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Gruyère, horlogerie et traditions: la Suisse, l’autre paradis des bons vivants

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Connaissez-vous le paradis des meumeuhs ? C’est le Pays-d’Enhaut, dans le canton de Vaud, à 45 minutes de Lausanne. On peut y aller en train, si on n’a pas le permis de conduire (ce qui est mon cas !), direction Gstaad ou Rougemont. Les petits trains de montagne suisses sont merveilleux. En voiture, la route est belle, aussi, et longe le Grand Chalet de Rossinière dans lequel vécut le peintre Balthus : avec ses 113 fenêtres, ses 5 étages et ses 60 pièces, c’est le plus grand chalet de Suisse.

L’une des dernières civilisation pastorales d’Europe

Brossées, encore pourvues de leurs cornes et portant de magnifiques cloches en bronze fabriquées par une poignée d’artisans passionnés (beaucoup de fermiers collectionnent ces cloches qui valent une fortune), les vaches paissent ici en liberté l’herbe fraîche et fleurie des alpages, à presque 2000 mètres d’altitude. Il n’y a donc pas « d’usines aux 1000 vaches » ici ! C’est le Pays-d’Enhaut qui est lui-même, dans sa splendeur, une sorte de grande usine en plein air, en activité depuis des siècles. On est en fait face à l’une des dernières civilisations pastorales d’Europe, dont les moments forts sont la montée des troupeaux vers les pâturages (en mai) puis leur descente, appelée « désalpe » (en octobre), au cours de laquelle les vaches ont la tête fleurie (la reine en tête, c’est-à-dire la vache dominante du troupeau) et sont représentées sur des tableaux peints sur bois (les poyas) qui ornent l’entrée des chalets.

Les artistes-peintres qui réalisent ces fresques jouissent d’une grande renommée en Suisse. On trouve leurs tableaux dans les appartements les plus somptueux de Lausanne et de Montreux. Les vaches sont aussi célébrées par des artistes en voie de disparition : les découpeurs de papier. Si vous passez dans le coin, n’hésitez pas à rendre visite au village de Rougemont à une artiste d’exception, Anne Rosat, belge d’origine, qui a ressuscité l’art traditionnel du papier découpé (avec des ciseaux minuscules elle découpe des paysages, des chalets, des vaches, des personnages), ses oeuvres sont exposées au Musée du Pays-d’Enhaut.

Gruyère et horlogerie : même combat !

C’est ce qui est fascinant avec la Suisse : cet attachement assumé au terroir, aux traditions, à la défense des paysages, à la ruralité, ce qui n’empêche pas ce pays d’être à la pointe de la mondialisation avec ses grandes écoles, ses ingénieurs, ses centres de recherche et ses entreprises. On imagine ce pays fermé comme un coffre-fort alors que 28% de sa population est d’origine immigrée « et personne ne brûle de bagnoles dans les banlieues de Zurich ! me confie un chirurgien suisse, au contraire, la plupart des étrangers vivant chez nous sont plus suisses que les Suisses dans leur mode de vie ! ».

L’histoire récente de l’horlogerie prouve aussi à quel point ce petit pays est prêt à mettre le paquet quand il s’agit de défendre ses intérêts vitaux. Souvenons-nous. Dans les années 1970, la France et la Suisse subissaient la plus grande crise horlogère de leur histoire. Les montres à quartz made in Japan bon marché déferlaient sur toute l’Europe et détruisaient tout sur leur passage… Dans le Jura français, ce fut l’apocalypse, 99% des manufactures disparurent dans l’indifférence générale (à l’exception de Lip qui tenta vainement de survivre en auto-gestion[tooltips content=’Lip est de retour, aujourd’hui, et c’est très bien. Mais les mouvements horlogers utilisés sont fabriqués au Japon. Il s’agit donc plus d’assembler des pièces dans un boîtier que de fabriquer sur place les pièces entrant dans la composition du mécanisme (d’où les prix des montres, relativement bas). Fabriquer et assembler, ça n’est pas tout à fait la même chose…’]1[/tooltips]) alors que cette région était l’une des plus prospères de France dans les années 1960  : « A Morteau et dans ses environs, tout le monde roulait en DS, me raconte un ancien horloger de chez Pequignet, on comptait alors 250 manufactures horlogères. Nous avions un vrai savoir-faire. Nos ouvriers existent toujours : ils sont 17 000 à aller travailler en Suisse chaque jour, rien que dans la Vallée de Joux ils occupent 4000 postes de travail sur les 6000 existant, sans eux, ni Rolex, ni Tissot, ni Jaeger-Le Coultre ne pourraient honorer leurs commandes… ».

Côté suisse, en revanche, pas question de déposer le bilan, on organisa la résistance afin que les manufactures continuassent à fabriquer des montres mécaniques dans les règles de l’art (beaucoup avaient déjà commencé à jeter leurs machines, convaincues que le quartz signait la fin du ressort !). Aujourd’hui, les amateurs de belles montres ne porteraient pour rien au monde une montre à quartz, car le mécanisme monté à la main, c’est l’âme de l’horlogerie !

Chaque année, des milliers de passionnés se rendent ainsi dans la Vallée de Joux, au village du Brassus, fief historique de l’horlogerie de haute précision, où s’étaient réfugiés au XVIIe siècle les horlogers huguenots français chassés par la révocation de l’édit de Nantes (comme Bréguet) afin d’apprendre à monter eux-mêmes leurs montres, dans d’anciennes fermes. Au XVIIIe et au XIXe siècle, les paysans de cette Vallée, l’hiver venu, pendant que leurs vaches étaient bien au chaud dans leur étable, montaient en effet les mécanismes que leur envoyaient les horlogers de Genève, sur leur établi posé contre la fenêtre. Un travail de précision qui réclamait de la patience, de la méticulosité (imaginez les grosses mains calleuses des paysans maniant la hache et la fourche tout le reste de l’année !). C’est une histoire à laquelle les Suisses sont très attachés. En faisant du gruyère cuit au feu de bois, l’horloger Jean-Claude Biver (ancien patron de Blancpain et de Hublot, devenu millionnaire) rappelle ainsi les origines paysannes de l’horlogerie suisse. Quand il va en Chine vendre ses montres, il apporte une meule de son gruyère et explique à ses clients chinois héberlués mais ravis : « voilà, les montres swiss made, c’est comme ce fromage, c’est un produit du terroir. »

Le paradis de Rousseau

Six mois durant, donc, 71 paysans de la montagne, vivant autour du village d’Etivaz, vont se lever chaque jour à 4h30 du matin pour aller chercher leurs bêtes, (parfois en moto !), les traire et fabriquer l’un des meilleurs fromages du monde : l’Etivaz, le premier fromage AOP de Suisse, dont les règles stipulent que le lait ne doit provenir que…

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Retro 2017 (7/8): Pour BFM TV, la fête du cochon « ça écarte pas mal de gens »

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C’est la dernière semaine de l’année: le moment de la revivre à travers des événements qui l’ont marquée. La journaliste de BFM TV, Salhia Brakhlia, a vu dans la fête du cochon une discrimination.


Je sentais que cette Salhia Brakhlia avait un gros potentiel. Elle ne m’a pas déçue.

Elle nous a offert ceci :

On voit qu’elle a été formée au Petit Journal, son transfert lui a d’ailleurs valu un portrait perfide signé Libération : Salhia, c’est la fille qui « lâche des banalités » et enchaîne les « poncifs dignes des plus grands champions de la langue de bois politicienne », et qui trouve que tout le monde est « super sympa ». Apparemment, les gens qui vont à la fête du cochon, non, elle ne les trouve pas super sympas…

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Benoît Duteurtre, l’homme-orchestre de nos passions gaies

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Une ritournelle surgit de temps à autre de ma mémoire de fan de Radio France (oui je sais, aujourd’hui, faut zapper les infos, c’est mauvais pour la santé !) : « Vingt-quatre heures sur vingt-quatre / La vie serait bien dure/ Si on n’avait pas le Pop-club / avec José Arthur ! ». Ce dernier, après une carrière radiophonique exceptionnellement longue, a rejoint le paradis des saltimbanques, et aujourd’hui c’est une péronnelle prétendument comique venue de Bruxelles qui squatte le créneau horaire laissé vacant sur France Inter par l’excellent José.

Duteurtre, le roi de la musique légère

Son véritable héritier, il faut aller le chercher le samedi, de 11h à 12h30 sur France Musique : l’émission s’appelle « Etonnez-moi, Benoît », un clin d’œil à la chanson écrite par Patrick Modiano, mise en musique et interprétée par Françoise Hardy. Son producteur se nomme Benoît Duteurtre, auquel je dédie ce pastiche du générique Pop-club : « Semaine après semaine / La vie serait trop blême / S’il nous manquait Benoît Duteurtre / et sa musique légère ! ». Avec un petit coucou à Claude Bolling, le compositeur, et au groupe vocal « Les Parisiennes », qui lancèrent cette ritournelle en 1965, toujours de ce monde aux dernières nouvelles. Si Benoît n’apprécie pas ce modeste présent de fin d’année, il pourra toujours le mettre en vente sur Le Bon Coin, je ne lui en tiendrais aucune rigueur.

Semaine après semaine, donc, seul, ou presque, sur nos ondes, Benoît Duteurtre se décarcasse pour maintenir vivant un répertoire, celui de l’opéra-bouffe, de l’opérette, des grands orchestres de bonne variété, bref de ce que l’on désigne comme musique légère (ne pas confondre avec la mauvaise musique, celle que Marcel Proust détestait sans pourtant la condamner…). Offenbach, bien sûr, mais aussi André Messager, Maurice Yvain, Ray Ventura, Roger Roger, Dranem, Maurice Chevalier et bien d’autres ont table ouverte chez Benoît, ainsi que les derniers témoins vivants d’une époque musicale qu’il est aujourd’hui de bon ton de disqualifier comme ringarde, et même de calomnier au prétexte (souvent faux !) que ses vedettes auraient été complices des nazis au cours des « heures les plus sombres de notre histoire ».

