Nul n’ignore plus la polémique naissante au sujet des fuites dans la triste affaire de la disparition de Maëlys de Araujo.

Ce n’est ni la première ni la dernière fois que des éléments d’une enquête, théoriquement confidentiels, se retrouvent dans la presse. Ce n’est ni la première ni la dernière fois que les relations se tendent entre des enquêteurs, qu’ils soient gendarmes ou policiers, et un magistrat en charge du même dossier qu’eux.

Les réticences de la plupart des enquêteurs à parler de leurs affaires sont connues au point d’être un cliché, tout comme l’insatiable curiosité des journalistes. Le dialogue de sourds – « l’enquête se poursuit, nous ne négligeons aucune piste, je ne peux rien dire de plus à ce stade » face à « nous sommes en démocratie, les citoyens ont le droit de savoir ! » – est un classique, et une plaisanterie récurrente à la fois dans les brigades, les commissariats et les salles de rédaction.

Cacher n’est pas jouer

Soyons clairs, les enquêteurs n’ont aucunement l’intention de « cacher la vérité au public », seulement de maintenir le ou les coupables dans l’ignorance de ce qu’ils savent, d’une part pour les surprendre ou les piéger, d’autre part pour obtenir des aveux dits circonstanciés, c’est à dire appuyés d’éléments que seuls les enquêteurs et le coupable connaissent. N’importe qui en effet peut s’accuser de n’importe quoi, mais seul le vrai coupable pourra donner certaines précisions, qui étayeront la crédibilité de ses déclarations.

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En outre, tout comme un magicien n’aimerait pas que le secret de ses tours soit dévoilé, gendarmes et policiers ne veulent pas que les délinquants connaissent d’avance tous les « trucs » permettant de les identifier et de les interpeller ! Qui voudrait communiquer ses plans à ses ennemis avant même que la bataille ne commence ?

Du côté des journalistes, il est évident qu’une bonne histoire suppose des détails favorisant l’immersion du lecteur, auditeur ou spectateur. Mais il est évident aussi que les journalistes sont loin d’être tous d’irresponsables chasseurs de scoops ! La plupart d’entre eux font preuve de professionnalisme, veillent à ne pas nuire à l’efficacité des enquêtes qu’ils relatent, et renoncent même volontairement à dévoiler des éléments en leur possession s’ils estiment que cela ferait du tort aux investigations.

Et disons-le tout net : un journaliste qui, au nom d’un scoop, risquerait de permettre au ravisseur d’une fillette de s’en tirer, se verrait par la suite refuser l’accès de tous les commissariats de police et de toutes les brigades de gendarmerie. Sans oublier qu’il sera confronté au jugement de ses pairs, qui n’ont pas moins de cœur que n’importe qui d’autre, malgré l’image négative qu’une minorité de « faiseurs de buzz » sans grande déontologie donne parfois de leur profession.

Ne pas ajouter de la tension à des tensions

Rappelons aussi que juridiquement, le procureur de la République et éventuellement le juge d’instruction sont seuls maîtres de ce qui peut ou ne peut pas être dit à la presse au sujet d’une affaire judiciaire. C’est parfois frustrant pour les services enquêteurs, qui aimeraient valoriser d’avantage des actions dont ils sont légitimement fiers, ou voudraient au contraire d’avantage de discrétion. En temps normal, les magistrats du parquet et les magistrats instructeurs ont des relations de confiance avec la police et la gendarmerie, et ils élaborent ensemble des stratégies de communication adaptées.

En temps normal, mais pas toujours. Querelles d’ego ou véritables divergences sur la méthode à adopter, volonté de certains de se mettre en avant pour favoriser leur carrière, souci de dissimuler des erreurs, idéologie, méfiance fondée ou infondée… Des enquêteurs trépignent lorsqu’un contrôle trop tatillon des magistrats fait passer le formalisme de la procédure avant la recherche de la vérité et la protection des victimes. Des magistrats s’insurgent lorsque des enquêteurs croient que leur rôle de défenseurs des faibles leur donne tous les droits. Les uns comme les autres ne sont pas des surhommes, et s’ils s’efforcent généralement d’être à la hauteur des responsabilités qu’ils ont choisi d’exercer, des failles peuvent subsister.

Dans le passé, des fuites ont déjà eu lieu. Elles sont venues de la gendarmerie, de la police, des magistrats, des greffes des tribunaux, des fonctionnaires chargés des scellés, des conjoints ou des enfants qui ne comprennent pas l’importance de la confidentialité mais à qui les professionnels en charge de l’affaire se confient… Aucun d’entre eux n’est par nature insoupçonnable, aucun non plus ne doit être présumé coupable.

Ce qui nous ramène à l’affaire Maëlys. Jean-Yves Coquillat, procureur de la République de Grenoble, constate des fuites et a parfaitement raison de vouloir en identifier l’origine, pour prendre avec toute la fermeté nécessaire les décisions qui s’imposeront. Mais il a tort d’affirmer sans la moindre preuve qu’elles viennent de la gendarmerie. Il a tort de confier l’enquête sur ces fuites à la police nationale, non que la police ne soit pas à même de vérifier ce qui doit l’être, mais comme il le dit lui-même : « c’est la première fois qu’une enquête n’est pas confiée à l’inspection du service en question. » Cet étalage public de défiance vis-à-vis de la gendarmerie n’est pas sain, et la police se trouve mise dans une situation particulièrement délicate, de surcroît dans une période où les relations entre les deux forces ne sont pas sans nuages.

« Condamner a priori n’est pas une bonne manière de faire »

De son côté, le général Lizurey, directeur général de la gendarmerie, a dit l’essentiel avec beaucoup de dignité : « Je suis navré de cette polémique. Navré vis-à-vis de la famille de Maëlys à laquelle je pense, et qui est dans une situation d’angoisse. » « Je pense à la petite Maëlys, car c’est pour elle que nous travaillons. (…) Il ne faut pas ajouter à la polémique, et remettre la manifestation de la vérité au centre de cette affaire. »

Position d’apaisement, qui ne l’empêche pas d’assumer sa double responsabilité : défendre avec fermeté ses subordonnés, mais aussi les sanctionner lorsque c’est nécessaire : « Je ne peux pas laisser accuser comme ça mes enquêteurs qui donnent de leur temps et de leur énergie pour faire triompher la vérité. (…) Condamner a priori n’est pas une bonne manière de faire. (…) Il faut investiguer, et à l’issue des investigations prendre les mesures adaptées. »

Richard Lizurey est un homme brillant, grand serviteur de l’État et grand chef militaire, et il est certain qu’il ne laissera ni corporatisme ni rancœurs se mettre en travers de la manifestation de la vérité.

Ajoutons enfin que, si la famille et un avocat du principal suspect mettent en cause la gendarmerie, les parents de Maëlys ont déclaré souhaiter que les gendarmes restent en charge de l’enquête. Pour les militaires concernés, il ne pourrait y avoir plus bel encouragement.