Catherine Millet avait signé un best-seller, en 2002, en racontant sa vie sexuelle.  A présent, elle évoque D.H. Lawrence, l’auteur de L’amant de lady Chatterley, roman à la fois érotique et sociologique, trop longtemps censuré. Dans un essai inspiré, écrit avec élégance, intitulé Aimer Lawrence, la directrice d’ « Art Press » rend hommage à cet écrivain scandaleux, précurseur de l’évocation du plaisir féminin.

L’empressement de l’homme

Si l’on veut vraiment comprendre comment naît l’orgasme chez la femme, il faut lire Lawrence ! On est étonné par la précision des descriptions de l’acte sexuel, de la tension qui ébranle le corps tout entier, de cette « sombre houle » qui précède l’instant de total abandon. On aurait pu croire que ces descriptions seraient signées par des femmes en avance sur leur époque, comme Colette ou Sagan. Là est la stupéfaction éprouvée par Millet à la lecture de l’œuvre de D. H. Lawrence. L’écrivain a même été jusqu’à oblitérer le plaisir sexuel de l’homme, en particulier celui de Mellors, le puissant garde-chasse, pour mettre en lumière celui de la douce Constance Chatterley. Certes, son thème demeure avant tout l’émergence des femmes dans la vie sociale. Il analyse leurs revendications professionnelles et politiques.

Mais c’est dans la description de la jouissance sexuelle féminine qu’il excelle. Il souligne également l’empressement de l’homme, totalement autocentré, ne pensant qu’à son propre plaisir. Il est étranger à ce temps qu’il convient de suspendre, à cet écrin de volupté qu’il faut faire naître, à ce don de soi auquel il est nécessaire de parvenir, et qui ne va pas de soi, justement, parce qu’il fait peur.

« Elle sentait frémir la douceur du gland »

Un siècle a passé depuis Lawrence, et rien de nouveau sous le soleil. Ou si peu. Car sinon on ne publierait pas autant d’articles sur le sujet tous les mois. Les bons amants sont rares tient à préciser Catherine Millet. Et l’utilisation des sex-toys reste empirique, limitée, voire frustrante… La jouissance féminine reste donc un mystère, sauf si on a la curiosité de lire cet essai singulier et, dans la foulée, comme l’a fait Millet, et comme je l’ai fait à mon tour, de se replonger dans le chef-d’œuvre de Lawrence, L’amant de lady Chatterley. Le style est brillant. Le lyrisme, frais et léger comme la rosée dans une clairière, vous emporte. La crudité du détail n’est jamais gratuite. Ainsi : « Ce qui était nouveau pour elle n’était pas la passion, mais l’adoration dans le désir. »

Ou encore : « Inconsciemment, elle s’agrippait passionnément à lui. Il ne s’était pas retiré, et elle sentait frémir la douceur du gland, stimulant en elle un regain rythmique, lequel, s’intensifiant bientôt, envahit toute sa conscience pour aboutir à un indicible mouvement qui n’était pas vraiment mouvement, mais un pur maelström dont les cercles envahissaient toutes les fibres de son corps et de sa conscience, au point de la réduire à une pure liquéfaction des sens, bercée par une cadence de cris inarticulés. C’était la voix issue de la nuit la plus profonde, de la vie. »

Catherine Millet, une nouvelle fois, ne rate pas sa cible. Aucune volonté de choquer pour le plaisir vain de choquer. Aimer Lawrence, pour partager « ce silence insondable. » Rare.

Catherine Millet, Aimer Lawrence, Flammarion, 2017