Passez le Nouvel An avec lui !

Pour ceux qui ne sont pas encore accros à la présence radiophonique et littéraire de Benoît Duteurtre, l’actualité de cette fin d’année peut leur fournir l’occasion de faire une rencontre qui pourrait réjouir leur âme pour 2018.

Cela commencerait par la retransmission (précédée de l’hymne de l’Eurovision, un must signé Hector Berlioz) du concert du nouvel an de la philharmonie de Vienne, dont Benoît Duteurtre assure maintenant chaque année la présentation, en direct, sur France 2. Le départ de ce tourbillon musical principalement voué aux œuvres de la famille Strauss (Johann père et surtout fils) magistralement interprété par l’orchestre viennois est donné  le 1er Janvier à 11h10 du matin – une heure raisonnable pour les fêtards de la Saint-Sylvestre – dans les salons dorés du Musikverein de la capitale de l’Autriche, abondamment fleuris pour l’occasion, et devant un public de notables endimanchés et emperlousé à donf pour sa partie féminine. Avant le coup d’envoi, à la mi-temps et pendant les arrêts de jeu, l’excellent Benoît, tout en finesse érudite, sans railler le kitsch du décor et des intermèdes chorégraphiques, explique les subtilités d’une musique et d’une interprétation hors pair, à laquelle les meilleurs chefs d’orchestre du monde rêvent d’être conviés.

C’est en effet aux membres titulaires de la Philharmonie de Vienne de choisir leur dirigeant pour cette matinée de gala, et il ne viendrait à l’idée d’aucune grande star mondiale de la baguette de décliner cette invitation. Cette année, c’est Ricardo Mutti, une valeur sûre, qui succède à l’étonnant vénézuélien Gustavo Dudamel, venu l’an passé animer de sa fougue sud-américaine polkas et mazurkas made in Austria. La bonne musique mérite de grands serviteurs, quel que soit l’univers sonore dont ils sont issus : c’est ainsi que Seiji Ozawa reçut naguère l’accueil enthousiaste du public du Muzikverein, gardien exigeant du temple de la valse viennoise.

Lorsqu’auront retenti les dernières notes de la « Marche de Radetzky », qui clôture traditionnellement ce concert, il sera temps alors de connaître l’autre talent de Benoît Duteurtre, celui d’un romancier et essayiste qui applique à la littérature les principes qu’il défend pour la musique : il n’est pas interdit de chercher à distraire l’auditeur ou le lecteur pour prétendre à une place parmi les plus grands. Foin du « nouveau roman » ou de la musique contemporaine écorchant les oreilles, on peut agencer les notes ou les mots de manière à accoupler plaisir et culture.

Fernand Ochsé, l’honneur de Benoît Duteurtre

Le dernier ouvrage de Duteurtre, La Mort de Fernand Ochsé (Fayard) paru en ce mois de décembre 2017, est le récit de la vie d’un personnage oublié de la scène artistique et mondaine du Paris de la première moitié du XXe siècle. Fernand Ochsé (1879-1944) était le fils d’un riche négociant juif, immigré de Cologne en France sous le Second Empire (comme Jacques Offenbach quelques décennies plus tôt). N’ayant pas à se soucier de gagner sa pitance, Fernand Ochsé cultiva ses dons artistiques – musique, dessin, décoration – comme un dandy de la Belle Epoque : avec détachement et amateurisme affecté, plus soucieux de bien vivre le présent que de soigner sa gloire posthume. A une époque où les homosexuels ne prétendaient pas à « faire communauté », ni à s’exhiber dans quelque bacchanale nommée « gay pride », Fernand Ochsé fréquentait une bande dont on disait, avec une grande délicatesse, qu’en son sein « il y avait des amis qui étaient plus qu’amis », dont les plus célèbres aujourd’hui sont Marcel Proust et Reynaldo Hahn.

Ces dandys ne rechignaient pas au travail, pourvu qu’il leur apportât autant, sinon plus, de plaisir que l’oisiveté, et ne calfeutraient pas dans un ghetto prétendument gai, mais souvent lourdement sinistre, comme c’est le cas aujourd’hui. Mélodiste délicat, Ochsé mit en musique quelques poèmes de Paul Verlaine, fréquenta Arthur Honegger, Darius Milhaud, Maurice Ravel, Florent Schmitt. Nombre de ces musiciens ne dédaignaient pas d’apporter leur contribution à la musique dite légère, à collaborer avec Sacha Guitry au théâtre de boulevard, à composer des chansons pour Maurice Chevalier et Mistinguett. Ochsé conçut les décors et les costumes de plusieurs opérettes, dont Le diable à Paris de Maurice Lattès et Albert Willemetz, dont on ne peut résister à citer les paroles d’un air où Lucifer se plaint de son épouse Proserpine :

« Je n’ai plus sur le dos mon épouse, quel bonheur

Elle ne peut plus m’entendre, m’entendre, m’entendre,

Je vais donc pouvoir crier, sans peur

Les jolis mots tendres que j’ai sur le cœur :

Proserpine, Proserpine, vieille chipie, vieux hibou

Vieille ruine, vieille fouine, vieille toupie, vieux coucou

Proserpine, Proserpine, vieille noix, vieux merlan mou

Proserpine, Proserpine, je n’en peux plus d’être ton époux ! »

Ce couplet, qui vaudrait aujourd’hui un lynchage Facebook à son auteur, était interprété par Dranem, le « roi de la chanson idiote », qui était, comme il se doit, un homme de grande culture et intelligence.

Alors si tout cela est si gai, pourquoi le titre La mort de Fernand Ochsé, alors que la quasi-totalité de l’ouvrage nous parle de sa vie, qui fut loin d’être triste ?

Il n’avait pas échappé, en 1940, à quelques visiteurs en uniforme de la capitale de la France, que Fernand Ochsé n’avait pas la bonne carte généalogique. Il se réfugie à Cannes, en zone d’occupation italienne à partir de 1942 avec son épouse, la sculptrice Louise Mayer-Ochsé, veuve de son frère Julien avec laquelle il avait convolé pour la forme malgré son orientation sexuelle. Le 3 juillet 1944, ils sont arrêtés à la clinique Montmorency de Cannes par la Gestapo, transférés à Drancy et déportés à Auschwitz par l’un des derniers convois de la mort, le 31 juillet 1944, et tués dès leur arrivée. Personne n’avait pu sauver Ochsé de la mort physique administrée par les nazis, mais c’est l’honneur de Benoît Duteurtre de l’avoir sorti de l’oubli mémoriel auquel il était voué.

Retro 2017 (6/8): Pour Anne Hidalgo, Paris vaut bien une kermesse

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C’est la dernière semaine de l’année: le moment de la revivre à travers des événements qui l’ont marquée. Anne Hidalgo a poursuivi son oeuvre et fait de Paris une fête permanente…


Savez-vous pourquoi, à la différence de Roland-Garros, le tournoi de Wimbledon s’interrompt le dimanche ? Pour laisser une journée de calme aux habitants du quartier (et au gazon). En entendant, cette information dimanche matin (sur France Inter), après une nouvelle nuit gâchée, j’ai ressenti une immense jalousie pour les Londoniens. Une ville qui fait encore prévaloir la vie concrète de ses habitants sur les exigences des jeux du cirque apparaît déjà comme l’un des derniers refuges de la civilisation. Et le centre de Paris, ce week-end, offrait une inquiétante illustration de la barbarie.

On ne peut pas dire que la fête a viré au cauchemar comme dans les récits de faits divers, car la fête est le cauchemar. Précisément, ce que notre bonne maire appelle la fête : trois soirs de suite, tout le centre de Paris, de la Bastille au Palais-Royal, a été livré à un fracas indescriptible doublé d’un embouteillage géant où des milliers de malheureux qui avaient le mauvais goût de sortir du boulot ou d’avoir à traverser Paris d’est en ouest, ce qui, en plein mois de juillet devrait être une promenade de santé, se sont retrouvés piégés des heures durant. Un spectacle rythmé à intervalles réguliers par des concerts de klaxons excédés et impuissants, tandis que, sur les trottoirs des grappes de passants tentaient à grand peine de progresser. Dans une atmosphère saturée de fumées d’échappement et de colère, des altercations éclataient pour un rien. En quoi que nous y soyons habitués, la présence de centaines de policiers transpirant dans leurs équipements – et heureusement munis de bouchons d’oreille –, achevait de donner à l’ensemble un petit air de guerre.

Sauver le pôle Nord, détruire Paris

Vous vous demandez quelle catastrophe a bien pu survenir en plein Paris sans que vous en fussiez informés. Celle-ci avait pour nom le festival Fnac Live. Trois jours de concerts gratuits, de 17 heures à minuit, offerts au bon peuple de Paris sur le parvis de l’Hôtel de Ville (les privilégiés ayant pu assister au concert de Julien Clerc à l’intérieur). Ce qui, en bon français, signifie que madame le maire croit bon d’offrir à ses copains de la Fnac une belle campagne de pub. On en a vu d’autres direz-vous, alors que Paris se couvre de bâtiments siglés Vuitton, Pinault ou Arnault. Certes. Mais pour que la Fnac puisse utiliser mon temps de cerveau disponible, il a fallu réduire en bouillie celui de milliers de gens.

