’eux perdent du terrain, s’exilent quand ils le peuvent et voient leur démographie chuter. Entre la mer Méditerranée et le Jourdain, soit en Israël et en Cisjordanie, les Juifs représentent 66% de la population, les arabes israéliens 17%, tout comme les Palestiniens.

La troisième voie est « un espoir et une solution pour les Israéliens comme pour les Palestiniens »

Officiellement, la solution de deux Etats serait en discussion : « C’est l’éléphant au milieu de la pièce, on fait semblant de ne pas voir qu’il n’y a pas un début d’accord », constate Stéphane Amar, correspondant en Israël. Pourtant, en coulisses, le dossier semble classé. « L’ambassadeur de Suisse en Israël est régulièrement consulté sur le fonctionnement confédéraliste helvétique. L’objectif est clair, comment l’articuler au sein de l’Etat hébreu », confie le journaliste qui prépare un livre sur le sujet. Et d’ajouter : « la fameuse ligne verte est toujours introuvable. »

Un projet dans lequel les partisans antisionistes comptent bien s’inscrire. Chez certains arabes palestiniens, structurés politiquement autour de la figure d’Omar Barghouti, co-fondateur de la campagne BDS pour le boycott d’Israël, la disparition de l’Etat hébreu passera par le ventre des mères palestiniennes. Ces antisionistes entendent dissoudre démographiquement Israël. Vaste projet face aux naissances juives en hausse et à la chute du taux de fécondité chez les arabes (lire encadré).

Le choc des naissances

Alors que la France découvre le débat autour de la substitution démographique – appelé aussi « grand remplacement » – en Israël, cette question est depuis longtemps un véritable enjeu politique. En effet, sur ce territoire de plus de 20.000 km² où se côtoient arabes et Juifs, la démographie rythme l’enjeu territorial. Pendant des années, les Israéliens ont craint d’être dissous au sein de la population arabe au taux de fécondité plus élevé que les premiers. Mais désormais, les chiffres se croisent, la tendance semble s’inverser. Si en 2000, le taux de fécondité était de 4,3 enfants par femme arabe et de 2,6 par femme juive, en 2015, il se révèle identique pour les deux groupes de population, se situant à 3,13. Et, surprise, ce ne sont pas les orthodoxes mais les familles juives laïques qui font grimper ce taux. En 2012, l’ancien président Shimon Peres, mettait en garde : « Sans une majorité juive, il y a peu de chance qu’un Etat juif puisse rester juif. » Message entendu.

Dans les colonies, l’idée d’une confédération gagne du terrain chez les partisans du bon voisinage. Pour Eliaz Cohen, membre de l’organisation « Two States One Homeland », l’avenir prendra la forme de deux Etats coopérant dans plusieurs secteurs, sur un territoire aux frontières ouvertes. « Ce projet est très jeune mais représente à la fois un espoir et une solution pour les Israéliens comme pour les Palestiniens », explique ce colon. Une initiative qui a trouvé son public : « Ces trois dernières années, nous avons organisé près de 400 conférences sur le sujet, en Cisjordanie et au sein de l’Etat hébreu », se félicite Eliaz Cohen. Les partisans de cette solution seraient présents dans la plupart des partis politiques israéliens, mais se montrent discrets : « Nous soutenir publiquement aujourd’hui leur paraît prématuré », souffle le militant de la paix, qui ne cache pas son optimisme : « le confédéralisme pourrait se mettre en place bien plus rapidement qu’on ne le pense ! »

« Certaines caractéristiques de l’islam peuvent compliquer l’intégration »

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Stéphane Perrier, auteur de "La France au miroir de l'immigration"


Dans La France au miroir de l’immigration, publié par Gallimard, Stéphane Perrier dresse le bilan de quarante ans de politiques migratoires. Chiffres à l’appui, il montre comment nous avons renoncé à l’idée de nation et cédé aux sirènes du multiculturalisme.


