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Assurance-chômage: Macron promet sans compter

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La multiplication des mesures annoncées par le nouveau gouvernement pour les prochains mois et reliées à la question de l’emploi et du chômage (hausse de la CSG, baisse des cotisations salariales, indemnisation des indépendants ou des démissionnaires, réforme de la formation professionnelle) a de quoi laisser dubitatif le citoyen qui tente d’en comprendre la profonde logique. Or, force est de constater que ces réformes sont bien liées entre elles et ont un soubassement idéologique que l’on peut circonscrire et analyser. Ce dernier est fort de deux constats : l’un philosophique – celui défendu par Jeremy Rifkin dès la fin des années 1990, sur la disparition du travail salarié classique et la montée en puissance de la gig-économie, celle des indépendants et des intermittents – l’autre pratique – les déficits de l’assurance chômage, de l’ordre de 3 à 4 milliards d’euros par an.

Usine à gaz

L’économie générale de l’usine à gaz que le gouvernement tente de mettre en œuvre est de sortir de la gestion paritaire de l’assurance chômage, afin de permettre à l’Etat de reprendre la main sur le système pour 1) mieux équilibrer ses comptes 2) ouvrir de nouveaux droits à l’assurance chômage aux démissionnaires et entrepreneurs.

Le vecteur de cette réforme est essentiellement une modification des circuits de financement qui entrera en vigueur des 2018 : le financement de l’assurance-chômage sortira d’une logique assurantielle (fondée sur des cotisations patronales et salariales) pour basculer vers un régime hybride, où les cotisations patronales sont maintenues mais les cotisations salariales sont remplacées par l’impôt (CSG) et donc la solidarité. A ce dernier titre, l’Etat peut rejoindre les partenaires sociaux dans une gestion désormais tripartite de l’assurance-chômage (ce qu’il faisait déjà dans la pratique en épongeant les pertes du régime…).

Ambitions à la baisses

On retrouve dans cette réforme l’opposition entre les deux logiques qui ont présidé à l’avènement des Etats modernes et des systèmes de sécurité sociale, assurance-chômage, retraites : la logique assurantielle (privée ou publique, souvent – mais pas en France – mixte) du système bismarckien, et la logique par l’impôt-solidarité de Beveridge. Il y a fort à parier, au-delà de cette réforme, que la distinction plus claire entre ce qui relève de l’assurance et ce qui relève de la solidarité sur notre feuille de paye, sera le cœur de l’évolution de notre Etat-providence.

Pour l’instant, les desseins d’Emmanuel Macron en la matière sont plutôt limités et initialement, durant sa campagne, cette reprise en main de l’assurance chômage par l’Etat lui permettait de faire des nouvelles promesses d’indemnisation à certains publics. Or étendre ces droits est complexe car il faut définir des nouvelles règles d’indemnisation : un exercice périlleux qui, couplé aux restrictions budgétaires, pourrait amener le gouvernement à revoir ses ambitions à la baisse.

Une estimation irréaliste

S’agissant des indépendants, la difficulté de la mise en place de la reforme réside en la définition du fait générateur de l’indemnisation : est-ce la liquidation, la cessation d’activité, la création d’une nouvelle activité ? L’Inspection générale des affaires sociales (Igas) travaille sur ce sujet mais il n’est pas censé être tranché avant l’été 2018. Pour les démissionnaires, Emmanuel Macron a promis au nom d’une plus grande « fluidité du marché du travail » (sic) de les indemniser… tous, pendant la campagne, puis en ramenant l’indemnité à une fois tous les cinq ans, en cas de projet personnel ou entrepreneurial. Malgré le caractère assez vague de la promesse, l’Institut Montaigne l’a chiffré à 2,7 milliards d’euros par an: une estimation qui est désormais l’objectif du gouvernement.

Cependant, ces analyses échouent à prendre en compte ce qu’on appelle en économie les biais comportementaux induits par une réforme. En effet l’Institut Montaigne considère qu’on connait le public intéressé par la future mesure: essentiellement ceux qui démissionnent et s’inscrivent à Pôle Emploi, une population dont le nombre est renseigné. Or que penser du comportement de ceux qui actuellement démissionnent et ne s’inscrivent pas à Pôle Emploi (car ils trouvent l’organisme inefficace ou ont déjà un point de chute) ? La réforme peut induire chez eux un biais en les amenant vers Pôle Emploi uniquement pour collecter l’indemnité.

Démission pour tous?

Mais surtout, toute analyse cognitive sérieuse de la réforme doit inclure les bataillons de salariés frustrés dans leurs positions actuelles, qui pourraient eux aussi passer à l’acte en démissionnant afin de toucher l’indemnité. En élargissant ainsi le public concerné, le ministère du Travail estime que les effets d’aubaine pourraient faire culminer le coût de la réforme à près de 14 milliards d’euros la première année, pour ensuite un coût en vitesse de croisière de l’ordre de 3 à 5 milliards d’euros annuels.

L’état de nos finances publiques obère tout risque d’un tel dérapage : il y a fort à parier que le gouvernement devra drastiquement réduire le public concerné par la réforme en mettant des conditions draconiennes à l’ouverture des droits. On imaginera sans peine un régime ad hoc d’indemnisation bien moins généreux que pour les autres ayant droits, sur le modèle de ce qui fut fait pour les intermittents du spectacle (l’alternative étant une refonte globale de toutes les conditions d’indemnisation à laquelle nous ne croyons guère dans le contexte politique actuel). Le risque étant, bien entendu, de vider cette réforme de sa substance : il serait malheureux de réaliser en 2019 que cette réforme promise par Emmanuel Macron n’était qu’un gadget n’ayant en rien facilité la diversité des parcours professionnels entre salariat et entrepreneuriat.

En République, le droit de se voiler n’en est pas un

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Entre une partie des Français de confession musulmane et le reste de la société, deux perceptions du monde se côtoient et sont amenées à se confronter de plus en plus souvent. Le gouffre est énorme. Les concepts et définitions des valeurs que promeut notre pays diffèrent et sont détournés par cette frange des musulmans qui ne voient le monde qu’à travers le prisme de l’islam, quand d’autres musulmans considèrent leur religion comme intime. Les débats qui agitent notre société sont faussés par ces malentendus. Le dialogue de sourd est patent et explique le décalage entre les discours politiques et la réalité. Nos élus répètent inlassablement que la laïcité est la possibilité de croire ou de ne pas croire, d’avoir une religion ou pas, de la pratiquer ou non et de pouvoir changer de religion si on le souhaite. Pour le voile, c’est la possibilité de le mettre ou de le refuser. Ils ont ainsi l’illusion d’être les garants de la laïcité et de la liberté des femmes. Car si la société a plus ou moins bien compris ce qu’est la laïcité, une partie d’elle-même considère que cela ne la concerne pas, la détourne allègrement (voire la rejette) et la réduit uniquement à la liberté religieuse.

Inimaginable de quitter l’islam

Pour cette frange des musulmans, la possibilité de changer de religion, ou pire encore, de ne pas croire, est inimaginable. Pourquoi ? Parce que cela ne concernerait que les non-musulmans. Son islamité est son identité première face à une société dans laquelle elle se reconnait si peu. Sa citoyenneté n’est que le moyen de revendiquer sa religiosité. La communauté religieuse prime sur la liberté individuelle. Tout désir d’émancipation des traditions communautaires ou du dogme est perçu comme une trahison. « L’égaré(e) » subit alors une sorte d’excommunication par des propos tels que « collabeur », « arabe de service », « athée » (une insulte dans leur esprit), etc. Une pression qui ne dit pas son nom mais qui est bien ancrée.

Laïcité à la carte islamique

Les limites posées à ces revendications par le cadre républicain sont vécues comme une injustice, voire du racisme. Cette frange des musulmans est convaincue que les pouvoirs publics trahissent la laïcité dont elle a sa propre définition. Elle ne voit pas l’universalisme comme la possibilité donnée à chacun de faire réellement ses propres choix, mais comme une menace brandie par la société qui amènerait les musulmans à falsifier ou à abandonner l’islam. Ce qui explique sa motivation affichée à défendre la laïcité pour la liberté religieuse, mais d’en détourner le sens pour aussi s’en protéger. Un bon exemple est celui du sapin de Noël dans les écoles publiques. Certains parents musulmans réclament, au nom de la laïcité, le retrait de ce qu’ils croient être un symbole chrétien. Mais ces mêmes parents n’hésitent pas à demander aux mêmes écoles des aménagements inspirés par leurs croyances, au nom de la liberté religieuse garantie par la laïcité. La confusion est totale.

Le débat autour du voile est l’exemple le plus frappant de ce gouffre. Les intégristes le considèrent comme une obligation, mais par une rhétorique bien troussée, cette obligation peut être ou non « choisie ». Tout le malentendu est là. Car si le voile est une obligation, il ne peut y avoir de choix. La présentation de ce « choix » est trompeuse. Il n’est pas dans celui de le porter ou non, mais dans celui d’être une bonne musulmane ou pas, le voile étant le label du bon choix.

Hijab ou damnation

Les propos de ces musulmans séduits par l’islamisme montrent le décalage dans la perception des concepts. Pour eux, la femme est libre. Libre de choisir la pudeur, la dignité et la décence que lui offrirait le voile. Elle est ainsi libre de ne montrer ses cheveux et sa peau (ce qu’ils appellent « sa beauté ») qu’à sa famille ou à son mari. Car « son corps est une perle, un bijou, dont le voile lui sert d’écrin » (la comparer à un objet sexuel dont le voile lui sert d’emballage serait plus juste mais moins valorisant). Elle est libre d’être respectable. Mais elle est tout aussi libre de choisir l’autre chemin, celui d’être une « pute ». Il y a un bon et un mauvais choix, mais les deux sont possibles, selon eux. Seulement ensuite, il ne faudra pas se plaindre… Sans parler du risque de brûler en enfer. Il n’y a donc, d’après eux, aucune contrainte puisqu’elle aurait « librement choisi » de se voiler.

Convaincre, non pas contraindre directement, pour amener la musulmane à « choisir » sa servitude, telle est la méthode. La culpabiliser, la rendre responsable de tous les maux phalliques et la faire vivre dans la hantise d’un châtiment divin si la moindre parcelle de peau ou mèche de cheveux est à l’air libre en est le moyen.

Le voile comme droit

Cette soumission à la libido masculine devient une soumission à Dieu pour désamorcer toute remise en cause. Le voile pouvant ainsi être imposé à la société au nom de la liberté religieuse. Le faire au nom du sexisme serait moins porteur. Pour faire un véritable choix, les musulmanes devraient pouvoir choisir entre différentes possibilités théologiques. Or, ce n’est pas le cas. Toute tentative des musulmans modernistes de contredire les intégristes est condamnée. Au bout de plusieurs mois, voire années, d’un tel apprentissage culpabilisant, quel « choix » fera une musulmane sensible à ces propos ? Les discours républicains pèsent si peu face au châtiment divin martelé par les islamistes. Voilà pourquoi les femmes voilées refusent de retirer leur voile si elles se trouvent en présence d’hommes, quelles que soient les circonstances, même si cela empêche d’obtenir un emploi. Le refus de retirer le voile quoi qu’il en coûte est bien la preuve d’un conditionnement où le libre choix n’a pas eu sa place dans la construction de cette intransigeance.

Dialogue de sourds

Cette définition particulière du « libre choix » explique le dialogue de sourds et rajoute de la confusion au concept d’émancipation. Certaines femmes voilées déclarent que le voile les émancipe. Le malentendu réside là encore dans la perception du terme. En effet, les musulmanes « tendance Frères musulmans » veulent avoir un emploi (les salafistes restent à la maison). Toute leur communication autour de l’émancipation réside dans cet angle. Or c’est trompeur. Le voile les empêche d’accéder à certaines professions, comme celles de la fonction publique. Car les femmes voilées, dont certaines prétendent défendre la laïcité, refusent d’appliquer la neutralité religieuse demandée aux fonctionnaires. Elles se ferment ainsi de nombreuses portes. Plusieurs métiers du secteur privé sont également incompatibles avec le port du voile pour diverses raisons.

Mais cette partielle émancipation professionnelle cache l’absence d’émancipation dans l’absolu. Car l’émancipation se construit d’abord par l’autonomie de son corps. Or chez les intégristes, le corps féminin reste lié à la communauté. Un corps public soumis à tous les enjeux. La réputation familiale repose sur les épaules des filles. Le mythe de la virginité reste vivace : une femme non mariée doit rester vierge, même si elle a 40 ans. De sa naissance à sa mort, son corps ne lui appartiendra jamais. Les tenues vestimentaires, les déplacements, les relations avec le sexe opposé, sont (auto)contrôlés afin d’éviter tout risque de tentation dont seule la femme serait responsable. Le voile en est le sceau. La valeur d’une femme ne se mesure donc pas à sa réussite professionnelle ou à ses qualités humaines. Elle se mesure à ce qu’elle fait de son entrecuisse. En cela, elle sera toujours inférieure à l’homme en dignité et en droits.

Contre le voile ? Raciste !

Mais dans les débats, le malentendu réside là encore dans la perception : quand les uns pointent le sexisme du voile qui renvoie au corps, les autres pointent la partielle émancipation professionnelle d’une partie de ces femmes.

Une fois la décision prise, la femme voilée affirme que c’est son choix, sa liberté. Alors pourquoi tenter de comprendre le processus de voilement et le remettre en question ?

Comment ose-t-on même le critiquer ? Lorsque les opposants aux islamistes, y compris des musulmans, expriment leur opinion sur le sexisme du voile, les pro-voile brandissent les accusations de racisme, d’intolérance et de blasphème. Cette vision particulière du débat démocratique illustre leur victimisation permanente qui permet d’esquiver toute remise en question et de créer une confusion encore plus profonde : le sexisme du voile se transforme en « féminisme islamique ».

L’usage de termes communs auxquels on attribue des définitions différentes explique le dialogue de sourd, fruit du décalage entre l’intégrisme musulman et les valeurs républicaines.

Ce n’est pas le pétrole qui disparaît, c’est la demande de pétrole

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Le prix du baril de pétrole, qui était de 1 dollar en 1972, est monté à près de 150 dollars en 2013, avec des projections qui le voyaient aller jusqu’à 300 dollars. Et le voilà retombé aujourd’hui aux alentours de 50 dollars. Pour expliquer une évolution aussi spectaculaire, il faut comprendre que le pétrole a été à un moment  un prix politique, mais que la loi du marché a pris sa revanche. C’est que l’on ne viole pas sa loi sans conséquence. Quand un prix se situe durablement très au-dessus du coût de production – au début des années 1970, ce coût s’élevait à 10 cents par baril et il tourne aujourd’hui autour des 3 dollars au Proche-Orient –, un tel sur-prix a des effets tant sur l’offre que sur la demande qui viennent corriger la situation.

Le culte du pétrole

Ce qui a déclenché la première hausse, c’est la guerre du Kippour en 1973. La réunion entre l’Opep et les compagnies qui se déroulait à Vienne – à l’époque les compagnies étaient partenaires de l’Opep dans le cadre des accords de Téhéran – a été interrompue du fait du conflit. Et l’on s’est retrouvé à Koweït pour décider de l’embargo et du relèvement du prix du baril. Mais cette fois, nous étions en formation Opaep – Organisation des pays exportateurs arabes de pétrole – c’est-à-dire sans l’Iran, l’Indonésie ou le Venezuela. Les pays arabes se retrouvaient donc entre eux dans une ambiance tout empreinte de religion en plein ramadan. Je fus le témoin direct de cette réunion. Tous les participants n’étaient pas en djellaba – Bélaïd Abdessalam en particulier, le ministre algérien du pétrole, était en civil – mais tous priaient. On voyait à la télévision les images de la guerre et Sadate devant le Parlement proclamant prématurément la victoire sur Israël, tandis que le président algérien Boumediene, lui, annonçait par un télégramme qu’il mettait à sa disposition tous ses hommes au service de la cause.  Et qu’elle était la cause ? C’était « les juifs à la mer ».  Tous  pensaient qu’ils finiraient par la gagner. On connaît la suite…

L’embargo, quant à lui, était une rupture complète du contrat, et il a fait prendre conscience à tout le monde que le pétrole est une matière première complètement politisée et, dans le cas d’espèce, complètement « islamisée ».

Le deuxième événement politique qui a influencé les cours est la révolution iranienne de 1979, d’inspiration elle aussi islamique, qui a encore majoré le prix. Par la suite, il s’est ensuivi une assez courte période d’accalmie troublée par la guerre Iran-Irak durant les années 1980, l’invasion du Koweït en 1990 puis l’invasion de l’Irak par les Américains en 2003, et en fin de période une flambée des prix dopée par la progression de la demande chinoise.

La théorie du « peak oil »

En réalité, la mainmise du politique sur le marché pétrolier était totale. Il y a eu une espèce d’alliance objective – pour ne pas parler de conjuration afin d’éviter de tomber dans le complotisme – entre les compagnies pétrolières, les écologistes et l’Opep.  La manifestation de cette alliance a été la théorie du  « peak oil ».

Cette idée du « peak oil » se nourrit  du fantasme que les réserves pétrolières  sont connues et finies et que, par conséquent , chaque extraction de baril non compensée par de nouvelles découvertes de pétrole nous rapproche du jour où les réserves commencent à diminuer pour aller jusqu’à l’épuisement. En 1973, on parlait d’un horizon à 30 ans, ce qui amenait ce moment fatal à 2003. Or qu’a-t-on vu à cette date ? Rien naturellement. Cet horizon du « peak oil » ne cesse de reculer à mesure qu’on avance… Pour la bonne raison que le volume des réserves est inconnu. D’abord le calcul des réserves est en soi compliqué : reposant sur une probabilité établie sur les découvertes les plus récentes, il est sans cesse révisé. Ensuite et surtout, le montant des réserves dépend à la fois de la physique, des capacités technologiques et du prix que l’on est prêt à y mettre. Or les progrès peuvent être énormes, comme on l’a vu récemment avec l’extraction du pétrole de schiste. Ce dernier n’entrait pas jusque-là dans les calculs de réserve !

Le « peak oil » rentre naturellement dans la mentalité des écologistes qui considèrent qu’étant donné que la Terre est un monde fini, il faut arrêter la croissance. Et il s’est trouvé, comme toujours dans ces cas, des scientifiques stipendiés pour accréditer cette thèse. Quant aux compagnies pétrolières, elles-mêmes productrices de pétrole, l’idéologie du « peak oil » servait évidemment leurs intérêts, tant un prix du brut élevé augmentait leurs superprofits.

Le « peak oil » de la demande

Le relèvement brutal des prix du pétrole, en touchant un point vital chez les pays consommateurs, a suscité de la part de ces derniers une impulsion décisive, qui s’est traduite par un formidable déploiement technologique en matière énergétique. Tout d’un coup on s’est dit : au secours, il n’y a plus d’essence pour nos bagnoles !

Mécaniquement, la hausse soudaine des prix du pétrole Opep a eu pour effet d’encourager la recherche de pétrole non Opep et dans les énergies non pétrolières, et il a stimulé les économies d’énergie dans des proportions incroyables. En 1973, la France consommait 127 millions de tonnes, pour moins de 80 millions aujourd’hui, alors que le PIB a triplé de valeur entre-temps. Et ce phénomène d’efficacité énergétique a été observé dans tous les pays occidentaux. D’où le développement hier du nucléaire, et demain du solaire. Le lobby nucléaire a été, particulièrement en France, très puissant, un véritable État dans l’État.

Ce à quoi on a assisté, c’était donc à un véritable « peak oil », en effet, mais non du côté de l’offre, comme on l’attendait, mais du côté de la demande. Ces dernières années, les pays développés ont, en effet, diminué leur consommation pétrolière !

Pendant près de quatre décennies, l’Opep a veillé à réguler le marché, ouvrant ou fermant les robinets en fonction de ses intérêts vis-à-vis du marché. Mais derrière l’Opep, c’était l’Arabie saoudite qui était à la manœuvre. Avec ses réserves pétrolières énormes (70 % des réserves mondiales) et un niveau de production entre 8 et 11 millions de barils par jour, le Royaume est l’acteur majeur. Comment comprendre dès lors son attitude depuis trois ans consistant à laisser baisser le prix du pétrole ? C’est la grande question.

Le pétrole ne s’économise plus

En réalité, ce changement de pied était en préparation depuis une bonne dizaine d’années, époque à partir de laquelle les dirigeants saoudiens ont pris conscience que sous l’impulsion technologique formidable en matière énergétique, le monde allait entrer dans une période post-pétrolière. Dans leur esprit, le développement des substituts au pétrole allait inéluctablement diminuer la demande de pétrole Opep. Ce type de scénario était esquissé dans les analyses de l’Opep dès les années 2000, à partir notamment de l’expansion des biocarburants qui étaient pris pour une menace très sérieuse. Or, dans un premier temps, les stratèges saoudiens ont réagi en essayant de faire remonter le prix du marché par fermeture des robinets, jusqu’au jour où l’idée que le monde allait rentrer définitivement dans une ère post-pétrolière – et donc qu’en n’ayant plus besoin de lui, le pétrole ne vaudrait plus rien – s’est imposée à eux. D’où la volonté de « sortir » le pétrole tant qu’il est encore temps, plutôt que de conserver des réserves, tout en essayant d’anéantir par les prix bas la concurrence. L’émergence du pétrole de schistes américain a agi comme le coup de grâce.

Il y avait néanmoins un paradoxe dans cette histoire : plus les pays consommateurs subventionnent les énergies concurrentes, plus le pétrole baisse, et plus le pétrole baisse, moins ces énergies renouvelables sont rentables. Mais aujourd’hui, le mouvement des énergies renouvelables est lancé et rien ne semble pouvoir l’arrêter, notamment le solaire. La stratégie saoudienne de prix bas a certes affecté à un moment le pétrole de schiste dont on a fermé certains puits. Mais les recherches de pétrole en eaux profondes qui se mènent sur un très long terme n’ont pas été arrêtées, ni celles sur le solaire et l’éolien. Nous entrons à vitesse grand V dans un monde post-pétrolier. Dans une telle perspective, j’ai parié il y a plus d’un an que le prix du pétrole évoluerait autour de 50 dollars le baril. Jusqu’à maintenant – je touche du bois – je n’ai pas été démenti par les faits.