En effet, pour que cette sauterie se déroule sans anicroche, on a interrompu la circulation sur les quais hauts dans le sens est-ouest, envoyant ainsi tout le trafic vers la rue de Rivoli, et fermé tous les accès entre…

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Friedkin, maître du noir

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Difficile de nier que William Friedkin est un réalisateur efficace et particulièrement énergique. En abordant à nouveau les rivages du polar musclé, l’auteur de L’Exorciste semble vouloir répéter les recettes de French Connection. On retrouvera donc dans Police fédérale, Los Angeles une scène de bravoure assez similaire à la mythique scène de poursuite entre une voiture et le métro aérien de French connection mais, cette fois, entre deux voitures et un train.

La séquence se terminera par une folle lancée sur une autoroute prise à l’envers et un carambolage spectaculaire. Les amateurs de sensations fortes et les nostalgiques des années 1980 (musique synthétique tonitruante, brushings improbables…) trouveront leur compte, de ce point de vue, dans le film.

Western contemporain

Si l’on peut reconnaître tout le savoir-faire que l’on veut à Friedkin, ce n’est pourtant pas cet aspect qui intéresse le plus en retrouvant ce film en DVD. Car au-delà d’un scénario solide mais assez traditionnel, c’est l’ambiguïté qu’y injecte Friedkin qui fait l’intérêt de To live and die in Los Angeles (titre original). Le film reprend d’abord à son compte certains éléments chers au western. Un flic proche de la retraite, il lui reste trois jours de service,  traque un trafiquant de fausse monnaie (Willem Dafoe) et se fait tuer lors de son intervention. Après avoir filmé en détail la fabrication de faux billets, le cinéaste montre la prise de cet entrepôt où se déroulent ces activités illicites comme la prise d’un fort qui aurait mal tourné. Quelques plans larges nous permettent de nous faire une idée de ce lieu isolé. Après ce décès, Richard Chance, le même nom que le shérif de Rio Bravo, va tout faire pour capturer le faussaire et venger son coéquipier qui était aussi son meilleur ami.  On retrouve, là encore, un thème qui parcourt un bon nombre de westerns : celui de la transmission et de la « filiation » couplé à celui de la vengeance. Dans un monde corrompu, il s’agit de s’accrocher à des valeurs comme celle de l’amitié ou de la loyauté.

Par-delà bien et Mal

Le problème, c’est que pour arriver à ses fins, Chance va, avec la complicité d’un nouveau coéquipier, emprunter des voies flirtant avec l’illégalité. Bien que représentant la loi, notre flic va utiliser des méthodes assez similaires à celles employées par la pègre : infiltrations, chantages, corruption… Friedkin aime faire nager ses personnages en eaux troubles. On pouvait rester assez sceptique face à Cruising (à revoir peut-être) parce que le film aurait ou aller jusqu’au bout de sa logique. Jamais Al Pacino ne franchissait la ligne jaune qui aurait pu le faire basculer du côté du monde interlope qu’il infiltrait. Ici, et c’est tout l’intérêt de Police fédérale, Los Angeles, Chance et son coéquipier franchissent la frontière d’ailleurs bien poreuse entre le Bien et le Mal. On réalise, dans les portraits en miroirs qui sont proposés ici (entre le flic et le truand) à quel point ce film a pu influencer le Heat de Michael Mann (les plans aériens de la cité des anges en ouverture).

Mais là où Mann réalisera un film un poil compassé et froid, Friedkin nous offre un polar fiévreux troué par des éclairs de violence assez impressionnants.

Une des autres obsessions de Friedkin, c’est l’idée de contamination. Si le Mal est une figure centrale de son cinéma, c’est aussi par sa puissance de contamination qu’il effraie, à l’image de la fillette de L’Exorciste qui se fait posséder par le diable. Dans Police Fédérale, Los Angeles, Willem Dafoe compose une figure diabolique assez fascinante. Faussaire, il est également doué pour la peinture. Au début du film, il brûle l’une de ses toiles et ces flammes annoncent le dénouement final. Chez ce personnage, il y a une vraie dimension démoniaque (voir ce plan où,  nu, il est éclairé par les flammes du feu où se consument de faux billets) et surtout l’idée que cette figure peut contaminer ceux qui chercheraient à l’arrêter.

Transmission et contamination

Face à lui, Chance bascule de l’autre côté et comme un flic pourri imaginé par Ellroy, il a recours à tous les stratagèmes pour toucher au but. Friedkin filme de manière assez brute cette absence de scrupules. A l’image de ce moment où Chance saute d’un pont attaché par la cheville pour se donner des sensations, il s’agit de faire l’expérience du vide et du vertige, se confronter au Mal en contournant les moyens légaux.

L’ambiguïté qui gagne tous les personnages (un trafiquant peut aussi se révéler être un agent du FBI !) finira par contaminer même ceux qui paraissent les plus probes. Là encore (sans trop en révéler), il sera question de transmission et de contamination.

Avec un certain talent, peut-être parfois un peu tapageur, Friedkin nous aura plongés dans les eaux troubles d’un monde gagné par l’incertitude et la fin des repères moraux traditionnels…

Police fédérale, Los Angeles (1985) de William Friedkin avec Willem Dafoe, William Petersen, John Turturro.

Pour les étrennes, dévalisez les librairies!

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Miracle de la Nativité, il existe encore des librairies indépendantes dans cette France que les médias ont désertée. Ne les snobez pas ! Même si la lecture vous effraie un peu et que les bancs de l’école vous donnaient la nausée. Certains libraires font parfois plus du quart de leur chiffre d’affaires sur le mois de décembre. Sans Noël et le Jour de l’an, le livre tomberait aux oubliettes et les écrivains iraient pointer à la soupe populaire. Alors, si vous n’avez pas encore complètement rempli votre cabas, voici quelques idées pour passer les fêtes entre de bonnes lignes.


Vous aimez le cinéma, l’Histoire et les zones d’ombre. Lisez Continental Films, cinéma français sous contrôle allemand de Christine Leteux avec une préface de Bertrand Tavernier aux éditions la tour verte. Ce docteur en sciences a déjà écrit sur Albert Capellani et Maurice Tourneur. Elle nous ramène en octobre 1940 quand un producteur allemand, Alfred Greven, lance une société de production cinématographique, la Continental Films, qui réalisera une trentaine de films durant les années d’Occupation dont Les Inconnus dans la maison ou Le Corbeau. Ce document d’une grande valeur historique remet en perspective les « héros » de ce cinéma-là, entre délations, compromissions et actes de courage. On y croise Fernandel, Raimu, Danielle Darrieux, Harry Baur, Marcel Carné, Henri Decoin ou encore Henri-Georges Clouzot.

Chasser l’incongru à Paris

Dans Paris secret de Michel Dansel, toutes les impasses et bizarreries de la capitale feront votre bonheur. Arrondissement par arrondissement, vous partez en chasse de l’incongru et de l’étrange avec un guide des plus facétieux. Des centaines d’anecdotes de quoi briller le soir du réveillon. Saviez-vous, par exemple que « le seul bureau de chef de station qui subsiste à Paris se situe dans le 7ème arrondissement, à la station Sèvres-Babylone, sur le quai de la ligne 12, direction porte de la Chapelle » ? Ces bureaux vitrés « qui disposait d’un téléphone » ont tous depuis disparu.

Pour profiter pleinement des plaisirs de la table, munissez-vous également de Bon vivant ! de A.J Liebling (1904-1963) aux éditions La Table Ronde. Ce chroniqueur du New Yorker croque un Paris gastronomique disparu. « Un bon appétit est une condition essentielle pour bien écrire sur la nourriture­ […] Chaque jour n’offrant que deux opportunités de travailler sur le terrain. Il s’agit de ne pas les gâcher en surveillant de trop près son cholestérol. Ces repas sont aussi indispensables que les matchs d’entraînement pour un boxeur » avait-il coutume de dire.

Alix revient !

Enfin, pour les petits mais aussi les grands, deux BD classiques créées par Jacques Martin et reprises depuis par de nouveaux auteurs. Le tome 28 des enquêtes du journaliste Lefranc, Le principe d’Heisenberg, est signé par Christophe Alvès et François Corteggiani. Le 36ème album d’Alix, Le serment du gladiateur, vient de sortir avec un scénario de Mathieu Bréda et des dessins de Marc Jailloux. Ces deux titres parus chez Casterman font perdurer la tradition de l’instruction et de l’aventure. Bonnes lectures !

Continental Films – Cinéma français sous contrôle allemand, Christine Leteux – Préface de Bertrand Tavernier – Éditions La Tour verte.

Paris secret, Michel Dansel – Collection Bouquins de Robert Laffont.

Bon vivant !,  de A.J. Liebling, Éditions La Table Ronde.

Le principe d’Heisenberg – Tome 28 Lefranc, Jacques Martin, Christophe Alvès et François Corteggiani – Casterman.

Le serment du gladiateur  – Tome 36 Alix, Jacques Martin, Mathieu Bréda et Marc Jailloux – Casterman.

Retro 2017 (5/8): Le double discours de la mosquée de Paris

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C’est la dernière semaine de l’année: le moment de la revivre à travers des événements qui l’ont marquée. Derrière des apparences républicaines, un certain islam de France cache un discours moins convenu…


On sait que plusieurs instances prétendument représentatives de « l’islam de France » sont de ferventes adeptes du double discours, à l’image du CFCM. On sait moins que la Grande Mosquée de Paris et son célèbre recteur Dalil Boubakeur sont hélas aussi de ceux pour qui le respect de l’autre n’est qu’une façade.

Sur le site internet de la Grande Mosquée, on trouve toutes sortes d’articles se proposant d’expliquer ce que sont l’islam, sa foi et ses croyances. Ces textes sont, dans l’ensemble, écrits dans un très bon français, ce qui permet de supposer que les mots employés n’ont pas été choisis par hasard.

