Comme il l’a fait en 1984 sur les mineurs anglais de Thatcher, le libéralisme ne peut s’imposer que par la force. Aujourd’hui, les cheminots de la SNCF rappellent leurs aînés d’outre-Manche.


Un pouvoir ultralibéral, idéologiquement impitoyable puisque cette réforme est idéologique, qui va jusqu’à miser sur les « égoïsmes individuels » comme l’a fait Edouard Philippe, veut faire de la grève des cheminots français de 2018 celle des mineurs du Yorkshire en 1984 afin de casser ce qu’il reste d’opposition syndicale et de réelle conscience de classe dans le monde du travail. Il s’agit pour le macronisme d’asseoir définitivement la victoire de ses commanditaires sur une nation d’auto-entrepreneurs précarisés, soumis à une vie triste, brève et incertaine où ils appelleront liberté leur humiliation quotidienne.

SNCF, la « leçon anglaise »

Les mineurs anglais avaient perdu, à bout de force, au bout d’un an d’un conflit d’une violence rare. Je me souviens encore des collectes du Parti communiste et de la CGT à Rouen, en 1985, pour envoyer des colis de nourritures aux mineurs grévistes d’Arthur Scargill. Cette bataille, cette guerre même, n’était pas une défaite sociale parmi d’autres. Elle a signé la fin d’un certain type de civilisation, elle a prouvé que le libéralisme ne peut s’imposer que par la force, et une forme de terreur, que rien ne doit s’opposer à ce qui doit advenir, qu’une opposition forte est même souhaitable pour que la victoire du pouvoir soit d’autant plus éclatante.

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On pourra relire, dans des genres différents, trois livres sur la « leçon anglaise » de 1984-1985. D’abord, Naomi Klein et sa Stratégie du choc, où est brillamment théorisée cette nécessité éprouvée par le libéralisme, pour imposer la destruction massive des anciennes solidarités et de la vie non-marchande, d’avoir recours à la guerre, (internationale ou intérieure) ou aux coups d’Etats (militaire au Chili en 1973 contre Allende, constitutionnel en France pour faire passer le TCE malgré le referendum de 2005, bancaire en Grèce en juillet 2015 pour mettre à genoux un gouvernement élu), nous en passons et des pires.

Il faut savoir casser une grève

Pour savoir comment on fait perdre un syndicat aussi puissant que le National Union of Mineworkers en 1984-1985, on ira voir du côté du roman génial de David Peace, GB84. Casser une grève dure ne se limite pas seulement à une propagande éhontée, aux éditorialistes à gages, aux micro-trottoirs orientés, à l’utilisation d’un lexique de la terreur pour parler des syndicalistes (preneurs d’otages, bloqueurs, etc…). Cela ne va pas se limiter non plus à faire circuler les bouteillons et les bobards, comme en temps de guerre: « les cheminots sont payés les jours de grèves, les cheminots sont prêts à saboter les lignes, Philippe Martinez est le fruit de l’union illégitime d’une Illuminati ou d’un reptilien… »

Non, ce que montre le roman de David Peace, à travers sa polyphonie violente, sa reconstitution au cordeau, ses intuitions de visionnaire, intuitions qui font la différence entre l’historien et l’écrivain, quitte à ce que l’historien confirme ensuite l’écrivain, c’est comment un pouvoir financier, politique, policier, judiciaire pour peu qu’ils soient correctement coordonnés, sont capables de changer la perception même que nous tous avons de la réalité, y compris celle des grévistes sur leur grève, qui finissent par douter. Inutile de préciser, en plus, qu’en la matière, les moyens technologiques de 2018 sont sans commune mesure avec ceux de 1984.

L’adieu à la gauche

David Peace raconte aussi comment le pouvoir thatchérien a structurellement besoin d’une épreuve de force. Dans les hautes sphères, on comprend progressivement qu’il faut que cette grève soit longue, que le risque en vaut la chandelle si tout se termine par une défaite définitive du monde du travail et de ses principaux représentants: un vrai Parti travailliste et des syndicats. De fait, les syndicats disparaîtront virtuellement comme force d’opposition et le Labour deviendra le New Labour, c’est à dire un digne successeur du thatchérisme avec Blair qui se contentera d’arrondir très légèrement quelques angles conservateurs tout en continuant et en approfondissant la financiarisation de l’économie britannique.

Un dernier pour la route, le livre poignant de John et Jenny Davis, Un peu de l’âme des mineurs du Yorkshire, paru en 2004, vingt ans après. C’est le témoignage d’un couple de grévistes sur le pendant et l’après de cette bataille, et de cette défaite. Lui mourra des suites de la grève, elle continuera le combat sous d’autres formes. C’est émouvant et drôle, c’est aussi le livre qui montre qu’au-delà de la défaite sociale, encore une fois, ce qu’on perd dans ces cas-là, c’est un mode de vie, une culture et une identité, celle bâtie sur la common decency et la fraternité.

Toutes valeurs aujourd’hui défendues par ceux qui vont entrer dans la lutte ou les soutenir. Et gagner, nous l’espérons.

La stratégie du choc de Naomi Klein (Babel)


GB84 de David Peace (Rivages)


Un peu de l’âme des mineurs du Yorkshire de John et Jenny Davis (L’insomniaque)

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