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« Le béton est un matériau de redistribution des richesses »


Rudy Ricciotti est un fou génial. Excusez le pléonasme. Lecteur de Barbey, Malaparte et D’Annunzio, cet architecte de renommée mondiale défend son esthétique maniériste la truelle et la bétonneuse à la main. Contre les normes environnementales en vigueur, Ricciotti prône l’emploi du béton, à la fois grand pourvoyeur de main d’oeuvre et plus écologique que les bâtiments postmodernes aujourd’hui en vogue. Entretien.


Daoud Boughezala. Je prépare un reportage sur un quartier en construction où la mixité se conjugue à toutes les sauces. Que vous inspirent les objectifs de mixité invoqués à cors et à cris par les grandes métropoles ?

La mixité n’est pas une lubie française. Elle est devenue une attitude européenne car des pays comme l’Angleterre, la Hollande, l’Espagne la pratiquent. Je ne critique pas cette tendance et je peux même en comprendre le fondement. La mixité sociale peut éventuellement arriver à apaiser notre société en proie à des affrontements. Ceci dit, toutes les villes n’ont pas les mêmes exigences, la politique urbaine est beaucoup plus active à Paris ou Bordeaux qu’à Marseille.

L’Île-de-France, où habitent 20% des Français, bénéficie de la moitié des retombées économiques de l’Etat.

Ah bon ? Je vous croyais révolté contre l’hégémonie qu’exerce Paris au détriment du « désert français »….

Evidemment, parce que la disparité entre Paris et province est énorme ! Paris a le problème des métropoles : beaucoup trop d’appétit ! Personne ne conteste l’idée de croissance, mais la croissance n’est pas nécessairement capitale, ni gloutonne, avec de plantureuses sommes investies par l’Etat. L’Île-de-France, où habitent 20% des Français, bénéficie de la moitié des retombées économiques de l’Etat. Dans les budgets alloués aux programmes, rien n’est jamais trop beau pour Paris alors que tout est toujours trop cher pour la province. Un logement social coûte 1200 euros du mètre carré en province contre 1800 à 2000 euros à Paris !

On célèbre le Grand Paris mais personne ne remet en cause l’idée de sur-ressources et des débordements inhérents . Or, si la densification est nécessaire autour des grands axes de transport, ce que différentes lois ont développé ces dernières années, personne n’imagine décentraliser Paris, délocaliser le ministère de la Marine à Toulon, le ministère de l’Aviation à Salon-en-Provence. Il y a quelques années, un projet de musée de l’Immigration a vu le jour. Où était-il prévu ? A Paris ! Alors que beaucoup d’autres villes sont concernées par l’immigration, à commencer par Marseille… Paris s’autorise l’autolâtrie!

Je suis un architecte provincial, provençal, réactionnaire, maniériste, petit-bourgeois et sans ambition internationale.

Vous paraissez nostalgique de la ville du XIXe siècle, le Paris d’Hugo et Baudelaire si bien dépeint par Walter Benjamin. Pourquoi ?

Et même sans scrupule le Paris de Zola ! J’éprouve une nostalgie pour la ville du XIXe siècle. C’ était la ville des métiers,  la ville des sachants. Architecte maniériste, au sens de Barbey d’Aurevilly, dans les colloques, je me présente comme un architecte provincial, provençal, réactionnaire, maniériste, petit-bourgeois et sans ambition internationale.

On importe des composants du second œuvre de Chine, des poutrelles métalliques de Turquie ou d’Inde, et des milliers de composants prêts à l’emploi

En somme, que reprochez-vous à l’architecture moderne ?

Je suis réactionnaire, c’est-à-dire réactif à la modernité. La modernité est un mythe consommé depuis longtemps. Son bilan reste négatif. Je lui reproche d’avoir abandonné sa responsabilité politique de défense des emplois, des métiers et des savoirs. L’architecture contemporaine est compromise dans un consumérisme faisant la part belle à l’économie non-européenne délocalisée en France. On importe des composants du second œuvre de Chine, des poutrelles métalliques de Turquie ou d’Inde, et des milliers de composants prêts à l’emploi dans des cartons qu’il ne reste plus qu’à déballer. Et tout cela se fait dans une totale décontraction politique !  Sur mes chantiers, je fais en sorte de favoriser au maximum l’emploi territorialisé, une mémoire de travail territorialisée de façon à améliorer la cohésion économique et sociale. Dire cela, ce n’est pas être d’extrême droite ! Je trouve ça fou que ce discours sur l’emploi territorialisé, refusant la rupture, soit devenu totalement inaudible auprès de confrères trop sensibles. Mais si on veut donner des emplois à nos enfants, il faut bien les aider !

Le discours environnementaliste est inexpert et totalement immature.

Quitte à balayer la norme de Haute Qualité Environnementale (HQE) que vous avez démontée façon puzzle dans un de vos ouvrages. Jetez-vous donc à la poubelle éco-quartiers, l’emploi d’énergies locales renouvelables et autres terrasses végétalisées ?

Sans hésiter ! On est en train de construire les banlieues de demain, avec un sinistre avenir dans des bâtiments à la durabilité extrêmement précaire. Des bâtiments légers et sans masse, fabriqués avec des bouts de contreplaqué, d’aluminium, de plastique. Le discours environnementaliste est inexpert et totalement immature. Il n’assume aucune responsabilité économique et sociale. Personne ne dresse le bilan de l’empreinte environnementale. A Paris, j’ai conçu le Stade Jean-Bouin. J’ai comparé le bilan environnemental de la couverture en béton à celle d’une couverture en aluminium, en acier, et en verre. Eh bien, le béton en sort champion toutes catégories ! Lorsque j’utilise du béton, je travaille avec des ressources locales, et non des matériaux importés.

