Castaner, Roger-Petit, Kohler : l’équipe du président de la République n’en finit pas de se perdre en circonlocutions pour expliquer l’affaire Benalla. Une grande tranche de rigolade pour les vacances qui, cependant, ne saurait se prolonger au-delà. Malheur à la cité dont le prince est un enfant…
Il était très difficile d’égaler la performance de ce grand du rire qu’est Bruno Roger-Petit qui nous a fait son numéro « Joue-la comme Érich Honecker », il y a quelques jours en évoquant « La plus grave sanction donnée à l’Élysée depuis le début de la Ve République ».
Castaner, roi de la vanne
Cela semblait hors d’atteinte, on était dans une qualité une pureté de jeu et de style qui semblait inégalable. Il nous rappelait opportunément qu’entre l’Élysée et le théâtre Marigny, temple de « Au théâtre ce soir » il n’y avait qu’à traverser l’avenue de Marignan.
Lorsque Christophe Castaner entonna son « Avec les Bleus, il portait les bagages », bien sûr, on a ri de bon cœur, et on a applaudi, mais il n’y avait pas le décorum et les beaux costumes de Bruno Roger-Petit.
Mais il y a maintenant, une vraie concurrente, le défi est lancé par Mimi Marchand, qui se jette dans un solo remarquable : « À l’interview d’Alexandre Benalla au Monde, j’étais là absolument par hasard ! Je rapportais les clés d’une location de vacances à Biarritz…» La concurrence est rude pour Bruno Roger-Petit mais il n’a pas dit son dernier mot.
On rit comme des baleines
Le danger c’est que le public a du mal à reprendre son souffle, on commence à avoir mal au ventre tant on rit.
Il faut dire qu’elle a lancé cela alors qu’on sortait à peine de « On a oublié de faire la déclaration de patrimoine des chargés de mission de l’Élysée » où Alexis Kohler était lancé dans la grande tradition du cirque, celle du clown blanc…
On notera au passage que la maison d’en face, de l’autre côté de la place Beauvau, était restée très en retrait avec Gérard Collomb : « Oui, je suis ministre de l’Intérieur ,mais on ne me dit jamais rien, ainsi je ne sais rien du tout ».
Qu’est-ce que tu fais pour les vacances?
On avait eu un sourire, mais franchement on sentait bien qu’on n’était pas dans la grande classe de l’Élysée. La transformation de l’Élysée en un cirque/café-théâtre avec des plaisanteries de plus en plus grasses est-elle un progrès ? On peut s’interroger.
Cette concurrence est délétère, et on voit bien qu’en s’y essayant le président de la République avec « Qu’ils viennent me chercher » et le très attendu « Alexandre Benalla non plus n’est pas mon amant » scie ce que Stéphane Rozès appelle « la verticalité ».
Ça peut plaire pour les vacances, mais les Français pourraient se lasser à la rentrée.
Cela passe inaperçu en France mais l’Italie est « sortie » de l’Union européenne en matière de migrations : son nouveau gouvernement met en œuvre sa propre politique migratoire, déconnectée de Bruxelles. Mieux, elle est implicitement approuvée par le patron de Frontex, l’agence européenne garde-frontières et de garde-côtes, qui se félicite de «la fin de la naïveté » des Européens sur la situation migratoire : son directeur, Fabrice Leggeri a déclaré, début juillet sur CNews, que l’Europe n’avait pas une « obligation unilatérale » en matière de sauvetage en mer et que le difficile compromis sur les migrations, lors du sommet européen des 28 et 29 juin, marquait « un tournant de fermeté européenne […] par rapport à la gestion des migrants » et à «l’exploitation par des groupes criminels de la détresse humaine » qui « d’une certaine manière, prennent en otage moralement l’Europe ». Les 28 ont, eux aussi, appelé les ONG à « ne pas entraver les opérations des garde-côtes libyens ».
L’Italie aide la Libye
Toujours pour le patron de Frontex, si les plateformes de regroupement des migrants sont créées, hors Europe, cela signifiera que « des navires de Frontex ou des navires privés qui sont appelés au secours par les centres de coordination pourront débarquer les personnes sauvées dans le port sûr le plus proche et […] cela peut être des ports non européens ». « Il faudra voir certes concrètement qui met en œuvre ces plateformes et avec quels pays […] mais cela cassera l’automatisme […] consistant à se déclarer en détresse pour appeler des navires qui ramèneront les migrants en Europe. C’est un message fort vis-à-vis des criminels ».
Fabrice Leggeri a notamment indiqué qu’à l’été 2017 Frontex avait « parfois » observé que « des secours en mer étaient organisés par des ONG de façon spontanée, autonome, et pas coordonnée par les autorités publiques ». Ce qui « mettait en danger parfois la sûreté, la vie humaine en mer ».
Par ailleurs, en toute indépendance de Bruxelles, le gouvernement italien a décidé, le 4 juillet, d’offrir 12 vedettes aux garde-côtes libyens pour les aider à mieux lutter contre les tentatives des migrants de rejoindre l’Italie au départ des côtes libyennes. Adoptée sous forme de décret-loi lors d’un Conseil des ministres cette mesure vise, selon un communiqué officiel, « à renforcer la capacité opérationnelle des autorités côtières libyennes afin de garantir la gestion correcte des dynamiques des phénomènes migratoires », à « lutter contre le trafic d’êtres humains, sauvegarder la vie humaine en mer et contenir la pression migratoire ». Le gouvernement italien s’occupera également de l’entretien de ces 12 vedettes pendant l’année en cours ainsi que de l’entraînement et de la formation des forces libyennes. Selon le ministère italien des Transports et des Infrastructures, dont dépendent les garde-côtes italiens, le coût total de cette aide est d’environ 2,5 millions d’euros.
Le nouveau gouvernement italien est disposé à mettre en place à la fois un contrôle hermétique sur ces frontières maritimes (avec sévère répression des passeurs), et des plateformes et couloirs humanitaires dans les pays de départ où les migrants seront regroupés, aidés, et leurs dossiers étudiés.
A ce jour, l’Égypte, la Tunisie et le Maroc ont refusé. Pire, le 23 juillet, la Tunisie ne voulait pas même recevoir le bateau d’une ONG maltaise, chargé d’une quarantaine de migrants africains à bord, bloqués depuis une semaine au large de ses côtes. Toutefois la Libye ou l’Éthiopie commencent à coopérer avec l’Italie. L’Italie appuie les expériences de couloirs humanitaires, fruit d’une collaboration œcuménique entre catholiques et protestants, notamment dans les zones frontalières de la Syrie, de l’Érythrée, du Soudan.
Bruxelles laisse couler
Quant à Bruxelles, elle s’est contentée, en enfreignant sa feuille de route fixée le 28 juin qui lui intimait de trouver des bases de regroupement hors d’Europe, de proposer la création de manière permanente de centres contrôlés en Europe proposés également par le Conseil européen. Mais la France,comme d’ailleurs tous les autres pays, refuse d’accueillir de tels centres, et propose plutôt des centres fermés sur le sol italien, pour éviter les mouvements secondaires de migrants entre différents pays de l’Union.
Quant aux plates-formes imaginées hors-UE, elles devraient être gérées par le Haut-Commissariat aux réfugiés de l’ONU (HCR) et l’Organisme des Nations unies chargé des migrations (OIM).
La situation sera critique si les Européens ne parviennent pas à s’accorder rapidement, après l’ultimatum de Rome pour redéfinir le mandat de Sophia, l’opération navale européenne de sauvetage en Méditerranée, sous commandement italien, prolongée jusqu’en décembre. Plusieurs milliers de migrants ont été rapatriés de Libye vers leur pays durant les six premiers mois de 2018, dans le cadre d’un programme de «retour volontaire» mené par l’OIM. A quel prix humain et financier ? Le gouvernement australien, lui, a organisé une grande politique d’information en direction des pays où on abuse de fantasmes les populations pauvres. Que fait l’Union européenne ?
La Une du Parisien d’hier veut absolument nous faire croire que « les Anglais se mordent les doigts » d’avoir voté pour le Brexit. Mais à l’intérieur du journal, la vérité est tout autre…
Hier, 26 juillet, Le Parisien nous a offert une analyse de qualité sur un sujet brûlant. Reportage inédit, point de vue innovant, observations inspirées : tout y était pour que le lecteur sorte édifié et grandi du dossier « Brexit, les Anglais s’en mordent les doigts », auxquelles sont consacrées la une et les pages 2 et 3 du quotidien.
Celui-ci a en effet décidé de mander un envoyé spécial à Londres et à Boston pour couvrir l’actualité de ces derniers jours, lesquels ont vu des événements et des conflits importants se produire dans le cadre des négociations sur le Brexit. Démission de David Davis et Boris Johnson, reprise en main des négociations par Theresa May, renouveau de l’idée d’un Brexit « no-deal » (sans accord avec l’Union européenne) : tout cela agite en effet beaucoup la presse et le monde politique britanniques, tout comme les technocrates bruxellois.
Mon Royaume pour douze anglais
Cependant, le journaliste et la rédaction du Parisien avaient décidé que ces informations ne valaient pas la peine d’être disséquées pour le public français, ou si peu. Non, ce qui est intéressant, c’est de savoir que, après avoir voté pour le Brexit, les Anglais – redisons-le – « s’en mordent les doigts ». Et cela nous est démontré par une série d’articles.
Se pose tout d’abord la question des Français installés outre-manche. L’article commence ainsi : « Les Anglais ont le blues, mais le Brexit va-t-il faire revenir les Bleus expatriés ? » Et au vu des réponses – ce qui a certainement surpris l’auteur – une partie d’entre eux est décidée à rester, et même à demander la nationalité britannique pour cela. Il ne manque pas cependant d’insister sur les start-uppers qui décident de rentrer, grâce à la « politique plus accommodante » – nous dit l’un d’entre eux – menée par Emmanuel Macron.
Sans doute déçu, le journaliste s’est ensuite baladé dans les rues de Londres et de Boston, et a tendu le micro à des personnes rencontrées au hasard dans la rue, méthode privilégiée pour « prendre la température » (expression consacrée) de ces deux villes. Et ainsi de titrer : « A Boston, le ‘‘Brexitland’’ en proie au doute », et « A Hackney [quartier londonien], les anti-Brexit résignés ». Douze personnes en tout ont été interrogées, ce qui ne constitue pas exactement une force collective gigantesque. Mais même sur la foi de ces douze personnes, on n’arrive toujours pas à comprendre en quoi « les Anglais s’en mordent les doigts ». Dans le reportage sur Boston, sur les cinq personnes interrogées ayant voté pour le Brexit, seules deux disent qu’elles hésiteraient si c’était à refaire, les autres sont catégoriques et pestent seulement contre l’indécision du gouvernement. Il semblerait que le journaliste n’ait pas réussi à en trouver d’autre pour illustrer son postulat ; c’est sans importance, celui-ci est quand même considéré comme validé. Ainsi, l’édito du dossier peut se conclure par ces mots : « Et les Britanniques s’inquiètent, réalisant peu à peu que ce vote était un saut dans le vide… sans parachute ». Le Royaume-Uni, comme chacun sait, va s’écraser au sol, ayant capricieusement quitté le vaisseau bienheureux de l’Union européenne.
Vous êtes bien sûrs que vous ne voulez pas d’un deuxième référendum ?
De plus, dans le reportage sur Hackney, où les personnes interrogées ont toutes voté contre la sortie de l’Union européenne, seule une se déclare favorable à un nouveau référendum. Nouvelle déception pour le journaliste du Parisien, qui sous-titre « Les électeurs anti-Brexit ont du mal à se ranger à l’idée d’un second référendum ». Tiens donc, les électeurs devaient ainsi «se ranger » à cette idée ? Etait-ce le commandement de la loi, du gouvernement, d’une autorité morale ? Non, seulement celui du Parisien. Car on perçoit l’espoir à peine voilé du journaliste à la fin de l’article principal. Après le seul sous-titre auquel il semble que celui-ci ait droit, «L’idée d’un deuxième référendum », on lit : « Depuis peu resurgit l’idée d’un deuxième référendum. […] Réponse ferme du 10 Downing Street qui a affirmé que cela n’arriverait ‘en aucune circonstance’. Mais prudence. ‘La situation n’a jamais été aussi volatile’, prévient Christian Lequesne ». La plus grande partie de la classe politique et des personnes interrogées est contre un nouveau référendum ? Qu’importe : Le Parisien en fait un sujet central de son papier. Et pour renforcer la vigueur du propos, le maquettiste n’a pas oublié de faire figurer, à cheval sur les deux pages du quotidien, une grande photo d’un militant anti-Brexit brandissant les drapeaux britannique et européen entremêlés et une pancarte où on lit : « Brexit : is it worth it ? » (c’est-à-dire : « Le Brexit : est-ce que ça en vaut la peine ? »).
Contrairement au Parisien, « les Anglais » veulent passer à autre chose
En réalité, ce qui ressort des courtes phrases des Anglais cités par ce reportage, c’est que presque tous, à la fois pro et anti-Brexit, veulent tout sauf remettre en question le vote de 2016. Ce qui est aujourd’hui problématique, c’est l’incertitude quant à la façon dont va se dérouler la sortie de l’Union européenne. Les Anglais n’ont qu’une envie : être fixés pour pouvoir passer à autre chose, et retourner à leurs propres affaires.
Pas de quoi s’étonner de cette tentative poussive du Parisien de présenter les résultats du référendum comme sujets à remise en question. Déjà, juste avant le vote de 2016, le quotidien mettait cette photo peu équivoque à la une :
La Une du « Parisien », 23 juin 2016.
Cette dérisoire velléité d’autopersuasion exprime, avec la même fraîcheur qu’il y a deux ans, la dissonance cognitive impossible à surmonter pour les européistes, les empêchant de croire à une « démocratie contre les traités européens ».
Vue du Maroc, l’affaire Benalla apparaît comme un exemple de démocratie dont serait loin d’être capable le royaume nord-africain.
L’affaire Benalla a de quoi sidérer car elle met à nu des comportements inacceptables au plus haut niveau de l’Etat français. Le laxisme et l’amateurisme relatés ces derniers jours permettent les plus grandes inquiétudes. Vu du Maroc, la stupeur est réelle mais s’exerce en sens inverse. La comparution d’un ministre de l’Intérieur devant une commission parlementaire, en direct à la télévision, relève de l’impensable de ce côté-ci de la Méditerranée. Se rendre compte qu’il a passé un sale quart d’heure face à des députés bien décidés à faire leur travail appartient au domaine de l’utopie. Suivre les échanges virils mais de haute volée entre le Premier ministre et les présidents de groupe est synonyme de science-fiction sous nos latitudes.
Et pendant ce temps-là au Maroc…
Nous n’avons ni Mélenchon ni Edouard Philippe, et encore moins des hommes politiques de la trempe d’un Philippe Séguin ou d’un Mendes France. Notre chère classe politique n’a rien trouvé à redire à neuf mois de troubles civils dans une petite ville du Rif nommée Al Hoceima, elle a laissé la police se dépatouiller avec le problème sans créer le moindre dialogue avec la population locale ni prendre sur elle-même la responsabilité de résoudre l’affaire politiquement. Le Maroc vient de « cramer » plus de dix millions d’euros (selon les chiffres officiels) dans une tentative perdue d’avance de ravir aux Etats-Unis l’organisation de la Coupe du Monde 2026. Personne n’a été démis de ses fonctions ni appelé à se justifier devant les représentants du peuple. Avec dix millions d’euros, il y avait de quoi faire la différence dans une petite ville marocaine comme Al Hoceima, Sefrou ou Zagora où des milliers de jeunes rêvent d’obtenir une bourse pour suivre des études supérieures.
Un royaume de papier
Nous avons pourtant tout ce qu’il faut sur le papier. Un parlement bicaméral avec une Chambre des députés et un Sénat (Chambre des conseillers). Une télévision qui retransmet en direct les sessions de question-réponse, tous les mercredi après-midi. Des partis politiques qui couvrent l’ensemble du spectre idéologique : des islamistes aux socialistes en passant par les berbéristes et les nationalistes. Il y en a pour tous les goûts ! Mais il nous manque l’essentiel c’est-à-dire la ressource humaine. Où sont, en effet, les élites censées donner vie à cet appareil institutionnel, sophistiqué et coûteux ?
