Vous avez dit « Romantisme fasciste »?
C’est une superbe réédition, préfacée par un texte fouillé d’Olivier Dard, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-Sorbonne et fin connaisseur des courants politiques de la première moitié du XXe siècle, dont la Jeune Droite ou l’Action Française. Son Maurras paru en 2013 est d’ailleurs un ouvrage de référence, tout comme son Rendez-vous manqué des relèves des années 30, paru en 2002. Le genre d’essai qui permet de penser une période de manière non binaire, loin des mythologies idéologiques. De comprendre cette période, ce que furent les groupes politiques dits de droite radicale et d’appréhender l’évolution de leurs acteurs. À commencer par celle des écrivains entrés dans la Collaboration par engagement fasciste. Tout cela, le livre de Paul Sérant ne permet pas seulement de le comprendre. Il permet de le vivre. L’écrivain a vécu cette époque et a connu une partie des hommes dont il étudie le parcours, à partir de leurs textes politiques — et avant tout de leurs articles parus dans la presse de la Collaboration, dont il donne à lire de larges extraits. Plus qu’un document d’histoire : comme si leur témoignage était retranscrit par Paul Sérant.
Six écrivains dans la Collaboration
D’abord paru en 1959, avec un important retentissement, toujours lu et cité par les historiens des idées, Le romantisme fasciste n’a pas pris une ride. C’est le livre d’un écrivain, d’un styliste même. Le ton est entraînant, difficile d’en lâcher les pages. L’ouvrage est organisé en 10 chapitres : la décadence française, ni droite, ni gauche, nationaux et socialistes, le chef et le parti, la race et la jeunesse, paganisme ou christianisme, la France dans l’Europe, la guerre ou la paix, l’instant décisif, une révolution avortée et au-delà du fascisme. Autrement dit, chacun des grands thèmes qui irriguent les articles politiques des écrivains dont l’œuvre a été lue par Paul Sérant : Lucien Rebatet, auteur après-guerre de l’un des plus beaux romans de la littérature française, Les deux étendards, disponible en collection Blanche chez Gallimard, Céline, Alphonse de Chateaubriant, l’académicien Abel Bonnard, Drieu la Rochelle, alors directeur de la NRF, suicidé après la libération de Paris, et Robert Brasillach, fusillé à la Libération. Ces écrivains ont contribué à la presse de la Collaboration, Je Suis Partout ou Révolution Nationale entre autres. Cependant, Paul Sérant ne présente pas leur portrait, et c’est ce qui fait l’intérêt et l’originalité de cet essai. Leurs écrits, leurs pensées, leurs conceptions traversent les chapitres du Romantisme fasciste, de façon habilement transversale.
Le fascisme à vif
Autrement dit, Sérant tente de comprendre ce que fut le fascisme de ces écrivains, et donc le fascisme d’opinion, celui s’exprimant dans les journaux, en partant des mots des six écrivains choisis. Ce livre est une étude sur la pensée politique de ces hommes qui, avec leurs différences, trouvèrent des points d’accords sur divers sujets, en particulier de politique nationale et internationale. Six figures importantes de la presse de cette époque, tous ayant écrit des propos maintenant considérés comme outranciers — ce qu’ils furent parfois d’ailleurs. C’est justement ce qui fait le sel de cette réédition chez Pierre-Guillaume de Roux, éditeur des « proscrits » si l’on en croit un portrait idiot paru dans Le Monde au printemps 2017 : Sérant plonge son lecteur dans le vif du sujet, dans le vif du fascisme et dans un fascisme à vif, vécu ainsi par ces écrivains.
Esthétique de l’ennemi
Un fascisme entendu comme une esthétique, d’où l’expression de « romantisme fasciste ». Ce furent des hommes qui cherchèrent une poétisation de la vie comme de l’ordre politique et social. Et c’est cela qui est difficile à comprendre aujourd’hui, en une époque où le mot « fascisme » est utilisé à tire-larigot, pour désigner tout et n’importe quoi, ou plutôt tout mode de pensée qui ne serait pas politiquement correctement dit de gauche.
Lire cet essai permettra d’approcher les raisons qui poussèrent ces hommes-là, ces écrivains, ces hommes de pensée, à s’engager sur un chemin que nombre de nos contemporains jugent a priori négativement. Comprendre aussi qu’à force d’utiliser des mots tels que « fascisme » n’importe comment, l’on participe à la confusion contemporaine des esprits.
Paul Sérant, Le romantisme fasciste, préface d’Olivier Dard, Pierre-Guillaume de Roux éditeur, 2017.
Les territoires perdus des femmes en France
André Versaille publie en ce moment un feuilleton sur le site du Monde, intitulé: « Les musulmans ne sont pas des bébés phoques »
Cela fait des années que l’on voit l’islamisme irriguer des banlieues et y imposer progressivement sa loi, notamment sur les femmes. Nombre d’entre elles sont surveillées et leur liberté s’y restreint chaque jour davantage. Elles ont non seulement perdu le droit de s’habiller comme elles l’entendent sous peine d’être insultées, voire molestées, mais, ainsi qu’un reportage diffusé le 16 décembre 2016 sur France 2 l’a montré, dans plusieurs quartiers de la périphérie de Paris et de Lyon, par exemple, elles deviennent de plus en plus indésirables dans l’espace public. Là, pour une femme, se promener en jupe ou prendre un verre en terrasse s’apparente, aux yeux de certains musulmans, à une attitude de défi. Dans le reportage, une femme, Aziza Sayah, déclare : « Pour moi, l’islam, c’est comme le Code pénal, maintenant “Ça, c’est interdit ! Ça, c’est interdit ! Tout est interdit !” On est en France, quand même ! » Le reportage montre des femmes résignées comme cette assistante maternelle qui fait tout pour ne pas être remarquée : « Je mets des vêtements sombres, des pantalons, pas de jupe, pas de maquillage. On s’efface. – Pourquoi ? – Parce qu’on a peur, tout simplement ! »
Société : quand les femmes sont indésirables dans les lieux publics
De leur côté, Michèle Tribalat et Hélène Kaltenbach signalent que le nombre des mariages forcés (des dizaines de milliers de jeunes Françaises) est en augmentation. Elles dénoncent également l’obsession de la dissimulation totale du corps féminin considérée comme le summum de la pudeur, et s’interrogent : « Est-ce un hasard si les jeux de la séduction, qui constituent une forme de civilité, se raréfient dans nos banlieues au profit des viols en bandes organisées ? »[tooltips content=’Michèle Tribalat, Hélène Kaltenbach, La République et l’Islam. Entre crainte et aveuglement, Paris, Gallimard, 2002.’]1[/tooltips]
« Partout le contrôle moral et la surveillance des hommes sur les femmes tendent à se renforcer »
Or, en 2004, le rapport Obin[tooltips content=’Rapport Obin, Les Signes et Manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires. Rapport à Monsieur le ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Le rapport a été publié, accompagné de commentaires de vingt auteurs, journalistes, directeurs d’école, enseignants, sous le titre : L’École face à l’obscurantisme religieux, Max Milo, 2014.’]2[/tooltips] parlait déjà de régressions de la condition féminine au collège. C’est là, disait-il, le « côté le plus grave, le plus scandaleux et en même temps le plus spectaculaire de l’évolution de certains quartiers ».[tooltips content=’Rapport Obin, op. cit.‘]3[/tooltips] Les enquêteurs semblent avoir eu du mal à en croire leurs yeux : « Le simple fait de déambuler aux abords d’une école ou d’un collège constitue parfois un véritable choc. Partout le contrôle moral et la surveillance des hommes sur les femmes tendent à se renforcer […], à prendre des proportions obsessionnelles. Il faut avoir vu ces femmes entièrement couvertes de noir, y compris les mains et les yeux, accompagnées d’un homme, […] parfois un pliant à la main pour qu’elles n’aient pas à s’asseoir sur un endroit “impur”, que plus personne ne semble remarquer tant elles font partie du paysage, et dont personne ne semble s’offusquer de la condition, pour saisir […] la formidable régression dont nous sommes les témoins. » Les femmes, mais aussi les adolescentes et même les fillettes : « Alors que l’on observe de plus en plus souvent des fillettes voilées, les adolescentes font l’objet d’une surveillance rigoureuse, d’ailleurs exercée davantage par les garçons que par les parents. Un frère, même plus jeune, peut être à la fois surveillant et protecteur de ses sœurs. »
À côté des fréquentations et des comportements, poursuit le rapport, le vêtement est souvent l’objet de prescriptions rigoureuses : « Comme le maquillage, la jupe et la robe sont interdits, le pantalon est sombre, ample, style “jogging”, la tunique doit descendre suffisamment bas pour masquer toute rondeur. Dans telle cité […] les filles doivent rester le week-end en pyjama afin de ne pouvoir ne serait-ce que sortir au pied de l’immeuble. Dans tel lycée elles enfilent leur manteau avant d’aller au tableau afin de n’éveiller aucune concupiscence. » Presque partout la mixité est dénoncée, pourchassée et les lieux mixtes comme les cinémas, les centres sociaux et les équipements sportifs sont interdits. « À plusieurs reprises on nous a parlé de la recrudescence des mariages traditionnels, “forcés” ou “arrangés”, dès quatorze ou quinze ans. Beaucoup de jeunes filles se plaignent de l’ordre moral imposé par les “grands frères”, peu osent parler des punitions […] qu’on leur inflige en cas de transgression et qui peuvent revêtir les formes les plus brutales […]. Les violences à l’encontre des filles ne sont hélas pas nouvelles, ce qui l’est davantage est qu’elles puissent être commises de plus en plus ouvertement au nom de la religion. »
De « la préservation de la “pudeur” des filles »
Et le rapport fait état de nombreuses critiques tournant autour de la mixité, ou « de la préservation de la “pudeur” des filles ». Des manifestations de nature religieuse perturbent souvent les cours d’éducation physique et sportive, et l’absentéisme ou le rejet de certaines activités sont fréquents, notamment en piscine et en plein air. Un nombre croissant d’élèves refusent de porter les tenues sportives réglementaires qu’ils remplacent, chez les filles mais aussi chez les garçons, par d’autres vêtements qui dissimulent le plus possible les formes de leur corps. « Certains comportements révèlent les conceptions obsessionnelles de la pureté de certains prescripteurs, comme le refus de se baigner dans “l’eau des filles” ou dans celle des “non musulmans”. »
Cette situation, nous ne voulons pas la voir non plus. Au nom du droit à la différence, on répondra qu’il faut cesser de toujours stigmatiser les musulmans (lorsqu’il s’agit de musulmans, pointer un problème revient toujours à stigmatiser), que c’est culturel, que ce sont leurs traditions, et que ce n’est pas en revenant à chaque fois sur ce genre d’incident que l’on fera avancer les choses. Cette attitude est également adoptée par les autorités politiques, de haut en bas. Quand des parents, inquiets de voir leur enfant changer de comportement, d’habitudes vestimentaires (le voile pour les filles), contester l’école, adopter un langage religieux radical, alertent les autorités, celles-ci, jusqu’à présent, justifient leur refus d’intervenir parce qu’il s’agit là d’une conduite relevant du religieux, que cela participe de la sphère privée, et qu’elles n’ont pas vocation à juger du degré de religiosité des adolescents.