« One shot game » et victime collatérales

Ce seuil de 50 dollars est comme par hasard le prix auquel le pétrole de schiste aux Etats-Unis est rentable. Et c’est ce qui sert désormais de prix directeur au marché mondial de l’or noir. C’est une mauvaise nouvelle pour tous ceux qui ont bâti leur projet sur un baril entre 100 et 150 dollars : géophysiciens, certaines compagnies pétrolières mais aussi pays exportateurs de brut, et notamment l’Etat algérien, obligé de faire des économies budgétaires drastiques et de revoir à la baisse ses prévisions de croissance de manière dramatique.

Le coup de force pétrolier initié en 1973 aura été un « one shot game ». En rompant à cette date le contrat, les pays pétroliers ont remporté la mise une fois – mais une seule fois. Il n’y aura pas de deuxième partie, car le pétrole n’est plus une arme menaçante et aujourd’hui, comme n’importe quel marchand, l’Arabie saoudite ne cherche plus qu’à protéger ses parts de marchés.

L’écriture inclusive, la nouvelle fabrique des crétin·e·s

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En matière de sexisme, tout a-t-il déjà été dénoncé ? Arriverions-nous trop tard ? Non ! Il reste la langue. On la savait sexiste, surtout le français qui ne connaît pas le neutre et pour lequel le masculin l’emporte sur le féminin. Mais on n’avait encore rien entrepris là-contre.
Alors voici l’écriture inclusive. On avait bien essayé les formulations épicènes (usage de mot désignant aussi bien le masculin que le féminin), et d’autres moyens, comme de préciser « le ou la », etc. Mais l’objectif n’était alors que d’ajouter une précision sans trop alourdir les phrases. Car il peut se trouver nécessaire de marquer dans le langage le genre auquel on fait allusion, par exemple pour éviter les malentendus. C’est souvent le cas des contrats et plus généralement des textes juridiques où la clarté doit l’emporter sur toute autre considération.

L’exclusion à portée de clavier

Si, dans le langage parlé, il est aisé de préciser les genres sans alourdir l’expression, dans l’expression écrite, il en va tout autrement. D’où l’invention d’une écriture spéciale dite inclusive qui ajoute à l’écriture des mots des terminaisons nouvelles, séparées par un point médian (à mi-hauteur, alt-0183 ‘‘·’’).

Il est inutile de répéter ici ce qu’ont très bien dit Raphaël Enthoven, Alain Finkielkraut, Alain Bentolila et bien d’autres et les féministes, dont nous sommes, n’ont rien à gagner à ce petit jeu, risible, de démolition de la langue écrite. Et l’échec est assuré, même si les pétroleuses (qui ne sont pas des pétroleurs au féminin) du féminisme réussissent à institutionnaliser l’écriture inclusive, conformément aux directives du Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes. L’échec est assuré, car la langue, y compris la langue écrite, qui n’est nullement un simple redoublement de la langue orale, est une réalité vivante qui n’évolue que selon ses propres lois et non par décret. Lui ajouter, de l’extérieur, des sophistications alambiquées est impossible.

Déjà une réalité…

Mais voici que cette écriture entre à l’école, par la voie d’un grand éditeur, Hatier, dont un manuel destiné au CE2 a décidé d’adopter les conventions du Manuel d’écriture inclusive du Haut Conseil cité plus haut. On peut se demander quelles sont les motivations de cet éditeur… Ce manuel aura du mal à se vendre, car il s’agit d’un ouvrage militant et non d’un simple ouvrage scolaire.

À supposer, cependant, que cette écriture devienne obligatoire, les erreurs seraient-elles des « fautes » d’orthographe ou des délits passibles de la correctionnelle pour incitation à la haine sexiste ? À quand des élèves de CE2 au tribunal des mineurs pour délit orthographiques ?

Manipulation des masses

Alors, puisqu’il s’agit d’école où des enfants se verraient imposer des options partisanes, plusieurs remarques sont à formuler.

1. Les enfants des écoles sont de plus en plus, sous couvert d’égalité, une masse de manœuvres pour des intérêts partisans particuliers et spécifiques. On a déjà vu les ABCD de l’égalité derrière laquelle pouvait se lire cette fameuse théorie du genre qui n’existe pas. On a vu la promotion de la famille homoparentale et il n’y a pas jusqu’aux rythmes scolaires qui, sous couvert de respecter les rythmes naturels font entrer des associations un peu particulières dans les écoles. L’écriture inclusive est une tentative de même nature.

2. Pédagogiquement, pourtant l’écriture inclusive rend la lecture particulièrement difficile à un âge où beaucoup d’enfants lisent encore très mal et l’idée que c’est seulement une petite habitude à prendre ne vaut que pour les lecteurs confirmés et nullement pour les enfants qui apprennent à lire.

— Elle rend la lecture particulièrement difficile notamment pour ceux qui, à cet âge, et ils sont nombreux, continuent d’oraliser intérieurement dans leur lecture silencieuse.

— Elle rend la lecture à haute voix totalement chaotique. Exemple : l’élève doit deviner que « agriculteur·rice·s » se lit agriculteurs agricultrices et non agriculteurrice.

— Elle embrouille l’orthographe. Exemple, pris dans ce manuel, « Les artisan·e·s ». Il devra d’abord apprendre la fonction particulière du point médian qui fait que le s s’ajoute au masculin comme au féminin. Il n’en reste pas moins que l’élève voit écrit « les artisan » sans le s. C’est de la cacographie. Et ici, le coup des « moutonsssss » ne pourra pas fonctionner même avec le talent de Louis Jouvet.

3. Ce manuel, qui initie aux sciences et notamment à l’histoire (histoire de nulle part) avoue benoîtement avoir faussé les choses pour qu’il y ait parité. Autant d’hommes que de femmes. Il faut réécrire l’histoire.

4. Toutes les subtilités orthographiques (accord avec le substantif le plus proche) sont totalement hors de portée des élèves et l’effet de contribution « à une éducation à l’égalité entre tous » risque fort de n’être pas très visible.

5. En revanche le conflit avec la majorité des parents – ils ne sont pas tous boboïsés – risque bien d’être frontal et l’exode vers l’enseignement privé relancé.

Histoire d’en rire…

Faire payer à la langue d’avoir une histoire n’est pas sans conséquence. La féminisation des mots ne rend pas toujours service aux femmes. Lorsqu’on dit écrivaine, on signale plus la femme que l’écrivain. Sans compter que les amoureux de la langue ne peuvent manquer de trouver le mot écrivaine assez laid et de connotation discutable, appelant, par assonance, une vaine écrivaine. Sans compter les hautes fonctions qui résistent à la féminisation et optent pour le neutre écrit au masculin. On dit Mme la Directrice de l’école maternelle, mais Mme le Directeur des enseignements supérieurs (si c’est le cas). Mme la Maire et non Mme la mairesse…

Et puisqu’il s’agit d’école, il faut faire attention aux glissements de sens dans les reformulations épicènes. Les droits humains, par exemple, ne sont pas la même chose que les Droits de l’homme dont la formulation épicène serait plutôt droits naturels. « Droits humains », est un anglicisme dont on peut se demander s’il ne serait pas une manière de faire oublier les droits de l’homme.

Revenons à l’école. Au lieu d’introduire des écritures disruptives, on serait plus efficace d’expliquer que notre langue a une histoire, que le masculin ne l’emporte sur le féminin que dans la grammaire et que ce ne doit pas être le cas dans les domaines sociaux, que le genre neutre n’existe pas en français, qu’une pierre est de genre féminin, mais un caillou masculin. En outre, homo, ce n’est pas vir. Et, pour les plus grands, qu’une péripatéticienne, si elle peut être l’amie d’un péripatéticien, n’en est pas pour autant philosophe.

Car au final, il vaut mieux en sourire et faire le gros dos en attendant que ça passe.

C'est le français qu'on assassine

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La fabrique du crétin: La mort programmée de l'école

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Le Qatar en passe de prendre la tête de l’Unesco

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Lundi dernier, a démarré à l’Unesco l’interminable et rocambolesque élection du futur directeur général de cette vénérable institution onusienne dédiée, depuis novembre 1945, à l’éducation, à la science et à la culture. Sept candidats étaient en compétition : Audrey Azoulay pour la France, Mouchira Khattab pour l’Egypte, Hamad Bin Abdulaziz al-Kawari pour le Qatar, Vera el-Khoury Lacoeuilhe pour le Liban, Qian Tang pour la Chine, Pham Sanh Chau pour le Vietnam et Polad Bülbüloglu pour l’Azerbaïdjan.

Le cheval de Troie de l’islamisme mondial

Comme c’était prévisible, aucun candidat n’a pu obtenir, des 58 Etats membres du Conseil exécutif, la majorité requise de trente voix pour passer du premier coup. Mais à l’étonnement général, le premier tour de ce scrutin a placé le candidat du Qatar à la tête des favoris (avec 19 voix), devant la candidate française (13 voix), la candidate égyptienne (11 voix), la candidate libanaise (6 voix), le candidat chinois (5 voix), le candidat vietnamien (2 voix) et le candidat d’Azerbaïdjan (2 voix). En d’autres termes, n’eut été la candidature surprise et in extremis d’Audrey Azoulay, le cheval de Troie de l’islamisme mondial aurait été élu dès le premier tour.

Une telle issue, si affligeante soit-elle pour tous ceux qui luttent contre l’obscurantisme et le terrorisme islamiste, aurait été l’aboutissement logique d’un dévoiement successif et d’une déliquescence morale, intellectuelle et politique qui a commencé voilà plus de quinze ans. Avec la « toyotisation » de l’Unesco sous le double mandat de Koïchiro Matsuura (1999-2009), qui a vidé l’institution onusienne de sa substance intellectuelle, voire de son âme philosophique, en la dirigeant comme l’on manage Toyota automobile, et après sa bureaucratisation stalinienne sous la mandature d’Irina Bokova (2009-2017), qui a méthodiquement suspendu l’élan réformateur d’Amadou-Mahtar M’Bow (1974-1987), inlassablement entretenu par son prédécesseur Federico Mayor (1987-1999), le naufrage du bateau ivre de l’Unesco sur les rives de Doha aurait été, en effet, un spectacle aussi « naturel » que l’organisation du Mondial de football 2022 !

Le Qatar est aux antipodes des valeurs prônées par l’Unesco

Mais l’Unesco n’est ni le Paris Saint-Germain, ni une FIFA qui se relève à peine d’une crise affectant son éthique, ni le comité international olympique, lui aussi tenté, à un moment, de confier ses jeux de 2024 à l’oligarchie gazière. Même si ces dix dernières années l’Unesco a fait sienne la devise « l’argent n’a pas d’odeur », notamment pour compenser le manque à gagner des cotisations américaines, et en dépit du fait que le candidat du Qatar promet de « sauver » l’Unesco, non guère par la force des idées ou la grandeur de la vision mais par la seule puissance de l’argent, les Etats-membres du Conseil exécutif doivent y réfléchir à deux reprises avant de déposer leurs bulletins « secrets ». Il y va de leur réputation ainsi que de la crédibilité de l’institution qu’ils représentent diplomatiquement faute d’en incarner la vocation originelle : « Construire la paix dans l’esprit des hommes et des femmes ».

Par ses positions publiques autant que par ses actes, le régime qatari est aux antipodes des valeurs prônées par l’Unesco et de l’humanisme universel qui en constitue l’esprit. Par sa diplomatie secrète, par sa chaine de propagande islamiste Al-Jazeera, par les fatwas criminelles de son guide spirituel Youssef Qaradawi, par ses liens troubles avec le terrorisme en Libye, en Syrie, en Irak, en Egypte, en Mauritanie, au Soudan, au Gabon, au Sénégal, au Niger, au Tchad… l’émirat du Qatar n’a jamais contribué à « construire la paix dans l’esprit des hommes ». Il a plutôt semé la haine et propagé la discorde parmi les communautés religieuses ou ethniques au Moyen-Orient et en Afrique. Nul besoin d’étayer ici toutes les indications qui impliquent le régime qatari dans la métastase de l’islamisme radical aussi bien dans le monde arabe qu’en Occident, un islamisme dont l’éventail va des Frères musulmans jusqu’aux Talibans ou Daech, en passant par Al-Qaïda et ses nombreuses ramifications.

Diplomatie du carnet de chèque

Ultime injure ou stade suprême dans l’insolence, le candidat du Qatar à la direction générale de l’Unesco, qui est encore arrivé en tête, hier, au second tour devant Audrey Azoulay et Mouchira Khattab, n’est pas uniquement un cheval de Troie de la nébuleuse islamiste que son pays protège. Il est aussi un zélateur décomplexé de l’antisémitisme le plus abject. C’est le centre Simon Wiesenthal qui en a apporté les preuves il y a plus de deux ans, dans une vaine tentative d’alerter les plus hautes autorités de l’Unesco sur la candidature pour le moins sulfureuse de Hamad Bin Abdulaziz al-Kawari, l’ancien ministre de la Culture de cet émirat pas comme les autres. Plutôt que de faire amende honorable, de se rétracter ou de présenter un autre candidat plus fréquentable, d’autant plus que le précédent créé par la candidature de l’Egyptien Farouk Hosni est encore dans les mémoires, le régime qatari s’est obstiné en croyant dur comme fer que par la seule force de l’argent, par sa diplomatie du carnet de chèque, il finirait pas imposer son candidat à la communauté internationale et pis encore, à la conscience universelle.

Depuis lundi, dans les coulisses labyrinthiques de l’Unesco, au milieu des manœuvres machiavéliques et des intrigues kafkaïennes, c’est ce scénario qui semble prendre forme, comme si l’apothéose du candidat qatari était une fatalité et comme si l’antisémitisme n’était plus qu’une banale opinion. Si, par caprice de l’histoire, par cupidité des Etats et par lâcheté des hommes, le Qatar venait à prendre la « Mecque » de la culture, cela signifierait que Qaradawi deviendrait le gardien du temple humaniste et les Frères musulmans la légion. Des alternatives honorables existent pourtant en la personne de Mouchira Khattab ou d’Audrey Azoulay.

La France et l’Egypte doivent s’entendre

Candidate féministe et esprit libre, la première représente un pays résolument opposé aux Frères musulmans et engagé dans la lutte contre le terrorisme global. Ce serait qui plus est un signe fort qu’on donnerait à un monde arabe qui attend depuis des lustres son tour d’accéder à une si prestigieuse fonction et qui ne peut en aucun cas se reconnaître dans la candidature du Qatari. Nonobstant certains stéréotypes, les arabes ne sont pas des islamistes, encore moins des antisémites.

Indépendante, au croisement du paradigme andalou et des Lumières, porteuse d’un projet régénérateur pour l’Unesco et compatible avec les aspirations du monde arabe et du continent africain, Audrey Azoulay saura, bien mieux que le candidat qatari, incarner le désir de liberté, de paix et de connaissance chez les arabes et chez les Africains. Pour éviter le pire, pour que l’Unesco ne troque pas son humanisme séculier contre l’islamisme « modéré », un accord tacite entre la France et l’Egypte, entre l’Orient et l’Occident s’impose comme une nécessité impérieuse.

En septembre 2009, sur l’antenne de France Inter, Elie Wiesel déclarait triomphalement : « l’Unesco vient d’échapper à un scandale, à un désastre moral. Farouk Hosni ne méritait pas ce travail ; il ne méritait pas cet honneur. Ce n’est pas quelqu’un, à mon avis, qui aurait dû même être candidat à ce poste ». En dira-t-on autant du candidat qatari dans les heures ou les jours qui viennent ?

 

Blade Runner 2049: extension du domaine de l’humanité

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Denis Villeneuve rentre dans la cour des réalisateurs qui peuvent se targuer d’avoir créé une oeuvre cohérente. Avec Blade Runner 2049, le Québécois poursuit son exploration des méandres de l’âme humaine, se muant en spéléologue des consciences troublées du siècle.

Un détective nommé Loki

Dès Prisoners, thriller époustouflant sorti en 2013, Denis Villeneuve semblait travaillé par les grands mythes qui ont forgé notre narration collective, ainsi du nom du détective Loki chargé de retrouver les deux fillettes arrachées à leurs parents. Par la suite, il continua à creuser son sillon dans Sicario, qui revenait sur les massacres d’innocents dans la région frontalière de Ciudad Juarez au Mexique, capitale des cartels, puis, dans Premier Contact, film décrivant l’arrivée d’étranges extra-terrestres, anges tombés du ciel pour nous sauver de nos propres péchés. Des longs-métrages denses, riches de sens, visuellement époustouflants et portés par des interprètes talentueux. Autre point fort du cinéma de Denis Villeneuve : des personnages féminins aussi nuancés qu’éloignés des caricatures habituelles du cinéma hollywoodien, preuve que la force peut se cacher sous une apparente fragilité.

Plus moyen de s’émerveiller

Le premier Blade Runner de Ridley Scott est devenu culte en grande partie grâce à son atmosphère si spéciale, conservé par Denis Villeneuve, et à ses thèmes visionnaires en 1982.



Emblématique du néo-noir, Blade Runner inaugurait aussi l’ère du cyberpunk, sous-genre de la science-fiction internationalement popularisé par William Gibson, et, sous nos latitudes, par feu Maurice G. Dantec. L’univers de Blade Runner, s’il n’est pas dénué d’espoir, est fondamentalement dystopique, hanté par le spectre des grandes peurs contemporaines : guerre nucléaire, disparition progressive des « rencontres mammifères » au profit des liens virtuels, et, au bout du compte, la perte de notre capacité à l’émerveillement, au miraculeux. « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? » est un conte philosophique, peut-être l’un des plus importants du siècle écoulé, dont le sous-texte métaphysique prend une résonance toute politique à l’heure où l’humanité s’apprête à étendre son domaine, d’une intelligence artificielle aux potentialités encore insoupçonnées à une post-humanité entendant donner la mort à la mort.
Un monde post-apocalyptique

Comme son nom l’indique, la suite de Blade Runner commence en 2049, soit précisément une trentaine d’années après la fuite du couple maudit formé par le policier humain Rick Deckard et Rachel, prototype de Réplicant né dans les laboratoires de la Tyrell Corporation. Cette fin lumineuse n’aura pourtant été que de courte durée. Car, le monde de 2049 a subi de terribles changements à la suite d’une apocalypse technologique appelée Black Out, causée par un bombardement nucléaire qui acheva de défigurer la côte ouest de la Californie, désormais perpétuellement plongée dans l’hiver, désertique. Niander Wallace, scientifique de génie, s’est alors imposé comme le fabricant numéro un d’aliments de synthèse à destination de la Terre et des colonies spatiales. Incarné par Jared Leto, David Bowie étant malheureusement décédé avant le tournage, le personnage est un négatif de ces savants détenteurs des nouvelles technologies dont l’humanité contemporaine est de plus en plus dépendante, sorte d’Elon Musk luciférien ou de Sergey Bryn de cauchemar. Démiurgique, il entend nous guider vers un ailleurs, une Espérance. Il est, aux côtés de sa créature Luv, l’incarnation de l’orgueil prométhéen, de la raison déraisonnante qui domine le monde imaginé par Philip K. Dick, le grand architecte qui préside au destin des hommes.

Des androïdes meurent pour la cause

À ce stade, il convient de lever une ambiguïté : non, les Réplicants ne sont pas plus des « robots » stricto sensu que des clones, mais bien des créatures humanoïdes biologiques dotées d’une intelligence artificielle et destinées à servir une société néo-esclavagiste, à occuper l’espace que l’homme ne peut pas habiter du fait de leur résistance physique. Question lancinante de l’œuvre : certains modèles auraient-ils une âme ? Les réactions des Nexus les plus sophistiqués pourraient suggérer que les androïdes soient doués de la capacité d’empathie, animés de sentiments humains. Ainsi de Rachel éperdument amoureuse, ou bien encore de Luv excédée et prête à défier sa programmation pour tuer par pur ressentiment, jalouse d’une humaine. Sont-ce de réels sentiments ou une adaptation, un simulacre d’humanité ? Des interrogations d’une paradoxale actualité, aussi abordées dans L’Eve future de Villiers de l’Isle Adam ou dans l’anime Ghost In The Shell, lentement diffusées dans la Noosphère. Cherchant à s’élever, les androïdes n’hésitent plus à mourir pour une cause, dans leur recherche d’une humanité, d’une vie consciente. D’ailleurs, sans trop lever le mystère du scénario, le miracle est un enfant issu d’une union entre un humain et un androïde, donc un sauveur s’apparentant au Christ, le parallèle avec l’immaculée conception étant évident.
Un émouvant hologramme de Sinatra

Blade Runner 2049 dessine un horizon, esquisse des possibles. Plusieurs scènes resteront longtemps gravées dans les mémoires. Citons, par exemple, cette nuit d’amour entre K, héros vertueux du film, blade runner androïde joué par Ryan Gosling, chargé d’éliminer les modèles déviants et Joi, un hologramme intelligent fusionnant avec un androïde conçu pour donner du plaisir. Troublante de justesse, de délicatesse, d’ingénuité et de sensualité, interrogeant l’idée même que nous nous faisons du rapport amoureux. Autre moment fort, ce passage où K rencontre une créatrice de souvenirs, sculptrice de mémoire « authentique », quand plus que jamais nous faisons collectivement table rase du passé, laissant derrière nous les traces de l’ancien monde. Une métaphore que l’on retrouve dans la chambre de Deckard, musée sorti de notre propre passé, isolée dans un hôtel de Las Vegas, ville morte et inhabitée, remplie de livres, de bouteilles de whisky hors de prix, où surgit sans prévenir un émouvant hologramme de Frank Sinatra. Que faisons-nous de ce qui était hier notre réalité ? L’oublions-nous ? Il faudra du temps pour assimiler le message de Denis Villeneuve, profondément humaniste sous l’apparente débauche d’effets visuels somptueux. Un grand film.

Non, le terrorisme de Merah n’a rien à voir avec les Corses ou les poilus

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En l’espace de quelques jours, un rapport parlementaire a refusé de faire une distinction entre les terrorismes islamique et corse et un article de Libération a comparé la radicalisation de Mohamed Merah à celle d’un poilu de la guerre de 14…


« Il n’y a pas lieu de faire de distinction entre le terrorisme islamique, ou basque ou corse » a dit Raphaël Gauvain, rapporteur de la commission des lois pour la nouvelle loi anti-terroriste. Presque simultanément, Nicolas Mariot, historien, publiait dans Libération un article (sic) sur ce qu’il appelle les « résonances » entre Mohamed Merah et le lieutenant Robert Hertz, militaire engagé dans la Première Guerre mondiale.