Le béton se crée, se fabrique et se développe dans un rayon de trente kilomètres.

A ce propos, vous défendez les vertus sociales du béton. Pourquoi ?

Contrairement au blé, au pétrole, au gaz, au coton, à la vanille, le béton n’est pas un matériau spéculatif. Il n’est pas un mode dématérialisé mais plutôt une pratique laborieuse. Il n’y a pas de pays au monde qui ne produise son béton. Le béton se crée, se fabrique et se développe dans un rayon de trente kilomètres. C’est un matériau de redistribution des richesses parce qu’il est comme la farine avec le pain : à partir de ce composant, on décline beaucoup. C’est localisable et ça ne se délocalise pas ! Le béton appelle des savoir-faire et des métiers – coffreurs, boiseurs, ferrailleurs,  ajusteurs… Il exige aussi une discipline verticale entre le chef de chantier, le directeur de travaux, le coordinateur, le géomètre, les ingénieurs, les conseillers en maîtrise d’œuvre, etc.

Visuellement, la densité de la résille en béton du Mucem pourrait s’approcher de la céramique.

Pour clore cet entretien, j’aimerais vous prendre en défaut. Vous défendez la pesanteur en architecture au musée Cocteau de Menton que vous avez rénové mais invoquez la « porosité » en présentant votre dernière grande œuvre qu’est le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem) de Marseille. Seriez-vous duplice ?

Cela peut paraître un oxymore mais je développe la porosité dans la matérialité et dans la culture du travail. Elle se fait sur le mode maniériste. L’effort, les métiers, les mémoires, comme qualité érotique. Visuellement, la densité de la résille en béton du Mucem pourrait s’approcher de la céramique. La fragilité provient de la narration architecturale, mais physiquement, on est dans une matière extrêmement solide qui a pratiquement la résistance de l’acier. C’est la conjugaison entre calculs savants, efforts physiques et faible consumérisme.

L'architecture est un sport de combat

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HQE: Les renards du temple

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Valère-Marie Marchand, l’auteur qui murmurait à l’écorce des arbres

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En littérature comme en habillement, les modes changent à chaque saison. En juillet et en août, le panama résistera-t-il à l’assaut du bob ? Les tongs concurrenceront-elles l’espadrille ? Brésil contre Pays basque, on refait le match, vingt après notre victoire en Coupe du monde. Et surtout, en finirons-nous avec l’hégémonique chaussettes-claquettes sur les parvis de France, signe d’une grave crise identitaire ? Dès le printemps, les magazines féminins ont dépêché leurs reporters-chasseurs pour cueillir les tendances balnéaires et répondre à toutes ces questions existentielles.

Les arbres, ces marronniers de l’été

Au rayon des livres, les éditeurs ont aussi cherché cette martingale avant d’attaquer une rentrée d’automne, toujours aussi encombrée et indécise. Du feel-good-book pour mères célibataires aux guides « minceur » pour cougars sur le retour, de la spiritualité en cinq leçons entre la Porte Maillot et le Rond-point des Champs-Elysées aux régimes miracles à base d’herbes macérées par un lama en rut, la nuit du solstice d’été, sous la convergence céleste du calendrier maya et inca, toutes les idées farfelues étaient les bienvenues pour sauver notre Culture nationale. Cette année, il semble que l’arbre a très tôt remporté la bataille idéologique. Comment rivaliser avec un saule pleureur, même le cinéma d’obédience lacrymale ne pouvait lutter ? Les suppléments littéraires y ont été de leur aggiornamento végétal. Un cerisier pleine page en ouverture d’un dossier, c’est la guigne pour de nombreux auteurs habitués à voir leurs bobines en gros plan. Le Grand remplacement était assurément en marche. Les critiques se sont ensuite enflammés sur un sujet tellement fédérateur, écolo-responsable et green-compatible par-dessus le marché bio. L’olivier, le cèdre et le sapin occupent donc la « une » des journaux et les habituels gourous du bien-être ont dû plier les gaules.

La plus belle voix de Radio Libertaire

Ce geste citoyen pour sauver la planète a réussi à nous débarrasser de tous ces marchands de sable. C’est donc l’esprit particulièrement irritable que j’ai reçu, au courrier, un livre s’intitulant Le premier arbre et autres récits qui cachent la forêt aux éditions du Cerf. Mon accès de nervosité a vite été calmé en lisant le nom de l’auteur : Valère-Marie Marchand. La journaliste-animatrice de l’émission Bibliomanie sur Radio Libertaire qui passe tous les jeudis. Certainement l’intervieweuse la plus perspicace, intelligente et curieuse de Paris. Tous les écrivains qui ont eu la chance de partager deux heures en sa compagnie dans le minuscule studio du Père-Lachaise en sortent ragaillardis. L’esprit lavé de toutes les scories d’un monde littéraire factice. Valère-Marie murmure aussi bien à l’oreille de ses invités qu’elle analyse la psyché des arbres. A priori, la végétation m’ennuie et je porte encore les traumatismes d’une éducation rigoriste dispensée par un père paysagiste virtuose et amoureux obstiné des plantes vivaces. J’en fais encore des cauchemars à bientôt quarante-cinq ans. Qu’est-ce qui a donc bien pu me plaire dans ce livre ?