Nos palais sont en papier, ils sont l’impression 3D d’un modèle copié en Europe mais que nous avons du mal à habiter. Nos assemblées recyclent l’air vicié qui émane d’une société déboussolée à laquelle les élites n’adressent plus la parole. Selon les moments de l’année, on se contente de divertir les Marocains (le foot, les grandes fêtes religieuses) ou de les dégoûter par le spectacle d’une classe politique terne et déconnectée des réalités. Le débat s’efface devant la chamaillerie transmise en direct à la télévision et l’explication du réel est déléguée aux réseaux sociaux. La démocratie marocaine est désincarnée, elle n’a pas d’âme. C’est une ville nouvelle en formica et carton-pâte qui a été plaquée manu militari sur une médina grouillante de traditions et de non-dits. Aux yeux de la population, nos institutions modernes sont probablement moins « utiles » que les jemaa (assemblée de villageois) et les caïds de l’époque pré-coloniale qui rendaient justice et arbitraient les contentieux en maintenant un contact direct avec les administrés. Aujourd’hui, dans une société autrement plus complexe et exigeante que le Maroc d’il y a cent ans, le Parlement et les partis symbolisent le vide et le silence. Ils sonnent creux.
Au Maroc, il ne peut pas y avoir d’affaire Benalla
Au Maroc, nous n’avons pas de Benalla pour la bonne et simple raison que ce genre de cas n’a aucune chance d’arriver à la connaissance de l’opinion publique. Bien que nous ayons accompli d’énormes progrès sur le terrain des droits de l’homme et de la gouvernance, notre justice et nos administrations sont encore vulnérables. La distinction entre les branches administratives et la séparation des pouvoirs ne se décrète pas du jour au lendemain : elle a besoin de sédimenter lentement dans les mentalités des citoyens et des fonctionnaires. Au Maroc, il est possible d’affirmer – sans risquer d’être contredit par la réalité – que la torture et les enlèvements à caractère politique ne sont plus à l’ordre du jour. Mais le chemin est long avant de garantir l’alignement des planètes qui rendrait possible un scandale Benalla version marocaine (quelqu’un pour filmer le fait divers, un homme politique pour s’emparer de l’affaire et des fonctionnaires prêts à rappeler au gouvernement que leur loyauté s’exerce d’abord envers la Constitution et non envers les élus).
L’affaire Benalla, une chance pour la France
L’affaire Benalla rappelle que la nature humaine est la même partout que ce soit au Maroc ou en France. Il y aura toujours des petits malins pour se hisser au-dessus des lois comme il y aura toujours des responsables politiques jaloux des privilèges de leurs courtisans. L’essentiel est de disposer d’élites en mesure de s’opposer à ces tentations au moyen d’institutions au-dessus de tout soupçon. Force est de constater que la France est encore bien armée dans ce domaine, la vigueur démontrée par les députés de l’opposition depuis l’éclatement de l’affaire en témoigne. Il est encore possible de transformer le scandale Benalla en un cas d’école de contrôle démocratique et de défense de l’Etat de Droit. Il revient à la classe politique française de saisir cette opportunité, vite et avec discernement.
Quant à nous Marocains, il nous reste beaucoup de chemin à parcourir. La première étape étant certainement de se doter d’un système éducatif qui prépare les générations à venir à vivre en démocratie et à exercer une citoyenneté responsable. L’affaire prendra du temps, des décennies peut-être mais elle est inévitable. En attendant, nous pourrons nous consoler en nous disant que faire de la politique au Maroc est un exercice bien moins périlleux qu’en France. Heureux sont les élus protégés du peuple par un rideau d’ignorance !
Dans ce bac de Gibert-Montpellier, la couverture de l’édition Garnier-Flammarion des Diaboliques de Barbey d’Aurevilly était très seventies, oscillant entre le psychédélisme et le surréalisme magritien avec des yeux et des bouches flottant en apesanteur sur un ciel mauve. Alors qu’il s’agit là d’un de nos textes de chevet- nous en avons au moins trois éditions dont la Pléiade-, nous avons l’avons donc acheté de nouveau pour…50 centimes d’euros. Avec peut-être l’idée de l’offrir à un moins de vingt ans. Etant donné le puritanisme qui règne dans tous les camps de la guerre des sexes, les clivages irréductibles entre les revendications communautaristes LGBT et les néo-chaisières du sexuellement correct d’un monde d’avant mythifié avec papa, maman, la bonne et moi, il est certain que lire Les Diaboliques va énerver tout le monde. Barbey ne croit qu’à la force brute du désir, il ne le juge pas. Ce catholique est trop intelligent pour ne pas savoir, comme Saint Paul, que là où le péché abonde, la Grâce surabonde. On jouit dans le meurtre, on fait l’amour au-dessus des mourants, on se prostitue pour se venger, on profane, on infanticide : les femmes mènent le bal, et l’ambiguité sexuelle, l’inversion des rôles est présente de manière tantôt diffuse, tantôt explicite.
Bref, Barbey est incontrôlable : il va déplaire souverainement aux partisans d’une coïncidence exacte entre sexe et genre mais il sera traité de réac à cause de la préface où il prétend vouloir édifier son lecteur par une pédagogie de l’horreur afin de le ramener dans le giron des valeurs chrétiennes. Evidemment, le problème est que les nouvelles constituant Les Diaboliques ruissellent de sensualité, de parfums lascifs, de bonheur à peindre des corps tordus dans la plaisir: tout le contraire, à vrai dire, de la froide mécanique sadienne.
On sait que Barbey d’Aurevilly n’aura jamais plus de cinq mille lecteurs quand bien même il semblerait que sa fortune universitaire le place désormais, et ce n’est pas trop tôt, à la hauteur de Balzac, de Flaubert ou de Stendhal. Il aimait passionnément Dieu, l’élégance et l’amour fou. Il semblerait que les trois aient disparu corps et bien dans les eaux de plus en plus glacées du calcul égoïste comme aurait dit son presque exact contemporain, un certain Karl Marx, né dix ans plus tard que Barbey, en 1818.
Privilège des écrivains au sang riche, Barbey a plusieurs masques. Il y a l’historiographe du dandysme avec Brummel, le diariste électrique des Memoranda, ce journal intime monomaniaque dans lequel est écrit en phrases sèches le moindre petit fait de la journée, de la visite d’une maîtresse au choix d’un gilet. On sait que Barbey les aimait rouges, comme la colère qui soulève son œuvre.
Le Barbey d’Aurevilly romancier reste néanmoins le plus grand. A l’époque où Paul Bourget et Pierre Loti planaient au firmament des lettres françaises avec de pâles histoires de grisettes, des angoisses bourgeoises ou des bluettes exotiques avec touche-pipi dans les hammam, Barbey sait raconter des tragédies d’un autre temps et réussir le premier à mêler la poésie et l’histoire en faisant du temps qui passe le carburant des nostalgies amoureuses ou politiques, ce qui revient souvent au même. Il ressuscite une chouannerie mythique dans Le Chevalier des Touches, roman du travestissement où un chef royaliste très queer se comporte en héros. Et dans L’Ensorcelée, soixante ans avant les Surréalistes, il se fait le chantre horrifié de l’amour fou quand il montre un prêtre défiguré par un suicide raté provoquer la passion suicidaire d’une femme mal aimée qui gardera tout le roman un rougissement du visage, comme un aveu scandaleux d’un orgasme permanent et incontrôlable, le même, précisément, que celui des Diaboliques
Honoré par le musée Courbet d’Ornans (Doubs), l’artiste belge Léon Frédéric (1856-1940) a peint la vie quotidienne des petites gens. Son oeuvre figurative jusqu’au délire dégage une poésie sourde où la résignation se mêle au sentiment de la beauté du monde.
Qui connaît Léon Frédéric de nos jours ? Pas grand monde, il faut bien en convenir. Pourtant, à la fin du xixe siècle et au début du xxe, cet artiste est considéré comme le plus éminent des peintres belges. Membre du groupe des XX, proche d’Ensor et de Rops, il est à la pointe de son époque et invité par toutes les sécessions d’Europe. Au soir de sa vie, alors que monte la modernité, son étoile commence à pâlir. À sa mort, en 1940, ça se gâte encore un peu, dès lors qu’on assimile à contresens ses scènes paysannes aux nostalgies fascisantes dans l’air du temps. Ensuite, il est quasiment oublié. Pourtant, Léon Frédéric est un artiste majeur qui a produit une œuvre immense et singulière. La rétrospective organisée par le musée d’Ornans jusqu’au 15 octobre constitue donc une chance et un plaisir à ne pas rater.
Léon Frédéric naît en 1856 à Bruxelles, dans une famille d’orfèvres et de joailliers. Son père est sensibilisé aux arts, surtout appliqués. Il encourage la vocation du jeune Léon pour la peinture. Ce dernier est ce qu’on appellerait aujourd’hui un « Tanguy« . Il vit au domicile familial jusqu’à l’âge de 40 ans. Pendant de nombreuses années, il vend rarement, mais ce n’est pas un problème. Aucun souci non plus quand il rate en 1876 et en 1878 le prix de Rome belge. Ce sont encore ses parents qui financent son voyage en Italie.
Dans les pas de Ghirlandaio et Bastien-Lepage
Dans la Péninsule, il s’attarde surtout à Rome et à Florence. Il est peu marqué par l’univers de la peinture vénitienne et ses glacis. En revanche, il est fasciné par certains artistes de la première Renaissance et, notamment, par Domenico Ghirlandaio (1448-1494). Cet artiste florentin a tapissé les églises et les palais de sa ville de très nombreuses peintures murales qui semblent de grandes BD. Ses compositions, aux sujets souvent imposés, sont pour lui un prétexte pour évoquer la société de son temps. Ghirlandaio, qui manifeste une véritable frénésie à représenter ses contemporains, leurs costumes et leurs activités diverses, influence durablement Léon Frédéric.
En 1881, Léon Frédéric connaît un autre choc au salon de Bruxelles, où il voit des œuvres du très brillant naturaliste français Jules Bastien-Lepage (1848-1884). Il saisit tout l’intérêt qu’il y a à comprendre et à peindre la vie des gens de son temps, autrement dit à être un naturaliste à sa façon. Ce choix n’est pas évident alors que de nombreux artistes, adeptes de la peinture d’histoire, se consacrent à des événements anciens, mythiques ou édifiants. Quant aux impressionnistes, ils ont surtout surfé sur la superficie heureuse de leur temps, n’en retenant guère que des scènes de pique-nique, des vues de nymphéas et des parties de canotage. Le choix de s’intéresser à la vie réelle de ses contemporains, si courant en littérature, est donc presque inédit en peinture.
En banlieue, à la rencontre des pauvres
C’est à cette époque que Léon Frédéric déménage avec ses parents en banlieue pour fuir les nuisances résultant du réaménagement urbanistique du centre-ville. Dans ce nouvel environnement de la périphérie, pauvres et vagabonds sont légion. Léon Frédéric s’intéresse à eux et sympathise avec certains. Il devient proche de l’un d’entre eux. Ce dernier lui sert de modèle, bientôt suivi de ses deux femmes et de ses sept enfants. Ils sont marchands de craie, matériau qui a de nombreux usages à l’époque. Cette relation lui inspire le triptyque Les Marchands de craie présenté au salon de Bruxelles en 1883. C’est un triomphe. Le triptyque fait le tour de l’Europe. L’exécution est somptueuse. Plus dessinée que peinte, elle est qualifiée un peu vite de « classicisante ». Cependant, elle fait surtout écho à la manière précise et colorée du Quattrocento. En parcourant des yeux les détails de cette œuvre, on sent toute la jubilation de l’artiste à saisir la singularité des moindres formes. On éprouve du plaisir à suivre la nervosité des coups de pinceau, à détailler les matières subtilement empâtées.
Mais c’est surtout le sujet qui fait sensation. La journée d’un couple de marchands de craie et de leurs six enfants est décomposée comme dans une BD, en trois tableaux se lisant de gauche à droite : matin, midi et soir. La route sur laquelle évoluent les protagonistes fait figure de ligne du temps. Léon Frédéric nous montre sans concessions la vie de ces ambulants, mais il ne tombe pas dans le misérabilisme. Au contraire, il se dégage de l’œuvre une sorte de poésie sourde où la résignation se mêle à un certain sentiment de la beauté du monde. On est frappé par ces conditions de vie difficiles. Mais en même temps, on peut admirer la capacité de ces gens, et des humains en général, à tirer parti de toutes les situations et de tous les environnements.
L’affinité de Léon Frédéric avec le catholicisme social s’affirme. Il est proche des socialistes. Jusqu’à la fin de sa vie, Léon Frédéric peindra avec ardeur les pauvres de son temps. Toutefois, à l’inverse de Constantin Meunier qui se passionne pour les mineurs du Borinage, il consacre peu d’œuvres aux ouvriers, exception faite du magnifique triptyque Les Âges de l’ouvrier. Il est surtout porté vers les vagabonds et la paysannerie.
La peinture se loge parfois dans les détails
Léon Frédéric impressionne aussi par sa capacité de travail, qui se manifeste à travers l’importance de sa production, mais aussi dans l’abondance de détails, qui donne le vertige. Certaines de ses compositions, plus symbolistes, s’écartent du naturalisme. Elles font place à des fantasmes, voire à des délires. L’artiste se livre parfois à d’étonnantes accumulations. C’est le cas, en particulier, du triptyque Le Ruisseau qui présente d’invraisemblables amoncellements de bébés et de jeunes enfants nus.
Le peintre se rend régulièrement dans un village de l’Ardenne profonde, Nafraiture, où il finit par se retirer. Dans cette thébaïde, il se passionne pour un univers rural ayant presque échappé au temps et à l’industrialisation. Il perçoit dans la paysannerie une sorte de simplicité biblique qui lui inspire des peintures explicitement chrétiennes, comme Le Repas de funérailles. Ses compositions deviennent plus strictes et sans doute plus fortes. Quand il meurt, en 1940, on a l’impression que disparaît un grand peintre du xixe égaré en plein xxe siècle.
On aurait pourtant tort de croire que le genre de peinture pratiqué par Léon Frédéric est dépourvu de postérité. Certes, la modernité et l’historiographie artistique ordinaire ne retiennent rien qui ne lui ressemble au xxe siècle, mises à part, peut-être, quelques œuvres surréalistes. Léon Frédéric, pour certains, incarne un passé révolu, voire un enfer de mauvais goût. Cependant, en marge de l’art muséal, le xxe siècle comporte aussi des artistes s’adressant à un public populaire. Ces créateurs adorent, comme le maître belge, représenter de façon piquante leurs congénères et poussent parfois la figuration jusqu’à des délires jouissifs. On peut penser à des illustrateurs comme Norman Rockwell ou Frank Frazetta. Même dans le domaine de la photo, Spencer Tunick, qui prend des clichés de centaines de volontaires nus, n’est pas sans rappeler le Léon Frédéric du triptyque Le Ruisseau. C’est encore davantage le cas, évidemment, pour de très nombreux auteurs de bandes dessinées. La veine à laquelle appartient Léon Frédéric n’est donc pas abandonnée, même si, à notre époque, elle relève plus des goûts populaires que des validations culturelles.
L’exposition Léon Frédéric présentée à Ornans n’est donc pas seulement un rare plaisir à savourer. C’est aussi un événement qui bouscule les fausses certitudes en matière d’histoire de l’art. Il faut saluer le travail courageux du commissaire d’exposition, Benjamin Foudral, jeune et brillant historien de l’art.
Entouré d’un collectif de 32 personnalités (dont Aymeric Caron, Audrey Pulvar, Christophe Willem ou Maxime Le Forestier), le groupe de rock Shaka Ponk a lancé une initiative pour « réduire notre empreinte écologique » à l’aide de « 22 gestes qui, si tout le monde s’y mettait, sauveraient l’homme et la planète ». Entretien avec Frah, le chanteur du groupe.
Frah. Je te fais la petite histoire. On était étroitement en relation avec la Fondation pour la Nature et l’Homme (FNH) depuis quelques années déjà. Ils avaient sollicité Shaka Ponk et plein d’artistes pour aider My Positive Impact, une de leurs associations en quête de solutions pour lutter contre la pollution. Il fallait voter pour les trois meilleures et diffuser l’info sur les réseaux. On trouvait ça cool mais on voulait faire plus. Alors, pendant la tournée des Zénith de 2014, on s’arrêtait au milieu du concert pour passer le message. On se rendait bien compte que les personnes étaient ultra réceptives mais à la fin du speech tout le monde jetait son gobelet en plastique en l’air pour célébrer… Et il fallait ramasser 7500 gobelets à la fin du show. C’est un vrai paradoxe… Aujourd’hui encore, on sent que les gens comprennent la situation mais n’ont aucune notion de comment faire pour moins polluer. Ils ne savent pas par où commencer. Le but de « The Freaks » est de fournir cette base, avec une liste de gestes simples pour réduire notre empreinte environnementale.
Vous disiez, dans une interview à Ouest France : « C’est bien de faire des belles chansons, mais cela ne suffit pas. Il faut faire et montrer comment résoudre le problème sur le terrain. » Comment vous y prenez-vous pour cela ?