Causeur. Avant toute chose, entendons-nous sur votre objet d’étude. De quelle immigration parlez-vous : le flux de nouvelles arrivées chaque année ou le stock d’immigrés anciens, dont beaucoup sont devenus de nouveaux Français ? Et qu’en est-il de leurs enfants ? 

Stéphane Perrier. Je me réfère à l’INSEE : « Selon la définition adoptée par le Haut Conseil à l’Intégration, un immigré est une personne née étrangère à l’étranger et résidant en France. Les personnes nées françaises à l’étranger et vivant en France ne sont donc pas comptabilisées (…) La qualité d’immigré est permanente : un individu continue à appartenir à la population immigrée même s’il devient français par acquisition. » Les deux premiers chapitres de mon ouvrage visent à décrire l’évolution, au cours du dernier demi-siècle, des caractéristiques – quantité, motif et origine – de nos flux d’immigration, et l’impact de cette évolution sur l’intégration des immigrés et enfants d’immigrés dans notre pays.

Dans les débats français sur l’immigration, deux camps irréductibles s’opposent : d’un côté les pourfendeurs d’une submersion migratoire continue depuis quarante ans, de l’autre ceux qui affirment que le niveau de l’immigration est constant. Or, vous leur donnez-vous tort à tous les deux.

Il y a de fortes exagérations des deux côtés. Si on regarde les chiffres de l’Insee sur une longue période, on constate que la part des immigrés dans la population française a régulièrement augmenté pendant les Trente Glorieuses, c’est-à-dire de la Libération à 1974. Puis la proportion d’immigrés s’est stabilisée jusqu’en 1999. Depuis, elle augmente à un rythme tout à fait comparable à celui des Trente Glorieuses. C’est le signe d’une rupture intervenue à la fin des années 1990.

Hormis Michèle Tribalat, peu de démographes s’accordent pourtant sur ce point. Il faut dire que l’interdiction des statistiques ethniques ne leur simplifie pas la tâche. Comment avez-vous procédé pour accéder aux vrais chiffres de l’immigration ?

Je n’ai utilisé que des chiffres officiels à la disposition de tous. Outre l’évolution de la part des immigrés dans la population française, je me suis fondé principalement sur l’évolution des naissances selon la nationalité des parents. Celle-ci met en lumière les deux temps de l’immigration familiale : le regroupement familial, à partir des années 1960, puis les mariages mixtes, à partir des années 1990. Si ces derniers se développent alors à un rythme inédit, cela est évidemment dû, pour une part, à l’ouverture croissante de la société, les Français se mariant bien davantage qu’auparavant avec des étrangers, mais c’est aussi la conséquence d’un échec partiel de l’intégration : un certain nombre de Français d’origine étrangère vont chercher leur conjoint dans le pays d’origine de leurs parents.

Les mariages mixtes endogames concernent principalement les immigrés afro-maghrébins dont vous expliquez les difficultés d’assimilation par la distance culturelle qui les sépare de la société française. Pourquoi l’intégration des immigrés asiatiques s’avère-t-elle moins problématique ?

Dans mon livre, j’essaie de comprendre pourquoi l’intégration de certaines populations est plus délicate. La distance culturelle est incontestablement un élément important. Il faut mentionner aussi la différence entre une société aussi moderne que la nôtre et les sociétés encore partiellement traditionnelles. Si on transportait les Français d’il y a un siècle dans la société actuelle, bien des choses qui peuvent choquer certains immigrés les choqueraient tout autant. Le ressentiment historique lié à la colonisation doit par ailleurs être pris en compte. Enfin, pour les immigrés de confession musulmane, la difficulté d’acclimatation d’une nouvelle religion, et d’une religion aussi englobante que l’islam, joue également.

Aujourd’hui, l’islam est-il le principal obstacle à l’intégration ?