Paresse ? Lâcheté ? Un mélange des deux ? Quoi qu’il en soit, cette démission a contribué, au moins partiellement, à la rupture de ces jeunes avec leurs familles et à leur dérive sectaire.
Retrouvez André Versaille sur son blog, Les musulmans ne sont pas des bébés phoques
Les musulmans ne sont pas des bébés phoques: Pour en finir avec notre déni !
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Brexit: In bed with Jacob Rees-Mogg
Depuis le Brexit, les yeux des continentaux se sont à nouveaux tournés vers l’indomptable Albion, et on attend. Beaucoup attendent que les britanniques se prennent les pieds dans le tapis de leur arrogance : les élections législatives de juin dernier ont donné à ces marchands du temple, une partielle satisfaction, les conservateurs ayant dû subir un échec tout relatif, notamment dû à l’incapacité pour Theresa May de revêtir les habits trop grands de Madame Thatcher. D ‘où l’importance de ces 4 jours de grand-messe Tory, censés réunifier le parti alors que les tensions se font sentir et que la légitimité de Mme May semble se fondre dans le fog anglais.
Jacob le prêcheur
Malgré un important dispositif sécuritaire encadrant les différentes conférences prévues, les passants sont invités à venir écouter Jacob, comme les paroissiens d’une église s’attroupent autour du prêcheur, par un regain d’espoir. Devant l’entrée, quelques opposants, revêtus du drapeau européen, mais qui font pâle figure à côté des fringants jeunes militants conservateurs, qui ont sortis pour l’occasion, leur plus beau costume de chez Marks & Spencer.
En ce 2 octobre, ce que les conservateurs venus des quatre coins du pays attendent, c’est la sensation du moment : Jacob Rees-Mogg, le trublion député du Somerset. Pour le peuple de droite français, Jacob représente un ovni politique, un potentiel modèle de courage que l’on regarde cependant avec les yeux suspicieux du cynique gaulois envers ces fourbes de Grand-bretons. Ses prises de position anti-avortement notamment, sont devenues virales ces dernières semaines dans le milieu de la réinfosphère française, laquelle aime souvent s’attacher à des figures héroïques correspondant à ses critères mythiques : catholique, père de 7 enfants, résolument conservateur mais aussi farouchement libéral, son profile semble s’inscrire parfaitement dans les aspirations actuelles de cette fameuse droite « hors les murs » qui échoua à se réunifier à Béziers l’an dernier mais ne désespère pas de trouver un entrepreneur à sa hauteur pour rebâtir la maison France.
Si tu ne peux combattre tes opposants…
L’excitation est palpable alors que je pénètre dans le grand hall de l’imposante mairie de Manchester, réquisitionnée pour l’occasion. Jacob Rees-Mog monte sur scène sous un tonnerre d’acclamations. Une mise en scène qui détonne non seulement avec l’humilité toute aristocratique du personnage, mais encore avec la solennité d’une pièce néo-gothique à la gloire de l’histoire de la ville, d’ailleurs ravagée par l’ère post-industrielle. Les conservateurs sont déjà débout. Même ceux ayant voté le Traité de Maastricht en 1992. Là est tout le pragmatisme des britanniques : si tu ne peux combattre tes opposants politiques, embrasse leur cause et devient leur leader. Une leçon qu’un Ukip déserté par Nigel Farage est déjà en train d’apprendre.
Jacob a à peine entamé ses premiers mots de remerciements que, déjà, des agitateurs anti-tories sortent leur pancarte : « Tories out ! ». Pour l’observateur étranger – et je dois sûrement être la seule dans la salle – la scène est revigorante. Cette capacité qu’ont les anglais à assumer la violence des oppositions dans une attitude toute chevaleresque et courtoise est délicieuse. On ne fait pas semblant de chercher le consensus mou cher aux eurocrates de Bruxelles ou à nos marcheurs qui « pensent Printemps » ; on ne prétend pas gommer les antagonismes via le langage politiquement correct ; non, les ennemis se font face et aucun d’entre eux ne baisse les yeux. Mais tout est fait avec une élégance propre aux gentlemen. Tandis que le début de son intervention est retardé par ces impromptus activistes, Jacob prendra le temps de discuter avec eux. Et même, plus tard dans son discours, de remercier les électeurs travaillistes ayant voté en faveur du Brexit. Savoureuse démocratie anglaise, où les choses sont dites avec fermeté et sarcasme, mais toujours avec politesse.
Vive le Brexit… et la mondialisation !
Les autres intervenants sont tous, en dehors du politicien rebelle, des économistes de renom venus vanter les bienfaits du Brexit, et ce, au nom du libéralisme. C’est en effet le fil rouge de ce colloque d’une heure et demi : l’Union européenne, carcan de régulation, a mis un frein au libre-échange britannique. Jacob Rees-Mogg l’affirmera ensuite : la régulation excessive profite aux grandes entreprises en leur assurant un monopole. Le premier intervenant déclare, quant à lui, que le Royaume-Uni doit profiter du Brexit pour redevenir le champion de la mondialisation, le mouvement de libéralisation mondiale ayant été brutalement freiné par les règles européennes.
Et c’est sans doute ici que l’eurosceptique français est le plus remis en question. Les Britanniques ont voulu quitter l’UE, certes, pour retrouver leur souveraineté ; mais celle-ci ne s’épanouit vraiment que si elle permet à l’île d’étendre son empire, puisque tel a toujours été le destin de ce peuple de marchands. Non pas qu’ils se désintéressent de leur identité, bien au contraire. Mais le libéralisme EST leur identité. Ils l’ont façonné et élevé au rang d’un mode de vie tout aussi crucial que le thé de 5h.
Thatcher not dead
Aussi peut-il être perturbant pour un conservateur français, souvent teinté de colbertisme, d’assister à une conférence sur le Brexit où l’économisme règne en maître et où la main-invisible semble planer au-dessus des têtes de l’auditoire.
Ainsi le résumera Jacob Rees-Mogg dans son intervention. Au travers du Brexit, les Britanniques devront être généreux, fermes et conservateurs. Généreux en assurant la sécurité de leurs voisins ; fermes dans les négociations car, chacun l’a bien compris, l’Union européenne a plus a perdre, dans cette histoire, que le Royaume-Uni ; et conservateurs dans leurs valeurs : la démocratie, la liberté, l’autonomie. Si Margaret avait été présente, elle aurait pu elle-même conclure : « Connaissez-vous Bastiat ? »
Virgile le fondateur
Si le latin, tour à tour langue des administrations et des armées impériales, des érudits et des ecclésiastiques (jusqu’en 1962, avec quelques îlots de résistance), des lettrés d’hier (Montherlant) ou d’aujourd’hui (Matzneff, Oberlé, Féquant), peut à juste titre être qualifié d’idiome sacré de l’Europe, Virgile est bien l’un de ses principaux prophètes.
Avec Virgile, notre vigie, un essai appelé à devenir classique, Xavier Darcos, de l’Académie française, le rappelle avec brio, lui qui cite le Poète, dans l’Enéide, Antiquam inquirite matrem – recherchez la mère ancienne. Cette antiqua mater, c’est la langue de César et de Cicéron, de Tacite et d’Ovide, de Virgile enfin, qui « rédige le poème de Rome et de la latinité tout entière, la Rome d’Auguste et de toujours, la reine de l’Occident qui survit à ses dieux païens ».
Fides, pietas, maiestas, gravitas, virtus
A lire ces lignes, ami lecteur, je devine ton discret soupir : encore un essai scrogneugneu sur l’héritage antique, qu’il faudrait admirer par décret, suivi de l’inévitable lamentation sur le déclin de nos tempora et de nos mores, et caetera. Eh bien pas du tout ! Servi par un enthousiasme qui le rend parfois injuste à l’égard d’Homère, Xavier Darcos, sans nostalgie aucune, dépoussière le Poète de Mantoue. En ce sens, il s’inscrit dans la lignée des Carcopino, Boyancé, Grimal – la fine fleur de l’humanisme français. Surtout, il propose à notre admiration un immense poète, vigie au milieu du chaos, celui du Ier siècle A.C. avec ses guerres civiles et ses conjurations, comme celui de notre société « rapiécée et vaporisée ». Car Virgile a vécu la fin d’un monde, celui d’une République sénescente et vermoulue et l’avènement d’un nouveau régime, l’Imperium d’Auguste, que Darcos définit justement comme une révolution conservatrice. Proche du Princeps Octave, futur Auguste, le frugal Virgile sert le nouveau régime sans servilité aucune, par reconnaissance pour un chef d’état qui rétablit la paix et fait de Rome la capitale du monde civilisé. L’ancien provincial, resté si proche de ses racines paysannes, chante l’ordo saeculorum magnus, ce grand agencement des siècles où règne la concorde et qui bannit, un temps, les passions destructrices.
Exhorté par le Souverain, Virgile compose l’Enéide, la chanson de geste romaine par excellence, l’épopée qui, depuis sa divulgation il y a vingt siècles et son phénoménal succès, a connu une nouvelle traduction tous les sept ans, comme par un sortilège de l’antique magie. L’aventure d’Enée le Troyen y rejoint celle d’Auguste le Romain ; deux hommes providentiels y incarnent les vertus de la race romaine – piété filiale, sens du sacré, courage physique et moral, sentiment du devoir et acceptation du destin. Darcos a mille fois raison de définir Enée comme un héros moderne, affranchi de tout sauf de ses devoirs dictés par la providence (Dieu ou les Dieux), mais aussi comme un « remède mental », car, depuis toujours, Virgile a fasciné l’Occident, de Dante à Hugo, de Broch à Valéry. Ce remède, décliné par Virgile et appliqué par Auguste, tient en quelques principes sains : fides, pietas, maiestas, gravitas, virtus… Nul besoin de dictionnaire pour comprendre que nous nous trouvons là aux antipodes de notre bel aujourd’hui. Raison de plus pour partir sur les traces du poète qui chanta la réconciliation entre les citoyens et leur prince, entre les hommes et le monde, entre les humains et les Dieux.
Xavier Darcos, Virgile, notre vigie, Fayard, 2017.
Inégalités scolaires: assez de faux-semblants ravageurs
Depuis trois ou quatre décennies, nous assistons, assez impavides, dans les « cités », à l’extension continue de la délinquance, l’enrichissement par le trafic de drogue, la « révolte » destructrice, le rejet de toute autorité. Au refus des règles communes, s’ajoutent les pratiques agressives, dites ethniques ou communautaristes, les brutales incidences racistes et sexistes. Les plus atteintes des zones concernées sont en quasi-sécession par rapport à la République. A l’anomie, à la relégation sociale, au relativisme moral, à la disparition des repères, s’ajoute le repli des Institutions, jusqu’au relatif, certes, mais très sensible abandon de l’Etat. Qui entraîne l’extraordinaire affaiblissement du rôle de l’école comme moyen de promotion socio-professionnelle et culturelle – jusqu’à l’illettrisme, l’obscurantisme, la délinquance.
La lâcheté, mère de tous les maux
Personne de sérieux ne doute plus que de nombreux collèges et lycées de France soient atteints, et pour certains gangrenés, par ces facteurs négatifs et destructeurs, désormais indurés et difficiles à appréhender, portant ainsi politiques et personnels au découragement, au pessimisme et donc à une prudente abstention, sinon à des réactions inadaptées et contre-productives. Dans son livre magnifique, Prof, Sylvain Bonnet met notamment l’accent sur le caractère insupportable de la violence dans l’école, et sur la « lâcheté » de tous ceux qui l’admettent, la tolèrent, sinon la justifient pour de perverses raisons idéologiques.