D’abord, on s’est énormément documenté sur nos consommations actuelles. Puis on a fait une tonne de sondages, de questionnaires… On a tout décortiqué. Se sont dégagées trois types de réactions : ceux qui attendent que les politiques agissent ; ceux qui reprochent aux industriels de produire ce qu’on n‘a pas le choix d’acheter, mais qui est polluant ; et la troisième, la fataliste qui se résumait à : « Ça ne sert à rien que je change ma manière d’être, et de vivre, parce que de toute façon mon travail est polluant ». On a l’impression que les gens se retrouvent emprisonnés dans une sorte de triangle des Bermudes, constitué des politiques, des industriels et de leur travail, en se disant « c’est cuit ». Le problème, c’est le manque de but et de résultats directs. Sans mentir, c’était un enfer, et on a failli laisser tomber plein de fois. Sur le terrain, on a travaillé pendant plusieurs mois sur la journée classique d’un consommateur – de nous tous en fait – et on a chiffré 200 comportements récurrents. L’idée était de valider un théorème : si un maximum de gens, indépendamment de leur job ou des politiques, intégraient certains changements au quotidien, cela aurait-il de vraies conséquences pour modifier le triste destin qui attend l’humanité ? Il fallait prouver que c’était vraiment possible.
C’est plutôt de la part des politiques qu’on pourrait attendre ce genre de projet…
C’est vrai. Mais le problème est plus grand. On ne peut – presque – pas leur reprocher d’avancer à reculons. Pas plus qu’aux industriels de produire des produits jetables et polluants car, à la fin de la journée, c’est nous qui les achetons en masse. Pourquoi ils arrêteraient d’en produire ? Notre système fonctionne, alors expliquer qu’il faut arrêter quelque chose qui marche, en disant que « dans 20 ans ça sera mieux », c’est compliqué ! Les électeurs demandent du pouvoir d’achat, du boulot, et ne se soucient pas de la qualité des produits qu’ils achètent, ni de leur impact sur l’environnement. Le métier de l’homme politique c’est d’être élu, et celui de l’industriel c’est de brasser de l’argent. C’est « normal » qu’ils continuent d’avancer comme ça tant que ça marche. Nous, on a eu du mal à se dire que c’était de leur faute. On préfère se dire que c’est à nous tous de changer nos façons de consommer.
Sur votre site, on ne trouve pour le moment que « 22 gestes qui, si tout le monde s’y mettait, sauveraient la planète », une vidéo où vous expliquez le projet, et une liste des artistes engagés dans le collectif. Au premier abord, ça reste assez léger pour sauver la Terre…
C’était plus ou moins notre but. On a mis « The Freaks » en ligne sans trop communiquer dessus, et on continue d’ajouter des gestes au fur et à mesure. L’idée étant que, lorsqu’on en parlera et qu’on fera une grosse promo dessus, les gens soient déjà familiers avec le projet et se disent « ah oui ! C’est le fameux collectif ». A partir de la rentrée, on va passer à la vitesse supérieure avec des tutos et des fiches signalétiques pour chacun des membres. Qui a essayé quoi ? Comment ? Depuis combien de temps ? Est-ce que ça a marché ou pas ? À côté de ça, on prévoit aussi des conférences pour pouvoir parler librement du projet et sensibiliser le plus de monde possible. L’objectif premier, c’est vraiment que plus de gens se sentent concernés. Ce n’est qu’ensemble qu’on pourra vraiment prétendre « sauver la planète » (rires).
Cette initiative est considérée par certains comme un peu « bobo », et surfant sur la mode de « se mettre au vert ». Qu’est-ce qui vous différencie vraiment de ces tentatives de marketing pseudo engagé ?
Avec Shaka, on a un groupe qui marche très bien. Ça nous a pris – et nous prend encore – un temps dingue de faire ça, et franchement, on n’a pas besoin de sacrifier autant de temps et d’énergie pour lancer ce collectif, qui nous a plutôt empêchés de faire plein de choses… On entend parfois « on vous aime pour votre musique, ce n’est pas la peine de faire ça… » Mais Shaka Ponk s’est créé autour d’une idée artistico-écologique… On n’a pas besoin de faire une quête « du vert » pour attirer la sympathie du public. La différence entre ce collectif et ce que faisaient les artistes avant – relayer les infos, chanter des chansons en rapport, utiliser leur réseau… -, c’est que, quand une personnalité publique déclare officiellement se déplacer en trottinette, manger végan etc. tu peux être sûr qu’il va avoir tous les yeux rivés sur lui ! Il ne peut pas raconter de conneries sans mettre en péril sa crédibilité puisque les gens vont vérifier s’il suit vraiment ses engagements. C’est hyper risqué de faire ça quand tu as de la notoriété, ou alors il faut être prêt à assumer et dire « j’ai pas réussi, j’ai merdé ». Mais si mensonge il y a, il sera forcément détecté !
Pourquoi avoir choisi le nom de The Freaks (que l’on pourrait traduire par « Les Ovnis ») ?
(Pause) À l’instant où je te parle [ndlr : par téléphone], un mec de la tournée m’a vu en plein soleil et m’a gentiment amené une bouteille d’eau en plastique : j’ai refusé. Il était super étonné que je dise non. Avant de lancer « The Freaks » on a eu l’impression que, quand tu fais ce qu’il faut pour polluer le moins possible, tu passes pour un mec chelou, un ovni, un extra-terrestre… Le but du jeu, c’est de leur faire comprendre que ce sont eux les ovnis. Et que dans 50 ans, à force de faire ces petits gestes, on se dira : « Tu te rends compte ? Quand on achetait une pomme dans une station-service, elle était sous vide, et pleine de pesticides, et nous on s’empoisonnait avec et on jetait le plastique à la poubelle… On était vraiment tous chelous. »
Comment et par qui sont décidés ces gestes – allant de prendre le bus, à trier ses déchets, en passant par le don de vêtements, ou encore manger bio – censés sauver la planète ?
Nous travaillons étroitement avec la FNH et l’Agence de l’Environnement et de la Maitrise de l’Énergie (ADEME) qui valident la réalité de l’impact du geste. Aussi, pour vérifier les choses in vivo, nous échangeons avec de nombreux citoyens, proches amis, associations, fans, commerçants et testons nous-mêmes toutes les solutions. Si les deux conditions sont réunies, nous validons le geste. Ça nous a pris trois ans de sortir ces 22 premiers gestes.
« Favoriser les transports en commun », « ne pas acheter de viande/poisson », c’est bien gentil, mais c’est déjà le quotidien de beaucoup de gens…
La « Freak List » est prévue pour que la majorité puisse en trouver au moins un ou deux pour commencer, et que, petit à petit, les autres viennent s’ajouter au quotidien de chacun, pour que le changement se fasse naturellement, chacun à son rythme. Alors oui, évidemment que quelqu’un qui n’a pas les moyens de manger bio ne va pas s’y mettre demain, ou que celui qui a des horaires décalés ne prendra pas les transports en communs. Mais peut-être qu’il pourra donner à des associations, ou trier ses déchets ? Et puis, l’idée n’est pas de dire « il faut être comme ça », mais plutôt « il faut essayer d’être comme ça ». La plus grande force de changement c’est le nombre. Mine de rien, nous sommes beaucoup sur cette planète, non ? Servons nous de ce problème pour en faire une solution.
Mais avez-vous des idées concrètes à appliquer, sans que cela ne coûte un bras, ou soit trop contraignant ?
Prenons l’exemple du plastique. Les festivals de musique se transforment en festivals de plastique ! Il faut proposer des solutions comme des gobelets consignés réutilisables, des fontaines d’eau gratuites ou payantes, etc. Qu’ils vendent des gourdes ! On a des cuves de pinard, pourquoi pas d’eau ? 25 millions de bouteilles sont jetées chaque jour en France. Si on élimine la bouteille d’eau de notre quotidien, cela réduira considérablement la pollution. On passera un message clair aux industriels : on ne veut plus de ce genre d’emballage. Ils se diront qu’il y a un problème au niveau de la rentabilité et produiront peut-être différemment. Notre travail chez « The Freaks » c’est d’explorer ça, de montrer à ceux qui n’ont ni le temps ni la motivation comment faire, et de tester sur le terrain, pour proposer de vraies solutions efficaces.
En reprenant vos propres mots, vous ne souhaitez pas devenir « les L214 qui font du rock », mais êtes-vous prêts à délaisser ce côté déjanté pour vous concentrer sur le message écologique ?
Non, entre nous, je ne serais pas certain de bien savoir le faire. Nous devons beaucoup au travail des L214. Ils font évoluer les mentalités au sens noble du terme : pour le bien de l’homme, de l’animal et donc de l’environnement. Entre nous, on serait bien incapables d’avoir un tel courage. Au sein de Shaka, Sam et moi sommes les plus « freaky », les plus disciplinés (rires). Même entre nous, on a de gros débats sur les « règles du bien vivre ensemble ». Notre but, c’est justement d’amener des infos claires, et se partager le travail pour que ça ne soit pas rabat-joie. Ça serait relou si, d’un coup, ton artiste préféré te foutait des mers remplies de plastique dans chacun de ses clips, parce que ça relève de l’engagement personnel. Mais si on est nombreux, on peut se distribuer les tâches sans dénaturaliser l’art qu’on exerce tous à côté !
A quel point les membres du collectif sont-ils impliqués ?
Certains de nos « freaks » sont impressionnants… Sans trop en dire, parce que les fiches personnalisées arrivent bientôt sur le site, ce sont surtout les filles qui sont remarquables. Y’en a même une ou deux qui faisaient déjà presque tous les gestes en arrivant. Et puis, c’est un grand groupe, donc on s’entraine tous les uns les autres. Certains essayent des gestes en ce moment, proposent des idées, d’autres nous aident à communiquer et c’est déjà énorme. C’est comme quand tu t’inscris au sport avec un copain ou une copine ; tu lui fixes un rendez-vous à la salle et si tu n’y vas pas, tu plantes ton pote. Tu as donc une raison de plus pour y aller !
Et personnellement, vous êtes plutôt villas et belles voitures ou investissements et charité ?
On a un concept qui est de réinvestir tout l’argent qui rentre dans le cadre du travail et d’ailleurs on a une vie sociale très pauvre. Moi j’habite dans un truc, j’aurais honte de faire venir les gens dedans. Parfois, on aimerait avoir une belle bagnole pour faire cinq kilomètres quand il pleut mais on finit à vélo (rires) ! Si on investit pas mal de nos biens, c’est pour trouver des solutions afin que notre existence d’homme sur la planète ait un sens. Ce n’est pas un sacrifice, c’est un vrai sens profond que l’on partage. I’m a freak baby !
Ils sont monarchistes, bonapartistes, maurrassiens et même « machiavélo-hobbesiens ». Ils idolâtrent Poutine et Donald Trump à qui ils passent tout. Ils se réclament de la bonne vieille autorité gaulliste ou de la ruse sanglante mitterrandienne avec passage à tabac et exécutions sommaires s’il le faut. Ils n’ont rien contre les tueurs d’Etat et expliquent à longueurs d’articles, de posts, de commentaires pourquoi la reapolitik doit toujours l’emporter sur la morale de « bisounours » (leur bête noire). Et lorsqu’un gorille de l’Elysée se prend un instant pour un flic et fout deux claques à un gauchiste agressif qu’ils auraient rêvé, eux, de rouer de coups, voilà qu’ils ont des pudeurs de gazelle.
Branle-bas de combat. C’est la République qu’on assassine ! Les Grands Principes que l’on foule aux pieds ! Les milices qui surgissent de partout comme dans Brazil et 1984 qui commence ! La Nuit de cristal tous les soirs !
Les dieux ont soif
Ils réclament des auditions, des jugements, des sanctions, des destitutions, des exécutions. La guillotine est remontée dans les locaux du Monde et une meute de bourreaux improvisés, provenant des réseaux sociaux, se presse aux grillages de l’Elysée. Les tricoteuses s’enivrent des révélations du « dossier » (« Le mec avait ses entrées au Château ! – Nooon ? – Siiii, et même qu’il allait dans la salle à manger ! – Naaaan ?? – Et aux cuisines. – Dingue ! – Parfois même, il passait par le hall. – Super grave !!! – On l’aurait même vu dans la salle de sport. – Punaise, pire que Sodome et Gomorrhe !! ») A la moindre contradiction des auditionnés (« – Non, pas la salle de sport, car s’il était passé par la salle de sport, il serait passé par les chiottes, et il n’est pas allé aux chiottes. La dame pipi est formelle. – Elle ment, elle a été soudoyée elle aussi ! – Non. – Si ! Il faut la faire passer à la Question à son tour ! La vérité ! LA VÉRITÉ !!! »), ils hurlent que c’est la preuve de la preuve de la preuve de la preuve !
La grande réconciliation
Le plus drôle, c’est que les adversaires d’hier se tombent dans les bras les uns les autres. La social-démocrate avec l’ultranationaliste. L’ex-bonapartiste avec le soi-disant libertaire. Le lecteur de Libé fumeur de joints avec le tradi’ Civitas. La plupart d’entre eux jouaient aux anti-modernes de choc mais se révèlent dans cette affaire les post-modernes les plus en pointe de l’époque, tous au service de la vigilance citoyenne, transparente et implacable. Et bientôt, Le Monde et Valeurs actuelles s’échangent leurs titres. Notre jeune et beau roi Macron fait l’unanimité contre lui pour une affaire de cape d’invisibilité. Pour une fois qu’on a quelque chose contre lui, on ne va rien lâcher. Son seul tort aura été de croire qu’il pouvait, seul, être le maître de la post-modernité. Mais la post-modernité, comme la Révolution, dévore ses enfants…
En plein cœur de l’affaire Benalla, le président Macron semble de moins en moins soutenu par les siens…
Emmanuel Macron semble avoir décidé de traiter ce que l’on appelle « le Benallagate » avec sa désinvolture habituelle. Cet homme trop sûr de lui ne semble pas comprendre grand-chose à la politique. Pour s’être frotté à quelques oligarques, il s’imagine que le président de la République n’est qu’une sorte de PDG aux pouvoirs de potentat. Ses dernières saillies de cour de récré, d’abord en forme de bras d’honneur avec la phrase « qu’ils viennent me chercher ! », et ensuite avec la bravade sur sa fierté d’avoir embauché son gorille, outre qu’elles sont objectivement consternantes, constituent autant d’erreurs tactiques.
Le roi est nu
Qu’on le veuille ou non, la première a provoqué la réponse du juge d’instruction, le lendemain, avec la perquisition dans les bureaux de l’Élysée. Hérésie juridique à laquelle il était dans l’incapacité politique de s’opposer. Encore bravo ! Et ce comportement, fruit d’un mélange de narcissisme puéril et de mépris social a nourri depuis quelques semaines l’hypothèse de l’erreur de casting. Les interventions de certains de ses parrains, à commencer par le premier des oligarques français, François Pinault, suivi par les garde-flancs que sont Jacques Attali et Alain Minc, témoignent de leur perplexité, face, non pas à ce que le jeune roi ferait, mais à la façon dont il le ferait. Le choix du terme « insurrection » par Minc n’est sûrement pas dû au hasard. Emmanuel Macron fit répondre à Pinault par Griveaux de manière insultante. Il a eu tort, oubliant qu’il ne faut jamais négliger les signaux faibles.
C’est pourquoi il faut essayer de comprendre le pourquoi de la volte-face du journal Le Monde, jusque-là soutien assidu d’Emmanuel Macron, qui a envoyé un sacré missile avec la révélation de l’existence et du comportement du chouchou du président. Ne nous laissons pas impressionner par les éléments de langage des godillots, et la risible invocation de l’article 73 du code de procédure pénale. Il faut quand même rappeler la brochette de graves infractions manifestement commises à cette occasion. De façon inattendue, quelques heures après la victoire en Coupe du Monde de football, en pleine période de congés d’été, l’étincelle lancée a embrasé la plaine. Que s’est-il passé ? La première interrogation c’est la raison du missile du Monde, ceux d’Ariane Chemin ne sont jamais gratuits. Les rafales de révélations qui ont suivi dans les deux jours montrent bien que le dossier était prêt. Et ne pouvait être seulement le fruit d’un travail de journaliste d’investigation. Règlement de comptes au sein de la sphère policière ou opération de plus grande envergure visant à affaiblir durablement le chef de l’État ? Impossible de répondre aujourd’hui, mais il est clair que quelqu’un a appuyé sur un bouton. Et qu’à la surprise générale de nombreuses forces se sont mises en mouvement et ont convergé pour en faire une affaire d’État.
