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Alain Finkielkraut: « Nous nous devons d’honorer la mémoire d’Arnaud Beltrame »


Morceaux choisis de l’Esprit de l’escalier, par Alain Finkielkraut.


Qu’est-ce que le populisme ? (11 mars)

Une déferlante populiste est-elle en train de submerger l’Europe ? Avant de répondre à cette question, il faut s’entendre sur la signification du mot. Les trois grandes composantes du populisme, dans son acception classique, sont l’anti-élitisme, l’anti-intellectualisme et le refus de l’altérité sous toutes ses formes. « Le poisson pourrit par la tête », disait Pierre Poujade, qui défendait d’un même souffle ceux d’ici contre ceux d’ailleurs et les petits contre les gros.

Cette façon de voir et de parler n’a pas disparu comme par enchantement, mais ce qui différencie notre situation des années 50 du XXe siècle, c’est, pour reprendre l’expression très éclairante de Dominique Reynié, « la percée du populisme patrimonial ». Ce populisme invoque le droit à la continuité historique, car, comme dit Ortega y Gasset : « L’homme n’est jamais un premier homme, il ne peut continuer à vivre qu’à un certain niveau de passé accumulé, voilà son seul trésor, son privilège, son signe. »

Après Hitler, on a voulu purger les identités nationales et l’identité européenne de toute consistance identitaire, sur le modèle habermassien du « patriotisme constitutionnel ». Il n’y a donc plus d’élitisme patrimonial et c’est le populisme qui remplit ce vide. Le peuple, ou certains segments du peuple, veut la préservation d’un monde que les classes dominantes ont entrepris de remplacer par les règles du marché et du droit. Une telle attitude est qualifiée de xénophobe. Ainsi confond-on dans un même opprobre la peur de l’étranger et la douleur de devenir étranger chez soi. On peut glisser de la douleur à la peur et de la peur à la haine, certaines formations politiques en Europe cèdent à cette horrible tentation. Ce n’est pas en criminalisant la douleur, mais en lui donnant statut et en cherchant les moyens d’y remédier qu’on pourra faire barrage à ces mauvais penchants. Pour l’heure, comme l’écrit Guillaume Perrault dans Le Figaro : « Des masses d’Italiens ont eu le sentiment que la volonté résolue d’un changement radical en matière d’asile, d’immigration et de nationalité ne pouvait trouver une expression, bien sûr, au Parti démocrate, celui de Matteo Renzi, ni même à Forza Italia prisonnière de son europhilie inconditionnelle et solidaire des règles juridiques contraignantes imposées par l’Union. Une majorité du pays a ainsi rappelé à ses élus qu’ils ne sont pas là pour la surveiller, mais pour appliquer sa volonté. » Volonté non seulement xénophobe mais europhobe, nous dit-on. Regardons-y de plus près.

A lire aussi: Alain Finkielkraut sur l’alternative entre populisme et politiquement correct et sur la journée des droits des femmes

Au nom des impératifs de l’économie, des exigences de la morale et de « l’avantage que représente la diversité culturelle », le Conseil européen et la Commission réclament avec une constance que rien n’entame toujours plus d’immigration extra-européenne. Or, en changeant de population, l’Europe est amenée à changer d’identité. Si, comme le dit Stephen Smith, l’africanisation de l’Europe est inéluctable, l’Europe ne sera plus l’Europe, tout simplement. Qui donc est europhobe ? Celui qui ne supporte pas de voir disparaître la civilisation européenne, ou celui qui ne la voit même pas agoniser, obnubilé qu’il est par les droits de l’homme, les valeurs universelles et l’anti-élitisme ? L’anti-élitisme des élites, telle est la grande et triste nouveauté de notre temps. Bérénice Levet, dans son livre Le Crépuscule des idoles progressistes, en donne quelques exemples éloquents. En 2015, la médiathèque musicale de Paris organisait une exposition dont l’intitulé était : « Le classique ne me rasera plus ! » et dont voici l’argumentaire : « Sérieuse, la musique classique ? Raffinée ? Distinguée ? Élégante ? Tu parles ! De la caricature au gag, de l’humour tonique au mauvais goût le plus radical, venez découvrir comment l’édition phonographique a pu casser l’image un peu surannée et élitiste de la musique classique, à travers une sélection de pochettes issue des collections patrimoniales de la médiathèque. » Lors de la folle journée de Nantes en 2008, Schubert était relooké « en costard sans cravate et parfaitement à l’aise dans ses baskets ». Et en 2010, Chopin, affublé d’un polo rouge, main sur la hanche, était représenté bras dessus bras dessous avec une George Sand en tee-shirt blanc portant une inscription en rouge…

La nouvelle élite progressiste est décontractée, ne s’intéresse à son patrimoine que pour en faire l’appendice de la « world culture », une prémonition décoiffante du rock ou du rap, en somme. Alors même qu’elle milite ardemment pour le renforcement de l’Union européenne, cette élite apporte son concours rigolard à l’enterrement de l’Europe.

Qu’est-ce que le néoféminisme ? (11 mars)

Le 8 mars, Journée internationale des femmes, Libération consacrait sa couverture au scandale des inégalités salariales. « Malgré la loi, lisait-on, l’écart des salaires est toujours de 25% en France. » Ici, la désintox, comme disent les journaux, s’impose. Partout, dans le monde occidental, on fait la même constatation : les femmes vont majoritairement vers des professions moins rémunérées : le soin, les relations humaines, les ONG, la médecine, la justice, l’enseignement, plutôt que l’engineering, l’industrie ou la finance. La différence de salaires résulte donc de leurs choix et non d’une discrimination de la part des employeurs. Les femmes, de surcroît, n’ont pas le même engagement dans le travail, qu’elles aient ou non des enfants, elles font moins d’heures supplémentaires, elles sont moins dans la concurrence. Ce sont surtout des femmes qui travaillent à temps partiel ou qui prennent leur mercredi. Peut-être arrivera-t-on, demain, en combattant dès la plus tendre enfance les « stéréotypes de genre » à l’indifférenciation des sexes. Aujourd’hui, en tout cas, la discrimination salariale qui sévit encore ici ou là est très sévèrement sanctionnée. Les fautifs sont passibles du tribunal correctionnel et ils risquent non seulement une très grosse amende, mais la prison.

Il faut aussi rappeler qu’à la direction des ressources humaines des entreprises, à l’Inspection du travail et dans la magistrature, les femmes sont d’ores et déjà très majoritaires. Un autre chiffre plus modeste est avancé : on dit qu’au même poste, les femmes gagnent 9% de moins que les hommes. C’est vrai, mais là encore, la responsabilité de l’employeur n’est pas toujours engagée : les carrières n’évoluent pas au même rythme, les femmes choisissent beaucoup plus souvent que les hommes de travailler à temps partiel, et en plus du congé maternité, elles prennent souvent un congé parental. Les médias, décidément, sont fâchés avec les faits.

Quelques jours avant le 8 mars, un collectif de professionnels du 7e art a réclamé des quotas pour une égalité réelle des sexes dans les métiers du cinéma. Il s’agit, écrivaient notamment Annie Duperey, Isabelle Carré, Éva Darlan et Yamina Benguigui, de mettre fin à la répartition inéquitable des subventions et de faire émerger de nouvelles figures dans la création et l’industrie de la culture : « Le cinéma a besoin de l’imagination des femmes, de la fabrication de leurs images, de leurs histoires, pour en finir avec les stéréotypes haineux de l’esthétique dominante. » Autrement dit, Fellini, Bergman, Charlie Chaplin, Alain Resnais, Lars Von Trier, ne sont pas des artistes irremplaçables, ce sont les représentants interchangeables de la gent masculine. De même, les femmes doivent être entendues en tant que femmes, en tant qu’exemplaires de leur espèce, et de l’exemplaire à l’exemplarité il n’y a qu’un pas, allègrement franchi par Frances McDormand lors de la cérémonie des Oscars.  « L’objectif, a dit l’actrice récompensée, est de donner une représentation réaliste des femmes, et d’imposer une histoire de l’égalité. » Comment imaginer, dans ces conditions, un personnage féminin odieux ou dominateur ?

Dans Le Monde daté du 9 mars et paru le 8, Hélène Bekmezian et Sylvie Kauffmann affirment fièrement : « Cinq mois après, #metoo est toujours là. » Elles saluent le hashtag lancé par Sandra Muller, elle-même cible de comportements déplacés : #balancetonporc. « La violence de cette formule était révélatrice de ressentiments accumulés par celles qui subissent en silence, conscientes de la protection accordée par la société au système de la domination sexuelle. » Je rappelle que la France dispose de l’arsenal juridique le plus répressif à l’égard des comportements machistes, et je voudrais à mon tour, après cinq mois de campagne effrénée, dresser un bilan et risquer une définition du néoféminisme.

Le néoféminisme est un amalgamisme : les viols et les propositions indécentes sont mis dans le même sac. Le « porc » de Sandra Muller lui avait dit qu’elle avait de gros seins et qu’il allait la faire jouir toute la nuit, elle a été scandalisée, il n’a pas insisté. Le gouvernement vient de faire entrer cet amalgamisme dans la loi en instaurant le délit d’outrage sexiste, qui crée une continuité criminelle entre des comportements totalement dissemblables.

Le néoféminisme est un réalisme socialiste : dans un monde où le Mal vient du mâle, et du mâle exclusivement, les femmes appartiennent toutes au camp du Bien, et c’est leur souffrance et leur révolte que l’art a pour mission de mettre en scène.

Le néoféminisme est un combat acharné contre ce qui reste de différence des sexes dans les façons d’être, de faire et de sentir des hommes et des femmes.

Le néoféminisme, enfin, est un bovarysme : comme les contestataires de Mai 68 qui se prenaient pour des révolutionnaires ou pour des résistants, les néoféministes vivent dans un monde imaginaire et se conçoivent autres qu’elles ne sont. Il y a encore des violences, des agressions, des atteintes sexuelles, mais le journal Le Monde a mis un place une task force de quinze journalistes pour décrire un système d’oppression, alors que jamais dans l’histoire de l’humanité les femmes n’ont été aussi libres qu’aujourd’hui en Europe occidentale, et si les choses changent demain, ce sera du fait de la déseuropéanisation de l’Europe. Que les choses soient claires : je ne remets pas en cause les conquêtes du féminisme. Elles sont inestimables. Ce qui m’inquiète, c’est la victoire que le néoféminisme est en train de remporter sur le féminisme de Simone de Beauvoir et d’Élisabeth Badinter.

Le 8 mars est aussi la date choisie par le Guide suprême de la République islamique pour opposer, dans un grand discours, la chasteté de la femme musulmane aux mœurs décadentes de l’Occident et pour justifier ainsi l’emprisonnement des femmes iraniennes qui osent enlever le voile. Cette coïncidence devrait amener à réfléchir et à ne pas se tromper de combat. Mais peut-être s’agit-il dans cette campagne de stigmatiser toutes les civilisations, et particulièrement la nôtre, pour ne pas stigmatiser l’islam.

Trèbes : l’admiration l’emporte sur l’effroi (25 mars)

Après les attaques meurtrières de Carcassonne et de Trèbes, le gouvernement a promis de lutter contre le terrorisme islamiste avec une détermination sans faille. Dont acte. Mais quand on apprend que l’assassin, bien que fiché S, n’était l’objet d’aucune surveillance particulière, on a de quoi s’inquiéter. Cela ne signifie pas que la police fait mal son travail, mais qu’elle est submergée. Il y a trop d’individus dangereux et susceptibles de passer à l’acte pour les capacités de contrôle et de répression d’un État démocratique. Nous n’en avons donc pas fini avec le terrorisme. Et quand bien même nous sortirions vainqueurs de ce combat, nous n’en aurions pas fini avec l’islamisme. L’arbre des attentats ne doit pas nous cacher la forêt des Molenbeek qui se multiplient sur le territoire national, à l’image de la cité Ozanam à Carcassonne, ce quartier interdit aux journalistes où habitait le terroriste et où les policiers venus perquisitionner ont été accueillis par des insultes et des jets de pierre.

A lire aussi: Attaques terroristes dans l’Aude : l’analyse d’Alain Finkielkraut

Mais, cette fois, l’horreur et l’angoisse n’ont pas le dernier mot. L’admiration l’emporte sur l’effroi. La figure de l’assassin est éclipsée par celle du lieutenant-colonel de gendarmerie qui a fait don de lui-même. On qualifie Arnaud Beltrame de héros. Je ne récuserai bien évidemment pas ce terme. Je ne suis pas sûr néanmoins qu’il soit le plus approprié. Arnaud Beltrame n’a pas risqué sa vie pour la patrie, mais pour sauver la vie d’une otage. Il a proposé au terroriste de se substituer à elle et celui-ci a accepté. Le dévouement qui va jusqu’au « mourir pour l’Autre », c’est, très exactement, nous dit Levinas, la définition de la sainteté.

Avec ce sacrifice, en tout cas, on est aux antipodes du kamikaze qui ne donne pas sa vie mais qui, en transformant son corps en arme de destruction, cherche à tuer au nom d’Allah le plus possible d’apostats ou d’infidèles.

Je ne demande pas la béatification d’Arnaud Beltrame, ce n’est pas de mon ressort. Mais plus encore qu’un hommage, ce saint-cyrien sorti major de sa promotion et qui, après l’École de guerre, a choisi la gendarmerie, mérite des obsèques nationales. Nous, la nation, nous nous devons d’honorer sa mémoire et de l’intégrer pour toujours à la nôtre.

En terrain miné

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La seule exactitude

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Marche blanche contre l’antisémitisme: pourquoi le Crif avait raison

Il faut être d’une singulière mauvaise foi pour faire porter au Crif la responsabilité des incidents survenus au cours de la marche blanche en hommage à Mireille Knoll. Son président, Francis Kalifat avait déclaré avant cette marche que la présence de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon n’y était pas souhaitée. Le Crif n’a jamais prétendu interdire quoi que ce soit. Il était prévisible que des incidents se produiraient avec la présence de ces deux personnes et ils ont bien eu lieu. Le propos de Kalifat était donc fondé dans sa prévision et son anticipation. S’il ne l’avait pas dit, de quelle turpitude aurait-il été accusé : de collaboration, de tolérance pour les extrêmes : l’une qui est allée danser la valse avec d’anciens nostalgiques nazis et l’autre pour sa haine très progressiste d’Israël. Fallait-il composer avec ces gens-là ? Serait-ce par esprit sectaire que ces deux-là n’étaient pas souhaités ou par souci de prévention de désordres prévisibles ?

A lire aussi: Mélenchon et Le Pen expulsés: not in my name! – Par Elisabeth Lévy

L’alibi antisioniste…

C’est la haine obsessionnelle d’Israël, c’est l’alibi antisioniste qui a donné à l’antisémitisme ses lettres de noblesse. Cette « forme renouvelée de l’antisémitisme », pour reprendre les mots du président de la République, n’est que la reformulation d’une constante. Elle permet de rendre acceptable sinon vertueuse le déni d’une légitimité : celle de l’affirmation nationale du peuple juif. Que cette incapacité à penser la complexité de cette question soit le fait de personnes de bonne foi de gauche et de droite ne change rien au résultat. Que d’autres à droite de la droite fassent mine d’oublier que l’antisémitisme traditionnel de certains d’entre eux cohabitait avec la haine d’Israël ne change rien non plus au résultat. Que le Quai d’Orsay fasse semblant de ne pas être au courant de sa complaisance passée à l’égard des formes les plus extrémistes du mouvement palestinien ne change rien à l’affaire. Que le moraliste en chef de Libération, Laurent Joffrin soit aussi oublieux de certains de ses éditoriaux compassionnels pour angelots turcs du Mavi Marmara, pour la sainteté de Stéphane Hessel ne change rien non plus au résultat.

…rend le fond de l’air irrespirable

C’est bien l’amalgame de ces composantes diverses qui a permis à l’air du temps de devenir irrespirable pour les Juifs. C’est cet ensemble de vecteurs qui rend possible la situation ubuesque actuelle qui convoque au tribunal un historien coupable d’avoir énoncé une vérité connue de tous : l’antisémitisme est une constante dans la plupart des mentalités arabo-musulmanes. La haine d’Israël est l’explication magique de l’enfermement intellectuel et psychique de ces sociétés. Que les plaignants s’affublent du faux-nez de l’antiracisme pour accuser Georges Bensoussan de racisme anti-arabe et d’islamophobie, ne change rien non plus au résultat, ils ont ajouté leur part à la pollution culturelle présente.

Ce bilan est un désastre. Que certains estiment reconstruire leur virginité en se défaussant sur le Crif de leur propre aveuglement ou de ce qu’ils ont eux-mêmes contribué à construire relève de l’imposture.

L'affaire Sarah Halimi

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Une France soumise - Les voix du refus

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Israël / Gaza : ce que cache la « Marche du retour »

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Derrière la vision simpliste qu’en ont la plupart des médias, la « Marche du retour » – qui a fait plusieurs morts vendredi 30 mars à Gaza – cache une réalité plus compliquée.


Vendredi dernier, des dizaines de milliers de Palestiniens se sont massés dans cinq points de la zone frontalière qui sépare la bande de Gaza d’Israël. Soudain, plusieurs centaines d’entre eux se sont mis en mouvement.

Une  « manifestation pacifique » avec des éléments armés

Avançant en terrain découvert vers les clôtures marquant la frontière, ils ont été arrêtés net par des tireurs d’élite postés du côté israélien. D’autres Palestiniens, armés ceux-ci, ont essayé de placer des charges explosives près de la clôture frontalière, tentant de se rapprocher des soldats israéliens pour leur tirer dessus ou profitant d’une brèche dans la clôture pour s’infiltrer en territoire israélien et commettre un attentat. Bilan humain : 17 palestiniens tués. La clôture a résisté et empêché une entrée massive de Palestiniens en territoire israélien. On ne peut qu’imaginer le bilan humain si jamais ce que les médias qualifient trop facilement de « manifestation pacifique » avait atteint son objectif, à savoir forcer la clôture et faire traverser la frontière à des (dizaines de) milliers de Palestiniens.

Il suffit des images, des reportages et des insinuations habituels (« Le Premier ministre israélien félicite l’armée après que celle-ci a tué 17 Palestiniens vendredi… ») pour que le message subliminal passe : les méchants Israéliens ont encore massacré d’innocents Palestiniens. Peu importe si entre un tiers (selon le Hamas) ou deux tiers (selon l’armée israélienne) des Palestiniens tués combattaient au sein de la branche armée du Hamas ou du Djihad islamique. A aucun moment la possibilité que la responsabilité repose sur un autre acteur qu’Israël n’a été évoquée. Pourtant, l’information est disponible, même en français.