Le principal obstacle à l’intégration est notre perte de confiance en nous-mêmes, exactement comme notre attachement enthousiaste à notre histoire, à notre culture et à nos valeurs en était autrefois le principal moteur. L’islam en tant que tel n’est pas un obstacle ; j’en veux pour preuve le comportement de la majorité de nos compatriotes musulmans. Néanmoins, il ne faut se cacher ni que certaines caractéristiques de l’islam peuvent compliquer l’intégration ni que la situation actuelle du monde musulman emporte des conséquences négatives. On y devine en effet l’hésitation entre l’entrée complète dans la modernité et le retour à des conceptions plus traditionnelles. Le courant islamiste qui le traverse nuit doublement à l’intégration, à la fois en répandant une image défavorable de l’islam et en conduisant ses adeptes, très minoritaires mais très actifs, à se séparer du reste de la société française, voire à tenter de lui imposer des mœurs et des valeurs contraires aux siennes. Les frictions sont donc inévitables.

On pourrait rembobiner le film de l’histoire pour déterminer le moment de basculement du modèle républicain vers un multiculturalisme de fait. Vous citez l’avis du Conseil d’État de 1980 qui autorise le regroupement familial des familles polygames. Par cette mesure inédite, nos élites ont-elles décidé de rompre avec notre tradition assimilationniste ?

Même si cette décision du Conseil d’État, heureusement corrigée par la loi depuis, est un symbole très net de notre négligence, je ne pense pas qu’on puisse identifier un moment clé. Il s’agit d’une évolution collective qui dépasse les dimensions partisanes ou la fracture entre une partie des élites dirigeantes et la population. Collectivement, nous n’avons pas pris la mesure de ce qui se passait. Par-delà les alternances électorales, on observe une exceptionnelle continuité de notre politique depuis les années 1970.

…qui consiste à laisser entrer légalement 200 000 immigrés par an sans se soucier de leur assimilation au corps français ?

Pendant longtemps, on n’avait même pas de « Contrat d’accueil et d’intégration ». Aujourd’hui, il en existe un, mais son contenu reste extrêmement faible et son non-respect n’est pas forcément sanctionné. L’intégration par les valeurs républicaines, qui est censée avoir remplacé l’intégration culturelle, est une référence incantatoire plutôt qu’une véritable politique.

À l’origine de notre renoncement à assimiler de nouveaux Français, vous identifiez une « haine de soi » hexagonale. Comment en est-on arrivé là ?

Ma thèse est que l’esprit critique, caractéristique fondamentale de l’esprit européen et source de l’essor de notre civilisation, a pris une orientation essentiellement négative. L’horreur de la Seconde Guerre mondiale, survenue après les événements déjà très graves de la Première Guerre mondiale, a engendré une crise extrêmement forte de la conscience européenne, dont elle ne s’est pas encore complètement relevée. En France, cette crise est accentuée par le traumatisme de la débâcle de 1940 et de la Collaboration. Il en découle, chez de nombreux Français, une vision irrationnellement sombre de leur histoire et de leur peuple.

Alimentée par des lobbys aux couplets victimaire, cette spirale masochiste semble irréversible. Peut-on encore inverser la tendance ?

Certainement. Mon livre, dont la troisième partie comporte un ensemble de propositions, s’achève sur une note d’espoir. Je crois en notre pays. Je suis convaincu de la force de notre projet politique. Il faudrait simplement que nous nous décidions enfin à renouer avec notre ambition collective.

La France au miroir de l'immigration

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Catalogne: comment les médias ont pris parti pour les gentils « indépendantistes »

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Une femme défend l'indépendance de la Catalogne à Barcelone, octobre 2017. SIPA. AP22115133_000097

Depuis quelques semaines, tout le monde est « pacifiste » en Espagne. À moins que non. Les seuls méchants, c’est acquis, sont les membres de la Garde Civile espagnole.