S’amuser avec les légendes

L’érudition bien sûr, l’approfondissement des mythes fondateurs et des fables qui entourent la vie cachée des arbres, une plongée poétique dans les entrailles de la Terre, mais surtout un exercice de style d’une photosynthèse éclairante. Valère-Marie Marchand s’amuse avec les légendes, elle les fait même tourner en bourrique et trouve une voie buissonnière entre le naturel et le surnaturel, entre le vrai et le faux. On dévore ce livre car il est étrange et pénétrant. Il répond à des questions que nous ne nous étions jamais posées. Il est malin et taquin, il nous sort des couloirs d’une pensée rectiligne. Inattendu et féérique, il nous réveille par sa gourmandise, ses arborescences intérieures et son dessein fantasmagorique. Qu’elle évoque le premier arbre, l’Archaeopteris, le figuier stérile, le rameau d’or ou le pommier sauvage qui « en savait bien plus sur la soif ou le désir d’aimer qu’on ne l’aurait supposé » et si cher à Henry David Thoreau, Valère-Marie décloisonne avec brio les genres. Elle nous prévient dès le prologue par cette affirmation mystérieuse : « Sa verticalité silencieuse nous fait la courte échelle et nous offre un bien meilleur aperçu de nous-mêmes ». Si vous souhaitez acheter un seul livre pour vous élever l’âme, celui de Valère-Marie Marchand s’impose par ses qualités d’écriture et son humus vivant.

Le premier arbre et autres récits qui cachent la forêt, Valère-Marie Marchand, Editions du Cerf, 2018.

Le premier arbre et autres récits qui cachent la forêt

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Dominique Quessada: Pour en finir avec l’Autre


Avec L’Autre, le philosophe Dominique Quessada achève un cycle commencé il y a vingt ans. S’il pense que la conceptualisation forcenée de l’Autre a permis les génocides du XXème siècle, l’auteur espère que son obsolescence programmée annonce une humanité plus fraternelle. Une analyse brillante mais contestable.


Les lecteurs motivés qui emporteront le dernier essai de Dominique Quessada à la plage seraient bien inspirés de se prêter d’entrée au petit exercice de méditation qui leur est proposé à la fin de l’ouvrage. Je dis « méditation » car l’état d’inséparabilité décrit comme une promesse inédite présente de curieuses ressemblances avec des expériences du même type, d’ordre spirituel ou poétique. Est-ce la preuve qu’on ne se débarrasse pas si facilement des structures mentales héritées du vieux monde, ou cela tend-il à démontrer que « l’ontologie de l’inséparabilité » dont l’auteur est depuis bientôt vingt ans le défenseur talentueux et obstiné, était déjà en fait l’une des composantes de la vision du monde dont la disparition est annoncée ? Et si, progressant ensuite dans votre lecture, vous voyez le face-à-face initial avec votre voisin(e) de plage se transformer en côte à côte où personne n’est plus l’Autre de l’Autre, c’est que vous aurez rapidement progressé sur la voie de l’inséparabilité.

Difficile d’ailleurs de dissocier ce nouvel essai des quatre autres déjà publiés[tooltips content= »La Société de consommation de soi (1999), L’Esclavemaître (2007), Court Traité d’altéricide (2007), L’Inséparé : essai sur un monde sans Autre (2013). »]1[/tooltips], l’auteur reconnaissant lui-même qu’il s’agit là d’un « chemin en cinq étapes » et parlant d’un « cycle » au sein duquel ce dernier livre jouerait donc le rôle de clé de voûte qui, posée en dernier, assure la solidité de l’édifice. On s’étonne dès lors moins de voir revenir au premier plan un concept – l’Autre – qui jouait déjà un rôle prépondérant dans les précédents essais : « L’Autre est (tout) ce dont nous sommes séparés », lit-on dans L’Inséparé. Tout n’avait-il donc pas déjà été dit alors même que la thèse de l’auteur – l’Autre en tant qu’« objet idéologique » est le pire ennemi de l’altérité – semblait ne laisser guère de place à l’inédit ? Conscient des paradoxes qu’il manie, et soucieux d’être compris, Quessada use en fait de la répétition comme d’un « rappel » visant à dissiper les malentendus que pourrait susciter une pensée comme la sienne, servie par une exceptionnelle maîtrise du langage, mais évoluant à contre-courant de pas mal d’idées reçues.

Quessada contre Levinas

Qui aborderait cet ouvrage en se disant, par exemple, qu’il va y trouver l’art et la manière de mieux « comprendre l’Autre », au sens psychologique du terme, ne pourrait qu’être déçu voire scandalisé par les libertés prises et assumées à l’endroit de cette idéologie faussement compassionnelle qu’est aujourd’hui l’« autrisme » ; inspirant à l’auteur des pages d’une réconfortante lucidité quant à la nécessité de déloger de son piédestal ce « fétiche sacralisé, garant de l’éthique, qu’est devenu l’Autre » sous l’égide d’Emmanuel Levinas, en particulier. Il faut un certain courage pour oser penser que l’éthique lévinassienne, non contente d’être impraticable, légitime la prise d’otage du sujet, chargé de tous les péchés, par un Autre hypostasié et victimisé. Si le régime d’inséparabilité annoncé doit mettre fin à toutes les prises d’otages – du Moi par l’Autre ou de l’Autre par le Moi – on ne peut qu’en saluer l’arrivée. Mais est-ce si simple, et l’auteur ne rejoint-il pas finalement Levinas dans sa lecture quelque peu lapidaire de l’histoire de la philosophie ?