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Or, d’une manière générale, tout ce qui empêche tels et tels établissements scolaires de fonctionner normalement, en particulier la violence sous toutes ses formes, constitue l’injustice principale, et de loin, de notre système scolaire et même social. Dans ce contexte spécifique, la mise en œuvre stricto sensu de la disposition administrative majeure que constitue la « carte scolaire » soulève une immense question. Certes, la carte scolaire en soi, et dans une situation disons normale, constitue un instrument nécessaire de bonne gestion des effectifs scolaires. Mais dans les conditions actuelles, sa stricte application pour contraindre des milliers d’élèves, souvent les plus défavorisés, à la scolarisation dans des établissements parmi les plus touchés par ces maux, représente bien plus qu’une simple et banale iniquité : un grave scandale, fruit de l’impéritie, de la faiblesse – et au fond de l’indifférence pour la situation réelle de ces adolescents.
« Les adultes refusent d’assumer la responsabilité du monde dans lequel ils ont placé les enfants »
Il apparaît, tout d’abord, intellectuellement invraisemblable que l’on continue aujourd’hui, contre les affirmations des enseignants les plus équilibrés et bienveillants et des véritables penseurs du sujet, progressistes et conservateurs confondus (Alain, Fernando Savater, Hannah Arendt…, sans même évoquer les fondateurs de notre école républicaine), à entretenir la confusion entre le pathologique autoritarisme et l’autorité sereine et désintéressée. « Que, dans ce monde de facilité et de gaspillage, l’école reste le seul lieu où il faille prendre de la peine, subir une discipline, essuyer des vexations, progresser pas à pas, vivre, comme on dit, « à la dure« , les enfants ne l’admettent pas parce qu’ils ne peuvent plus le comprendre. », relève Savater. De son côté, Hannah Arendt affirme avec force que « les enfants ne peuvent pas rejeter l’autorité des éducateurs comme s’ils se trouvaient opprimés par une majorité composée d’adultes – même si les méthodes modernes d’éducation ont effectivement essayé de mettre en pratique cette absurdité qui consiste à traiter les enfants comme une minorité opprimée qui a besoin de se libérer ! » Géniale pionnière dans ce champ, Arendt ajoute que « l’ambiguïté quant à l’actuelle disparition de l’autorité n’est pas possible. […] L’autorité a été abolie par les adultes, et cela ne peut signifier qu’une seule chose : que les adultes refusent d’assumer la responsabilité du monde dans lequel ils ont placé les enfants. »
Et c’est cette même réalité qui porte Savater à la conviction que « ce ne sont pas les enfants qui se rebellent contre l’autorité des éducateurs, ce sont les grands qui les y poussent, en les précédant dans cette rébellion. Et qui du coup se déchargent de l’obligation de leur opposer cette résistance cordiale mais ferme, patiente et complexe, qui doit les aider à grandir droit vers la liberté adulte. » Certes, c’est toute notre conception de l’autorité qui est à profondément repenser dans l’institution scolaire, l’autorité traditionnelle ne fonctionnant plus aujourd’hui de façon satisfaisante. Mais ce serait faire preuve d’un dangereux angélisme que de penser que nous pouvons, adultes, enfants et adolescents, nous dispenser d’un levier anthropologique aussi puissant que l’autorité. Cette vertu constitue le squelette de nos institutions : qu’on la brise, et c’est l’écroulement de toute notre vie sociale. Et quand l’Institution scolaire elle-même n’est plus convaincue de la légitimité et de la validité de ses propres valeurs, et des moyens de les faire vivre et respecter, comment ses serviteurs les plus loyaux et engagés pourraient-ils valablement les représenter et les assumer ?
Un cadre nécessaire
De son côté, le biologiste André Langaney, qui ne passe pas pour un esprit rétrograde, écrit ceci, qui est capital : « La contrepartie de l’indétermination [spécifiquement humaine] est très lourde […] : il faut, à toute population humaine, un cadre culturel et social assez strict pour assurer, sans faiblir, [des conditions d’existence] minimales. La rigidité des coutumes et de l’éducation est la contrepartie nécessaire de la souplesse du programme génétique et de l’adaptabilité des comportements. » Transposé de l’aspect biologique au plan éducatif, c’est très exactement le discours que tient Arendt lorsqu’elle affirme qu’on ne peut liquider la tradition et l’autorité dans l’école sans la vouer à disparaître.
Et d’ailleurs les enfants que l’autorité bienveillante a abandonnés ne peuvent plus la reconnaître nulle part, en auraient-ils un besoin éperdu, et serait-ce dans des maîtres de qualité. Fréquemment en révolte, toujours en souffrance, ils sont aussi de ceux qui grèvent le plus lourdement l’institution, comme le devenir de leurs camarades. Sylvain Bonnet n’hésite pas à affirmer qu’« un enfant en échec scolaire est, d’une certaine façon, un enfant battu. Continuellement repris, mal aimé, mais pas délaissé pour autant – ce qui eût constitué une contrepartie rendant la situation plus vivable -, il subit les vexations quotidiennes de celui qu’on dévalorise sans jamais le laisser en paix. Quoi d’étonnant à ce que certains finissent par devenir méchants ? ».
« Le facteur majeur de ségrégation scolaire et sociale n’est ni ethnique, ni socio-économique, mais socio-culturel »
Je reviens à la question qui me tient particulièrement à cœur : dans les conditions que nous venons de décrire, l’obligation en principe rigoureuse pour tous les élèves de se plier aux règles de la carte scolaire (on sait que certaines familles parviennent à s’en dégager…) revient à en condamner une part considérable à stagner dans des lieux débilitants, quand ce n’est pas à pâtir d’une délinquance tolérée et dans tous les cas à être privés du droit fondamental à bénéficier d’une instruction publique de bonne qualité leur garantissant un avenir digne.
L’administration semble se trouver ici à la croisée d’impératifs contradictoires : la générosité de l’égalité républicaine, l’impératif d’autorité et la nécessité d’une gestion nationale rationnelle des flux d’élèves. Mais en vérité ces trois obligations ne constituent qu’une unique responsabilité, fondamentale : celle de procurer à tous les enfants et adolescents, dans des conditions dignes, un enseignement de qualité. Ce qui implique que cette même administration s’en donne les moyens, largement moraux, en ce qu’ils relèvent du devoir d’état, de la bonté impersonnelle et du courage ! Cette tâche est d’autant plus instante et incontournable aujourd’hui pour l’Institution scolaire que son propre coût est notamment grevé par la difficile mais impérieuse nécessité d’intégrer des populations parfois fort éloignées de la culture française. Or, affirme Sylvain Bonnet, « il est essentiel de prendre en compte le fait qu’aujourd’hui le facteur majeur de ségrégation scolaire et sociale n’est ni ethnique, ni socio-économique, mais socio-culturel. Ce grave contresens provoque de profondes dérives dans l’enseignement proprement dit, qui prend ainsi des aspects extravagants et devient clairement contre-productif. »
Condamnés par la carte scolaire
De sorte que si la mère Ecole promet, autorise, fait briller un avenir radieux accessible à tous, elle laisse finalement, dépassée par sa tâche, et généralement tétanisée par l’idéologie mortifère dominante, sa générosité se pervertir en laxisme. Et son autorité elle-même, comme l’affirme si bien Christophe Guilluy à propos précisément de la carte scolaire, se pervertit en « cynisme » autoritariste. Ce qui explique que tant de chefs d’établissement aient le sentiment, entre amertume et refus de la résignation, de ramer à contre-courant, d’atténuer plutôt que de supprimer ces dysfonctionnements devenus quasiment structurels. Pour eux, c’est un crève-cœur que de devoir refuser d’inscrire dans leur établissement tel élève sérieux mais qui souffre de ne pouvoir travailler sérieusement dans l’établissement où il a été affecté ! Il y a là quelque chose d’inadmissible fonctionnellement, mais surtout d’insoutenable au plan moral et éthique.
Et faut-il vraiment expliquer aux analystes et « politiques » qui ne cessent de nous proposer des réformes déstructurantes de l’éducation que les plus graves victimes de ce désordre sont, dans le principe comme dans la réalité statistique, les enfants des familles les plus défavorisées socio-économiquement ? Fréquemment domiciliées dans les zones et quartiers les plus démunis, ces familles ne disposent pas des moyens culturels, financiers ou sociaux qui les rendraient capables de faire échapper leurs enfants à la carte scolaire, ce qui conduit dans un certain nombre de cas à leur condamnation scolaire pure et simple – c’est-à-dire bien souvent à une absence d’avenir. Est-il injustice plus insupportable ?
Marcel, nous l’avons tant Aymé…
Vendredi dernier, il était midi à Paris. Les flacons tombaient comme à Wagram dans un joyeux concert de verres vides. Ça carillonnait sec ! On sonnait l’hallali des vins de pays et on dévalait tout schuss les Côtes du Roussillon sur des nappes d’un blanc immaculé. La chasse aux perdreaux rôtis était ouverte dans un douillet cul-de-sac du XVIème arrondissement. Cette auberge bourgeoise et provinciale, deux mots désormais bannis du vocabulaire, avait des relents de nostalgie. Une odeur de sous-bois planait sur cette thébaïde gourmande.
L’appel de la forêt sur le pavé
Il suffisait de se pencher sur nos assiettes pour cueillir des girolles et des cèpes à la pelle. Cet appel de la forêt sur le pavé haussmannien nous ramenait en enfance, donc aux confidences. Au fur et à mesure du déjeuner, le sol semblait de plus en plus mouvant comme si la poudreuse avait recouvert la salle du restaurant. L’un de nous vit même un serveur traverser le mur de la cuisine sans pour autant que nous nous inquiétâmes de sa santé mentale. Une jument verte aurait galopé entre les tables ou un nain se serait mis subitement à grandir derrière le bar, nous n’aurions pas plus tiqué. Les réflexes amoindris, la bouche pâteuse, le verbe hésitant, tous les amis réunis commentaient l’actualité littéraire du moment.
Armés seulement d’une fourchette et d’un couteau, nous n’avions guère l’appétit d’en découdre. Réfractaires au véganisme et à la littérature allégée, nous pestions mollement contre cette nouvelle fournée d’automne. Sans beaucoup de conviction, nous évoquions tous ces livres mal écrits qui encombrent les rayons des librairies en septembre. Le repas voguait à un rythme de sénateur. Trop occupés à sucer la carcasse de nos volatiles, nous tirions négligemment une cartouche sur tel ou tel auteur à la mode. Sans volonté vraiment de nuire, juste pour le plaisir d’actionner quelques mots acides et aussi par jalousie d’un succès qui nous faisait défaut depuis trop longtemps.
Aymé, l’admirable conteur
Quand notre maître de cérémonie, avocat catalan et fin lettré, prononça le nom de Marcel Aymé. Un silence s’installa. Des anges passèrent. Nous levâmes tous le nez, laissant quelques secondes de répit à nos petits oiseaux, et écoutâmes ce charmant camarade à l’accent chantant.