Parce que c’était leur projet
On rappellera à ce stade que la victoire d’Emmanuel Macron à l’élection présidentielle de 2017 est le fruit d’un ensemble d’éléments dont quelques-uns relèvent de l’opération concertée. Il y a le choix d’Emmanuel Macron par la caste de la haute fonction publique de l’inspection des finances – incarnée par Jean-Pierre Jouyet -, l’appui de l’oligarchie, l’incroyable soutien médiatique, et ses moyens financiers considérables. Mais surtout le raid judiciaire organisé par le couple infernal Parquet national financier (PNF) et Pôle d’instruction du même nom contre la candidature de François Fillon. Lancé par Le Canard enchaîné, il a vu une partie de l’appareil judiciaire conduire une procédure à une vitesse sans précédent pour ce type d’affaires. En liaison, de façon grossière, avec la presse destinataire en urgence de pièces tronquées. Que Fillon ait été un mauvais candidat choisi par la primaire, et qu’il se soit défendu comme un manche n’est pas contestable. Cela ne change rien et s’il se trouve des gens ignorants ou de mauvaise foi pour le contester, tous les professionnels sérieux du monde judiciaire savent à quoi s’en tenir : le comportement du PNF et du Pôle financier était destiné à détruire le candidat de la droite républicaine. La seule question qui reste posée aujourd’hui est de savoir si la volonté des acteurs était de détruire Fillon présenté quasiment comme de droite extrême, ou de créer les conditions pour faire élire Emmanuel Macron. L’étonnante complaisance affichée par les mêmes instances par la suite vis-à-vis de l’entourage politique de celui-ci pourrait amener à retenir la deuxième hypothèse. En l’état, personnellement je ne choisis pas.
Comme un gagnant du Loto
Le résultat a été de fausser le premier tour de l’élection présidentielle et de permettre à Macron de devenir président de la République grâce à moins de 18% des inscrits au premier tour qui était le seul qui comptait. Cette opération, qui a amené à l’Élysée un candidat inconnu et improbable au CV politique particulièrement léger, et à l’Assemblée une cohorte de parlementaires incompétents, a bien sûr particulièrement brutalisé les mondes politique et administratif existants. Emmanuel Macron est comme quelqu’un qui a gagné une fortune au Loto. Il est persuadé que ce sont ses qualités et non un concours de circonstances qui l’ont amené là. Ce concours de circonstances qui a imposé la fusion des deux composantes du bloc bourgeois, la nationale et la mondialiste. Comme l’avait fait à sa façon Valéry Giscard d’Estaing en 1974 quand il s’était débarrassé de Jacques Chaban-Delmas pour accéder à la présidence. Et comme rêvait de le faire Alain Juppé. Contraint et forcé, les loden-barbours qui avaient choisi Fillon à la primaire LR avaient dû se rallier, sans enthousiasme, voire avec résignation.
Narcissisme, ego boursouflé, autoritarisme et absence de véritable culture politique, Emmanuel Macron a adopté des comportements et des attitudes qui ont transformé, pour les battus, les humiliations en exaspération. Notamment devant le comportement incroyable de suffisance de la petite caste de ses amis, verrouillés dans le bunker de Bercy. Plus récemment, la gay pride pornographique dans la cour de l’Élysée, l’exhibitionnisme gênant de la célébration de la victoire en Coupe du Monde de football, le retour au galop d’un sociétalisme que les bourgeois de province exècrent, et quelques autres incidents ont sérieusement fissuré ce bloc bourgeois dont il ne faut pas oublier que le ralliement de la partie nationale fut contraint et forcé. En son sein, beaucoup des perdants de l’année dernière, battus aux législatives par des chèvres, sont avides de revanche. Il ne fallait pas croire non plus que cette façon de gouverner en solitaire entouré d’une petite poignée d’affidés et de favoris peu recommandables n’allait pas heurter l’administration française. Un État est aussi un monstre administratif, il ne se réduit pas à trois bureaux à l’Élysée et quelques petits marquis répartis entre la rue du Faubourg Saint-Honoré et Bercy.
Les bourgeois méchants hommes
Finalement, la révélation du journal de Matthieu Pigasse est entrée en résonance avec une sorte de climat insurrectionnel. Non pas au sein des couches populaires, qui en général détestent Macron mais pour l’instant comptent les coups, mais plutôt dans des secteurs divers de la bourgeoisie, des couches moyennes et de l’administration. Personne n’a envie de prendre les armes évidemment, mais on sent la rage et l’envie de régler des comptes. Et ce d’autant que, pour l’instant, le bloc populaire est divisé et les partageux silencieux. Le jeune roi se verrait-il présenter la facture de la mystification de 2017 et de son comportement ?
Que peut-il se passer maintenant ? Il est impossible de le prévoir. Mais l’on peut déjà constater que l’autorité de cette Assemblée nationale est anéantie et qu’il sera difficile pour le pouvoir de poursuivre sa destruction de la Constitution et son programme d’atteintes aux libertés. C’est déjà une bonne nouvelle. L’une des clés de la suite réside aussi dans l’attitude de la justice. Car la diversion de l’Élysée qui tend à focaliser sur la « faute » commise par Benalla ne devrait normalement déboucher que sur une impasse. Le problème ne réside pas dans les violences exercées par celui-ci, mais dans le fait qu’il fut présent en violation de toutes les règles, et en commettant plusieurs infractions invraisemblables. Et ça, c’est la responsabilité d’Emmanuel Macron. Qu’ensuite ce favori au comportement douteux ait pu bénéficier, ce qui est le problème essentiel, de tout un tas d’avantages, dont certains loufoques, et en tout cas illégaux et inacceptables, par la seule volonté du prince, sans qu’aucun aucun fonctionnaire d’autorité ne fasse son devoir en s’y opposant… Mais qui sont ces gens ?
Que la justice soit…
Et que, de la même façon, les infractions commises par Benalla aient été couvertes par l’Élysée… Pas de dénonciation au parquet, absence évidente de sanction au contraire de ce qui nous est dit, poursuites des agissements du gorille. De tout ceci, les personnes concernées devront en répondre. Devant la justice, si celle-ci fait son devoir. Je considère pour ma part qu’avec le raid Fillon et le soutien apporté par la hiérarchie et les syndicats de magistrats à l’opération, l’institution judiciaire s’est lourdement déconsidérée l’année dernière. Elle ne s’est pas reprise avec les complaisances dont ont bénéficié les amis d’Emmanuel Macron.
Avec l’affaire Benalla, qui n’est en fait qu’une affaire Macron, et l’intérêt enfin porté par les juges d’instruction au comportement de Madame Pénicaud à la tête de France business, il semble tout de même qu’il soit possible de faire preuve d’un peu d’optimisme…
Les libertins organisent leurs orgies selon des rituels très codifiés. Malgré quelques brebis galeuses cachées dans le lot, les femmes qui signent des contrats de soumission n’ont pas attendu #balancetonporc pour chasser les comportements abusifs et préserver leur statut privilégié. Enquête.
« Les libertins sont des athées en amour », écrit Claude Habib, romancière et essayiste à qui on doit notamment Le Consentement amoureux. Alfred de Musset voyait le phénomène d’un autre œil et autrement plus enthousiaste : « Le cœur d’un libertin est fait comme une auberge, on y trouve à toute heure un grand feu bien nourri. » Restons lucides. S’il est vrai que le « grand feu » libertin brûle à toute heure, ce n’est pas dans le cœur que se situe son foyer. En attendant, le milieu a nécessairement été ébranlé par les sacs et ressacs de la révolution sexuelle. Qui sont les libertins en 2018 ? Quel regard portent-ils sur eux-mêmes, sur leur héritage intellectuel, leurs pratiques ? En quoi se distinguent-ils d’une masse toujours plus dense de jouisseurs ordinaires dont les profils engorgent les sites de rencontres ? La révolution #metoo a-t-elle changé leurs pratiques ou inspiré plus de prudence, voire de méfiance, lors de rencontres fortuites ?
Le libertinage, une émancipation
F., un trentenaire ensoleillé, rigolard, bien dans sa peau noire autant que dans son tee-shirt à fleurs, est notre unique interlocuteur à évoquer la racine latine « libertinus », en référence aux esclaves affranchis de la Rome antique, quand il tente de définir sa façon de libertiner. « Rien n’est obligatoire, tout est possible », dit-il, avant d’ajouter : « Il y a autant de chapelles que de définitions possibles du libertinage. » À mesure que F. énumère les adeptes du porno glam, les fétichistes, les échangistes, les BDSM (pratiques qui font intervenir le bondage, les punitions, la domination, le sadisme, la soumission), jusqu’aux « conviviaux », tenants du sexe pluriel « à la bonne franquette », on avance en terrain miné, dans un milieu à la fois cloisonné et très hétéroclite.
Un avis corroboré par M., 30 ans, beau gosse à la braguette facile d’après la réputation qui le précède. Face à un verre de Coca, il revendique l’héritage idéologique du libertinage : « Il y a un volet politique. Je me considère comme anarchiste. Le libertinage relève pour moi d’une forme de liberté sexuelle qui permet de découvrir l’autre sans mots. » En tant que maître dans des jeux masochistes, il ne transige pas sur la supériorité de sa pratique. « C’est très intellectuel, rassure-t-il en parlant de contrats qui le lient à ses soumises. Le BDSM est le seul cercle qui reste dans le libertinage pur, le noyau dur. » B., 47 ans, s’en moque gentiment : « Un type imagine qu’il est libertin parce qu’il met des boutons de manchette et dit “chère madame”… » Marié, catholique, père de famille et vétéran de la première heure du libertinage d’avant l’avènement des sites spécialisés, il semble conscient de ses incohérences, qui trouvent une place dans sa vie d’apparence bien rangée. « Je ne pense scandaliser personne. Le libertinage n’est pour moi ni un besoin ni une contrainte. Au contraire, c’est un territoire où je ne supporte pas de contraintes », confie-t-il. Avant de préciser : « Je ne me bats pas contre les interdits. » Y en a-t-il encore ? La question paraîtrait légitime pour la majorité sobrement monogame de nos concitoyens, mais déstabilise nos interlocuteurs. « Même quand les gens sont descendus d’une strate dans la norme, ils cherchent à s’accrocher à une règle », nous recadre B. Cela mérite éclaircissement. À quelle règle fait-on appel quand on observe sa propre femme dans les bras d’un inconnu pratiquer ce que Michel Onfray nomme avec pudeur « éros léger » ?
« C’est très rare que les hommes soient violents ou irrespectueux »
Quiconque ouvre un compte sur Wyylde.com, le plus ancien et le plus réputé des sites dédiés au libertinage, découvre rapidement la différence avec les sites classiques. Différence esthétique tout d’abord, visible au kaléidoscope d’images publiées par les utilisateurs, dont certaines, comme les vidéos tournées lors de « gang bang » – entendez une forme de rapports plus ou moins violents entre une seule femme et plusieurs hommes – ont de quoi laisser pantois. Un cliché attire l’attention. En noir et blanc, la tête d’une femme aux longs cheveux sombres et le visage dissimulé sous un masque de cheval en cuir. Troublante, inquiétante, en même temps que sobre à sa façon paradoxale, la photo montre I., parée pour un jeu sexuel connu sous la dénomination de « poney ». Il s’agit probablement de la pratique la plus rare dans le monde libertin et qui consiste à traiter la femme en monture animale, à la dresser comme telle, voire à la faire tracter des attelages. Quarante-huit ans et libertine depuis huit, I. accepte de nous rencontrer. Ethnologue de formation, soignée, habillée avec une certaine recherche, elle vit en couple depuis peu et s’insurge d’emblée contre le préjugé concernant la violence du milieu. « C’est très rare que les hommes soient violents ou irrespectueux. En règle générale, il y a quelqu’un qui surveille, un copain, une connaissance, au cas où les choses déraperaient », dit-elle en soulignant n’avoir jamais eu affaire à la brutalité ou au dépassement du consentement. Mais, bien sûr, il arrive qu’il y ait des incidents.
Victime de son succès, Wyylde.com attire de plus en plus d’hommes célibataires qui tablent sur la supposée accessibilité des femmes libertines. Le ratio serait d’une femme pour dix hommes. Imaginez la température des échanges ! « Les jeunes qui viennent d’en dehors du monde libertin ont tendance à penser que c’est un dû, qu’ils ont un catalogue de prostituées devant le nez. La génération des quinquagénaires se comporte très différemment », explique I. Toutefois, elle ne compte pas sur la nouvelle révolution féministe, qui n’est pour elle qu’une mode, pour changer la donne. De son côté, B., un brin impressionné par l’efficacité des tribunaux sur les réseaux sociaux, insiste sur le consentement et la galanterie : « Beaucoup d’hommes oublient la femme dans le processus ! » D’autres, profitant de l’ambiance torride des ébats, transgressent la règle principale qui impose l’usage du préservatif. En général, ils sont dénoncés sur le site grâce au système qui permet à tout un chacun de noter son partenaire. « Ne pas mettre un préservatif en profitant de l’inattention de la femme s’apparente purement et simplement à du viol », tranche B. Glisser discrètement son numéro de téléphone à la femme venue en couple à une soirée échangiste est presque aussi grave. C’est l’hôpital qui se moque de la charité, dirait-on. Et pourtant. « On respecte le couple ! » tonne B., qui pratique l’échangisme avec sa femme et souligne le plaisir partagé à deux. Pour sa part, I. pointe l’adultère (sic !) : « Que mon homme prenne son pied avec une autre femme devant moi, je le concède bien volontiers. Mais derrière mon dos ? Je ne l’accepterais jamais ! » Le blog « 400 culs », animé par Agnès Giard, a interviewé Sagace, co-auteur de la BD Une vie d’échangiste, dont on tire ce propos éclairant : « Les clubs sont un peu devenus mon “révélateur test” de personnalité masculine, je trouve ça non seulement marrant, mais rapide et très efficace comme méthode. » Ainsi un homme qui abandonne sa partenaire au bar pour s’occuper d’une autre passe définitivement dans la catégorie des goujats.
« Ce sont elles qui acceptent de se soumettre »
Ni victimes d’une culture de marchandisation des corps, ni sex addict abonnés aux rencontres déshumanisées, les libertins veillent depuis toujours au respect de leurs principes régulateurs internes. Ils n’ont pas attendu #balancetonporc pour chasser les comportements abusifs et préserver le statut privilégié des femmes. F. estime qu’elles sont « mises à l’honneur et, contrairement à ce qui se passe sur les sites classiques de rencontres, considérées avec attention et non pas comme des objets. » M. évoque le pouvoir des femmes qui signent les contrats de soumission : « Ce sont elles qui acceptent de se soumettre, pas moi qui le leur impose. Et elles sont très conscientes de leurs envies, équilibrées psychologiquement, matures, sachant dire non. »
Ce petit monde comporte son pourcentage de détraqués comme n’importe quel autre. B. dénonce des narcissiques, des manipulateurs, des prédateurs, des hommes qui poussent des femmes à divorcer et disparaissent du jour au lendemain, ceux qui ont besoin de ressentir un attachement émotionnel, mais n’offrent rien au retour : « Dans le milieu libertin, il arrive que les gens confondent l’intensité sexuelle et les sentiments. » Preuve, s’il en fallait, que la proportion de cœurs brisés ou conquis ne varie pas substantiellement avec les pratiques sexuelles. Autrement dit, aussi affranchis de la morale conventionnelle qu’ils se disent, les libertins ne sont pas dénués d’émotions, de sensibilité, voire de sentimentalité.
Le nombre d’adeptes ne cesse de croître
Cependant, ce n’est pas cette propension à partager les affects du commun des mortels qui menace l’écosystème libertin, comme l’explique M., qui travaille dans le cinéma et observe avec un intérêt particulier le déroulement de l’affaire Weinstein : « Le mouvement #metoo impose partout dans le monde le puritanisme américain. On bride un tas de libertés dans des sociétés déjà très uniformisées et qui vivent une sexualité appauvrie, façonnée par le porno. »
En réalité, moins honteux que par le passé, plus avouable et plus acceptable socialement, le libertinage souffre peut-être de l’attraction qu’il exerce. D’après une étude de l’IFOP sur les formes de sexualité collective en Europe, réalisée pour Wyylde.com en 2014, le nombre d’adeptes ne cesse de croître : cette année-là, 5 % des Français se sont livrés à l’échange de partenaires contre 2,4 % en 1992, 8 % ont participé à des orgies contre 6 % il y a vingt ans. En outre, le profil des adeptes évolue vers un public de plus en plus jeune, dont l’apprentissage de la sexualité s’est fait en partie par le biais des films X publiés sur le web. Raison pour laquelle, en cette époque à la fois débridée et pudibonde, les libertins de longue date désertent les clubs et les sites au profit de réseaux fermés, ultra-sélectifs, mais qui s’efforcent de cultiver une certaine éthique, aussi risible que cela puisse paraître aux yeux de non-pratiquants.
Voyage de Macron à Rome, juin 2017. Sipa. Numéro de reportage : 00865476_000059.