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Là où Levinas affirme que cette histoire n’a jamais fait que renforcer le « circuit d’ipséité » en convoquant l’Autre au profit du Même, Quessada montre que ces deux partenaires n’ont cessé de s’enfanter mutuellement depuis que Platon a fait de la métaphysique occidentale un régime de pensée dualiste qui est toujours plus ou moins le nôtre ; même s’il est en train de s’effondrer en raison de ce péché originel de la rationalité. Les critiques qu’on peut adresser à Levinas valent donc en partie pour Quessada qui propose lui aussi de l’histoire de la philosophie une vision à l’emporte-pièce privée des contradictions et nuances qui en ont fait la richesse ; comme si les néoplatoniciens n’avaient pas en partie corrigé le dualisme (relatif) de leur aîné ; comme si l’inséparabilité n’était pas le fondement de la doctrine stoïcienne ; et comme si Spinoza ne s’était pas manifesté face à Descartes, dont l’emprise devenait étouffante. Comment surtout ignorer le geste socratique par lequel la philosophie se déprend de ses propres certitudes, et le changement d’approche et de regard opéré par la phénoménologie ?

L’auteur le reconnaît d’ailleurs, sans s’y attarder : « L’inséparation a toujours été là, sans qu’on la voie. » Aurait-il davantage enquêté sur les prémisses clandestines de l’inséparabilité qu’il aurait exhumé un continent dont l’existence risquait d’affaiblir sa thèse selon laquelle l’inséparabilité ne triomphe vraiment que « par l’altéricide contemporain ». On se demande d’autre part si ceux qui en furent les pionniers ne parlaient pas en réalité d’autre chose que de l’interdépendance économique, géopolitique et écologique caractérisant notre époque historique. Quoi de commun à cet égard entre Héraclite, Hobbes et Rousseau, et les théoriciens de la globalisation planétaire ? Quand Hofmannsthal dit être incapable de se sentir « séparé de toute l’existence[tooltips content= »Les mots ne sont pas de ce monde, Paris, Rivages poche, 2005, p. 143. »]2[/tooltips] », ou quand Rilke mourant parle du monde comme du « pauvre débris d’un vase qui se souvient d’être de la terre[tooltips content= »Œuvres, t. 3, « Correspondance », Paris, Seuil, 1976, p. 612.« ]3[/tooltips] », c’est aussi d’inséparation qu’il s’agit, aux antipodes pourtant du constat selon lequel tout désormais « se tient », pour le meilleur ou pour le pire. Pourquoi donc exclure que le sentiment d’inséparabilité né de l’altéricide postmoderne puisse aujourd’hui encore s’apparenter à une « grande fusion cosmique apaisée », sinon parce qu’on continue à séparer présent et passé, expérience véridique et illusion d’optique ?

La dernière étape de la déconstruction

On a donc affaire dans cet essai à une ultime et brillante « déconstruction de la métaphysique », suffisamment affaiblie, semble-t-il, pour qu’il n’y ait plus qu’à déblayer ses ruines : l’Autre est bel et bien en voie de disparition, d’évaporation, d’obsolescence avérée, et l’on assiste en direct à « l’explosion d’une bulle spéculative » qui n’avait que trop duré. Dernier fossoyeur du vieux monde après la « mort de Dieu » – événement majeur qui semble s’être lui aussi vaporisé – Quessada annonce en fait une sortie imminente du nihilisme, sans envisager que les formes globalisantes et souvent confusionnelles prises par l’inséparabilité dans les sociétés postmodernes puissent en être l’apogée. Contrairement à Baudrillard déplorant avec une certaine mélancolie l’absence de séduction et de sens du secret d’un monde sans Autre (L’Autre par lui-même, 1987), Quessada mise résolument sur le potentiel libérateur inhérent à l’effacement de cette « entité fétichisée » ; du moins pour un sujet qui acceptera de renoncer au désir, et donc au manque, qui l’assujettissait à ce qui le dépossédait.

Selon Quessada, c’est en effet l’Autre, conceptualisé en tant qu’« artefact culturel surmoïque », qui ruine l’altérité véritable et a de ce fait rendu possibles les génocides qui ont marqué le xxe siècle, alors que l’entrée dans l’ère de l’inséparabilité pourrait promouvoir une altérité plus fraternelle, car débarrassée de la présence encombrante de l’Autre et de son jeu mimétique avec le Même. À défaut d’entrer pleinement dans cette ère nouvelle, nous nous contentons pour l’heure de « petits arrangements avec l’inséparation » dont le lecteur ne peut qu’apprécier l’analyse, drôle et corrosive. Mais qu’en sera-t-il à plus long terme ? Il faudra s’y faire, s’adapter, voire collaborer en se disant que mille et une « différences » – les plis deleuziens, la dissémination derridienne ? – seront rendues visibles par l’effondrement des « cadres séparateurs de la rationalité occidentale ». Appliquée à l’inséparabilité, la notion même d’« ontologie » semble dès lors inadéquate pour évoquer cette nouvelle manière d’être et de penser qui, n’étant plus régie par la fameuse « différence ontologique », ne sera limitée par aucune frontière, identité et hiérarchie ; par aucune passion non plus, s’il est vrai que celle de l’Autre fut le pathos dont l’Occident est en voie de se guérir. Peut-on néanmoins exclure qu’un altéricide pleinement réussi conduise à une forme inquiétante d’apathie ? Qui peut assurer que la disparition de l’Autre redonnera au réel libéré de ses chaînes l’éclat qu’il avait perdu ?