Sous-jacente à ces déclarations et aux nombreuses réactions qu’elles suscitent, il y a la question de la légitimité de la violence, bien plus complexe que ne l’imaginent ceux qui rêvent du Grand Soir comme ceux qui font de la non-violence un impératif moral absolu.

Il y a une différence entre combattre un homme et tuer un enfant

Car la légitimité éthique d’une action violente ne dépend pas avant tout de sa légitimité juridique – même si c’est un paramètre – mais des limites qu’elle s’impose à elle-même et de la cause qu’elle entend servir. Tuer un combattant ennemi n’est pas du tout la même chose que de tuer un enfant. Tuer par accident un enfant dans un dommage collatéral n’est pas non plus la même chose que de tuer volontairement un enfant qu’on est allé cibler dans une école. Préserver la souveraineté de son pays, vouloir l’indépendance de ce que l’on considère comme sa patrie ou au contraire vouloir éviter son morcellement, n’est pas équivalent à vouloir instaurer un régime totalitaire rétablissant l’esclavage et sanctifiant le viol des captives de guerre.

Homère l’a décrit il y a longtemps, et bien mieux que je ne le ferai jamais : la violence chevaleresque d’Athéna, « fille indomptable du dieu qui tient l’égide, protectrice des cités », ne doit pas être confondue avec la cruauté impitoyable d’Arès, « fléau des hommes, dieu toujours couvert de sang, destructeur des remparts ». Ce qui différencie les deux est très précisément ce qui distingue la civilisation de la barbarie.

Lorsque Nicolas Mariot « analyse les processus de radicalisation et la notion de sacrifice » en rapprochant les cas de Mohamed Merah et de Robert Hertz, il est comme quelqu’un qui étudierait la passion de la science en comparant Louis Pasteur et Josef Mengele, disant que tous deux partageaient l’exaltation de la découverte, sans s’intéresser aussi à tout ce qui les sépare. Le sacrifice de soi est une chose, le sacrifice d’autrui en est une autre, et les questions « à quel prix ? », « jusqu’où peut-on aller ? » ne sont pas neutres. Lorsque Diomède, qui avait vaincu Arès aux côtés d’Athéna, se laissa à son tour envahir par une fureur guerrière n’acceptant plus de limite, Apollon le ramena à la raison en le rappelant à l’ordre : « Recule, insensé, et ne prétends pas t’égaler aux dieux ! », et ainsi le héros évita d’être possédé par celui dont il venait de triompher.

Ne plus distinguer les violences entre elles, dans leurs buts et dans leurs actes, revient soit à banaliser la monstruosité, qui ne serait « après tout, pas pire que », soit à condamner la légitime volonté de se défendre et de protéger, désarmant moralement les victimes face à leurs bourreaux. Dans l’opposition et la complémentarité entre l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité, l’équilibre est difficile mais sa recherche indispensable. D’un côté, de beaux principes ne justifient pas des conséquences dramatiques. De l’autre, défendre une cause juste ne donne pas tous les droits.

« Il y a plus de proximité idéologique entre un Merah et un (Klaus) Barbie »

Quoi que l’on pense du choix d’Eric Dupont-Moretti de mettre son vaste talent au service de la défense d’Abdelkader Merah, le frère de Mohamed Merah, menacer ses proches est inacceptable et indigne – tout comme l’ont été les excès de l’épuration, « violence veule et basse » qui marqua le regretté Jean Rochefort, et que n’excuse pas l’abomination du nazisme.

Même si l’on considère que la Première Guerre mondiale fut une boucherie et le suicide collectif de l’Europe, il n’est pas interdit d’avoir l’élémentaire lucidité de constater que des As comme Guynemer ou Navarre sont d’une toute autre trempe que le tueur d’enfants Merah. On peut utilement se référer aux passionnants articles que leur a consacrés Michel Goya, dont certains extraits sont particulièrement éclairants, puisque s’il parle de « comportements de monomaniaques obsédés par la recherche du combat ». Il dit aussi très justement que « ce n’est pas la joie de tuer qui est visiblement en cause mais le plaisir de la sensation du danger et l’esprit de compétition. » « Il n’y a d’ailleurs que très peu d’exemples de tirs sur des hommes sautant en parachute, et les gestes amicaux ne sont pas rares entre gens ayant le sentiment d’appartenir à une même élite. » On pourrait écrire sensiblement la même chose sur les héros de l’Iliade ou les chevaliers de la Table Ronde, ce qui n’a rien à voir, absolument rien, avec un djihadiste qui, d’une rafale, abat un père qui tente de protéger ses fils puis, calmement et méthodiquement, traverse la cour de l’école pour tirer sur un petit garçon de quatre ans qui rampe vers son père et son frère, ou qui attrape une fillette de 7 ans par les cheveux et la tue d’une balle dans la tête. Ce n’est pas un hasard si certaines causes ont pour héros des hommes comme Fonck, alors que d’autres choisissent Mohamed Merah.

Pour citer l’historien Emmanuel Debono, dont l’analyse, en l’occurrence, est d’une grande pertinence[tooltips content=’Malgré une légère imprécision : la phrase de Merah « j’aime la mort comme vous aimez la vie » vient en fait de la déclaration de Khalid ibn al-Walid : « vous avez le choix entre la conversion, la soumission et la mort, car j’arrive avec des hommes qui aiment la mort comme vous aimez la vie » – propos tenus entre 630 et 635, comme quoi le djihad n’a rien d’un phénomène récent’]1[/tooltips], analyse d’autant plus intéressante qu’elle reste dépassionnée : « Il y a plus de proximité idéologique entre un Merah et un (Klaus) Barbie qu’entre le radicalisé de Toulouse, le tueur d’enfants amoureux de la mort, et le défenseur de la patrie qu’était Hertz, il y a cent ans. »

Différencier n’est pas excuser

Nicolas Mariot n’a pas totalement tort d’évoquer une certaine survalorisation romantique de la mort au combat, mais il est aveugle à l’essentiel lorsqu’il oublie qu’il y a une différence immense entre combattre un homme et exécuter un enfant.

En ce qui concerne la déclaration de Raphaël Gauvain, je n’adhère pas à tous les arguments des députés de Pè A Corsica dans la réponse qu’ils lui ont faite, mais je soutiens presque sans réserve leur point de vue selon lequel « en mettant sur un même plan la «violence» corse et la terreur aveugle et lâche des djihadistes, le Gouvernement (…) commet une faute politique. » Presque sans réserve, car même si j’estime que le désir d’indépendance est un choix politique respectable, trop de sang a coulé pour que je ne sois pas gêné par les guillemets qu’ils mettent à « violence ». Mais là n’est pas l’essentiel.

Il y a une distinction fondamentale entre le terrorisme islamique d’une part, et les terrorismes basque ou corse d’autre part, c’est la différence profonde, d’une importance cruciale, entre une guerre d’anéantissement et une guerre de rapport de force.

Différence dans les méthodes employées, d’abord. A l’heure du procès d’Abdelkader Merah, il n’est pas inutile de rappeler que les indépendantistes corses n’ont jamais commis de crimes comparables en horreur à ceux de son trop célèbre frère, pour ne parler que de lui.

Tuer un représentant officiel d’un Etat que l’on combat, qu’il soit préfet, policier ou militaire, est évidemment un crime et doit évidemment être condamné, mais reste du domaine de la tragique normalité de la guerre, fut-elle asymétrique.

En revanche, tuer des bambins dans une école, non pas comme dommages collatéraux involontaires mais comme cibles principales consciemment choisies, est une monstruosité qu’aucun soldat digne de ce nom ne saurait accepter comme faisant partie de la normalité de la guerre – qui, rappelons-le, est toujours un drame, toujours une tragédie, mais n’a pas à être une monstruosité.

Il n’est pas question d’excuser des assassinats comme ceux de Pierre-Jean Massimi, Stéphane Chariot ou Claude Erignac, ni d’oublier que les groupes clandestins corses ne sont pas forcément à la hauteur de l’image romantique qu’ils aiment donner d’eux-mêmes. Mais la froide exécution par une des principales figures du djihad en France d’Arieh (5 ans), Gabriel (4 ans) et Myriam (7 ans) suffit à faire du djihadisme quelque chose d’un tout autre ordre que l’indépendantisme.

Daech veut nous anéantir, pas le terrorisme corse

De ce fait, il est parfaitement logique de se demander si les méthodes que l’État s’autorise à employer pour combattre les djihadistes doivent obéir aux mêmes limitations que celles qu’il utilise face à d’autres groupes terroristes – je ne parle pas pour l’instant d’efficacité ou d’opportunité, mais bien de légitimité éthique.

Il ne s’agit évidemment pas de tout se permettre et de devenir aussi monstrueux que ceux que l’on combat, mais il n’y a rien de choquant à considérer qu’un ennemi déterminé mais honorable mérite de notre part une forme de retenue, pour ne pas dire d’égards, qui serait en revanche totalement hors de propos, indécente même, envers les continuateurs de Mohamed Merah.

Différence dans les buts poursuivis ensuite, car au plan stratégique il serait fatal de confondre un ennemi dont les objectifs ne remettent pas en cause notre existence et un ennemi qui ne peut triompher qu’en nous détruisant.

Il y a des ennemis avec lesquels on peut négocier une sortie de crise, trouver un compromis, parvenir à une paix durable. Face à un tel ennemi, l’affrontement violent ne poursuit pas un objectif d’anéantissement, mais d’évolution des rapports de force afin d’obtenir l’avantage lors des discussions diplomatiques. Et ceci est vrai que la violence en question soit une guerre classique ou un conflit asymétrique. Les groupes indépendantistes corses ou basques rentrent évidemment dans cette catégorie, puisqu’il peuvent parfaitement atteindre leurs buts sans remettre aucunement en cause l’existence de notre civilisation, ni plus modestement celle de la France en tant qu’Etat. Nous pourrions sans aucun problème coexister paisiblement et à long terme avec une Corse ou un Pays basque indépendant. La lutte policière ou militaire contre ces groupes, pour nécessaire qu’elle puisse être, n’exclut donc pas des négociations raisonnées avec leurs vitrines légales.

A l’inverse, il y a des ennemis dont les objectifs politiques sont totalement incompatibles avec notre survie en tant que civilisation ou en tant qu’Etat. Avec ces ennemis, il ne peut y avoir aucune solution diplomatique durable. Pour cette raison, imaginer que les salafistes dits « quiétistes » puissent être un rempart ou une alternative crédible aux salafistes djihadistes est un non-sens : bien qu’ils aient choisi des méthodes différentes, ils poursuivent eux aussi des buts qui rendent inenvisageable tout compromis sérieux. Les tristement célèbres « accommodements raisonnables » ne sont pas les mains tendues de pourparlers de paix, mais sont analysés par nos ennemis comme des marques de faiblesse, et les étapes de la capitulation sans condition d’un monde qui aurait renoncé à se battre pour survivre.

A lire aussi: Les ennemis de la France se nourrissent de sa tolérance

La simultanéité du procès d’Abdelkader Merah et des débats sur la loi antiterroriste aurait dû bien d’avantage nourrir la réflexion. Le Monde rapporte ce très intéressant échange entre Me Dupont-Moretti et son client :

« Être un islamiste, radical, salafiste, et j’ajouterais même, de la pire espèce, est-ce qu’à votre connaissance c’est interdit par la loi ? Est-ce que, quand on est un islamiste radical jusqu’au-boutiste, on est un assassin ?

Pas du tout. »

Et pourtant ! Être un « islamiste, radical, salafiste » ou un « islamiste radical jusqu’au-boutiste », c’est bien adhérer à une idéologie qui cautionne et même encourage les actes du « tueur au scooter ». C’est, le plus souvent, travailler activement à propager cette idéologie qui inspire le terrorisme islamique et œuvre à nous détruire par des moyens divers.

Est-ce interdit par la loi ? Voilà de quoi nos députés auraient dû débattre en priorité ! Voilà la vraie question, beaucoup plus importante actuellement que n’importe quelle argutie pour savoir si oui ou non un juge est intrinsèquement plus fiable qu’un préfet pour faire respecter les libertés…

Le communiqué du FLNC

Non seulement il y a de nombreuses raisons de « faire la distinction » entre le terrorisme islamique et les terrorismes corse ou basque, mais encore le gouvernement français aurait-il tout intérêt à s’inspirer, pour guider sa lutte, de certains aspects du communiqué du « FLNC du 22 octobre », exemplaire dans sa capacité à distinguer les « musulmans de Corse » des « islamistes radicaux de Corse » tout en faisant preuve de la ferme exigence nécessaire et en affirmant sa détermination :

« Musulmans de Corse, depuis un demi-siècle, vous partagez notre destin et cela vous place dans les semaines, les mois et désormais les années à venir face à un enjeu de taille : pour vivre sereinement sur notre terre, il faudra, si cela s’avère nécessaire, résister avec nous pour vaincre les fanatiques islamistes sanguinaires. Résister avec nous ne signifie pas que nous attendions que vous reniiez vos origines ou trahissiez votre religion, cela signifie prendre position : (…) contre l’islam radical (…) en nous signalant les dérives (…) en n’affichant pas de signes ostentatoires (burka, nikab…) qui marquent l’éloignement plus que le rapprochement culturel nécessaire au vivre ensemble. (…) La communauté de destin n’est pas un vain mot, (…) si l’E.I. revendiquait des actions terroristes sur notre sol, nous ne pourrons les vaincre qu’ensemble.

Message aux islamistes radicaux de Corse

A vous les prêcheurs de la mort, les imams radicaux, ceux qui cherchent à enrôler la jeunesse vers l’abîme du fanatisme, ceux qui tentent d’exploiter la misère humaine pour semer le désespoir;

(…) Cela nous a permis de comprendre la volonté des Salafistes qui est clairement de mettre en place chez nous la politique de Daesh. Nous nous y sommes donc préparés. (…) le peuple corse est fort. (…) Fort de choix politiques difficiles qui ne nous ont jamais fait basculer comme vous dans la barbarie. Sachez que toute attaque contre notre peuple connaîtrait de notre part une réponse déterminée sans aucun état d’âme. »

Les larmes ne peuvent pas indéfiniment se substituer au combat.

Éteindre la tour Eiffel est une chose, mais les larmes ne peuvent pas indéfiniment se substituer au combat.

L’urgence aujourd’hui est bien de distinguer les islams tout en exigeant des musulmans qu’ils prennent clairement position, en sortant des ambiguïtés soigneusement entretenues par certains de leurs représentants, et en garantissant aux autres religions les droits qu’ils demandent pour eux-mêmes.

L’urgence est de comprendre que c’est une guerre d’anéantissement qui nous a été déclarée par l’islam politique, que le terrorisme n’est pas l’ennemi mais un mode d’action choisi par l’ennemi,  que ce même ennemi n’est pas forcément stupide et peut employer en même temps d’autres modes d’action. L’hydre a de nombreuses têtes, de l’Etat islamique aux Frères musulmans en passant par Al Qaïda, Boko Haram, Tahrir Al Cham, le Mili Gorüs, le Tabligh, et même le CCIF ou le PIR.

L’urgence est d’avoir le courage de la lucidité y compris dans notre politique étrangère, et de prendre acte malgré les intérêts financiers en jeu du fait que « le Qatar finance le PSG et le terrorisme », et que l’Arabie Saoudite ne vaut pas mieux.

L’urgence est de nous donner les moyens humains, matériels et intellectuels nécessaires, et surtout de nous armer culturellement et psychologiquement, pour tenir fermement le double objectif de « ne jamais basculer dans la barbarie » tout en infligeant à l’islam politique la « réponse déterminée sans aucun état d’âme » qui n’a que trop tardé.

Contre les admirateurs de Mohamed Merah, redevenons les héritiers d’Albert Roche.

La Catalogne n’a jamais été une nation souveraine

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Souvent présentée à tort comme « indépendantiste », la coalition à la tête de la Généralité de Catalogne est avant tout séparatiste, mue par une détestation de l’Espagne historique. Jouant habilement de la rhétorique « décoloniale » et du dévoiement du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, les conjurés ont su un temps utiliser les médias mondiaux pour se présenter en victimes, en opprimés, en damnés de l’Etat central espagnol, forcément policier et répressif. En effet, l’époque est soumise à l’indignation permanente, à l’empathie larmoyante en faveur des « petits », donc des séparatistes, placés sans ambiguïté du côté du Bien, héritiers directs de la Seconde République espagnole, continuateurs d’une œuvre émancipatrice, quand l’Espagne monarchique actuelle serait le membre fantôme d’un vieux et sombre monde, celui du franquisme, des conquistadors, d’Isabelle la Catholique l’inquisitrice, des mises à mort de « toros » dans les arènes andalouses, rouge sang comme une toile de Goya.

Un referendum inconstitutionnel

L’inconstitutionnalité manifeste du référendum d’indépendance, rompant les engagements pris par tous les Espagnols, y compris les Catalans, ne pouvait être un argument pour une élite politique fanatisée, niant toute légitimité à la nation espagnole. Procédant de la même manière que les Kosovars, qui furent reconnus indépendants par l’ensemble de l’Europe occidentale, hors le Vatican et l’Espagne qui ne s’y était pas trompée, la coalition Junts pel si a tenté un véritable coup de force, une insurrection sans autre armée qu’une opinion publique internationale sidérée, méconnaissant tout de l’Histoire, du droit et de la culture espagnole. En dépit de trésors de malice, d’images falsifiées et de soutiens étonnants, de Julian Assange aux partis populistes européens, animés par un euroscepticisme pavlovien, en passant par des dictatures communistes sud-américaines, les Catalans ne rompront pas l’Espagne car leur principal argument est un mensonge : ils n’ont pas le soutien d’une majorité des Espagnols vivant en Catalogne.

Les sécessionnistes perdent du terrain

En outre, contrairement à une idée tenace, la Catalogne n’a jamais été un Etat ou une nation souveraine dans ses limites actuelles, au mieux un comté. La Catalogne est bien un élément de l’Espagne, dont l’unification politique signa la fin du Moyen Âge et le début de l’ère moderne. Un si grand pays ne se défait pas facilement, pas sans la force. Les immenses rassemblements patriotiques du dimanche 8 octobre dernier, réunissant entre 350 000 et 1 000 000 de personnes pour la seule ville de Barcelone, l’ont démontré. Cette sensation diffuse d’un réveil de l’orgueil espagnol a été d’ailleurs confirmée par des sondages expressément commandés, témoignant du recul des sympathies pour les sécessionnistes, probablement alimenté par les départs de grandes entreprises, le discours solennel du roi Philippe VI ou la perspective d’un conflit plus grave.

Carles Puigdemont en avait-il conscience quand il a prononcé son discours, retardé d’une heure, devant le Parlement de la Généralité ?

Confus, tétanisé par le moment, il a vainement tenté de défendre le droit à l’indépendance, ce qui lui est interdit, tout en renonçant à prononcer instamment l’indépendance de la Catalogne.

Puigdemont, combien de divisions ?

À lui aussi s’est posée la question suivante : combien de divisions ? Car, pour passer en force, dans l’illégalité, il faut se préparer à la guerre. Il ne pouvait pas plus l’ignorer que s’y préparer. En coulisses, la très hétéroclite union formée par les séparatistes s’est probablement déchirée. Anna Gabriel, représentante de la Candidature d’unité populaire, mouvement radicalement de gauche ayant des liens avec les organisations antifas  européennes, a dû presser pour qu’une déclaration unilatérale d’indépendance soit prononcée. Elle n’aura pas eu gain de cause. On l’a vu en Catalogne, un pays tout entier peut être pris en otage par une minorité agissante bien organisée, suffisamment convaincante pour s’agréger une partie importante du peuple et donner l’illusion de la légitimité. Madrid, l’Espagne et les Espagnols ont gagné la première bataille, mais la guerre contre les forces de la division n’est pas finie.

Paris 2024: comment les JO peuvent détruire la ville


Les Parisiens vont souffrir avec les JO, leur ville aussi. La multiplication des installations sportives, définitives ou provisoires, va encore plus dégrader le patrimoine, et on peut craindre le pire pour certains sites classés. 


Après deux échecs en 2008 et 2012, Paris a été désignée ville hôte pour accueillir les Jeux olympiques de 2024. Grâce aux abandons de Rome, Boston, Toronto, Hambourg et Budapest, et au choix de Los Angeles de concourir seulement pour 2028, la capitale a pu « vaincre sans péril ». L’esprit sportif, sans doute. Quant à triompher sans gloire, pas question ! C’est dans un unanimisme douteux, ayant frappé politiques et journalistes – mais pas les citoyens, qu’on a prudemment renoncé à consulter [tooltips content=’Rappelons que Hambourg a renoncé après un référendum et Budapest après une pétition de citoyens.’]1[/tooltips]–, que cette aventure a été lancée et son résultat fêté. Pour tous ceux qui, en fait de sport, sont plutôt Pierre Desproges que Gérard Holz, les temps à venir seront durs et il en coûtera au moins 6,6 milliards d’euros pour un mois et demi de sport spectacle.

Patrimoine et sport business ne font pas bon ménage

Le dossier français comptait il est vrai un atout majeur, survendu par le comité d’organisation : le centre de Paris, avec son paysage monumental, doit servir de cadre à une partie des épreuves. Comme il est difficile de dire qu’on est très à l’étroit dans une ville polluée et saturée par la circulation automobile, on fait fond sur le patrimoine de la capitale et ses vertus « qualitatives », expliquant que Paris est une belle ville ! De fait, l’esplanade des Invalides, le Champ-de-Mars, le bas des Champs-Élysées avec les Grand et Petit Palais, ou encore le parc de Bercy, auquel on a ajouté pour faire bonne mesure celui de Versailles, sont des lieux hautement « qualitatifs ». Et qui formeront, à n’en pas douter, un beau décor pour les joutes sportives retransmises dans le monde entier.