L’autre « Nakba »

Observons ce que pense l’Autorité palestinienne elle-même de la situation à Gaza. Un peu d’analyse lexicographique permet d’éclaircir les choses. La création de l’Etat d’Israël en 1948 a été vécue comme une tragédie sous le nom arabe de « Nakba ». Ce mot signifiant désastre ou catastrophe désigne plus précisément la défaite des Arabes de Palestine au terme de la guerre civile qui les opposa aux Juifs du pays en 1947-1948 puis leur exode massif. C’est probablement le mot le plus chargé – émotionnellement et politiquement – dans ce lexique.

Pourtant, en juin 2017, l’Autorité palestinienne a repris ce terme pour qualifier le coup d’Etat que le Hamas avait perpétré à Gaza une décennie plus tôt. C’est en vain que vous chercherez cette information dans les articles sur les graves incidents survenus à la frontière entre Israël et la bande Gaza vendredi dernier. Il n’y est pas davantage fait mention de la tentative d’assassinat du Premier ministre de l’Autorité palestinienne Rami Hamdallah pendant une visite officielle à Gaza il y a à peine trois semaines.

En outre, l’Autorité palestinienne a diminué la rémunération de ses anciens fonctionnaires à Gaza (payés depuis une décennie sans rien faire mais contribuant largement à l’activité économique) et a cessé de fournir du fuel à Gaza. Bref, le tableau se précise : dans la lutte entre Ramallah (Fatah) et Gaza (Hamas), tous les moyens sont bons pour faire plier l’adversaire. D’autant qu’Israël portera toujours le chapeau. Ce n’est pas très compliqué : dans le cadre de la négociation politique entre Ramallah et Gaza sur une réconciliation et la reprise du contrôle de la bande de Gaza par l’Autorité palestinienne, cette dernière fait subir une forte pression économique aux habitants de la « prison à ciel ouvert ».

Si « La Marche du retour » avait réussi…

Mais le plus intéressant est un autre détail, cité en boucle sans que personne ne s’interroge sur son sens : qu’est-ce que « La Marche du retour » ? Et de quel « retour » s’agit-il exactement ? Le lecteur occidental pense spontanément au retour des réfugiés palestiniens dans leur pays d’origine. Or, tout dépend du « pays » dont on parle. Tandis que les Occidentaux y voient un synonyme de « patrie », c’est-à-dire le territoire de l’Etat-nation, de nombreux Palestiniens, notamment les habitants des camps de réfugiés de la bande de Gaza, entendent par là leur village. Ceux qui ont marché vers Israël vendredi dernier ne réclamaient donc pas une solution de nature politique (un Etat) mais aspiraient à retrouver les maisons qu’ils ont quittées il y a soixante-dix ans et dont ils ont souvent gardé la clé. Autrement dit, le projet d’un retour dans leurs foyers exige la destruction de l’Etat d’Israël.

Quoi qu’on en dise, les Palestiniens ne sont pas dans le double langage. Beaucoup d’entre eux se trouvent simplement dans une phase de l’évolution de leur culture politique qui leur empêche de distinguer propriété et souveraineté, clan et nation.

Ceux qui critiquent, parfois à raison, le gouvernement israélien, devraient donc se souvenir des raisons pour lesquelles les électeurs israéliens votent pour Netanyahou. Depuis qu’Israël a totalement évacué la bande de Gaza en 2005, les Israéliens estiment qu’une majorité de Palestiniens reste incapable d’accepter la moindre solution politique.

Guerre commerciale: quand le monde s’éveillera, la Chine tremblera

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La guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine a déjà lieu. Si la Chine vient de répliquer à l’offensive de Donald Trump, elle pourrait vite s’essouffler. Surtout si l’Europe finit par suivre son cousin américain…


Donald Trump a été élu sur un programme de protection de l’industrie et des emplois américains. Et il fait ce qu’il avait annoncé, pendant que les médias ne se focalisent que sur des affaires privées, inventées, déformées ou amplifiées. D’autres commentateurs, ignorants du droit américain ou formatés (comme l’ancien président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet) critiquent ses actions pour ses changements d’axes fréquents sans comprendre qu’il s’agit là de l’essence même de son habileté à négocier.

Donald Trump remet l’Empire à côté du village

Il a, par exemple, annoncé aux Canadiens et aux Européens son intention de taxer les importations d’acier (25%) et d’aluminium (10%) avant de revenir sur cette mesure, mais en maintenant la surtaxation sur les métaux chinois… Il semble qu’il ait négocié avec ces partenaires occidentaux une action concertée – ou en tout cas une neutralité – dans sa confrontation avec la Chine.

Rappelons qu’après avoir obtenu le visa de l’United States International Trade Commission (USITC), comportant des élus démocrates et républicains, les Etats-Unis avaient lourdement taxé les lave-linge coréens et les panneaux photovoltaïques chinois… L’USITC fonctionne selon des critères juridiques étrangers à l’esprit de l’OMC (et inconnus en droit français) qui sont simplement de savoir si une importation « peut ou non affecter l’industrie américaine ». Plusieurs enquêtes de ce type sont en cours, par exemple sur les fabricants de toners chinois.

A lire aussi: Le libre-échange, c’est la guerre commerciale

Mal connues et, encore moins, analysées en France, de nouvelles taxes sur les importations chinoises viennent d’être instituées par l’administration américaine, toujours après avis positif de l’USITC. Le 12 mars, c’est un autre comité (le CFIUS) pour l’investissement étranger aux États-Unis qui avait recommandé à l’administration Trump de bloquer l’OPA hostile du fabricant de semi-conducteurs chinois Broadcom sur l’entreprise de technologie sans fil américaine Qualcomm. Puis Washington avait adopté les mesures sur l’acier et l’aluminium. Et, déjà, on annonce des mesures pour protéger les technologies américaines et mettre fin au système des joint ventures que Pékin impose aux investisseurs étrangers sur son territoire, ce qui permet aux entreprises chinoises d’acquérir à peu de frais les brevets et know-how des géants américains. Le président Trump a annoncé, le 22 mars, que les États-Unis imposeraient de nouvelles taxes sur quelque 60 milliards de dollars d’importations chinoises. Les États-Unis doivent dévoiler d’ici peu la liste de 1.300 (!) produits chinois qui pourraient être surtaxés à la suite de l’enquête dite « section 301 » sur les transferts de technologies.

Xi Jinping tombe dans le piège de Donald Trump

Pour ne pas perdre la face, les Chinois – s’imaginant sans doute pouvoir à terme renégocier avec les Etats-Unis comme les Européens l’ont fait – sont tombés dans le piège tendu par le président Trump et ont, à leur tour, taxé en douanes, le 26 mars, pas moins de 128 produits américains : notamment le porc, le vin et certains fruits. Depuis le 2 avril, ces produits importés en Chine seront frappés de droits de douane supplémentaires de 15 à 25 %.

Le déficit commercial entre la Chine et les Etats-Unis est gigantesque (près de 400 milliards $) mais le président chinois Xi Jinping, exalté par le statut quasi impérial dont il vient de se doter, a précipitamment et imprudemment mordu à l’appât de Donald Trump. Il n’en sortira pas sans dommages. L’économie chinoise, calquée sur le plan de développement japonais des années 1960, a absolument besoin d’exporter pour survivre et absorber les ondes sociales de son immense exode rural. Nul ne peut prédire quelles en seront les conséquences sur l’économie chinoise puis, inévitablement, sur la situation politique intérieure de l’Empire du Milieu. Le ton des médias chinois, dopés au succès industriel et militaire du pays, est menaçant: ils proclament que la Chine n’a pas peur d’une guerre commerciale et retrouvent leur rhétorique communiste agressive. Aux Etats-Unis, même les démocrates qui détestent le plus Donald Trump adoptent ses éléments de langage, telle la sénatrice Elizabeth Warren qui, après avoir rencontré vendredi et samedi le vice-premier ministre Liu He, stratège de la politique économique, a déclaré avoir eu « une discussion approfondie sur la façon dont les mesures chinoises qui faussent les échanges commerciaux finissent par porter préjudice aux travailleurs américains». On voit que l’on se rapproche des élections mid term !

La course aux désarmements

Et le mouvement ne semble pas près de s’achever car le président Trump vient de signer un mémorandum donnant pour instructions au représentant des États-Unis pour le commerce extérieur (USTR) d’envisager une augmentation des droits de douane sur certains produits que la Chine exporte vers les États-Unis, y compris dans les domaines de l’aérospatial, de l’armement, de la machinerie et des technologies de l’information et de la communication. D’après une enquête de l’USTR, certaines actions politiques et pratiques du gouvernement chinois, liées au transfert de technologies, à la propriété intellectuelle et à l’innovation, étaient déraisonnables ou discriminatoires et imposaient un fardeau ou des restrictions sur le commerce américain.

A lire aussi: Donald Trump et Kim Jong-un : un barrage pour le Pacifique

Donald Trump a demandé aux départements et organismes compétents de collaborer avec le secrétaire au Trésor pour proposer des mesures visant à remédier aux préjudices causés aux États-Unis par les pratiques d’investissements de la Chine en matière d’acquisition des technologies sensibles qui ne sont pas encore entièrement couvertes par les textes en vigueur. Le 25 mars, le président déclarait: « Sous mon gouvernement, le vol de la prospérité américaine prendra fin. Nous allons défendre notre industrie et créer – enfin – un système concurrentiel équitable pour les travailleurs américains ». Il ressort en effet de l’enquête précitée que la Chine obligerait les entreprises américaines à céder leurs droits de propriété intellectuelle pour avoir accès aux marchés chinois, par exemple en exigeant que les entreprises automobiles étrangères (à énergies nouvelles) concèdent les technologies entrant dans leur fabrication. Robert Lighthizer, le représentant des États-Unis pour le Commerce extérieur, a diffusé un communiqué dénonçant « les pratiques commerciales injustes et sans précédent de la Chine [qui] représentent un sérieux défi non seulement pour les États-Unis, mais aussi pour nos alliés et partenaires à travers le monde ». C’est un message en direction des Européens. Saurons-nous saisir cette opportunité et suivre le « brise-glace » ? S’il peut être gênant pendant quelque temps pour les Etats-Unis (et l’Europe) d’importer moins de Chine, mais avec un effet reconstituant à terme de leur tissu industriel, il peut être fatal bien plus vite pour la Chine de ne plus exporter…

Quand la Chine s'éveillera...: ... Le monde tremblera

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La Chine dans le monde

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Dans la tête de Xi Jinping

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Que reste-t-il de la Britpop? Noel Gallagher!

Maintenant que Pulp, Supergrass, Blur, Oasis, Boo Radleys, Elastica, Suede et autres groupes fers de lance du mouvement Britpop des années 1990 ont enfin disparu des radars, ne reste qu’un survivant, l’unique, le meilleur de tout ce petit monde : Noel Gallagher, seul rescapé d’Oasis, puisque Liam son frère se fourvoie désormais dans une soupe à la fraise froide et insipide comme une reprise de Radiohead par Lana Del Rey.

Look back in Noel Gallagher

La Britpop, souvenez-vous : ce phénomène musical monté de toutes pièces par les médias pour réactiver le mythe d’une rivalité à la hauteur de celle, imaginaire, entre les Beatles et les Rolling Stones, avec Blur dans le rôle des gentils néo-scarabées et Oasis dans celui des nouvelles pierres qui roulent. Sauf qu’entre ces deux nouveaux camps la guerre était bien réelle, Noel Gallagher (compositeur d’Oasis) allant jusqu’à déclarer en 1995 : « Je déteste Damon Albarn (leader de Blur). J’espère qu’il attrapera le sida et mourra. » Aujourd’hui, Noel et Damon sont copains comme cochons, les belles histoires d’amitié commencent souvent par un petit malentendu.

Au tournant des années 2010, Gallagher a pris son envol en « solo », avec un nouveau groupe : High Flying Birds. Oasis a disparu des écrans le jour où les frères ennemis se sont une dernière fois fendus la gueule, à coups de Fender, juste avant d’entrer sur la scène du Festival Rock en Seine, le 28 août 2009. A la guerre comme Gallagher…

L’évaporation d’Oasis a révélé un désert : le mouvement Britpop tout entier n’était qu’un mirage. Noel Gallagher, lui, continue de dispenser sa bonne musique aux foules et ses sorties promotionnelles ne passent toujours pas inaperçues. Bien sûr, on pourrait consacrer tout un papier aux coups de gueule légendaires du lads mancunien, comme les récents « F**k Jeremy Corbyn. He’s a Communist » (qui pourrait dire ça en France sans risquer de se faire ostraciser ? Cf. les propos récents de Philippe Torreton dans l’émission C à Vous) ou encore « Politicians ? They’re f**king idiots. They’re economists, that’s all they are » (source : The Independent, 30/11/2017). Sa vision du Brexit, limpide, paraît bien mesurée à côté. En français : « On a demandé au peuple de voter, le peuple a voté, ça s’appelle la démocratie, ceux que cela dérange ou inquiète devraient passer à autre chose » (source : The Telegraph, 16/11/2017). Cette liberté réelle d’expression n’empêche pas le chanteur de vendre des wagons de disques, outre-Manche et ailleurs. En effet, sa musique reste sa meilleure carte de visite pour mettre tout le monde d’accord. Dès son premier essai officiel post-Oasis, Noel Gallagher’s High Flying Birds (2011), le rescapé de la Britpop nous a littéralement téléportés sur la Carnaby Street des légendes mods, avec des chansons sorties du baluchon d’un George Harrison période All Things Must Pass – émancipé lui aussi du joug de ses frères ennemis – entre nébuleuses psyché et ballades en or pur. Un lien ontologique unit ces deux-là : l’influence de John Lennon.

La preuve en son et lumière :

Quatre ans plus tard, en 2015, Noel récidive avec la même insolente efficacité et prouve par la même occasion que son nouveau groupe porte décidément bien son nom, effaçant d’un battement d’aile le souvenir diffus d’Oasis :

Aujourd’hui, l’artiste sort un disque où paix intérieure et zen émoi investissent l’espace. Pour preuve, le titre de l’objet : Who Built The Moon ? Avec cette troisième pièce apportée à son édifice lunaire, Gallagher se construit une place solide dans la constellation des étoiles du rock. Quand on vous dit qu’il prend un peu plus d’altitude à chaque album : il faut avoir une sacrée hauteur de vue pour voir dans notre planète un monde merveilleux…

Who Built The Moon ? est un condensé de pop vintage et de glam rock aux grands espaces psychédéliques, parfois bluesy, où les guitares s’ébrouent en apesanteur ; une musique cristallisant tout ce qui a participé à la grandeur et à la décadence de « la perfide Albion » sur la scène musicale internationale des 50 dernières années. De la Britpop, à la sauce Noel Gallagher : 100% Britrock !

Le voyage sur la lune passera par Paris : Noel Gallagher sera en concert à l’Olympia le 4 avril.

Embarquement immédiat :

Who Built The Moon

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« La combativité sociale était bien plus forte en 1995 »


Pour le politologue Stéphane Rozès, une majorité de Français consent aux réformes de Macron. Mais l’opinion étant très largement souverainiste et attachée au modèle social français, le président devra obtenir des gages de Bruxelles et Berlin, sans quoi un scénario semblable aux grèves de 1995 ne sera plus à exclure.


Causeur. En novembre-décembre 1995, alors que la grève des cheminots était, de façon étonnante, soutenue par une partie de l’opinion, vous avez inventé le concept de « grève par procuration ». Mais 2018 ne sera pas un remake de 1995, écriviez-vous en substance dans Le Monde du 3 mars. Que s’est-il passé pendant ce quasi-quart de siècle ?   

Stéphane Rozès. Bien sûr, en dehors de la SNCF, la combativité sociale était bien plus forte en 1995. Mais la capacité d’un mouvement social à faire reculer un gouvernement dépend aussi et même surtout de la coagulation entre des grèves bloquantes et l’opinion. Autrement dit, ce ne sont pas les facteurs économiques et sociaux qui sont déterminants, mais la variable politico-idéologique. En 1995, deux Français sur trois soutenaient le mouvement qui bloquait le pays bien qu’il les gênât en tant qu’usagers. Cela a créé une rupture dans la perception, par rapport aux mouvements sociaux précédents, durant lesquels les grévistes étaient considérés comme des égoïstes arc-boutés sur leurs privilèges corporatistes. C’est que l’opinion s’était servie des grévistes par procuration pour envoyer un message au président Chirac. Élu sur la « fracture sociale », il semblait au travers du plan Juppé tourner le dos à son contrat avec la nation en lui demandant de s’adapter aux contraintes extérieures européennes pour amener la France à se mettre dans les clous de la mise en place de l’euro.

A lire aussi: Grèves SNCF 2018: un parfum de Thatcher 1984

En somme, nous considérions que les cheminots, en se battant pour leur retraite, défendaient l’intérêt général ? Avions-nous raison ou était-ce une illusion ?

Si le cheminot et les autres grévistes deviennent la figure de la défense de l’intérêt général, c’est qu’au début des années 1990, le pays était devenu idéologiquement antilibéral au plan économique. Après la chute du mur de Berlin, avec le passage du capitalisme managérial au capitalisme financier, 55% des Français se sont mis à penser qu’ils pouvaient devenir exclus, SDF ou chômeurs de longue durée. Devenus incapables, dans la mondialisation néolibérale, de se projeter dans un avenir meilleur, les Français font un retour vers la nation protectrice, la République, les services publics, perçus comme autant de boucliers face à la dérégulation des marchés. S’est alors formé un large front idéologique anti-néolibéral entre classes populaires et moyennes, dont la pétition Bourdieu, portée par la petite bourgeoisie intellectuelle, fut l’expression. Seuls Chevènement et Séguin portaient politiquement ces valeurs. 1995 a été un mouvement d’interpellation des gouvernants et des élites par le peuple, mouvement qui a agrégé la question sociale et la question nationale.

Du reste, Erik Israélewicz, alors patron du Monde, parlait de la première révolte contre la mondialisation.