Ce midi-là, il aurait réussi à acquitter BHL et Christine Angot pour outrages aux romans français et sévices aux lecteurs. Il fut brillant et bouscula notre confort intellectuel en rappelant que nous fêterions bientôt les 50 ans de la disparition de l’écrivain (mort en 1967). Sa plaidoirie dura vingt minutes. Elle coulait sur nous comme le vin de Paris. Après son discours, nous étions tous des enfants de la Butte et de la rue Caulaincourt. Il raviva la force de son écriture, son réalisme stylisé, sa fantaisie à hauteur d’individus, son mutisme étincelant et son théâtre baroque.
Il osa même le comparer à Céline. Il en fit l’égal des plus grands auteurs du XXème siècle. Il nous redit les mots tendres de Kléber Haedens à son égard : « Marcel Aymé est un admirable conteur » ; la clairvoyance de Blondin sur l’homme à tête de cheval : « C’est chose rare qu’un auteur qui cherche à se faire plus petit que son œuvre. Marcel Aymé a donc réussi ce tour de force d’être le romancier le plus constamment lu de France, tout en demeurant jusqu’ici peu connu du public et méconnu par les reporters » ; il nous acheva en empruntant les arguments d’un Prix Nobel : « Certains écrivains occupent une place privilégiée dans notre cœur. Leurs livres ont le pouvoir, comme un parfum ou une chanson, de nous restituer un moment de notre existence » écrivait Patrick Modiano. Certains avaient les larmes aux yeux. D’autres commandaient déjà des bouteilles pour fêter l’événement. Les plus réactionnaires du groupe fomentaient un coup d’état pour célébrer à sa juste valeur l’œuvre de Marcel, critiquant l’Education Nationale et tous les salisseurs de mémoire.
La Traversée de paris pour tous!
Le plus jeune de cette assemblée bougonne et disparate, Buster Keaton de la critique littéraire, fil de fer du bon goût, calma les esprits : « Et si nous organisions une Traversée de Paris ouverte à tous, sans mots d’ordre et oukases ? » fit-il. Car, Marcel Aymé appartient à tous les français. Il est le porte-plume d’un peuple traversé par tant de contradictions et de blessures. Si entre chien et loup, à la mi-octobre, de la Rue Poliveau à Montmartre, vous voyez des hommes emmitouflés dans des canadiennes portant de lourdes valises, n’appelez pas la Police, replongez-vous plutôt dans l’œuvre du grand Marcel. Ces admirateurs-là sont des fantômes du passé.
L’Algérie schizophrène de l’écrivain Karim Akouche
L’écrivain kabyle Karim Akouche n’a cessé d’ajouter des pages à son œuvre depuis son arrivée au Québec en 2008. Dans son dernier roman intitulé La religion de ma mère qui vient de paraître en France aux éditions Écriture, Karim Akouche explore plusieurs thèmes qui vont de la dépossession à la perte de repères identitaires chez les peuples conquis. En effet, sans jamais se limiter à cette seule dimension politique, Akouche plaide dans ce livre pour la permanence de l’enracinement culturel dans un monde anomique où l’aliénation devient partout la norme.
Lorsqu’il apprend la mort de sa mère, le personnage principal, Mirak, entreprend un long périple introspectif qui le mènera aux confins de sa propre psychologie. Mirak part de Montréal, où il habite, pour aller enterrer sa mère dans une région bien particulière de l’Algérie. Un seul pied posé sur le tarmac africain, c’est le désenchantement.
L’Algérie entre violence, misère et vengeance
Mirak est l’exilé des exilés. Mirak, c’est celui pour qui l’exode rime moins avec une évasion romantique qu’avec une souffrance intérieure dont personne ne peut vraiment se remettre. Comme Abraham dans la Bible, Mirak erre d’une région à l’autre en laissant tout derrière lui. L’arrachement à son pays, jamais il ne pourra en guérir. Mais nul ne saura vraiment si le personnage central souffre davantage du fait de son éternel exil que de la piètre condition de ses compatriotes qu’il est forcé de constater à nouveau.
A lire aussi: Islam, Algérie, crise de civilisation: mes confidences à Camus
Akouche parle, entre autres, d’une Algérie schizophrène qui a fait de l’islam son fonds de commerce idéologique au détriment de la liberté. L’écrivain parle aussi d’une Algérie bipolaire qui oscille entre une certaine joie de vivre et la rigueur mortifère de cette religion d’État. La jeunesse voudrait bien passer à autre chose, mais elle semble trop orgueilleuse. Mirak le ressent bien : si l’Algérie avait eu les qualités de sa défunte maman, peut-être aurait-elle pu incarner autre chose que la violence, la misère et la vengeance.
L’Algérie dépeinte par Karim Akouche, c’est donc un pays profondément divisé qui continue de faire d’innocentes victimes au lieu d’en finir avec la crise politique qui l’afflige depuis son indépendance. L’Algérie dépeinte par Karim Akouche, c’est un régime autoritaire qui continue de faire payer aux habitants de la Kabylie son flagrant manque d’envergure et de légitimité. Un pays qui a décidé de se couvrir dans les verts étendards de l’islam pour mieux se faire croire qu’on lui a confié une mission divine. L’Algérie est une anti-Marianne refusant que la Kabylie prenne en main son propre destin.
Des identités meurtrières aux identités meurtries
Et partout dans ce poignant récit, c’est la terre qui domine. Le terroir est tangible, les écosystèmes sont des tableaux. Les paysages décrits par Akouche apparaissent comme des aquarelles pleines de sensorialité et de sensibilité. Les plantes poussent vigoureusement entre les carreaux des pavés, et les fruits sont aussi juteux que ceux du paradis perdu. Dans un rythme soutenu, la rusticité de la vie y est décrite avec une grande tendresse. D’un bout à l’autre du roman et sans aucun cliché, le narrateur fait l’éloge de ce qu’il y a de plus noble dans la simplicité. Un art de vivre, finalement, que pratiquait sa maman.
Au fond, ce que constate Mirak, c’est que la religion de sa mère est tout simplement la religion des hommes. Un culte bienveillant de cette Humanité nue, dépouillée, abandonnée par un Créateur indifférent. Ce qu’il y a de plus universel dans ce roman, c’est bien ce rapport au deuil : perdre sa mère, c’est réaliser qu’on est seul au monde.
Souviens-toi des « Hommes »…
1974. Cette année-là, le jeune Mietek Breslauer, 25 ans, ex-braqueur tout juste sorti de taule, roule à bord d’une DS 21 et traine une curieuse tristesse dans Paris, celle d’un petit Juif orphelin dont la mémoire est encombrée par des fragments de phrases en yiddish. Sur le radiocassette, pourtant, il écoute de préférence un enregistrement de Classe tous risques, le polar de José Giovanni lu par Karine, son amie de cœur et de corps, prostituée du côté de la rue Saint-Denis. « Où sont les femmes ? » se demandait Patrick Juvet, à peu près dans ces années-là.
Les années Giscard
Ce que se demande Richard Morgiève, dans son roman, c’est plutôt où sont les hommes et ce que cela signifie au juste, « être un homme ». Comprenez l’homme dans l’acception argotique et truandière du terme, c’est à dire en opposition au cave ou au condé, même si la question s’élargit assez vite.
Par un effet narratif assez envoûtant, qui pourrait s’apparenter à des poupées russes temporelles, Morgiève restitue les années Giscard, l’action se déroulant le temps d’un septennat, avec des personnages qui eux-mêmes regrettent les années De Gaulle, celles où les hommes, donc, avaient la tronche de Gabin et de Ventura. On est donc ici dans la nostalgie de la nostalgie, le regret du regret, le reflet d’un reflet…
Mietek, lui, quand il ne roule pas dans Paris, vit dans un appartement janséniste où il n’y a que des livres. Il écoute, observe, se souvient, médite: « La lecture avait été pour moi bien souvent une sorte de mort. Je lisais pour mourir, ne plus vivre dans ce monde qui m’accablait, m’en abstraire comme Robert venait de le faire. La mort était au fond la seule liberté que nous les pauvres hommes pouvions avoir –vivre n’était pas qu’impossible, c’était aussi une prière qui ne pouvait être exaucée. »
Robert-le-Mort agonise
Pour le reste, il n’est plus question de braquages : trop dangereux. Et puis Mietek est beaucoup plus doué pour la mécanique et la conduite, ce qui fait de lui un voleur et un convoyeur émérite de voitures de luxe, y compris des Cadillac roses volées à Bruxelles pour des stars de la télé. Il commence, sur les conseils de son mentor, Robert-le-Mort qui agonise à l’hôpital, à cesser de s’habiller comme un voyou et à choisir des tenues de cadres supérieur, histoire d’égarer l’ennemi.
Mietek est un en-dehors, un marginal au sens propre : il aime les bistrots excentrés, les zones péri-urbaines avec des friches et des ferrailleurs, des casses et des relais routiers où le gras-double est comaque. Tout ça, bien sûr est promis à une destruction prochaine. Les années 80 seront un cauchemar. Mietek le sent. Mietek le sait. Mietek voudrait l’écrire parce qu’il a bien compris que le salut viendrait de ce côté-là : « Je me suis allongé sur le lit et la vérité est venue : il fallait que je trouve ma langue. Un écrivain avait sa langue, celui qui voulait écrire devait trouver la sienne. »
… jusqu’à mériter son surnom
Parfois, l’histoire rattrape Mietek, comme à l’enterrement de Robert-le-Mort qui a fini par mériter son surnom, où les trois autres personnes présentes sont de la génération de Robert, un flic et deux truands, tous anciens résistants passés ensuite par le SAC pour continuer le combat commun contre les ennemis du Général. Ces gens-là, l’air de rien, vont aider Mietek qui devient brocanteur et expert en pillage presque légal d’appartements luxueux aux successions compliquées. Mais le blues ne quitte pas le jeune homme, un spleen qu’il traine des cariatides beaux quartiers aux néons des bars montants, des bagarres avec des macs sur les trottoirs aux zincs des bistrots frappés d’alignement dans des rues qui changent, hélas, plus vite que le cœur d’un mortel.
Mietek Breslauer est aussi rattrapé par son temps, ces années 70 où les utopies de la parenthèse enchantée ont aussi leur côté obscur. Son tempérament chevaleresque le fait ainsi intervenir pour protéger un soir deux filles malmenées par des demi-sels. Manque de chance, ce sont des lesbiennes qui vivent dans un squat et se piquent à l’héro au milieu d’élucubrations gauchistes avec des travelos et des enfants qui traînent un peu partout. Mietek tombe amoureux d’une des deux, Ming, mais celle qui tombe amoureuse de Mietek, c’est la fille de Ming, Cora. Une gamine qui recherche un père. Mietek l’orphelin craque, promet qu’il viendra la chercher, vite.
Devenir père
Dans ce roman mélodique et mélancolique, Morgiève nous parle du besoin d’amour et de rédemption des hommes, même et surtout ceux qui surjouent le machisme. Mietek, perdu dans son époque, et qui n’aura pas forcément sa place dans celle qui arrive, saura-t-il être un père ? La réponse viendra, évidente et c’est avec la main d’une fillette dans la sienne, alors que la décennie bascule qu’il saura enfin quel homme il est : « Il faudrait que j’arrête les conneries, je le ferais. Elle méritait tout. Elle était là pour que je rende à quelqu’un tout ce que je n’avais pas eu. »
Les hommes de Richard Morgiève (Joëlle Losfeld Editions, 2017).