Les JO ont une large part d’inconnue : ainsi leur coût réel, car il en va des chiffres avancés comme du Saint-Esprit, on y croit ou pas, c’est selon ; ou encore le résultat de la compétition, et l’on sourit ici du chauvinisme par anticipation qui annonce déjà des médailles françaises ; ou encore la lancinante question du terrorisme – de quoi 2024 sera fait ? En revanche, l’impact sur la capitale et ses sites emblématiques ne réserve pas de surprise : la mairie de Paris encourageant déjà depuis plusieurs années le mariage du patrimoine et du sport business, on possède un bon observatoire de la réalité, à l’échelle un, hors des enthousiasmes béats et de la propagande officielle.

Le sacrifice des Serres d’Auteuil

Utiliser la ville historique pour des manifestations sportives soulève en effet un certain nombre de difficultés. Composé de monuments historiques, de musées et de sites (places, jardins, avenues), le patrimoine monumental urbain est par nature fragile sur le plan de sa conservation matérielle, tandis que, dans l’ordre sensible, il repose sur un équilibre nécessairement fragile. Il n’est donc pas fait pour un usage qui combine le bruit et la fureur, ici littéralement contre nature. Hérité de l’histoire et de nos prédécesseurs, il n’a pas d’autres avocats que sa puissante beauté et quelques lois, qu’il est hélas aisé de contourner. Si les atteintes y sont de plusieurs ordres, elles se combinent toutes à l’occasion des JO.

 

La chute des JO romains

Le refus de la maire de Rome de soutenir la candidature de sa ville aux JO de 2024 avait provoqué, l’année dernière, une levée de boucliers dans le Parti démocrate italien, et notamment dans le camp de Matteo Renzi, l’ex-président du Conseil italien. Mais le « non » de Virginia Raggi, jeune élue du Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo, semble aujourd’hui une décision avisée, au vu de l’endettement de 13 milliards d’euros, largement hérité de la précédente municipalité. En septembre 2016, elle déclarait : « Non aux Olympiades du béton (…), non aux cathédrales dans le désert (…), nous n’hypothéquerons pas l’avenir de cette ville. » Dénonçant les Jeux comme un fardeau économique pour sa ville, qui se redresse lentement, elle a attaqué tous ceux qui espéraient s’enrichir grâce aux Jeux. Les priorités de la maire sont plutôt ce qui pourrit le quotidien des Romains : l’état lamentable des rues, la corruption répandue dans les sociétés travaillant avec la mairie et les carences dans la collecte des déchets. Le mois dernier, Virginia Raggi revendiquait à nouveau sa décision avec fierté : « Le sport peut se décliner de maintes façons. Rome peut accueillir beaucoup d’autres évènements sportifs, y compris internationaux. Rome peut réussir sans les JO. » Après cela, elle a énuméré les 254 « petits, grands succès » obtenus sous son mandat, de l’ouverture de nouvelles lignes de bus à un « plan de lutte contre la ludopathie » – cf. #Romanoslot. Des réussites « oubliées par les médias », a-t-elle déploré. Pour Raggi, les citoyens romains passent d’abord. Une sacrée différence avec son homologue parisienne, qui a sacrifié sa ville et ses habitants sur l’autel de ses ambitions.

Par Mauro Zanon

 

La plus grave est évidemment la construction pérenne de nouveaux équipements dans un centre-ville déjà trop dense. On songe ici à l’« Arena 2 », équipement d’une capacité de 8 000 places, qui doit pousser à côté de l’ancien palais omnisport, dans le parc de Bercy. Maquillé par un toit en pelouse sur les images de synthèse, il s’agit néanmoins d’un bâtiment neuf qui vient rogner un espace vert. La première victime des JO est de fait le jardin des Serres d’Auteuil, voisin du stade de Roland-Garros. Protégé au titre des Monuments historiques et partie du site classé du bois de Boulogne, ce jardin patrimonial a pourtant été sacrifié sans vergogne par la Mairie au profit de l’érection d’un stade de 5 000 places construit en son sein. Quant aux protections très fortes dont bénéficiait le lieu, elles ont été de nul effet, le ministère de la Culture a cédé, as usual, tandis que le Premier ministre, alors M. Valls, tordait le bras des derniers récalcitrants au ministère de l’Écologie. L’affaire a tout de même fait grand bruit, suscitant des réactions internationales, une pétition de 90 000 signatures, et même des recours en justice, toujours pendants… Las ! Le stade, dû à l’architecte Marc Mimram, est aujourd’hui en chantier. Le discours de propagande était pourtant bien rodé : il s’agit d’un stade écolo, presque « invisible », habillé de serres neuves dans l’esprit des lieux. Et puis quand ses arguments de pacotille se sont émoussés, a surgi le cri de la victoire du béton sur le jardin : les JO ! Certes, les deux dossiers n’ont aucun rapport, mais l’effet du souffle cocorico-sportif a suffi, avec la bénédiction du Conseil d’État. Le sport est plus puissant que le patrimoine, voilà la première leçon de cette affaire. Dans une ville devenue la plus dense d’Europe et qui manque cruellement d’espaces verts, se servir d’un jardin fleuriste aussi beau que précieux comme variable d’ajustement de la politique d’équipement est une erreur tragique. Pire, dans le cadre du Grand Paris, avoir manqué l’occasion de déménager Roland-Garros, de toute façon trop à l’étroit porte d’Auteuil, au bord de l’A 13, est encore un grave échec politique, décidé par N. Sarkozy et B. Delanoë – pour une fois d’accord. C’est enfin une solution de vaincu, puisque l’échec de la candidature de Paris aux JO de 2008, qui a tant traumatisé la Mairie, a scellé le sort du jardin, que M. Delanoë jurait encore intouchable en 2006. Les projets de bétonnage du parc de Bercy pour 2024 s’inscrivent donc dans la continuité de cette politique : un jardin est « bétonnable » comme certains sont « bancables ». Le quartier de la porte d’Auteuil est d’ailleurs un terrain d’exercice de l’hyper-densification sportive voulue par la Mairie : bétonnage de Jean-Bouin, petit stade Art déco avec ses espaces verts devenu un monstre à 200 millions ; massacre de la piscine Molitor, qui n’est plus que le reflet glacé d’elle-même ; enfin, projets à venir de modification du Parc des Princes, le chef-d’œuvre de l’architecte Roger Taillibert, qu’on redoute de voir transformer par surélévation. Encore la dure loi du sport : il détruit même son propre patrimoine, comme on le voit encore dans le triangle historique de Roland-Garros avec le projet de raser le court n° 1, en parfait état, le préféré du public et des joueurs, qui plus est œuvre d’un tennisman architecte ! Quant à rappeler que tout ce secteur est mal desservi par le métro et ne possède pas de parking à l’échelle de la fréquentation des sites redimensionnés, c’est inutile : tout le monde s’en moque.

Sites provisoires, ravages durables

La seconde atteinte est de l’ordre du provisoire : il s’agit des installations qu’il faudra aménager sur les sites choisis, soit le Champ-de-Mars, l’esplanade des Invalides ou la partie basse de l’avenue des Champs-Élysées. Un provisoire qui durera un peu plus longtemps que prévu : les travaux commenceront en fait presque un an avant, en raison de la période d’essai de ces nouveaux équipements, qui doivent être homologués. À cela, on doit ajouter le démontage et la remise en état des lieux. Ce n’est donc pas quelques semaines en 2024, mais près de deux ans qu’il faut prendre en considération, période durant laquelle les nuisances en termes de travaux seront forcément élevées. Outre les équipements non pérennes à bâtir, qui doivent pour des raisons de sécurité être fondés et stables, le sport business nécessite un déploiement de multiples barrières métalliques, portiques, bornes et panneaux d’information, tentes VIP, postes de sécurité, et autres villages pour la presse, à quoi s’ajoutent des boutiques volantes. Ici, la dégradation visuelle atteindra son maximum. Les conséquences sont également importantes sur la circulation des piétons et des voitures, qui sera contrariée, détournée, voire interdite. Dans un savoureux renversement, « l’autochtone », inutile, devient à son tour la variable d’ajustement. Qu’il râle, ce citoyen-contribuable qui croit que la ville est aussi à lui : le sport est au-dessus de ces contingences. Ici, nulle fiction : c’est ce qu’on a pu observer, deux années de suite, autour de l’hôtel des Invalides, insigne monument du Grand Siècle et hôpital militaire fameux, choisi comme cadre à une course automobile baptisée « Formule-E » : on s’est offert un circuit du XVIIe siècle, dessiné par Louis XIV et Mansart. S’il s’agissait bien de bolides monoplaces entièrement électriques – la planète est sauve –, le désordre fantastique mis dans le quartier pour quelques jours annonce ce que vivront à l’échelle de plusieurs mois les mêmes résidents en 2024. Les sols modifiés (goudronnés, puis dégoudronnés place Vauban), les pelouses défoncées, le musée de l’Armée fermé d’office (avec compensation, le sport est trop bon)… tout cela montre bien que ce provisoire entraîne une somme de désagréments qui mériteraient au moins un débat et des chiffrages non complaisants. Évidemment, l’hypothèse de travail est qu’aucun dégât sur les sols, les arbres ou même les monuments concernés n’aura lieu. Mais comment ne pas être légitimement inquiet ?

Un choix de pauvre qui veut « faire riche »

Le même type d’occupation du Champ-de-Mars lors de la « fan zone » de l’Euro 2016 a mis un stupéfiant chaos, sorte d’apéritif de 2024. Ce site classé qui s’étend majestueusement entre la tour Eiffel et l’École militaire, dans un des plus beaux espaces composés de Paris, est devenu un terrain vague constamment utilisé pour les manifestations les plus diverses. On se souvient non sans ironie des cris d’orfraie de la Mairie quand la Manif pour tous avait piétiné les pelouses du Champ-de-Mars en janvier 2014. Le résultat de la fan zone permet d’entrevoir sans peine ce que sera 2024. En 2016, les dégradations ont pris un tour plus grave, avec l’étalage de publicités géantes, l’autre mamelle du sport business avec le BTP. Or, par une disposition de la loi de 1930, il est rigoureusement interdit de planter de la publicité dans les sites classés. Comment faire alors ? En violant la loi, comme la mairie de Paris qui a été condamnée pour cela en juin dernier. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, faut-il en déduire que, pour les JO de 2024, il n’y aura pas de publicité dans les stades provisoires des sites classés et à leurs abords immédiats ? Sans doute pas. Il faudra en passer par une loi d’exception, qui tiendra les recours à distance. Dégradés matériellement et visuellement, les grands sites parisiens seront donc également souillés de publicités géantes, sur affiche et sur écran. Tout ce qui a justifié leur reconnaissance, leur protection, leur conservation et leur entretien sera donc renversé, au nom du sport.

Si la Mairie faisait montre d’un quelconque intérêt pour le patrimoine, on pourrait soupçonner là une politique même maladroite de mise en valeur : mais il suffit de voir l’état sanitaire des églises de la capitale, et de considérer la pauvreté du discours municipal sur l’héritage historique, réduit à un babillage sur le tourisme, pour sentir toute la tartufferie de cet affichage. Mettre les JO dans le Paris monumental est paradoxalement un choix de pauvre qui veut « faire riche » : on n’a pas assez d’argent pour bâtir, mais suffisamment pour dénaturer le patrimoine et le transformer en faire-valoir. Par une perversion suprême, les JO feront de la plus belle ville du monde le village Potemkine de notre gloriole sportive.

Quand Le Monde défend (discrètement) le pédagogisme à l’école

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Que le journal Le Monde soit du côté du pédagogisme n’est un secret pour personne : l’école assure le bonheur des enfants, pas leur instruction. Mais comment défendre le pédagogisme sans en avoir l’air ? Comment attaquer sans porter de coup ? Comment « déplorer » l’absence de débat sans y entrer ? En tous ces domaines, Le Monde est devenu expert. Dénoncer, en gros titres « une guerre idéologique », c’est laisser entendre qu’on n’en est pas et renvoyer les lutteurs dos à dos tout en soutenant discrètement le lutteur pédagogiste.

En feignant l’impartialité…

Discrètement… Et pour cause ! Défendre le pédagogisme, c’est applaudir aux 150 000 élèves qui sortent tous les ans du système scolaire sans diplôme ni qualification. C’est approuver l’énorme pourcentage d’élèves qui éprouvent, à tous les niveaux, des difficultés de lecture. C’est se montrer satisfait de la régression du nombre des enfants de familles pauvres intégrant les grandes écoles ; c’est tenir pour négligeable la baisse de niveau scientifique constatée par les directeurs des grandes écoles d’ingénieur ; c’est estimer qu’avec la certification Voltaire on trouvera bien assez de cadres supérieurs sachant l’orthographe, etc.

Exemples. Les rythmes scolaires privent la majorité des enfants d’enseignements dont ils auraient pourtant besoin ? Mais non. Ils corrigent les inégalités. On supprime l’enseignement du latin ? Mais non, on offre les langues anciennes à tout le monde, etc. Le pédagogisme doit être défendu à l’intérieur même de sa dénonciation. Exemple : Michel Lussault, président heureusement démissionnaire du Conseil Supérieur des programmes. 1. Préciser discrètement qu’il est un universitaire « reconnu ». Il n’est pas nécessaire de dire par qui. 2. Annoncer qu’il n’est pas responsable du « milieu aquatique profond standardisé ». Alors que bien sûr, il l’est, au moins parce qu’il laisse passer cette formulation dans la rédaction des programmes. Il l’est parce qu’il faut donner aux programmes une allure scientifique et que dans une description scientifique un ballon n’est pas un ballon, mais un « référentiel bondissant ». Enfin quoi ! C’est bien un référentiel puisque tout le monde court après et il est évidemment bondissant, sinon il serait un boulet. C’est de la science ! Et voilà comment nos profs de gym se retrouvent dans la situation de Mme Jourdain, acte III, scène III.

Pédagogisme, histoire d’une illusion

Le pédagogisme n’est d’ailleurs pas un nom d’oiseau. C’est un mouvement dont on peut facilement retracer l’histoire :

– depuis l’école du « plus jamais ça » qui suit la guerre de 1914 : l’éducation bien conduite doit rendre les guerres impossibles ; ici, pédagogisme = utopie, mais on n’en est pas encore à l’enfant ignorant ;

– avec les mouvements pour l’école nouvelle, où le « faire » devient plus important que l’« apprendre » ; c’est l’importation en France du « learning by doing » de John Dewey, vers 1920 ; c’est Decroly, Montessori ; toutefois si le savoir est relativisé, il ne disparaît pas ; ici, pédagogisme = l’enfant heureux, mais pas encore l’enfant ignorant.

– avec, en 1937, la création du SGEN-CFDT, qui finira par militer activement pour la suppression des repères comme les notes, l’écriture des programmes en termes de compétences et non plus de notions, etc. Ici le pédagogisme se veut destructeur de l’école capitaliste et fait de la pédagogie un instrument de la lutte des classes.

Il faudrait ajouter la montée en puissance des associations, progressivement acceptées les bras ouverts par l’Éducation nationale, comme les CEMEA, le GFEN, ou le CRAP…

L’ordre moral contre Jules Ferry

Il faut noter que le pédagogisme ne s’appuie jamais sur une analyse critique des pratiques d’enseignement, mais seulement sur des dénonciations politico-morales au premier degré. Et si les intentions politiques (ou plutôt morales) sont exprimées, les orientations politiques « partisanes » sont toujours cachées de sorte que le pédagogisme est plutôt un mouvement politique sous couvert de pédagogie qu’un mouvement pour l’école. La pédagogie est un « idiot utile ». Objectivement, c’est un mouvement qui cherche à empêcher l’école d’enseigner (d’instruire) et à lui assigner l’unique tâche d’éduquer à l’indignation et à la justice égalitariste. En ce sens, les élèves n’ont aucun besoin d’avoir les moyens de se forger leurs propres idées, on leur révélera ce qu’est le Bien.

Alors Le Monde croit bien venu de suivre les manipulations historiques de certains « historiens » de l’école en avançant que Jules Ferry lui-même était déjà, en son temps, un pédagogiste. C’est évidemment on ne peut plus faux. On prête aux propos de Jules Ferry un sens contemporain totalement étranger à son époque. C’est de l’anachronisme, faute majeure des historiens amateurs.

Car à l’époque de Jules Ferry, la question ne se joue pas entre l’école qui instruit et l’école de l’enfant roi, mais entre une insupportable routine qui n’enseigne rien et un art d’enseigner, inspiré des philosophes (Kant ou Rousseau, par exemple) qu’on appelle « pédagogie ». On veut mettre fin à la méthode de la férule, qui est celle des petites écoles de l’Ancien Régime, avec ses sous-maîtres et lui substituer une école attentive aux enfants et qui se donne une obligation de résultat. « Faites comme vous voulez, disait-on aux instituteurs, mais de grâce, obtenez des résultats ». On n’impose aucune méthode. Et si les programmes sont obligatoires, la liberté pédagogique, elle, est totale. Elle doit l’être si on veut que les instituteurs soient responsables de leurs résultats.

De la libre réflexion des maîtres

Il fallait, à l’époque, lutter contre les habitudes laissées par les méthodes de l’enseignement individuel des « petites écoles » qui faisaient travailler un seul élève, appelé près du maître, laissant tous les autres sans activité réelle. Il fallait également combattre les « Frères ignorantins » et les sœurs de charité totalement incapables d’enseigner tant leur ignorance était grande mais qui s’occupaient si bien des enfants ! Il fallait freiner le développent des écoles mutuelles quasi militarisées où un maître enseignait à plusieurs centaines d’élèves par l’intermédiaire d’élèves-moniteurs. Il fallait combattre l’idée répandue que l’élève ne pouvait rien apprendre avant de savoir lire.

Ajoutons que dans les campagnes, la plupart des enfants étaient plus patoisants que francophones. Alors par une vaste campagne de formation professionnelle et de réunions sous forme de conférences pédagogiques, les principes d’une saine pédagogie ont été répandus. Jamais imposés. Toujours proposés à la libre réflexion des maîtres.

En 1880, donc avant les lois scolaires qui sont de 1882, les inspecteurs primaires, qui étaient soit des professeurs agrégés des grands lycées, soit des instituteurs chevronnés, parcouraient les campagnes, expliquant aux instituteurs que « la lecture bien enseignée, intelligemment enseignée serait à elle seule tout l’enseignement primaire. » On invente la lecture « expressive ». On répète que la lecture ne doit pas être « le fléau des enfants, ni la seule occupation qu’il faille leur imposer », qu’il faut leur donner « une foule de connaissances en rapport avec leurs besoins, à la portée de leur âge », qu’il est nécessaire de leur parler « sans cesse avec amitié et confiance. » Et surtout avec un langage soigné.

La pédagogie d’hier était loin de l’idéologie d’aujourd’hui

« Il faut faire parler les enfants, dit cet inspecteur primaire, assouplir leur voix, les habituer à se mettre à la place des acteurs figurant dans les morceaux qu’ils lisent. Il n’y a pas de meilleur moyen pour atteindre ce but, que de recourir aux exercices de récitation. Nous avons dans nos classes des intelligences vives qui se laissent promptement impressionner par une pensée, par un sentiment, par des organes vocaux d’une admirable flexibilité ; des enfants qui excellent à exprimer ce qu’ils comprennent et ce qu’ils sentent. Ayez un morceau de prose ou de poésie toutes les semaines ; faites-le lire à haute voix par le meilleur lecteur de la classe ; lisez-le vous-même après vous y être soigneusement préparés. L’enfant sentira et parlera convenablement comme vous ; l’oreille s’habituera aux sonorités, aux harmonies de notre admirable langue. Expliquez le sens des mots, des expressions qui, sans cela, passeraient incompris et donnez pleine satisfaction à la curiosité, au désir de connaître, d’apprendre, de savoir des enfants. Faites leur apprendre par cœur de jolis morceaux. La lecture gagnera beaucoup à cette innovation ; les enfants auront un rôle actif ; les familles apprécieront mieux la valeur de vos services et l’administration saura vous tenir compte de vos efforts et de vos succès. » On est loin du pédagogisme d’aujourd’hui.

Quant à la lecture, la méthode utilisée, mais non imposée, est syllabique. Elle n’est généralement pas contestée alors qu’on connaît bien la tendance des élèves à deviner le mot en entier sans le lire par les lettres dont il est écrit. On combat cette tendance. Mais on combat également la lecture mécanique de mots discontinus dépourvus de sens.

Il en va de même pour toutes les autres activités scolaires, calcul, histoire, géographie, travaux manuels, couture, agriculture, etc. On s’adresse d’abord à l’intelligence et dès qu’on s’est assuré que l’enfant a compris, on lui fait apprendre par cœur. Et surtout on insiste sur l’activité des élèves « qui ont trop souvent un rôle passif dans les leçons ». Il faut le solliciter sans cesse par des questionnements. Sans oublier que les élèves doivent être invités à répondre « par des phrases complètes » et non par des mono syllabes : « De quelle couleur est le cheval de Pierre ? » Réponse : « Le cheval de Pierre est noir ». Voilà bien une consigne aujourd’hui totalement oubliée.

La pensée autonome, pour quoi faire?

Même chose pour la discipline, qui n’est jamais la domination d’un enfant par le maître, mais la domination d’un enfant « par lui-même » : Il apprend à se tenir.

Encore ceci :

– une leçon n’est pas complète si elle ne comporte un résumé ;

–  « Il ne faut pas étudier une seule branche et devenir mathématicien, historien ou géographe, il faut se livrer à une culture générale. »

– le maître qui ne se livre pas à un travail personnel perd son savoir, prend graduellement le chemin de la routine et retourne à l’ignorance.

On le comprend maintenant, la question pédagogique qui se déploie à la fin du dix-neuvième siècle n’a rien à voir avec les conflits d’aujourd’hui. À l’époque de Jules Ferry, qu’il vaudrait mieux appeler époque Ferdinand Buisson, il s’agissait d’établir la pédagogie contre les inepties et la routine. Aujourd’hui, il s’agit de maintenir la pédagogie contre les partisans d’une école qui se borne à éduquer sans instruire. Ils n’auront pas de pensée autonome – qu’en feraient-ils ? Nous avons Le Monde –  mais au moins, ils ne se tromperont pas de poubelles en jetant leurs déchets.