Comme en tout essai qui se respecte, la conclusion ouvre en fait un nouveau chantier : celui de la « spatialité existentielle », terrain d’exploration libéré grâce à l’abandon de la dialectique du Même et de l’Autre qui s’inscrivait depuis Platon dans la temporalité. Est-ce à dire que l’âge de l’inséparabilité verra aussi la fin définitive de l’historicité ? Ce chantier titanesque a déjà été largement ouvert par Heidegger regardant pour ce faire vers le zen, puis par Sloterdijk flirtant avec le Tao. On se demande de même si l’inséparabilité pensée par Dominique Quessada n’a pas davantage à voir avec l’interdépendance bouddhique qu’avec les formes d’interrelations postmodernes, tant le Bouddha reste à ce jour le plus grand explorateur de la spatialité existentielle – du vide/plein pour tout dire – dont les Occidentaux commencent seulement à découvrir le pouvoir libérateur.

L'autre. Anatomie d'une passion

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On revoit un Max Pécas et on boit frais à Saint-Tropez

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L’été est la saison idéale pour (re)voir les nanars du roi de la discipline : Max Pécas. Louée soit l’invention du DVD.


 

L’ennui est un puissant aphrodisiaque surtout lorsque vous habitez loin des plages. Les étés à la campagne ont une langueur monotone, aussi poussive qu’une mobylette à l’assaut d’une côte de quatrième catégorie. Les maisons sentent l’encaustique et la lavande en sachets. L’herbe jaunie a envahi les prairies. À partir de midi et demi, la place du village cuve son mauvais vin dans une léthargie inquiétante. Pas âme qui vive dans un rayon de dix kilomètres. Le canton somnole et repense à sa gloire passée quand la coopérative agricole animait le bourg. Elle a fermé depuis vingt ans comme l’école publique et la caserne de gendarmerie. Même les grands-mères ont remballé leur cabas à cette heure de la journée. L’épicier ambulant a remisé sa camionnette au garage. Le patron du bar pense revendre sa licence IV et s’exiler en ville. Le curé rafistole la toiture de l’église sans l’aide de ses ouailles.

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Aujourd’hui, la foi est un plat qui se mange froid. Le médecin est parti aux Baléares en laissant ses patients aux soins des lointaines Urgences. Le maire refait ses comptes, la fin d’année risque d’être difficile. Les touristes ne sont pas encore venus malgré l’offensive du syndicat d’initiative. La campagne de publicité lancée dans le journal local n’aura attiré qu’une famille de Hollandais qui, après vérifications, s’est retrouvée par hasard dans notre bled, à cause d’une erreur de GPS. Cette saison n’en finit donc pas comme certains quinquennats. Les foins voltigent dans les airs et provoquent des éternuements en rafale. Seules les moissonneuses-batteuses bloquent les routes avec méthode et amusement. Des colonnes de tracteurs s’élancent sur les départementales en rejouant le Débarquement. Les paysans ragaillardis sortent de leurs étables après plusieurs mois d’hibernation. Et dire que le comice agricole n’aura lieu que dans sept ans. Le bitume fond au soleil. Toute tentative de bouger est vouée à l’échec.

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Sous un ciel d’enfer, le vélo, le ping-pong ou le croquet sont bannis. Ce jeune rural en déshérence attend sagement sa majorité pour aller voir ailleurs. Sans le permis de conduire, c’est un prisonnier qui occupe ses heures vides à tourner en rond et à sucer des bâtonnets de glace. En une semaine, il a vidé le congélateur et lu deux SAS, un Léo Malet et un San-Antonio. En parcourant le programme télé, il a vu que ce soir, la trilogie de Max Pécas (Les Branchés à Saint-Tropez, Deux Enfoirés à Saint-Tropez et l’inénarrable On se calme et on boit frais à Saint-Tropez) repassait pour la centième fois sur une chaîne de la TNT. Il devait avoir treize ou quatorze ans quand il a fait connaissance avec ce cinéaste balnéaire, ce Pagnol du nanar sous cagnard. Ce fut un choc esthétique. La gaudriole des parasols avait trouvé son maître à filmer. Il y a chez Pécas un côté kamikaze qui frise l’art et essai et qui défrise les intellos de la vidéo. Une tentative désabusée et magnifique de jeter sur pellicule tout ce qui d’habitude est interdit, proscrit par les guildes professionnelles. Pécas brise les diktats du scénario bétonné, de l’image léchée, du jeu millimétré, d’une forme de linéarité relativement ennuyeuse.

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Ça flotte, ça tangue, ça joue mal sans que le plaisir de voir et revoir ces œuvres érotico-comiques ne diminue. On est toujours surpris par l’incongruité du propos, la balourdise des répliques, les poses exagérées qui feraient passer Jerry Lewis pour le frère jumeau du mime Marceau. En un mot, ça dégouline de partout, on ressort de cette expérience visuelle le corps barbouillé d’huile solaire et la bouche pâteuse. Trop de barbe à papa. Trop de déconnade. Trop de maillots de bain. Voir un Pécas au creux de l’été, c’est se jeter à poil dans une sangria fraîche, bien poisseuse, alcoolisée à la limite de l’entêtement.

Ce documentariste des vacances fantasmées où le rigolo s’allie à la bimbo n’a aucune limite. Il laisse le bon goût aux chipoteurs, à tous ces cinéphiles frustrés qui pensent le cinéma comme on résout une équation mathématique. Il n’intellectualise pas. Il ne reste jamais sur la réserve. Il balance tout dans une démarche artistique aussi suicidaire que débonnaire. Il filme, de préférence, des filles en topless et string saillant sur le sable, au Club, dans un cabriolet ou en boîte de nuit. Son domaine d’intervention nous change du décor blafard et misérabiliste du cinéma engagé. Pécas est dégagé de toute responsabilité. Sa citoyenneté s’arrête au bord de la piscine.