C’était bien vu ! Comme sondeur, travaillant confidentiellement pour Alain Juppé et la direction de la CGT, j’avais constaté que prise isolément, chaque mesure du plan Juppé était soutenue par l’opinion, mais que le plan était rejeté pour des raisons politiques profondes. Les syndicalistes furent autant surpris que le Paris politico-médiatique par le soutien de l’opinion aux grévistes. En réalité, il ne s’agissait pas de défendre leurs intérêts matériels, mais leurs intérêts moraux communs. Quant aux pétitionnaires qui, autour de Rosanvallon, s’opposèrent à Bourdieu, ils croyaient eux aussi rejouer les disputes idéologiques sur la question sociale des années 1970-1980. Or, loin de conforter la démocratie et la lutte contre un totalitarisme, alors disparu, le libre déploiement des marchés semblait remettre en cause la démocratie elle-même, tandis que le président Chirac paraissait, au travers du plan Juppé, agir sous la contrainte d’une Europe réduite au rôle de relais de la mondialisation néolibérale.

Vingt-trois ans plus tard, dans la France de Macron, cette forme de critique de la mondialisation semble avoir perdu la partie. Ce retournement de l’opinion traduit-il une résignation à l’inévitable ou une véritable adhésion ?

Si l’individualisme et le repli ont pu progresser depuis le début des années 1990, la France est toujours très majoritairement anti-néolibérale et attachée à la souveraineté nationale, à la République et à notre modèle social. Ce qui change, par rapport à 1995, c’est la séquence politique : si les réformes du gouvernement Philippe ne suscitent pas l’adhésion, si le président Macron est impopulaire, pour l’heure, le pays consent à laisser le pouvoir avancer dans ses réformes sans le bloquer.

Pourquoi ce consentement politique alors même que les réformes entamées sont douloureuses socialement, voire perçues comme injustes ?

À cause de l’alternative impossible présentée explicitement ou implicitement par les gouvernants successifs et l’Europe : survivre ou conserver notre identité. Emmanuel Macron prétend la dépasser. Il ne veut ni résister ni plier devant la mondialisation. Il a été élu sur l’idée que ce n’étaient pas les Français les responsables de leur malheur, mais le système politique. Il les invitait à se mettre en marche à partir de leurs talents. Il affirme devant le Congrès que le « premier mandat que [lui] ont confié les Français c’est de restaurer la souveraineté de la nation ». Sous la direction de cette figure bonapartiste, la France est prête à accepter quelques coups de canif dans son modèle pour reconquérir son destin. La question nationale pour l’heure préempte la question sociale.

Si des gens sont prêts à sacrifier ce merveilleux modèle social, c’est sans doute qu’il ne remplit plus ses fonctions d’intégration et qu’il est devenu l’objet d’un festival de ressentiments.  Beaucoup pensent qu’il y a d’un côté ceux qui cotisent et de l’autre ceux qui reçoivent…

Les Français estiment que la SNCF, l’école ou l’hôpital ne fonctionnent pas assez bien, mais ils demeurent attachés au service public et à ses missions : égalité, continuité, accessibilité, mais aussi qualité et réactivité. Reste à savoir si les réformes actuelles visent à adapter notre modèle social vieux de plusieurs siècles ou à le remettre en cause. Un modèle structure anthropologiquement une communauté humaine, on n’en change pas comme de veste. Et son efficacité dépend à la fois de son imaginaire, des institutions politiques, des modalités économiques et des rapports sociaux. C’est l’économicisme au sommet de l’État qui explique notre recul économique et notre dépression politique.

La réponse de Macron satisfait-elle les Français ?

La voie est étroite. Comme la bicyclette, le macronisme tient tant qu’il est en mouvement ! Il doit avancer en conciliant l’idée que le pays est en marche et l’assurance qu’il adapte et sauvegarde notre modèle. Pour l’heure, le pays consent au macronisme, mais si l’Europe ne redonne pas des marges de manœuvre, l’opinion pourrait instrumentaliser le cheminot – ou n’importe quelle catégorie – dans une jacquerie interpellant les pouvoirs.

Georges Bensoussan, le procès d’un innocent ?


Accusé d’incitation à la haine par les apôtres de l’islamophobie pour avoir cité de mémoire, dans le contexte particulier d’un débat, les propos du sociologue Smaïn Laacher évoquant la dimension culturelle de l’antisémitisme « dans les familles arabes », l’historien de la Shoah Georges Bensoussan, a été relaxé il y a un an. Jeudi 29 mars avait lieu son procès en appel.


L’absurde disputait au droit la tenue du procès en appel de Georges Bensoussan, jeudi 29 mars. Un procès est affaire de symbole, de codes culturels, de rituels, tout comme le droit s’inspire de la culture qui l’a construit. Quand la cour entre dans la salle d’audience tout le monde se lève.

Faites entrer la femme voilée

Être le témoin de la présentation d’une vidéo apportée par une femme voilée à la présidence du tribunal, comme témoignage à charge contre Georges Bensoussan, avait quelque chose de totalement surréaliste. Comment la présidente a-t-elle pu ne pas exiger de cette personne de se présenter tête nue devant la cour ? La farce, la mauvaise foi, le dévoiement des mots ont révélé en creux comment le droit peut être détourné, dévoyé. Feindre d’utiliser les armes de la justice pour détruire le vrai, feindre de respecter les règles de la démocratie pour imposer un ordre totalitaire, tel était l’enjeu fondamental du procès en appel de Georges Bensoussan.

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Il faut être particulièrement aveugle pour ne pas le voir. Ce que veulent les parties civiles c’est le faire condamner, c’est pouvoir afficher à leur tableau de chasse ce superbe trophée : l’historien du Mémorial de la Shoah ne serait qu’un raciste anti-musulman et anti-arabe qui se dissimulerait à l’ombre de ses travaux portant sur les crimes nazis commis contre les Juifs. Cette stratégie de djihad judiciaire mise au point par le Comité contre l’islamophobie en France (CCIF) sait utiliser les moyens du droit qui régissent une société démocratique, elle sait se faire passer pour victime et accabler celui qui la dévoile pour le désigner comme agresseur.

Demande de requalification pour « injure raciale »

Comment l’Etat peut-il se prêter à cette sinistre mascarade ? Comment ces signalements pour provocation à la haine ont-ils pu être déclarés recevables par le Ministère public au lieu d’être éconduits ? Comment cette procédure d’appel peut-elle se tenir avec la participation du parquet aux côtés des parties civiles ? L’avocat général a reconnu qu’elle n’avait rien trouvé dans les mots de Georges Bensoussan qui puisse accréditer l’idée d’une incitation à la haine raciale. Mais les pitbulls de l’islamisme ne lâchent pas aussi aisément leur proie. Une astuce juridique a permis, donc, en dernière minute,  aux parties civiles de demander la requalification comme « injure raciale » des mots de Georges Bensoussan. Cette nouvelle disposition permettrait aux parties civiles un réajustement stratégique quand elles ont été déboutées de leur plainte initiale.

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L’absurde serait triomphant dans cette farce judiciaire si jamais le tribunal retenait cet argument. Que de temps perdu, d’énergie gaspillée, de salaires dépensés, de moyens mobilisés cet après-midi de mars. Vingt-quatre heures après avoir honoré la mémoire de victimes de l’islamisme, voilà que l’Etat consentirait au renversement des rôles !

Ce n’était pas à Georges Bensoussan d’être assis dans le box des accusés mais à ceux qui l’accusent d’y figurer. Avant Georges Bensoussan, il y a déjà eu Robert Redeker, Pascal Bruckner, Charlie Hebdo, Mohamed Louizi et d’autres. Ces actions en justice font partie de la panoplie des moyens déployés par les islamistes pour culpabiliser et réduire au silenceaprès avoir semé la terreur. Comment peut-on ne pas reconnaître ces ennemis alors que dans le même temps c’est leur idéologie qui inspire les jouisseurs de mort ? Si un jour un historien se penche sur les raisons de cette étrange défaite des années 2000, il devra regarder les archives de ce procès.

Eh non, Gérard Collomb, les djihadistes ne préviennent pas avant d’agir…


Le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb a avoué que le terroriste fiché S, Radouane Lakdim, allait être « mis en veille » au moment où il a « brusquement » agi. Il assure pourtant ne pas avoir relevé de « dysfonctionnement ». De quoi se poser des questions sur l’aveuglement de certains et sur l’efficacité de nos services de renseignement…


Le 23 mars 2018, Arnaud Beltrame a remporté une éclatante victoire : humaine, morale, politique, stratégique, philosophique, métaphysique même. Il a payé cette victoire de sa vie, mais c’est justement parce qu’il s’est totalement donné pour elle qu’il l’a remportée. Son sacrifice a bien été « sacer facio » : faire advenir le sacré.

Ne pas se cacher derrière l’arbre Beltrame

Le 28 mars 2018, Emmanuel Macron lui a rendu un magnifique hommage. En ce jour, le président français a été pleinement digne du héros français. Tout comme Arnaud Beltrame a finalement agi en homme bien plus qu’en lieutenant-colonel de gendarmerie, Emmanuel Macron a fait plus qu’habiter sa fonction : il l’a transcendée. Le chef des Armées a rendu hommage à un soldat, mais surtout un homme a puisé dans le meilleur de son humanité pour rendre hommage à un autre homme, qui avait puisé à la même source pour agir. Loin, infiniment loin du « morne relativisme » – plus que loin : dans un autre monde, parmi ceux qui savent « qu’il y a pire que de mourir : mener une vie absurde. »

« Dès que nous eûmes appris son geste, à l’issue incertaine, nous tous, Français, avons tremblé d’un frisson singulier. L’un d’entre nous venait de se dresser. » Rien de tout ce qui a été dit ou écrit à cette occasion n’est plus juste. Malgré tous nos désaccords, d’un homme à un autre, d’un Français à un autre, pour ces authentiques moments de grâce, Emmanuel, tu as ma profonde gratitude.

Et cependant, Monsieur le président, le sang du colonel Beltrame vous oblige encore. Le sang de toutes celles et tous ceux qui sont tombés pour combattre l’islamisme vous oblige, le sang de toutes les victimes de ce totalitarisme vous oblige. Nous oblige. Nous cacher derrière l’héroïsme et les cadavres pour refuser de nous remettre en cause serait tous les trahir.

Le 23 mars, la manœuvre des forces d’intervention a été excellente. Imparfaite, sans doute, mais excellente. Le général Richard Lizurey l’a très justement souligné sur France Inter, les forces de l’ordre ont appris des attentats précédents, et se sont adaptées. Il y a seulement trois ans, il y aurait probablement eu beaucoup plus de victimes. Et outre son geste héroïque, le colonel Beltrame n’y est pas étranger, lui qui avait veillé à préparer soigneusement ses équipes de l’Aude.

Radouane Lakdim, « sans radicalisation apparente » ?

En revanche, les attaques dans l’Aude signent l’échec total des services de renseignement et de lutte contre la radicalisation. Le ministre de l’Intérieur a eu l’honnêteté de reconnaître que ses services s’apprêtaient à mettre fin à la surveillance de Radouane Lakdim. Mais les raisons qu’il invoque n’appellent pour commentaires que les termes de catastrophe, aveuglement, naufrage. Gérard Collomb a en effet prétendu que le djihadiste « était passé à l’acte brusquement, sans radicalisation apparente. »

Radouane Lakdim était pourtant connu pour des faits de délinquance, ce qui ne l’a d’ailleurs pas empêcher de se procurer une arme. Il était fiché S, non sans raisons je pense. Sa petite amie était fichée S, ce qui donne une idée de l’ambiance autour de lui. Les propos de cette jeune femme sur internet laissaient d’ailleurs peu de doute quant à son soutien idéologique au djihad. On dit que Lakdim fréquentait souvent la mosquée, et était très actif au sein de groupes salafistes sur les réseaux sociaux. « Sans radicalisation apparente », vraiment ?

Oser dire, comme le fait le ministre, qu’il s’agirait de « schizophrénie » et justifier l’absence de détection par le fait que le passage à l’acte ait été « brusque » est l’aveu d’une terrifiante incompréhension de la situation. Comment ? L’ennemi aurait l’outrecuidance de vouloir nous surprendre ? Il oublierait de prévenir avant de passer à l’acte ? Il tenterait de ruser ? De se dissimuler ? De mentir ?

Les terroristes se cachent pour agir

Monsieur le président, vous devriez envoyer les grands stratèges de Beauvau observer des enfants dans la cour de récréation d’une école maternelle. Lorsqu’ils veulent faire une farce à quelqu’un, ils cherchent à le surprendre, et pour y parvenir ils essayent de se dissimuler. Mais si ! Ils approchent discrètement, marchent sans faire de bruit, font semblant de s’intéresser à autre chose. Il arrive même – ô génie – qu’ils veillent à ne pas se faire remarquer par la maîtresse. Et le passage à l’acte est alors soudain, pour ne pas dire brusque.

Quant au GED (Groupe d’Évaluation départemental) en préfecture, il a le mérite de réunir les représentants de divers services, mais quand les débats n’y sont pas paralysés par une dangereuse naïveté et le politiquement correct (je parle d’expérience), il se heurte souvent au manque de connaissances de certains de ses membres, et à des procédures totalement inadaptées.

A titre d’exemple, les services de renseignement sont de grands adeptes des « entretiens d’évaluation », qui consistent à convoquer un radicalisé supposé pour l’interroger sur ses croyances. Trop souvent, dépassés par la masse de dossiers à traiter, il n’ont ou ne prennent pas le temps d’aller plus loin. Laissez-moi vous révéler un incroyable secret stratégique : il arrive que les djihadistes soient au moins aussi rusés que des enfants de maternelle.

Gérard Collomb: « Il n’y a pas eu de dysfonctionnements. »

Oui, la détection des signaux faibles et l’évaluation d’un risque de passage à l’acte sont des choses techniques, compliquées et qui demandent une véritable expertise. Il y a des gens sérieux qui y travaillent, et il y en a d’autres qui devraient sérieusement s’y mettre ou décider de changer de métier. Il y a aussi des ministres qui devraient avoir suffisamment de lucidité, de courage politique et de sens du devoir pour procéder d’abord à un retex (retour d’expérience) sérieux, et ensuite seulement déclarer – ou pas – qu’ « il n’y a pas eu de dysfonctionnements. »

Mais le pire n’est pas dans cette incapacité à anticiper le passage à l’acte : la surprise stratégique fait partie de la guerre, et il y aura toujours des cas où l’ennemi parviendra à nous frapper. Ce qui est intolérable, c’est l’aveuglement des services officiellement spécialisés face à la radicalisation de Radouane Lakdim. C’est la focalisation sur la radicalisation violente du djihadisme, qui masque la radicalisation de l’islamisme. Or, tous les djihadistes sont d’abord au service d’une idéologie, qu’ils l’intellectualisent ou non.

Vous l’avez dit vous-même, Monsieur le président, « ce ne sont pas seulement les organisations terroristes, les armées de Daech, les imams de haine et de mort que nous combattons » mais « cet islamisme souterrain », cet « ennemi insidieux, qui exige de chaque citoyen, de chacun d’entre nous, un regain de vigilance et de civisme. »

L’Etat trahira-t-il Arnaud Beltrame ?

Comme l’a brillamment analysé Ingrid Riocreux, le passage à l’acte de Radouane Lakdim a en commun avec le geste d’Arnaud Beltrame d’être l’aboutissement naturel de convictions profondes, et la concrétisation ultime de tout un chemin de vie. L’agression djihadiste n’est qu’un mode d’action pour faire triompher l’idéologie totalitaire islamiste. Même les islamistes qui privilégient généralement l’influence aux attentats, comme les Frères musulmans, peuvent se tourner vers la violence s’ils finissent par la croire plus efficace. Il n’y a pas de salafistes quiétistes, il n’y a que des salafistes qui pensent que le terrorisme n’est pas le mode d’action adapté… pour le moment. Statistiquement, certains d’entre eux vont forcément changer d’avis et statistiquement, parmi ceux-ci, certains auront la détermination de passer à l’acte.

Il est grand temps que les services de renseignement cessent de se concentrer uniquement sur la recherche de celle des têtes de l’hydre qui serait sur le point de mordre, mais s’attachent à toutes les identifier. A rechercher ceux qui nourrissent et encouragent le monstre : ceux qui propagent, défendent ou appellent à tolérer cette idéologie qui inspire, ou au minimum justifie, le projet politique islamiste et de ce fait les passages à l’acte djihadistes.

Il n’est pas question de réclamer en trépignant que des têtes tombent, ni de faire un procès d’intention à qui que ce soit. Mais si ce qui s’est passé dans l’Aude, le 23 mars, ne débouche pas sur une analyse sévère des nombreuses failles de notre dispositif de renseignement et de surveillance, si cela n’aboutit pas à des mesures concrètes et rapides pour redresser les choses, il ne faudra plus parler d’échec ni même d’incompétence. A ce stade, il faudra parler de trahison.

Un silence religieux: La gauche face au djihadisme

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« L’Europe va s’africaniser, c’est inexorable »


L’essayiste, Stephen Smith, prévoit de grands bouleversements démographiques: en 2050, 450 millions d’Européens feront face à 2,5 milliards d’Africains. Malgré le possible développement économique de l’Afrique, l’attrait du Vieux Continent va attirer des millions de migrants en quête d’une vie meilleure. Et les Européens devront bien s’y adapter.


Causeur. Vous écrivez : « Nous sommes tous partie prenante dans le grand repeuplement en cours, soit comme des gens qui s’installent ailleurs, soit comme des gens qui reçoivent des étrangers. » Assistons-nous au « déménagement du monde », pour reprendre l’expression de Jean-Luc Mélenchon ?

Stephen Smith. Le monde déménage depuis longtemps, et l’Europe l’a fait la première. La nouveauté est que la généralisation de ce mouvement met fin à l’opposition entre les migrants, d’un côté, et, de l’autre, les sédentaires ou, si vous voulez, les autochtones. Maintenant, nous sommes tous des migrants. Même sans bouger d’un pouce, tout simplement parce que le quartier ou la ville où nous vivons change si vite et si profondément que l’on peut avoir l’impression de s’être installé ailleurs. Sur le plan politique, cela veut dire que dresser les uns contre les autres n’a pas de sens. C’est de la démagogie.

Mais il y a une grande différence : le migrant choisit de partir, alors qu’on ne demande pas son avis à celui qui accueille et qui, très souvent, subit le processus. 

Je ne vois pas cela ainsi. Les privilégiés de ce monde voyagent, ils ne migrent pas. Ils vont quelque part puis rentrent chez eux. Voilà la globalisation heureuse. D’autres partent dans des circonstances dramatiques ou parce qu’ils cherchent de meilleures chances de vie, pour eux-mêmes et leurs enfants. Du point de vue de ceux qui les accueillent, la question est de savoir dans quelles conditions l’immigration se produit, acceptables ou inacceptables. Je suis très clair sur un principe : « On ne fait pas le compte sans l’hôte », c’est-à-dire que les nationaux – tous ceux qui sont liés à un État par un contrat de citoyenneté, quels que soient leurs aïeux ou leur couleur de peau – décident qui s’installent chez eux.