Assurance-chômage: Macron promet sans compter

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Emmanuel Macron, octobre 2017. SIPA. AP22115839_000016

La multiplication des mesures annoncées par le nouveau gouvernement pour les prochains mois et reliées à la question de l’emploi et du chômage (hausse de la CSG, baisse des cotisations salariales, indemnisation des indépendants ou des démissionnaires, réforme de la formation professionnelle) a de quoi laisser dubitatif le citoyen qui tente d’en comprendre la profonde logique. Or, force est de constater que ces réformes sont bien liées entre elles et ont un soubassement idéologique que l’on peut circonscrire et analyser. Ce dernier est fort de deux constats : l’un philosophique – celui défendu par Jeremy Rifkin dès la fin des années 1990, sur la disparition du travail salarié classique et la montée en puissance de la gig-économie, celle des indépendants et des intermittents – l’autre pratique – les déficits de l’assurance chômage, de l’ordre de 3 à 4 milliards d’euros par an.

Usine à gaz

L’économie générale de l’usine à gaz que le gouvernement tente de mettre en œuvre est de sortir de la gestion paritaire de l’assurance chômage, afin de permettre à l’Etat de reprendre la main sur le système pour 1) mieux équilibrer ses comptes 2) ouvrir de nouveaux droits à l’assurance chômage aux démissionnaires et entrepreneurs.

Le vecteur de cette réforme est essentiellement une modification des circuits de financement qui entrera en vigueur des 2018 : le financement de l’assurance-chômage sortira d’une logique assurantielle (fondée sur des cotisations patronales et salariales) pour basculer vers un régime hybride, où les cotisations patronales sont maintenues mais les cotisations salariales sont remplacées par l’impôt (CSG) et donc la solidarité. A ce dernier titre, l’Etat peut rejoindre les partenaires sociaux dans une gestion désormais tripartite de l’assurance-chômage (ce qu’il faisait déjà dans la pratique en épongeant les pertes du régime…).

Ambitions à la baisses

On retrouve dans cette réforme l’opposition entre les deux logiques qui ont présidé à l’avènement des Etats modernes et des systèmes de sécurité sociale, assurance-chômage, retraites : la logique assurantielle (privée ou publique, souvent – mais pas en France – mixte) du système bismarckien, et la logique par l’impôt-solidarité de Beveridge. Il y a fort à parier, au-delà de cette réforme, que la distinction plus claire entre ce qui relève de l’assurance et ce qui relève de la solidarité sur notre feuille de paye, sera le cœur de l’évolution de notre Etat-providence.

Pour l’instant, les desseins d’Emmanuel Macron en la matière sont plutôt limités et initialement, durant sa campagne, cette reprise en main de l’assurance chômage par l’Etat lui permettait de faire des nouvelles promesses d’indemnisation à certains publics. Or étendre ces droits est complexe car il faut définir des nouvelles règles d’indemnisation : un exercice périlleux qui, couplé aux restrictions budgétaires, pourrait amener le gouvernement à revoir ses ambitions à la baisse.

Une estimation irréaliste

S’agissant des indépendants, la difficulté de la mise en place de la reforme réside en la définition du fait générateur de l’indemnisation : est-ce la liquidation, la cessation d’activité, la création d’une nouvelle activité ? L’Inspection générale des affaires sociales (Igas) travaille sur ce sujet mais il n’est pas censé être tranché avant l’été 2018. Pour les démissionnaires, Emmanuel Macron a promis au nom d’une plus grande « fluidité du marché du travail » (sic) de les indemniser… tous, pendant la campagne, puis en ramenant l’indemnité à une fois tous les cinq ans, en cas de projet personnel ou entrepreneurial. Malgré le caractère assez vague de la promesse, l’Institut Montaigne l’a chiffré à 2,7 milliards d’euros par an: une estimation qui est désormais l’objectif du gouvernement.

Cependant, ces analyses échouent à prendre en compte ce qu’on appelle en économie les biais comportementaux induits par une réforme. En effet l’Institut Montaigne considère qu’on connait le public intéressé par la future mesure: essentiellement ceux qui démissionnent et s’inscrivent à Pôle Emploi, une population dont le nombre est renseigné. Or que penser du comportement de ceux qui actuellement démissionnent et ne s’inscrivent pas à Pôle Emploi (car ils trouvent l’organisme inefficace ou ont déjà un point de chute) ? La réforme peut induire chez eux un biais en les amenant vers Pôle Emploi uniquement pour collecter l’indemnité.

Démission pour tous?

Mais surtout, toute analyse cognitive sérieuse de la réforme doit inclure les bataillons de salariés frustrés dans leurs positions actuelles, qui pourraient eux aussi passer à l’acte en démissionnant afin de toucher l’indemnité. En élargissant ainsi le public concerné, le ministère du Travail estime que les effets d’aubaine pourraient faire culminer le coût de la réforme à près de 14 milliards d’euros la première année, pour ensuite un coût en vitesse de croisière de l’ordre de 3 à 5 milliards d’euros annuels.

L’état de nos finances publiques obère tout risque d’un tel dérapage : il y a fort à parier que le gouvernement devra drastiquement réduire le public concerné par la réforme en mettant des conditions draconiennes à l’ouverture des droits. On imaginera sans peine un régime ad hoc d’indemnisation bien moins généreux que pour les autres ayant droits, sur le modèle de ce qui fut fait pour les intermittents du spectacle (l’alternative étant une refonte globale de toutes les conditions d’indemnisation à laquelle nous ne croyons guère dans le contexte politique actuel). Le risque étant, bien entendu, de vider cette réforme de sa substance : il serait malheureux de réaliser en 2019 que cette réforme promise par Emmanuel Macron n’était qu’un gadget n’ayant en rien facilité la diversité des parcours professionnels entre salariat et entrepreneuriat.

En République, le droit de se voiler n’en est pas un

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voile islam laicite droit
Manifestation en faveur du voile islamique, Paris, 1989. Sipa. Numéro de reportage : 00177717_000003.

Entre une partie des Français de confession musulmane et le reste de la société, deux perceptions du monde se côtoient et sont amenées à se confronter de plus en plus souvent. Le gouffre est énorme. Les concepts et définitions des valeurs que promeut notre pays diffèrent et sont détournés par cette frange des musulmans qui ne voient le monde qu’à travers le prisme de l’islam, quand d’autres musulmans considèrent leur religion comme intime. Les débats qui agitent notre société sont faussés par ces malentendus. Le dialogue de sourd est patent et explique le décalage entre les discours politiques et la réalité. Nos élus répètent inlassablement que la laïcité est la possibilité de croire ou de ne pas croire, d’avoir une religion ou pas, de la pratiquer ou non et de pouvoir changer de religion si on le souhaite. Pour le voile, c’est la possibilité de le mettre ou de le refuser. Ils ont ainsi l’illusion d’être les garants de la laïcité et de la liberté des femmes. Car si la société a plus ou moins bien compris ce qu’est la laïcité, une partie d’elle-même considère que cela ne la concerne pas, la détourne allègrement (voire la rejette) et la réduit uniquement à la liberté religieuse.

Inimaginable de quitter l’islam

Pour cette frange des musulmans, la possibilité de changer de religion, ou pire encore, de ne pas croire, est inimaginable. Pourquoi ? Parce que cela ne concernerait que les non-musulmans. Son islamité est son identité première face à une société dans laquelle elle se reconnait si peu. Sa citoyenneté n’est que le moyen de revendiquer sa religiosité. La communauté religieuse prime sur la liberté individuelle. Tout désir d’émancipation des traditions communautaires ou du dogme est perçu comme une trahison. « L’égaré(e) » subit alors une sorte d’excommunication par des propos tels que « collabeur », « arabe de service », « athée » (une insulte dans leur esprit), etc. Une pression qui ne dit pas son nom mais qui est bien ancrée.

Laïcité à la carte islamique

Les limites posées à ces revendications par le cadre républicain sont vécues comme une injustice, voire du racisme. Cette frange des musulmans est convaincue que les pouvoirs publics trahissent la laïcité dont elle a sa propre définition. Elle ne voit pas l’universalisme comme la possibilité donnée à chacun de faire réellement ses propres choix, mais comme une menace brandie par la société qui amènerait les musulmans à falsifier ou à abandonner l’islam. Ce qui explique sa motivation affichée à défendre la laïcité pour la liberté religieuse, mais d’en détourner le sens pour aussi s’en protéger. Un bon exemple est celui du sapin de Noël dans les écoles publiques. Certains parents musulmans réclament, au nom de la laïcité, le retrait de ce qu’ils croient être un symbole chrétien. Mais ces mêmes parents n’hésitent pas à demander aux mêmes écoles des aménagements inspirés par leurs croyances, au nom de la liberté religieuse garantie par la laïcité. La confusion est totale.

Le débat autour du voile est l’exemple le plus frappant de ce gouffre. Les intégristes le considèrent comme une obligation, mais par une rhétorique bien troussée, cette obligation peut être ou non « choisie ». Tout le malentendu est là. Car si le voile est une obligation, il ne peut y avoir de choix. La présentation de ce « choix » est trompeuse. Il n’est pas dans celui de le porter ou non, mais dans celui d’être une bonne musulmane ou pas, le voile étant le label du bon choix.

Hijab ou damnation

Les propos de ces musulmans séduits par l’islamisme montrent le décalage dans la perception des concepts. Pour eux, la femme est libre. Libre de choisir la pudeur, la dignité et la décence que lui offrirait le voile. Elle est ainsi libre de ne montrer ses cheveux et sa peau (ce qu’ils appellent « sa beauté ») qu’à sa famille ou à son mari. Car « son corps est une perle, un bijou, dont le voile lui sert d’écrin » (la comparer à un objet sexuel dont le voile lui sert d’emballage serait plus juste mais moins valorisant). Elle est libre d’être respectable. Mais elle est tout aussi libre de choisir l’autre chemin, celui d’être une « pute ». Il y a un bon et un mauvais choix, mais les deux sont possibles, selon eux. Seulement ensuite, il ne faudra pas se plaindre… Sans parler du risque de brûler en enfer. Il n’y a donc, d’après eux, aucune contrainte puisqu’elle aurait « librement choisi » de se voiler.

Convaincre, non pas contraindre directement, pour amener la musulmane à « choisir » sa servitude, telle est la méthode. La culpabiliser, la rendre responsable de tous les maux phalliques et la faire vivre dans la hantise d’un châtiment divin si la moindre parcelle de peau ou mèche de cheveux est à l’air libre en est le moyen.

Le voile comme droit

Cette soumission à la libido masculine devient une soumission à Dieu pour désamorcer toute remise en cause. Le voile pouvant ainsi être imposé à la société au nom de la liberté religieuse. Le faire au nom du sexisme serait moins porteur. Pour faire un véritable choix, les musulmanes devraient pouvoir choisir entre différentes possibilités théologiques. Or, ce n’est pas le cas. Toute tentative des musulmans modernistes de contredire les intégristes est condamnée. Au bout de plusieurs mois, voire années, d’un tel apprentissage culpabilisant, quel « choix » fera une musulmane sensible à ces propos ? Les discours républicains pèsent si peu face au châtiment divin martelé par les islamistes. Voilà pourquoi les femmes voilées refusent de retirer leur voile si elles se trouvent en présence d’hommes, quelles que soient les circonstances, même si cela empêche d’obtenir un emploi. Le refus de retirer le voile quoi qu’il en coûte est bien la preuve d’un conditionnement où le libre choix n’a pas eu sa place dans la construction de cette intransigeance.

Dialogue de sourds

Cette définition particulière du « libre choix » explique le dialogue de sourds et rajoute de la confusion au concept d’émancipation. Certaines femmes voilées déclarent que le voile les émancipe. Le malentendu réside là encore dans la perception du terme. En effet, les musulmanes « tendance Frères musulmans » veulent avoir un emploi (les salafistes restent à la maison). Toute leur communication autour de l’émancipation réside dans cet angle. Or c’est trompeur. Le voile les empêche d’accéder à certaines professions, comme celles de la fonction publique. Car les femmes voilées, dont certaines prétendent défendre la laïcité, refusent d’appliquer la neutralité religieuse demandée aux fonctionnaires. Elles se ferment ainsi de nombreuses portes. Plusieurs métiers du secteur privé sont également incompatibles avec le port du voile pour diverses raisons.

Mais cette partielle émancipation professionnelle cache l’absence d’émancipation dans l’absolu. Car l’émancipation se construit d’abord par l’autonomie de son corps. Or chez les intégristes, le corps féminin reste lié à la communauté. Un corps public soumis à tous les enjeux. La réputation familiale repose sur les épaules des filles. Le mythe de la virginité reste vivace : une femme non mariée doit rester vierge, même si elle a 40 ans. De sa naissance à sa mort, son corps ne lui appartiendra jamais. Les tenues vestimentaires, les déplacements, les relations avec le sexe opposé, sont (auto)contrôlés afin d’éviter tout risque de tentation dont seule la femme serait responsable. Le voile en est le sceau. La valeur d’une femme ne se mesure donc pas à sa réussite professionnelle ou à ses qualités humaines. Elle se mesure à ce qu’elle fait de son entrecuisse. En cela, elle sera toujours inférieure à l’homme en dignité et en droits.

Contre le voile ? Raciste !

Mais dans les débats, le malentendu réside là encore dans la perception : quand les uns pointent le sexisme du voile qui renvoie au corps, les autres pointent la partielle émancipation professionnelle d’une partie de ces femmes.

Une fois la décision prise, la femme voilée affirme que c’est son choix, sa liberté. Alors pourquoi tenter de comprendre le processus de voilement et le remettre en question ?

Comment ose-t-on même le critiquer ? Lorsque les opposants aux islamistes, y compris des musulmans, expriment leur opinion sur le sexisme du voile, les pro-voile brandissent les accusations de racisme, d’intolérance et de blasphème. Cette vision particulière du débat démocratique illustre leur victimisation permanente qui permet d’esquiver toute remise en question et de créer une confusion encore plus profonde : le sexisme du voile se transforme en « féminisme islamique ».

L’usage de termes communs auxquels on attribue des définitions différentes explique le dialogue de sourd, fruit du décalage entre l’intégrisme musulman et les valeurs républicaines.

Ce n’est pas le pétrole qui disparaît, c’est la demande de pétrole

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Le prix du baril de pétrole, qui était de 1 dollar en 1972, est monté à près de 150 dollars en 2013, avec des projections qui le voyaient aller jusqu’à 300 dollars. Et le voilà retombé aujourd’hui aux alentours de 50 dollars. Pour expliquer une évolution aussi spectaculaire, il faut comprendre que le pétrole a été à un moment  un prix politique, mais que la loi du marché a pris sa revanche. C’est que l’on ne viole pas sa loi sans conséquence. Quand un prix se situe durablement très au-dessus du coût de production – au début des années 1970, ce coût s’élevait à 10 cents par baril et il tourne aujourd’hui autour des 3 dollars au Proche-Orient –, un tel sur-prix a des effets tant sur l’offre que sur la demande qui viennent corriger la situation.

Le culte du pétrole

Ce qui a déclenché la première hausse, c’est la guerre du Kippour en 1973. La réunion entre l’Opep et les compagnies qui se déroulait à Vienne – à l’époque les compagnies étaient partenaires de l’Opep dans le cadre des accords de Téhéran – a été interrompue du fait du conflit. Et l’on s’est retrouvé à Koweït pour décider de l’embargo et du relèvement du prix du baril. Mais cette fois, nous étions en formation Opaep – Organisation des pays exportateurs arabes de pétrole – c’est-à-dire sans l’Iran, l’Indonésie ou le Venezuela. Les pays arabes se retrouvaient donc entre eux dans une ambiance tout empreinte de religion en plein ramadan. Je fus le témoin direct de cette réunion. Tous les participants n’étaient pas en djellaba – Bélaïd Abdessalam en particulier, le ministre algérien du pétrole, était en civil – mais tous priaient. On voyait à la télévision les images de la guerre et Sadate devant le Parlement proclamant prématurément la victoire sur Israël, tandis que le président algérien Boumediene, lui, annonçait par un télégramme qu’il mettait à sa disposition tous ses hommes au service de la cause.  Et qu’elle était la cause ? C’était « les juifs à la mer ».  Tous  pensaient qu’ils finiraient par la gagner. On connaît la suite…

L’embargo, quant à lui, était une rupture complète du contrat, et il a fait prendre conscience à tout le monde que le pétrole est une matière première complètement politisée et, dans le cas d’espèce, complètement « islamisée ».

Le deuxième événement politique qui a influencé les cours est la révolution iranienne de 1979, d’inspiration elle aussi islamique, qui a encore majoré le prix. Par la suite, il s’est ensuivi une assez courte période d’accalmie troublée par la guerre Iran-Irak durant les années 1980, l’invasion du Koweït en 1990 puis l’invasion de l’Irak par les Américains en 2003, et en fin de période une flambée des prix dopée par la progression de la demande chinoise.

La théorie du « peak oil »

En réalité, la mainmise du politique sur le marché pétrolier était totale. Il y a eu une espèce d’alliance objective – pour ne pas parler de conjuration afin d’éviter de tomber dans le complotisme – entre les compagnies pétrolières, les écologistes et l’Opep.  La manifestation de cette alliance a été la théorie du  « peak oil ».

Cette idée du « peak oil » se nourrit  du fantasme que les réserves pétrolières  sont connues et finies et que, par conséquent , chaque extraction de baril non compensée par de nouvelles découvertes de pétrole nous rapproche du jour où les réserves commencent à diminuer pour aller jusqu’à l’épuisement. En 1973, on parlait d’un horizon à 30 ans, ce qui amenait ce moment fatal à 2003. Or qu’a-t-on vu à cette date ? Rien naturellement. Cet horizon du « peak oil » ne cesse de reculer à mesure qu’on avance… Pour la bonne raison que le volume des réserves est inconnu. D’abord le calcul des réserves est en soi compliqué : reposant sur une probabilité établie sur les découvertes les plus récentes, il est sans cesse révisé. Ensuite et surtout, le montant des réserves dépend à la fois de la physique, des capacités technologiques et du prix que l’on est prêt à y mettre. Or les progrès peuvent être énormes, comme on l’a vu récemment avec l’extraction du pétrole de schiste. Ce dernier n’entrait pas jusque-là dans les calculs de réserve !

Le « peak oil » rentre naturellement dans la mentalité des écologistes qui considèrent qu’étant donné que la Terre est un monde fini, il faut arrêter la croissance. Et il s’est trouvé, comme toujours dans ces cas, des scientifiques stipendiés pour accréditer cette thèse. Quant aux compagnies pétrolières, elles-mêmes productrices de pétrole, l’idéologie du « peak oil » servait évidemment leurs intérêts, tant un prix du brut élevé augmentait leurs superprofits.

Le « peak oil » de la demande

Le relèvement brutal des prix du pétrole, en touchant un point vital chez les pays consommateurs, a suscité de la part de ces derniers une impulsion décisive, qui s’est traduite par un formidable déploiement technologique en matière énergétique. Tout d’un coup on s’est dit : au secours, il n’y a plus d’essence pour nos bagnoles !

Mécaniquement, la hausse soudaine des prix du pétrole Opep a eu pour effet d’encourager la recherche de pétrole non Opep et dans les énergies non pétrolières, et il a stimulé les économies d’énergie dans des proportions incroyables. En 1973, la France consommait 127 millions de tonnes, pour moins de 80 millions aujourd’hui, alors que le PIB a triplé de valeur entre-temps. Et ce phénomène d’efficacité énergétique a été observé dans tous les pays occidentaux. D’où le développement hier du nucléaire, et demain du solaire. Le lobby nucléaire a été, particulièrement en France, très puissant, un véritable État dans l’État.

Ce à quoi on a assisté, c’était donc à un véritable « peak oil », en effet, mais non du côté de l’offre, comme on l’attendait, mais du côté de la demande. Ces dernières années, les pays développés ont, en effet, diminué leur consommation pétrolière !

Pendant près de quatre décennies, l’Opep a veillé à réguler le marché, ouvrant ou fermant les robinets en fonction de ses intérêts vis-à-vis du marché. Mais derrière l’Opep, c’était l’Arabie saoudite qui était à la manœuvre. Avec ses réserves pétrolières énormes (70 % des réserves mondiales) et un niveau de production entre 8 et 11 millions de barils par jour, le Royaume est l’acteur majeur. Comment comprendre dès lors son attitude depuis trois ans consistant à laisser baisser le prix du pétrole ? C’est la grande question.

Le pétrole ne s’économise plus

En réalité, ce changement de pied était en préparation depuis une bonne dizaine d’années, époque à partir de laquelle les dirigeants saoudiens ont pris conscience que sous l’impulsion technologique formidable en matière énergétique, le monde allait entrer dans une période post-pétrolière. Dans leur esprit, le développement des substituts au pétrole allait inéluctablement diminuer la demande de pétrole Opep. Ce type de scénario était esquissé dans les analyses de l’Opep dès les années 2000, à partir notamment de l’expansion des biocarburants qui étaient pris pour une menace très sérieuse. Or, dans un premier temps, les stratèges saoudiens ont réagi en essayant de faire remonter le prix du marché par fermeture des robinets, jusqu’au jour où l’idée que le monde allait rentrer définitivement dans une ère post-pétrolière – et donc qu’en n’ayant plus besoin de lui, le pétrole ne vaudrait plus rien – s’est imposée à eux. D’où la volonté de « sortir » le pétrole tant qu’il est encore temps, plutôt que de conserver des réserves, tout en essayant d’anéantir par les prix bas la concurrence. L’émergence du pétrole de schistes américain a agi comme le coup de grâce.

Il y avait néanmoins un paradoxe dans cette histoire : plus les pays consommateurs subventionnent les énergies concurrentes, plus le pétrole baisse, et plus le pétrole baisse, moins ces énergies renouvelables sont rentables. Mais aujourd’hui, le mouvement des énergies renouvelables est lancé et rien ne semble pouvoir l’arrêter, notamment le solaire. La stratégie saoudienne de prix bas a certes affecté à un moment le pétrole de schiste dont on a fermé certains puits. Mais les recherches de pétrole en eaux profondes qui se mènent sur un très long terme n’ont pas été arrêtées, ni celles sur le solaire et l’éolien. Nous entrons à vitesse grand V dans un monde post-pétrolier. Dans une telle perspective, j’ai parié il y a plus d’un an que le prix du pétrole évoluerait autour de 50 dollars le baril. Jusqu’à maintenant – je touche du bois – je n’ai pas été démenti par les faits.