Ce mateur a posé ses valises dans des villas confortables. Il laisse les cahutes souffreteuses aux architectes du 7e art. Il ne pratique pas un cinéma militant à tendance inquisitoriale qui culpabilise le spectateur. L’éros plutôt que le pathos, la fesse plutôt que l’artefact. La souffrance ouvrière, les terrils du Nord et l’introspection n’ont pas droit de cité dans ses génériques. Pécas ne s’aventure guère en dehors des frontières du Var. Durant les années 1980 il installe ses équipes techniques dans le Midi à l’ombre des cyprès et des voyeurs. Il est vrai qu’en regardant de trop près sa filmographie, on risque plus un coup de soleil qu’une méningite. Ce cinéma-là, quasi expérimental, tellement foutraque et hors-sol, a des vertus apaisantes. Il calme les nerfs. Il ne demande aucun effort. Il se déguste à la fainéante, affalé sur un sofa, un verre à la main. Dire qu’on rit aux éclats serait quelque peu exagéré. On est parfois gêné par la tournure de certaines scènes, un comique troupier avec quelques relents de bidasseries, l’angle boulevardier l’emporte toujours sur le sérieux des événements. Aucune logique n’est à chercher. Aucun second degré. Aucun message subliminal. Pécas est transparent comme l’eau de roche. Il pourrait s’économiser, éviter de tomber dans le pathétique grossier, il s’y refuse obstinément. Cette force de caractère inspire un profond respect. On l’aime pour ses foucades. Il ne recule devant aucune pochade. Il saute à pieds joints dans la farce. Sa morale se résume à l’un de ses titres : mieux vaut être riche et bien portant que fauché et mal foutu.

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Pécas a inventé le divertissement filmé du point de vue du parasol. Le transat comme angle de vue. Le sable fin comme horizon. L’esprit débarrassé des injonctions actuelles à bien se comporter en société. Le charme de ces films de vacances réside dans le choix des actrices piquantes. La starlette s’ébat avec volupté dans ce cinéma de godelureaux. Des filles naturelles qui refusaient le bistouri et les modifications mammaires. Nous regardons cette déambulation de poitrines non refaites comme le témoignage vibrant d’un monde sans artifices. Un paysage d’une beauté originelle que la main de l’homme n’aurait pas encore sali ou trahi. Elles s’appelaient Victoria Abril en minishort rouge à l’accent chantant, Olivia Dutron fausse ingénue et vraie bombe atomique, Alexandra Lorska coco-girl touchante ou Caroline Tresca brune spirituelle et tête-à-claques craquante. Perdu dans sa campagne, le jeune garçon regarde toutes ces créatures bronzées s’agiter sur son écran dans d’improbables quiproquos. Il se dit qu’il n’est pas sorti de l’auberge, encore deux mois de vacances à tuer. Mais que sans Pécas dans le poste, son supplice serait encore plus long.

Noblesse du barbecue, Éditions Nouvelles Lectures – ebook téléchargeable sur les plateformes : Amazon, Numilog, Kobo.

Max Pecas, le roi du navet

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Nawal El Saadawi, égyptienne de chair et d’os

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Le roman Ferdaous, une voix en enfer, avec ses accès de naïveté violente et de violence naïve, est un bel hommage aux femmes signé de l’Egyptienne Nawal El Saadawi.


 

Une femme, une vraie femme « en chair et en os », est condamnée à mort pour meurtre et attend son exécution. Médecin psychiatre dans la vie comme dans ce récit, l’auteur Nawal El Saadawi insiste pour rendre visite à Ferdaous (« paradis », en arabe), persuadée qu’elle apprendra auprès de l’accusée une vérité plus profonde encore.

Elle aussi est une « femme en chair et en os », née au Caire en 1931, lauréate du Prix de l’amitié franco-arabe en 1982, elle est incarcérée pour s’être opposée au régime du parti unique sous Anouar el-Sadate, contrainte à l’exil en 1991, elle revient en Égypte et forte de son double regard d’écrivain et de médecin, s’attache à bâtir la nosographie sociale de son pays et de sa culture.

De la douceur pour tuer

« Et s’il fallait justement de la douceur pour tuer ? » Une question qui résonne étrangement dans les couloirs de la prisons, où les surveillantes et les femmes de ménage ont toutes leur avis sur le jugement : ce n’est pas Ferdaous qu’il faut pendre, mais « eux ».

Y aurait-il, au coeur de la société égyptienne, une double entente du réel, un double discours sur le réel ? La préfacière et traductrice Assia Djebar, de l’Académie française, commente : Ferdaous, une voix en enfer est un « dit féminin de la contestation en langue arabe ». Il constitue la naissance d’une parole, à travers un personnage subversif, mais qui « procure confiance » à des femmes dans « l’ignorance d’un horizon hors harem ». Le récit porte une « voix qui accuse ». D’où sa réception paradoxale, en 1977 : célébré par la jeunesse mais en silence, contesté par la culture officielle. Récit tragique de l’ascension et de la décadence d’une anti-héroïne, Ferdaous, une voix en enfer souligne que l’inéluctabilité d’un destin de femme, quelle qu’elle soit, n’appartient alors qu’à la volonté et à la société des hommes.