« La comparaison de Libé entre le poilu juif Hertz et Merah est abjecte »
Chaque dimanche, sur les ondes de RCJ, Alain Finkielkraut commente, face à Élisabeth Lévy, l’actualité de la semaine. Un rythme qui permet, dit-il, de « s’arracher au magma ou flux des humeurs ».
Vous avez dit « Romantisme fasciste »?
C’est une superbe réédition, préfacée par un texte fouillé d’Olivier Dard, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-Sorbonne et fin connaisseur des courants politiques de la première moitié du XXe siècle, dont la Jeune Droite ou l’Action Française. Son Maurras paru en 2013 est d’ailleurs un ouvrage de référence, tout comme son Rendez-vous manqué des relèves des années 30, paru en 2002. Le genre d’essai qui permet de penser une période de manière non binaire, loin des mythologies idéologiques. De comprendre cette période, ce que furent les groupes politiques dits de droite radicale et d’appréhender l’évolution de leurs acteurs. À commencer par celle des écrivains entrés dans la Collaboration par engagement fasciste. Tout cela, le livre de Paul Sérant ne permet pas seulement de le comprendre. Il permet de le vivre. L’écrivain a vécu cette époque et a connu une partie des hommes dont il étudie le parcours, à partir de leurs textes politiques — et avant tout de leurs articles parus dans la presse de la Collaboration, dont il donne à lire de larges extraits. Plus qu’un document d’histoire : comme si leur témoignage était retranscrit par Paul Sérant.
Six écrivains dans la Collaboration
D’abord paru en 1959, avec un important retentissement, toujours lu et cité par les historiens des idées, Le romantisme fasciste n’a pas pris une ride. C’est le livre d’un écrivain, d’un styliste même. Le ton est entraînant, difficile d’en lâcher les pages. L’ouvrage est organisé en 10 chapitres : la décadence française, ni droite, ni gauche, nationaux et socialistes, le chef et le parti, la race et la jeunesse, paganisme ou christianisme, la France dans l’Europe, la guerre ou la paix, l’instant décisif, une révolution avortée et au-delà du fascisme. Autrement dit, chacun des grands thèmes qui irriguent les articles politiques des écrivains dont l’œuvre a été lue par Paul Sérant : Lucien Rebatet, auteur après-guerre de l’un des plus beaux romans de la littérature française, Les deux étendards, disponible en collection Blanche chez Gallimard, Céline, Alphonse de Chateaubriant, l’académicien Abel Bonnard, Drieu la Rochelle, alors directeur de la NRF, suicidé après la libération de Paris, et Robert Brasillach, fusillé à la Libération. Ces écrivains ont contribué à la presse de la Collaboration, Je Suis Partout ou Révolution Nationale entre autres. Cependant, Paul Sérant ne présente pas leur portrait, et c’est ce qui fait l’intérêt et l’originalité de cet essai. Leurs écrits, leurs pensées, leurs conceptions traversent les chapitres du Romantisme fasciste, de façon habilement transversale.
Le fascisme à vif
Autrement dit, Sérant tente de comprendre ce que fut le fascisme de ces écrivains, et donc le fascisme d’opinion, celui s’exprimant dans les journaux, en partant des mots des six écrivains choisis. Ce livre est une étude sur la pensée politique de ces hommes qui, avec leurs différences, trouvèrent des points d’accords sur divers sujets, en particulier de politique nationale et internationale. Six figures importantes de la presse de cette époque, tous ayant écrit des propos maintenant considérés comme outranciers — ce qu’ils furent parfois d’ailleurs. C’est justement ce qui fait le sel de cette réédition chez Pierre-Guillaume de Roux, éditeur des « proscrits » si l’on en croit un portrait idiot paru dans Le Monde au printemps 2017 : Sérant plonge son lecteur dans le vif du sujet, dans le vif du fascisme et dans un fascisme à vif, vécu ainsi par ces écrivains.
Esthétique de l’ennemi
Un fascisme entendu comme une esthétique, d’où l’expression de « romantisme fasciste ». Ce furent des hommes qui cherchèrent une poétisation de la vie comme de l’ordre politique et social. Et c’est cela qui est difficile à comprendre aujourd’hui, en une époque où le mot « fascisme » est utilisé à tire-larigot, pour désigner tout et n’importe quoi, ou plutôt tout mode de pensée qui ne serait pas politiquement correctement dit de gauche.
Lire cet essai permettra d’approcher les raisons qui poussèrent ces hommes-là, ces écrivains, ces hommes de pensée, à s’engager sur un chemin que nombre de nos contemporains jugent a priori négativement. Comprendre aussi qu’à force d’utiliser des mots tels que « fascisme » n’importe comment, l’on participe à la confusion contemporaine des esprits.
Paul Sérant, Le romantisme fasciste, préface d’Olivier Dard, Pierre-Guillaume de Roux éditeur, 2017.
Les territoires perdus des femmes en France
André Versaille publie en ce moment un feuilleton sur le site du Monde, intitulé: « Les musulmans ne sont pas des bébés phoques »
Cela fait des années que l’on voit l’islamisme irriguer des banlieues et y imposer progressivement sa loi, notamment sur les femmes. Nombre d’entre elles sont surveillées et leur liberté s’y restreint chaque jour davantage. Elles ont non seulement perdu le droit de s’habiller comme elles l’entendent sous peine d’être insultées, voire molestées, mais, ainsi qu’un reportage diffusé le 16 décembre 2016 sur France 2 l’a montré, dans plusieurs quartiers de la périphérie de Paris et de Lyon, par exemple, elles deviennent de plus en plus indésirables dans l’espace public. Là, pour une femme, se promener en jupe ou prendre un verre en terrasse s’apparente, aux yeux de certains musulmans, à une attitude de défi. Dans le reportage, une femme, Aziza Sayah, déclare : « Pour moi, l’islam, c’est comme le Code pénal, maintenant “Ça, c’est interdit ! Ça, c’est interdit ! Tout est interdit !” On est en France, quand même ! » Le reportage montre des femmes résignées comme cette assistante maternelle qui fait tout pour ne pas être remarquée : « Je mets des vêtements sombres, des pantalons, pas de jupe, pas de maquillage. On s’efface. – Pourquoi ? – Parce qu’on a peur, tout simplement ! »
Société : quand les femmes sont indésirables dans les lieux publics
De leur côté, Michèle Tribalat et Hélène Kaltenbach signalent que le nombre des mariages forcés (des dizaines de milliers de jeunes Françaises) est en augmentation. Elles dénoncent également l’obsession de la dissimulation totale du corps féminin considérée comme le summum de la pudeur, et s’interrogent : « Est-ce un hasard si les jeux de la séduction, qui constituent une forme de civilité, se raréfient dans nos banlieues au profit des viols en bandes organisées ? »[tooltips content=’Michèle Tribalat, Hélène Kaltenbach, La République et l’Islam. Entre crainte et aveuglement, Paris, Gallimard, 2002.’]1[/tooltips]
« Partout le contrôle moral et la surveillance des hommes sur les femmes tendent à se renforcer »
Or, en 2004, le rapport Obin[tooltips content=’Rapport Obin, Les Signes et Manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires. Rapport à Monsieur le ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Le rapport a été publié, accompagné de commentaires de vingt auteurs, journalistes, directeurs d’école, enseignants, sous le titre : L’École face à l’obscurantisme religieux, Max Milo, 2014.’]2[/tooltips] parlait déjà de régressions de la condition féminine au collège. C’est là, disait-il, le « côté le plus grave, le plus scandaleux et en même temps le plus spectaculaire de l’évolution de certains quartiers ».[tooltips content=’Rapport Obin, op. cit.‘]3[/tooltips] Les enquêteurs semblent avoir eu du mal à en croire leurs yeux : « Le simple fait de déambuler aux abords d’une école ou d’un collège constitue parfois un véritable choc. Partout le contrôle moral et la surveillance des hommes sur les femmes tendent à se renforcer […], à prendre des proportions obsessionnelles. Il faut avoir vu ces femmes entièrement couvertes de noir, y compris les mains et les yeux, accompagnées d’un homme, […] parfois un pliant à la main pour qu’elles n’aient pas à s’asseoir sur un endroit “impur”, que plus personne ne semble remarquer tant elles font partie du paysage, et dont personne ne semble s’offusquer de la condition, pour saisir […] la formidable régression dont nous sommes les témoins. » Les femmes, mais aussi les adolescentes et même les fillettes : « Alors que l’on observe de plus en plus souvent des fillettes voilées, les adolescentes font l’objet d’une surveillance rigoureuse, d’ailleurs exercée davantage par les garçons que par les parents. Un frère, même plus jeune, peut être à la fois surveillant et protecteur de ses sœurs. »
À côté des fréquentations et des comportements, poursuit le rapport, le vêtement est souvent l’objet de prescriptions rigoureuses : « Comme le maquillage, la jupe et la robe sont interdits, le pantalon est sombre, ample, style “jogging”, la tunique doit descendre suffisamment bas pour masquer toute rondeur. Dans telle cité […] les filles doivent rester le week-end en pyjama afin de ne pouvoir ne serait-ce que sortir au pied de l’immeuble. Dans tel lycée elles enfilent leur manteau avant d’aller au tableau afin de n’éveiller aucune concupiscence. » Presque partout la mixité est dénoncée, pourchassée et les lieux mixtes comme les cinémas, les centres sociaux et les équipements sportifs sont interdits. « À plusieurs reprises on nous a parlé de la recrudescence des mariages traditionnels, “forcés” ou “arrangés”, dès quatorze ou quinze ans. Beaucoup de jeunes filles se plaignent de l’ordre moral imposé par les “grands frères”, peu osent parler des punitions […] qu’on leur inflige en cas de transgression et qui peuvent revêtir les formes les plus brutales […]. Les violences à l’encontre des filles ne sont hélas pas nouvelles, ce qui l’est davantage est qu’elles puissent être commises de plus en plus ouvertement au nom de la religion. »
De « la préservation de la “pudeur” des filles »
Et le rapport fait état de nombreuses critiques tournant autour de la mixité, ou « de la préservation de la “pudeur” des filles ». Des manifestations de nature religieuse perturbent souvent les cours d’éducation physique et sportive, et l’absentéisme ou le rejet de certaines activités sont fréquents, notamment en piscine et en plein air. Un nombre croissant d’élèves refusent de porter les tenues sportives réglementaires qu’ils remplacent, chez les filles mais aussi chez les garçons, par d’autres vêtements qui dissimulent le plus possible les formes de leur corps. « Certains comportements révèlent les conceptions obsessionnelles de la pureté de certains prescripteurs, comme le refus de se baigner dans “l’eau des filles” ou dans celle des “non musulmans”. »
Cette situation, nous ne voulons pas la voir non plus. Au nom du droit à la différence, on répondra qu’il faut cesser de toujours stigmatiser les musulmans (lorsqu’il s’agit de musulmans, pointer un problème revient toujours à stigmatiser), que c’est culturel, que ce sont leurs traditions, et que ce n’est pas en revenant à chaque fois sur ce genre d’incident que l’on fera avancer les choses. Cette attitude est également adoptée par les autorités politiques, de haut en bas. Quand des parents, inquiets de voir leur enfant changer de comportement, d’habitudes vestimentaires (le voile pour les filles), contester l’école, adopter un langage religieux radical, alertent les autorités, celles-ci, jusqu’à présent, justifient leur refus d’intervenir parce qu’il s’agit là d’une conduite relevant du religieux, que cela participe de la sphère privée, et qu’elles n’ont pas vocation à juger du degré de religiosité des adolescents.