« One shot game » et victime collatérales

Ce seuil de 50 dollars est comme par hasard le prix auquel le pétrole de schiste aux Etats-Unis est rentable. Et c’est ce qui sert désormais de prix directeur au marché mondial de l’or noir. C’est une mauvaise nouvelle pour tous ceux qui ont bâti leur projet sur un baril entre 100 et 150 dollars : géophysiciens, certaines compagnies pétrolières mais aussi pays exportateurs de brut, et notamment l’Etat algérien, obligé de faire des économies budgétaires drastiques et de revoir à la baisse ses prévisions de croissance de manière dramatique.

Le coup de force pétrolier initié en 1973 aura été un « one shot game ». En rompant à cette date le contrat, les pays pétroliers ont remporté la mise une fois – mais une seule fois. Il n’y aura pas de deuxième partie, car le pétrole n’est plus une arme menaçante et aujourd’hui, comme n’importe quel marchand, l’Arabie saoudite ne cherche plus qu’à protéger ses parts de marchés.

L’écriture inclusive, la nouvelle fabrique des crétin·e·s

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En matière de sexisme, tout a-t-il déjà été dénoncé ? Arriverions-nous trop tard ? Non ! Il reste la langue. On la savait sexiste, surtout le français qui ne connaît pas le neutre et pour lequel le masculin l’emporte sur le féminin. Mais on n’avait encore rien entrepris là-contre.
Alors voici l’écriture inclusive. On avait bien essayé les formulations épicènes (usage de mot désignant aussi bien le masculin que le féminin), et d’autres moyens, comme de préciser « le ou la », etc. Mais l’objectif n’était alors que d’ajouter une précision sans trop alourdir les phrases. Car il peut se trouver nécessaire de marquer dans le langage le genre auquel on fait allusion, par exemple pour éviter les malentendus. C’est souvent le cas des contrats et plus généralement des textes juridiques où la clarté doit l’emporter sur toute autre considération.

L’exclusion à portée de clavier

Si, dans le langage parlé, il est aisé de préciser les genres sans alourdir l’expression, dans l’expression écrite, il en va tout autrement. D’où l’invention d’une écriture spéciale dite inclusive qui ajoute à l’écriture des mots des terminaisons nouvelles, séparées par un point médian (à mi-hauteur, alt-0183 ‘‘·’’).

Il est inutile de répéter ici ce qu’ont très bien dit Raphaël Enthoven, Alain Finkielkraut, Alain Bentolila et bien d’autres et les féministes, dont nous sommes, n’ont rien à gagner à ce petit jeu, risible, de démolition de la langue écrite. Et l’échec est assuré, même si les pétroleuses (qui ne sont pas des pétroleurs au féminin) du féminisme réussissent à institutionnaliser l’écriture inclusive, conformément aux directives du Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes. L’échec est assuré, car la langue, y compris la langue écrite, qui n’est nullement un simple redoublement de la langue orale, est une réalité vivante qui n’évolue que selon ses propres lois et non par décret. Lui ajouter, de l’extérieur, des sophistications alambiquées est impossible.

Déjà une réalité…

Mais voici que cette écriture entre à l’école, par la voie d’un grand éditeur, Hatier, dont un manuel destiné au CE2 a décidé d’adopter les conventions du Manuel d’écriture inclusive du Haut Conseil cité plus haut. On peut se demander quelles sont les motivations de cet éditeur… Ce manuel aura du mal à se vendre, car il s’agit d’un ouvrage militant et non d’un simple ouvrage scolaire.

À supposer, cependant, que cette écriture devienne obligatoire, les erreurs seraient-elles des « fautes » d’orthographe ou des délits passibles de la correctionnelle pour incitation à la haine sexiste ? À quand des élèves de CE2 au tribunal des mineurs pour délit orthographiques ?

Manipulation des masses

Alors, puisqu’il s’agit d’école où des enfants se verraient imposer des options partisanes, plusieurs remarques sont à formuler.

1. Les enfants des écoles sont de plus en plus, sous couvert d’égalité, une masse de manœuvres pour des intérêts partisans particuliers et spécifiques. On a déjà vu les ABCD de l’égalité derrière laquelle pouvait se lire cette fameuse théorie du genre qui n’existe pas. On a vu la promotion de la famille homoparentale et il n’y a pas jusqu’aux rythmes scolaires qui, sous couvert de respecter les rythmes naturels font entrer des associations un peu particulières dans les écoles. L’écriture inclusive est une tentative de même nature.

2. Pédagogiquement, pourtant l’écriture inclusive rend la lecture particulièrement difficile à un âge où beaucoup d’enfants lisent encore très mal et l’idée que c’est seulement une petite habitude à prendre ne vaut que pour les lecteurs confirmés et nullement pour les enfants qui apprennent à lire.

— Elle rend la lecture particulièrement difficile notamment pour ceux qui, à cet âge, et ils sont nombreux, continuent d’oraliser intérieurement dans leur lecture silencieuse.

— Elle rend la lecture à haute voix totalement chaotique. Exemple : l’élève doit deviner que « agriculteur·rice·s » se lit agriculteurs agricultrices et non agriculteurrice.

— Elle embrouille l’orthographe. Exemple, pris dans ce manuel, « Les artisan·e·s ». Il devra d’abord apprendre la fonction particulière du point médian qui fait que le s s’ajoute au masculin comme au féminin. Il n’en reste pas moins que l’élève voit écrit « les artisan » sans le s. C’est de la cacographie. Et ici, le coup des « moutonsssss » ne pourra pas fonctionner même avec le talent de Louis Jouvet.

3. Ce manuel, qui initie aux sciences et notamment à l’histoire (histoire de nulle part) avoue benoîtement avoir faussé les choses pour qu’il y ait parité. Autant d’hommes que de femmes. Il faut réécrire l’histoire.

4. Toutes les subtilités orthographiques (accord avec le substantif le plus proche) sont totalement hors de portée des élèves et l’effet de contribution « à une éducation à l’égalité entre tous » risque fort de n’être pas très visible.

5. En revanche le conflit avec la majorité des parents – ils ne sont pas tous boboïsés – risque bien d’être frontal et l’exode vers l’enseignement privé relancé.

Histoire d’en rire…

Faire payer à la langue d’avoir une histoire n’est pas sans conséquence. La féminisation des mots ne rend pas toujours service aux femmes. Lorsqu’on dit écrivaine, on signale plus la femme que l’écrivain. Sans compter que les amoureux de la langue ne peuvent manquer de trouver le mot écrivaine assez laid et de connotation discutable, appelant, par assonance, une vaine écrivaine. Sans compter les hautes fonctions qui résistent à la féminisation et optent pour le neutre écrit au masculin. On dit Mme la Directrice de l’école maternelle, mais Mme le Directeur des enseignements supérieurs (si c’est le cas). Mme la Maire et non Mme la mairesse…

Et puisqu’il s’agit d’école, il faut faire attention aux glissements de sens dans les reformulations épicènes. Les droits humains, par exemple, ne sont pas la même chose que les Droits de l’homme dont la formulation épicène serait plutôt droits naturels. « Droits humains », est un anglicisme dont on peut se demander s’il ne serait pas une manière de faire oublier les droits de l’homme.

Revenons à l’école. Au lieu d’introduire des écritures disruptives, on serait plus efficace d’expliquer que notre langue a une histoire, que le masculin ne l’emporte sur le féminin que dans la grammaire et que ce ne doit pas être le cas dans les domaines sociaux, que le genre neutre n’existe pas en français, qu’une pierre est de genre féminin, mais un caillou masculin. En outre, homo, ce n’est pas vir. Et, pour les plus grands, qu’une péripatéticienne, si elle peut être l’amie d’un péripatéticien, n’en est pas pour autant philosophe.

Car au final, il vaut mieux en sourire et faire le gros dos en attendant que ça passe.

C'est le français qu'on assassine

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La fabrique du crétin: La mort programmée de l'école

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Le Qatar en passe de prendre la tête de l’Unesco

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Hamad bin Abdulaziz Al-Kawari, 2012. Wikicommons

Lundi dernier, a démarré à l’Unesco l’interminable et rocambolesque élection du futur directeur général de cette vénérable institution onusienne dédiée, depuis novembre 1945, à l’éducation, à la science et à la culture. Sept candidats étaient en compétition : Audrey Azoulay pour la France, Mouchira Khattab pour l’Egypte, Hamad Bin Abdulaziz al-Kawari pour le Qatar, Vera el-Khoury Lacoeuilhe pour le Liban, Qian Tang pour la Chine, Pham Sanh Chau pour le Vietnam et Polad Bülbüloglu pour l’Azerbaïdjan.

Le cheval de Troie de l’islamisme mondial

Comme c’était prévisible, aucun candidat n’a pu obtenir, des 58 Etats membres du Conseil exécutif, la majorité requise de trente voix pour passer du premier coup. Mais à l’étonnement général, le premier tour de ce scrutin a placé le candidat du Qatar à la tête des favoris (avec 19 voix), devant la candidate française (13 voix), la candidate égyptienne (11 voix), la candidate libanaise (6 voix), le candidat chinois (5 voix), le candidat vietnamien (2 voix) et le candidat d’Azerbaïdjan (2 voix). En d’autres termes, n’eut été la candidature surprise et in extremis d’Audrey Azoulay, le cheval de Troie de l’islamisme mondial aurait été élu dès le premier tour.

Une telle issue, si affligeante soit-elle pour tous ceux qui luttent contre l’obscurantisme et le terrorisme islamiste, aurait été l’aboutissement logique d’un dévoiement successif et d’une déliquescence morale, intellectuelle et politique qui a commencé voilà plus de quinze ans. Avec la « toyotisation » de l’Unesco sous le double mandat de Koïchiro Matsuura (1999-2009), qui a vidé l’institution onusienne de sa substance intellectuelle, voire de son âme philosophique, en la dirigeant comme l’on manage Toyota automobile, et après sa bureaucratisation stalinienne sous la mandature d’Irina Bokova (2009-2017), qui a méthodiquement suspendu l’élan réformateur d’Amadou-Mahtar M’Bow (1974-1987), inlassablement entretenu par son prédécesseur Federico Mayor (1987-1999), le naufrage du bateau ivre de l’Unesco sur les rives de Doha aurait été, en effet, un spectacle aussi « naturel » que l’organisation du Mondial de football 2022 !

Le Qatar est aux antipodes des valeurs prônées par l’Unesco

Mais l’Unesco n’est ni le Paris Saint-Germain, ni une FIFA qui se relève à peine d’une crise affectant son éthique, ni le comité international olympique, lui aussi tenté, à un moment, de confier ses jeux de 2024 à l’oligarchie gazière. Même si ces dix dernières années l’Unesco a fait sienne la devise « l’argent n’a pas d’odeur », notamment pour compenser le manque à gagner des cotisations américaines, et en dépit du fait que le candidat du Qatar promet de « sauver » l’Unesco, non guère par la force des idées ou la grandeur de la vision mais par la seule puissance de l’argent, les Etats-membres du Conseil exécutif doivent y réfléchir à deux reprises avant de déposer leurs bulletins « secrets ». Il y va de leur réputation ainsi que de la crédibilité de l’institution qu’ils représentent diplomatiquement faute d’en incarner la vocation originelle : « Construire la paix dans l’esprit des hommes et des femmes ».

Par ses positions publiques autant que par ses actes, le régime qatari est aux antipodes des valeurs prônées par l’Unesco et de l’humanisme universel qui en constitue l’esprit. Par sa diplomatie secrète, par sa chaine de propagande islamiste Al-Jazeera, par les fatwas criminelles de son guide spirituel Youssef Qaradawi, par ses liens troubles avec le terrorisme en Libye, en Syrie, en Irak, en Egypte, en Mauritanie, au Soudan, au Gabon, au Sénégal, au Niger, au Tchad… l’émirat du Qatar n’a jamais contribué à « construire la paix dans l’esprit des hommes ». Il a plutôt semé la haine et propagé la discorde parmi les communautés religieuses ou ethniques au Moyen-Orient et en Afrique. Nul besoin d’étayer ici toutes les indications qui impliquent le régime qatari dans la métastase de l’islamisme radical aussi bien dans le monde arabe qu’en Occident, un islamisme dont l’éventail va des Frères musulmans jusqu’aux Talibans ou Daech, en passant par Al-Qaïda et ses nombreuses ramifications.

Diplomatie du carnet de chèque

Ultime injure ou stade suprême dans l’insolence, le candidat du Qatar à la direction générale de l’Unesco, qui est encore arrivé en tête, hier, au second tour devant Audrey Azoulay et Mouchira Khattab, n’est pas uniquement un cheval de Troie de la nébuleuse islamiste que son pays protège. Il est aussi un zélateur décomplexé de l’antisémitisme le plus abject. C’est le centre Simon Wiesenthal qui en a apporté les preuves il y a plus de deux ans, dans une vaine tentative d’alerter les plus hautes autorités de l’Unesco sur la candidature pour le moins sulfureuse de Hamad Bin Abdulaziz al-Kawari, l’ancien ministre de la Culture de cet émirat pas comme les autres. Plutôt que de faire amende honorable, de se rétracter ou de présenter un autre candidat plus fréquentable, d’autant plus que le précédent créé par la candidature de l’Egyptien Farouk Hosni est encore dans les mémoires, le régime qatari s’est obstiné en croyant dur comme fer que par la seule force de l’argent, par sa diplomatie du carnet de chèque, il finirait pas imposer son candidat à la communauté internationale et pis encore, à la conscience universelle.

Depuis lundi, dans les coulisses labyrinthiques de l’Unesco, au milieu des manœuvres machiavéliques et des intrigues kafkaïennes, c’est ce scénario qui semble prendre forme, comme si l’apothéose du candidat qatari était une fatalité et comme si l’antisémitisme n’était plus qu’une banale opinion. Si, par caprice de l’histoire, par cupidité des Etats et par lâcheté des hommes, le Qatar venait à prendre la « Mecque » de la culture, cela signifierait que Qaradawi deviendrait le gardien du temple humaniste et les Frères musulmans la légion. Des alternatives honorables existent pourtant en la personne de Mouchira Khattab ou d’Audrey Azoulay.

La France et l’Egypte doivent s’entendre

Candidate féministe et esprit libre, la première représente un pays résolument opposé aux Frères musulmans et engagé dans la lutte contre le terrorisme global. Ce serait qui plus est un signe fort qu’on donnerait à un monde arabe qui attend depuis des lustres son tour d’accéder à une si prestigieuse fonction et qui ne peut en aucun cas se reconnaître dans la candidature du Qatari. Nonobstant certains stéréotypes, les arabes ne sont pas des islamistes, encore moins des antisémites.

Indépendante, au croisement du paradigme andalou et des Lumières, porteuse d’un projet régénérateur pour l’Unesco et compatible avec les aspirations du monde arabe et du continent africain, Audrey Azoulay saura, bien mieux que le candidat qatari, incarner le désir de liberté, de paix et de connaissance chez les arabes et chez les Africains. Pour éviter le pire, pour que l’Unesco ne troque pas son humanisme séculier contre l’islamisme « modéré », un accord tacite entre la France et l’Egypte, entre l’Orient et l’Occident s’impose comme une nécessité impérieuse.

En septembre 2009, sur l’antenne de France Inter, Elie Wiesel déclarait triomphalement : « l’Unesco vient d’échapper à un scandale, à un désastre moral. Farouk Hosni ne méritait pas ce travail ; il ne méritait pas cet honneur. Ce n’est pas quelqu’un, à mon avis, qui aurait dû même être candidat à ce poste ». En dira-t-on autant du candidat qatari dans les heures ou les jours qui viennent ?

 

Blade Runner 2049: extension du domaine de l’humanité

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Image du film "Blade Runner 2049" de Denis Villeneuve (2017). SIPA. AP22110770_000002

Denis Villeneuve rentre dans la cour des réalisateurs qui peuvent se targuer d’avoir créé une oeuvre cohérente. Avec Blade Runner 2049, le Québécois poursuit son exploration des méandres de l’âme humaine, se muant en spéléologue des consciences troublées du siècle.

Un détective nommé Loki

Dès Prisoners, thriller époustouflant sorti en 2013, Denis Villeneuve semblait travaillé par les grands mythes qui ont forgé notre narration collective, ainsi du nom du détective Loki chargé de retrouver les deux fillettes arrachées à leurs parents. Par la suite, il continua à creuser son sillon dans Sicario, qui revenait sur les massacres d’innocents dans la région frontalière de Ciudad Juarez au Mexique, capitale des cartels, puis, dans Premier Contact, film décrivant l’arrivée d’étranges extra-terrestres, anges tombés du ciel pour nous sauver de nos propres péchés. Des longs-métrages denses, riches de sens, visuellement époustouflants et portés par des interprètes talentueux. Autre point fort du cinéma de Denis Villeneuve : des personnages féminins aussi nuancés qu’éloignés des caricatures habituelles du cinéma hollywoodien, preuve que la force peut se cacher sous une apparente fragilité.

Plus moyen de s’émerveiller

Le premier Blade Runner de Ridley Scott est devenu culte en grande partie grâce à son atmosphère si spéciale, conservé par Denis Villeneuve, et à ses thèmes visionnaires en 1982.



Emblématique du néo-noir, Blade Runner inaugurait aussi l’ère du cyberpunk, sous-genre de la science-fiction internationalement popularisé par William Gibson, et, sous nos latitudes, par feu Maurice G. Dantec. L’univers de Blade Runner, s’il n’est pas dénué d’espoir, est fondamentalement dystopique, hanté par le spectre des grandes peurs contemporaines : guerre nucléaire, disparition progressive des « rencontres mammifères » au profit des liens virtuels, et, au bout du compte, la perte de notre capacité à l’émerveillement, au miraculeux. « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? » est un conte philosophique, peut-être l’un des plus importants du siècle écoulé, dont le sous-texte métaphysique prend une résonance toute politique à l’heure où l’humanité s’apprête à étendre son domaine, d’une intelligence artificielle aux potentialités encore insoupçonnées à une post-humanité entendant donner la mort à la mort.
Un monde post-apocalyptique

Comme son nom l’indique, la suite de Blade Runner commence en 2049, soit précisément une trentaine d’années après la fuite du couple maudit formé par le policier humain Rick Deckard et Rachel, prototype de Réplicant né dans les laboratoires de la Tyrell Corporation. Cette fin lumineuse n’aura pourtant été que de courte durée. Car, le monde de 2049 a subi de terribles changements à la suite d’une apocalypse technologique appelée Black Out, causée par un bombardement nucléaire qui acheva de défigurer la côte ouest de la Californie, désormais perpétuellement plongée dans l’hiver, désertique. Niander Wallace, scientifique de génie, s’est alors imposé comme le fabricant numéro un d’aliments de synthèse à destination de la Terre et des colonies spatiales. Incarné par Jared Leto, David Bowie étant malheureusement décédé avant le tournage, le personnage est un négatif de ces savants détenteurs des nouvelles technologies dont l’humanité contemporaine est de plus en plus dépendante, sorte d’Elon Musk luciférien ou de Sergey Bryn de cauchemar. Démiurgique, il entend nous guider vers un ailleurs, une Espérance. Il est, aux côtés de sa créature Luv, l’incarnation de l’orgueil prométhéen, de la raison déraisonnante qui domine le monde imaginé par Philip K. Dick, le grand architecte qui préside au destin des hommes.

Des androïdes meurent pour la cause

À ce stade, il convient de lever une ambiguïté : non, les Réplicants ne sont pas plus des « robots » stricto sensu que des clones, mais bien des créatures humanoïdes biologiques dotées d’une intelligence artificielle et destinées à servir une société néo-esclavagiste, à occuper l’espace que l’homme ne peut pas habiter du fait de leur résistance physique. Question lancinante de l’œuvre : certains modèles auraient-ils une âme ? Les réactions des Nexus les plus sophistiqués pourraient suggérer que les androïdes soient doués de la capacité d’empathie, animés de sentiments humains. Ainsi de Rachel éperdument amoureuse, ou bien encore de Luv excédée et prête à défier sa programmation pour tuer par pur ressentiment, jalouse d’une humaine. Sont-ce de réels sentiments ou une adaptation, un simulacre d’humanité ? Des interrogations d’une paradoxale actualité, aussi abordées dans L’Eve future de Villiers de l’Isle Adam ou dans l’anime Ghost In The Shell, lentement diffusées dans la Noosphère. Cherchant à s’élever, les androïdes n’hésitent plus à mourir pour une cause, dans leur recherche d’une humanité, d’une vie consciente. D’ailleurs, sans trop lever le mystère du scénario, le miracle est un enfant issu d’une union entre un humain et un androïde, donc un sauveur s’apparentant au Christ, le parallèle avec l’immaculée conception étant évident.
Un émouvant hologramme de Sinatra

Blade Runner 2049 dessine un horizon, esquisse des possibles. Plusieurs scènes resteront longtemps gravées dans les mémoires. Citons, par exemple, cette nuit d’amour entre K, héros vertueux du film, blade runner androïde joué par Ryan Gosling, chargé d’éliminer les modèles déviants et Joi, un hologramme intelligent fusionnant avec un androïde conçu pour donner du plaisir. Troublante de justesse, de délicatesse, d’ingénuité et de sensualité, interrogeant l’idée même que nous nous faisons du rapport amoureux. Autre moment fort, ce passage où K rencontre une créatrice de souvenirs, sculptrice de mémoire « authentique », quand plus que jamais nous faisons collectivement table rase du passé, laissant derrière nous les traces de l’ancien monde. Une métaphore que l’on retrouve dans la chambre de Deckard, musée sorti de notre propre passé, isolée dans un hôtel de Las Vegas, ville morte et inhabitée, remplie de livres, de bouteilles de whisky hors de prix, où surgit sans prévenir un émouvant hologramme de Frank Sinatra. Que faisons-nous de ce qui était hier notre réalité ? L’oublions-nous ? Il faudra du temps pour assimiler le message de Denis Villeneuve, profondément humaniste sous l’apparente débauche d’effets visuels somptueux. Un grand film.