Castaner, Roger-Petit, Kohler : l’équipe du président de la République n’en finit pas de se perdre en circonlocutions pour expliquer l’affaire Benalla. Une grande tranche de rigolade pour les vacances qui, cependant, ne saurait se prolonger au-delà. Malheur à la cité dont le prince est un enfant…
Il était très difficile d’égaler la performance de ce grand du rire qu’est Bruno Roger-Petit qui nous a fait son numéro « Joue-la comme Érich Honecker », il y a quelques jours en évoquant « La plus grave sanction donnée à l’Élysée depuis le début de la Ve République ».
Castaner, roi de la vanne
Cela semblait hors d’atteinte, on était dans une qualité une pureté de jeu et de style qui semblait inégalable. Il nous rappelait opportunément qu’entre l’Élysée et le théâtre Marigny, temple de « Au théâtre ce soir » il n’y avait qu’à traverser l’avenue de Marignan.
Lorsque Christophe Castaner entonna son « Avec les Bleus, il portait les bagages », bien sûr, on a ri de bon cœur, et on a applaudi, mais il n’y avait pas le décorum et les beaux costumes de Bruno Roger-Petit.
Mais il y a maintenant, une vraie concurrente, le défi est lancé par Mimi Marchand, qui se jette dans un solo remarquable : « À l’interview d’Alexandre Benalla au Monde, j’étais là absolument par hasard ! Je rapportais les clés d’une location de vacances à Biarritz…» La concurrence est rude pour Bruno Roger-Petit mais il n’a pas dit son dernier mot.
On rit comme des baleines
Le danger c’est que le public a du mal à reprendre son souffle, on commence à avoir mal au ventre tant on rit.
Il faut dire qu’elle a lancé cela alors qu’on sortait à peine de « On a oublié de faire la déclaration de patrimoine des chargés de mission de l’Élysée » où Alexis Kohler était lancé dans la grande tradition du cirque, celle du clown blanc…
On notera au passage que la maison d’en face, de l’autre côté de la place Beauvau, était restée très en retrait avec Gérard Collomb : « Oui, je suis ministre de l’Intérieur ,mais on ne me dit jamais rien, ainsi je ne sais rien du tout ».
Qu’est-ce que tu fais pour les vacances?
On avait eu un sourire, mais franchement on sentait bien qu’on n’était pas dans la grande classe de l’Élysée. La transformation de l’Élysée en un cirque/café-théâtre avec des plaisanteries de plus en plus grasses est-elle un progrès ? On peut s’interroger.
Cette concurrence est délétère, et on voit bien qu’en s’y essayant le président de la République avec « Qu’ils viennent me chercher » et le très attendu « Alexandre Benalla non plus n’est pas mon amant » scie ce que Stéphane Rozès appelle « la verticalité ».
Ça peut plaire pour les vacances, mais les Français pourraient se lasser à la rentrée.
Matteo Salvini, ministre de l'Intérieur d'Italie, juin 2018. SIPA. AP22220237_000001
Cela passe inaperçu en France mais l’Italie est « sortie » de l’Union européenne en matière de migrations : son nouveau gouvernement met en œuvre sa propre politique migratoire, déconnectée de Bruxelles. Mieux, elle est implicitement approuvée par le patron de Frontex, l’agence européenne garde-frontières et de garde-côtes, qui se félicite de «la fin de la naïveté » des Européens sur la situation migratoire : son directeur, Fabrice Leggeri a déclaré, début juillet sur CNews, que l’Europe n’avait pas une « obligation unilatérale » en matière de sauvetage en mer et que le difficile compromis sur les migrations, lors du sommet européen des 28 et 29 juin, marquait « un tournant de fermeté européenne […] par rapport à la gestion des migrants » et à «l’exploitation par des groupes criminels de la détresse humaine » qui « d’une certaine manière, prennent en otage moralement l’Europe ». Les 28 ont, eux aussi, appelé les ONG à « ne pas entraver les opérations des garde-côtes libyens ».
L’Italie aide la Libye
Toujours pour le patron de Frontex, si les plateformes de regroupement des migrants sont créées, hors Europe, cela signifiera que « des navires de Frontex ou des navires privés qui sont appelés au secours par les centres de coordination pourront débarquer les personnes sauvées dans le port sûr le plus proche et […] cela peut être des ports non européens ». « Il faudra voir certes concrètement qui met en œuvre ces plateformes et avec quels pays […] mais cela cassera l’automatisme […] consistant à se déclarer en détresse pour appeler des navires qui ramèneront les migrants en Europe. C’est un message fort vis-à-vis des criminels ».
Fabrice Leggeri a notamment indiqué qu’à l’été 2017 Frontex avait « parfois » observé que « des secours en mer étaient organisés par des ONG de façon spontanée, autonome, et pas coordonnée par les autorités publiques ». Ce qui « mettait en danger parfois la sûreté, la vie humaine en mer ».
Par ailleurs, en toute indépendance de Bruxelles, le gouvernement italien a décidé, le 4 juillet, d’offrir 12 vedettes aux garde-côtes libyens pour les aider à mieux lutter contre les tentatives des migrants de rejoindre l’Italie au départ des côtes libyennes. Adoptée sous forme de décret-loi lors d’un Conseil des ministres cette mesure vise, selon un communiqué officiel, « à renforcer la capacité opérationnelle des autorités côtières libyennes afin de garantir la gestion correcte des dynamiques des phénomènes migratoires », à « lutter contre le trafic d’êtres humains, sauvegarder la vie humaine en mer et contenir la pression migratoire ». Le gouvernement italien s’occupera également de l’entretien de ces 12 vedettes pendant l’année en cours ainsi que de l’entraînement et de la formation des forces libyennes. Selon le ministère italien des Transports et des Infrastructures, dont dépendent les garde-côtes italiens, le coût total de cette aide est d’environ 2,5 millions d’euros.
Le nouveau gouvernement italien est disposé à mettre en place à la fois un contrôle hermétique sur ces frontières maritimes (avec sévère répression des passeurs), et des plateformes et couloirs humanitaires dans les pays de départ où les migrants seront regroupés, aidés, et leurs dossiers étudiés.
A ce jour, l’Égypte, la Tunisie et le Maroc ont refusé. Pire, le 23 juillet, la Tunisie ne voulait pas même recevoir le bateau d’une ONG maltaise, chargé d’une quarantaine de migrants africains à bord, bloqués depuis une semaine au large de ses côtes. Toutefois la Libye ou l’Éthiopie commencent à coopérer avec l’Italie. L’Italie appuie les expériences de couloirs humanitaires, fruit d’une collaboration œcuménique entre catholiques et protestants, notamment dans les zones frontalières de la Syrie, de l’Érythrée, du Soudan.
Bruxelles laisse couler
Quant à Bruxelles, elle s’est contentée, en enfreignant sa feuille de route fixée le 28 juin qui lui intimait de trouver des bases de regroupement hors d’Europe, de proposer la création de manière permanente de centres contrôlés en Europe proposés également par le Conseil européen. Mais la France,comme d’ailleurs tous les autres pays, refuse d’accueillir de tels centres, et propose plutôt des centres fermés sur le sol italien, pour éviter les mouvements secondaires de migrants entre différents pays de l’Union.
Quant aux plates-formes imaginées hors-UE, elles devraient être gérées par le Haut-Commissariat aux réfugiés de l’ONU (HCR) et l’Organisme des Nations unies chargé des migrations (OIM).
La situation sera critique si les Européens ne parviennent pas à s’accorder rapidement, après l’ultimatum de Rome pour redéfinir le mandat de Sophia, l’opération navale européenne de sauvetage en Méditerranée, sous commandement italien, prolongée jusqu’en décembre. Plusieurs milliers de migrants ont été rapatriés de Libye vers leur pays durant les six premiers mois de 2018, dans le cadre d’un programme de «retour volontaire» mené par l’OIM. A quel prix humain et financier ? Le gouvernement australien, lui, a organisé une grande politique d’information en direction des pays où on abuse de fantasmes les populations pauvres. Que fait l’Union européenne ?
Des manifestants anti-Brexit n'acceptent pas le verdict des urnes à Londres, octobre 2016. SIPA. SIPAUSA30160648_000004
La Une du Parisien d’hier veut absolument nous faire croire que « les Anglais se mordent les doigts » d’avoir voté pour le Brexit. Mais à l’intérieur du journal, la vérité est tout autre…
Hier, 26 juillet, Le Parisien nous a offert une analyse de qualité sur un sujet brûlant. Reportage inédit, point de vue innovant, observations inspirées : tout y était pour que le lecteur sorte édifié et grandi du dossier « Brexit, les Anglais s’en mordent les doigts », auxquelles sont consacrées la une et les pages 2 et 3 du quotidien.
Celui-ci a en effet décidé de mander un envoyé spécial à Londres et à Boston pour couvrir l’actualité de ces derniers jours, lesquels ont vu des événements et des conflits importants se produire dans le cadre des négociations sur le Brexit. Démission de David Davis et Boris Johnson, reprise en main des négociations par Theresa May, renouveau de l’idée d’un Brexit « no-deal » (sans accord avec l’Union européenne) : tout cela agite en effet beaucoup la presse et le monde politique britanniques, tout comme les technocrates bruxellois.
Mon Royaume pour douze anglais
Cependant, le journaliste et la rédaction du Parisien avaient décidé que ces informations ne valaient pas la peine d’être disséquées pour le public français, ou si peu. Non, ce qui est intéressant, c’est de savoir que, après avoir voté pour le Brexit, les Anglais – redisons-le – « s’en mordent les doigts ». Et cela nous est démontré par une série d’articles.
Se pose tout d’abord la question des Français installés outre-manche. L’article commence ainsi : « Les Anglais ont le blues, mais le Brexit va-t-il faire revenir les Bleus expatriés ? » Et au vu des réponses – ce qui a certainement surpris l’auteur – une partie d’entre eux est décidée à rester, et même à demander la nationalité britannique pour cela. Il ne manque pas cependant d’insister sur les start-uppers qui décident de rentrer, grâce à la « politique plus accommodante » – nous dit l’un d’entre eux – menée par Emmanuel Macron.
Sans doute déçu, le journaliste s’est ensuite baladé dans les rues de Londres et de Boston, et a tendu le micro à des personnes rencontrées au hasard dans la rue, méthode privilégiée pour « prendre la température » (expression consacrée) de ces deux villes. Et ainsi de titrer : « A Boston, le ‘‘Brexitland’’ en proie au doute », et « A Hackney [quartier londonien], les anti-Brexit résignés ». Douze personnes en tout ont été interrogées, ce qui ne constitue pas exactement une force collective gigantesque. Mais même sur la foi de ces douze personnes, on n’arrive toujours pas à comprendre en quoi « les Anglais s’en mordent les doigts ». Dans le reportage sur Boston, sur les cinq personnes interrogées ayant voté pour le Brexit, seules deux disent qu’elles hésiteraient si c’était à refaire, les autres sont catégoriques et pestent seulement contre l’indécision du gouvernement. Il semblerait que le journaliste n’ait pas réussi à en trouver d’autre pour illustrer son postulat ; c’est sans importance, celui-ci est quand même considéré comme validé. Ainsi, l’édito du dossier peut se conclure par ces mots : « Et les Britanniques s’inquiètent, réalisant peu à peu que ce vote était un saut dans le vide… sans parachute ». Le Royaume-Uni, comme chacun sait, va s’écraser au sol, ayant capricieusement quitté le vaisseau bienheureux de l’Union européenne.
Vous êtes bien sûrs que vous ne voulez pas d’un deuxième référendum ?
De plus, dans le reportage sur Hackney, où les personnes interrogées ont toutes voté contre la sortie de l’Union européenne, seule une se déclare favorable à un nouveau référendum. Nouvelle déception pour le journaliste du Parisien, qui sous-titre « Les électeurs anti-Brexit ont du mal à se ranger à l’idée d’un second référendum ». Tiens donc, les électeurs devaient ainsi «se ranger » à cette idée ? Etait-ce le commandement de la loi, du gouvernement, d’une autorité morale ? Non, seulement celui du Parisien. Car on perçoit l’espoir à peine voilé du journaliste à la fin de l’article principal. Après le seul sous-titre auquel il semble que celui-ci ait droit, «L’idée d’un deuxième référendum », on lit : « Depuis peu resurgit l’idée d’un deuxième référendum. […] Réponse ferme du 10 Downing Street qui a affirmé que cela n’arriverait ‘en aucune circonstance’. Mais prudence. ‘La situation n’a jamais été aussi volatile’, prévient Christian Lequesne ». La plus grande partie de la classe politique et des personnes interrogées est contre un nouveau référendum ? Qu’importe : Le Parisien en fait un sujet central de son papier. Et pour renforcer la vigueur du propos, le maquettiste n’a pas oublié de faire figurer, à cheval sur les deux pages du quotidien, une grande photo d’un militant anti-Brexit brandissant les drapeaux britannique et européen entremêlés et une pancarte où on lit : « Brexit : is it worth it ? » (c’est-à-dire : « Le Brexit : est-ce que ça en vaut la peine ? »).
Contrairement au Parisien, « les Anglais » veulent passer à autre chose
En réalité, ce qui ressort des courtes phrases des Anglais cités par ce reportage, c’est que presque tous, à la fois pro et anti-Brexit, veulent tout sauf remettre en question le vote de 2016. Ce qui est aujourd’hui problématique, c’est l’incertitude quant à la façon dont va se dérouler la sortie de l’Union européenne. Les Anglais n’ont qu’une envie : être fixés pour pouvoir passer à autre chose, et retourner à leurs propres affaires.
Pas de quoi s’étonner de cette tentative poussive du Parisien de présenter les résultats du référendum comme sujets à remise en question. Déjà, juste avant le vote de 2016, le quotidien mettait cette photo peu équivoque à la une :
La Une du « Parisien », 23 juin 2016.
Cette dérisoire velléité d’autopersuasion exprime, avec la même fraîcheur qu’il y a deux ans, la dissonance cognitive impossible à surmonter pour les européistes, les empêchant de croire à une « démocratie contre les traités européens ».
Vue du Maroc, l’affaire Benalla apparaît comme un exemple de démocratie dont serait loin d’être capable le royaume nord-africain.
L’affaire Benalla a de quoi sidérer car elle met à nu des comportements inacceptables au plus haut niveau de l’Etat français. Le laxisme et l’amateurisme relatés ces derniers jours permettent les plus grandes inquiétudes. Vu du Maroc, la stupeur est réelle mais s’exerce en sens inverse. La comparution d’un ministre de l’Intérieur devant une commission parlementaire, en direct à la télévision, relève de l’impensable de ce côté-ci de la Méditerranée. Se rendre compte qu’il a passé un sale quart d’heure face à des députés bien décidés à faire leur travail appartient au domaine de l’utopie. Suivre les échanges virils mais de haute volée entre le Premier ministre et les présidents de groupe est synonyme de science-fiction sous nos latitudes.
Et pendant ce temps-là au Maroc…
Nous n’avons ni Mélenchon ni Edouard Philippe, et encore moins des hommes politiques de la trempe d’un Philippe Séguin ou d’un Mendes France. Notre chère classe politique n’a rien trouvé à redire à neuf mois de troubles civils dans une petite ville du Rif nommée Al Hoceima, elle a laissé la police se dépatouiller avec le problème sans créer le moindre dialogue avec la population locale ni prendre sur elle-même la responsabilité de résoudre l’affaire politiquement. Le Maroc vient de « cramer » plus de dix millions d’euros (selon les chiffres officiels) dans une tentative perdue d’avance de ravir aux Etats-Unis l’organisation de la Coupe du Monde 2026. Personne n’a été démis de ses fonctions ni appelé à se justifier devant les représentants du peuple. Avec dix millions d’euros, il y avait de quoi faire la différence dans une petite ville marocaine comme Al Hoceima, Sefrou ou Zagora où des milliers de jeunes rêvent d’obtenir une bourse pour suivre des études supérieures.
Un royaume de papier
Nous avons pourtant tout ce qu’il faut sur le papier. Un parlement bicaméral avec une Chambre des députés et un Sénat (Chambre des conseillers). Une télévision qui retransmet en direct les sessions de question-réponse, tous les mercredi après-midi. Des partis politiques qui couvrent l’ensemble du spectre idéologique : des islamistes aux socialistes en passant par les berbéristes et les nationalistes. Il y en a pour tous les goûts ! Mais il nous manque l’essentiel c’est-à-dire la ressource humaine. Où sont, en effet, les élites censées donner vie à cet appareil institutionnel, sophistiqué et coûteux ?