Mépris des autres religions

Or, on y trouve des affirmations qui laissent pantois, et se distinguent par un mépris affiché envers les autres religions, et une troublante vindicte à l’égard du judaïsme en particulier.

Dans un article intitulé « connaissance de l’Islam » et signé Dalil Boubakeur, on peut lire :

« L’Islam condamne le vice et glorifie la vertu, (…) interdit le fanatisme et les passions criminelles, la haine, le racisme, la cupidité, les superstitions, les pseudo miracles, le culte des idoles, les représentations figurées de Dieu, l’attachement excessif aux vaines richesses de ce monde. (…) le paganisme, les absolutions de péchés, sont frappés par l’Islam d’une condamnation majeure en tant qu’imposture flagrante. (…) Il n’y a pas de place en Islam pour les confessions, (…) ni tous ceux qui en un mot, cherchent dans la religion (…) un moyen d’abêtir les masses au point de les rendre sourdes et aveugles devant l’égarement, l’erreur et l’injustice. »

Que l’Islam refuse les « représentations figurées de Dieu » est une chose. Que celles-ci soient mises sur le même plan, dans la même énumération, que la haine, le racisme et la cupidité, en est une autre ! De même pour les confessions associées à l’abêtissement des masses.

Car le choix des mots est fondamental : « le paganisme, les absolutions de péchés, sont frappés par l’Islam d’une condamnation majeure en tant qu’imposture flagrante ». Païens, catholiques ou orthodoxes apprécieront : selon ce texte, l’islam ne désapprouve pas ce qu’il considère comme une erreur mais « condamne une imposture flagrante ». Or, contrairement à l’erreur, l’imposture suppose la volonté consciente de tromper. Dire que quelque chose est une « imposture » revient à dire que…

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A quoi sert le rugby d’aujourd’hui ?

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Ayant pratiqué le rugby (n°11 puis n° 7) à la fin des années 1960 dans le sud de la France (il y avait des internationaux dans nos équipes universitaires) je suis perplexe sur les disputes galliques qui accompagnent le remplacement du sélectionneur de l’équipe de France. Nous avons tout lu à ce sujet sauf, me semble-t-il, ce que j’écris ici : à quoi sert le rugby ? Avant de prendre quelque position que ce soit, les philosophes nous enseignent qu’il faut se poser les questions (quiddité) : qu’est-ce que c’est et pour quoi faire ? On ajoutera: pourquoi nous regrettons le rugby d’antan ? Et encore : pour quoi nous aimons moins celui-ci ?

Où est passé le French flair ?

Depuis une quarantaine d’années, le rugby a beaucoup changé : il est devenu un grand spectacle télévisuel et donc, inévitablement, un enjeu commercial, financier et politique. Il a aussi, de ce fait, changé ses règles, la morphologie des joueurs, leur nationalité. Et perdu son âme…

Les joueurs anglo-saxons ont donné le « la » : plus tôt devenus professionnels, ils sont un jour venus sur les terrains gonflés de créatine et de L-carnitine et ont imposé un rugby de tampons brutaux. Au lieu de discipliner les joueurs à des règles puisant dans une philosophie du sport, on a donc adapté le sport à ces morphotypes nouveaux et artificiels : possibilité exagérée de faire venir des joueurs du monde entier dans les clubs et même dans l’équipe de France ; rotations plus fréquentes de joueurs pendant les matches car l’accroissement des masses musculaires a diminué la résistance…

Où sont passés nos joueurs si agiles aux crochets dévastateurs, de funambules, de « Peter Pan »…? Notre rugby de terroir fait de robustes paysans au joug de devant et de vif argent se faufilant depuis les lignes arrières. Des hommes ordinaires faisant des choses extraordinaires, des héros devenant, après leur page de gloire, chefs d’entreprises, médecins, juristes… Le rugby d’évitement, le « champagne » est devenu rugby whisky ; et encore, seulement du « blended » industriel.

Le rugby était une civilisation

L’époque où chaque petite ville du sud avait une équipe de Nationale et allait voir le dimanche le fils du menuisier jouer avec celui du médecin, chaque père et mère les encourageant depuis des tribunes modestes, est révolue : Dax, Bagnères, Mont-de-Marsan, Lourdes, Narbonne, Béziers… Les querelles bon enfant entre treizistes et quinzistes… Les banquets, les chants en occitan. Bref le temps où le rugby était une civilisation, une mixité sociale, une école de masculinité et de vie sociale.

Le rugby est le seul sport collectif de combat. Un équipe est une société où chacun, grands (n°4, 5, 8) et petits (n°9), « gros » (n° 1 à 3), rapides, agiles (n°9 à 15) a une mission différente qu’il assume et dévoue aux autres. C’est aussi un sport complexe dont les règles ardues conduisent à des stratégies et des tactiques très subtiles, requérant une grande intelligence. Mais désormais, les parents ne reconnaissent plus leurs objectifs éducatifs dans ce que ce sport est devenu (un business et un danger physique), et n’ont plus le même engouement à y envoyer leurs enfants. Car le sport est avant tout un projet éducatif destiné à façonner un humain équilibré et accompli. On semble l’avoir perdu de vue.

Gérald Andrieu, reporter aux frontières


Dans Le Peuple de la frontière, notre ami Gérald Andrieu raconte sa longue marche de Dunkerque à Menton, à la rencontre d’une France oubliée par le journalisme politique avide de petites phrases. 2000 kilomètres à pied, ça use les souliers mais ça clarifie les idées. 


Gérald Andrieu a un problème : son métier a mal tourné. Depuis qu’il a décidé de faire journaliste, il est hanté par une détestation et par une peur, peut-être transmises par Philippe Cohen, qu’il a eu la chance de croiser quand il entrait dans la carrière. La détestation, c’est celle du journalisme politique qui consiste à « côtoyer au plus près les prétendants au trône sans jamais discuter avec ceux qui décident s’ils le méritent ». La peur, c’est celle de devenir un de ces journalistes-ethnologues qui observent le peuple et ses fâcheuses manies à travers un microscope idéologique. « Alors, on est venu voir comment vit l’ouvrier ? » lui balancera François le taiseux, qui vit à Francheval, dans la périphérie de Sedan.

Le mot « politique » éteint les regards

Non, Andrieu n’est pas allé voir le populo comme on visite un zoo. Pour découvrir, à l’approche de la présidentielle, ce que pense la France des gens ordinaires, comme disait Orwell, l’un des saints patrons d’Andrieu avec le Jack London du Peuple d’en bas, il lui fallait s’affranchir de l’obligation de récolter des petites phrases aisément transformables en tweets. Alors, il a suspendu son agréable vie parisienne, pris son barda – 13 kilos – et il est parti, à pied, de Bray-Dunes à Menton, pour un périple de 2 000 kilomètres le long de nos frontières. « La marche, écrit-il, se révélera le plus judicieux et le plus fabuleux outil journalistique pour se mettre à hauteur d’homme. »

A lire aussi: A Breil-sur-Roya, les migrants, les militants et les méfiants – Extraits du Peuple de la frontière

Ni scoops ni statistiques, mais la vie comme elle va : suivre Andrieu, c’est éprouver cette empathie concrète qui naît entre semblables et mettre des noms, des visages, des histoires singulières sur les abstractions que l’on écrit à propos de la mondialisation, de la désindustrialisation ou de la France périphérique, mais auxquelles, heureusement, aucune existence ne peut être réduite. Le long des frontières belge, luxembourgeoise puis allemande, on traverse des régions autrefois prospères – et d’autres qui ne le sont que grâce aux milliers de travailleurs frontaliers. Un paquet d’ouvriers sont passés au FN – dont le principal charme, avec sa volonté affichée d’arrêter l’immigration, est de n’avoir jamais été au pouvoir – et, loin des narines parisiennes, ils en parlent sans détour. Il y a aussi des communistes maintenus qui ne voteront plus jamais socialiste (à supposer que cela soit toujours d’actualité). Dans les parages de la Suisse, Andrieu rencontre même des électeurs de Macron presque enthousiastes. Mais le plus souvent, le mot « politique » éteint les regards : « Prononcez-le, les mines se renfrogneront, les “Je ne veux plus en entendre parler” succéderont aux “Ils me fatiguent ces gens-là”. » Et, bien sûr, ils en parlent tout le temps.

Pas de misérabilisme

Évitant les lieux communs du langage et de la pensée, notre marcheur échappe au misérabilisme en s’accrochant aux détails cocasses, aux propos de comptoir – tout ne fout pas le camp, la preuve on continue de rigoler au bistrot –, ou encore aux incongruités de l’époque, comme ce poste-frontière entre Aspach et sa voisine luxembourgeoise Schengen transformé en « armoire aux livres » en libre-service (la chute de ce chapitre est hilarante).

Bien sûr, on pourra taquiner Gérald Andrieu sur sa vision irénique du populo, qui rappelle la croyance de Michéa dans la common decency innée des classes populaires, ou encore sur sa propension à voir la mondialisation comme un phénomène imposé par le haut – comme si les pauvres ne voulaient pas, eux aussi, acheter des i-trucs au prix du travail chinois. Mais en cheminant à ses côtés, on se réjouit d’appartenir à cette étrange peuplade appelée les Français. Beau travail d’artisan intellectuel que ce journalisme à hauteur d’homme.

Le peuple de la frontière

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Gruyère, horlogerie et traditions: la Suisse, l’autre paradis des bons vivants

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La Maison de l'Etivaz, Suisse, 2013. SIPA. REX40323123_000021

Connaissez-vous le paradis des meumeuhs ? C’est le Pays-d’Enhaut, dans le canton de Vaud, à 45 minutes de Lausanne. On peut y aller en train, si on n’a pas le permis de conduire (ce qui est mon cas !), direction Gstaad ou Rougemont. Les petits trains de montagne suisses sont merveilleux. En voiture, la route est belle, aussi, et longe le Grand Chalet de Rossinière dans lequel vécut le peintre Balthus : avec ses 113 fenêtres, ses 5 étages et ses 60 pièces, c’est le plus grand chalet de Suisse.