Shéhérazade cynique

Ferdaous n’a pas trente ans. Elle fait asseoir la psychiatre sur le sol bétonné de sa cellule, dans une position ancestrale, et tisse, comme une Shéhérazade cynique, la trame de ses mille et unes vies. Supplier la clémence et la grâce du Président de la République ? Pas question. « Ce voyage m’emplit de joie ». Un voyage commencé dans la misère rurale et au coeur d’un foyer normal, donc violent, marqué par l’excision de la fillette sur ordre de sa mère. Le père, lui, est le seul à dîner quand les placards et les réserves de nourriture sont vides. Tendre la main vers lui, c’est recevoir une volée de coups. « Bouche aussi grande qu’une gueule de chameau, mâchoires imposantes, l’une se mouvant sur l’autre bruyamment. Ses dents grinçaient en écrasant les aliments jusqu’à la dernière miette. Sa langue tournait dans sa bouche avec une force giratoire, comme pour broyer à son tour ce qui restait, puis elle sortait sur les lèvres et le menton pour lécher les résidus. (…) Il chassait l’air de sa bouche ou de son estomac d’une façon bruyante. Ensuite il fumait le narguilé et emplissait l’endroit où il se trouvait d’une fumée épaisse. (…) Peu après, ses ronflements résonnaient dans toute la maison. J’ai su que cet homme ne pouvait être mon père. »

À la mort de ses parents, Ferdaous emménage chez un oncle, au Caire, et regrette de retrouver les traits de ses aïeux sur son propre visage : ils ne seraient donc pas vraiment morts !

La rue comme refuge

Sa première tentative d’évasion a lieu peu après. Son oncle souhaite la marier à un vieillard présentant une répugnante tare physique. Ferdaous fait le mur mais, effrayée par la liberté de la rue, revient en toute hâte chez son oncle et se marie à 19 ans à Cheik Mahmoud, sexagénaire libidineux, avare et violent. Après ses premiers coups, elle bat en retraite, se confie à la femme de son oncle. « Justement, a rétorqué la femme de mon oncle, tout homme qui connaît la religion parfaitement frappe sa femme, parce qu’il sait cette vérité : la religion lui permet de corriger sa femme, et la femme vertueuse ne doit pas se plaindre de son mari, il lui est seulement demandé une soumission complète. »

Ce genre de cercle vicieux, fait dire à Assia Djebar que Nawad El Saadawi a peint le tableau désespéré d’une écoute sororale écorchée, inaudible.

Dès lors, raconte Ferdaous, « la rue est devenue mon refuge ». Seulement, de la rue à la prostitution, en Égypte, il n’y a presque aucun pas à franchir. Une femme se tenant ou se déplaçant seule dans la rue est, de fait,  considérée comme une prostituée, parce qu’elle est visible. « N’est-ce pas (dans la rue), précisément, ajoute Assia Djebar, que les regards des hommes se saisissent du corps féminin ? En fait, que signifie dès lors la prostitution, sinon une exposition du corps femelle échappant au contrôle du père, du frère ou du maître, échappant aux liens du sang ? »

La liberté passe par la prostitution

Qu’importe de n’être plus jamais respectée, qu’importe de fermer les yeux et de sentir le lourd corps des hommes s’abattre sans cesse sur le sien, parfumé et propre… Ferdaous ne court désormais plus qu’après sa liberté. Et cette liberté passe par l’argent, qu’elle finit par accepter des hommes. « Sois plus dure que la vie, Ferdaous », lui souffle Chérifa, une autre prostituée. « L’homme, Ferdaous, n’apprécie pas la valeur de la femme et c’est à la femme de déterminer sa personnalité. »

Aussitôt dit, aussitôt fait. Ferdaous quitte l’appartement douillet de Chérifa, quitte également l’emploi de bureau qu’elle avait accepté pour un temps, forte de son certificat d’études secondaires, se défait de ses illusions sur l’amour et choisit, sans vraiment y réfléchir, de vivre en dehors de tout, des lois du mariage, des lois de l’existence, des lois des hommes. Le « non » comme arme, le sexe comme seule révolution, elle tue de plusieurs coups de couteau le proxénète qui refuse de lui rendre sa liberté.

Ces femmes qui refusent de se taire

Ferdaous accepte sa peine. « Tu es une femme dangereuse et sauvage », lui dit-on, parce qu’elle accuse tous les hommes de meurtre. Et sa condamnation : « Ils m’ont condamnée à mort parce qu’ils ont peur que je vive. Ils savent que si je vis, je finirai par les tuer. »

Récit d’apprentissage, peut-être ; fable sur l’émancipation façon grenade dégoupillée, peut-être, Ferdaous, une voix en enfer, avec sa structure élégamment circulaire, ses accès de naïveté violente et de violence naïve, constitue encore aujourd’hui le porte-voix des femmes qui refusent de se taire, quitte à le payer de leur vie.

Ferdaous, une voix en enfer

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Geoffrey Oryema: mort d’un continent musical


Souvenez-vous du « Cercle de minuit », le rendez-vous télé des noctambules amoureux de Laure Adler. L’indicatif musical de l’émission, l’aphrodisiaque (contraction d’afro et de dionysiaque) « Ye Ye Ye » de Geoffrey Oryema prolongeait le charme, l’envoûtement charnel.


 

A l’écoute du générique du « Cercle de minuit », la nuit promettait d’être belle, aux galbes érotiques en écho de la voix sablonneuse du sorcier africain Geoffrey Oryema.

Bientôt, on apprendrait que derrière cette incantation mystérieuse, jaillissant comme une coulée de lave sortie du cœur, se cachait une tragédie. Depuis cet hymne fondateur, le musicien d’origine ougandaise avait bâti une œuvre à la beauté intercontinentale, profonde, sincère, aux pigments ancestraux prégnants. Six albums au total, comme autant de continents musicaux dont on ne fait jamais complètement le tour. Six Atlantides submergées d’émotion dense et vraie.