En 1983, il y avait environ 80 000 demandeurs d’asile en Europe de l’Ouest ; en 2016, 1,2 million.

Mais, à vous lire, les migrations massives sont un fait inéluctable : peu importe la raison – survivre ou mieux vivre – les Africains sont en train de bouger et nous sommes obligés de les accueillir.  

Oui, dans la mesure où – et c’est le deuxième principe sur lequel j’insiste – la frontière n’est pas une barrière baissée ou levée, mais un espace de négociation entre voisins qui ne peuvent pas se désintéresser des problèmes de l’autre. Non, dans la mesure où l’Europe n’est pas condamnée à accepter une migration dont l’acte inaugural est un abus de confiance. En 1983, il y avait environ 80 000 demandeurs d’asile en Europe de l’Ouest ; en 2016, 1,2 million. La situation du monde a-t-elle si dramatiquement empiré entre-temps ? L’Afrique est-elle plus malheureuse aujourd’hui, après une vague de démocratisation et un début de prospérité, que dans les années 1980 ? La réponse est évidemment : « non ».

Dans ces conditions, quel est le sens du droit d’asile, inventé pour protéger les victimes des persécutions politiques ?

Le droit d’asile a volé en éclats, à l’été 2015, quand l’Allemagne a ouvert ses frontières, et ainsi renoncé à un droit souverain, pour laisser entrer sans contrôle plus d’un million de migrants. La preuve : en 2016, les tribunaux allemands ont débouté 91 % des demandes d’asile, souvent au titre – contestable – de la règle de Dublin, qui exige que le migrant demande l’asile dans le pays où il est entré dans l’UE. Depuis, Angela Merkel ne cesse de payer la facture politique de sa décision et la situation des migrants est devenue absurde. Faute de pouvoir les expulser, on les parque dans un no man’s land juridique en leur délivrant des Fiktionsbescheinigungen, des « attestations de fiction », comme titres de séjour provisoire. Mais le droit d’asile n’est pas seul à avoir été vidé de son sens. Aujourd’hui, seulement 2 % des réfugiés dans le monde bénéficient d’une solution permanente, c’est-à-dire qu’ils peuvent retourner dans leur pays d’origine parce que la paix y est revenue ou sont installés définitivement dans un pays refuge ; 98 % sont « gérés » dans des camps où, certes, on les nourrit et soigne, mais où ils ne sont plus maîtres de leur vie. Au mieux, ils finissent par se perdre dans la nature, comme les demandeurs d’asile déboutés en Allemagne. Autant dire que les catégories dans lesquelles nous pensons la migration n’ont plus prise sur la réalité.

A lire aussi: Sociétés africaines: l’intérêt général introuvable

Si cette condition se généralise, on peut légitimement s’inquiéter du devenir de l’humanité. Sauf à considérer que le tourbillon permanent soit une forme désirable de la condition humaine…

Ce « tourbillon » est lié à des conditions précises, à la fois démographiques et économiques. L’Afrique va seulement répliquer ce que d’autres parties du monde ont vécu avant elle. À la fin de la transition démographique, c’est-à-dire du passage de familles nombreuses et d’une forte mortalité à des familles plus restreintes et une espérance de vie plus longue, des raz-de-marée migratoires se sont produits partout dans le monde. Par exemple, entre 1975 et 2010, le nombre des Mexicains a doublé – de 60 à 120 millions – et ils sont partis si nombreux aux États-Unis qu’avec leurs enfants ils représentent aujourd’hui 10 % de la population américaine. Avant eux, entre 1850 et la Première Guerre mondiale, 60 millions d’Européens – sur 300 millions au début du XXe siècle – ont émigré, dont 43 millions aux États-Unis. Sans vouloir affoler personne, je dis en substance que, comme chaque famille européenne avait naguère un oncle d’Amérique, chaque famille africaine aura dans deux générations un neveu ou une nièce d’Europe. L’Europe va s’africaniser, c’est inexorable.

L’Européen statistique sera vieillissant, les cinq Africains en face seront dans la fleur de l’âge. Nul besoin d’un dessin.

Si on a affaire à des phénomènes échappant à la volonté humaine, pourquoi ne pas cesser de faire semblant et dire clairement que les citoyens d’un État ne peuvent choisir collectivement qui ils accueillent ? 

Parce que le libre arbitre existe, mais ne s’exerce pas dans le vide, sans contraintes. Oui, les Européens ont leur mot à dire sur qui entre chez eux ; c’est pourquoi il est si important qu’ils se mettent d’accord sur des règles d’admission qui relèvent de la gestion de la cité – de la politique – et non du partage entre le Bien et le Mal. L’Europe ne prouve pas qu’elle a une « âme » parce qu’elle laisse des migrants entrer sur son territoire, pas plus qu’elle ne perd son âme en bloquant des migrants à ses frontières. Mais cette décision doit tenir compte des réalités. Il y a aujourd’hui 500 millions d’habitants dans l’UE, et 1,3 milliard d’Africains dont 40 % ont moins de… 15 ans ! L’Europe – 7 % de la population mondiale – représente la moitié des dépenses pour la sécurité sociale sur la planète, dont elle est l’espace le plus protégé. L’Afrique, en revanche, est seulement sur le point de sortir massivement du royaume de la nécessité. Sa classe moyenne émergente vient seulement d’acquérir les moyens pour quitter le continent à la recherche d’une vie meilleure. En 2050, dans moins de deux générations, 450 millions d’Européens feront face à 2,5 milliards d’Africains. L’Européen statistique sera vieillissant, les cinq Africains en face seront dans la fleur de l’âge. Nul besoin d’un dessin.

Reste que les Français ont le sentiment que cette question a été soustraite à la délibération démocratique depuis une vingtaine d’années. Ils rejettent massivement l’islam radical, mais le subissent…

Attention à ne pas confondre démocratie et populisme ! Aux États-Unis, Trump a été élu en partageant le fantasme d’une « invasion » qui n’aura pas lieu. Depuis 2010, il y a plus de Mexicains qui repartent qu’ils n’en arrivent. Trump a gagné parce que les « petits Blancs », comme on dirait en Afrique, se sont révoltés contre la perte de leur prime impériale. Il y a deux, trois générations, le simple fait d’être né en Amérique ou en Europe leur garantissait une prospérité assez confortable : une voiture, un petit pavillon de ville, le consumérisme… Mais c’est fini. Maintenant, les « petits Blancs » sont exposés à la concurrence des Chinois, des Indiens, des Turcs, des Brésiliens… Ils sont les perdants de la mondialisation et en veulent aux migrants, que des démagogues leur offrent en boucs émissaires. Comme l’a montré François Bourguignon dans La Mondialisation de l’inégalité (Seuil, 2012), si le fossé entre pays riches et pays pauvres tend à se rétrécir, c’est maintenant à l’intérieur de chaque société que les inégalités explosent. C’est aussi vrai pour l’Afrique : je pourrais vous emmener dans des quartiers à Johannesburg, Kinshasa, Lagos ou Abidjan qui sont si opulents qu’ils vous transformeraient instantanément en ennemis de l’aide publique au développement. Si l’élite nationale se soucie si peu de ses concitoyens, pourquoi le monde extérieur devrait-il subventionner son indifférence ?

En plus des clivages sociaux, vous revenez longuement sur les clivages générationnels. Ainsi, la coupure jeunes/vieux créerait des tensions au sein des sociétés africaines. Pourquoi ?

En Afrique, traditionnellement, le principe de séniorité confère un surcroît de pouvoir, de prestige et de richesse matérielle aux « anciens », notamment aux hommes, au détriment des jeunes et des femmes. Cette coupure est fondamentale. Il est difficile de comprendre l’Afrique contemporaine si l’on ne tient pas compte de la remise en question du privilège de l’âge. Ainsi, la révolution pentecôtiste a-t-elle changé la donne au sud du Sahara parce que les églises born again ont permis aux jeunes et aux femmes de « renaître » en s’émancipant des anciennes contraintes, grâce à un allié de poids : Dieu, à la tête des « frères et sœurs dans la foi » en lieu et place de la parentèle. Sous des dehors religieux, une révolution sociale s’accomplit.

En Europe, un discours économiste nous explique que nous manquons d’actifs pour payer les retraites et qu’il faut donc faire venir des jeunes de l’étranger. N’est-ce pas une vision très mécanique qui ignore la dimension anthropologique des sociétés ?

L’idée de pouvoir importer des « bras » et des « cerveaux » est inhumaine. Les gens qui viennent aspirent au bien-être comme tout le monde. Or, le patronat a vendu à la société une sorte de « taylorisme biologique » qui les coupe en morceaux. En fait, il s’agit de socialiser le coût de leur intégration tout en privatisant le profit de leur travail. La soi-disant contrainte démographique, qui obligerait le Vieux Continent à faire venir de jeunes Africains, est tout autant un marché de dupes. L’immigration est un choix. Ce n’est pas une obligation. Depuis le début du XXe siècle, les Européens ont gagné trente ans de longévité. Donc, même si l’on ne veut pas faire plus d’enfants, on peut aussi choisir de partir plus tard à la retraite, sans parler du fait que l’immigration n’est pas un « échange standard » d’habitants et que la robotisation réduit le nombre d’emplois.

J’aurais du mal à reprocher aux Africains de ne pas troquer le tribalisme pour le nationalisme en pleine mondialisation…

Emmanuel Todd attribue d’étonnantes vertus au vieillissement démographique et prévoit notamment la démocratisation de pays comme l’Iran. Cet ex-marxiste a remplacé l’économie par la démographie comme variable surdéterminante. Y a-t-il une fatalité démographique ?

La démographie et l’économie vont ensemble : la richesse nationale se divise par le nombre d’habitants, c’est tout le problème de l’Afrique dont la croissance démographique a noyé tous les progrès accomplis dans une masse humaine toujours plus grande. Maintenant il est vrai que la démographie a souvent servi à susciter des peurs malthusiennes ou à prédire des « invasions ». Ce n’est pas mon propos.

Mais vous récusez aussi l’idée d’une voie de développement rectiligne que tous les pays devraient emprunter.

Absolument ! Le développement n’est pas unilinéaire. Sans passer par la téléphonie filaire, l’Afrique a directement adopté le mobile. Sur le continent, j’observe une simultanéité de temps historiques qui, ailleurs, se sont succédé. Au Kenya, l’habitant d’une paillote se sert de son téléphone mobile pour des transactions bancaires plus facilement qu’un Européen. Cela ne fait pas du Kenya un pays aussi développé que les États-Unis ou la France. Mais le Kenya, comme toute l’Afrique, n’est pas « arriéré ». Il est ailleurs. L’Europe des huttes ne connaissait ni le portable ni la banque en ligne.

Vous ne pouvez nier que les pays africains et arabes ont un rapport problématique à l’État-nation. Soixante ans après la décolonisation, la greffe entre un peuple et des structures politiques porteuses de légitimité n’est que trop rare dans cette région du monde.

Moi aussi, j’ai un rapport problématique à l’État-nation. J’accepte les droits et les devoirs de ma citoyenneté, mais je suis mal à l’aise avec le « sentiment national » d’une sorte de grande tribu. J’aurais du mal à reprocher aux Africains de ne pas troquer le tribalisme pour le nationalisme en pleine mondialisation… Je comprends, bien entendu, que vous visez la capacité institutionnelle des États africains. Il me semble qu’elle s’est considérablement renforcée depuis les indépendances même si, souvent, elle laisse encore à désirer. Mais l’État français existait aussi longtemps avant que Louis XIII ne prononce la phrase : « Je dois plus à l’État qu’à ma famille. » Les logiques institutionnelles ont beaucoup de mal à s’imposer, et pas seulement en Afrique. Connaissez-vous beaucoup de journalistes en France qui ont trouvé leur emploi en répondant à une petite annonce ?

Chaque fois qu’on avance une explication aux difficultés de l’Afrique, vous répondez qu’il n’y a pas de problème…

Bien sûr qu’il y a des problèmes. Mais le problème n’est jamais que la moitié négative d’un défi. L’autre moitié est l’opportunité pour retourner la situation. C’est comme la migration à laquelle l’Europe devra faire face. Ce n’est ni un cadeau du ciel ni une catastrophe, mais un défi à relever.

Voyage en Postcolonie. Le Nouveau Monde franco-africain.

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Causeur: Peggy Sastre contre le féminisme policier


Peggy Sastre, les femmes, Mai 68, l’antisémitisme, le champagne… Découvrez le dernier numéro de Causeur !


En avril, ne te découvre pas d’un fil ! La jeune Peggy Sastre a appliqué le proverbe de saison puisqu’elle trône en couverture du nouveau Causeur en pull et frange. Que fait cette féministe darwinienne en « une » de votre magazine préféré ? La réponse est simple : « contre le féminisme policier », elle se livre sur six pages d’entretien-fleuve et réagit aux premiers suicides de « porcs » déclenchés par la croisade puritaine #Metoo.

>>> Lisez Causeur <<<

Comme le note Elisabeth Lévy avec la complicité de votre serviteur, « philosophe des sciences rompue à Darwin, Peggy Sastre détonne dans un paysage féministe qui voudrait discréditer toute référence biologisante. Dès sa thèse sur les origines de la morale, fascinée par l’interaction permanente de la nature et de la culture, elle découvre que les sciences naturelles et biologiques restent « l’angle mort » d’un féminisme en guerre contre les « stéréotypes » de genre. Pour autant, Sastre ne confond jamais prédisposition et programmation » et revendique même le droit à la reproduction artificielle !

Peggy Sastre, les femmes, les hommes et Eugénie Bastié

Simplement, l’un des principaux apports de cette journaliste scientifique à l’humour ravageur consiste à expliquer l’origine des différences sexuelles en les faisant remonter dans la longue histoire humaine. Avec une licence poétique, elle résume ainsi notre conditions de mortels : « Pour se reproduire dans un environnement ancestral, une femme a besoin d’en passer par la grossesse et par l’allaitement, alors qu’il suffit à un homme d’éjaculer sur un ovule. Dans la savane, sans mère, un enfant mourra à coup sûr. Sans père, il a des chances de s’en sortir. Cela détermine tout un éventail de comportements genrés, notamment les différences d’investissement sentimental. » Ceci expliquant cela, le dernier opus de Sastre s’intitule Comment l’amour empoisonne les femmes… Et cette trentenaire libérale d’être paradoxalement rejointe par la conservatrice Eugénie Bastié, pourtant idéologiquement aux antipodes, en raison de leur commune opposition au mouvement #Balance ton porc qui voudrait normer nos comportements et pendre les mâles par où vous savez…

Mai 68 à toutes les sauces

Autre plat de résistance, un épais dossier sur mai 68 vous attend. Cinquante ans après le déclenchement des « événements », il est temps de tirer au clair le véritable héritage du mai estudiantin et ouvrier que la France a érigé au rang de mythe. Il y en aura pour tous les goûts. Le cinéaste Pascal Thomas se souvient de son mai auprès des « contestataires des contestataires » tel le bel acteur droitier Maurice Ronet qui infligea une sévère correction à Louis Malle, lequel rêvait d’en découdre sur les barricades. Là où l’historien des idées François Ricard fustige la contre-révolution libérale-libertaire soixante-huitarde, le directeur des éditions Allia Gérard Berréby assume le beau mai situationniste, une révolte poétique et anti-autoritaire contre la marchandise plus que nécessaire pour une jeunesse qu’étouffait la France gaulliste. Pour l’aîné Paul Thibaud, qui avait connu la guerre puis l’Algérie, cette révolte des cadets révélait l’impasse du gaullisme et l’irruption d’une génération de baby-boomers qui allait massivement investir les médias et l’université. D’ailleurs, Barbara Lefebvre démonte le mythe négatif du 1968 père du pédagogisme en démontrant que mai n’a fait qu’accélérer un processus commencé après-guerre. Au fond, notre débat entre Jean-Pierre Le Goff et Alexandre Devecchio illustre bien le conflit de générations entre les héritiers critiques de 1968 et les trentenaires conservateurs très remontés contre le post-modernisme des cinquante dernières années.

L’antisémitisme a le développement durable

Au chapitre des actualités, Luc Rosenzweig rend hommage au travail de fourmi de Noémie Halioua, auteur de L’affaire Sarah Halimi, enquête établissant le caractère antisémite du meurtre de cette juive orthodoxe en plein Paris, hélas plus que jamais d’actualité. Germaniste émérite, notre camarade Luc analyse les tenants et aboutissants de la politique autrichienne, marquée par la nomination du jeune chancelier conservateur Sebastian Kurz, qui voudrait infléchir la politique migratoire européenne. Géopolitique d’abord, Benjamin Hautecouverture vous explique pourquoi Trump aborde en position de faiblesse les négociations nucléaires avec la Corée du Nord. Retour dans l’hexagone, où le politologue Stéphane Rozès compare le mouvement social actuel à la vague de l’hiver 95. Pour l’instant, les deux grognes ne sont pas de même ampleur car les Français ont chargé le président de Macron de réformer notre modèle social… pour mieux le préserver.

Champagne, Les Misérables sont de retour !

Rayon culture, Jérôme Leroy revisite Les Misérables réédités en Pléiade. Intoxiqué par les adaptations successives, on aurait tendance à oublier la qualité littéraire d’un grand roman d’influence balzacienne. Sur les traces du peintre vénitien Tintoret que le musée du Luxembourg met à l’honneur, Patrick Mandon vous éblouit de sa palette colorée. Enfin, le baroudeur Emmanuel Tresmontant a bravé les rudesses de l’Aube pour rencontrer la grande maison Drappier, détentrice du secret pétillant cistercien. Champagne !

>>> Lisez Causeur <<<

Comment l'amour empoisonne les femmes

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La France d'hier

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Les nouveaux enfants du siècle

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Alain Finkielkraut: « Nous nous devons d’honorer la mémoire d’Arnaud Beltrame »

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Alain Finkielkraut, septembre 2017. ©Hannah ASSOULINE/Opale/Leemage

Morceaux choisis de l’Esprit de l’escalier, par Alain Finkielkraut.


