Le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb a avoué que le terroriste fiché S, Radouane Lakdim, allait être « mis en veille » au moment où il a « brusquement » agi. Il assure pourtant ne pas avoir relevé de « dysfonctionnement ». De quoi se poser des questions sur l’aveuglement de certains et sur l’efficacité de nos services de renseignement…


Le 23 mars 2018, Arnaud Beltrame a remporté une éclatante victoire : humaine, morale, politique, stratégique, philosophique, métaphysique même. Il a payé cette victoire de sa vie, mais c’est justement parce qu’il s’est totalement donné pour elle qu’il l’a remportée. Son sacrifice a bien été « sacer facio » : faire advenir le sacré.

Ne pas se cacher derrière l’arbre Beltrame

Le 28 mars 2018, Emmanuel Macron lui a rendu un magnifique hommage. En ce jour, le président français a été pleinement digne du héros français. Tout comme Arnaud Beltrame a finalement agi en homme bien plus qu’en lieutenant-colonel de gendarmerie, Emmanuel Macron a fait plus qu’habiter sa fonction : il l’a transcendée. Le chef des Armées a rendu hommage à un soldat, mais surtout un homme a puisé dans le meilleur de son humanité pour rendre hommage à un autre homme, qui avait puisé à la même source pour agir. Loin, infiniment loin du « morne relativisme » – plus que loin : dans un autre monde, parmi ceux qui savent « qu’il y a pire que de mourir : mener une vie absurde. »

« Dès que nous eûmes appris son geste, à l’issue incertaine, nous tous, Français, avons tremblé d’un frisson singulier. L’un d’entre nous venait de se dresser. » Rien de tout ce qui a été dit ou écrit à cette occasion n’est plus juste. Malgré tous nos désaccords, d’un homme à un autre, d’un Français à un autre, pour ces authentiques moments de grâce, Emmanuel, tu as ma profonde gratitude.

Et cependant, Monsieur le président, le sang du colonel Beltrame vous oblige encore. Le sang de toutes celles et tous ceux qui sont tombés pour combattre l’islamisme vous oblige, le sang de toutes les victimes de ce totalitarisme vous oblige. Nous oblige. Nous cacher derrière l’héroïsme et les cadavres pour refuser de nous remettre en cause serait tous les trahir.

Le 23 mars, la manœuvre des forces d’intervention a été excellente. Imparfaite, sans doute, mais excellente. Le général Richard Lizurey l’a très justement souligné sur France Inter, les forces de l’ordre ont appris des attentats précédents, et se sont adaptées. Il y a seulement trois ans, il y aurait probablement eu beaucoup plus de victimes. Et outre son geste héroïque, le colonel Beltrame n’y est pas étranger, lui qui avait veillé à préparer soigneusement ses équipes de l’Aude.

Radouane Lakdim, « sans radicalisation apparente » ?

En revanche, les attaques dans l’Aude signent l’échec total des services de renseignement et de lutte contre la radicalisation. Le ministre de l’Intérieur a eu l’honnêteté de reconnaître que ses services s’apprêtaient à mettre fin à la surveillance de Radouane Lakdim. Mais les raisons qu’il invoque n’appellent pour commentaires que les termes de catastrophe, aveuglement, naufrage. Gérard Collomb a en effet prétendu que le djihadiste « était passé à l’acte brusquement, sans radicalisation apparente. »

Radouane Lakdim était pourtant connu pour des faits de délinquance, ce qui ne l’a d’ailleurs pas empêcher de se procurer une arme. Il était fiché S, non sans raisons je pense. Sa petite amie était fichée S, ce qui donne une idée de l’ambiance autour de lui. Les propos de cette jeune femme sur internet laissaient d’ailleurs peu de doute quant à son soutien idéologique au djihad. On dit que Lakdim fréquentait souvent la mosquée, et était très actif au sein de groupes salafistes sur les réseaux sociaux. « Sans radicalisation apparente », vraiment ?

Oser dire, comme le fait le ministre, qu’il s’agirait de « schizophrénie » et justifier l’absence de détection par le fait que le passage à l’acte ait été « brusque » est l’aveu d’une terrifiante incompréhension de la situation. Comment ? L’ennemi aurait l’outrecuidance de vouloir nous surprendre ? Il oublierait de prévenir avant de passer à l’acte ? Il tenterait de ruser ? De se dissimuler ? De mentir ?