Paresse ? Lâcheté ? Un mélange des deux ? Quoi qu’il en soit, cette démission a contribué, au moins partiellement, à la rupture de ces jeunes avec leurs familles et à leur dérive sectaire.
Retrouvez André Versaille sur son blog, Les musulmans ne sont pas des bébés phoques
Les musulmans ne sont pas des bébés phoques: Pour en finir avec notre déni !
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Brexit: In bed with Jacob Rees-Mogg

Depuis le Brexit, les yeux des continentaux se sont à nouveaux tournés vers l’indomptable Albion, et on attend. Beaucoup attendent que les britanniques se prennent les pieds dans le tapis de leur arrogance : les élections législatives de juin dernier ont donné à ces marchands du temple, une partielle satisfaction, les conservateurs ayant dû subir un échec tout relatif, notamment dû à l’incapacité pour Theresa May de revêtir les habits trop grands de Madame Thatcher. D ‘où l’importance de ces 4 jours de grand-messe Tory, censés réunifier le parti alors que les tensions se font sentir et que la légitimité de Mme May semble se fondre dans le fog anglais.
Jacob le prêcheur
Malgré un important dispositif sécuritaire encadrant les différentes conférences prévues, les passants sont invités à venir écouter Jacob, comme les paroissiens d’une église s’attroupent autour du prêcheur, par un regain d’espoir. Devant l’entrée, quelques opposants, revêtus du drapeau européen, mais qui font pâle figure à côté des fringants jeunes militants conservateurs, qui ont sortis pour l’occasion, leur plus beau costume de chez Marks & Spencer.
En ce 2 octobre, ce que les conservateurs venus des quatre coins du pays attendent, c’est la sensation du moment : Jacob Rees-Mogg, le trublion député du Somerset. Pour le peuple de droite français, Jacob représente un ovni politique, un potentiel modèle de courage que l’on regarde cependant avec les yeux suspicieux du cynique gaulois envers ces fourbes de Grand-bretons. Ses prises de position anti-avortement notamment, sont devenues virales ces dernières semaines dans le milieu de la réinfosphère française, laquelle aime souvent s’attacher à des figures héroïques correspondant à ses critères mythiques : catholique, père de 7 enfants, résolument conservateur mais aussi farouchement libéral, son profile semble s’inscrire parfaitement dans les aspirations actuelles de cette fameuse droite « hors les murs » qui échoua à se réunifier à Béziers l’an dernier mais ne désespère pas de trouver un entrepreneur à sa hauteur pour rebâtir la maison France.
Si tu ne peux combattre tes opposants…
L’excitation est palpable alors que je pénètre dans le grand hall de l’imposante mairie de Manchester, réquisitionnée pour l’occasion. Jacob Rees-Mog monte sur scène sous un tonnerre d’acclamations. Une mise en scène qui détonne non seulement avec l’humilité toute aristocratique du personnage, mais encore avec la solennité d’une pièce néo-gothique à la gloire de l’histoire de la ville, d’ailleurs ravagée par l’ère post-industrielle. Les conservateurs sont déjà débout. Même ceux ayant voté le Traité de Maastricht en 1992. Là est tout le pragmatisme des britanniques : si tu ne peux combattre tes opposants politiques, embrasse leur cause et devient leur leader. Une leçon qu’un Ukip déserté par Nigel Farage est déjà en train d’apprendre.
Jacob a à peine entamé ses premiers mots de remerciements que, déjà, des agitateurs anti-tories sortent leur pancarte : « Tories out ! ». Pour l’observateur étranger – et je dois sûrement être la seule dans la salle – la scène est revigorante. Cette capacité qu’ont les anglais à assumer la violence des oppositions dans une attitude toute chevaleresque et courtoise est délicieuse. On ne fait pas semblant de chercher le consensus mou cher aux eurocrates de Bruxelles ou à nos marcheurs qui « pensent Printemps » ; on ne prétend pas gommer les antagonismes via le langage politiquement correct ; non, les ennemis se font face et aucun d’entre eux ne baisse les yeux. Mais tout est fait avec une élégance propre aux gentlemen. Tandis que le début de son intervention est retardé par ces impromptus activistes, Jacob prendra le temps de discuter avec eux. Et même, plus tard dans son discours, de remercier les électeurs travaillistes ayant voté en faveur du Brexit. Savoureuse démocratie anglaise, où les choses sont dites avec fermeté et sarcasme, mais toujours avec politesse.
Vive le Brexit… et la mondialisation !
Les autres intervenants sont tous, en dehors du politicien rebelle, des économistes de renom venus vanter les bienfaits du Brexit, et ce, au nom du libéralisme. C’est en effet le fil rouge de ce colloque d’une heure et demi : l’Union européenne, carcan de régulation, a mis un frein au libre-échange britannique. Jacob Rees-Mogg l’affirmera ensuite : la régulation excessive profite aux grandes entreprises en leur assurant un monopole. Le premier intervenant déclare, quant à lui, que le Royaume-Uni doit profiter du Brexit pour redevenir le champion de la mondialisation, le mouvement de libéralisation mondiale ayant été brutalement freiné par les règles européennes.
Et c’est sans doute ici que l’eurosceptique français est le plus remis en question. Les Britanniques ont voulu quitter l’UE, certes, pour retrouver leur souveraineté ; mais celle-ci ne s’épanouit vraiment que si elle permet à l’île d’étendre son empire, puisque tel a toujours été le destin de ce peuple de marchands. Non pas qu’ils se désintéressent de leur identité, bien au contraire. Mais le libéralisme EST leur identité. Ils l’ont façonné et élevé au rang d’un mode de vie tout aussi crucial que le thé de 5h.
Thatcher not dead
Aussi peut-il être perturbant pour un conservateur français, souvent teinté de colbertisme, d’assister à une conférence sur le Brexit où l’économisme règne en maître et où la main-invisible semble planer au-dessus des têtes de l’auditoire.
Ainsi le résumera Jacob Rees-Mogg dans son intervention. Au travers du Brexit, les Britanniques devront être généreux, fermes et conservateurs. Généreux en assurant la sécurité de leurs voisins ; fermes dans les négociations car, chacun l’a bien compris, l’Union européenne a plus a perdre, dans cette histoire, que le Royaume-Uni ; et conservateurs dans leurs valeurs : la démocratie, la liberté, l’autonomie. Si Margaret avait été présente, elle aurait pu elle-même conclure : « Connaissez-vous Bastiat ? »
Virgile le fondateur
Si le latin, tour à tour langue des administrations et des armées impériales, des érudits et des ecclésiastiques (jusqu’en 1962, avec quelques îlots de résistance), des lettrés d’hier (Montherlant) ou d’aujourd’hui (Matzneff, Oberlé, Féquant), peut à juste titre être qualifié d’idiome sacré de l’Europe, Virgile est bien l’un de ses principaux prophètes.
Avec Virgile, notre vigie, un essai appelé à devenir classique, Xavier Darcos, de l’Académie française, le rappelle avec brio, lui qui cite le Poète, dans l’Enéide, Antiquam inquirite matrem – recherchez la mère ancienne. Cette antiqua mater, c’est la langue de César et de Cicéron, de Tacite et d’Ovide, de Virgile enfin, qui « rédige le poème de Rome et de la latinité tout entière, la Rome d’Auguste et de toujours, la reine de l’Occident qui survit à ses dieux païens ».
Fides, pietas, maiestas, gravitas, virtus
A lire ces lignes, ami lecteur, je devine ton discret soupir : encore un essai scrogneugneu sur l’héritage antique, qu’il faudrait admirer par décret, suivi de l’inévitable lamentation sur le déclin de nos tempora et de nos mores, et caetera. Eh bien pas du tout ! Servi par un enthousiasme qui le rend parfois injuste à l’égard d’Homère, Xavier Darcos, sans nostalgie aucune, dépoussière le Poète de Mantoue. En ce sens, il s’inscrit dans la lignée des Carcopino, Boyancé, Grimal – la fine fleur de l’humanisme français. Surtout, il propose à notre admiration un immense poète, vigie au milieu du chaos, celui du Ier siècle A.C. avec ses guerres civiles et ses conjurations, comme celui de notre société « rapiécée et vaporisée ». Car Virgile a vécu la fin d’un monde, celui d’une République sénescente et vermoulue et l’avènement d’un nouveau régime, l’Imperium d’Auguste, que Darcos définit justement comme une révolution conservatrice. Proche du Princeps Octave, futur Auguste, le frugal Virgile sert le nouveau régime sans servilité aucune, par reconnaissance pour un chef d’état qui rétablit la paix et fait de Rome la capitale du monde civilisé. L’ancien provincial, resté si proche de ses racines paysannes, chante l’ordo saeculorum magnus, ce grand agencement des siècles où règne la concorde et qui bannit, un temps, les passions destructrices.
Exhorté par le Souverain, Virgile compose l’Enéide, la chanson de geste romaine par excellence, l’épopée qui, depuis sa divulgation il y a vingt siècles et son phénoménal succès, a connu une nouvelle traduction tous les sept ans, comme par un sortilège de l’antique magie. L’aventure d’Enée le Troyen y rejoint celle d’Auguste le Romain ; deux hommes providentiels y incarnent les vertus de la race romaine – piété filiale, sens du sacré, courage physique et moral, sentiment du devoir et acceptation du destin. Darcos a mille fois raison de définir Enée comme un héros moderne, affranchi de tout sauf de ses devoirs dictés par la providence (Dieu ou les Dieux), mais aussi comme un « remède mental », car, depuis toujours, Virgile a fasciné l’Occident, de Dante à Hugo, de Broch à Valéry. Ce remède, décliné par Virgile et appliqué par Auguste, tient en quelques principes sains : fides, pietas, maiestas, gravitas, virtus… Nul besoin de dictionnaire pour comprendre que nous nous trouvons là aux antipodes de notre bel aujourd’hui. Raison de plus pour partir sur les traces du poète qui chanta la réconciliation entre les citoyens et leur prince, entre les hommes et le monde, entre les humains et les Dieux.
Xavier Darcos, Virgile, notre vigie, Fayard, 2017.
Inégalités scolaires: assez de faux-semblants ravageurs
Depuis trois ou quatre décennies, nous assistons, assez impavides, dans les « cités », à l’extension continue de la délinquance, l’enrichissement par le trafic de drogue, la « révolte » destructrice, le rejet de toute autorité. Au refus des règles communes, s’ajoutent les pratiques agressives, dites ethniques ou communautaristes, les brutales incidences racistes et sexistes. Les plus atteintes des zones concernées sont en quasi-sécession par rapport à la République. A l’anomie, à la relégation sociale, au relativisme moral, à la disparition des repères, s’ajoute le repli des Institutions, jusqu’au relatif, certes, mais très sensible abandon de l’Etat. Qui entraîne l’extraordinaire affaiblissement du rôle de l’école comme moyen de promotion socio-professionnelle et culturelle – jusqu’à l’illettrisme, l’obscurantisme, la délinquance.