L’une des dernières civilisation pastorales d’Europe

Brossées, encore pourvues de leurs cornes et portant de magnifiques cloches en bronze fabriquées par une poignée d’artisans passionnés (beaucoup de fermiers collectionnent ces cloches qui valent une fortune), les vaches paissent ici en liberté l’herbe fraîche et fleurie des alpages, à presque 2000 mètres d’altitude. Il n’y a donc pas « d’usines aux 1000 vaches » ici ! C’est le Pays-d’Enhaut qui est lui-même, dans sa splendeur, une sorte de grande usine en plein air, en activité depuis des siècles. On est en fait face à l’une des dernières civilisations pastorales d’Europe, dont les moments forts sont la montée des troupeaux vers les pâturages (en mai) puis leur descente, appelée « désalpe » (en octobre), au cours de laquelle les vaches ont la tête fleurie (la reine en tête, c’est-à-dire la vache dominante du troupeau) et sont représentées sur des tableaux peints sur bois (les poyas) qui ornent l’entrée des chalets.

Les artistes-peintres qui réalisent ces fresques jouissent d’une grande renommée en Suisse. On trouve leurs tableaux dans les appartements les plus somptueux de Lausanne et de Montreux. Les vaches sont aussi célébrées par des artistes en voie de disparition : les découpeurs de papier. Si vous passez dans le coin, n’hésitez pas à rendre visite au village de Rougemont à une artiste d’exception, Anne Rosat, belge d’origine, qui a ressuscité l’art traditionnel du papier découpé (avec des ciseaux minuscules elle découpe des paysages, des chalets, des vaches, des personnages), ses oeuvres sont exposées au Musée du Pays-d’Enhaut.

Gruyère et horlogerie : même combat !

C’est ce qui est fascinant avec la Suisse : cet attachement assumé au terroir, aux traditions, à la défense des paysages, à la ruralité, ce qui n’empêche pas ce pays d’être à la pointe de la mondialisation avec ses grandes écoles, ses ingénieurs, ses centres de recherche et ses entreprises. On imagine ce pays fermé comme un coffre-fort alors que 28% de sa population est d’origine immigrée « et personne ne brûle de bagnoles dans les banlieues de Zurich ! me confie un chirurgien suisse, au contraire, la plupart des étrangers vivant chez nous sont plus suisses que les Suisses dans leur mode de vie ! ».

L’histoire récente de l’horlogerie prouve aussi à quel point ce petit pays est prêt à mettre le paquet quand il s’agit de défendre ses intérêts vitaux. Souvenons-nous. Dans les années 1970, la France et la Suisse subissaient la plus grande crise horlogère de leur histoire. Les montres à quartz made in Japan bon marché déferlaient sur toute l’Europe et détruisaient tout sur leur passage… Dans le Jura français, ce fut l’apocalypse, 99% des manufactures disparurent dans l’indifférence générale (à l’exception de Lip qui tenta vainement de survivre en auto-gestion[tooltips content=’Lip est de retour, aujourd’hui, et c’est très bien. Mais les mouvements horlogers utilisés sont fabriqués au Japon. Il s’agit donc plus d’assembler des pièces dans un boîtier que de fabriquer sur place les pièces entrant dans la composition du mécanisme (d’où les prix des montres, relativement bas). Fabriquer et assembler, ça n’est pas tout à fait la même chose…’]1[/tooltips]) alors que cette région était l’une des plus prospères de France dans les années 1960  : « A Morteau et dans ses environs, tout le monde roulait en DS, me raconte un ancien horloger de chez Pequignet, on comptait alors 250 manufactures horlogères. Nous avions un vrai savoir-faire. Nos ouvriers existent toujours : ils sont 17 000 à aller travailler en Suisse chaque jour, rien que dans la Vallée de Joux ils occupent 4000 postes de travail sur les 6000 existant, sans eux, ni Rolex, ni Tissot, ni Jaeger-Le Coultre ne pourraient honorer leurs commandes… ».

Côté suisse, en revanche, pas question de déposer le bilan, on organisa la résistance afin que les manufactures continuassent à fabriquer des montres mécaniques dans les règles de l’art (beaucoup avaient déjà commencé à jeter leurs machines, convaincues que le quartz signait la fin du ressort !). Aujourd’hui, les amateurs de belles montres ne porteraient pour rien au monde une montre à quartz, car le mécanisme monté à la main, c’est l’âme de l’horlogerie !

Chaque année, des milliers de passionnés se rendent ainsi dans la Vallée de Joux, au village du Brassus, fief historique de l’horlogerie de haute précision, où s’étaient réfugiés au XVIIe siècle les horlogers huguenots français chassés par la révocation de l’édit de Nantes (comme Bréguet) afin d’apprendre à monter eux-mêmes leurs montres, dans d’anciennes fermes. Au XVIIIe et au XIXe siècle, les paysans de cette Vallée, l’hiver venu, pendant que leurs vaches étaient bien au chaud dans leur étable, montaient en effet les mécanismes que leur envoyaient les horlogers de Genève, sur leur établi posé contre la fenêtre. Un travail de précision qui réclamait de la patience, de la méticulosité (imaginez les grosses mains calleuses des paysans maniant la hache et la fourche tout le reste de l’année !). C’est une histoire à laquelle les Suisses sont très attachés. En faisant du gruyère cuit au feu de bois, l’horloger Jean-Claude Biver (ancien patron de Blancpain et de Hublot, devenu millionnaire) rappelle ainsi les origines paysannes de l’horlogerie suisse. Quand il va en Chine vendre ses montres, il apporte une meule de son gruyère et explique à ses clients chinois héberlués mais ravis : « voilà, les montres swiss made, c’est comme ce fromage, c’est un produit du terroir. »

Le paradis de Rousseau

Six mois durant, donc, 71 paysans de la montagne, vivant autour du village d’Etivaz, vont se lever chaque jour à 4h30 du matin pour aller chercher leurs bêtes, (parfois en moto !), les traire et fabriquer l’un des meilleurs fromages du monde : l’Etivaz, le premier fromage AOP de Suisse, dont les règles stipulent que le lait ne doit provenir que…

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Retro 2017 (7/8): Pour BFM TV, la fête du cochon « ça écarte pas mal de gens »

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C’est la dernière semaine de l’année: le moment de la revivre à travers des événements qui l’ont marquée. La journaliste de BFM TV, Salhia Brakhlia, a vu dans la fête du cochon une discrimination.


Je sentais que cette Salhia Brakhlia avait un gros potentiel. Elle ne m’a pas déçue.

Elle nous a offert ceci :

On voit qu’elle a été formée au Petit Journal, son transfert lui a d’ailleurs valu un portrait perfide signé Libération : Salhia, c’est la fille qui « lâche des banalités » et enchaîne les « poncifs dignes des plus grands champions de la langue de bois politicienne », et qui trouve que tout le monde est « super sympa ». Apparemment, les gens qui vont à la fête du cochon, non, elle ne les trouve pas super sympas…

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Benoît Duteurtre, l’homme-orchestre de nos passions gaies

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Benoît Duteurtre, décembre 2013. SIPA. 00672240_000003

Une ritournelle surgit de temps à autre de ma mémoire de fan de Radio France (oui je sais, aujourd’hui, faut zapper les infos, c’est mauvais pour la santé !) : « Vingt-quatre heures sur vingt-quatre / La vie serait bien dure/ Si on n’avait pas le Pop-club / avec José Arthur ! ». Ce dernier, après une carrière radiophonique exceptionnellement longue, a rejoint le paradis des saltimbanques, et aujourd’hui c’est une péronnelle prétendument comique venue de Bruxelles qui squatte le créneau horaire laissé vacant sur France Inter par l’excellent José.

Duteurtre, le roi de la musique légère

Son véritable héritier, il faut aller le chercher le samedi, de 11h à 12h30 sur France Musique : l’émission s’appelle « Etonnez-moi, Benoît », un clin d’œil à la chanson écrite par Patrick Modiano, mise en musique et interprétée par Françoise Hardy. Son producteur se nomme Benoît Duteurtre, auquel je dédie ce pastiche du générique Pop-club : « Semaine après semaine / La vie serait trop blême / S’il nous manquait Benoît Duteurtre / et sa musique légère ! ». Avec un petit coucou à Claude Bolling, le compositeur, et au groupe vocal « Les Parisiennes », qui lancèrent cette ritournelle en 1965, toujours de ce monde aux dernières nouvelles. Si Benoît n’apprécie pas ce modeste présent de fin d’année, il pourra toujours le mettre en vente sur Le Bon Coin, je ne lui en tiendrais aucune rigueur.

Semaine après semaine, donc, seul, ou presque, sur nos ondes, Benoît Duteurtre se décarcasse pour maintenir vivant un répertoire, celui de l’opéra-bouffe, de l’opérette, des grands orchestres de bonne variété, bref de ce que l’on désigne comme musique légère (ne pas confondre avec la mauvaise musique, celle que Marcel Proust détestait sans pourtant la condamner…). Offenbach, bien sûr, mais aussi André Messager, Maurice Yvain, Ray Ventura, Roger Roger, Dranem, Maurice Chevalier et bien d’autres ont table ouverte chez Benoît, ainsi que les derniers témoins vivants d’une époque musicale qu’il est aujourd’hui de bon ton de disqualifier comme ringarde, et même de calomnier au prétexte (souvent faux !) que ses vedettes auraient été complices des nazis au cours des « heures les plus sombres de notre histoire ».