Qu’est-ce que le populisme ? (11 mars)

Une déferlante populiste est-elle en train de submerger l’Europe ? Avant de répondre à cette question, il faut s’entendre sur la signification du mot. Les trois grandes composantes du populisme, dans son acception classique, sont l’anti-élitisme, l’anti-intellectualisme et le refus de l’altérité sous toutes ses formes. « Le poisson pourrit par la tête », disait Pierre Poujade, qui défendait d’un même souffle ceux d’ici contre ceux d’ailleurs et les petits contre les gros.

Cette façon de voir et de parler n’a pas disparu comme par enchantement, mais ce qui différencie notre situation des années 50 du XXe siècle, c’est, pour reprendre l’expression très éclairante de Dominique Reynié, « la percée du populisme patrimonial ». Ce populisme invoque le droit à la continuité historique, car, comme dit Ortega y Gasset : « L’homme n’est jamais un premier homme, il ne peut continuer à vivre qu’à un certain niveau de passé accumulé, voilà son seul trésor, son privilège, son signe. »

Après Hitler, on a voulu purger les identités nationales et l’identité européenne de toute consistance identitaire, sur le modèle habermassien du « patriotisme constitutionnel ». Il n’y a donc plus d’élitisme patrimonial et c’est le populisme qui remplit ce vide. Le peuple, ou certains segments du peuple, veut la préservation d’un monde que les classes dominantes ont entrepris de remplacer par les règles du marché et du droit. Une telle attitude est qualifiée de xénophobe. Ainsi confond-on dans un même opprobre la peur de l’étranger et la douleur de devenir étranger chez soi. On peut glisser de la douleur à la peur et de la peur à la haine, certaines formations politiques en Europe cèdent à cette horrible tentation. Ce n’est pas en criminalisant la douleur, mais en lui donnant statut et en cherchant les moyens d’y remédier qu’on pourra faire barrage à ces mauvais penchants. Pour l’heure, comme l’écrit Guillaume Perrault dans Le Figaro : « Des masses d’Italiens ont eu le sentiment que la volonté résolue d’un changement radical en matière d’asile, d’immigration et de nationalité ne pouvait trouver une expression, bien sûr, au Parti démocrate, celui de Matteo Renzi, ni même à Forza Italia prisonnière de son europhilie inconditionnelle et solidaire des règles juridiques contraignantes imposées par l’Union. Une majorité du pays a ainsi rappelé à ses élus qu’ils ne sont pas là pour la surveiller, mais pour appliquer sa volonté. » Volonté non seulement xénophobe mais europhobe, nous dit-on. Regardons-y de plus près.

A lire aussi: Alain Finkielkraut sur l’alternative entre populisme et politiquement correct et sur la journée des droits des femmes

Au nom des impératifs de l’économie, des exigences de la morale et de « l’avantage que représente la diversité culturelle », le Conseil européen et la Commission réclament avec une constance que rien n’entame toujours plus d’immigration extra-européenne. Or, en changeant de population, l’Europe est amenée à changer d’identité. Si, comme le dit Stephen Smith, l’africanisation de l’Europe est inéluctable, l’Europe ne sera plus l’Europe, tout simplement. Qui donc est europhobe ? Celui qui ne supporte pas de voir disparaître la civilisation européenne, ou celui qui ne la voit même pas agoniser, obnubilé qu’il est par les droits de l’homme, les valeurs universelles et l’anti-élitisme ? L’anti-élitisme des élites, telle est la grande et triste nouveauté de notre temps. Bérénice Levet, dans son livre Le Crépuscule des idoles progressistes, en donne quelques exemples éloquents. En 2015, la médiathèque musicale de Paris organisait une exposition dont l’intitulé était : « Le classique ne me rasera plus ! » et dont voici l’argumentaire : « Sérieuse, la musique classique ? Raffinée ? Distinguée ? Élégante ? Tu parles ! De la caricature au gag, de l’humour tonique au mauvais goût le plus radical, venez découvrir comment l’édition phonographique a pu casser l’image un peu surannée et élitiste de la musique classique, à travers une sélection de pochettes issue des collections patrimoniales de la médiathèque. » Lors de la folle journée de Nantes en 2008, Schubert était relooké « en costard sans cravate et parfaitement à l’aise dans ses baskets ». Et en 2010, Chopin, affublé d’un polo rouge, main sur la hanche, était représenté bras dessus bras dessous avec une George Sand en tee-shirt blanc portant une inscription en rouge…

La nouvelle élite progressiste est décontractée, ne s’intéresse à son patrimoine que pour en faire l’appendice de la « world culture », une prémonition décoiffante du rock ou du rap, en somme. Alors même qu’elle milite ardemment pour le renforcement de l’Union européenne, cette élite apporte son concours rigolard à l’enterrement de l’Europe.

Qu’est-ce que le néoféminisme ? (11 mars)

Le 8 mars, Journée internationale des femmes, Libération consacrait sa couverture au scandale des inégalités salariales. « Malgré la loi, lisait-on, l’écart des salaires est toujours de 25% en France. » Ici, la désintox, comme disent les journaux, s’impose. Partout, dans le monde occidental, on fait la même constatation : les femmes vont majoritairement vers des professions moins rémunérées : le soin, les relations humaines, les ONG, la médecine, la justice, l’enseignement, plutôt que l’engineering, l’industrie ou la finance. La différence de salaires résulte donc de leurs choix et non d’une discrimination de la part des employeurs. Les femmes, de surcroît, n’ont pas le même engagement dans le travail, qu’elles aient ou non des enfants, elles font moins d’heures supplémentaires, elles sont moins dans la concurrence. Ce sont surtout des femmes qui travaillent à temps partiel ou qui prennent leur mercredi. Peut-être arrivera-t-on, demain, en combattant dès la plus tendre enfance les « stéréotypes de genre » à l’indifférenciation des sexes. Aujourd’hui, en tout cas, la discrimination salariale qui sévit encore ici ou là est très sévèrement sanctionnée. Les fautifs sont passibles du tribunal correctionnel et ils risquent non seulement une très grosse amende, mais la prison.

Il faut aussi rappeler qu’à la direction des ressources humaines des entreprises, à l’Inspection du travail et dans la magistrature, les femmes sont d’ores et déjà très majoritaires. Un autre chiffre plus modeste est avancé : on dit qu’au même poste, les femmes gagnent 9% de moins que les hommes. C’est vrai, mais là encore, la responsabilité de l’employeur n’est pas toujours engagée : les carrières n’évoluent pas au même rythme, les femmes choisissent beaucoup plus souvent que les hommes de travailler à temps partiel, et en plus du congé maternité, elles prennent souvent un congé parental. Les médias, décidément, sont fâchés avec les faits.

Quelques jours avant le 8 mars, un collectif de professionnels du 7e art a réclamé des quotas pour une égalité réelle des sexes dans les métiers du cinéma. Il s’agit, écrivaient notamment Annie Duperey, Isabelle Carré, Éva Darlan et Yamina Benguigui, de mettre fin à la répartition inéquitable des subventions et de faire émerger de nouvelles figures dans la création et l’industrie de la culture : « Le cinéma a besoin de l’imagination des femmes, de la fabrication de leurs images, de leurs histoires, pour en finir avec les stéréotypes haineux de l’esthétique dominante. » Autrement dit, Fellini, Bergman, Charlie Chaplin, Alain Resnais, Lars Von Trier, ne sont pas des artistes irremplaçables, ce sont les représentants interchangeables de la gent masculine. De même, les femmes doivent être entendues en tant que femmes, en tant qu’exemplaires de leur espèce, et de l’exemplaire à l’exemplarité il n’y a qu’un pas, allègrement franchi par Frances McDormand lors de la cérémonie des Oscars.  « L’objectif, a dit l’actrice récompensée, est de donner une représentation réaliste des femmes, et d’imposer une histoire de l’égalité. » Comment imaginer, dans ces conditions, un personnage féminin odieux ou dominateur ?

Dans Le Monde daté du 9 mars et paru le 8, Hélène Bekmezian et Sylvie Kauffmann affirment fièrement : « Cinq mois après, #metoo est toujours là. » Elles saluent le hashtag lancé par Sandra Muller, elle-même cible de comportements déplacés : #balancetonporc. « La violence de cette formule était révélatrice de ressentiments accumulés par celles qui subissent en silence, conscientes de la protection accordée par la société au système de la domination sexuelle. » Je rappelle que la France dispose de l’arsenal juridique le plus répressif à l’égard des comportements machistes, et je voudrais à mon tour, après cinq mois de campagne effrénée, dresser un bilan et risquer une définition du néoféminisme.

Le néoféminisme est un amalgamisme : les viols et les propositions indécentes sont mis dans le même sac. Le « porc » de Sandra Muller lui avait dit qu’elle avait de gros seins et qu’il allait la faire jouir toute la nuit, elle a été scandalisée, il n’a pas insisté. Le gouvernement vient de faire entrer cet amalgamisme dans la loi en instaurant le délit d’outrage sexiste, qui crée une continuité criminelle entre des comportements totalement dissemblables.

Le néoféminisme est un réalisme socialiste : dans un monde où le Mal vient du mâle, et du mâle exclusivement, les femmes appartiennent toutes au camp du Bien, et c’est leur souffrance et leur révolte que l’art a pour mission de mettre en scène.

Le néoféminisme est un combat acharné contre ce qui reste de différence des sexes dans les façons d’être, de faire et de sentir des hommes et des femmes.

Le néoféminisme, enfin, est un bovarysme : comme les contestataires de Mai 68 qui se prenaient pour des révolutionnaires ou pour des résistants, les néoféministes vivent dans un monde imaginaire et se conçoivent autres qu’elles ne sont. Il y a encore des violences, des agressions, des atteintes sexuelles, mais le journal Le Monde a mis un place une task force de quinze journalistes pour décrire un système d’oppression, alors que jamais dans l’histoire de l’humanité les femmes n’ont été aussi libres qu’aujourd’hui en Europe occidentale, et si les choses changent demain, ce sera du fait de la déseuropéanisation de l’Europe. Que les choses soient claires : je ne remets pas en cause les conquêtes du féminisme. Elles sont inestimables. Ce qui m’inquiète, c’est la victoire que le néoféminisme est en train de remporter sur le féminisme de Simone de Beauvoir et d’Élisabeth Badinter.

Le 8 mars est aussi la date choisie par le Guide suprême de la République islamique pour opposer, dans un grand discours, la chasteté de la femme musulmane aux mœurs décadentes de l’Occident et pour justifier ainsi l’emprisonnement des femmes iraniennes qui osent enlever le voile. Cette coïncidence devrait amener à réfléchir et à ne pas se tromper de combat. Mais peut-être s’agit-il dans cette campagne de stigmatiser toutes les civilisations, et particulièrement la nôtre, pour ne pas stigmatiser l’islam.

Trèbes : l’admiration l’emporte sur l’effroi (25 mars)

Après les attaques meurtrières de Carcassonne et de Trèbes, le gouvernement a promis de lutter contre le terrorisme islamiste avec une détermination sans faille. Dont acte. Mais quand on apprend que l’assassin, bien que fiché S, n’était l’objet d’aucune surveillance particulière, on a de quoi s’inquiéter. Cela ne signifie pas que la police fait mal son travail, mais qu’elle est submergée. Il y a trop d’individus dangereux et susceptibles de passer à l’acte pour les capacités de contrôle et de répression d’un État démocratique. Nous n’en avons donc pas fini avec le terrorisme. Et quand bien même nous sortirions vainqueurs de ce combat, nous n’en aurions pas fini avec l’islamisme. L’arbre des attentats ne doit pas nous cacher la forêt des Molenbeek qui se multiplient sur le territoire national, à l’image de la cité Ozanam à Carcassonne, ce quartier interdit aux journalistes où habitait le terroriste et où les policiers venus perquisitionner ont été accueillis par des insultes et des jets de pierre.

A lire aussi: Attaques terroristes dans l’Aude : l’analyse d’Alain Finkielkraut

Mais, cette fois, l’horreur et l’angoisse n’ont pas le dernier mot. L’admiration l’emporte sur l’effroi. La figure de l’assassin est éclipsée par celle du lieutenant-colonel de gendarmerie qui a fait don de lui-même. On qualifie Arnaud Beltrame de héros. Je ne récuserai bien évidemment pas ce terme. Je ne suis pas sûr néanmoins qu’il soit le plus approprié. Arnaud Beltrame n’a pas risqué sa vie pour la patrie, mais pour sauver la vie d’une otage. Il a proposé au terroriste de se substituer à elle et celui-ci a accepté. Le dévouement qui va jusqu’au « mourir pour l’Autre », c’est, très exactement, nous dit Levinas, la définition de la sainteté.

Avec ce sacrifice, en tout cas, on est aux antipodes du kamikaze qui ne donne pas sa vie mais qui, en transformant son corps en arme de destruction, cherche à tuer au nom d’Allah le plus possible d’apostats ou d’infidèles.

Je ne demande pas la béatification d’Arnaud Beltrame, ce n’est pas de mon ressort. Mais plus encore qu’un hommage, ce saint-cyrien sorti major de sa promotion et qui, après l’École de guerre, a choisi la gendarmerie, mérite des obsèques nationales. Nous, la nation, nous nous devons d’honorer sa mémoire et de l’intégrer pour toujours à la nôtre.

En terrain miné

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La seule exactitude

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Marche blanche contre l’antisémitisme: pourquoi le Crif avait raison

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kalifat lepen melenchon antisemitisme
Marche blanche en hommage à Mireille Knoll. Francis Kalifat, président du Crif, entouré du porte-parole du gouvernement et du ministre de l'Intérieur. Sipa. Numéro de reportage : AP22183595_000010.

Il faut être d’une singulière mauvaise foi pour faire porter au Crif la responsabilité des incidents survenus au cours de la marche blanche en hommage à Mireille Knoll. Son président, Francis Kalifat avait déclaré avant cette marche que la présence de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon n’y était pas souhaitée. Le Crif n’a jamais prétendu interdire quoi que ce soit. Il était prévisible que des incidents se produiraient avec la présence de ces deux personnes et ils ont bien eu lieu. Le propos de Kalifat était donc fondé dans sa prévision et son anticipation. S’il ne l’avait pas dit, de quelle turpitude aurait-il été accusé : de collaboration, de tolérance pour les extrêmes : l’une qui est allée danser la valse avec d’anciens nostalgiques nazis et l’autre pour sa haine très progressiste d’Israël. Fallait-il composer avec ces gens-là ? Serait-ce par esprit sectaire que ces deux-là n’étaient pas souhaités ou par souci de prévention de désordres prévisibles ?

A lire aussi: Mélenchon et Le Pen expulsés: not in my name! – Par Elisabeth Lévy

L’alibi antisioniste…

C’est la haine obsessionnelle d’Israël, c’est l’alibi antisioniste qui a donné à l’antisémitisme ses lettres de noblesse. Cette « forme renouvelée de l’antisémitisme », pour reprendre les mots du président de la République, n’est que la reformulation d’une constante. Elle permet de rendre acceptable sinon vertueuse le déni d’une légitimité : celle de l’affirmation nationale du peuple juif. Que cette incapacité à penser la complexité de cette question soit le fait de personnes de bonne foi de gauche et de droite ne change rien au résultat. Que d’autres à droite de la droite fassent mine d’oublier que l’antisémitisme traditionnel de certains d’entre eux cohabitait avec la haine d’Israël ne change rien non plus au résultat. Que le Quai d’Orsay fasse semblant de ne pas être au courant de sa complaisance passée à l’égard des formes les plus extrémistes du mouvement palestinien ne change rien à l’affaire. Que le moraliste en chef de Libération, Laurent Joffrin soit aussi oublieux de certains de ses éditoriaux compassionnels pour angelots turcs du Mavi Marmara, pour la sainteté de Stéphane Hessel ne change rien non plus au résultat.

…rend le fond de l’air irrespirable

C’est bien l’amalgame de ces composantes diverses qui a permis à l’air du temps de devenir irrespirable pour les Juifs. C’est cet ensemble de vecteurs qui rend possible la situation ubuesque actuelle qui convoque au tribunal un historien coupable d’avoir énoncé une vérité connue de tous : l’antisémitisme est une constante dans la plupart des mentalités arabo-musulmanes. La haine d’Israël est l’explication magique de l’enfermement intellectuel et psychique de ces sociétés. Que les plaignants s’affublent du faux-nez de l’antiracisme pour accuser Georges Bensoussan de racisme anti-arabe et d’islamophobie, ne change rien non plus au résultat, ils ont ajouté leur part à la pollution culturelle présente.

Ce bilan est un désastre. Que certains estiment reconstruire leur virginité en se défaussant sur le Crif de leur propre aveuglement ou de ce qu’ils ont eux-mêmes contribué à construire relève de l’imposture.

L'affaire Sarah Halimi

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Une France soumise - Les voix du refus

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Israël / Gaza : ce que cache la « Marche du retour »

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Jeunes palestiniens à la frontière entre Gaza et Israël, 2 avril 2018. Sipa. Numéro de reportage : 00852618_000023.

Derrière la vision simpliste qu’en ont la plupart des médias, la « Marche du retour » – qui a fait plusieurs morts vendredi 30 mars à Gaza – cache une réalité plus compliquée.


Vendredi dernier, des dizaines de milliers de Palestiniens se sont massés dans cinq points de la zone frontalière qui sépare la bande de Gaza d’Israël. Soudain, plusieurs centaines d’entre eux se sont mis en mouvement.

Une  « manifestation pacifique » avec des éléments armés

Avançant en terrain découvert vers les clôtures marquant la frontière, ils ont été arrêtés net par des tireurs d’élite postés du côté israélien. D’autres Palestiniens, armés ceux-ci, ont essayé de placer des charges explosives près de la clôture frontalière, tentant de se rapprocher des soldats israéliens pour leur tirer dessus ou profitant d’une brèche dans la clôture pour s’infiltrer en territoire israélien et commettre un attentat. Bilan humain : 17 palestiniens tués. La clôture a résisté et empêché une entrée massive de Palestiniens en territoire israélien. On ne peut qu’imaginer le bilan humain si jamais ce que les médias qualifient trop facilement de « manifestation pacifique » avait atteint son objectif, à savoir forcer la clôture et faire traverser la frontière à des (dizaines de) milliers de Palestiniens.

Il suffit des images, des reportages et des insinuations habituels (« Le Premier ministre israélien félicite l’armée après que celle-ci a tué 17 Palestiniens vendredi… ») pour que le message subliminal passe : les méchants Israéliens ont encore massacré d’innocents Palestiniens. Peu importe si entre un tiers (selon le Hamas) ou deux tiers (selon l’armée israélienne) des Palestiniens tués combattaient au sein de la branche armée du Hamas ou du Djihad islamique. A aucun moment la possibilité que la responsabilité repose sur un autre acteur qu’Israël n’a été évoquée. Pourtant, l’information est disponible, même en français.

