L’écrivain marocain a dénoncé un « retour des années de plomb » pour critiquer le verdict du procès des émeutiers du Hirak, en 2016 et 2017, dans la ville d’Al Hoceima au Maroc. 


Dans une tribune publiée sur le site web du Point, le grand écrivain marocain, Tahar Ben Jelloun, s’insurge contre le sort réservé à la cinquantaine d’individus jugés pour leur implication dans le Hirak, neuf mois de manifestations et d’émeutes qui ont secoué la ville d’Al Hoceima (novembre 2016 – juillet 2017). Dans un verdict prononcé le 26 juin, la Chambre criminelle de Casablanca a émis des sentences allant d’un an à vingt ans de prison ferme.

Le Maroc n’est pas la France

Tahar Ben Jelloun a raison d’écrire que « la démocratie exige le respect de l’individu qu’il soit contestataire, opposant ou pas ». Mais, il n’existe pas de démocratie sans Etat de droit et ce dernier doit se défendre et prévaloir aux quatre coins du territoire. Les juges marocains n’ont fait qu’appliquer le code pénal en vigueur. Face à eux, il y avait des gens qui ont participé ou inspiré des actes très graves, comme mettre le feu à un immeuble habité par des policiers, provoqué des traumatismes crâniens chez des fonctionnaires de police ou causé d’énormes dégâts matériels aux biens publics. Le Maroc n’est pas la France : ses institutions ne sont pas assez fortes et sa « démocratie » pas assez mûre pour vivre avec des zones de non-droit où l’autorité de l’Etat est constamment battue en brèche. Le pays est fragile et les expériences de ses voisins (de l’Algérie à la Libye) montre que le désordre est très vite installé en dépit des bonnes intentions et des gestes généreux.

Après tout, quel aurait été un verdict correct ou acceptable ? L’acquittement pur et simple, des amendes légères avec une tape sur le dos et les excuses du ministère de la Justice par-dessus le marché ? Cela aurait été une prime à l’impunité, tout le contraire de ce dont le Maroc a besoin. La chienlit n’a jamais été une bonne définition de la démocratie, ni la foule un bon synonyme du corps social.

Le meilleur ennemi du Hirak est lui-même

La sentence délivrée par le tribunal de Casablanca intervient sept ans après les sinistres printemps arabes, une authentique catastrophe qui a démontré que les peuples arabes sont (pour l’instant) dépourvus de leaders capables de penser une nouvelle société. A Al Hoceima, il y a eu une jacquerie, rien de plus. La foule ne nous a rien appris de nouveau, elle n’a rien dit de transcendant : misère, chômage, enclavement. Tout cela nous le savions déjà. C’est le lot de toutes les régions du Maroc. Pas besoin de mettre une ville à feu et à sang pendant neuf mois pour nous le prouver. Ce qui intéresse les Marocains, c’est comment réduire la misère, comment mettre les jeunes au travail, comment cesser de produire de la frustration à échelle industrielle. Autant de questions que les meneurs du Hirak ont ignoré pendant neuf long mois où tous les micros leur avaient été tendus avec complaisance.

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Leur échec est celui d’une jacquerie qui s’est affaissée sur elle-même comme une plante qui a pourri de l’intérieur. Le meilleur ennemi du Hirak est lui-même car il est le portrait craché d’une société dépourvue d’élites à même de raconter une histoire qui fasse sens. Zefzafi et ses compagnons ont brandi les portraits d’Abdelkrim comme d’autres portent des tee-shirts à l’effigie de Che Guevara : c’est un raccourci confortable qui ne mène nulle part. Abdelkrim est le symbole d’une défaite et le fondateur d’une république qui se voulait islamique (c’est-à-dire gouvernée par la Charia). Il aurait fallu travailler un peu plus les symboles pour raconter une histoire qui fasse sens auprès des Marocains qui ne sont ni républicains ni nostalgiques d’une époque où le Rif était en sécession.