Tous les autres, si on les en croit, sont des « pacifistes » :


pacifiste-mal-employe
Capture d’écran France 24

Capture d'écran de LaCroix.fr
Capture d’écran de LaCroix.fr

« Pacifiste » semble, en outre, pouvoir permuter sans problème avec « pacifique », y compris pour les journalistes. Ainsi, quand le footballeur espagnol et catalan Iniesta écrit ceci sur sa page Facebook :

Analyser publiquement des situations avec des opinions aussi partagées, je ne l’ai jamais fait et je ne le ferai pas. Mais la situation dans laquelle nous sommes actuellement est exceptionnelle et je voudrais qu’on la clarifie avant qu’elle n’empire : j’en appelle au dialogue. Que nos responsables dialoguent. Faites-le pour nous tous. Nous méritons de vivre en paix.

la reformulation journalistique obscurcit quelque peu le message :


Capture d'écran RMC Sport - BFM TV
Capture d’écran RMC Sport – BFM TV

Il faudra m’expliquer.

Le problème, bien entendu, est que les deux mots ne sont pas équivalents.

La première vraie manifestation…

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux

Assurance-chômage: Macron promet sans compter

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Emmanuel Macron, octobre 2017. SIPA. AP22115839_000016

La multiplication des mesures annoncées par le nouveau gouvernement pour les prochains mois et reliées à la question de l’emploi et du chômage (hausse de la CSG, baisse des cotisations salariales, indemnisation des indépendants ou des démissionnaires, réforme de la formation professionnelle) a de quoi laisser dubitatif le citoyen qui tente d’en comprendre la profonde logique. Or, force est de constater que ces réformes sont bien liées entre elles et ont un soubassement idéologique que l’on peut circonscrire et analyser. Ce dernier est fort de deux constats : l’un philosophique – celui défendu par Jeremy Rifkin dès la fin des années 1990, sur la disparition du travail salarié classique et la montée en puissance de la gig-économie, celle des indépendants et des intermittents – l’autre pratique – les déficits de l’assurance chômage, de l’ordre de 3 à 4 milliards d’euros par an.

Usine à gaz

L’économie générale de l’usine à gaz que le gouvernement tente de mettre en œuvre est de sortir de la gestion paritaire de l’assurance chômage, afin de permettre à l’Etat de reprendre la main sur le système pour 1) mieux équilibrer ses comptes 2) ouvrir de nouveaux droits à l’assurance chômage aux démissionnaires et entrepreneurs.

Le vecteur de cette réforme est essentiellement une modification des circuits de financement qui entrera en vigueur des 2018 : le financement de l’assurance-chômage sortira d’une logique assurantielle (fondée sur des cotisations patronales et salariales) pour basculer vers un régime hybride, où les cotisations patronales sont maintenues mais les cotisations salariales sont remplacées par l’impôt (CSG) et donc la solidarité. A ce dernier titre, l’Etat peut rejoindre les partenaires sociaux dans une gestion désormais tripartite de l’assurance-chômage (ce qu’il faisait déjà dans la pratique en épongeant les pertes du régime…).

Ambitions à la baisses

On retrouve dans cette réforme l’opposition entre les deux logiques qui ont présidé à l’avènement des Etats modernes et des systèmes de sécurité sociale, assurance-chômage, retraites : la logique assurantielle (privée ou publique, souvent – mais pas en France – mixte) du système bismarckien, et la logique par l’impôt-solidarité de Beveridge. Il y a fort à parier, au-delà de cette réforme, que la distinction plus claire entre ce qui relève de l’assurance et ce qui relève de la solidarité sur notre feuille de paye, sera le cœur de l’évolution de notre Etat-providence.

Pour l’instant, les desseins d’Emmanuel Macron en la matière sont plutôt limités et initialement, durant sa campagne, cette reprise en main de l’assurance chômage par l’Etat lui permettait de faire des nouvelles promesses d’indemnisation à certains publics. Or étendre ces droits est complexe car il faut définir des nouvelles règles d’indemnisation : un exercice périlleux qui, couplé aux restrictions budgétaires, pourrait amener le gouvernement à revoir ses ambitions à la baisse.