L’autre « Nakba »

Observons ce que pense l’Autorité palestinienne elle-même de la situation à Gaza. Un peu d’analyse lexicographique permet d’éclaircir les choses. La création de l’Etat d’Israël en 1948 a été vécue comme une tragédie sous le nom arabe de « Nakba ». Ce mot signifiant désastre ou catastrophe désigne plus précisément la défaite des Arabes de Palestine au terme de la guerre civile qui les opposa aux Juifs du pays en 1947-1948 puis leur exode massif. C’est probablement le mot le plus chargé – émotionnellement et politiquement – dans ce lexique.

Pourtant, en juin 2017, l’Autorité palestinienne a repris ce terme pour qualifier le coup d’Etat que le Hamas avait perpétré à Gaza une décennie plus tôt. C’est en vain que vous chercherez cette information dans les articles sur les graves incidents survenus à la frontière entre Israël et la bande Gaza vendredi dernier. Il n’y est pas davantage fait mention de la tentative d’assassinat du Premier ministre de l’Autorité palestinienne Rami Hamdallah pendant une visite officielle à Gaza il y a à peine trois semaines.

En outre, l’Autorité palestinienne a diminué la rémunération de ses anciens fonctionnaires à Gaza (payés depuis une décennie sans rien faire mais contribuant largement à l’activité économique) et a cessé de fournir du fuel à Gaza. Bref, le tableau se précise : dans la lutte entre Ramallah (Fatah) et Gaza (Hamas), tous les moyens sont bons pour faire plier l’adversaire. D’autant qu’Israël portera toujours le chapeau. Ce n’est pas très compliqué : dans le cadre de la négociation politique entre Ramallah et Gaza sur une réconciliation et la reprise du contrôle de la bande de Gaza par l’Autorité palestinienne, cette dernière fait subir une forte pression économique aux habitants de la « prison à ciel ouvert ».

Si « La Marche du retour » avait réussi…

Mais le plus intéressant est un autre détail, cité en boucle sans que personne ne s’interroge sur son sens : qu’est-ce que « La Marche du retour » ? Et de quel « retour » s’agit-il exactement ? Le lecteur occidental pense spontanément au retour des réfugiés palestiniens dans leur pays d’origine. Or, tout dépend du « pays » dont on parle. Tandis que les Occidentaux y voient un synonyme de « patrie », c’est-à-dire le territoire de l’Etat-nation, de nombreux Palestiniens, notamment les habitants des camps de réfugiés de la bande de Gaza, entendent par là leur village. Ceux qui ont marché vers Israël vendredi dernier ne réclamaient donc pas une solution de nature politique (un Etat) mais aspiraient à retrouver les maisons qu’ils ont quittées il y a soixante-dix ans et dont ils ont souvent gardé la clé. Autrement dit, le projet d’un retour dans leurs foyers exige la destruction de l’Etat d’Israël.

Quoi qu’on en dise, les Palestiniens ne sont pas dans le double langage. Beaucoup d’entre eux se trouvent simplement dans une phase de l’évolution de leur culture politique qui leur empêche de distinguer propriété et souveraineté, clan et nation.

Ceux qui critiquent, parfois à raison, le gouvernement israélien, devraient donc se souvenir des raisons pour lesquelles les électeurs israéliens votent pour Netanyahou. Depuis qu’Israël a totalement évacué la bande de Gaza en 2005, les Israéliens estiment qu’une majorité de Palestiniens reste incapable d’accepter la moindre solution politique.

Guerre commerciale: quand le monde s’éveillera, la Chine tremblera

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Une femme passe à côté d'un vendeur de produits dérivés de l'armée américaine à Pékin en Chine, mars 2018. SIPA. AP22181606_000008

La guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine a déjà lieu. Si la Chine vient de répliquer à l’offensive de Donald Trump, elle pourrait vite s’essouffler. Surtout si l’Europe finit par suivre son cousin américain…


Donald Trump a été élu sur un programme de protection de l’industrie et des emplois américains. Et il fait ce qu’il avait annoncé, pendant que les médias ne se focalisent que sur des affaires privées, inventées, déformées ou amplifiées. D’autres commentateurs, ignorants du droit américain ou formatés (comme l’ancien président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet) critiquent ses actions pour ses changements d’axes fréquents sans comprendre qu’il s’agit là de l’essence même de son habileté à négocier.

Donald Trump remet l’Empire à côté du village

Il a, par exemple, annoncé aux Canadiens et aux Européens son intention de taxer les importations d’acier (25%) et d’aluminium (10%) avant de revenir sur cette mesure, mais en maintenant la surtaxation sur les métaux chinois… Il semble qu’il ait négocié avec ces partenaires occidentaux une action concertée – ou en tout cas une neutralité – dans sa confrontation avec la Chine.

Rappelons qu’après avoir obtenu le visa de l’United States International Trade Commission (USITC), comportant des élus démocrates et républicains, les Etats-Unis avaient lourdement taxé les lave-linge coréens et les panneaux photovoltaïques chinois… L’USITC fonctionne selon des critères juridiques étrangers à l’esprit de l’OMC (et inconnus en droit français) qui sont simplement de savoir si une importation « peut ou non affecter l’industrie américaine ». Plusieurs enquêtes de ce type sont en cours, par exemple sur les fabricants de toners chinois.

A lire aussi: Le libre-échange, c’est la guerre commerciale

Mal connues et, encore moins, analysées en France, de nouvelles taxes sur les importations chinoises viennent d’être instituées par l’administration américaine, toujours après avis positif de l’USITC. Le 12 mars, c’est un autre comité (le CFIUS) pour l’investissement étranger aux États-Unis qui avait recommandé à l’administration Trump de bloquer l’OPA hostile du fabricant de semi-conducteurs chinois Broadcom sur l’entreprise de technologie sans fil américaine Qualcomm. Puis Washington avait adopté les mesures sur l’acier et l’aluminium. Et, déjà, on annonce des mesures pour protéger les technologies américaines et mettre fin au système des joint ventures que Pékin impose aux investisseurs étrangers sur son territoire, ce qui permet aux entreprises chinoises d’acquérir à peu de frais les brevets et know-how des géants américains. Le président Trump a annoncé, le 22 mars, que les États-Unis imposeraient de nouvelles taxes sur quelque 60 milliards de dollars d’importations chinoises. Les États-Unis doivent dévoiler d’ici peu la liste de 1.300 (!) produits chinois qui pourraient être surtaxés à la suite de l’enquête dite « section 301 » sur les transferts de technologies.

Xi Jinping tombe dans le piège de Donald Trump

Pour ne pas perdre la face, les Chinois – s’imaginant sans doute pouvoir à terme renégocier avec les Etats-Unis comme les Européens l’ont fait – sont tombés dans le piège tendu par le président Trump et ont, à leur tour, taxé en douanes, le 26 mars, pas moins de 128 produits américains : notamment le porc, le vin et certains fruits. Depuis le 2 avril, ces produits importés en Chine seront frappés de droits de douane supplémentaires de 15 à 25 %.

Le déficit commercial entre la Chine et les Etats-Unis est gigantesque (près de 400 milliards $) mais le président chinois Xi Jinping, exalté par le statut quasi impérial dont il vient de se doter, a précipitamment et imprudemment mordu à l’appât de Donald Trump. Il n’en sortira pas sans dommages. L’économie chinoise, calquée sur le plan de développement japonais des années 1960, a absolument besoin d’exporter pour survivre et absorber les ondes sociales de son immense exode rural. Nul ne peut prédire quelles en seront les conséquences sur l’économie chinoise puis, inévitablement, sur la situation politique intérieure de l’Empire du Milieu. Le ton des médias chinois, dopés au succès industriel et militaire du pays, est menaçant: ils proclament que la Chine n’a pas peur d’une guerre commerciale et retrouvent leur rhétorique communiste agressive. Aux Etats-Unis, même les démocrates qui détestent le plus Donald Trump adoptent ses éléments de langage, telle la sénatrice Elizabeth Warren qui, après avoir rencontré vendredi et samedi le vice-premier ministre Liu He, stratège de la politique économique, a déclaré avoir eu « une discussion approfondie sur la façon dont les mesures chinoises qui faussent les échanges commerciaux finissent par porter préjudice aux travailleurs américains». On voit que l’on se rapproche des élections mid term !

La course aux désarmements

Et le mouvement ne semble pas près de s’achever car le président Trump vient de signer un mémorandum donnant pour instructions au représentant des États-Unis pour le commerce extérieur (USTR) d’envisager une augmentation des droits de douane sur certains produits que la Chine exporte vers les États-Unis, y compris dans les domaines de l’aérospatial, de l’armement, de la machinerie et des technologies de l’information et de la communication. D’après une enquête de l’USTR, certaines actions politiques et pratiques du gouvernement chinois, liées au transfert de technologies, à la propriété intellectuelle et à l’innovation, étaient déraisonnables ou discriminatoires et imposaient un fardeau ou des restrictions sur le commerce américain.

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Donald Trump a demandé aux départements et organismes compétents de collaborer avec le secrétaire au Trésor pour proposer des mesures visant à remédier aux préjudices causés aux États-Unis par les pratiques d’investissements de la Chine en matière d’acquisition des technologies sensibles qui ne sont pas encore entièrement couvertes par les textes en vigueur. Le 25 mars, le président déclarait: « Sous mon gouvernement, le vol de la prospérité américaine prendra fin. Nous allons défendre notre industrie et créer – enfin – un système concurrentiel équitable pour les travailleurs américains ». Il ressort en effet de l’enquête précitée que la Chine obligerait les entreprises américaines à céder leurs droits de propriété intellectuelle pour avoir accès aux marchés chinois, par exemple en exigeant que les entreprises automobiles étrangères (à énergies nouvelles) concèdent les technologies entrant dans leur fabrication. Robert Lighthizer, le représentant des États-Unis pour le Commerce extérieur, a diffusé un communiqué dénonçant « les pratiques commerciales injustes et sans précédent de la Chine [qui] représentent un sérieux défi non seulement pour les États-Unis, mais aussi pour nos alliés et partenaires à travers le monde ». C’est un message en direction des Européens. Saurons-nous saisir cette opportunité et suivre le « brise-glace » ? S’il peut être gênant pendant quelque temps pour les Etats-Unis (et l’Europe) d’importer moins de Chine, mais avec un effet reconstituant à terme de leur tissu industriel, il peut être fatal bien plus vite pour la Chine de ne plus exporter…

Quand la Chine s'éveillera...: ... Le monde tremblera

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La Chine dans le monde

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Dans la tête de Xi Jinping

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Que reste-t-il de la Britpop? Noel Gallagher!

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Noel Gallagher, New York, février 2018.

Maintenant que Pulp, Supergrass, Blur, Oasis, Boo Radleys, Elastica, Suede et autres groupes fers de lance du mouvement Britpop des années 1990 ont enfin disparu des radars, ne reste qu’un survivant, l’unique, le meilleur de tout ce petit monde : Noel Gallagher, seul rescapé d’Oasis, puisque Liam son frère se fourvoie désormais dans une soupe à la fraise froide et insipide comme une reprise de Radiohead par Lana Del Rey.

Look back in Noel Gallagher

La Britpop, souvenez-vous : ce phénomène musical monté de toutes pièces par les médias pour réactiver le mythe d’une rivalité à la hauteur de celle, imaginaire, entre les Beatles et les Rolling Stones, avec Blur dans le rôle des gentils néo-scarabées et Oasis dans celui des nouvelles pierres qui roulent. Sauf qu’entre ces deux nouveaux camps la guerre était bien réelle, Noel Gallagher (compositeur d’Oasis) allant jusqu’à déclarer en 1995 : « Je déteste Damon Albarn (leader de Blur). J’espère qu’il attrapera le sida et mourra. » Aujourd’hui, Noel et Damon sont copains comme cochons, les belles histoires d’amitié commencent souvent par un petit malentendu.

Au tournant des années 2010, Gallagher a pris son envol en « solo », avec un nouveau groupe : High Flying Birds. Oasis a disparu des écrans le jour où les frères ennemis se sont une dernière fois fendus la gueule, à coups de Fender, juste avant d’entrer sur la scène du Festival Rock en Seine, le 28 août 2009. A la guerre comme Gallagher…

L’évaporation d’Oasis a révélé un désert : le mouvement Britpop tout entier n’était qu’un mirage. Noel Gallagher, lui, continue de dispenser sa bonne musique aux foules et ses sorties promotionnelles ne passent toujours pas inaperçues. Bien sûr, on pourrait consacrer tout un papier aux coups de gueule légendaires du lads mancunien, comme les récents « F**k Jeremy Corbyn. He’s a Communist » (qui pourrait dire ça en France sans risquer de se faire ostraciser ? Cf. les propos récents de Philippe Torreton dans l’émission C à Vous) ou encore « Politicians ? They’re f**king idiots. They’re economists, that’s all they are » (source : The Independent, 30/11/2017). Sa vision du Brexit, limpide, paraît bien mesurée à côté. En français : « On a demandé au peuple de voter, le peuple a voté, ça s’appelle la démocratie, ceux que cela dérange ou inquiète devraient passer à autre chose » (source : The Telegraph, 16/11/2017). Cette liberté réelle d’expression n’empêche pas le chanteur de vendre des wagons de disques, outre-Manche et ailleurs. En effet, sa musique reste sa meilleure carte de visite pour mettre tout le monde d’accord. Dès son premier essai officiel post-Oasis, Noel Gallagher’s High Flying Birds (2011), le rescapé de la Britpop nous a littéralement téléportés sur la Carnaby Street des légendes mods, avec des chansons sorties du baluchon d’un George Harrison période All Things Must Pass – émancipé lui aussi du joug de ses frères ennemis – entre nébuleuses psyché et ballades en or pur. Un lien ontologique unit ces deux-là : l’influence de John Lennon.

La preuve en son et lumière :

Quatre ans plus tard, en 2015, Noel récidive avec la même insolente efficacité et prouve par la même occasion que son nouveau groupe porte décidément bien son nom, effaçant d’un battement d’aile le souvenir diffus d’Oasis :

Aujourd’hui, l’artiste sort un disque où paix intérieure et zen émoi investissent l’espace. Pour preuve, le titre de l’objet : Who Built The Moon ? Avec cette troisième pièce apportée à son édifice lunaire, Gallagher se construit une place solide dans la constellation des étoiles du rock. Quand on vous dit qu’il prend un peu plus d’altitude à chaque album : il faut avoir une sacrée hauteur de vue pour voir dans notre planète un monde merveilleux…

Who Built The Moon ? est un condensé de pop vintage et de glam rock aux grands espaces psychédéliques, parfois bluesy, où les guitares s’ébrouent en apesanteur ; une musique cristallisant tout ce qui a participé à la grandeur et à la décadence de « la perfide Albion » sur la scène musicale internationale des 50 dernières années. De la Britpop, à la sauce Noel Gallagher : 100% Britrock !

Le voyage sur la lune passera par Paris : Noel Gallagher sera en concert à l’Olympia le 4 avril.

Embarquement immédiat :

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« La combativité sociale était bien plus forte en 1995 »

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Cheminots et étudiants défilent ensemble dans les rues de Marseille, le 30 novembre 1995. ©GEORGES GOBET / AFP

Pour le politologue Stéphane Rozès, une majorité de Français consent aux réformes de Macron. Mais l’opinion étant très largement souverainiste et attachée au modèle social français, le président devra obtenir des gages de Bruxelles et Berlin, sans quoi un scénario semblable aux grèves de 1995 ne sera plus à exclure.


Causeur. En novembre-décembre 1995, alors que la grève des cheminots était, de façon étonnante, soutenue par une partie de l’opinion, vous avez inventé le concept de « grève par procuration ». Mais 2018 ne sera pas un remake de 1995, écriviez-vous en substance dans Le Monde du 3 mars. Que s’est-il passé pendant ce quasi-quart de siècle ?   

Stéphane Rozès. Bien sûr, en dehors de la SNCF, la combativité sociale était bien plus forte en 1995. Mais la capacité d’un mouvement social à faire reculer un gouvernement dépend aussi et même surtout de la coagulation entre des grèves bloquantes et l’opinion. Autrement dit, ce ne sont pas les facteurs économiques et sociaux qui sont déterminants, mais la variable politico-idéologique. En 1995, deux Français sur trois soutenaient le mouvement qui bloquait le pays bien qu’il les gênât en tant qu’usagers. Cela a créé une rupture dans la perception, par rapport aux mouvements sociaux précédents, durant lesquels les grévistes étaient considérés comme des égoïstes arc-boutés sur leurs privilèges corporatistes. C’est que l’opinion s’était servie des grévistes par procuration pour envoyer un message au président Chirac. Élu sur la « fracture sociale », il semblait au travers du plan Juppé tourner le dos à son contrat avec la nation en lui demandant de s’adapter aux contraintes extérieures européennes pour amener la France à se mettre dans les clous de la mise en place de l’euro.

A lire aussi: Grèves SNCF 2018: un parfum de Thatcher 1984

En somme, nous considérions que les cheminots, en se battant pour leur retraite, défendaient l’intérêt général ? Avions-nous raison ou était-ce une illusion ?

Si le cheminot et les autres grévistes deviennent la figure de la défense de l’intérêt général, c’est qu’au début des années 1990, le pays était devenu idéologiquement antilibéral au plan économique. Après la chute du mur de Berlin, avec le passage du capitalisme managérial au capitalisme financier, 55% des Français se sont mis à penser qu’ils pouvaient devenir exclus, SDF ou chômeurs de longue durée. Devenus incapables, dans la mondialisation néolibérale, de se projeter dans un avenir meilleur, les Français font un retour vers la nation protectrice, la République, les services publics, perçus comme autant de boucliers face à la dérégulation des marchés. S’est alors formé un large front idéologique anti-néolibéral entre classes populaires et moyennes, dont la pétition Bourdieu, portée par la petite bourgeoisie intellectuelle, fut l’expression. Seuls Chevènement et Séguin portaient politiquement ces valeurs. 1995 a été un mouvement d’interpellation des gouvernants et des élites par le peuple, mouvement qui a agrégé la question sociale et la question nationale.

Du reste, Erik Israélewicz, alors patron du Monde, parlait de la première révolte contre la mondialisation.