La lâcheté, mère de tous les maux
Personne de sérieux ne doute plus que de nombreux collèges et lycées de France soient atteints, et pour certains gangrenés, par ces facteurs négatifs et destructeurs, désormais indurés et difficiles à appréhender, portant ainsi politiques et personnels au découragement, au pessimisme et donc à une prudente abstention, sinon à des réactions inadaptées et contre-productives. Dans son livre magnifique, Prof, Sylvain Bonnet met notamment l’accent sur le caractère insupportable de la violence dans l’école, et sur la « lâcheté » de tous ceux qui l’admettent, la tolèrent, sinon la justifient pour de perverses raisons idéologiques.
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Or, d’une manière générale, tout ce qui empêche tels et tels établissements scolaires de fonctionner normalement, en particulier la violence sous toutes ses formes, constitue l’injustice principale, et de loin, de notre système scolaire et même social. Dans ce contexte spécifique, la mise en œuvre stricto sensu de la disposition administrative majeure que constitue la « carte scolaire » soulève une immense question. Certes, la carte scolaire en soi, et dans une situation disons normale, constitue un instrument nécessaire de bonne gestion des effectifs scolaires. Mais dans les conditions actuelles, sa stricte application pour contraindre des milliers d’élèves, souvent les plus défavorisés, à la scolarisation dans des établissements parmi les plus touchés par ces maux, représente bien plus qu’une simple et banale iniquité : un grave scandale, fruit de l’impéritie, de la faiblesse – et au fond de l’indifférence pour la situation réelle de ces adolescents.
« Les adultes refusent d’assumer la responsabilité du monde dans lequel ils ont placé les enfants »
Il apparaît, tout d’abord, intellectuellement invraisemblable que l’on continue aujourd’hui, contre les affirmations des enseignants les plus équilibrés et bienveillants et des véritables penseurs du sujet, progressistes et conservateurs confondus (Alain, Fernando Savater, Hannah Arendt…, sans même évoquer les fondateurs de notre école républicaine), à entretenir la confusion entre le pathologique autoritarisme et l’autorité sereine et désintéressée. « Que, dans ce monde de facilité et de gaspillage, l’école reste le seul lieu où il faille prendre de la peine, subir une discipline, essuyer des vexations, progresser pas à pas, vivre, comme on dit, « à la dure« , les enfants ne l’admettent pas parce qu’ils ne peuvent plus le comprendre. », relève Savater. De son côté, Hannah Arendt affirme avec force que « les enfants ne peuvent pas rejeter l’autorité des éducateurs comme s’ils se trouvaient opprimés par une majorité composée d’adultes – même si les méthodes modernes d’éducation ont effectivement essayé de mettre en pratique cette absurdité qui consiste à traiter les enfants comme une minorité opprimée qui a besoin de se libérer ! » Géniale pionnière dans ce champ, Arendt ajoute que « l’ambiguïté quant à l’actuelle disparition de l’autorité n’est pas possible. […] L’autorité a été abolie par les adultes, et cela ne peut signifier qu’une seule chose : que les adultes refusent d’assumer la responsabilité du monde dans lequel ils ont placé les enfants. »
Et c’est cette même réalité qui porte Savater à la conviction que « ce ne sont pas les enfants qui se rebellent contre l’autorité des éducateurs, ce sont les grands qui les y poussent, en les précédant dans cette rébellion. Et qui du coup se déchargent de l’obligation de leur opposer cette résistance cordiale mais ferme, patiente et complexe, qui doit les aider à grandir droit vers la liberté adulte. » Certes, c’est toute notre conception de l’autorité qui est à profondément repenser dans l’institution scolaire, l’autorité traditionnelle ne fonctionnant plus aujourd’hui de façon satisfaisante. Mais ce serait faire preuve d’un dangereux angélisme que de penser que nous pouvons, adultes, enfants et adolescents, nous dispenser d’un levier anthropologique aussi puissant que l’autorité. Cette vertu constitue le squelette de nos institutions : qu’on la brise, et c’est l’écroulement de toute notre vie sociale. Et quand l’Institution scolaire elle-même n’est plus convaincue de la légitimité et de la validité de ses propres valeurs, et des moyens de les faire vivre et respecter, comment ses serviteurs les plus loyaux et engagés pourraient-ils valablement les représenter et les assumer ?
Un cadre nécessaire
De son côté, le biologiste André Langaney, qui ne passe pas pour un esprit rétrograde, écrit ceci, qui est capital : « La contrepartie de l’indétermination [spécifiquement humaine] est très lourde […] : il faut, à toute population humaine, un cadre culturel et social assez strict pour assurer, sans faiblir, [des conditions d’existence] minimales. La rigidité des coutumes et de l’éducation est la contrepartie nécessaire de la souplesse du programme génétique et de l’adaptabilité des comportements. » Transposé de l’aspect biologique au plan éducatif, c’est très exactement le discours que tient Arendt lorsqu’elle affirme qu’on ne peut liquider la tradition et l’autorité dans l’école sans la vouer à disparaître.
Et d’ailleurs les enfants que l’autorité bienveillante a abandonnés ne peuvent plus la reconnaître nulle part, en auraient-ils un besoin éperdu, et serait-ce dans des maîtres de qualité. Fréquemment en révolte, toujours en souffrance, ils sont aussi de ceux qui grèvent le plus lourdement l’institution, comme le devenir de leurs camarades. Sylvain Bonnet n’hésite pas à affirmer qu’« un enfant en échec scolaire est, d’une certaine façon, un enfant battu. Continuellement repris, mal aimé, mais pas délaissé pour autant – ce qui eût constitué une contrepartie rendant la situation plus vivable -, il subit les vexations quotidiennes de celui qu’on dévalorise sans jamais le laisser en paix. Quoi d’étonnant à ce que certains finissent par devenir méchants ? ».
« Le facteur majeur de ségrégation scolaire et sociale n’est ni ethnique, ni socio-économique, mais socio-culturel »
Je reviens à la question qui me tient particulièrement à cœur : dans les conditions que nous venons de décrire, l’obligation en principe rigoureuse pour tous les élèves de se plier aux règles de la carte scolaire (on sait que certaines familles parviennent à s’en dégager…) revient à en condamner une part considérable à stagner dans des lieux débilitants, quand ce n’est pas à pâtir d’une délinquance tolérée et dans tous les cas à être privés du droit fondamental à bénéficier d’une instruction publique de bonne qualité leur garantissant un avenir digne.
L’administration semble se trouver ici à la croisée d’impératifs contradictoires : la générosité de l’égalité républicaine, l’impératif d’autorité et la nécessité d’une gestion nationale rationnelle des flux d’élèves. Mais en vérité ces trois obligations ne constituent qu’une unique responsabilité, fondamentale : celle de procurer à tous les enfants et adolescents, dans des conditions dignes, un enseignement de qualité. Ce qui implique que cette même administration s’en donne les moyens, largement moraux, en ce qu’ils relèvent du devoir d’état, de la bonté impersonnelle et du courage ! Cette tâche est d’autant plus instante et incontournable aujourd’hui pour l’Institution scolaire que son propre coût est notamment grevé par la difficile mais impérieuse nécessité d’intégrer des populations parfois fort éloignées de la culture française. Or, affirme Sylvain Bonnet, « il est essentiel de prendre en compte le fait qu’aujourd’hui le facteur majeur de ségrégation scolaire et sociale n’est ni ethnique, ni socio-économique, mais socio-culturel. Ce grave contresens provoque de profondes dérives dans l’enseignement proprement dit, qui prend ainsi des aspects extravagants et devient clairement contre-productif. »
Condamnés par la carte scolaire
De sorte que si la mère Ecole promet, autorise, fait briller un avenir radieux accessible à tous, elle laisse finalement, dépassée par sa tâche, et généralement tétanisée par l’idéologie mortifère dominante, sa générosité se pervertir en laxisme. Et son autorité elle-même, comme l’affirme si bien Christophe Guilluy à propos précisément de la carte scolaire, se pervertit en « cynisme » autoritariste. Ce qui explique que tant de chefs d’établissement aient le sentiment, entre amertume et refus de la résignation, de ramer à contre-courant, d’atténuer plutôt que de supprimer ces dysfonctionnements devenus quasiment structurels. Pour eux, c’est un crève-cœur que de devoir refuser d’inscrire dans leur établissement tel élève sérieux mais qui souffre de ne pouvoir travailler sérieusement dans l’établissement où il a été affecté ! Il y a là quelque chose d’inadmissible fonctionnellement, mais surtout d’insoutenable au plan moral et éthique.
Et faut-il vraiment expliquer aux analystes et « politiques » qui ne cessent de nous proposer des réformes déstructurantes de l’éducation que les plus graves victimes de ce désordre sont, dans le principe comme dans la réalité statistique, les enfants des familles les plus défavorisées socio-économiquement ? Fréquemment domiciliées dans les zones et quartiers les plus démunis, ces familles ne disposent pas des moyens culturels, financiers ou sociaux qui les rendraient capables de faire échapper leurs enfants à la carte scolaire, ce qui conduit dans un certain nombre de cas à leur condamnation scolaire pure et simple – c’est-à-dire bien souvent à une absence d’avenir. Est-il injustice plus insupportable ?
Marcel, nous l’avons tant Aymé…
Vendredi dernier, il était midi à Paris. Les flacons tombaient comme à Wagram dans un joyeux concert de verres vides. Ça carillonnait sec ! On sonnait l’hallali des vins de pays et on dévalait tout schuss les Côtes du Roussillon sur des nappes d’un blanc immaculé. La chasse aux perdreaux rôtis était ouverte dans un douillet cul-de-sac du XVIème arrondissement. Cette auberge bourgeoise et provinciale, deux mots désormais bannis du vocabulaire, avait des relents de nostalgie. Une odeur de sous-bois planait sur cette thébaïde gourmande.
L’appel de la forêt sur le pavé
Il suffisait de se pencher sur nos assiettes pour cueillir des girolles et des cèpes à la pelle. Cet appel de la forêt sur le pavé haussmannien nous ramenait en enfance, donc aux confidences. Au fur et à mesure du déjeuner, le sol semblait de plus en plus mouvant comme si la poudreuse avait recouvert la salle du restaurant. L’un de nous vit même un serveur traverser le mur de la cuisine sans pour autant que nous nous inquiétâmes de sa santé mentale. Une jument verte aurait galopé entre les tables ou un nain se serait mis subitement à grandir derrière le bar, nous n’aurions pas plus tiqué. Les réflexes amoindris, la bouche pâteuse, le verbe hésitant, tous les amis réunis commentaient l’actualité littéraire du moment.
Armés seulement d’une fourchette et d’un couteau, nous n’avions guère l’appétit d’en découdre. Réfractaires au véganisme et à la littérature allégée, nous pestions mollement contre cette nouvelle fournée d’automne. Sans beaucoup de conviction, nous évoquions tous ces livres mal écrits qui encombrent les rayons des librairies en septembre. Le repas voguait à un rythme de sénateur. Trop occupés à sucer la carcasse de nos volatiles, nous tirions négligemment une cartouche sur tel ou tel auteur à la mode. Sans volonté vraiment de nuire, juste pour le plaisir d’actionner quelques mots acides et aussi par jalousie d’un succès qui nous faisait défaut depuis trop longtemps.
Aymé, l’admirable conteur
Quand notre maître de cérémonie, avocat catalan et fin lettré, prononça le nom de Marcel Aymé. Un silence s’installa. Des anges passèrent. Nous levâmes tous le nez, laissant quelques secondes de répit à nos petits oiseaux, et écoutâmes ce charmant camarade à l’accent chantant.