Ni une « provocation » ni un retour des « années de plomb »

Tahar Ben Jelloun voit dans ce verdict un retour des « années de plomb » et une « provocation ». Je m’inscris en faux. Cette décision judiciaire n’est qu’une étape et ne représente en rien le mot de la fin. Loin de là. C’est un acte de plus dans une comédie humaine où le metteur en scène a toujours le dernier mot et dont l’épilogue n’a pas encore été écrit. Les protagonistes du Hirak ont été les instruments d’une séquence politique qui a servi des intérêts qui les dépassaient largement. Ils ont dans un sens rendu service à l’Etat en cochant toutes les cases que l’on attendait d’eux : violence, destruction, flirt avec le séparatisme.

Le Hirak (dérivé du mot arabe pour mouvement) a permis à l’Etat de réaffirmer son hégémonie face à trois grands groupes de pression : le PJD, la société civile et la bourgeoisie. Tout d’abord, le PJD, le parti préféré des Marocains (d’obédience islamiste), a été aux abonnés absents et a laissé faire les « pros » du ministère de l’Intérieur de bout en bout (nommés par le Roi). Ça tombe mal pour un parti qui se disait en capacité de gérer le pays pour peu qu’on arrête de se méfier de lui et qu’on le laisse accéder aux postes clés de l’administration. Ensuite, la société civile a montré ses limites, incapable de prévoir la révolte et encore moins de canaliser les revendications des jeunes Rifains. Elle qui croyait avoir son mot à dire a été remise à sa place c’est-à-dire celle d’un simple client qui dépend du pouvoir pour recevoir ses subventions. Enfin, les élites économiques ont eu tout le temps nécessaire (neuf mois de troubles quotidiens) pour faire connaissance avec une jeunesse agressive et indisciplinée et qui attend la première défaillance de l’Etat pour leur sauter au cou.

Le Maroc fonctionne ainsi

Derrière les barreaux, les meneurs du Hirak ont encore une mission à accomplir : participer à la réconciliation nationale et à la main tendue qui, tôt ou tard, sera à l’ordre du jour concernant Al Hoceima. Le Maroc fonctionne ainsi : on se met en colère, on se chamaille mais on préfère toujours revenir à une situation marquée par une soumission renouvelée d’une part et une certaine mansuétude de l’autre. Dans deux ou trois ans peut-être viendra le moment de tourner la page, une fois la tempête calmée et les passions apaisées. Les individus les plus « tranquilles » feront probablement l’objet d’une grâce ou d’une réduction de peine. Ils doivent au préalable montrer leur disposition à faire amende honorable. En soi, ce mécanisme a ses qualités car il permet, qu’on le veuille ou non, de recoudre certaines blessures et de mettre fin à la détresse des familles séparées. Il a fonctionné pour de nombreux salafistes marocains, sortis de prison contre la promesse d’une bonne conduite. Il n’y a aucune raison qu’il en soit autrement pour le noyau dur du Hirak.

Tout le monde ou presque devrait donc tirer son épingle du jeu : les militants les plus disposés à mettre de l’eau dans leur vin, l’Etat bien sûr, les élites économiques qui participent d’un modèle de développement qui « oublie » une bonne moitié du territoire. Et la cause du peuple dans tout cela ? Elle n’est pas à l’ordre du jour. Les jacqueries ont donc toutes les chances de se multiplier et de surgir là où on les attend le moins. Jusqu’à présent, il s’agit de poussées de fièvre limitées aux petites villes (Séfrou en 2007, Larache en 2012, Al Hoceima en 2017 etc.). Les métropoles sont, pour le moment, hors du radar et font plutôt face à une hausse de la criminalité. Comment croire que les immenses faubourgs de Casablanca ou la populeuse banlieue sud de Tanger vont rester à jamais immunisés contre un Hirak 2.0 ?

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