Nos palais sont en papier, ils sont l’impression 3D d’un modèle copié en Europe mais que nous avons du mal à habiter. Nos assemblées recyclent l’air vicié qui émane d’une société déboussolée à laquelle les élites n’adressent plus la parole. Selon les moments de l’année, on se contente de divertir les Marocains (le foot, les grandes fêtes religieuses) ou de les dégoûter par le spectacle d’une classe politique terne et déconnectée des réalités. Le débat s’efface devant la chamaillerie transmise en direct à la télévision et l’explication du réel est déléguée aux réseaux sociaux. La démocratie marocaine est désincarnée, elle n’a pas d’âme. C’est une ville nouvelle en formica et carton-pâte qui a été plaquée manu militari sur une médina grouillante de traditions et de non-dits. Aux yeux de la population, nos institutions modernes sont probablement moins « utiles » que les jemaa (assemblée de villageois) et les caïds de l’époque pré-coloniale qui rendaient justice et arbitraient les contentieux en maintenant un contact direct avec les administrés. Aujourd’hui, dans une société autrement plus complexe et exigeante que le Maroc d’il y a cent ans, le Parlement et les partis symbolisent le vide et le silence. Ils sonnent creux.
Au Maroc, il ne peut pas y avoir d’affaire Benalla
Au Maroc, nous n’avons pas de Benalla pour la bonne et simple raison que ce genre de cas n’a aucune chance d’arriver à la connaissance de l’opinion publique. Bien que nous ayons accompli d’énormes progrès sur le terrain des droits de l’homme et de la gouvernance, notre justice et nos administrations sont encore vulnérables. La distinction entre les branches administratives et la séparation des pouvoirs ne se décrète pas du jour au lendemain : elle a besoin de sédimenter lentement dans les mentalités des citoyens et des fonctionnaires. Au Maroc, il est possible d’affirmer – sans risquer d’être contredit par la réalité – que la torture et les enlèvements à caractère politique ne sont plus à l’ordre du jour. Mais le chemin est long avant de garantir l’alignement des planètes qui rendrait possible un scandale Benalla version marocaine (quelqu’un pour filmer le fait divers, un homme politique pour s’emparer de l’affaire et des fonctionnaires prêts à rappeler au gouvernement que leur loyauté s’exerce d’abord envers la Constitution et non envers les élus).
L’affaire Benalla, une chance pour la France
L’affaire Benalla rappelle que la nature humaine est la même partout que ce soit au Maroc ou en France. Il y aura toujours des petits malins pour se hisser au-dessus des lois comme il y aura toujours des responsables politiques jaloux des privilèges de leurs courtisans. L’essentiel est de disposer d’élites en mesure de s’opposer à ces tentations au moyen d’institutions au-dessus de tout soupçon. Force est de constater que la France est encore bien armée dans ce domaine, la vigueur démontrée par les députés de l’opposition depuis l’éclatement de l’affaire en témoigne. Il est encore possible de transformer le scandale Benalla en un cas d’école de contrôle démocratique et de défense de l’Etat de Droit. Il revient à la classe politique française de saisir cette opportunité, vite et avec discernement.
Quant à nous Marocains, il nous reste beaucoup de chemin à parcourir. La première étape étant certainement de se doter d’un système éducatif qui prépare les générations à venir à vivre en démocratie et à exercer une citoyenneté responsable. L’affaire prendra du temps, des décennies peut-être mais elle est inévitable. En attendant, nous pourrons nous consoler en nous disant que faire de la politique au Maroc est un exercice bien moins périlleux qu’en France. Heureux sont les élus protégés du peuple par un rideau d’ignorance !
Dans ce bac de Gibert-Montpellier, la couverture de l’édition Garnier-Flammarion des Diaboliques de Barbey d’Aurevilly était très seventies, oscillant entre le psychédélisme et le surréalisme magritien avec des yeux et des bouches flottant en apesanteur sur un ciel mauve. Alors qu’il s’agit là d’un de nos textes de chevet- nous en avons au moins trois éditions dont la Pléiade-, nous avons l’avons donc acheté de nouveau pour…50 centimes d’euros. Avec peut-être l’idée de l’offrir à un moins de vingt ans. Etant donné le puritanisme qui règne dans tous les camps de la guerre des sexes, les clivages irréductibles entre les revendications communautaristes LGBT et les néo-chaisières du sexuellement correct d’un monde d’avant mythifié avec papa, maman, la bonne et moi, il est certain que lire Les Diaboliques va énerver tout le monde. Barbey ne croit qu’à la force brute du désir, il ne le juge pas. Ce catholique est trop intelligent pour ne pas savoir, comme Saint Paul, que là où le péché abonde, la Grâce surabonde. On jouit dans le meurtre, on fait l’amour au-dessus des mourants, on se prostitue pour se venger, on profane, on infanticide : les femmes mènent le bal, et l’ambiguité sexuelle, l’inversion des rôles est présente de manière tantôt diffuse, tantôt explicite.
Bref, Barbey est incontrôlable : il va déplaire souverainement aux partisans d’une coïncidence exacte entre sexe et genre mais il sera traité de réac à cause de la préface où il prétend vouloir édifier son lecteur par une pédagogie de l’horreur afin de le ramener dans le giron des valeurs chrétiennes. Evidemment, le problème est que les nouvelles constituant Les Diaboliques ruissellent de sensualité, de parfums lascifs, de bonheur à peindre des corps tordus dans la plaisir: tout le contraire, à vrai dire, de la froide mécanique sadienne.
On sait que Barbey d’Aurevilly n’aura jamais plus de cinq mille lecteurs quand bien même il semblerait que sa fortune universitaire le place désormais, et ce n’est pas trop tôt, à la hauteur de Balzac, de Flaubert ou de Stendhal. Il aimait passionnément Dieu, l’élégance et l’amour fou. Il semblerait que les trois aient disparu corps et bien dans les eaux de plus en plus glacées du calcul égoïste comme aurait dit son presque exact contemporain, un certain Karl Marx, né dix ans plus tard que Barbey, en 1818.
Privilège des écrivains au sang riche, Barbey a plusieurs masques. Il y a l’historiographe du dandysme avec Brummel, le diariste électrique des Memoranda, ce journal intime monomaniaque dans lequel est écrit en phrases sèches le moindre petit fait de la journée, de la visite d’une maîtresse au choix d’un gilet. On sait que Barbey les aimait rouges, comme la colère qui soulève son œuvre.
Le Barbey d’Aurevilly romancier reste néanmoins le plus grand. A l’époque où Paul Bourget et Pierre Loti planaient au firmament des lettres françaises avec de pâles histoires de grisettes, des angoisses bourgeoises ou des bluettes exotiques avec touche-pipi dans les hammam, Barbey sait raconter des tragédies d’un autre temps et réussir le premier à mêler la poésie et l’histoire en faisant du temps qui passe le carburant des nostalgies amoureuses ou politiques, ce qui revient souvent au même. Il ressuscite une chouannerie mythique dans Le Chevalier des Touches, roman du travestissement où un chef royaliste très queer se comporte en héros. Et dans L’Ensorcelée, soixante ans avant les Surréalistes, il se fait le chantre horrifié de l’amour fou quand il montre un prêtre défiguré par un suicide raté provoquer la passion suicidaire d’une femme mal aimée qui gardera tout le roman un rougissement du visage, comme un aveu scandaleux d’un orgasme permanent et incontrôlable, le même, précisément, que celui des Diaboliques
Honoré par le musée Courbet d’Ornans (Doubs), l’artiste belge Léon Frédéric (1856-1940) a peint la vie quotidienne des petites gens. Son oeuvre figurative jusqu’au délire dégage une poésie sourde où la résignation se mêle au sentiment de la beauté du monde.
Qui connaît Léon Frédéric de nos jours ? Pas grand monde, il faut bien en convenir. Pourtant, à la fin du xixe siècle et au début du xxe, cet artiste est considéré comme le plus éminent des peintres belges. Membre du groupe des XX, proche d’Ensor et de Rops, il est à la pointe de son époque et invité par toutes les sécessions d’Europe. Au soir de sa vie, alors que monte la modernité, son étoile commence à pâlir. À sa mort, en 1940, ça se gâte encore un peu, dès lors qu’on assimile à contresens ses scènes paysannes aux nostalgies fascisantes dans l’air du temps. Ensuite, il est quasiment oublié. Pourtant, Léon Frédéric est un artiste majeur qui a produit une œuvre immense et singulière. La rétrospective organisée par le musée d’Ornans jusqu’au 15 octobre constitue donc une chance et un plaisir à ne pas rater.
Léon Frédéric naît en 1856 à Bruxelles, dans une famille d’orfèvres et de joailliers. Son père est sensibilisé aux arts, surtout appliqués. Il encourage la vocation du jeune Léon pour la peinture. Ce dernier est ce qu’on appellerait aujourd’hui un « Tanguy« . Il vit au domicile familial jusqu’à l’âge de 40 ans. Pendant de nombreuses années, il vend rarement, mais ce n’est pas un problème. Aucun souci non plus quand il rate en 1876 et en 1878 le prix de Rome belge. Ce sont encore ses parents qui financent son voyage en Italie.
Dans les pas de Ghirlandaio et Bastien-Lepage
Dans la Péninsule, il s’attarde surtout à Rome et à Florence. Il est peu marqué par l’univers de la peinture vénitienne et ses glacis. En revanche, il est fasciné par certains artistes de la première Renaissance et, notamment, par Domenico Ghirlandaio (1448-1494). Cet artiste florentin a tapissé les églises et les palais de sa ville de très nombreuses peintures murales qui semblent de grandes BD. Ses compositions, aux sujets souvent imposés, sont pour lui un prétexte pour évoquer la société de son temps. Ghirlandaio, qui manifeste une véritable frénésie à représenter ses contemporains, leurs costumes et leurs activités diverses, influence durablement Léon Frédéric.
En 1881, Léon Frédéric connaît un autre choc au salon de Bruxelles, où il voit des œuvres du très brillant naturaliste français Jules Bastien-Lepage (1848-1884). Il saisit tout l’intérêt qu’il y a à comprendre et à peindre la vie des gens de son temps, autrement dit à être un naturaliste à sa façon. Ce choix n’est pas évident alors que de nombreux artistes, adeptes de la peinture d’histoire, se consacrent à des événements anciens, mythiques ou édifiants. Quant aux impressionnistes, ils ont surtout surfé sur la superficie heureuse de leur temps, n’en retenant guère que des scènes de pique-nique, des vues de nymphéas et des parties de canotage. Le choix de s’intéresser à la vie réelle de ses contemporains, si courant en littérature, est donc presque inédit en peinture.
En banlieue, à la rencontre des pauvres
C’est à cette époque que Léon Frédéric déménage avec ses parents en banlieue pour fuir les nuisances résultant du réaménagement urbanistique du centre-ville. Dans ce nouvel environnement de la périphérie, pauvres et vagabonds sont légion. Léon Frédéric s’intéresse à eux et sympathise avec certains. Il devient proche de l’un d’entre eux. Ce dernier lui sert de modèle, bientôt suivi de ses deux femmes et de ses sept enfants. Ils sont marchands de craie, matériau qui a de nombreux usages à l’époque. Cette relation lui inspire le triptyque Les Marchands de craie présenté au salon de Bruxelles en 1883. C’est un triomphe. Le triptyque fait le tour de l’Europe. L’exécution est somptueuse. Plus dessinée que peinte, elle est qualifiée un peu vite de « classicisante ». Cependant, elle fait surtout écho à la manière précise et colorée du Quattrocento. En parcourant des yeux les détails de cette œuvre, on sent toute la jubilation de l’artiste à saisir la singularité des moindres formes. On éprouve du plaisir à suivre la nervosité des coups de pinceau, à détailler les matières subtilement empâtées.
Mais c’est surtout le sujet qui fait sensation. La journée d’un couple de marchands de craie et de leurs six enfants est décomposée comme dans une BD, en trois tableaux se lisant de gauche à droite : matin, midi et soir. La route sur laquelle évoluent les protagonistes fait figure de ligne du temps. Léon Frédéric nous montre sans concessions la vie de ces ambulants, mais il ne tombe pas dans le misérabilisme. Au contraire, il se dégage de l’œuvre une sorte de poésie sourde où la résignation se mêle à un certain sentiment de la beauté du monde. On est frappé par ces conditions de vie difficiles. Mais en même temps, on peut admirer la capacité de ces gens, et des humains en général, à tirer parti de toutes les situations et de tous les environnements.
L’affinité de Léon Frédéric avec le catholicisme social s’affirme. Il est proche des socialistes. Jusqu’à la fin de sa vie, Léon Frédéric peindra avec ardeur les pauvres de son temps. Toutefois, à l’inverse de Constantin Meunier qui se passionne pour les mineurs du Borinage, il consacre peu d’œuvres aux ouvriers, exception faite du magnifique triptyque Les Âges de l’ouvrier. Il est surtout porté vers les vagabonds et la paysannerie.
La peinture se loge parfois dans les détails
Léon Frédéric impressionne aussi par sa capacité de travail, qui se manifeste à travers l’importance de sa production, mais aussi dans l’abondance de détails, qui donne le vertige. Certaines de ses compositions, plus symbolistes, s’écartent du naturalisme. Elles font place à des fantasmes, voire à des délires. L’artiste se livre parfois à d’étonnantes accumulations. C’est le cas, en particulier, du triptyque Le Ruisseau qui présente d’invraisemblables amoncellements de bébés et de jeunes enfants nus.
Le peintre se rend régulièrement dans un village de l’Ardenne profonde, Nafraiture, où il finit par se retirer. Dans cette thébaïde, il se passionne pour un univers rural ayant presque échappé au temps et à l’industrialisation. Il perçoit dans la paysannerie une sorte de simplicité biblique qui lui inspire des peintures explicitement chrétiennes, comme Le Repas de funérailles. Ses compositions deviennent plus strictes et sans doute plus fortes. Quand il meurt, en 1940, on a l’impression que disparaît un grand peintre du xixe égaré en plein xxe siècle.
On aurait pourtant tort de croire que le genre de peinture pratiqué par Léon Frédéric est dépourvu de postérité. Certes, la modernité et l’historiographie artistique ordinaire ne retiennent rien qui ne lui ressemble au xxe siècle, mises à part, peut-être, quelques œuvres surréalistes. Léon Frédéric, pour certains, incarne un passé révolu, voire un enfer de mauvais goût. Cependant, en marge de l’art muséal, le xxe siècle comporte aussi des artistes s’adressant à un public populaire. Ces créateurs adorent, comme le maître belge, représenter de façon piquante leurs congénères et poussent parfois la figuration jusqu’à des délires jouissifs. On peut penser à des illustrateurs comme Norman Rockwell ou Frank Frazetta. Même dans le domaine de la photo, Spencer Tunick, qui prend des clichés de centaines de volontaires nus, n’est pas sans rappeler le Léon Frédéric du triptyque Le Ruisseau. C’est encore davantage le cas, évidemment, pour de très nombreux auteurs de bandes dessinées. La veine à laquelle appartient Léon Frédéric n’est donc pas abandonnée, même si, à notre époque, elle relève plus des goûts populaires que des validations culturelles.
L’exposition Léon Frédéric présentée à Ornans n’est donc pas seulement un rare plaisir à savourer. C’est aussi un événement qui bouscule les fausses certitudes en matière d’histoire de l’art. Il faut saluer le travail courageux du commissaire d’exposition, Benjamin Foudral, jeune et brillant historien de l’art.
Entouré d’un collectif de 32 personnalités (dont Aymeric Caron, Audrey Pulvar, Christophe Willem ou Maxime Le Forestier), le groupe de rock Shaka Ponk a lancé une initiative pour « réduire notre empreinte écologique » à l’aide de « 22 gestes qui, si tout le monde s’y mettait, sauveraient l’homme et la planète ». Entretien avec Frah, le chanteur du groupe.
Frah. Je te fais la petite histoire. On était étroitement en relation avec la Fondation pour la Nature et l’Homme (FNH) depuis quelques années déjà. Ils avaient sollicité Shaka Ponk et plein d’artistes pour aider My Positive Impact, une de leurs associations en quête de solutions pour lutter contre la pollution. Il fallait voter pour les trois meilleures et diffuser l’info sur les réseaux. On trouvait ça cool mais on voulait faire plus. Alors, pendant la tournée des Zénith de 2014, on s’arrêtait au milieu du concert pour passer le message. On se rendait bien compte que les personnes étaient ultra réceptives mais à la fin du speech tout le monde jetait son gobelet en plastique en l’air pour célébrer… Et il fallait ramasser 7500 gobelets à la fin du show. C’est un vrai paradoxe… Aujourd’hui encore, on sent que les gens comprennent la situation mais n’ont aucune notion de comment faire pour moins polluer. Ils ne savent pas par où commencer. Le but de « The Freaks » est de fournir cette base, avec une liste de gestes simples pour réduire notre empreinte environnementale.
Vous disiez, dans une interview à Ouest France : « C’est bien de faire des belles chansons, mais cela ne suffit pas. Il faut faire et montrer comment résoudre le problème sur le terrain. » Comment vous y prenez-vous pour cela ?