Passez le Nouvel An avec lui !

Pour ceux qui ne sont pas encore accros à la présence radiophonique et littéraire de Benoît Duteurtre, l’actualité de cette fin d’année peut leur fournir l’occasion de faire une rencontre qui pourrait réjouir leur âme pour 2018.

Cela commencerait par la retransmission (précédée de l’hymne de l’Eurovision, un must signé Hector Berlioz) du concert du nouvel an de la philharmonie de Vienne, dont Benoît Duteurtre assure maintenant chaque année la présentation, en direct, sur France 2. Le départ de ce tourbillon musical principalement voué aux œuvres de la famille Strauss (Johann père et surtout fils) magistralement interprété par l’orchestre viennois est donné  le 1er Janvier à 11h10 du matin – une heure raisonnable pour les fêtards de la Saint-Sylvestre – dans les salons dorés du Musikverein de la capitale de l’Autriche, abondamment fleuris pour l’occasion, et devant un public de notables endimanchés et emperlousé à donf pour sa partie féminine. Avant le coup d’envoi, à la mi-temps et pendant les arrêts de jeu, l’excellent Benoît, tout en finesse érudite, sans railler le kitsch du décor et des intermèdes chorégraphiques, explique les subtilités d’une musique et d’une interprétation hors pair, à laquelle les meilleurs chefs d’orchestre du monde rêvent d’être conviés.

C’est en effet aux membres titulaires de la Philharmonie de Vienne de choisir leur dirigeant pour cette matinée de gala, et il ne viendrait à l’idée d’aucune grande star mondiale de la baguette de décliner cette invitation. Cette année, c’est Ricardo Mutti, une valeur sûre, qui succède à l’étonnant vénézuélien Gustavo Dudamel, venu l’an passé animer de sa fougue sud-américaine polkas et mazurkas made in Austria. La bonne musique mérite de grands serviteurs, quel que soit l’univers sonore dont ils sont issus : c’est ainsi que Seiji Ozawa reçut naguère l’accueil enthousiaste du public du Muzikverein, gardien exigeant du temple de la valse viennoise.

Lorsqu’auront retenti les dernières notes de la « Marche de Radetzky », qui clôture traditionnellement ce concert, il sera temps alors de connaître l’autre talent de Benoît Duteurtre, celui d’un romancier et essayiste qui applique à la littérature les principes qu’il défend pour la musique : il n’est pas interdit de chercher à distraire l’auditeur ou le lecteur pour prétendre à une place parmi les plus grands. Foin du « nouveau roman » ou de la musique contemporaine écorchant les oreilles, on peut agencer les notes ou les mots de manière à accoupler plaisir et culture.

Fernand Ochsé, l’honneur de Benoît Duteurtre

Le dernier ouvrage de Duteurtre, La Mort de Fernand Ochsé (Fayard) paru en ce mois de décembre 2017, est le récit de la vie d’un personnage oublié de la scène artistique et mondaine du Paris de la première moitié du XXe siècle. Fernand Ochsé (1879-1944) était le fils d’un riche négociant juif, immigré de Cologne en France sous le Second Empire (comme Jacques Offenbach quelques décennies plus tôt). N’ayant pas à se soucier de gagner sa pitance, Fernand Ochsé cultiva ses dons artistiques – musique, dessin, décoration – comme un dandy de la Belle Epoque : avec détachement et amateurisme affecté, plus soucieux de bien vivre le présent que de soigner sa gloire posthume. A une époque où les homosexuels ne prétendaient pas à « faire communauté », ni à s’exhiber dans quelque bacchanale nommée « gay pride », Fernand Ochsé fréquentait une bande dont on disait, avec une grande délicatesse, qu’en son sein « il y avait des amis qui étaient plus qu’amis », dont les plus célèbres aujourd’hui sont Marcel Proust et Reynaldo Hahn.

Ces dandys ne rechignaient pas au travail, pourvu qu’il leur apportât autant, sinon plus, de plaisir que l’oisiveté, et ne calfeutraient pas dans un ghetto prétendument gai, mais souvent lourdement sinistre, comme c’est le cas aujourd’hui. Mélodiste délicat, Ochsé mit en musique quelques poèmes de Paul Verlaine, fréquenta Arthur Honegger, Darius Milhaud, Maurice Ravel, Florent Schmitt. Nombre de ces musiciens ne dédaignaient pas d’apporter leur contribution à la musique dite légère, à collaborer avec Sacha Guitry au théâtre de boulevard, à composer des chansons pour Maurice Chevalier et Mistinguett. Ochsé conçut les décors et les costumes de plusieurs opérettes, dont Le diable à Paris de Maurice Lattès et Albert Willemetz, dont on ne peut résister à citer les paroles d’un air où Lucifer se plaint de son épouse Proserpine :

« Je n’ai plus sur le dos mon épouse, quel bonheur

Elle ne peut plus m’entendre, m’entendre, m’entendre,

Je vais donc pouvoir crier, sans peur

Les jolis mots tendres que j’ai sur le cœur :

Proserpine, Proserpine, vieille chipie, vieux hibou

Vieille ruine, vieille fouine, vieille toupie, vieux coucou

Proserpine, Proserpine, vieille noix, vieux merlan mou

Proserpine, Proserpine, je n’en peux plus d’être ton époux ! »

Ce couplet, qui vaudrait aujourd’hui un lynchage Facebook à son auteur, était interprété par Dranem, le « roi de la chanson idiote », qui était, comme il se doit, un homme de grande culture et intelligence.

Alors si tout cela est si gai, pourquoi le titre La mort de Fernand Ochsé, alors que la quasi-totalité de l’ouvrage nous parle de sa vie, qui fut loin d’être triste ?

Il n’avait pas échappé, en 1940, à quelques visiteurs en uniforme de la capitale de la France, que Fernand Ochsé n’avait pas la bonne carte généalogique. Il se réfugie à Cannes, en zone d’occupation italienne à partir de 1942 avec son épouse, la sculptrice Louise Mayer-Ochsé, veuve de son frère Julien avec laquelle il avait convolé pour la forme malgré son orientation sexuelle. Le 3 juillet 1944, ils sont arrêtés à la clinique Montmorency de Cannes par la Gestapo, transférés à Drancy et déportés à Auschwitz par l’un des derniers convois de la mort, le 31 juillet 1944, et tués dès leur arrivée. Personne n’avait pu sauver Ochsé de la mort physique administrée par les nazis, mais c’est l’honneur de Benoît Duteurtre de l’avoir sorti de l’oubli mémoriel auquel il était voué.

Marsault, Dawn Dunlap, les fêtes, etc.

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Retro 2017 (6/8): Pour Anne Hidalgo, Paris vaut bien une kermesse

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Festival Fnac à Paris, juillet 2017. SIPA. 00814110_000031

C’est la dernière semaine de l’année: le moment de la revivre à travers des événements qui l’ont marquée. Anne Hidalgo a poursuivi son oeuvre et fait de Paris une fête permanente…


Savez-vous pourquoi, à la différence de Roland-Garros, le tournoi de Wimbledon s’interrompt le dimanche ? Pour laisser une journée de calme aux habitants du quartier (et au gazon). En entendant, cette information dimanche matin (sur France Inter), après une nouvelle nuit gâchée, j’ai ressenti une immense jalousie pour les Londoniens. Une ville qui fait encore prévaloir la vie concrète de ses habitants sur les exigences des jeux du cirque apparaît déjà comme l’un des derniers refuges de la civilisation. Et le centre de Paris, ce week-end, offrait une inquiétante illustration de la barbarie.

On ne peut pas dire que la fête a viré au cauchemar comme dans les récits de faits divers, car la fête est le cauchemar. Précisément, ce que notre bonne maire appelle la fête : trois soirs de suite, tout le centre de Paris, de la Bastille au Palais-Royal, a été livré à un fracas indescriptible doublé d’un embouteillage géant où des milliers de malheureux qui avaient le mauvais goût de sortir du boulot ou d’avoir à traverser Paris d’est en ouest, ce qui, en plein mois de juillet devrait être une promenade de santé, se sont retrouvés piégés des heures durant. Un spectacle rythmé à intervalles réguliers par des concerts de klaxons excédés et impuissants, tandis que, sur les trottoirs des grappes de passants tentaient à grand peine de progresser. Dans une atmosphère saturée de fumées d’échappement et de colère, des altercations éclataient pour un rien. En quoi que nous y soyons habitués, la présence de centaines de policiers transpirant dans leurs équipements – et heureusement munis de bouchons d’oreille –, achevait de donner à l’ensemble un petit air de guerre.

Sauver le pôle Nord, détruire Paris

Vous vous demandez quelle catastrophe a bien pu survenir en plein Paris sans que vous en fussiez informés. Celle-ci avait pour nom le festival Fnac Live. Trois jours de concerts gratuits, de 17 heures à minuit, offerts au bon peuple de Paris sur le parvis de l’Hôtel de Ville (les privilégiés ayant pu assister au concert de Julien Clerc à l’intérieur). Ce qui, en bon français, signifie que madame le maire croit bon d’offrir à ses copains de la Fnac une belle campagne de pub. On en a vu d’autres direz-vous, alors que Paris se couvre de bâtiments siglés Vuitton, Pinault ou Arnault. Certes. Mais pour que la Fnac puisse utiliser mon temps de cerveau disponible, il a fallu réduire en bouillie celui de milliers de gens.

En effet, pour que cette sauterie se déroule sans anicroche, on a interrompu la circulation sur les quais hauts dans le sens est-ouest, envoyant ainsi tout le trafic vers la rue de Rivoli, et fermé tous les accès entre…

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Friedkin, maître du noir

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william fridekin police federale los angeles
"Police fédérale. Los Angeles.". DR.