Les terroristes se cachent pour agir

Monsieur le président, vous devriez envoyer les grands stratèges de Beauvau observer des enfants dans la cour de récréation d’une école maternelle. Lorsqu’ils veulent faire une farce à quelqu’un, ils cherchent à le surprendre, et pour y parvenir ils essayent de se dissimuler. Mais si ! Ils approchent discrètement, marchent sans faire de bruit, font semblant de s’intéresser à autre chose. Il arrive même – ô génie – qu’ils veillent à ne pas se faire remarquer par la maîtresse. Et le passage à l’acte est alors soudain, pour ne pas dire brusque.

Quant au GED (Groupe d’Évaluation départemental) en préfecture, il a le mérite de réunir les représentants de divers services, mais quand les débats n’y sont pas paralysés par une dangereuse naïveté et le politiquement correct (je parle d’expérience), il se heurte souvent au manque de connaissances de certains de ses membres, et à des procédures totalement inadaptées.

A titre d’exemple, les services de renseignement sont de grands adeptes des « entretiens d’évaluation », qui consistent à convoquer un radicalisé supposé pour l’interroger sur ses croyances. Trop souvent, dépassés par la masse de dossiers à traiter, il n’ont ou ne prennent pas le temps d’aller plus loin. Laissez-moi vous révéler un incroyable secret stratégique : il arrive que les djihadistes soient au moins aussi rusés que des enfants de maternelle.

Gérard Collomb: « Il n’y a pas eu de dysfonctionnements. »

Oui, la détection des signaux faibles et l’évaluation d’un risque de passage à l’acte sont des choses techniques, compliquées et qui demandent une véritable expertise. Il y a des gens sérieux qui y travaillent, et il y en a d’autres qui devraient sérieusement s’y mettre ou décider de changer de métier. Il y a aussi des ministres qui devraient avoir suffisamment de lucidité, de courage politique et de sens du devoir pour procéder d’abord à un retex (retour d’expérience) sérieux, et ensuite seulement déclarer – ou pas – qu’ « il n’y a pas eu de dysfonctionnements. »

Mais le pire n’est pas dans cette incapacité à anticiper le passage à l’acte : la surprise stratégique fait partie de la guerre, et il y aura toujours des cas où l’ennemi parviendra à nous frapper. Ce qui est intolérable, c’est l’aveuglement des services officiellement spécialisés face à la radicalisation de Radouane Lakdim. C’est la focalisation sur la radicalisation violente du djihadisme, qui masque la radicalisation de l’islamisme. Or, tous les djihadistes sont d’abord au service d’une idéologie, qu’ils l’intellectualisent ou non.

Vous l’avez dit vous-même, Monsieur le président, « ce ne sont pas seulement les organisations terroristes, les armées de Daech, les imams de haine et de mort que nous combattons » mais « cet islamisme souterrain », cet « ennemi insidieux, qui exige de chaque citoyen, de chacun d’entre nous, un regain de vigilance et de civisme. »

L’Etat trahira-t-il Arnaud Beltrame ?

Comme l’a brillamment analysé Ingrid Riocreux, le passage à l’acte de Radouane Lakdim a en commun avec le geste d’Arnaud Beltrame d’être l’aboutissement naturel de convictions profondes, et la concrétisation ultime de tout un chemin de vie. L’agression djihadiste n’est qu’un mode d’action pour faire triompher l’idéologie totalitaire islamiste. Même les islamistes qui privilégient généralement l’influence aux attentats, comme les Frères musulmans, peuvent se tourner vers la violence s’ils finissent par la croire plus efficace. Il n’y a pas de salafistes quiétistes, il n’y a que des salafistes qui pensent que le terrorisme n’est pas le mode d’action adapté… pour le moment. Statistiquement, certains d’entre eux vont forcément changer d’avis et statistiquement, parmi ceux-ci, certains auront la détermination de passer à l’acte.

Il est grand temps que les services de renseignement cessent de se concentrer uniquement sur la recherche de celle des têtes de l’hydre qui serait sur le point de mordre, mais s’attachent à toutes les identifier. A rechercher ceux qui nourrissent et encouragent le monstre : ceux qui propagent, défendent ou appellent à tolérer cette idéologie qui inspire, ou au minimum justifie, le projet politique islamiste et de ce fait les passages à l’acte djihadistes.

Il n’est pas question de réclamer en trépignant que des têtes tombent, ni de faire un procès d’intention à qui que ce soit. Mais si ce qui s’est passé dans l’Aude, le 23 mars, ne débouche pas sur une analyse sévère des nombreuses failles de notre dispositif de renseignement et de surveillance, si cela n’aboutit pas à des mesures concrètes et rapides pour redresser les choses, il ne faudra plus parler d’échec ni même d’incompétence. A ce stade, il faudra parler de trahison.

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