D’abord, on s’est énormément documenté sur nos consommations actuelles. Puis on a fait une tonne de sondages, de questionnaires… On a tout décortiqué. Se sont dégagées trois types de réactions : ceux qui attendent que les politiques agissent ; ceux qui reprochent aux industriels de produire ce qu’on n‘a pas le choix d’acheter, mais qui est polluant ; et la troisième, la fataliste qui se résumait à : « Ça ne sert à rien que je change ma manière d’être, et de vivre, parce que de toute façon mon travail est polluant ». On a l’impression que les gens se retrouvent emprisonnés dans une sorte de triangle des Bermudes, constitué des politiques, des industriels et de leur travail, en se disant « c’est cuit ». Le problème, c’est le manque de but et de résultats directs. Sans mentir, c’était un enfer, et on a failli laisser tomber plein de fois. Sur le terrain, on a travaillé pendant plusieurs mois sur la journée classique d’un consommateur – de nous tous en fait – et on a chiffré 200 comportements récurrents. L’idée était de valider un théorème : si un maximum de gens, indépendamment de leur job ou des politiques, intégraient certains changements au quotidien, cela aurait-il de vraies conséquences pour modifier le triste destin qui attend l’humanité ? Il fallait prouver que c’était vraiment possible.
C’est plutôt de la part des politiques qu’on pourrait attendre ce genre de projet…
C’est vrai. Mais le problème est plus grand. On ne peut – presque – pas leur reprocher d’avancer à reculons. Pas plus qu’aux industriels de produire des produits jetables et polluants car, à la fin de la journée, c’est nous qui les achetons en masse. Pourquoi ils arrêteraient d’en produire ? Notre système fonctionne, alors expliquer qu’il faut arrêter quelque chose qui marche, en disant que « dans 20 ans ça sera mieux », c’est compliqué ! Les électeurs demandent du pouvoir d’achat, du boulot, et ne se soucient pas de la qualité des produits qu’ils achètent, ni de leur impact sur l’environnement. Le métier de l’homme politique c’est d’être élu, et celui de l’industriel c’est de brasser de l’argent. C’est « normal » qu’ils continuent d’avancer comme ça tant que ça marche. Nous, on a eu du mal à se dire que c’était de leur faute. On préfère se dire que c’est à nous tous de changer nos façons de consommer.
Sur votre site, on ne trouve pour le moment que « 22 gestes qui, si tout le monde s’y mettait, sauveraient la planète », une vidéo où vous expliquez le projet, et une liste des artistes engagés dans le collectif. Au premier abord, ça reste assez léger pour sauver la Terre…
C’était plus ou moins notre but. On a mis « The Freaks » en ligne sans trop communiquer dessus, et on continue d’ajouter des gestes au fur et à mesure. L’idée étant que, lorsqu’on en parlera et qu’on fera une grosse promo dessus, les gens soient déjà familiers avec le projet et se disent « ah oui ! C’est le fameux collectif ». A partir de la rentrée, on va passer à la vitesse supérieure avec des tutos et des fiches signalétiques pour chacun des membres. Qui a essayé quoi ? Comment ? Depuis combien de temps ? Est-ce que ça a marché ou pas ? À côté de ça, on prévoit aussi des conférences pour pouvoir parler librement du projet et sensibiliser le plus de monde possible. L’objectif premier, c’est vraiment que plus de gens se sentent concernés. Ce n’est qu’ensemble qu’on pourra vraiment prétendre « sauver la planète » (rires).
Cette initiative est considérée par certains comme un peu « bobo », et surfant sur la mode de « se mettre au vert ». Qu’est-ce qui vous différencie vraiment de ces tentatives de marketing pseudo engagé ?
Avec Shaka, on a un groupe qui marche très bien. Ça nous a pris – et nous prend encore – un temps dingue de faire ça, et franchement, on n’a pas besoin de sacrifier autant de temps et d’énergie pour lancer ce collectif, qui nous a plutôt empêchés de faire plein de choses… On entend parfois « on vous aime pour votre musique, ce n’est pas la peine de faire ça… » Mais Shaka Ponk s’est créé autour d’une idée artistico-écologique… On n’a pas besoin de faire une quête « du vert » pour attirer la sympathie du public. La différence entre ce collectif et ce que faisaient les artistes avant – relayer les infos, chanter des chansons en rapport, utiliser leur réseau… -, c’est que, quand une personnalité publique déclare officiellement se déplacer en trottinette, manger végan etc. tu peux être sûr qu’il va avoir tous les yeux rivés sur lui ! Il ne peut pas raconter de conneries sans mettre en péril sa crédibilité puisque les gens vont vérifier s’il suit vraiment ses engagements. C’est hyper risqué de faire ça quand tu as de la notoriété, ou alors il faut être prêt à assumer et dire « j’ai pas réussi, j’ai merdé ». Mais si mensonge il y a, il sera forcément détecté !
Pourquoi avoir choisi le nom de The Freaks (que l’on pourrait traduire par « Les Ovnis ») ?
(Pause) À l’instant où je te parle [ndlr : par téléphone], un mec de la tournée m’a vu en plein soleil et m’a gentiment amené une bouteille d’eau en plastique : j’ai refusé. Il était super étonné que je dise non. Avant de lancer « The Freaks » on a eu l’impression que, quand tu fais ce qu’il faut pour polluer le moins possible, tu passes pour un mec chelou, un ovni, un extra-terrestre… Le but du jeu, c’est de leur faire comprendre que ce sont eux les ovnis. Et que dans 50 ans, à force de faire ces petits gestes, on se dira : « Tu te rends compte ? Quand on achetait une pomme dans une station-service, elle était sous vide, et pleine de pesticides, et nous on s’empoisonnait avec et on jetait le plastique à la poubelle… On était vraiment tous chelous. »
Comment et par qui sont décidés ces gestes – allant de prendre le bus, à trier ses déchets, en passant par le don de vêtements, ou encore manger bio – censés sauver la planète ?
Nous travaillons étroitement avec la FNH et l’Agence de l’Environnement et de la Maitrise de l’Énergie (ADEME) qui valident la réalité de l’impact du geste. Aussi, pour vérifier les choses in vivo, nous échangeons avec de nombreux citoyens, proches amis, associations, fans, commerçants et testons nous-mêmes toutes les solutions. Si les deux conditions sont réunies, nous validons le geste. Ça nous a pris trois ans de sortir ces 22 premiers gestes.
« Favoriser les transports en commun », « ne pas acheter de viande/poisson », c’est bien gentil, mais c’est déjà le quotidien de beaucoup de gens…
La « Freak List » est prévue pour que la majorité puisse en trouver au moins un ou deux pour commencer, et que, petit à petit, les autres viennent s’ajouter au quotidien de chacun, pour que le changement se fasse naturellement, chacun à son rythme. Alors oui, évidemment que quelqu’un qui n’a pas les moyens de manger bio ne va pas s’y mettre demain, ou que celui qui a des horaires décalés ne prendra pas les transports en communs. Mais peut-être qu’il pourra donner à des associations, ou trier ses déchets ? Et puis, l’idée n’est pas de dire « il faut être comme ça », mais plutôt « il faut essayer d’être comme ça ». La plus grande force de changement c’est le nombre. Mine de rien, nous sommes beaucoup sur cette planète, non ? Servons nous de ce problème pour en faire une solution.
Mais avez-vous des idées concrètes à appliquer, sans que cela ne coûte un bras, ou soit trop contraignant ?
Prenons l’exemple du plastique. Les festivals de musique se transforment en festivals de plastique ! Il faut proposer des solutions comme des gobelets consignés réutilisables, des fontaines d’eau gratuites ou payantes, etc. Qu’ils vendent des gourdes ! On a des cuves de pinard, pourquoi pas d’eau ? 25 millions de bouteilles sont jetées chaque jour en France. Si on élimine la bouteille d’eau de notre quotidien, cela réduira considérablement la pollution. On passera un message clair aux industriels : on ne veut plus de ce genre d’emballage. Ils se diront qu’il y a un problème au niveau de la rentabilité et produiront peut-être différemment. Notre travail chez « The Freaks » c’est d’explorer ça, de montrer à ceux qui n’ont ni le temps ni la motivation comment faire, et de tester sur le terrain, pour proposer de vraies solutions efficaces.
En reprenant vos propres mots, vous ne souhaitez pas devenir « les L214 qui font du rock », mais êtes-vous prêts à délaisser ce côté déjanté pour vous concentrer sur le message écologique ?
Non, entre nous, je ne serais pas certain de bien savoir le faire. Nous devons beaucoup au travail des L214. Ils font évoluer les mentalités au sens noble du terme : pour le bien de l’homme, de l’animal et donc de l’environnement. Entre nous, on serait bien incapables d’avoir un tel courage. Au sein de Shaka, Sam et moi sommes les plus « freaky », les plus disciplinés (rires). Même entre nous, on a de gros débats sur les « règles du bien vivre ensemble ». Notre but, c’est justement d’amener des infos claires, et se partager le travail pour que ça ne soit pas rabat-joie. Ça serait relou si, d’un coup, ton artiste préféré te foutait des mers remplies de plastique dans chacun de ses clips, parce que ça relève de l’engagement personnel. Mais si on est nombreux, on peut se distribuer les tâches sans dénaturaliser l’art qu’on exerce tous à côté !
A quel point les membres du collectif sont-ils impliqués ?
Certains de nos « freaks » sont impressionnants… Sans trop en dire, parce que les fiches personnalisées arrivent bientôt sur le site, ce sont surtout les filles qui sont remarquables. Y’en a même une ou deux qui faisaient déjà presque tous les gestes en arrivant. Et puis, c’est un grand groupe, donc on s’entraine tous les uns les autres. Certains essayent des gestes en ce moment, proposent des idées, d’autres nous aident à communiquer et c’est déjà énorme. C’est comme quand tu t’inscris au sport avec un copain ou une copine ; tu lui fixes un rendez-vous à la salle et si tu n’y vas pas, tu plantes ton pote. Tu as donc une raison de plus pour y aller !
Et personnellement, vous êtes plutôt villas et belles voitures ou investissements et charité ?
On a un concept qui est de réinvestir tout l’argent qui rentre dans le cadre du travail et d’ailleurs on a une vie sociale très pauvre. Moi j’habite dans un truc, j’aurais honte de faire venir les gens dedans. Parfois, on aimerait avoir une belle bagnole pour faire cinq kilomètres quand il pleut mais on finit à vélo (rires) ! Si on investit pas mal de nos biens, c’est pour trouver des solutions afin que notre existence d’homme sur la planète ait un sens. Ce n’est pas un sacrifice, c’est un vrai sens profond que l’on partage. I’m a freak baby !
Danièle Obono et Marine Le Pen, membres de la Commission d'enquête de l'Assemblée sur l'affaire Benalla. Sipa. Numéro de reportage : 00841361_000007 et Sipa. Numéro de reportage : 00861232_000012.
Ils sont monarchistes, bonapartistes, maurrassiens et même « machiavélo-hobbesiens ». Ils idolâtrent Poutine et Donald Trump à qui ils passent tout. Ils se réclament de la bonne vieille autorité gaulliste ou de la ruse sanglante mitterrandienne avec passage à tabac et exécutions sommaires s’il le faut. Ils n’ont rien contre les tueurs d’Etat et expliquent à longueurs d’articles, de posts, de commentaires pourquoi la reapolitik doit toujours l’emporter sur la morale de « bisounours » (leur bête noire). Et lorsqu’un gorille de l’Elysée se prend un instant pour un flic et fout deux claques à un gauchiste agressif qu’ils auraient rêvé, eux, de rouer de coups, voilà qu’ils ont des pudeurs de gazelle.
Branle-bas de combat. C’est la République qu’on assassine ! Les Grands Principes que l’on foule aux pieds ! Les milices qui surgissent de partout comme dans Brazil et 1984 qui commence ! La Nuit de cristal tous les soirs !
Les dieux ont soif
Ils réclament des auditions, des jugements, des sanctions, des destitutions, des exécutions. La guillotine est remontée dans les locaux du Monde et une meute de bourreaux improvisés, provenant des réseaux sociaux, se presse aux grillages de l’Elysée. Les tricoteuses s’enivrent des révélations du « dossier » (« Le mec avait ses entrées au Château ! – Nooon ? – Siiii, et même qu’il allait dans la salle à manger ! – Naaaan ?? – Et aux cuisines. – Dingue ! – Parfois même, il passait par le hall. – Super grave !!! – On l’aurait même vu dans la salle de sport. – Punaise, pire que Sodome et Gomorrhe !! ») A la moindre contradiction des auditionnés (« – Non, pas la salle de sport, car s’il était passé par la salle de sport, il serait passé par les chiottes, et il n’est pas allé aux chiottes. La dame pipi est formelle. – Elle ment, elle a été soudoyée elle aussi ! – Non. – Si ! Il faut la faire passer à la Question à son tour ! La vérité ! LA VÉRITÉ !!! »), ils hurlent que c’est la preuve de la preuve de la preuve de la preuve !
La grande réconciliation
Le plus drôle, c’est que les adversaires d’hier se tombent dans les bras les uns les autres. La social-démocrate avec l’ultranationaliste. L’ex-bonapartiste avec le soi-disant libertaire. Le lecteur de Libé fumeur de joints avec le tradi’ Civitas. La plupart d’entre eux jouaient aux anti-modernes de choc mais se révèlent dans cette affaire les post-modernes les plus en pointe de l’époque, tous au service de la vigilance citoyenne, transparente et implacable. Et bientôt, Le Monde et Valeurs actuelles s’échangent leurs titres. Notre jeune et beau roi Macron fait l’unanimité contre lui pour une affaire de cape d’invisibilité. Pour une fois qu’on a quelque chose contre lui, on ne va rien lâcher. Son seul tort aura été de croire qu’il pouvait, seul, être le maître de la post-modernité. Mais la post-modernité, comme la Révolution, dévore ses enfants…
Emmanuel Macron à Bagnères-de-Bigorre, juillet 2018. SIPA. 00869449_000012
En plein cœur de l’affaire Benalla, le président Macron semble de moins en moins soutenu par les siens…
Emmanuel Macron semble avoir décidé de traiter ce que l’on appelle « le Benallagate » avec sa désinvolture habituelle. Cet homme trop sûr de lui ne semble pas comprendre grand-chose à la politique. Pour s’être frotté à quelques oligarques, il s’imagine que le président de la République n’est qu’une sorte de PDG aux pouvoirs de potentat. Ses dernières saillies de cour de récré, d’abord en forme de bras d’honneur avec la phrase « qu’ils viennent me chercher ! », et ensuite avec la bravade sur sa fierté d’avoir embauché son gorille, outre qu’elles sont objectivement consternantes, constituent autant d’erreurs tactiques.
Le roi est nu
Qu’on le veuille ou non, la première a provoqué la réponse du juge d’instruction, le lendemain, avec la perquisition dans les bureaux de l’Élysée. Hérésie juridique à laquelle il était dans l’incapacité politique de s’opposer. Encore bravo ! Et ce comportement, fruit d’un mélange de narcissisme puéril et de mépris social a nourri depuis quelques semaines l’hypothèse de l’erreur de casting. Les interventions de certains de ses parrains, à commencer par le premier des oligarques français, François Pinault, suivi par les garde-flancs que sont Jacques Attali et Alain Minc, témoignent de leur perplexité, face, non pas à ce que le jeune roi ferait, mais à la façon dont il le ferait. Le choix du terme « insurrection » par Minc n’est sûrement pas dû au hasard. Emmanuel Macron fit répondre à Pinault par Griveaux de manière insultante. Il a eu tort, oubliant qu’il ne faut jamais négliger les signaux faibles.
C’est pourquoi il faut essayer de comprendre le pourquoi de la volte-face du journal Le Monde, jusque-là soutien assidu d’Emmanuel Macron, qui a envoyé un sacré missile avec la révélation de l’existence et du comportement du chouchou du président. Ne nous laissons pas impressionner par les éléments de langage des godillots, et la risible invocation de l’article 73 du code de procédure pénale. Il faut quand même rappeler la brochette de graves infractions manifestement commises à cette occasion. De façon inattendue, quelques heures après la victoire en Coupe du Monde de football, en pleine période de congés d’été, l’étincelle lancée a embrasé la plaine. Que s’est-il passé ? La première interrogation c’est la raison du missile du Monde, ceux d’Ariane Chemin ne sont jamais gratuits. Les rafales de révélations qui ont suivi dans les deux jours montrent bien que le dossier était prêt. Et ne pouvait être seulement le fruit d’un travail de journaliste d’investigation. Règlement de comptes au sein de la sphère policière ou opération de plus grande envergure visant à affaiblir durablement le chef de l’État ? Impossible de répondre aujourd’hui, mais il est clair que quelqu’un a appuyé sur un bouton. Et qu’à la surprise générale de nombreuses forces se sont mises en mouvement et ont convergé pour en faire une affaire d’État.
