Connaissez-vous le paradis des meumeuhs ? C’est le Pays-d’Enhaut, dans le canton de Vaud, à 45 minutes de Lausanne. On peut y aller en train, si on n’a pas le permis de conduire (ce qui est mon cas !), direction Gstaad ou Rougemont. Les petits trains de montagne suisses sont merveilleux. En voiture, la route est belle, aussi, et longe le Grand Chalet de Rossinière dans lequel vécut le peintre Balthus : avec ses 113 fenêtres, ses 5 étages et ses 60 pièces, c’est le plus grand chalet de Suisse.

L’une des dernières civilisation pastorales d’Europe

Brossées, encore pourvues de leurs cornes et portant de magnifiques cloches en bronze fabriquées par une poignée d’artisans passionnés (beaucoup de fermiers collectionnent ces cloches qui valent une fortune), les vaches paissent ici en liberté l’herbe fraîche et fleurie des alpages, à presque 2000 mètres d’altitude. Il n’y a donc pas « d’usines aux 1000 vaches » ici ! C’est le Pays-d’Enhaut qui est lui-même, dans sa splendeur, une sorte de grande usine en plein air, en activité depuis des siècles. On est en fait face à l’une des dernières civilisations pastorales d’Europe, dont les moments forts sont la montée des troupeaux vers les pâturages (en mai) puis leur descente, appelée « désalpe » (en octobre), au cours de laquelle les vaches ont la tête fleurie (la reine en tête, c’est-à-dire la vache dominante du troupeau) et sont représentées sur des tableaux peints sur bois (les poyas) qui ornent l’entrée des chalets.

Les artistes-peintres qui réalisent ces fresques jouissent d’une grande renommée en Suisse. On trouve leurs tableaux dans les appartements les plus somptueux de Lausanne et de Montreux. Les vaches sont aussi célébrées par des artistes en voie de disparition : les découpeurs de papier. Si vous passez dans le coin, n’hésitez pas à rendre visite au village de Rougemont à une artiste d’exception, Anne Rosat, belge d’origine, qui a ressuscité l’art traditionnel du papier découpé (avec des ciseaux minuscules elle découpe des paysages, des chalets, des vaches, des personnages), ses oeuvres sont exposées au Musée du Pays-d’Enhaut.

Gruyère et horlogerie : même combat !

C’est ce qui est fascinant avec la Suisse : cet attachement assumé au terroir, aux traditions, à la défense des paysages, à la ruralité, ce qui n’empêche pas ce pays d’être à la pointe de la mondialisation avec ses grandes écoles, ses ingénieurs, ses centres de recherche et ses entreprises. On imagine ce pays fermé comme un coffre-fort alors que 28% de sa population est d’origine immigrée « et personne ne brûle de bagnoles dans les banlieues de Zurich ! me confie un chirurgien suisse, au contraire, la plupart des étrangers vivant chez nous sont plus suisses que les Suisses dans leur mode de vie ! ».

L’histoire récente de l’horlogerie prouve aussi à quel point ce petit pays est prêt à mettre le paquet quand il s’agit de défendre ses intérêts vitaux. Souvenons-nous. Dans les années 1970, la France et la Suisse subissaient la plus grande crise horlogère de leur histoire. Les montres à quartz made in Japan bon marché déferlaient sur toute l’Europe et détruisaient tout sur leur passage… Dans le Jura français, ce fut l’apocalypse, 99% des manufactures disparurent dans l’indifférence générale (à l’exception de Lip qui tenta vainement de survivre en auto-gestion1) alors que cette région était l’une des plus prospères de France dans les années 1960  : « A Morteau et dans ses environs, tout le monde roulait en DS, me raconte un ancien horloger de chez Pequignet, on comptait alors 250 manufactures horlogères. Nous avions un vrai savoir-faire. Nos ouvriers existent toujours : ils sont 17 000 à aller travailler en Suisse chaque jour, rien que dans la Vallée de Joux ils occupent 4000 postes de travail sur les 6000 existant, sans eux, ni Rolex, ni Tissot, ni Jaeger-Le Coultre ne pourraient honorer leurs commandes… ».

Côté suisse, en revanche, pas question de déposer le bilan, on organisa la résistance afin que les manufactures continuassent à fabriquer des montres mécaniques dans les règles de l’art (beaucoup avaient déjà commencé à jeter leurs machines, convaincues que le quartz signait la fin du ressort !). Aujourd’hui, les amateurs de belles montres ne porteraient pour rien au monde une montre à quartz, car le mécanisme monté à la main, c’est l’âme de l’horlogerie !

Chaque année, des milliers de passionnés se rendent ainsi dans la Vallée de Joux, au village du Brassus, fief historique de l’horlogerie de haute précision, où s’étaient réfugiés au XVIIe siècle les horlogers huguenots français chassés par la révocation de l’édit de Nantes (comme Bréguet) afin d’apprendre à monter eux-mêmes leurs montres, dans d’anciennes fermes. Au XVIIIe et au XIXe siècle, les paysans de cette Vallée, l’hiver venu, pendant que leurs vaches étaient bien au chaud dans leur étable, montaient en effet les mécanismes que leur envoyaient les horlogers de Genève, sur leur établi posé contre la fenêtre. Un travail de précision qui réclamait de la patience, de la méticulosité (imaginez les grosses mains calleuses des paysans maniant la hache et la fourche tout le reste de l’année !). C’est une histoire à laquelle les Suisses sont très attachés. En faisant du gruyère cuit au feu de bois, l’horloger Jean-Claude Biver (ancien patron de Blancpain et de Hublot, devenu millionnaire) rappelle ainsi les origines paysannes de l’horlogerie suisse. Quand il va en Chine vendre ses montres, il apporte une meule de son gruyère et explique à ses clients chinois héberlués mais ravis : « voilà, les montres swiss made, c’est comme ce fromage, c’est un produit du terroir. »

Le paradis de Rousseau

Six mois durant, donc, 71 paysans de la montagne, vivant autour du village d’Etivaz, vont se lever chaque jour à 4h30 du matin pour aller chercher leurs bêtes, (parfois en moto !), les traire et fabriquer l’un des meilleurs fromages du monde : l’Etivaz, le premier fromage AOP de Suisse, dont les règles stipulent que le lait ne doit provenir que…

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Emmanuel Tresmontant

 

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