Une estimation irréaliste

S’agissant des indépendants, la difficulté de la mise en place de la reforme réside en la définition du fait générateur de l’indemnisation : est-ce la liquidation, la cessation d’activité, la création d’une nouvelle activité ? L’Inspection générale des affaires sociales (Igas) travaille sur ce sujet mais il n’est pas censé être tranché avant l’été 2018. Pour les démissionnaires, Emmanuel Macron a promis au nom d’une plus grande « fluidité du marché du travail » (sic) de les indemniser… tous, pendant la campagne, puis en ramenant l’indemnité à une fois tous les cinq ans, en cas de projet personnel ou entrepreneurial. Malgré le caractère assez vague de la promesse, l’Institut Montaigne l’a chiffré à 2,7 milliards d’euros par an: une estimation qui est désormais l’objectif du gouvernement.

Cependant, ces analyses échouent à prendre en compte ce qu’on appelle en économie les biais comportementaux induits par une réforme. En effet l’Institut Montaigne considère qu’on connait le public intéressé par la future mesure: essentiellement ceux qui démissionnent et s’inscrivent à Pôle Emploi, une population dont le nombre est renseigné. Or que penser du comportement de ceux qui actuellement démissionnent et ne s’inscrivent pas à Pôle Emploi (car ils trouvent l’organisme inefficace ou ont déjà un point de chute) ? La réforme peut induire chez eux un biais en les amenant vers Pôle Emploi uniquement pour collecter l’indemnité.

Démission pour tous?

Mais surtout, toute analyse cognitive sérieuse de la réforme doit inclure les bataillons de salariés frustrés dans leurs positions actuelles, qui pourraient eux aussi passer à l’acte en démissionnant afin de toucher l’indemnité. En élargissant ainsi le public concerné, le ministère du Travail estime que les effets d’aubaine pourraient faire culminer le coût de la réforme à près de 14 milliards d’euros la première année, pour ensuite un coût en vitesse de croisière de l’ordre de 3 à 5 milliards d’euros annuels.

L’état de nos finances publiques obère tout risque d’un tel dérapage : il y a fort à parier que le gouvernement devra drastiquement réduire le public concerné par la réforme en mettant des conditions draconiennes à l’ouverture des droits. On imaginera sans peine un régime ad hoc d’indemnisation bien moins généreux que pour les autres ayant droits, sur le modèle de ce qui fut fait pour les intermittents du spectacle (l’alternative étant une refonte globale de toutes les conditions d’indemnisation à laquelle nous ne croyons guère dans le contexte politique actuel). Le risque étant, bien entendu, de vider cette réforme de sa substance : il serait malheureux de réaliser en 2019 que cette réforme promise par Emmanuel Macron n’était qu’un gadget n’ayant en rien facilité la diversité des parcours professionnels entre salariat et entrepreneuriat.

En République, le droit de se voiler n’en est pas un

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voile islam laicite droit
Manifestation en faveur du voile islamique, Paris, 1989. Sipa. Numéro de reportage : 00177717_000003.

Entre une partie des Français de confession musulmane et le reste de la société, deux perceptions du monde se côtoient et sont amenées à se confronter de plus en plus souvent. Le gouffre est énorme. Les concepts et définitions des valeurs que promeut notre pays diffèrent et sont détournés par cette frange des musulmans qui ne voient le monde qu’à travers le prisme de l’islam, quand d’autres musulmans considèrent leur religion comme intime. Les débats qui agitent notre société sont faussés par ces malentendus. Le dialogue de sourd est patent et explique le décalage entre les discours politiques et la réalité. Nos élus répètent inlassablement que la laïcité est la possibilité de croire ou de ne pas croire, d’avoir une religion ou pas, de la pratiquer ou non et de pouvoir changer de religion si on le souhaite. Pour le voile, c’est la possibilité de le mettre ou de le refuser. Ils ont ainsi l’illusion d’être les garants de la laïcité et de la liberté des femmes. Car si la société a plus ou moins bien compris ce qu’est la laïcité, une partie d’elle-même considère que cela ne la concerne pas, la détourne allègrement (voire la rejette) et la réduit uniquement à la liberté religieuse.