Parce que c’était leur projet
On rappellera à ce stade que la victoire d’Emmanuel Macron à l’élection présidentielle de 2017 est le fruit d’un ensemble d’éléments dont quelques-uns relèvent de l’opération concertée. Il y a le choix d’Emmanuel Macron par la caste de la haute fonction publique de l’inspection des finances – incarnée par Jean-Pierre Jouyet -, l’appui de l’oligarchie, l’incroyable soutien médiatique, et ses moyens financiers considérables. Mais surtout le raid judiciaire organisé par le couple infernal Parquet national financier (PNF) et Pôle d’instruction du même nom contre la candidature de François Fillon. Lancé par Le Canard enchaîné, il a vu une partie de l’appareil judiciaire conduire une procédure à une vitesse sans précédent pour ce type d’affaires. En liaison, de façon grossière, avec la presse destinataire en urgence de pièces tronquées. Que Fillon ait été un mauvais candidat choisi par la primaire, et qu’il se soit défendu comme un manche n’est pas contestable. Cela ne change rien et s’il se trouve des gens ignorants ou de mauvaise foi pour le contester, tous les professionnels sérieux du monde judiciaire savent à quoi s’en tenir : le comportement du PNF et du Pôle financier était destiné à détruire le candidat de la droite républicaine. La seule question qui reste posée aujourd’hui est de savoir si la volonté des acteurs était de détruire Fillon présenté quasiment comme de droite extrême, ou de créer les conditions pour faire élire Emmanuel Macron. L’étonnante complaisance affichée par les mêmes instances par la suite vis-à-vis de l’entourage politique de celui-ci pourrait amener à retenir la deuxième hypothèse. En l’état, personnellement je ne choisis pas.
Comme un gagnant du Loto
Le résultat a été de fausser le premier tour de l’élection présidentielle et de permettre à Macron de devenir président de la République grâce à moins de 18% des inscrits au premier tour qui était le seul qui comptait. Cette opération, qui a amené à l’Élysée un candidat inconnu et improbable au CV politique particulièrement léger, et à l’Assemblée une cohorte de parlementaires incompétents, a bien sûr particulièrement brutalisé les mondes politique et administratif existants. Emmanuel Macron est comme quelqu’un qui a gagné une fortune au Loto. Il est persuadé que ce sont ses qualités et non un concours de circonstances qui l’ont amené là. Ce concours de circonstances qui a imposé la fusion des deux composantes du bloc bourgeois, la nationale et la mondialiste. Comme l’avait fait à sa façon Valéry Giscard d’Estaing en 1974 quand il s’était débarrassé de Jacques Chaban-Delmas pour accéder à la présidence. Et comme rêvait de le faire Alain Juppé. Contraint et forcé, les loden-barbours qui avaient choisi Fillon à la primaire LR avaient dû se rallier, sans enthousiasme, voire avec résignation.
Narcissisme, ego boursouflé, autoritarisme et absence de véritable culture politique, Emmanuel Macron a adopté des comportements et des attitudes qui ont transformé, pour les battus, les humiliations en exaspération. Notamment devant le comportement incroyable de suffisance de la petite caste de ses amis, verrouillés dans le bunker de Bercy. Plus récemment, la gay pride pornographique dans la cour de l’Élysée, l’exhibitionnisme gênant de la célébration de la victoire en Coupe du Monde de football, le retour au galop d’un sociétalisme que les bourgeois de province exècrent, et quelques autres incidents ont sérieusement fissuré ce bloc bourgeois dont il ne faut pas oublier que le ralliement de la partie nationale fut contraint et forcé. En son sein, beaucoup des perdants de l’année dernière, battus aux législatives par des chèvres, sont avides de revanche. Il ne fallait pas croire non plus que cette façon de gouverner en solitaire entouré d’une petite poignée d’affidés et de favoris peu recommandables n’allait pas heurter l’administration française. Un État est aussi un monstre administratif, il ne se réduit pas à trois bureaux à l’Élysée et quelques petits marquis répartis entre la rue du Faubourg Saint-Honoré et Bercy.
Les bourgeois méchants hommes
Finalement, la révélation du journal de Matthieu Pigasse est entrée en résonance avec une sorte de climat insurrectionnel. Non pas au sein des couches populaires, qui en général détestent Macron mais pour l’instant comptent les coups, mais plutôt dans des secteurs divers de la bourgeoisie, des couches moyennes et de l’administration. Personne n’a envie de prendre les armes évidemment, mais on sent la rage et l’envie de régler des comptes. Et ce d’autant que, pour l’instant, le bloc populaire est divisé et les partageux silencieux. Le jeune roi se verrait-il présenter la facture de la mystification de 2017 et de son comportement ?
Que peut-il se passer maintenant ? Il est impossible de le prévoir. Mais l’on peut déjà constater que l’autorité de cette Assemblée nationale est anéantie et qu’il sera difficile pour le pouvoir de poursuivre sa destruction de la Constitution et son programme d’atteintes aux libertés. C’est déjà une bonne nouvelle. L’une des clés de la suite réside aussi dans l’attitude de la justice. Car la diversion de l’Élysée qui tend à focaliser sur la « faute » commise par Benalla ne devrait normalement déboucher que sur une impasse. Le problème ne réside pas dans les violences exercées par celui-ci, mais dans le fait qu’il fut présent en violation de toutes les règles, et en commettant plusieurs infractions invraisemblables. Et ça, c’est la responsabilité d’Emmanuel Macron. Qu’ensuite ce favori au comportement douteux ait pu bénéficier, ce qui est le problème essentiel, de tout un tas d’avantages, dont certains loufoques, et en tout cas illégaux et inacceptables, par la seule volonté du prince, sans qu’aucun aucun fonctionnaire d’autorité ne fasse son devoir en s’y opposant… Mais qui sont ces gens ?
Que la justice soit…
Et que, de la même façon, les infractions commises par Benalla aient été couvertes par l’Élysée… Pas de dénonciation au parquet, absence évidente de sanction au contraire de ce qui nous est dit, poursuites des agissements du gorille. De tout ceci, les personnes concernées devront en répondre. Devant la justice, si celle-ci fait son devoir. Je considère pour ma part qu’avec le raid Fillon et le soutien apporté par la hiérarchie et les syndicats de magistrats à l’opération, l’institution judiciaire s’est lourdement déconsidérée l’année dernière. Elle ne s’est pas reprise avec les complaisances dont ont bénéficié les amis d’Emmanuel Macron.
Avec l’affaire Benalla, qui n’est en fait qu’une affaire Macron, et l’intérêt enfin porté par les juges d’instruction au comportement de Madame Pénicaud à la tête de France business, il semble tout de même qu’il soit possible de faire preuve d’un peu d’optimisme…
Les libertins organisent leurs orgies selon des rituels très codifiés. Malgré quelques brebis galeuses cachées dans le lot, les femmes qui signent des contrats de soumission n’ont pas attendu #balancetonporc pour chasser les comportements abusifs et préserver leur statut privilégié. Enquête.
« Les libertins sont des athées en amour », écrit Claude Habib, romancière et essayiste à qui on doit notamment Le Consentement amoureux. Alfred de Musset voyait le phénomène d’un autre œil et autrement plus enthousiaste : « Le cœur d’un libertin est fait comme une auberge, on y trouve à toute heure un grand feu bien nourri. » Restons lucides. S’il est vrai que le « grand feu » libertin brûle à toute heure, ce n’est pas dans le cœur que se situe son foyer. En attendant, le milieu a nécessairement été ébranlé par les sacs et ressacs de la révolution sexuelle. Qui sont les libertins en 2018 ? Quel regard portent-ils sur eux-mêmes, sur leur héritage intellectuel, leurs pratiques ? En quoi se distinguent-ils d’une masse toujours plus dense de jouisseurs ordinaires dont les profils engorgent les sites de rencontres ? La révolution #metoo a-t-elle changé leurs pratiques ou inspiré plus de prudence, voire de méfiance, lors de rencontres fortuites ?
Le libertinage, une émancipation
F., un trentenaire ensoleillé, rigolard, bien dans sa peau noire autant que dans son tee-shirt à fleurs, est notre unique interlocuteur à évoquer la racine latine « libertinus », en référence aux esclaves affranchis de la Rome antique, quand il tente de définir sa façon de libertiner. « Rien n’est obligatoire, tout est possible », dit-il, avant d’ajouter : « Il y a autant de chapelles que de définitions possibles du libertinage. » À mesure que F. énumère les adeptes du porno glam, les fétichistes, les échangistes, les BDSM (pratiques qui font intervenir le bondage, les punitions, la domination, le sadisme, la soumission), jusqu’aux « conviviaux », tenants du sexe pluriel « à la bonne franquette », on avance en terrain miné, dans un milieu à la fois cloisonné et très hétéroclite.
Un avis corroboré par M., 30 ans, beau gosse à la braguette facile d’après la réputation qui le précède. Face à un verre de Coca, il revendique l’héritage idéologique du libertinage : « Il y a un volet politique. Je me considère comme anarchiste. Le libertinage relève pour moi d’une forme de liberté sexuelle qui permet de découvrir l’autre sans mots. » En tant que maître dans des jeux masochistes, il ne transige pas sur la supériorité de sa pratique. « C’est très intellectuel, rassure-t-il en parlant de contrats qui le lient à ses soumises. Le BDSM est le seul cercle qui reste dans le libertinage pur, le noyau dur. » B., 47 ans, s’en moque gentiment : « Un type imagine qu’il est libertin parce qu’il met des boutons de manchette et dit “chère madame”… » Marié, catholique, père de famille et vétéran de la première heure du libertinage d’avant l’avènement des sites spécialisés, il semble conscient de ses incohérences, qui trouvent une place dans sa vie d’apparence bien rangée. « Je ne pense scandaliser personne. Le libertinage n’est pour moi ni un besoin ni une contrainte. Au contraire, c’est un territoire où je ne supporte pas de contraintes », confie-t-il. Avant de préciser : « Je ne me bats pas contre les interdits. » Y en a-t-il encore ? La question paraîtrait légitime pour la majorité sobrement monogame de nos concitoyens, mais déstabilise nos interlocuteurs. « Même quand les gens sont descendus d’une strate dans la norme, ils cherchent à s’accrocher à une règle », nous recadre B. Cela mérite éclaircissement. À quelle règle fait-on appel quand on observe sa propre femme dans les bras d’un inconnu pratiquer ce que Michel Onfray nomme avec pudeur « éros léger » ?
« C’est très rare que les hommes soient violents ou irrespectueux »
Quiconque ouvre un compte sur Wyylde.com, le plus ancien et le plus réputé des sites dédiés au libertinage, découvre rapidement la différence avec les sites classiques. Différence esthétique tout d’abord, visible au kaléidoscope d’images publiées par les utilisateurs, dont certaines, comme les vidéos tournées lors de « gang bang » – entendez une forme de rapports plus ou moins violents entre une seule femme et plusieurs hommes – ont de quoi laisser pantois. Un cliché attire l’attention. En noir et blanc, la tête d’une femme aux longs cheveux sombres et le visage dissimulé sous un masque de cheval en cuir. Troublante, inquiétante, en même temps que sobre à sa façon paradoxale, la photo montre I., parée pour un jeu sexuel connu sous la dénomination de « poney ». Il s’agit probablement de la pratique la plus rare dans le monde libertin et qui consiste à traiter la femme en monture animale, à la dresser comme telle, voire à la faire tracter des attelages. Quarante-huit ans et libertine depuis huit, I. accepte de nous rencontrer. Ethnologue de formation, soignée, habillée avec une certaine recherche, elle vit en couple depuis peu et s’insurge d’emblée contre le préjugé concernant la violence du milieu. « C’est très rare que les hommes soient violents ou irrespectueux. En règle générale, il y a quelqu’un qui surveille, un copain, une connaissance, au cas où les choses déraperaient », dit-elle en soulignant n’avoir jamais eu affaire à la brutalité ou au dépassement du consentement. Mais, bien sûr, il arrive qu’il y ait des incidents.
Victime de son succès, Wyylde.com attire de plus en plus d’hommes célibataires qui tablent sur la supposée accessibilité des femmes libertines. Le ratio serait d’une femme pour dix hommes. Imaginez la température des échanges ! « Les jeunes qui viennent d’en dehors du monde libertin ont tendance à penser que c’est un dû, qu’ils ont un catalogue de prostituées devant le nez. La génération des quinquagénaires se comporte très différemment », explique I. Toutefois, elle ne compte pas sur la nouvelle révolution féministe, qui n’est pour elle qu’une mode, pour changer la donne. De son côté, B., un brin impressionné par l’efficacité des tribunaux sur les réseaux sociaux, insiste sur le consentement et la galanterie : « Beaucoup d’hommes oublient la femme dans le processus ! » D’autres, profitant de l’ambiance torride des ébats, transgressent la règle principale qui impose l’usage du préservatif. En général, ils sont dénoncés sur le site grâce au système qui permet à tout un chacun de noter son partenaire. « Ne pas mettre un préservatif en profitant de l’inattention de la femme s’apparente purement et simplement à du viol », tranche B. Glisser discrètement son numéro de téléphone à la femme venue en couple à une soirée échangiste est presque aussi grave. C’est l’hôpital qui se moque de la charité, dirait-on. Et pourtant. « On respecte le couple ! » tonne B., qui pratique l’échangisme avec sa femme et souligne le plaisir partagé à deux. Pour sa part, I. pointe l’adultère (sic !) : « Que mon homme prenne son pied avec une autre femme devant moi, je le concède bien volontiers. Mais derrière mon dos ? Je ne l’accepterais jamais ! » Le blog « 400 culs », animé par Agnès Giard, a interviewé Sagace, co-auteur de la BD Une vie d’échangiste, dont on tire ce propos éclairant : « Les clubs sont un peu devenus mon “révélateur test” de personnalité masculine, je trouve ça non seulement marrant, mais rapide et très efficace comme méthode. » Ainsi un homme qui abandonne sa partenaire au bar pour s’occuper d’une autre passe définitivement dans la catégorie des goujats.
« Ce sont elles qui acceptent de se soumettre »
Ni victimes d’une culture de marchandisation des corps, ni sex addict abonnés aux rencontres déshumanisées, les libertins veillent depuis toujours au respect de leurs principes régulateurs internes. Ils n’ont pas attendu #balancetonporc pour chasser les comportements abusifs et préserver le statut privilégié des femmes. F. estime qu’elles sont « mises à l’honneur et, contrairement à ce qui se passe sur les sites classiques de rencontres, considérées avec attention et non pas comme des objets. » M. évoque le pouvoir des femmes qui signent les contrats de soumission : « Ce sont elles qui acceptent de se soumettre, pas moi qui le leur impose. Et elles sont très conscientes de leurs envies, équilibrées psychologiquement, matures, sachant dire non. »
Ce petit monde comporte son pourcentage de détraqués comme n’importe quel autre. B. dénonce des narcissiques, des manipulateurs, des prédateurs, des hommes qui poussent des femmes à divorcer et disparaissent du jour au lendemain, ceux qui ont besoin de ressentir un attachement émotionnel, mais n’offrent rien au retour : « Dans le milieu libertin, il arrive que les gens confondent l’intensité sexuelle et les sentiments. » Preuve, s’il en fallait, que la proportion de cœurs brisés ou conquis ne varie pas substantiellement avec les pratiques sexuelles. Autrement dit, aussi affranchis de la morale conventionnelle qu’ils se disent, les libertins ne sont pas dénués d’émotions, de sensibilité, voire de sentimentalité.
Le nombre d’adeptes ne cesse de croître
Cependant, ce n’est pas cette propension à partager les affects du commun des mortels qui menace l’écosystème libertin, comme l’explique M., qui travaille dans le cinéma et observe avec un intérêt particulier le déroulement de l’affaire Weinstein : « Le mouvement #metoo impose partout dans le monde le puritanisme américain. On bride un tas de libertés dans des sociétés déjà très uniformisées et qui vivent une sexualité appauvrie, façonnée par le porno. »
En réalité, moins honteux que par le passé, plus avouable et plus acceptable socialement, le libertinage souffre peut-être de l’attraction qu’il exerce. D’après une étude de l’IFOP sur les formes de sexualité collective en Europe, réalisée pour Wyylde.com en 2014, le nombre d’adeptes ne cesse de croître : cette année-là, 5 % des Français se sont livrés à l’échange de partenaires contre 2,4 % en 1992, 8 % ont participé à des orgies contre 6 % il y a vingt ans. En outre, le profil des adeptes évolue vers un public de plus en plus jeune, dont l’apprentissage de la sexualité s’est fait en partie par le biais des films X publiés sur le web. Raison pour laquelle, en cette époque à la fois débridée et pudibonde, les libertins de longue date désertent les clubs et les sites au profit de réseaux fermés, ultra-sélectifs, mais qui s’efforcent de cultiver une certaine éthique, aussi risible que cela puisse paraître aux yeux de non-pratiquants.