Non, le terrorisme de Merah n’a rien à voir avec les Corses ou les poilus

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Capture d'écran du site de "Libération"

En l’espace de quelques jours, un rapport parlementaire a refusé de faire une distinction entre les terrorismes islamique et corse et un article de Libération a comparé la radicalisation de Mohamed Merah à celle d’un poilu de la guerre de 14…


« Il n’y a pas lieu de faire de distinction entre le terrorisme islamique, ou basque ou corse » a dit Raphaël Gauvain, rapporteur de la commission des lois pour la nouvelle loi anti-terroriste. Presque simultanément, Nicolas Mariot, historien, publiait dans Libération un article (sic) sur ce qu’il appelle les « résonances » entre Mohamed Merah et le lieutenant Robert Hertz, militaire engagé dans la Première Guerre mondiale.

Sous-jacente à ces déclarations et aux nombreuses réactions qu’elles suscitent, il y a la question de la légitimité de la violence, bien plus complexe que ne l’imaginent ceux qui rêvent du Grand Soir comme ceux qui font de la non-violence un impératif moral absolu.

Il y a une différence entre combattre un homme et tuer un enfant

Car la légitimité éthique d’une action violente ne dépend pas avant tout de sa légitimité juridique – même si c’est un paramètre – mais des limites qu’elle s’impose à elle-même et de la cause qu’elle entend servir. Tuer un combattant ennemi n’est pas du tout la même chose que de tuer un enfant. Tuer par accident un enfant dans un dommage collatéral n’est pas non plus la même chose que de tuer volontairement un enfant qu’on est allé cibler dans une école. Préserver la souveraineté de son pays, vouloir l’indépendance de ce que l’on considère comme sa patrie ou au contraire vouloir éviter son morcellement, n’est pas équivalent à vouloir instaurer un régime totalitaire rétablissant l’esclavage et sanctifiant le viol des captives de guerre.

Homère l’a décrit il y a longtemps, et bien mieux que je ne le ferai jamais : la violence chevaleresque d’Athéna, « fille indomptable du dieu qui tient l’égide, protectrice des cités », ne doit pas être confondue avec la cruauté impitoyable d’Arès, « fléau des hommes, dieu toujours couvert de sang, destructeur des remparts ». Ce qui différencie les deux est très précisément ce qui distingue la civilisation de la barbarie.

Lorsque Nicolas Mariot « analyse les processus de radicalisation et la notion de sacrifice » en rapprochant les cas de Mohamed Merah et de Robert Hertz, il est comme quelqu’un qui étudierait la passion de la science en comparant Louis Pasteur et Josef Mengele, disant que tous deux partageaient l’exaltation de la découverte, sans s’intéresser aussi à tout ce qui les sépare. Le sacrifice de soi est une chose, le sacrifice d’autrui en est une autre, et les questions « à quel prix ? », « jusqu’où peut-on aller ? » ne sont pas neutres. Lorsque Diomède, qui avait vaincu Arès aux côtés d’Athéna, se laissa à son tour envahir par une fureur guerrière n’acceptant plus de limite, Apollon le ramena à la raison en le rappelant à l’ordre : « Recule, insensé, et ne prétends pas t’égaler aux dieux ! », et ainsi le héros évita d’être possédé par celui dont il venait de triompher.

Ne plus distinguer les violences entre elles, dans leurs buts et dans leurs actes, revient soit à banaliser la monstruosité, qui ne serait « après tout, pas pire que », soit à condamner la légitime volonté de se défendre et de protéger, désarmant moralement les victimes face à leurs bourreaux. Dans l’opposition et la complémentarité entre l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité, l’équilibre est difficile mais sa recherche indispensable. D’un côté, de beaux principes ne justifient pas des conséquences dramatiques. De l’autre, défendre une cause juste ne donne pas tous les droits.

« Il y a plus de proximité idéologique entre un Merah et un (Klaus) Barbie »

Quoi que l’on pense du choix d’Eric Dupont-Moretti de mettre son vaste talent au service de la défense d’Abdelkader Merah, le frère de Mohamed Merah, menacer ses proches est inacceptable et indigne – tout comme l’ont été les excès de l’épuration, « violence veule et basse » qui marqua le regretté Jean Rochefort, et que n’excuse pas l’abomination du nazisme.

Même si l’on considère que la Première Guerre mondiale fut une boucherie et le suicide collectif de l’Europe, il n’est pas interdit d’avoir l’élémentaire lucidité de constater que des As comme Guynemer ou Navarre sont d’une toute autre trempe que le tueur d’enfants Merah. On peut utilement se référer aux passionnants articles que leur a consacrés Michel Goya, dont certains extraits sont particulièrement éclairants, puisque s’il parle de « comportements de monomaniaques obsédés par la recherche du combat ». Il dit aussi très justement que « ce n’est pas la joie de tuer qui est visiblement en cause mais le plaisir de la sensation du danger et l’esprit de compétition. » « Il n’y a d’ailleurs que très peu d’exemples de tirs sur des hommes sautant en parachute, et les gestes amicaux ne sont pas rares entre gens ayant le sentiment d’appartenir à une même élite. » On pourrait écrire sensiblement la même chose sur les héros de l’Iliade ou les chevaliers de la Table Ronde, ce qui n’a rien à voir, absolument rien, avec un djihadiste qui, d’une rafale, abat un père qui tente de protéger ses fils puis, calmement et méthodiquement, traverse la cour de l’école pour tirer sur un petit garçon de quatre ans qui rampe vers son père et son frère, ou qui attrape une fillette de 7 ans par les cheveux et la tue d’une balle dans la tête. Ce n’est pas un hasard si certaines causes ont pour héros des hommes comme Fonck, alors que d’autres choisissent Mohamed Merah.

Pour citer l’historien Emmanuel Debono, dont l’analyse, en l’occurrence, est d’une grande pertinence[tooltips content=’Malgré une légère imprécision : la phrase de Merah « j’aime la mort comme vous aimez la vie » vient en fait de la déclaration de Khalid ibn al-Walid : « vous avez le choix entre la conversion, la soumission et la mort, car j’arrive avec des hommes qui aiment la mort comme vous aimez la vie » – propos tenus entre 630 et 635, comme quoi le djihad n’a rien d’un phénomène récent’]1[/tooltips], analyse d’autant plus intéressante qu’elle reste dépassionnée : « Il y a plus de proximité idéologique entre un Merah et un (Klaus) Barbie qu’entre le radicalisé de Toulouse, le tueur d’enfants amoureux de la mort, et le défenseur de la patrie qu’était Hertz, il y a cent ans. »

Différencier n’est pas excuser

Nicolas Mariot n’a pas totalement tort d’évoquer une certaine survalorisation romantique de la mort au combat, mais il est aveugle à l’essentiel lorsqu’il oublie qu’il y a une différence immense entre combattre un homme et exécuter un enfant.

En ce qui concerne la déclaration de Raphaël Gauvain, je n’adhère pas à tous les arguments des députés de Pè A Corsica dans la réponse qu’ils lui ont faite, mais je soutiens presque sans réserve leur point de vue selon lequel « en mettant sur un même plan la «violence» corse et la terreur aveugle et lâche des djihadistes, le Gouvernement (…) commet une faute politique. » Presque sans réserve, car même si j’estime que le désir d’indépendance est un choix politique respectable, trop de sang a coulé pour que je ne sois pas gêné par les guillemets qu’ils mettent à « violence ». Mais là n’est pas l’essentiel.

Il y a une distinction fondamentale entre le terrorisme islamique d’une part, et les terrorismes basque ou corse d’autre part, c’est la différence profonde, d’une importance cruciale, entre une guerre d’anéantissement et une guerre de rapport de force.

Différence dans les méthodes employées, d’abord. A l’heure du procès d’Abdelkader Merah, il n’est pas inutile de rappeler que les indépendantistes corses n’ont jamais commis de crimes comparables en horreur à ceux de son trop célèbre frère, pour ne parler que de lui.

Tuer un représentant officiel d’un Etat que l’on combat, qu’il soit préfet, policier ou militaire, est évidemment un crime et doit évidemment être condamné, mais reste du domaine de la tragique normalité de la guerre, fut-elle asymétrique.

En revanche, tuer des bambins dans une école, non pas comme dommages collatéraux involontaires mais comme cibles principales consciemment choisies, est une monstruosité qu’aucun soldat digne de ce nom ne saurait accepter comme faisant partie de la normalité de la guerre – qui, rappelons-le, est toujours un drame, toujours une tragédie, mais n’a pas à être une monstruosité.

Il n’est pas question d’excuser des assassinats comme ceux de Pierre-Jean Massimi, Stéphane Chariot ou Claude Erignac, ni d’oublier que les groupes clandestins corses ne sont pas forcément à la hauteur de l’image romantique qu’ils aiment donner d’eux-mêmes. Mais la froide exécution par une des principales figures du djihad en France d’Arieh (5 ans), Gabriel (4 ans) et Myriam (7 ans) suffit à faire du djihadisme quelque chose d’un tout autre ordre que l’indépendantisme.

Daech veut nous anéantir, pas le terrorisme corse

De ce fait, il est parfaitement logique de se demander si les méthodes que l’État s’autorise à employer pour combattre les djihadistes doivent obéir aux mêmes limitations que celles qu’il utilise face à d’autres groupes terroristes – je ne parle pas pour l’instant d’efficacité ou d’opportunité, mais bien de légitimité éthique.

Il ne s’agit évidemment pas de tout se permettre et de devenir aussi monstrueux que ceux que l’on combat, mais il n’y a rien de choquant à considérer qu’un ennemi déterminé mais honorable mérite de notre part une forme de retenue, pour ne pas dire d’égards, qui serait en revanche totalement hors de propos, indécente même, envers les continuateurs de Mohamed Merah.

Différence dans les buts poursuivis ensuite, car au plan stratégique il serait fatal de confondre un ennemi dont les objectifs ne remettent pas en cause notre existence et un ennemi qui ne peut triompher qu’en nous détruisant.

Il y a des ennemis avec lesquels on peut négocier une sortie de crise, trouver un compromis, parvenir à une paix durable. Face à un tel ennemi, l’affrontement violent ne poursuit pas un objectif d’anéantissement, mais d’évolution des rapports de force afin d’obtenir l’avantage lors des discussions diplomatiques. Et ceci est vrai que la violence en question soit une guerre classique ou un conflit asymétrique. Les groupes indépendantistes corses ou basques rentrent évidemment dans cette catégorie, puisqu’il peuvent parfaitement atteindre leurs buts sans remettre aucunement en cause l’existence de notre civilisation, ni plus modestement celle de la France en tant qu’Etat. Nous pourrions sans aucun problème coexister paisiblement et à long terme avec une Corse ou un Pays basque indépendant. La lutte policière ou militaire contre ces groupes, pour nécessaire qu’elle puisse être, n’exclut donc pas des négociations raisonnées avec leurs vitrines légales.

A l’inverse, il y a des ennemis dont les objectifs politiques sont totalement incompatibles avec notre survie en tant que civilisation ou en tant qu’Etat. Avec ces ennemis, il ne peut y avoir aucune solution diplomatique durable. Pour cette raison, imaginer que les salafistes dits « quiétistes » puissent être un rempart ou une alternative crédible aux salafistes djihadistes est un non-sens : bien qu’ils aient choisi des méthodes différentes, ils poursuivent eux aussi des buts qui rendent inenvisageable tout compromis sérieux. Les tristement célèbres « accommodements raisonnables » ne sont pas les mains tendues de pourparlers de paix, mais sont analysés par nos ennemis comme des marques de faiblesse, et les étapes de la capitulation sans condition d’un monde qui aurait renoncé à se battre pour survivre.

A lire aussi: Les ennemis de la France se nourrissent de sa tolérance

La simultanéité du procès d’Abdelkader Merah et des débats sur la loi antiterroriste aurait dû bien d’avantage nourrir la réflexion. Le Monde rapporte ce très intéressant échange entre Me Dupont-Moretti et son client :

« Être un islamiste, radical, salafiste, et j’ajouterais même, de la pire espèce, est-ce qu’à votre connaissance c’est interdit par la loi ? Est-ce que, quand on est un islamiste radical jusqu’au-boutiste, on est un assassin ?

Pas du tout. »

Et pourtant ! Être un « islamiste, radical, salafiste » ou un « islamiste radical jusqu’au-boutiste », c’est bien adhérer à une idéologie qui cautionne et même encourage les actes du « tueur au scooter ». C’est, le plus souvent, travailler activement à propager cette idéologie qui inspire le terrorisme islamique et œuvre à nous détruire par des moyens divers.

Est-ce interdit par la loi ? Voilà de quoi nos députés auraient dû débattre en priorité ! Voilà la vraie question, beaucoup plus importante actuellement que n’importe quelle argutie pour savoir si oui ou non un juge est intrinsèquement plus fiable qu’un préfet pour faire respecter les libertés…

Le communiqué du FLNC

Non seulement il y a de nombreuses raisons de « faire la distinction » entre le terrorisme islamique et les terrorismes corse ou basque, mais encore le gouvernement français aurait-il tout intérêt à s’inspirer, pour guider sa lutte, de certains aspects du communiqué du « FLNC du 22 octobre », exemplaire dans sa capacité à distinguer les « musulmans de Corse » des « islamistes radicaux de Corse » tout en faisant preuve de la ferme exigence nécessaire et en affirmant sa détermination :

« Musulmans de Corse, depuis un demi-siècle, vous partagez notre destin et cela vous place dans les semaines, les mois et désormais les années à venir face à un enjeu de taille : pour vivre sereinement sur notre terre, il faudra, si cela s’avère nécessaire, résister avec nous pour vaincre les fanatiques islamistes sanguinaires. Résister avec nous ne signifie pas que nous attendions que vous reniiez vos origines ou trahissiez votre religion, cela signifie prendre position : (…) contre l’islam radical (…) en nous signalant les dérives (…) en n’affichant pas de signes ostentatoires (burka, nikab…) qui marquent l’éloignement plus que le rapprochement culturel nécessaire au vivre ensemble. (…) La communauté de destin n’est pas un vain mot, (…) si l’E.I. revendiquait des actions terroristes sur notre sol, nous ne pourrons les vaincre qu’ensemble.

Message aux islamistes radicaux de Corse

A vous les prêcheurs de la mort, les imams radicaux, ceux qui cherchent à enrôler la jeunesse vers l’abîme du fanatisme, ceux qui tentent d’exploiter la misère humaine pour semer le désespoir;

(…) Cela nous a permis de comprendre la volonté des Salafistes qui est clairement de mettre en place chez nous la politique de Daesh. Nous nous y sommes donc préparés. (…) le peuple corse est fort. (…) Fort de choix politiques difficiles qui ne nous ont jamais fait basculer comme vous dans la barbarie. Sachez que toute attaque contre notre peuple connaîtrait de notre part une réponse déterminée sans aucun état d’âme. »

Les larmes ne peuvent pas indéfiniment se substituer au combat.

Éteindre la tour Eiffel est une chose, mais les larmes ne peuvent pas indéfiniment se substituer au combat.

L’urgence aujourd’hui est bien de distinguer les islams tout en exigeant des musulmans qu’ils prennent clairement position, en sortant des ambiguïtés soigneusement entretenues par certains de leurs représentants, et en garantissant aux autres religions les droits qu’ils demandent pour eux-mêmes.

L’urgence est de comprendre que c’est une guerre d’anéantissement qui nous a été déclarée par l’islam politique, que le terrorisme n’est pas l’ennemi mais un mode d’action choisi par l’ennemi,  que ce même ennemi n’est pas forcément stupide et peut employer en même temps d’autres modes d’action. L’hydre a de nombreuses têtes, de l’Etat islamique aux Frères musulmans en passant par Al Qaïda, Boko Haram, Tahrir Al Cham, le Mili Gorüs, le Tabligh, et même le CCIF ou le PIR.

L’urgence est d’avoir le courage de la lucidité y compris dans notre politique étrangère, et de prendre acte malgré les intérêts financiers en jeu du fait que « le Qatar finance le PSG et le terrorisme », et que l’Arabie Saoudite ne vaut pas mieux.

L’urgence est de nous donner les moyens humains, matériels et intellectuels nécessaires, et surtout de nous armer culturellement et psychologiquement, pour tenir fermement le double objectif de « ne jamais basculer dans la barbarie » tout en infligeant à l’islam politique la « réponse déterminée sans aucun état d’âme » qui n’a que trop tardé.

Contre les admirateurs de Mohamed Merah, redevenons les héritiers d’Albert Roche.

La Catalogne n’a jamais été une nation souveraine

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Manifestation à Barcelone contre l'indépendance de la Catalogne, 7 octobre 2017. Sipa. Numéro de reportage : 00826636_000009.

Souvent présentée à tort comme « indépendantiste », la coalition à la tête de la Généralité de Catalogne est avant tout séparatiste, mue par une détestation de l’Espagne historique. Jouant habilement de la rhétorique « décoloniale » et du dévoiement du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, les conjurés ont su un temps utiliser les médias mondiaux pour se présenter en victimes, en opprimés, en damnés de l’Etat central espagnol, forcément policier et répressif. En effet, l’époque est soumise à l’indignation permanente, à l’empathie larmoyante en faveur des « petits », donc des séparatistes, placés sans ambiguïté du côté du Bien, héritiers directs de la Seconde République espagnole, continuateurs d’une œuvre émancipatrice, quand l’Espagne monarchique actuelle serait le membre fantôme d’un vieux et sombre monde, celui du franquisme, des conquistadors, d’Isabelle la Catholique l’inquisitrice, des mises à mort de « toros » dans les arènes andalouses, rouge sang comme une toile de Goya.

Un referendum inconstitutionnel

L’inconstitutionnalité manifeste du référendum d’indépendance, rompant les engagements pris par tous les Espagnols, y compris les Catalans, ne pouvait être un argument pour une élite politique fanatisée, niant toute légitimité à la nation espagnole. Procédant de la même manière que les Kosovars, qui furent reconnus indépendants par l’ensemble de l’Europe occidentale, hors le Vatican et l’Espagne qui ne s’y était pas trompée, la coalition Junts pel si a tenté un véritable coup de force, une insurrection sans autre armée qu’une opinion publique internationale sidérée, méconnaissant tout de l’Histoire, du droit et de la culture espagnole. En dépit de trésors de malice, d’images falsifiées et de soutiens étonnants, de Julian Assange aux partis populistes européens, animés par un euroscepticisme pavlovien, en passant par des dictatures communistes sud-américaines, les Catalans ne rompront pas l’Espagne car leur principal argument est un mensonge : ils n’ont pas le soutien d’une majorité des Espagnols vivant en Catalogne.

Les sécessionnistes perdent du terrain

En outre, contrairement à une idée tenace, la Catalogne n’a jamais été un Etat ou une nation souveraine dans ses limites actuelles, au mieux un comté. La Catalogne est bien un élément de l’Espagne, dont l’unification politique signa la fin du Moyen Âge et le début de l’ère moderne. Un si grand pays ne se défait pas facilement, pas sans la force. Les immenses rassemblements patriotiques du dimanche 8 octobre dernier, réunissant entre 350 000 et 1 000 000 de personnes pour la seule ville de Barcelone, l’ont démontré. Cette sensation diffuse d’un réveil de l’orgueil espagnol a été d’ailleurs confirmée par des sondages expressément commandés, témoignant du recul des sympathies pour les sécessionnistes, probablement alimenté par les départs de grandes entreprises, le discours solennel du roi Philippe VI ou la perspective d’un conflit plus grave.

Carles Puigdemont en avait-il conscience quand il a prononcé son discours, retardé d’une heure, devant le Parlement de la Généralité ?

Confus, tétanisé par le moment, il a vainement tenté de défendre le droit à l’indépendance, ce qui lui est interdit, tout en renonçant à prononcer instamment l’indépendance de la Catalogne.

Puigdemont, combien de divisions ?

À lui aussi s’est posée la question suivante : combien de divisions ? Car, pour passer en force, dans l’illégalité, il faut se préparer à la guerre. Il ne pouvait pas plus l’ignorer que s’y préparer. En coulisses, la très hétéroclite union formée par les séparatistes s’est probablement déchirée. Anna Gabriel, représentante de la Candidature d’unité populaire, mouvement radicalement de gauche ayant des liens avec les organisations antifas  européennes, a dû presser pour qu’une déclaration unilatérale d’indépendance soit prononcée. Elle n’aura pas eu gain de cause. On l’a vu en Catalogne, un pays tout entier peut être pris en otage par une minorité agissante bien organisée, suffisamment convaincante pour s’agréger une partie importante du peuple et donner l’illusion de la légitimité. Madrid, l’Espagne et les Espagnols ont gagné la première bataille, mais la guerre contre les forces de la division n’est pas finie.

Paris 2024: comment les JO peuvent détruire la ville

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Les Parisiens vont souffrir avec les JO, leur ville aussi. La multiplication des installations sportives, définitives ou provisoires, va encore plus dégrader le patrimoine, et on peut craindre le pire pour certains sites classés. 


Après deux échecs en 2008 et 2012, Paris a été désignée ville hôte pour accueillir les Jeux olympiques de 2024. Grâce aux abandons de Rome, Boston, Toronto, Hambourg et Budapest, et au choix de Los Angeles de concourir seulement pour 2028, la capitale a pu « vaincre sans péril ». L’esprit sportif, sans doute. Quant à triompher sans gloire, pas question ! C’est dans un unanimisme douteux, ayant frappé politiques et journalistes – mais pas les citoyens, qu’on a prudemment renoncé à consulter [tooltips content=’Rappelons que Hambourg a renoncé après un référendum et Budapest après une pétition de citoyens.’]1[/tooltips]–, que cette aventure a été lancée et son résultat fêté. Pour tous ceux qui, en fait de sport, sont plutôt Pierre Desproges que Gérard Holz, les temps à venir seront durs et il en coûtera au moins 6,6 milliards d’euros pour un mois et demi de sport spectacle.

Patrimoine et sport business ne font pas bon ménage

Le dossier français comptait il est vrai un atout majeur, survendu par le comité d’organisation : le centre de Paris, avec son paysage monumental, doit servir de cadre à une partie des épreuves. Comme il est difficile de dire qu’on est très à l’étroit dans une ville polluée et saturée par la circulation automobile, on fait fond sur le patrimoine de la capitale et ses vertus « qualitatives », expliquant que Paris est une belle ville ! De fait, l’esplanade des Invalides, le Champ-de-Mars, le bas des Champs-Élysées avec les Grand et Petit Palais, ou encore le parc de Bercy, auquel on a ajouté pour faire bonne mesure celui de Versailles, sont des lieux hautement « qualitatifs ». Et qui formeront, à n’en pas douter, un beau décor pour les joutes sportives retransmises dans le monde entier.