Inimaginable de quitter l’islam

Pour cette frange des musulmans, la possibilité de changer de religion, ou pire encore, de ne pas croire, est inimaginable. Pourquoi ? Parce que cela ne concernerait que les non-musulmans. Son islamité est son identité première face à une société dans laquelle elle se reconnait si peu. Sa citoyenneté n’est que le moyen de revendiquer sa religiosité. La communauté religieuse prime sur la liberté individuelle. Tout désir d’émancipation des traditions communautaires ou du dogme est perçu comme une trahison. « L’égaré(e) » subit alors une sorte d’excommunication par des propos tels que « collabeur », « arabe de service », « athée » (une insulte dans leur esprit), etc. Une pression qui ne dit pas son nom mais qui est bien ancrée.

Laïcité à la carte islamique

Les limites posées à ces revendications par le cadre républicain sont vécues comme une injustice, voire du racisme. Cette frange des musulmans est convaincue que les pouvoirs publics trahissent la laïcité dont elle a sa propre définition. Elle ne voit pas l’universalisme comme la possibilité donnée à chacun de faire réellement ses propres choix, mais comme une menace brandie par la société qui amènerait les musulmans à falsifier ou à abandonner l’islam. Ce qui explique sa motivation affichée à défendre la laïcité pour la liberté religieuse, mais d’en détourner le sens pour aussi s’en protéger. Un bon exemple est celui du sapin de Noël dans les écoles publiques. Certains parents musulmans réclament, au nom de la laïcité, le retrait de ce qu’ils croient être un symbole chrétien. Mais ces mêmes parents n’hésitent pas à demander aux mêmes écoles des aménagements inspirés par leurs croyances, au nom de la liberté religieuse garantie par la laïcité. La confusion est totale.

Le débat autour du voile est l’exemple le plus frappant de ce gouffre. Les intégristes le considèrent comme une obligation, mais par une rhétorique bien troussée, cette obligation peut être ou non « choisie ». Tout le malentendu est là. Car si le voile est une obligation, il ne peut y avoir de choix. La présentation de ce « choix » est trompeuse. Il n’est pas dans celui de le porter ou non, mais dans celui d’être une bonne musulmane ou pas, le voile étant le label du bon choix.

Hijab ou damnation

Les propos de ces musulmans séduits par l’islamisme montrent le décalage dans la perception des concepts. Pour eux, la femme est libre. Libre de choisir la pudeur, la dignité et la décence que lui offrirait le voile. Elle est ainsi libre de ne montrer ses cheveux et sa peau (ce qu’ils appellent « sa beauté ») qu’à sa famille ou à son mari. Car « son corps est une perle, un bijou, dont le voile lui sert d’écrin » (la comparer à un objet sexuel dont le voile lui sert d’emballage serait plus juste mais moins valorisant). Elle est libre d’être respectable. Mais elle est tout aussi libre de choisir l’autre chemin, celui d’être une « pute ». Il y a un bon et un mauvais choix, mais les deux sont possibles, selon eux. Seulement ensuite, il ne faudra pas se plaindre… Sans parler du risque de brûler en enfer. Il n’y a donc, d’après eux, aucune contrainte puisqu’elle aurait « librement choisi » de se voiler.

Convaincre, non pas contraindre directement, pour amener la musulmane à « choisir » sa servitude, telle est la méthode. La culpabiliser, la rendre responsable de tous les maux phalliques et la faire vivre dans la hantise d’un châtiment divin si la moindre parcelle de peau ou mèche de cheveux est à l’air libre en est le moyen.