Difficile de nier que William Friedkin est un réalisateur efficace et particulièrement énergique. En abordant à nouveau les rivages du polar musclé, l’auteur de L’Exorciste semble vouloir répéter les recettes de French Connection. On retrouvera donc dans Police fédérale, Los Angeles une scène de bravoure assez similaire à la mythique scène de poursuite entre une voiture et le métro aérien de French connection mais, cette fois, entre deux voitures et un train.

La séquence se terminera par une folle lancée sur une autoroute prise à l’envers et un carambolage spectaculaire. Les amateurs de sensations fortes et les nostalgiques des années 1980 (musique synthétique tonitruante, brushings improbables…) trouveront leur compte, de ce point de vue, dans le film.

Western contemporain

Si l’on peut reconnaître tout le savoir-faire que l’on veut à Friedkin, ce n’est pourtant pas cet aspect qui intéresse le plus en retrouvant ce film en DVD. Car au-delà d’un scénario solide mais assez traditionnel, c’est l’ambiguïté qu’y injecte Friedkin qui fait l’intérêt de To live and die in Los Angeles (titre original). Le film reprend d’abord à son compte certains éléments chers au western. Un flic proche de la retraite, il lui reste trois jours de service,  traque un trafiquant de fausse monnaie (Willem Dafoe) et se fait tuer lors de son intervention. Après avoir filmé en détail la fabrication de faux billets, le cinéaste montre la prise de cet entrepôt où se déroulent ces activités illicites comme la prise d’un fort qui aurait mal tourné. Quelques plans larges nous permettent de nous faire une idée de ce lieu isolé. Après ce décès, Richard Chance, le même nom que le shérif de Rio Bravo, va tout faire pour capturer le faussaire et venger son coéquipier qui était aussi son meilleur ami.  On retrouve, là encore, un thème qui parcourt un bon nombre de westerns : celui de la transmission et de la « filiation » couplé à celui de la vengeance. Dans un monde corrompu, il s’agit de s’accrocher à des valeurs comme celle de l’amitié ou de la loyauté.

Par-delà bien et Mal

Le problème, c’est que pour arriver à ses fins, Chance va, avec la complicité d’un nouveau coéquipier, emprunter des voies flirtant avec l’illégalité. Bien que représentant la loi, notre flic va utiliser des méthodes assez similaires à celles employées par la pègre : infiltrations, chantages, corruption… Friedkin aime faire nager ses personnages en eaux troubles. On pouvait rester assez sceptique face à Cruising (à revoir peut-être) parce que le film aurait ou aller jusqu’au bout de sa logique. Jamais Al Pacino ne franchissait la ligne jaune qui aurait pu le faire basculer du côté du monde interlope qu’il infiltrait. Ici, et c’est tout l’intérêt de Police fédérale, Los Angeles, Chance et son coéquipier franchissent la frontière d’ailleurs bien poreuse entre le Bien et le Mal. On réalise, dans les portraits en miroirs qui sont proposés ici (entre le flic et le truand) à quel point ce film a pu influencer le Heat de Michael Mann (les plans aériens de la cité des anges en ouverture).

Mais là où Mann réalisera un film un poil compassé et froid, Friedkin nous offre un polar fiévreux troué par des éclairs de violence assez impressionnants.

Une des autres obsessions de Friedkin, c’est l’idée de contamination. Si le Mal est une figure centrale de son cinéma, c’est aussi par sa puissance de contamination qu’il effraie, à l’image de la fillette de L’Exorciste qui se fait posséder par le diable. Dans Police Fédérale, Los Angeles, Willem Dafoe compose une figure diabolique assez fascinante. Faussaire, il est également doué pour la peinture. Au début du film, il brûle l’une de ses toiles et ces flammes annoncent le dénouement final. Chez ce personnage, il y a une vraie dimension démoniaque (voir ce plan où,  nu, il est éclairé par les flammes du feu où se consument de faux billets) et surtout l’idée que cette figure peut contaminer ceux qui chercheraient à l’arrêter.

Transmission et contamination

Face à lui, Chance bascule de l’autre côté et comme un flic pourri imaginé par Ellroy, il a recours à tous les stratagèmes pour toucher au but. Friedkin filme de manière assez brute cette absence de scrupules. A l’image de ce moment où Chance saute d’un pont attaché par la cheville pour se donner des sensations, il s’agit de faire l’expérience du vide et du vertige, se confronter au Mal en contournant les moyens légaux.

L’ambiguïté qui gagne tous les personnages (un trafiquant peut aussi se révéler être un agent du FBI !) finira par contaminer même ceux qui paraissent les plus probes. Là encore (sans trop en révéler), il sera question de transmission et de contamination.

Avec un certain talent, peut-être parfois un peu tapageur, Friedkin nous aura plongés dans les eaux troubles d’un monde gagné par l’incertitude et la fin des repères moraux traditionnels…

Police fédérale, Los Angeles (1985) de William Friedkin avec Willem Dafoe, William Petersen, John Turturro.

Pour les étrennes, dévalisez les librairies!

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continental films alix paris secret
"Le Corbeau" de Clouzot, une production Continental.

Miracle de la Nativité, il existe encore des librairies indépendantes dans cette France que les médias ont désertée. Ne les snobez pas ! Même si la lecture vous effraie un peu et que les bancs de l’école vous donnaient la nausée. Certains libraires font parfois plus du quart de leur chiffre d’affaires sur le mois de décembre. Sans Noël et le Jour de l’an, le livre tomberait aux oubliettes et les écrivains iraient pointer à la soupe populaire. Alors, si vous n’avez pas encore complètement rempli votre cabas, voici quelques idées pour passer les fêtes entre de bonnes lignes.


Vous aimez le cinéma, l’Histoire et les zones d’ombre. Lisez Continental Films, cinéma français sous contrôle allemand de Christine Leteux avec une préface de Bertrand Tavernier aux éditions la tour verte. Ce docteur en sciences a déjà écrit sur Albert Capellani et Maurice Tourneur. Elle nous ramène en octobre 1940 quand un producteur allemand, Alfred Greven, lance une société de production cinématographique, la Continental Films, qui réalisera une trentaine de films durant les années d’Occupation dont Les Inconnus dans la maison ou Le Corbeau. Ce document d’une grande valeur historique remet en perspective les « héros » de ce cinéma-là, entre délations, compromissions et actes de courage. On y croise Fernandel, Raimu, Danielle Darrieux, Harry Baur, Marcel Carné, Henri Decoin ou encore Henri-Georges Clouzot.

Chasser l’incongru à Paris

Dans Paris secret de Michel Dansel, toutes les impasses et bizarreries de la capitale feront votre bonheur. Arrondissement par arrondissement, vous partez en chasse de l’incongru et de l’étrange avec un guide des plus facétieux. Des centaines d’anecdotes de quoi briller le soir du réveillon. Saviez-vous, par exemple que « le seul bureau de chef de station qui subsiste à Paris se situe dans le 7ème arrondissement, à la station Sèvres-Babylone, sur le quai de la ligne 12, direction porte de la Chapelle » ? Ces bureaux vitrés « qui disposait d’un téléphone » ont tous depuis disparu.

Pour profiter pleinement des plaisirs de la table, munissez-vous également de Bon vivant ! de A.J Liebling (1904-1963) aux éditions La Table Ronde. Ce chroniqueur du New Yorker croque un Paris gastronomique disparu. « Un bon appétit est une condition essentielle pour bien écrire sur la nourriture­ […] Chaque jour n’offrant que deux opportunités de travailler sur le terrain. Il s’agit de ne pas les gâcher en surveillant de trop près son cholestérol. Ces repas sont aussi indispensables que les matchs d’entraînement pour un boxeur » avait-il coutume de dire.

Alix revient !

Enfin, pour les petits mais aussi les grands, deux BD classiques créées par Jacques Martin et reprises depuis par de nouveaux auteurs. Le tome 28 des enquêtes du journaliste Lefranc, Le principe d’Heisenberg, est signé par Christophe Alvès et François Corteggiani. Le 36ème album d’Alix, Le serment du gladiateur, vient de sortir avec un scénario de Mathieu Bréda et des dessins de Marc Jailloux. Ces deux titres parus chez Casterman font perdurer la tradition de l’instruction et de l’aventure. Bonnes lectures !

Continental Films – Cinéma français sous contrôle allemand, Christine Leteux – Préface de Bertrand Tavernier – Éditions La Tour verte.

Paris secret, Michel Dansel – Collection Bouquins de Robert Laffont.

Paris secret

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Bon vivant !,  de A.J. Liebling, Éditions La Table Ronde.

Le principe d’Heisenberg – Tome 28 Lefranc, Jacques Martin, Christophe Alvès et François Corteggiani – Casterman.

Le serment du gladiateur  – Tome 36 Alix, Jacques Martin, Mathieu Bréda et Marc Jailloux – Casterman.

Retro 2017 (5/8): Le double discours de la mosquée de Paris

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Dalil Boubakeur. SIPA. AP21716846_000010

C’est la dernière semaine de l’année: le moment de la revivre à travers des événements qui l’ont marquée. Derrière des apparences républicaines, un certain islam de France cache un discours moins convenu…


On sait que plusieurs instances prétendument représentatives de « l’islam de France » sont de ferventes adeptes du double discours, à l’image du CFCM. On sait moins que la Grande Mosquée de Paris et son célèbre recteur Dalil Boubakeur sont hélas aussi de ceux pour qui le respect de l’autre n’est qu’une façade.

Sur le site internet de la Grande Mosquée, on trouve toutes sortes d’articles se proposant d’expliquer ce que sont l’islam, sa foi et ses croyances. Ces textes sont, dans l’ensemble, écrits dans un très bon français, ce qui permet de supposer que les mots employés n’ont pas été choisis par hasard.