C’était bien vu ! Comme sondeur, travaillant confidentiellement pour Alain Juppé et la direction de la CGT, j’avais constaté que prise isolément, chaque mesure du plan Juppé était soutenue par l’opinion, mais que le plan était rejeté pour des raisons politiques profondes. Les syndicalistes furent autant surpris que le Paris politico-médiatique par le soutien de l’opinion aux grévistes. En réalité, il ne s’agissait pas de défendre leurs intérêts matériels, mais leurs intérêts moraux communs. Quant aux pétitionnaires qui, autour de Rosanvallon, s’opposèrent à Bourdieu, ils croyaient eux aussi rejouer les disputes idéologiques sur la question sociale des années 1970-1980. Or, loin de conforter la démocratie et la lutte contre un totalitarisme, alors disparu, le libre déploiement des marchés semblait remettre en cause la démocratie elle-même, tandis que le président Chirac paraissait, au travers du plan Juppé, agir sous la contrainte d’une Europe réduite au rôle de relais de la mondialisation néolibérale.

Vingt-trois ans plus tard, dans la France de Macron, cette forme de critique de la mondialisation semble avoir perdu la partie. Ce retournement de l’opinion traduit-il une résignation à l’inévitable ou une véritable adhésion ?

Si l’individualisme et le repli ont pu progresser depuis le début des années 1990, la France est toujours très majoritairement anti-néolibérale et attachée à la souveraineté nationale, à la République et à notre modèle social. Ce qui change, par rapport à 1995, c’est la séquence politique : si les réformes du gouvernement Philippe ne suscitent pas l’adhésion, si le président Macron est impopulaire, pour l’heure, le pays consent à laisser le pouvoir avancer dans ses réformes sans le bloquer.

Pourquoi ce consentement politique alors même que les réformes entamées sont douloureuses socialement, voire perçues comme injustes ?

À cause de l’alternative impossible présentée explicitement ou implicitement par les gouvernants successifs et l’Europe : survivre ou conserver notre identité. Emmanuel Macron prétend la dépasser. Il ne veut ni résister ni plier devant la mondialisation. Il a été élu sur l’idée que ce n’étaient pas les Français les responsables de leur malheur, mais le système politique. Il les invitait à se mettre en marche à partir de leurs talents. Il affirme devant le Congrès que le « premier mandat que [lui] ont confié les Français c’est de restaurer la souveraineté de la nation ». Sous la direction de cette figure bonapartiste, la France est prête à accepter quelques coups de canif dans son modèle pour reconquérir son destin. La question nationale pour l’heure préempte la question sociale.

Si des gens sont prêts à sacrifier ce merveilleux modèle social, c’est sans doute qu’il ne remplit plus ses fonctions d’intégration et qu’il est devenu l’objet d’un festival de ressentiments.  Beaucoup pensent qu’il y a d’un côté ceux qui cotisent et de l’autre ceux qui reçoivent…

Les Français estiment que la SNCF, l’école ou l’hôpital ne fonctionnent pas assez bien, mais ils demeurent attachés au service public et à ses missions : égalité, continuité, accessibilité, mais aussi qualité et réactivité. Reste à savoir si les réformes actuelles visent à adapter notre modèle social vieux de plusieurs siècles ou à le remettre en cause. Un modèle structure anthropologiquement une communauté humaine, on n’en change pas comme de veste. Et son efficacité dépend à la fois de son imaginaire, des institutions politiques, des modalités économiques et des rapports sociaux. C’est l’économicisme au sommet de l’État qui explique notre recul économique et notre dépression politique.

La réponse de Macron satisfait-elle les Français ?

La voie est étroite. Comme la bicyclette, le macronisme tient tant qu’il est en mouvement ! Il doit avancer en conciliant l’idée que le pays est en marche et l’assurance qu’il adapte et sauvegarde notre modèle. Pour l’heure, le pays consent au macronisme, mais si l’Europe ne redonne pas des marges de manœuvre, l’opinion pourrait instrumentaliser le cheminot – ou n’importe quelle catégorie – dans une jacquerie interpellant les pouvoirs.

Georges Bensoussan, le procès d’un innocent ?

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Georges Bensoussan, 2016. ©DRFP/Leemage

Accusé d’incitation à la haine par les apôtres de l’islamophobie pour avoir cité de mémoire, dans le contexte particulier d’un débat, les propos du sociologue Smaïn Laacher évoquant la dimension culturelle de l’antisémitisme « dans les familles arabes », l’historien de la Shoah Georges Bensoussan, a été relaxé il y a un an. Jeudi 29 mars avait lieu son procès en appel.


L’absurde disputait au droit la tenue du procès en appel de Georges Bensoussan, jeudi 29 mars. Un procès est affaire de symbole, de codes culturels, de rituels, tout comme le droit s’inspire de la culture qui l’a construit. Quand la cour entre dans la salle d’audience tout le monde se lève.

Faites entrer la femme voilée

Être le témoin de la présentation d’une vidéo apportée par une femme voilée à la présidence du tribunal, comme témoignage à charge contre Georges Bensoussan, avait quelque chose de totalement surréaliste. Comment la présidente a-t-elle pu ne pas exiger de cette personne de se présenter tête nue devant la cour ? La farce, la mauvaise foi, le dévoiement des mots ont révélé en creux comment le droit peut être détourné, dévoyé. Feindre d’utiliser les armes de la justice pour détruire le vrai, feindre de respecter les règles de la démocratie pour imposer un ordre totalitaire, tel était l’enjeu fondamental du procès en appel de Georges Bensoussan.

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Il faut être particulièrement aveugle pour ne pas le voir. Ce que veulent les parties civiles c’est le faire condamner, c’est pouvoir afficher à leur tableau de chasse ce superbe trophée : l’historien du Mémorial de la Shoah ne serait qu’un raciste anti-musulman et anti-arabe qui se dissimulerait à l’ombre de ses travaux portant sur les crimes nazis commis contre les Juifs. Cette stratégie de djihad judiciaire mise au point par le Comité contre l’islamophobie en France (CCIF) sait utiliser les moyens du droit qui régissent une société démocratique, elle sait se faire passer pour victime et accabler celui qui la dévoile pour le désigner comme agresseur.

Demande de requalification pour « injure raciale »

Comment l’Etat peut-il se prêter à cette sinistre mascarade ? Comment ces signalements pour provocation à la haine ont-ils pu être déclarés recevables par le Ministère public au lieu d’être éconduits ? Comment cette procédure d’appel peut-elle se tenir avec la participation du parquet aux côtés des parties civiles ? L’avocat général a reconnu qu’elle n’avait rien trouvé dans les mots de Georges Bensoussan qui puisse accréditer l’idée d’une incitation à la haine raciale. Mais les pitbulls de l’islamisme ne lâchent pas aussi aisément leur proie. Une astuce juridique a permis, donc, en dernière minute,  aux parties civiles de demander la requalification comme « injure raciale » des mots de Georges Bensoussan. Cette nouvelle disposition permettrait aux parties civiles un réajustement stratégique quand elles ont été déboutées de leur plainte initiale.

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L’absurde serait triomphant dans cette farce judiciaire si jamais le tribunal retenait cet argument. Que de temps perdu, d’énergie gaspillée, de salaires dépensés, de moyens mobilisés cet après-midi de mars. Vingt-quatre heures après avoir honoré la mémoire de victimes de l’islamisme, voilà que l’Etat consentirait au renversement des rôles !

Ce n’était pas à Georges Bensoussan d’être assis dans le box des accusés mais à ceux qui l’accusent d’y figurer. Avant Georges Bensoussan, il y a déjà eu Robert Redeker, Pascal Bruckner, Charlie Hebdo, Mohamed Louizi et d’autres. Ces actions en justice font partie de la panoplie des moyens déployés par les islamistes pour culpabiliser et réduire au silenceaprès avoir semé la terreur. Comment peut-on ne pas reconnaître ces ennemis alors que dans le même temps c’est leur idéologie qui inspire les jouisseurs de mort ? Si un jour un historien se penche sur les raisons de cette étrange défaite des années 2000, il devra regarder les archives de ce procès.

Eh non, Gérard Collomb, les djihadistes ne préviennent pas avant d’agir…

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Gérard Collomb sur France Inter, le 30 mars 2018.

Le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb a avoué que le terroriste fiché S, Radouane Lakdim, allait être « mis en veille » au moment où il a « brusquement » agi. Il assure pourtant ne pas avoir relevé de « dysfonctionnement ». De quoi se poser des questions sur l’aveuglement de certains et sur l’efficacité de nos services de renseignement…


Le 23 mars 2018, Arnaud Beltrame a remporté une éclatante victoire : humaine, morale, politique, stratégique, philosophique, métaphysique même. Il a payé cette victoire de sa vie, mais c’est justement parce qu’il s’est totalement donné pour elle qu’il l’a remportée. Son sacrifice a bien été « sacer facio » : faire advenir le sacré.

Ne pas se cacher derrière l’arbre Beltrame

Le 28 mars 2018, Emmanuel Macron lui a rendu un magnifique hommage. En ce jour, le président français a été pleinement digne du héros français. Tout comme Arnaud Beltrame a finalement agi en homme bien plus qu’en lieutenant-colonel de gendarmerie, Emmanuel Macron a fait plus qu’habiter sa fonction : il l’a transcendée. Le chef des Armées a rendu hommage à un soldat, mais surtout un homme a puisé dans le meilleur de son humanité pour rendre hommage à un autre homme, qui avait puisé à la même source pour agir. Loin, infiniment loin du « morne relativisme » – plus que loin : dans un autre monde, parmi ceux qui savent « qu’il y a pire que de mourir : mener une vie absurde. »

« Dès que nous eûmes appris son geste, à l’issue incertaine, nous tous, Français, avons tremblé d’un frisson singulier. L’un d’entre nous venait de se dresser. » Rien de tout ce qui a été dit ou écrit à cette occasion n’est plus juste. Malgré tous nos désaccords, d’un homme à un autre, d’un Français à un autre, pour ces authentiques moments de grâce, Emmanuel, tu as ma profonde gratitude.

Et cependant, Monsieur le président, le sang du colonel Beltrame vous oblige encore. Le sang de toutes celles et tous ceux qui sont tombés pour combattre l’islamisme vous oblige, le sang de toutes les victimes de ce totalitarisme vous oblige. Nous oblige. Nous cacher derrière l’héroïsme et les cadavres pour refuser de nous remettre en cause serait tous les trahir.

Le 23 mars, la manœuvre des forces d’intervention a été excellente. Imparfaite, sans doute, mais excellente. Le général Richard Lizurey l’a très justement souligné sur France Inter, les forces de l’ordre ont appris des attentats précédents, et se sont adaptées. Il y a seulement trois ans, il y aurait probablement eu beaucoup plus de victimes. Et outre son geste héroïque, le colonel Beltrame n’y est pas étranger, lui qui avait veillé à préparer soigneusement ses équipes de l’Aude.

Radouane Lakdim, « sans radicalisation apparente » ?

En revanche, les attaques dans l’Aude signent l’échec total des services de renseignement et de lutte contre la radicalisation. Le ministre de l’Intérieur a eu l’honnêteté de reconnaître que ses services s’apprêtaient à mettre fin à la surveillance de Radouane Lakdim. Mais les raisons qu’il invoque n’appellent pour commentaires que les termes de catastrophe, aveuglement, naufrage. Gérard Collomb a en effet prétendu que le djihadiste « était passé à l’acte brusquement, sans radicalisation apparente. »

Radouane Lakdim était pourtant connu pour des faits de délinquance, ce qui ne l’a d’ailleurs pas empêcher de se procurer une arme. Il était fiché S, non sans raisons je pense. Sa petite amie était fichée S, ce qui donne une idée de l’ambiance autour de lui. Les propos de cette jeune femme sur internet laissaient d’ailleurs peu de doute quant à son soutien idéologique au djihad. On dit que Lakdim fréquentait souvent la mosquée, et était très actif au sein de groupes salafistes sur les réseaux sociaux. « Sans radicalisation apparente », vraiment ?

Oser dire, comme le fait le ministre, qu’il s’agirait de « schizophrénie » et justifier l’absence de détection par le fait que le passage à l’acte ait été « brusque » est l’aveu d’une terrifiante incompréhension de la situation. Comment ? L’ennemi aurait l’outrecuidance de vouloir nous surprendre ? Il oublierait de prévenir avant de passer à l’acte ? Il tenterait de ruser ? De se dissimuler ? De mentir ?

Les terroristes se cachent pour agir

Monsieur le président, vous devriez envoyer les grands stratèges de Beauvau observer des enfants dans la cour de récréation d’une école maternelle. Lorsqu’ils veulent faire une farce à quelqu’un, ils cherchent à le surprendre, et pour y parvenir ils essayent de se dissimuler. Mais si ! Ils approchent discrètement, marchent sans faire de bruit, font semblant de s’intéresser à autre chose. Il arrive même – ô génie – qu’ils veillent à ne pas se faire remarquer par la maîtresse. Et le passage à l’acte est alors soudain, pour ne pas dire brusque.

Quant au GED (Groupe d’Évaluation départemental) en préfecture, il a le mérite de réunir les représentants de divers services, mais quand les débats n’y sont pas paralysés par une dangereuse naïveté et le politiquement correct (je parle d’expérience), il se heurte souvent au manque de connaissances de certains de ses membres, et à des procédures totalement inadaptées.

A titre d’exemple, les services de renseignement sont de grands adeptes des « entretiens d’évaluation », qui consistent à convoquer un radicalisé supposé pour l’interroger sur ses croyances. Trop souvent, dépassés par la masse de dossiers à traiter, il n’ont ou ne prennent pas le temps d’aller plus loin. Laissez-moi vous révéler un incroyable secret stratégique : il arrive que les djihadistes soient au moins aussi rusés que des enfants de maternelle.

Gérard Collomb: « Il n’y a pas eu de dysfonctionnements. »

Oui, la détection des signaux faibles et l’évaluation d’un risque de passage à l’acte sont des choses techniques, compliquées et qui demandent une véritable expertise. Il y a des gens sérieux qui y travaillent, et il y en a d’autres qui devraient sérieusement s’y mettre ou décider de changer de métier. Il y a aussi des ministres qui devraient avoir suffisamment de lucidité, de courage politique et de sens du devoir pour procéder d’abord à un retex (retour d’expérience) sérieux, et ensuite seulement déclarer – ou pas – qu’ « il n’y a pas eu de dysfonctionnements. »

Mais le pire n’est pas dans cette incapacité à anticiper le passage à l’acte : la surprise stratégique fait partie de la guerre, et il y aura toujours des cas où l’ennemi parviendra à nous frapper. Ce qui est intolérable, c’est l’aveuglement des services officiellement spécialisés face à la radicalisation de Radouane Lakdim. C’est la focalisation sur la radicalisation violente du djihadisme, qui masque la radicalisation de l’islamisme. Or, tous les djihadistes sont d’abord au service d’une idéologie, qu’ils l’intellectualisent ou non.

Vous l’avez dit vous-même, Monsieur le président, « ce ne sont pas seulement les organisations terroristes, les armées de Daech, les imams de haine et de mort que nous combattons » mais « cet islamisme souterrain », cet « ennemi insidieux, qui exige de chaque citoyen, de chacun d’entre nous, un regain de vigilance et de civisme. »

L’Etat trahira-t-il Arnaud Beltrame ?

Comme l’a brillamment analysé Ingrid Riocreux, le passage à l’acte de Radouane Lakdim a en commun avec le geste d’Arnaud Beltrame d’être l’aboutissement naturel de convictions profondes, et la concrétisation ultime de tout un chemin de vie. L’agression djihadiste n’est qu’un mode d’action pour faire triompher l’idéologie totalitaire islamiste. Même les islamistes qui privilégient généralement l’influence aux attentats, comme les Frères musulmans, peuvent se tourner vers la violence s’ils finissent par la croire plus efficace. Il n’y a pas de salafistes quiétistes, il n’y a que des salafistes qui pensent que le terrorisme n’est pas le mode d’action adapté… pour le moment. Statistiquement, certains d’entre eux vont forcément changer d’avis et statistiquement, parmi ceux-ci, certains auront la détermination de passer à l’acte.

Il est grand temps que les services de renseignement cessent de se concentrer uniquement sur la recherche de celle des têtes de l’hydre qui serait sur le point de mordre, mais s’attachent à toutes les identifier. A rechercher ceux qui nourrissent et encouragent le monstre : ceux qui propagent, défendent ou appellent à tolérer cette idéologie qui inspire, ou au minimum justifie, le projet politique islamiste et de ce fait les passages à l’acte djihadistes.

Il n’est pas question de réclamer en trépignant que des têtes tombent, ni de faire un procès d’intention à qui que ce soit. Mais si ce qui s’est passé dans l’Aude, le 23 mars, ne débouche pas sur une analyse sévère des nombreuses failles de notre dispositif de renseignement et de surveillance, si cela n’aboutit pas à des mesures concrètes et rapides pour redresser les choses, il ne faudra plus parler d’échec ni même d’incompétence. A ce stade, il faudra parler de trahison.

Un silence religieux: La gauche face au djihadisme

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« L’Europe va s’africaniser, c’est inexorable »

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Stephen Smith, 2018. ©Hannah Assouline

L’essayiste, Stephen Smith, prévoit de grands bouleversements démographiques: en 2050, 450 millions d’Européens feront face à 2,5 milliards d’Africains. Malgré le possible développement économique de l’Afrique, l’attrait du Vieux Continent va attirer des millions de migrants en quête d’une vie meilleure. Et les Européens devront bien s’y adapter.


Causeur. Vous écrivez : « Nous sommes tous partie prenante dans le grand repeuplement en cours, soit comme des gens qui s’installent ailleurs, soit comme des gens qui reçoivent des étrangers. » Assistons-nous au « déménagement du monde », pour reprendre l’expression de Jean-Luc Mélenchon ?

Stephen Smith. Le monde déménage depuis longtemps, et l’Europe l’a fait la première. La nouveauté est que la généralisation de ce mouvement met fin à l’opposition entre les migrants, d’un côté, et, de l’autre, les sédentaires ou, si vous voulez, les autochtones. Maintenant, nous sommes tous des migrants. Même sans bouger d’un pouce, tout simplement parce que le quartier ou la ville où nous vivons change si vite et si profondément que l’on peut avoir l’impression de s’être installé ailleurs. Sur le plan politique, cela veut dire que dresser les uns contre les autres n’a pas de sens. C’est de la démagogie.

Mais il y a une grande différence : le migrant choisit de partir, alors qu’on ne demande pas son avis à celui qui accueille et qui, très souvent, subit le processus. 

