Des romans tels qu’Un éclat de givre d’Estelle Faye suffisent à éloigner des récriminations quant à l’état de la littérature française contemporaine. Il est évident que les littératures dites de genre sont un espace de réinvention, de bouillonnements, de créativité, de talents et de plongées dans des univers détonants, même sur le plan du style si l’on pense à Alain Damasio et à sa Horde du Contrevent. D’autres fois, c’est du fait de l’imaginaire déployé. Un éclat de givre d’Estelle Faye entre dans ce dernier cadre. Dans tous les cas, les « genres » disent bien souvent plus de ce que nous sommes que nombre de textes parisiano-masturbatoires appartenant prétendument à la « grande littérature ».

Les ZAD du lecteur français

Une chose est certaine : dans ces littératures, on respire un peu. On s’évade. Et pas au sens d’un divertissement, plutôt à celui de la lecture en territoires libres. Les littératures dites de « genre », ce sont d’une certaine manière les ZAD du lecteur français contemporain, heureux de ne pas avoir à se farcir le dernier prix des compromissions littéraro-parisiennes. Et avec Estelle Faye, on respire malgré la canicule qui imprègne son univers.

Un éclat de givre plonge son lecteur dans toutes les littératures de l’imaginaire en un seul roman. Ce pourrait presque être un manifeste du bonheur de lire, un rappel de ce que nous fûmes – enfants, libres et virevoltants. À l’image de Chet, héros de ce roman, chanteur de jazz dans ce qui reste de caves dans un Paris post-apocalyptique.

Haussmann encerclé par la forêt

Un Chet bisexuel, non pas pour cause de militantisme et de roman à thèse comme cela se croise la plupart du temps dans la littérature « non racisé-e blanchisé-e supposément grande littérature » (oui, oui, bien sûr, cela frise le ridicule, mais n’en sommes-nous pas presque là ?). Non, simplement un personnage de roman bisexuel comme il est des bisexuels dans le réel de nos vies quotidiennes. Pas de quoi fouetter un chat. La simplicité du réel de la vie. Dans ce roman qui réussit le tour de force d’être tout à la fois anticipation, polar, roman fantastique, roman noir, érotique en légèreté, merveilleux, roman de fantasy ou de féérie, tout cela d’une même plume, Estelle Faye nous entraîne dans un Paris d’après la fin du monde, dans les pas de l’aventure vécue par Chet. On en dévore les pages et la critique portée contre le monde de maintenant, notre monde, nous, qui préfère assécher la vie plutôt que l’accompagner en sa perpétuation, au risque de nous plonger dans le monde à venir d’Un éclat de givre : un monde circonscrit, pour les personnages, à un Paris surpeuplé, foisonnant, tropical, où les immeubles de papy Haussmann sont encerclés par les touffeurs de la forêt.

Une ode à l’humain

On croise des freaks, des sirènes, de l’aventure, une histoire menée maillets battants où le style confine souvent à une poésie véritable, et humble comme toute poésie qui se respecte. Ce roman est une ode à l’humain, au poète qu’il ne devrait jamais cesser d’être, autant qu’au jazz et à ce que nous sommes : des personnes complexes et contradictoires en quête d’individuation. Le chemin n’est pas de tout repos, celui de Chet en ces pages non plus. Ce roman a d’abord paru chez Les Moutons électriques éditeur, dont il convient ici de saluer le travail, avant de paraître en Folio SF. Well done !

Un éclat de givre, Estelle Faye (Folio SF, 2007)

 

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