Ce midi-là, il aurait réussi à acquitter BHL et Christine Angot pour outrages aux romans français et sévices aux lecteurs. Il fut brillant et bouscula notre confort intellectuel en rappelant que nous fêterions bientôt les 50 ans de la disparition de l’écrivain (mort en 1967). Sa plaidoirie dura vingt minutes. Elle coulait sur nous comme le vin de Paris. Après son discours, nous étions tous des enfants de la Butte et de la rue Caulaincourt. Il raviva la force de son écriture, son réalisme stylisé, sa fantaisie à hauteur d’individus, son mutisme étincelant et son théâtre baroque.
Il osa même le comparer à Céline. Il en fit l’égal des plus grands auteurs du XXème siècle. Il nous redit les mots tendres de Kléber Haedens à son égard : « Marcel Aymé est un admirable conteur » ; la clairvoyance de Blondin sur l’homme à tête de cheval : « C’est chose rare qu’un auteur qui cherche à se faire plus petit que son œuvre. Marcel Aymé a donc réussi ce tour de force d’être le romancier le plus constamment lu de France, tout en demeurant jusqu’ici peu connu du public et méconnu par les reporters » ; il nous acheva en empruntant les arguments d’un Prix Nobel : « Certains écrivains occupent une place privilégiée dans notre cœur. Leurs livres ont le pouvoir, comme un parfum ou une chanson, de nous restituer un moment de notre existence » écrivait Patrick Modiano. Certains avaient les larmes aux yeux. D’autres commandaient déjà des bouteilles pour fêter l’événement. Les plus réactionnaires du groupe fomentaient un coup d’état pour célébrer à sa juste valeur l’œuvre de Marcel, critiquant l’Education Nationale et tous les salisseurs de mémoire.
La Traversée de paris pour tous!
Le plus jeune de cette assemblée bougonne et disparate, Buster Keaton de la critique littéraire, fil de fer du bon goût, calma les esprits : « Et si nous organisions une Traversée de Paris ouverte à tous, sans mots d’ordre et oukases ? » fit-il. Car, Marcel Aymé appartient à tous les français. Il est le porte-plume d’un peuple traversé par tant de contradictions et de blessures. Si entre chien et loup, à la mi-octobre, de la Rue Poliveau à Montmartre, vous voyez des hommes emmitouflés dans des canadiennes portant de lourdes valises, n’appelez pas la Police, replongez-vous plutôt dans l’œuvre du grand Marcel. Ces admirateurs-là sont des fantômes du passé.
L’Algérie schizophrène de l’écrivain Karim Akouche
L’écrivain kabyle Karim Akouche n’a cessé d’ajouter des pages à son œuvre depuis son arrivée au Québec en 2008. Dans son dernier roman intitulé La religion de ma mère qui vient de paraître en France aux éditions Écriture, Karim Akouche explore plusieurs thèmes qui vont de la dépossession à la perte de repères identitaires chez les peuples conquis. En effet, sans jamais se limiter à cette seule dimension politique, Akouche plaide dans ce livre pour la permanence de l’enracinement culturel dans un monde anomique où l’aliénation devient partout la norme.
Lorsqu’il apprend la mort de sa mère, le personnage principal, Mirak, entreprend un long périple introspectif qui le mènera aux confins de sa propre psychologie. Mirak part de Montréal, où il habite, pour aller enterrer sa mère dans une région bien particulière de l’Algérie. Un seul pied posé sur le tarmac africain, c’est le désenchantement.
L’Algérie entre violence, misère et vengeance
Mirak est l’exilé des exilés. Mirak, c’est celui pour qui l’exode rime moins avec une évasion romantique qu’avec une souffrance intérieure dont personne ne peut vraiment se remettre. Comme Abraham dans la Bible, Mirak erre d’une région à l’autre en laissant tout derrière lui. L’arrachement à son pays, jamais il ne pourra en guérir. Mais nul ne saura vraiment si le personnage central souffre davantage du fait de son éternel exil que de la piètre condition de ses compatriotes qu’il est forcé de constater à nouveau.
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Akouche parle, entre autres, d’une Algérie schizophrène qui a fait de l’islam son fonds de commerce idéologique au détriment de la liberté. L’écrivain parle aussi d’une Algérie bipolaire qui oscille entre une certaine joie de vivre et la rigueur mortifère de cette religion d’État. La jeunesse voudrait bien passer à autre chose, mais elle semble trop orgueilleuse. Mirak le ressent bien : si l’Algérie avait eu les qualités de sa défunte maman, peut-être aurait-elle pu incarner autre chose que la violence, la misère et la vengeance.
L’Algérie dépeinte par Karim Akouche, c’est donc un pays profondément divisé qui continue de faire d’innocentes victimes au lieu d’en finir avec la crise politique qui l’afflige depuis son indépendance. L’Algérie dépeinte par Karim Akouche, c’est un régime autoritaire qui continue de faire payer aux habitants de la Kabylie son flagrant manque d’envergure et de légitimité. Un pays qui a décidé de se couvrir dans les verts étendards de l’islam pour mieux se faire croire qu’on lui a confié une mission divine. L’Algérie est une anti-Marianne refusant que la Kabylie prenne en main son propre destin.
Des identités meurtrières aux identités meurtries
Et partout dans ce poignant récit, c’est la terre qui domine. Le terroir est tangible, les écosystèmes sont des tableaux. Les paysages décrits par Akouche apparaissent comme des aquarelles pleines de sensorialité et de sensibilité. Les plantes poussent vigoureusement entre les carreaux des pavés, et les fruits sont aussi juteux que ceux du paradis perdu. Dans un rythme soutenu, la rusticité de la vie y est décrite avec une grande tendresse. D’un bout à l’autre du roman et sans aucun cliché, le narrateur fait l’éloge de ce qu’il y a de plus noble dans la simplicité. Un art de vivre, finalement, que pratiquait sa maman.
Au fond, ce que constate Mirak, c’est que la religion de sa mère est tout simplement la religion des hommes. Un culte bienveillant de cette Humanité nue, dépouillée, abandonnée par un Créateur indifférent. Ce qu’il y a de plus universel dans ce roman, c’est bien ce rapport au deuil : perdre sa mère, c’est réaliser qu’on est seul au monde.
Souviens-toi des « Hommes »…
1974. Cette année-là, le jeune Mietek Breslauer, 25 ans, ex-braqueur tout juste sorti de taule, roule à bord d’une DS 21 et traine une curieuse tristesse dans Paris, celle d’un petit Juif orphelin dont la mémoire est encombrée par des fragments de phrases en yiddish. Sur le radiocassette, pourtant, il écoute de préférence un enregistrement de Classe tous risques, le polar de José Giovanni lu par Karine, son amie de cœur et de corps, prostituée du côté de la rue Saint-Denis. « Où sont les femmes ? » se demandait Patrick Juvet, à peu près dans ces années-là.
Les années Giscard
Ce que se demande Richard Morgiève, dans son roman, c’est plutôt où sont les hommes et ce que cela signifie au juste, « être un homme ». Comprenez l’homme dans l’acception argotique et truandière du terme, c’est à dire en opposition au cave ou au condé, même si la question s’élargit assez vite.
Par un effet narratif assez envoûtant, qui pourrait s’apparenter à des poupées russes temporelles, Morgiève restitue les années Giscard, l’action se déroulant le temps d’un septennat, avec des personnages qui eux-mêmes regrettent les années De Gaulle, celles où les hommes, donc, avaient la tronche de Gabin et de Ventura. On est donc ici dans la nostalgie de la nostalgie, le regret du regret, le reflet d’un reflet…
Mietek, lui, quand il ne roule pas dans Paris, vit dans un appartement janséniste où il n’y a que des livres. Il écoute, observe, se souvient, médite: « La lecture avait été pour moi bien souvent une sorte de mort. Je lisais pour mourir, ne plus vivre dans ce monde qui m’accablait, m’en abstraire comme Robert venait de le faire. La mort était au fond la seule liberté que nous les pauvres hommes pouvions avoir –vivre n’était pas qu’impossible, c’était aussi une prière qui ne pouvait être exaucée. »
Robert-le-Mort agonise
Pour le reste, il n’est plus question de braquages : trop dangereux. Et puis Mietek est beaucoup plus doué pour la mécanique et la conduite, ce qui fait de lui un voleur et un convoyeur émérite de voitures de luxe, y compris des Cadillac roses volées à Bruxelles pour des stars de la télé. Il commence, sur les conseils de son mentor, Robert-le-Mort qui agonise à l’hôpital, à cesser de s’habiller comme un voyou et à choisir des tenues de cadres supérieur, histoire d’égarer l’ennemi.
Mietek est un en-dehors, un marginal au sens propre : il aime les bistrots excentrés, les zones péri-urbaines avec des friches et des ferrailleurs, des casses et des relais routiers où le gras-double est comaque. Tout ça, bien sûr est promis à une destruction prochaine. Les années 80 seront un cauchemar. Mietek le sent. Mietek le sait. Mietek voudrait l’écrire parce qu’il a bien compris que le salut viendrait de ce côté-là : « Je me suis allongé sur le lit et la vérité est venue : il fallait que je trouve ma langue. Un écrivain avait sa langue, celui qui voulait écrire devait trouver la sienne. »
… jusqu’à mériter son surnom
Parfois, l’histoire rattrape Mietek, comme à l’enterrement de Robert-le-Mort qui a fini par mériter son surnom, où les trois autres personnes présentes sont de la génération de Robert, un flic et deux truands, tous anciens résistants passés ensuite par le SAC pour continuer le combat commun contre les ennemis du Général. Ces gens-là, l’air de rien, vont aider Mietek qui devient brocanteur et expert en pillage presque légal d’appartements luxueux aux successions compliquées. Mais le blues ne quitte pas le jeune homme, un spleen qu’il traine des cariatides beaux quartiers aux néons des bars montants, des bagarres avec des macs sur les trottoirs aux zincs des bistrots frappés d’alignement dans des rues qui changent, hélas, plus vite que le cœur d’un mortel.
Mietek Breslauer est aussi rattrapé par son temps, ces années 70 où les utopies de la parenthèse enchantée ont aussi leur côté obscur. Son tempérament chevaleresque le fait ainsi intervenir pour protéger un soir deux filles malmenées par des demi-sels. Manque de chance, ce sont des lesbiennes qui vivent dans un squat et se piquent à l’héro au milieu d’élucubrations gauchistes avec des travelos et des enfants qui traînent un peu partout. Mietek tombe amoureux d’une des deux, Ming, mais celle qui tombe amoureuse de Mietek, c’est la fille de Ming, Cora. Une gamine qui recherche un père. Mietek l’orphelin craque, promet qu’il viendra la chercher, vite.
Devenir père
Dans ce roman mélodique et mélancolique, Morgiève nous parle du besoin d’amour et de rédemption des hommes, même et surtout ceux qui surjouent le machisme. Mietek, perdu dans son époque, et qui n’aura pas forcément sa place dans celle qui arrive, saura-t-il être un père ? La réponse viendra, évidente et c’est avec la main d’une fillette dans la sienne, alors que la décennie bascule qu’il saura enfin quel homme il est : « Il faudrait que j’arrête les conneries, je le ferais. Elle méritait tout. Elle était là pour que je rende à quelqu’un tout ce que je n’avais pas eu. »
Les hommes de Richard Morgiève (Joëlle Losfeld Editions, 2017).