Le voile comme droit

Cette soumission à la libido masculine devient une soumission à Dieu pour désamorcer toute remise en cause. Le voile pouvant ainsi être imposé à la société au nom de la liberté religieuse. Le faire au nom du sexisme serait moins porteur. Pour faire un véritable choix, les musulmanes devraient pouvoir choisir entre différentes possibilités théologiques. Or, ce n’est pas le cas. Toute tentative des musulmans modernistes de contredire les intégristes est condamnée. Au bout de plusieurs mois, voire années, d’un tel apprentissage culpabilisant, quel « choix » fera une musulmane sensible à ces propos ? Les discours républicains pèsent si peu face au châtiment divin martelé par les islamistes. Voilà pourquoi les femmes voilées refusent de retirer leur voile si elles se trouvent en présence d’hommes, quelles que soient les circonstances, même si cela empêche d’obtenir un emploi. Le refus de retirer le voile quoi qu’il en coûte est bien la preuve d’un conditionnement où le libre choix n’a pas eu sa place dans la construction de cette intransigeance.

Dialogue de sourds

Cette définition particulière du « libre choix » explique le dialogue de sourds et rajoute de la confusion au concept d’émancipation. Certaines femmes voilées déclarent que le voile les émancipe. Le malentendu réside là encore dans la perception du terme. En effet, les musulmanes « tendance Frères musulmans » veulent avoir un emploi (les salafistes restent à la maison). Toute leur communication autour de l’émancipation réside dans cet angle. Or c’est trompeur. Le voile les empêche d’accéder à certaines professions, comme celles de la fonction publique. Car les femmes voilées, dont certaines prétendent défendre la laïcité, refusent d’appliquer la neutralité religieuse demandée aux fonctionnaires. Elles se ferment ainsi de nombreuses portes. Plusieurs métiers du secteur privé sont également incompatibles avec le port du voile pour diverses raisons.

Mais cette partielle émancipation professionnelle cache l’absence d’émancipation dans l’absolu. Car l’émancipation se construit d’abord par l’autonomie de son corps. Or chez les intégristes, le corps féminin reste lié à la communauté. Un corps public soumis à tous les enjeux. La réputation familiale repose sur les épaules des filles. Le mythe de la virginité reste vivace : une femme non mariée doit rester vierge, même si elle a 40 ans. De sa naissance à sa mort, son corps ne lui appartiendra jamais. Les tenues vestimentaires, les déplacements, les relations avec le sexe opposé, sont (auto)contrôlés afin d’éviter tout risque de tentation dont seule la femme serait responsable. Le voile en est le sceau. La valeur d’une femme ne se mesure donc pas à sa réussite professionnelle ou à ses qualités humaines. Elle se mesure à ce qu’elle fait de son entrecuisse. En cela, elle sera toujours inférieure à l’homme en dignité et en droits.

Contre le voile ? Raciste !

Mais dans les débats, le malentendu réside là encore dans la perception : quand les uns pointent le sexisme du voile qui renvoie au corps, les autres pointent la partielle émancipation professionnelle d’une partie de ces femmes.

Une fois la décision prise, la femme voilée affirme que c’est son choix, sa liberté. Alors pourquoi tenter de comprendre le processus de voilement et le remettre en question ?

Comment ose-t-on même le critiquer ? Lorsque les opposants aux islamistes, y compris des musulmans, expriment leur opinion sur le sexisme du voile, les pro-voile brandissent les accusations de racisme, d’intolérance et de blasphème. Cette vision particulière du débat démocratique illustre leur victimisation permanente qui permet d’esquiver toute remise en question et de créer une confusion encore plus profonde : le sexisme du voile se transforme en « féminisme islamique ».

L’usage de termes communs auxquels on attribue des définitions différentes explique le dialogue de sourd, fruit du décalage entre l’intégrisme musulman et les valeurs républicaines.