Les JO ont une large part d’inconnue : ainsi leur coût réel, car il en va des chiffres avancés comme du Saint-Esprit, on y croit ou pas, c’est selon ; ou encore le résultat de la compétition, et l’on sourit ici du chauvinisme par anticipation qui annonce déjà des médailles françaises ; ou encore la lancinante question du terrorisme – de quoi 2024 sera fait ? En revanche, l’impact sur la capitale et ses sites emblématiques ne réserve pas de surprise : la mairie de Paris encourageant déjà depuis plusieurs années le mariage du patrimoine et du sport business, on possède un bon observatoire de la réalité, à l’échelle un, hors des enthousiasmes béats et de la propagande officielle.

Le sacrifice des Serres d’Auteuil

Utiliser la ville historique pour des manifestations sportives soulève en effet un certain nombre de difficultés. Composé de monuments historiques, de musées et de sites (places, jardins, avenues), le patrimoine monumental urbain est par nature fragile sur le plan de sa conservation matérielle, tandis que, dans l’ordre sensible, il repose sur un équilibre nécessairement fragile. Il n’est donc pas fait pour un usage qui combine le bruit et la fureur, ici littéralement contre nature. Hérité de l’histoire et de nos prédécesseurs, il n’a pas d’autres avocats que sa puissante beauté et quelques lois, qu’il est hélas aisé de contourner. Si les atteintes y sont de plusieurs ordres, elles se combinent toutes à l’occasion des JO.

 

La chute des JO romains

Le refus de la maire de Rome de soutenir la candidature de sa ville aux JO de 2024 avait provoqué, l’année dernière, une levée de boucliers dans le Parti démocrate italien, et notamment dans le camp de Matteo Renzi, l’ex-président du Conseil italien. Mais le « non » de Virginia Raggi, jeune élue du Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo, semble aujourd’hui une décision avisée, au vu de l’endettement de 13 milliards d’euros, largement hérité de la précédente municipalité. En septembre 2016, elle déclarait : « Non aux Olympiades du béton (…), non aux cathédrales dans le désert (…), nous n’hypothéquerons pas l’avenir de cette ville. » Dénonçant les Jeux comme un fardeau économique pour sa ville, qui se redresse lentement, elle a attaqué tous ceux qui espéraient s’enrichir grâce aux Jeux. Les priorités de la maire sont plutôt ce qui pourrit le quotidien des Romains : l’état lamentable des rues, la corruption répandue dans les sociétés travaillant avec la mairie et les carences dans la collecte des déchets. Le mois dernier, Virginia Raggi revendiquait à nouveau sa décision avec fierté : « Le sport peut se décliner de maintes façons. Rome peut accueillir beaucoup d’autres évènements sportifs, y compris internationaux. Rome peut réussir sans les JO. » Après cela, elle a énuméré les 254 « petits, grands succès » obtenus sous son mandat, de l’ouverture de nouvelles lignes de bus à un « plan de lutte contre la ludopathie » – cf. #Romanoslot. Des réussites « oubliées par les médias », a-t-elle déploré. Pour Raggi, les citoyens romains passent d’abord. Une sacrée différence avec son homologue parisienne, qui a sacrifié sa ville et ses habitants sur l’autel de ses ambitions.

Par Mauro Zanon

 

La plus grave est évidemment la construction pérenne de nouveaux équipements dans un centre-ville déjà trop dense. On songe ici à l’« Arena 2 », équipement d’une capacité de 8 000 places, qui doit pousser à côté de l’ancien palais omnisport, dans le parc de Bercy. Maquillé par un toit en pelouse sur les images de synthèse, il s’agit néanmoins d’un bâtiment neuf qui vient rogner un espace vert. La première victime des JO est de fait le jardin des Serres d’Auteuil, voisin du stade de Roland-Garros. Protégé au titre des Monuments historiques et partie du site classé du bois de Boulogne, ce jardin patrimonial a pourtant été sacrifié sans vergogne par la Mairie au profit de l’érection d’un stade de 5 000 places construit en son sein. Quant aux protections très fortes dont bénéficiait le lieu, elles ont été de nul effet, le ministère de la Culture a cédé, as usual, tandis que le Premier ministre, alors M. Valls, tordait le bras des derniers récalcitrants au ministère de l’Écologie. L’affaire a tout de même fait grand bruit, suscitant des réactions internationales, une pétition de 90 000 signatures, et même des recours en justice, toujours pendants… Las ! Le stade, dû à l’architecte Marc Mimram, est aujourd’hui en chantier. Le discours de propagande était pourtant bien rodé : il s’agit d’un stade écolo, presque « invisible », habillé de serres neuves dans l’esprit des lieux. Et puis quand ses arguments de pacotille se sont émoussés, a surgi le cri de la victoire du béton sur le jardin : les JO ! Certes, les deux dossiers n’ont aucun rapport, mais l’effet du souffle cocorico-sportif a suffi, avec la bénédiction du Conseil d’État. Le sport est plus puissant que le patrimoine, voilà la première leçon de cette affaire. Dans une ville devenue la plus dense d’Europe et qui manque cruellement d’espaces verts, se servir d’un jardin fleuriste aussi beau que précieux comme variable d’ajustement de la politique d’équipement est une erreur tragique. Pire, dans le cadre du Grand Paris, avoir manqué l’occasion de déménager Roland-Garros, de toute façon trop à l’étroit porte d’Auteuil, au bord de l’A 13, est encore un grave échec politique, décidé par N. Sarkozy et B. Delanoë – pour une fois d’accord. C’est enfin une solution de vaincu, puisque l’échec de la candidature de Paris aux JO de 2008, qui a tant traumatisé la Mairie, a scellé le sort du jardin, que M. Delanoë jurait encore intouchable en 2006. Les projets de bétonnage du parc de Bercy pour 2024 s’inscrivent donc dans la continuité de cette politique : un jardin est « bétonnable » comme certains sont « bancables ». Le quartier de la porte d’Auteuil est d’ailleurs un terrain d’exercice de l’hyper-densification sportive voulue par la Mairie : bétonnage de Jean-Bouin, petit stade Art déco avec ses espaces verts devenu un monstre à 200 millions ; massacre de la piscine Molitor, qui n’est plus que le reflet glacé d’elle-même ; enfin, projets à venir de modification du Parc des Princes, le chef-d’œuvre de l’architecte Roger Taillibert, qu’on redoute de voir transformer par surélévation. Encore la dure loi du sport : il détruit même son propre patrimoine, comme on le voit encore dans le triangle historique de Roland-Garros avec le projet de raser le court n° 1, en parfait état, le préféré du public et des joueurs, qui plus est œuvre d’un tennisman architecte ! Quant à rappeler que tout ce secteur est mal desservi par le métro et ne possède pas de parking à l’échelle de la fréquentation des sites redimensionnés, c’est inutile : tout le monde s’en moque.

Sites provisoires, ravages durables

La seconde atteinte est de l’ordre du provisoire : il s’agit des installations qu’il faudra aménager sur les sites choisis, soit le Champ-de-Mars, l’esplanade des Invalides ou la partie basse de l’avenue des Champs-Élysées. Un provisoire qui durera un peu plus longtemps que prévu : les travaux commenceront en fait presque un an avant, en raison de la période d’essai de ces nouveaux équipements, qui doivent être homologués. À cela, on doit ajouter le démontage et la remise en état des lieux. Ce n’est donc pas quelques semaines en 2024, mais près de deux ans qu’il faut prendre en considération, période durant laquelle les nuisances en termes de travaux seront forcément élevées. Outre les équipements non pérennes à bâtir, qui doivent pour des raisons de sécurité être fondés et stables, le sport business nécessite un déploiement de multiples barrières métalliques, portiques, bornes et panneaux d’information, tentes VIP, postes de sécurité, et autres villages pour la presse, à quoi s’ajoutent des boutiques volantes. Ici, la dégradation visuelle atteindra son maximum. Les conséquences sont également importantes sur la circulation des piétons et des voitures, qui sera contrariée, détournée, voire interdite. Dans un savoureux renversement, « l’autochtone », inutile, devient à son tour la variable d’ajustement. Qu’il râle, ce citoyen-contribuable qui croit que la ville est aussi à lui : le sport est au-dessus de ces contingences. Ici, nulle fiction : c’est ce qu’on a pu observer, deux années de suite, autour de l’hôtel des Invalides, insigne monument du Grand Siècle et hôpital militaire fameux, choisi comme cadre à une course automobile baptisée « Formule-E » : on s’est offert un circuit du XVIIe siècle, dessiné par Louis XIV et Mansart. S’il s’agissait bien de bolides monoplaces entièrement électriques – la planète est sauve –, le désordre fantastique mis dans le quartier pour quelques jours annonce ce que vivront à l’échelle de plusieurs mois les mêmes résidents en 2024. Les sols modifiés (goudronnés, puis dégoudronnés place Vauban), les pelouses défoncées, le musée de l’Armée fermé d’office (avec compensation, le sport est trop bon)… tout cela montre bien que ce provisoire entraîne une somme de désagréments qui mériteraient au moins un débat et des chiffrages non complaisants. Évidemment, l’hypothèse de travail est qu’aucun dégât sur les sols, les arbres ou même les monuments concernés n’aura lieu. Mais comment ne pas être légitimement inquiet ?

Un choix de pauvre qui veut « faire riche »

Le même type d’occupation du Champ-de-Mars lors de la « fan zone » de l’Euro 2016 a mis un stupéfiant chaos, sorte d’apéritif de 2024. Ce site classé qui s’étend majestueusement entre la tour Eiffel et l’École militaire, dans un des plus beaux espaces composés de Paris, est devenu un terrain vague constamment utilisé pour les manifestations les plus diverses. On se souvient non sans ironie des cris d’orfraie de la Mairie quand la Manif pour tous avait piétiné les pelouses du Champ-de-Mars en janvier 2014. Le résultat de la fan zone permet d’entrevoir sans peine ce que sera 2024. En 2016, les dégradations ont pris un tour plus grave, avec l’étalage de publicités géantes, l’autre mamelle du sport business avec le BTP. Or, par une disposition de la loi de 1930, il est rigoureusement interdit de planter de la publicité dans les sites classés. Comment faire alors ? En violant la loi, comme la mairie de Paris qui a été condamnée pour cela en juin dernier. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, faut-il en déduire que, pour les JO de 2024, il n’y aura pas de publicité dans les stades provisoires des sites classés et à leurs abords immédiats ? Sans doute pas. Il faudra en passer par une loi d’exception, qui tiendra les recours à distance. Dégradés matériellement et visuellement, les grands sites parisiens seront donc également souillés de publicités géantes, sur affiche et sur écran. Tout ce qui a justifié leur reconnaissance, leur protection, leur conservation et leur entretien sera donc renversé, au nom du sport.

Si la Mairie faisait montre d’un quelconque intérêt pour le patrimoine, on pourrait soupçonner là une politique même maladroite de mise en valeur : mais il suffit de voir l’état sanitaire des églises de la capitale, et de considérer la pauvreté du discours municipal sur l’héritage historique, réduit à un babillage sur le tourisme, pour sentir toute la tartufferie de cet affichage. Mettre les JO dans le Paris monumental est paradoxalement un choix de pauvre qui veut « faire riche » : on n’a pas assez d’argent pour bâtir, mais suffisamment pour dénaturer le patrimoine et le transformer en faire-valoir. Par une perversion suprême, les JO feront de la plus belle ville du monde le village Potemkine de notre gloriole sportive.

Quand Le Monde défend (discrètement) le pédagogisme à l’école

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Que le journal Le Monde soit du côté du pédagogisme n’est un secret pour personne : l’école assure le bonheur des enfants, pas leur instruction. Mais comment défendre le pédagogisme sans en avoir l’air ? Comment attaquer sans porter de coup ? Comment « déplorer » l’absence de débat sans y entrer ? En tous ces domaines, Le Monde est devenu expert. Dénoncer, en gros titres « une guerre idéologique », c’est laisser entendre qu’on n’en est pas et renvoyer les lutteurs dos à dos tout en soutenant discrètement le lutteur pédagogiste.

En feignant l’impartialité…

Discrètement… Et pour cause ! Défendre le pédagogisme, c’est applaudir aux 150 000 élèves qui sortent tous les ans du système scolaire sans diplôme ni qualification. C’est approuver l’énorme pourcentage d’élèves qui éprouvent, à tous les niveaux, des difficultés de lecture. C’est se montrer satisfait de la régression du nombre des enfants de familles pauvres intégrant les grandes écoles ; c’est tenir pour négligeable la baisse de niveau scientifique constatée par les directeurs des grandes écoles d’ingénieur ; c’est estimer qu’avec la certification Voltaire on trouvera bien assez de cadres supérieurs sachant l’orthographe, etc.

Exemples. Les rythmes scolaires privent la majorité des enfants d’enseignements dont ils auraient pourtant besoin ? Mais non. Ils corrigent les inégalités. On supprime l’enseignement du latin ? Mais non, on offre les langues anciennes à tout le monde, etc. Le pédagogisme doit être défendu à l’intérieur même de sa dénonciation. Exemple : Michel Lussault, président heureusement démissionnaire du Conseil Supérieur des programmes. 1. Préciser discrètement qu’il est un universitaire « reconnu ». Il n’est pas nécessaire de dire par qui. 2. Annoncer qu’il n’est pas responsable du « milieu aquatique profond standardisé ». Alors que bien sûr, il l’est, au moins parce qu’il laisse passer cette formulation dans la rédaction des programmes. Il l’est parce qu’il faut donner aux programmes une allure scientifique et que dans une description scientifique un ballon n’est pas un ballon, mais un « référentiel bondissant ». Enfin quoi ! C’est bien un référentiel puisque tout le monde court après et il est évidemment bondissant, sinon il serait un boulet. C’est de la science ! Et voilà comment nos profs de gym se retrouvent dans la situation de Mme Jourdain, acte III, scène III.

Pédagogisme, histoire d’une illusion

Le pédagogisme n’est d’ailleurs pas un nom d’oiseau. C’est un mouvement dont on peut facilement retracer l’histoire :

– depuis l’école du « plus jamais ça » qui suit la guerre de 1914 : l’éducation bien conduite doit rendre les guerres impossibles ; ici, pédagogisme = utopie, mais on n’en est pas encore à l’enfant ignorant ;

– avec les mouvements pour l’école nouvelle, où le « faire » devient plus important que l’« apprendre » ; c’est l’importation en France du « learning by doing » de John Dewey, vers 1920 ; c’est Decroly, Montessori ; toutefois si le savoir est relativisé, il ne disparaît pas ; ici, pédagogisme = l’enfant heureux, mais pas encore l’enfant ignorant.

– avec, en 1937, la création du SGEN-CFDT, qui finira par militer activement pour la suppression des repères comme les notes, l’écriture des programmes en termes de compétences et non plus de notions, etc. Ici le pédagogisme se veut destructeur de l’école capitaliste et fait de la pédagogie un instrument de la lutte des classes.

Il faudrait ajouter la montée en puissance des associations, progressivement acceptées les bras ouverts par l’Éducation nationale, comme les CEMEA, le GFEN, ou le CRAP…

L’ordre moral contre Jules Ferry

Il faut noter que le pédagogisme ne s’appuie jamais sur une analyse critique des pratiques d’enseignement, mais seulement sur des dénonciations politico-morales au premier degré. Et si les intentions politiques (ou plutôt morales) sont exprimées, les orientations politiques « partisanes » sont toujours cachées de sorte que le pédagogisme est plutôt un mouvement politique sous couvert de pédagogie qu’un mouvement pour l’école. La pédagogie est un « idiot utile ». Objectivement, c’est un mouvement qui cherche à empêcher l’école d’enseigner (d’instruire) et à lui assigner l’unique tâche d’éduquer à l’indignation et à la justice égalitariste. En ce sens, les élèves n’ont aucun besoin d’avoir les moyens de se forger leurs propres idées, on leur révélera ce qu’est le Bien.

Alors Le Monde croit bien venu de suivre les manipulations historiques de certains « historiens » de l’école en avançant que Jules Ferry lui-même était déjà, en son temps, un pédagogiste. C’est évidemment on ne peut plus faux. On prête aux propos de Jules Ferry un sens contemporain totalement étranger à son époque. C’est de l’anachronisme, faute majeure des historiens amateurs.

Car à l’époque de Jules Ferry, la question ne se joue pas entre l’école qui instruit et l’école de l’enfant roi, mais entre une insupportable routine qui n’enseigne rien et un art d’enseigner, inspiré des philosophes (Kant ou Rousseau, par exemple) qu’on appelle « pédagogie ». On veut mettre fin à la méthode de la férule, qui est celle des petites écoles de l’Ancien Régime, avec ses sous-maîtres et lui substituer une école attentive aux enfants et qui se donne une obligation de résultat. « Faites comme vous voulez, disait-on aux instituteurs, mais de grâce, obtenez des résultats ». On n’impose aucune méthode. Et si les programmes sont obligatoires, la liberté pédagogique, elle, est totale. Elle doit l’être si on veut que les instituteurs soient responsables de leurs résultats.

De la libre réflexion des maîtres

Il fallait, à l’époque, lutter contre les habitudes laissées par les méthodes de l’enseignement individuel des « petites écoles » qui faisaient travailler un seul élève, appelé près du maître, laissant tous les autres sans activité réelle. Il fallait également combattre les « Frères ignorantins » et les sœurs de charité totalement incapables d’enseigner tant leur ignorance était grande mais qui s’occupaient si bien des enfants ! Il fallait freiner le développent des écoles mutuelles quasi militarisées où un maître enseignait à plusieurs centaines d’élèves par l’intermédiaire d’élèves-moniteurs. Il fallait combattre l’idée répandue que l’élève ne pouvait rien apprendre avant de savoir lire.

Ajoutons que dans les campagnes, la plupart des enfants étaient plus patoisants que francophones. Alors par une vaste campagne de formation professionnelle et de réunions sous forme de conférences pédagogiques, les principes d’une saine pédagogie ont été répandus. Jamais imposés. Toujours proposés à la libre réflexion des maîtres.

En 1880, donc avant les lois scolaires qui sont de 1882, les inspecteurs primaires, qui étaient soit des professeurs agrégés des grands lycées, soit des instituteurs chevronnés, parcouraient les campagnes, expliquant aux instituteurs que « la lecture bien enseignée, intelligemment enseignée serait à elle seule tout l’enseignement primaire. » On invente la lecture « expressive ». On répète que la lecture ne doit pas être « le fléau des enfants, ni la seule occupation qu’il faille leur imposer », qu’il faut leur donner « une foule de connaissances en rapport avec leurs besoins, à la portée de leur âge », qu’il est nécessaire de leur parler « sans cesse avec amitié et confiance. » Et surtout avec un langage soigné.

La pédagogie d’hier était loin de l’idéologie d’aujourd’hui

« Il faut faire parler les enfants, dit cet inspecteur primaire, assouplir leur voix, les habituer à se mettre à la place des acteurs figurant dans les morceaux qu’ils lisent. Il n’y a pas de meilleur moyen pour atteindre ce but, que de recourir aux exercices de récitation. Nous avons dans nos classes des intelligences vives qui se laissent promptement impressionner par une pensée, par un sentiment, par des organes vocaux d’une admirable flexibilité ; des enfants qui excellent à exprimer ce qu’ils comprennent et ce qu’ils sentent. Ayez un morceau de prose ou de poésie toutes les semaines ; faites-le lire à haute voix par le meilleur lecteur de la classe ; lisez-le vous-même après vous y être soigneusement préparés. L’enfant sentira et parlera convenablement comme vous ; l’oreille s’habituera aux sonorités, aux harmonies de notre admirable langue. Expliquez le sens des mots, des expressions qui, sans cela, passeraient incompris et donnez pleine satisfaction à la curiosité, au désir de connaître, d’apprendre, de savoir des enfants. Faites leur apprendre par cœur de jolis morceaux. La lecture gagnera beaucoup à cette innovation ; les enfants auront un rôle actif ; les familles apprécieront mieux la valeur de vos services et l’administration saura vous tenir compte de vos efforts et de vos succès. » On est loin du pédagogisme d’aujourd’hui.

Quant à la lecture, la méthode utilisée, mais non imposée, est syllabique. Elle n’est généralement pas contestée alors qu’on connaît bien la tendance des élèves à deviner le mot en entier sans le lire par les lettres dont il est écrit. On combat cette tendance. Mais on combat également la lecture mécanique de mots discontinus dépourvus de sens.

Il en va de même pour toutes les autres activités scolaires, calcul, histoire, géographie, travaux manuels, couture, agriculture, etc. On s’adresse d’abord à l’intelligence et dès qu’on s’est assuré que l’enfant a compris, on lui fait apprendre par cœur. Et surtout on insiste sur l’activité des élèves « qui ont trop souvent un rôle passif dans les leçons ». Il faut le solliciter sans cesse par des questionnements. Sans oublier que les élèves doivent être invités à répondre « par des phrases complètes » et non par des mono syllabes : « De quelle couleur est le cheval de Pierre ? » Réponse : « Le cheval de Pierre est noir ». Voilà bien une consigne aujourd’hui totalement oubliée.

La pensée autonome, pour quoi faire?

Même chose pour la discipline, qui n’est jamais la domination d’un enfant par le maître, mais la domination d’un enfant « par lui-même » : Il apprend à se tenir.

Encore ceci :

– une leçon n’est pas complète si elle ne comporte un résumé ;

–  « Il ne faut pas étudier une seule branche et devenir mathématicien, historien ou géographe, il faut se livrer à une culture générale. »

– le maître qui ne se livre pas à un travail personnel perd son savoir, prend graduellement le chemin de la routine et retourne à l’ignorance.

On le comprend maintenant, la question pédagogique qui se déploie à la fin du dix-neuvième siècle n’a rien à voir avec les conflits d’aujourd’hui. À l’époque de Jules Ferry, qu’il vaudrait mieux appeler époque Ferdinand Buisson, il s’agissait d’établir la pédagogie contre les inepties et la routine. Aujourd’hui, il s’agit de maintenir la pédagogie contre les partisans d’une école qui se borne à éduquer sans instruire. Ils n’auront pas de pensée autonome – qu’en feraient-ils ? Nous avons Le Monde –  mais au moins, ils ne se tromperont pas de poubelles en jetant leurs déchets.