Je ne vois pas cela ainsi. Les privilégiés de ce monde voyagent, ils ne migrent pas. Ils vont quelque part puis rentrent chez eux. Voilà la globalisation heureuse. D’autres partent dans des circonstances dramatiques ou parce qu’ils cherchent de meilleures chances de vie, pour eux-mêmes et leurs enfants. Du point de vue de ceux qui les accueillent, la question est de savoir dans quelles conditions l’immigration se produit, acceptables ou inacceptables. Je suis très clair sur un principe : « On ne fait pas le compte sans l’hôte », c’est-à-dire que les nationaux – tous ceux qui sont liés à un État par un contrat de citoyenneté, quels que soient leurs aïeux ou leur couleur de peau – décident qui s’installent chez eux.

En 1983, il y avait environ 80 000 demandeurs d’asile en Europe de l’Ouest ; en 2016, 1,2 million.

Mais, à vous lire, les migrations massives sont un fait inéluctable : peu importe la raison – survivre ou mieux vivre – les Africains sont en train de bouger et nous sommes obligés de les accueillir.  

Oui, dans la mesure où – et c’est le deuxième principe sur lequel j’insiste – la frontière n’est pas une barrière baissée ou levée, mais un espace de négociation entre voisins qui ne peuvent pas se désintéresser des problèmes de l’autre. Non, dans la mesure où l’Europe n’est pas condamnée à accepter une migration dont l’acte inaugural est un abus de confiance. En 1983, il y avait environ 80 000 demandeurs d’asile en Europe de l’Ouest ; en 2016, 1,2 million. La situation du monde a-t-elle si dramatiquement empiré entre-temps ? L’Afrique est-elle plus malheureuse aujourd’hui, après une vague de démocratisation et un début de prospérité, que dans les années 1980 ? La réponse est évidemment : « non ».

Dans ces conditions, quel est le sens du droit d’asile, inventé pour protéger les victimes des persécutions politiques ?

Le droit d’asile a volé en éclats, à l’été 2015, quand l’Allemagne a ouvert ses frontières, et ainsi renoncé à un droit souverain, pour laisser entrer sans contrôle plus d’un million de migrants. La preuve : en 2016, les tribunaux allemands ont débouté 91 % des demandes d’asile, souvent au titre – contestable – de la règle de Dublin, qui exige que le migrant demande l’asile dans le pays où il est entré dans l’UE. Depuis, Angela Merkel ne cesse de payer la facture politique de sa décision et la situation des migrants est devenue absurde. Faute de pouvoir les expulser, on les parque dans un no man’s land juridique en leur délivrant des Fiktionsbescheinigungen, des « attestations de fiction », comme titres de séjour provisoire. Mais le droit d’asile n’est pas seul à avoir été vidé de son sens. Aujourd’hui, seulement 2 % des réfugiés dans le monde bénéficient d’une solution permanente, c’est-à-dire qu’ils peuvent retourner dans leur pays d’origine parce que la paix y est revenue ou sont installés définitivement dans un pays refuge ; 98 % sont « gérés » dans des camps où, certes, on les nourrit et soigne, mais où ils ne sont plus maîtres de leur vie. Au mieux, ils finissent par se perdre dans la nature, comme les demandeurs d’asile déboutés en Allemagne. Autant dire que les catégories dans lesquelles nous pensons la migration n’ont plus prise sur la réalité.

A lire aussi: Sociétés africaines: l’intérêt général introuvable

Si cette condition se généralise, on peut légitimement s’inquiéter du devenir de l’humanité. Sauf à considérer que le tourbillon permanent soit une forme désirable de la condition humaine…

Ce « tourbillon » est lié à des conditions précises, à la fois démographiques et économiques. L’Afrique va seulement répliquer ce que d’autres parties du monde ont vécu avant elle. À la fin de la transition démographique, c’est-à-dire du passage de familles nombreuses et d’une forte mortalité à des familles plus restreintes et une espérance de vie plus longue, des raz-de-marée migratoires se sont produits partout dans le monde. Par exemple, entre 1975 et 2010, le nombre des Mexicains a doublé – de 60 à 120 millions – et ils sont partis si nombreux aux États-Unis qu’avec leurs enfants ils représentent aujourd’hui 10 % de la population américaine. Avant eux, entre 1850 et la Première Guerre mondiale, 60 millions d’Européens – sur 300 millions au début du XXe siècle – ont émigré, dont 43 millions aux États-Unis. Sans vouloir affoler personne, je dis en substance que, comme chaque famille européenne avait naguère un oncle d’Amérique, chaque famille africaine aura dans deux générations un neveu ou une nièce d’Europe. L’Europe va s’africaniser, c’est inexorable.

L’Européen statistique sera vieillissant, les cinq Africains en face seront dans la fleur de l’âge. Nul besoin d’un dessin.

Si on a affaire à des phénomènes échappant à la volonté humaine, pourquoi ne pas cesser de faire semblant et dire clairement que les citoyens d’un État ne peuvent choisir collectivement qui ils accueillent ? 

Parce que le libre arbitre existe, mais ne s’exerce pas dans le vide, sans contraintes. Oui, les Européens ont leur mot à dire sur qui entre chez eux ; c’est pourquoi il est si important qu’ils se mettent d’accord sur des règles d’admission qui relèvent de la gestion de la cité – de la politique – et non du partage entre le Bien et le Mal. L’Europe ne prouve pas qu’elle a une « âme » parce qu’elle laisse des migrants entrer sur son territoire, pas plus qu’elle ne perd son âme en bloquant des migrants à ses frontières. Mais cette décision doit tenir compte des réalités. Il y a aujourd’hui 500 millions d’habitants dans l’UE, et 1,3 milliard d’Africains dont 40 % ont moins de… 15 ans ! L’Europe – 7 % de la population mondiale – représente la moitié des dépenses pour la sécurité sociale sur la planète, dont elle est l’espace le plus protégé. L’Afrique, en revanche, est seulement sur le point de sortir massivement du royaume de la nécessité. Sa classe moyenne émergente vient seulement d’acquérir les moyens pour quitter le continent à la recherche d’une vie meilleure. En 2050, dans moins de deux générations, 450 millions d’Européens feront face à 2,5 milliards d’Africains. L’Européen statistique sera vieillissant, les cinq Africains en face seront dans la fleur de l’âge. Nul besoin d’un dessin.

Reste que les Français ont le sentiment que cette question a été soustraite à la délibération démocratique depuis une vingtaine d’années. Ils rejettent massivement l’islam radical, mais le subissent…

Attention à ne pas confondre démocratie et populisme ! Aux États-Unis, Trump a été élu en partageant le fantasme d’une « invasion » qui n’aura pas lieu. Depuis 2010, il y a plus de Mexicains qui repartent qu’ils n’en arrivent. Trump a gagné parce que les « petits Blancs », comme on dirait en Afrique, se sont révoltés contre la perte de leur prime impériale. Il y a deux, trois générations, le simple fait d’être né en Amérique ou en Europe leur garantissait une prospérité assez confortable : une voiture, un petit pavillon de ville, le consumérisme… Mais c’est fini. Maintenant, les « petits Blancs » sont exposés à la concurrence des Chinois, des Indiens, des Turcs, des Brésiliens… Ils sont les perdants de la mondialisation et en veulent aux migrants, que des démagogues leur offrent en boucs émissaires. Comme l’a montré François Bourguignon dans La Mondialisation de l’inégalité (Seuil, 2012), si le fossé entre pays riches et pays pauvres tend à se rétrécir, c’est maintenant à l’intérieur de chaque société que les inégalités explosent. C’est aussi vrai pour l’Afrique : je pourrais vous emmener dans des quartiers à Johannesburg, Kinshasa, Lagos ou Abidjan qui sont si opulents qu’ils vous transformeraient instantanément en ennemis de l’aide publique au développement. Si l’élite nationale se soucie si peu de ses concitoyens, pourquoi le monde extérieur devrait-il subventionner son indifférence ?

En plus des clivages sociaux, vous revenez longuement sur les clivages générationnels. Ainsi, la coupure jeunes/vieux créerait des tensions au sein des sociétés africaines. Pourquoi ?

En Afrique, traditionnellement, le principe de séniorité confère un surcroît de pouvoir, de prestige et de richesse matérielle aux « anciens », notamment aux hommes, au détriment des jeunes et des femmes. Cette coupure est fondamentale. Il est difficile de comprendre l’Afrique contemporaine si l’on ne tient pas compte de la remise en question du privilège de l’âge. Ainsi, la révolution pentecôtiste a-t-elle changé la donne au sud du Sahara parce que les églises born again ont permis aux jeunes et aux femmes de « renaître » en s’émancipant des anciennes contraintes, grâce à un allié de poids : Dieu, à la tête des « frères et sœurs dans la foi » en lieu et place de la parentèle. Sous des dehors religieux, une révolution sociale s’accomplit.

En Europe, un discours économiste nous explique que nous manquons d’actifs pour payer les retraites et qu’il faut donc faire venir des jeunes de l’étranger. N’est-ce pas une vision très mécanique qui ignore la dimension anthropologique des sociétés ?

L’idée de pouvoir importer des « bras » et des « cerveaux » est inhumaine. Les gens qui viennent aspirent au bien-être comme tout le monde. Or, le patronat a vendu à la société une sorte de « taylorisme biologique » qui les coupe en morceaux. En fait, il s’agit de socialiser le coût de leur intégration tout en privatisant le profit de leur travail. La soi-disant contrainte démographique, qui obligerait le Vieux Continent à faire venir de jeunes Africains, est tout autant un marché de dupes. L’immigration est un choix. Ce n’est pas une obligation. Depuis le début du XXe siècle, les Européens ont gagné trente ans de longévité. Donc, même si l’on ne veut pas faire plus d’enfants, on peut aussi choisir de partir plus tard à la retraite, sans parler du fait que l’immigration n’est pas un « échange standard » d’habitants et que la robotisation réduit le nombre d’emplois.

J’aurais du mal à reprocher aux Africains de ne pas troquer le tribalisme pour le nationalisme en pleine mondialisation…

Emmanuel Todd attribue d’étonnantes vertus au vieillissement démographique et prévoit notamment la démocratisation de pays comme l’Iran. Cet ex-marxiste a remplacé l’économie par la démographie comme variable surdéterminante. Y a-t-il une fatalité démographique ?

La démographie et l’économie vont ensemble : la richesse nationale se divise par le nombre d’habitants, c’est tout le problème de l’Afrique dont la croissance démographique a noyé tous les progrès accomplis dans une masse humaine toujours plus grande. Maintenant il est vrai que la démographie a souvent servi à susciter des peurs malthusiennes ou à prédire des « invasions ». Ce n’est pas mon propos.

Mais vous récusez aussi l’idée d’une voie de développement rectiligne que tous les pays devraient emprunter.

Absolument ! Le développement n’est pas unilinéaire. Sans passer par la téléphonie filaire, l’Afrique a directement adopté le mobile. Sur le continent, j’observe une simultanéité de temps historiques qui, ailleurs, se sont succédé. Au Kenya, l’habitant d’une paillote se sert de son téléphone mobile pour des transactions bancaires plus facilement qu’un Européen. Cela ne fait pas du Kenya un pays aussi développé que les États-Unis ou la France. Mais le Kenya, comme toute l’Afrique, n’est pas « arriéré ». Il est ailleurs. L’Europe des huttes ne connaissait ni le portable ni la banque en ligne.

Vous ne pouvez nier que les pays africains et arabes ont un rapport problématique à l’État-nation. Soixante ans après la décolonisation, la greffe entre un peuple et des structures politiques porteuses de légitimité n’est que trop rare dans cette région du monde.

Moi aussi, j’ai un rapport problématique à l’État-nation. J’accepte les droits et les devoirs de ma citoyenneté, mais je suis mal à l’aise avec le « sentiment national » d’une sorte de grande tribu. J’aurais du mal à reprocher aux Africains de ne pas troquer le tribalisme pour le nationalisme en pleine mondialisation… Je comprends, bien entendu, que vous visez la capacité institutionnelle des États africains. Il me semble qu’elle s’est considérablement renforcée depuis les indépendances même si, souvent, elle laisse encore à désirer. Mais l’État français existait aussi longtemps avant que Louis XIII ne prononce la phrase : « Je dois plus à l’État qu’à ma famille. » Les logiques institutionnelles ont beaucoup de mal à s’imposer, et pas seulement en Afrique. Connaissez-vous beaucoup de journalistes en France qui ont trouvé leur emploi en répondant à une petite annonce ?

Chaque fois qu’on avance une explication aux difficultés de l’Afrique, vous répondez qu’il n’y a pas de problème…

Bien sûr qu’il y a des problèmes. Mais le problème n’est jamais que la moitié négative d’un défi. L’autre moitié est l’opportunité pour retourner la situation. C’est comme la migration à laquelle l’Europe devra faire face. Ce n’est ni un cadeau du ciel ni une catastrophe, mais un défi à relever.

Voyage en Postcolonie. Le Nouveau Monde franco-africain.

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Causeur: Peggy Sastre contre le féminisme policier

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Peggy Sastre, les femmes, Mai 68, l’antisémitisme, le champagne… Découvrez le dernier numéro de Causeur !


En avril, ne te découvre pas d’un fil ! La jeune Peggy Sastre a appliqué le proverbe de saison puisqu’elle trône en couverture du nouveau Causeur en pull et frange. Que fait cette féministe darwinienne en « une » de votre magazine préféré ? La réponse est simple : « contre le féminisme policier », elle se livre sur six pages d’entretien-fleuve et réagit aux premiers suicides de « porcs » déclenchés par la croisade puritaine #Metoo.

>>> Lisez Causeur <<<

Comme le note Elisabeth Lévy avec la complicité de votre serviteur, « philosophe des sciences rompue à Darwin, Peggy Sastre détonne dans un paysage féministe qui voudrait discréditer toute référence biologisante. Dès sa thèse sur les origines de la morale, fascinée par l’interaction permanente de la nature et de la culture, elle découvre que les sciences naturelles et biologiques restent « l’angle mort » d’un féminisme en guerre contre les « stéréotypes » de genre. Pour autant, Sastre ne confond jamais prédisposition et programmation » et revendique même le droit à la reproduction artificielle !

Peggy Sastre, les femmes, les hommes et Eugénie Bastié

Simplement, l’un des principaux apports de cette journaliste scientifique à l’humour ravageur consiste à expliquer l’origine des différences sexuelles en les faisant remonter dans la longue histoire humaine. Avec une licence poétique, elle résume ainsi notre conditions de mortels : « Pour se reproduire dans un environnement ancestral, une femme a besoin d’en passer par la grossesse et par l’allaitement, alors qu’il suffit à un homme d’éjaculer sur un ovule. Dans la savane, sans mère, un enfant mourra à coup sûr. Sans père, il a des chances de s’en sortir. Cela détermine tout un éventail de comportements genrés, notamment les différences d’investissement sentimental. » Ceci expliquant cela, le dernier opus de Sastre s’intitule Comment l’amour empoisonne les femmes… Et cette trentenaire libérale d’être paradoxalement rejointe par la conservatrice Eugénie Bastié, pourtant idéologiquement aux antipodes, en raison de leur commune opposition au mouvement #Balance ton porc qui voudrait normer nos comportements et pendre les mâles par où vous savez…

Mai 68 à toutes les sauces

Autre plat de résistance, un épais dossier sur mai 68 vous attend. Cinquante ans après le déclenchement des « événements », il est temps de tirer au clair le véritable héritage du mai estudiantin et ouvrier que la France a érigé au rang de mythe. Il y en aura pour tous les goûts. Le cinéaste Pascal Thomas se souvient de son mai auprès des « contestataires des contestataires » tel le bel acteur droitier Maurice Ronet qui infligea une sévère correction à Louis Malle, lequel rêvait d’en découdre sur les barricades. Là où l’historien des idées François Ricard fustige la contre-révolution libérale-libertaire soixante-huitarde, le directeur des éditions Allia Gérard Berréby assume le beau mai situationniste, une révolte poétique et anti-autoritaire contre la marchandise plus que nécessaire pour une jeunesse qu’étouffait la France gaulliste. Pour l’aîné Paul Thibaud, qui avait connu la guerre puis l’Algérie, cette révolte des cadets révélait l’impasse du gaullisme et l’irruption d’une génération de baby-boomers qui allait massivement investir les médias et l’université. D’ailleurs, Barbara Lefebvre démonte le mythe négatif du 1968 père du pédagogisme en démontrant que mai n’a fait qu’accélérer un processus commencé après-guerre. Au fond, notre débat entre Jean-Pierre Le Goff et Alexandre Devecchio illustre bien le conflit de générations entre les héritiers critiques de 1968 et les trentenaires conservateurs très remontés contre le post-modernisme des cinquante dernières années.

L’antisémitisme a le développement durable

Au chapitre des actualités, Luc Rosenzweig rend hommage au travail de fourmi de Noémie Halioua, auteur de L’affaire Sarah Halimi, enquête établissant le caractère antisémite du meurtre de cette juive orthodoxe en plein Paris, hélas plus que jamais d’actualité. Germaniste émérite, notre camarade Luc analyse les tenants et aboutissants de la politique autrichienne, marquée par la nomination du jeune chancelier conservateur Sebastian Kurz, qui voudrait infléchir la politique migratoire européenne. Géopolitique d’abord, Benjamin Hautecouverture vous explique pourquoi Trump aborde en position de faiblesse les négociations nucléaires avec la Corée du Nord. Retour dans l’hexagone, où le politologue Stéphane Rozès compare le mouvement social actuel à la vague de l’hiver 95. Pour l’instant, les deux grognes ne sont pas de même ampleur car les Français ont chargé le président de Macron de réformer notre modèle social… pour mieux le préserver.

Champagne, Les Misérables sont de retour !

Rayon culture, Jérôme Leroy revisite Les Misérables réédités en Pléiade. Intoxiqué par les adaptations successives, on aurait tendance à oublier la qualité littéraire d’un grand roman d’influence balzacienne. Sur les traces du peintre vénitien Tintoret que le musée du Luxembourg met à l’honneur, Patrick Mandon vous éblouit de sa palette colorée. Enfin, le baroudeur Emmanuel Tresmontant a bravé les rudesses de l’Aube pour rencontrer la grande maison Drappier, détentrice du secret pétillant cistercien. Champagne !

>>> Lisez Causeur <<<

Comment l'amour empoisonne les femmes

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La France d'hier

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Les nouveaux enfants du siècle

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