L’ascension fulgurante d’Emmanuel Macron et sa pratique originale du pouvoir amènent inéluctablement les commentateurs à parler du « macronisme », même si ce type de néologisme apparaît généralement quelques années après l’élection du président de la République. Pour autant, il est assez ce stade encore délicat de donner une définition à ce terme, tant les signaux envoyés par le président semblent contradictoires. Beaucoup de commentateurs ont parlé de Macron comme d’un produit marketing. Prenons-les aux mots et empruntons au langage des marques pour essayer de dresser le portrait de la « marque Macron » et du macronisme. J’utiliserai pour cela les différentes facettes de la marque définies par Jean-Noel Kapferer dans son « prisme d’identité ».

Une conception autoritaire du pouvoir

Regardons tout d’abord « la présence » de Macron, c’est-à-dire sa manifestation physique dans l’espace public, sa facette sociale. Elle est tout d’abord rare. Macron a défini lui-même à travers le terme de « Jupitérien » le mystère qui doit entourer la présence du président. Parole rare, sorties mises en scène. Et quelle mise en scène : que ce soit la remontée des Champs Elysées en command-car ou le choix de Versailles pour rencontrer Poutine ou présenter son projet face aux parlementaires, Macron se veut à la fois Bonaparte et Louis XIV. Il ne recule devant rien pour exprimer la majesté de sa fonction. Les déguisements auxquels il recourt pour rencontrer l’armée (tenue de sous-marinier ou combinaison de pilote à son nom) sont d’un autre ressort. Ils sont à la fois un emprunt à l’imaginaire américain (le président US sort souvent en blouson militaire avec son sceau sur la poitrine) et à la volonté de mettre en scène un président dans l’action. Le souverain est devenu « manager » en quelque sorte.

Une certaine idée de soi

Regardons ensuite « la personnalité » de Macron, c’est-à-dire ce qu’il donne à voir de son intimité à travers son expression publique. Macron exprime des idées le plus souvent très simples, mais il se veut « complexe ». Il ne manque d’ailleurs pas d’affirmer sa filiation intellectuelle avec le philosophe Paul Ricœur pour s’approprier une dimension intellectuelle que d’autres hommes politiques (de Gaulle, Churchill…) ont mis des années à révéler au public à travers des écrits de grande ampleur. Dans le cas de Macron, on est prié d’y croire tout de suite, alors qu’il n’a encore rien écrit. Ni même dicté quoi que ce soit à ses généraux sur une île lointaine. La personnalité de Macron est donc sans nul doute habitée par la haute idée qu’il a de lui-même. « En même temps », à travers sa proximité très forte avec une épouse de 25 ans son ainée et l’affichage de leurs sentiments, Macron ne craint pas de se montrer comme un petit enfant pris en charge par une nouvelle mère symbolique. Macron se vit comme un « enfant prodige » et entend bien le rester éternellement.

Un éternel enfant prodige s’adressant à la classe mondialisée des bourgeois métropolitains

Si la « marque » Macron s’exprime en tant qu’émetteur, elle s’adresse à des récepteurs. Ceux qui l’écoutent ou qui votent pour lui. Dans leur dimension intime, « l’appropriation » qu’ils se font du macronisme repose sans doute sur la même idée qu’il se font d’eux-mêmes qu’Emmanuel Macron. A savoir une haute idée. Voter Macron, c’est appartenir au « cercle de la raison » qu’a défini Alain Minc. Pour ses électeurs, Macron est sans doute celui qui va réussir à faire passer les réformes qu’exige l’adhésion à l’ordo-libéralisme européen. Dans Macron se reconnaissent ceux qui se vivent comme les moteurs de la société, les « notoires » comme se moquait de Gaulle.  Dans leur dimension sociale, « le reflet » que renvoie Macon à ses électeurs est moins glorifiant. Macron est bien le héros d’une classe sociale mondialisée, habitant les grands centres urbains, un monde ouvert à toutes les cultures. Un monde où on se côtoie plus facilement entre yuppies et bobos de chaque côté de l’atlantique qu’une France où comme l’a montré Christophe Guilluy, le divorce entre centraux et périphériques est patent. Macron est le candidat des bourgeois mondialisés et multi-culturels.

Présider, c’est manager

Regardons enfin ce qui relie « l’émetteur » Macron à ses « récepteurs », ses électeurs. Tout d’abord « la posture », expression sociale de la geste présidentielle. Macron l’a voulue distante, mystérieuse. Elle se révèle, au fil de l’actualité, autoritaire et caricaturale. Les démêlés du Président avec le Chef d’Etat-Major des Armées révèlent les fragilités d’un homme qui croyait avoir de l’autorité mais qui peine à masquer le reniement de ses engagements. On a pu croire, je l’ai cru, Macron habité par une conception césariste ou bonapartiste du pouvoir. Elle tient sans doute plus de la conception managériale de l’autorité. Comme l’a défini John Keneith Galbraith dans son essai Les Directeurs, ces derniers, qui constituent une caste, ne rendent compte ni aux salariés, ni aux actionnaires, mais qu’à eux-mêmes. Macron est de ceux-là ; il est sans doute plus un manager, un directeur autoritaire qu’un souverain capable de mobiliser un peuple.

L’Etat, voilà l’ennemi

Enfin, si l’on se penche sur « la culture » qui relie Macron à ses électeurs, c’est-à-dire les valeurs ou les croyances qu’il partage avec ses affidés, il ne fait aucun doute qu’il faut se référer à l’ordo-libéralisme venu d’outre-Rhin et qui s’impose comme la norme européenne. Les premières mesures prises par Macron, le programme révélé par son directeur-adjoint Edouard Philippe sont dans la droite ligne de cette croyance partagée avec la classe bourgeoise que l’ennemi c’est l’Etat et la dépense publique. Macron s’inscrit dans cette culture et y ajoute sa touche personnelle avec l’autoritarisme : « enfin un président qui va prendre les mesures énergiques pour remettre de l’ordre dans les finances et libérer les énergies de ceux qui créent de la richesse ».

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