Mépris des autres religions

Or, on y trouve des affirmations qui laissent pantois, et se distinguent par un mépris affiché envers les autres religions, et une troublante vindicte à l’égard du judaïsme en particulier.

Dans un article intitulé « connaissance de l’Islam » et signé Dalil Boubakeur, on peut lire :

« L’Islam condamne le vice et glorifie la vertu, (…) interdit le fanatisme et les passions criminelles, la haine, le racisme, la cupidité, les superstitions, les pseudo miracles, le culte des idoles, les représentations figurées de Dieu, l’attachement excessif aux vaines richesses de ce monde. (…) le paganisme, les absolutions de péchés, sont frappés par l’Islam d’une condamnation majeure en tant qu’imposture flagrante. (…) Il n’y a pas de place en Islam pour les confessions, (…) ni tous ceux qui en un mot, cherchent dans la religion (…) un moyen d’abêtir les masses au point de les rendre sourdes et aveugles devant l’égarement, l’erreur et l’injustice. »

Que l’Islam refuse les « représentations figurées de Dieu » est une chose. Que celles-ci soient mises sur le même plan, dans la même énumération, que la haine, le racisme et la cupidité, en est une autre ! De même pour les confessions associées à l’abêtissement des masses.

Car le choix des mots est fondamental : « le paganisme, les absolutions de péchés, sont frappés par l’Islam d’une condamnation majeure en tant qu’imposture flagrante ». Païens, catholiques ou orthodoxes apprécieront : selon ce texte, l’islam ne désapprouve pas ce qu’il considère comme une erreur mais « condamne une imposture flagrante ». Or, contrairement à l’erreur, l’imposture suppose la volonté consciente de tromper. Dire que quelque chose est une « imposture » revient à dire que…

Lisez la suite de l’article sur son lien d’origine

A quoi sert le rugby d’aujourd’hui ?

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Des joueurs de rugby amateur font une haie d'honneur à leurs adversaires vaincus, Vincennes, juin 2007. SIPA. 00546224_000019

Ayant pratiqué le rugby (n°11 puis n° 7) à la fin des années 1960 dans le sud de la France (il y avait des internationaux dans nos équipes universitaires) je suis perplexe sur les disputes galliques qui accompagnent le remplacement du sélectionneur de l’équipe de France. Nous avons tout lu à ce sujet sauf, me semble-t-il, ce que j’écris ici : à quoi sert le rugby ? Avant de prendre quelque position que ce soit, les philosophes nous enseignent qu’il faut se poser les questions (quiddité) : qu’est-ce que c’est et pour quoi faire ? On ajoutera: pourquoi nous regrettons le rugby d’antan ? Et encore : pour quoi nous aimons moins celui-ci ?

Où est passé le French flair ?

Depuis une quarantaine d’années, le rugby a beaucoup changé : il est devenu un grand spectacle télévisuel et donc, inévitablement, un enjeu commercial, financier et politique. Il a aussi, de ce fait, changé ses règles, la morphologie des joueurs, leur nationalité. Et perdu son âme…

Les joueurs anglo-saxons ont donné le « la » : plus tôt devenus professionnels, ils sont un jour venus sur les terrains gonflés de créatine et de L-carnitine et ont imposé un rugby de tampons brutaux. Au lieu de discipliner les joueurs à des règles puisant dans une philosophie du sport, on a donc adapté le sport à ces morphotypes nouveaux et artificiels : possibilité exagérée de faire venir des joueurs du monde entier dans les clubs et même dans l’équipe de France ; rotations plus fréquentes de joueurs pendant les matches car l’accroissement des masses musculaires a diminué la résistance…

Où sont passés nos joueurs si agiles aux crochets dévastateurs, de funambules, de « Peter Pan »…? Notre rugby de terroir fait de robustes paysans au joug de devant et de vif argent se faufilant depuis les lignes arrières. Des hommes ordinaires faisant des choses extraordinaires, des héros devenant, après leur page de gloire, chefs d’entreprises, médecins, juristes… Le rugby d’évitement, le « champagne » est devenu rugby whisky ; et encore, seulement du « blended » industriel.

Le rugby était une civilisation

L’époque où chaque petite ville du sud avait une équipe de Nationale et allait voir le dimanche le fils du menuisier jouer avec celui du médecin, chaque père et mère les encourageant depuis des tribunes modestes, est révolue : Dax, Bagnères, Mont-de-Marsan, Lourdes, Narbonne, Béziers… Les querelles bon enfant entre treizistes et quinzistes… Les banquets, les chants en occitan. Bref le temps où le rugby était une civilisation, une mixité sociale, une école de masculinité et de vie sociale.

Le rugby est le seul sport collectif de combat. Un équipe est une société où chacun, grands (n°4, 5, 8) et petits (n°9), « gros » (n° 1 à 3), rapides, agiles (n°9 à 15) a une mission différente qu’il assume et dévoue aux autres. C’est aussi un sport complexe dont les règles ardues conduisent à des stratégies et des tactiques très subtiles, requérant une grande intelligence. Mais désormais, les parents ne reconnaissent plus leurs objectifs éducatifs dans ce que ce sport est devenu (un business et un danger physique), et n’ont plus le même engouement à y envoyer leurs enfants. Car le sport est avant tout un projet éducatif destiné à façonner un humain équilibré et accompli. On semble l’avoir perdu de vue.

Gérald Andrieu, reporter aux frontières

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Gérald Andrieu. ©Hannah ASSOULINE/Opale/Leemage

Dans Le Peuple de la frontière, notre ami Gérald Andrieu raconte sa longue marche de Dunkerque à Menton, à la rencontre d’une France oubliée par le journalisme politique avide de petites phrases. 2000 kilomètres à pied, ça use les souliers mais ça clarifie les idées. 


Gérald Andrieu a un problème : son métier a mal tourné. Depuis qu’il a décidé de faire journaliste, il est hanté par une détestation et par une peur, peut-être transmises par Philippe Cohen, qu’il a eu la chance de croiser quand il entrait dans la carrière. La détestation, c’est celle du journalisme politique qui consiste à « côtoyer au plus près les prétendants au trône sans jamais discuter avec ceux qui décident s’ils le méritent ». La peur, c’est celle de devenir un de ces journalistes-ethnologues qui observent le peuple et ses fâcheuses manies à travers un microscope idéologique. « Alors, on est venu voir comment vit l’ouvrier ? » lui balancera François le taiseux, qui vit à Francheval, dans la périphérie de Sedan.

Le mot « politique » éteint les regards

Non, Andrieu n’est pas allé voir le populo comme on visite un zoo. Pour découvrir, à l’approche de la présidentielle, ce que pense la France des gens ordinaires, comme disait Orwell, l’un des saints patrons d’Andrieu avec le Jack London du Peuple d’en bas, il lui fallait s’affranchir de l’obligation de récolter des petites phrases aisément transformables en tweets. Alors, il a suspendu son agréable vie parisienne, pris son barda – 13 kilos – et il est parti, à pied, de Bray-Dunes à Menton, pour un périple de 2 000 kilomètres le long de nos frontières. « La marche, écrit-il, se révélera le plus judicieux et le plus fabuleux outil journalistique pour se mettre à hauteur d’homme. »

A lire aussi: A Breil-sur-Roya, les migrants, les militants et les méfiants – Extraits du Peuple de la frontière

Ni scoops ni statistiques, mais la vie comme elle va : suivre Andrieu, c’est éprouver cette empathie concrète qui naît entre semblables et mettre des noms, des visages, des histoires singulières sur les abstractions que l’on écrit à propos de la mondialisation, de la désindustrialisation ou de la France périphérique, mais auxquelles, heureusement, aucune existence ne peut être réduite. Le long des frontières belge, luxembourgeoise puis allemande, on traverse des régions autrefois prospères – et d’autres qui ne le sont que grâce aux milliers de travailleurs frontaliers. Un paquet d’ouvriers sont passés au FN – dont le principal charme, avec sa volonté affichée d’arrêter l’immigration, est de n’avoir jamais été au pouvoir – et, loin des narines parisiennes, ils en parlent sans détour. Il y a aussi des communistes maintenus qui ne voteront plus jamais socialiste (à supposer que cela soit toujours d’actualité). Dans les parages de la Suisse, Andrieu rencontre même des électeurs de Macron presque enthousiastes. Mais le plus souvent, le mot « politique » éteint les regards : « Prononcez-le, les mines se renfrogneront, les “Je ne veux plus en entendre parler” succéderont aux “Ils me fatiguent ces gens-là”. » Et, bien sûr, ils en parlent tout le temps.

Pas de misérabilisme

Évitant les lieux communs du langage et de la pensée, notre marcheur échappe au misérabilisme en s’accrochant aux détails cocasses, aux propos de comptoir – tout ne fout pas le camp, la preuve on continue de rigoler au bistrot –, ou encore aux incongruités de l’époque, comme ce poste-frontière entre Aspach et sa voisine luxembourgeoise Schengen transformé en « armoire aux livres » en libre-service (la chute de ce chapitre est hilarante).

Bien sûr, on pourra taquiner Gérald Andrieu sur sa vision irénique du populo, qui rappelle la croyance de Michéa dans la common decency innée des classes populaires, ou encore sur sa propension à voir la mondialisation comme un phénomène imposé par le haut – comme si les pauvres ne voulaient pas, eux aussi, acheter des i-trucs au prix du travail chinois. Mais en cheminant à ses côtés, on se réjouit d’appartenir à cette étrange peuplade appelée les Français. Beau travail d’artisan intellectuel que ce journalisme à hauteur d’homme.

Le peuple de la frontière

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