Produit par Peter Gabriel

Oryema ne passait plus dans les médias – sur les grandes chaînes hertziennes du moins -. depuis son heure de gloire « Real World » (le label de Peter Gabriel, dont Geoffrey fut l’une des premières signatures) et son fameux album, Exile, saisissant, d’où est tiré « Ye Ye Ye ». « J’avais besoin de cracher tout ce chagrin de l’exil » dira de ce disque le musicien déraciné, réfugié politique en France depuis l’assassinat en 1977 de son père, ministre du sanguinaire Amin Dada (dont la légende prétend que ses propres ministres finissaient jetés aux crocodiles).
Le jeune Oryema – déjà multi-instrumentiste confirmé – est naturalisé français en 1982, à l’âge de 24 ans. A Paris, où il tente sa chance quelques années plus tard, il croise les programmateurs britanniques du Womad, premier festival marquant de musique du monde, initié par Peter Gabriel. L’ex-Genesis le prend ensuite sous son aile, la légende peut commencer. Exile (1990) et Beat the Border (1993) constituent le diptyque de la rémanence du traumatisme ougandais, où les racines africaines de la blessure originelle nouent la gorge de l’auditeur. La musique permet à Geoffrey d’exorciser son passé, ses chansons exutoires trouvent refuge auprès d’un auditoire envoûté par le charme et l’authenticité de ces carnets de voyage d’une âme en peine.

Le Leonard Cohen africain

Sur scène, le public découvre un colosse énigmatique, impressionnant de charisme. Et lorsqu’il produit son fameux claquement de langue en même temps qu’il chante, il ravit doublement l’assemblée.

Après le troisième album paru chez Real World, Night to Night – où figure un vibrant duo avec Alain Souchon -, le désormais quadragénaire décide de voler de ses propres ailes : sa musique lorgne vers la variété et le rock, même si l’âme et la patte Oryema des enregistrements initiaux sont toujours intactes.
Car si certains l’ont surnommé « le Leonard Cohen africain », il était aussi d’une certaine manière un Miles Davis de la World Music. Hormis la descendance africaine, ces deux-là avaient en commun une certaine esthétique musicale : mélancolique, chamanique, cool, ouverte aux autres courants (rock, funk, pop, electro, fusion, etc.). Le dieu de la trompette ne supportait pas d’être cantonné au rayon jazz. Il exprimait son ras-le-bol dès les années 60 auprès de sa maison de disques : « Si vous cessiez de m’appeler jazzman et si vous mettiez mes disques dans les mêmes bacs que ces enfoirés-là (NDLA : il fait allusion aux groupes Blood, Sweat and Tears et Chicago Transit Authority), peut-être se vendraient-ils mieux. » A l’instar de son aîné, Geoffrey n’aimait pas être rangé dans des cases, victime comme lui de la discrimination des étiquettes culturelles : Oryema était classé dans les bacs « Musique Africaine » depuis ses deux premiers essais, alors que le musicien avait par la suite affiché une expression artistique hors-cadres, universaliste, à la façon du Sting post-Police.

Folk flamboyant

Résidant à Ploemeur (Morbihan) depuis 2009, il aurait tout autant pu être rangé dans les bacs « Musique Bretonne » si l’on suit le raisonnement de cette catégorisation grotesque, puisque son dernier disque, sorti en 2012, a été coproduit par Coop Breizh. Et pourtant… From the Heart est un album de folk rock flamboyant, où le grand Breton atteint la grâce des meilleures productions de Neil Young. Aussi beau et essentiel en tout cas que le premier Tracy Chapman (avec laquelle il aurait collaboré). Le titre qui clôt l’objet, « Lights are Dim », résonne comme une prière ensorcelante. Ce disque confirme avant tout la dimension spirituelle unique de l’œuvre de Geoffrey Oryema, ici à son apogée.

Sa dernière trace discographique remonte à l’automne 2016 où, sur un album hommage à Ferré (Léo Ferré, éternel), il a enregistré une version bluesy de « Thank you Satan »…

Le 22 juin 2018, l’artiste-volcan s’éteignait, à l’âge de 65 ans, comme Miles Davis.

Le cercle de minuit est bouclé.

« D’une nuit à une autre nuit, d’un continent à l’autre, de ville en ville, l’état mouvant des choses et des gens, un voyage incertain, la vie comme elle va, comme elle vient… », écrivait-il en exergue du livret de son album Night to Night (1997).

Bernard Swysen croque « Les méchants de l’histoire »

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Notre ami Bernard Swysen flatte nos penchants tyranniques avec sa nouvelle série de bande dessinée Les Méchants de l’Histoire dont les deux premiers tomes sont consacrés à Dracula et Caligula.


 

« Sans le Mal, pas d’Histoire » écrit Jean Tulard. Point de divertissement non plus car, avouons-le, nos cours d’Histoire seraient bien ternes et fades sans de bons vieux -ou jeunes- tyrans sanguinaires. Ceux qui ont acquis le prestigieux statut de « Méchant de l’Histoire » sont nos rock stars, et dans un processus cathartique, leur stupre nous comble, leur insanité nous ravit et leur ignominie nous fascine. Bernard Swysen au scénario et Fredman au dessin flattent ainsi nos penchants tyranniques avec la série de bande dessinée Les Méchants de l’Histoire. Les deux premiers tomes font ainsi la part belle à Dracula et à Caligula.

« Il est gonflé cet Eudème »

La série relève le défi d’illustrer en une soixantaine de pages toute la vie de nos chers tyrans, de leur plus tendre enfance où ils ne sont que de gentils pervers polymorphes – Dracula tête avidement les seins de sa mère, le jeune Caligula chafouine dans le jardin sa grand-mère avec sa sœur -, en passant par le monstre en devenir, pour s’acheminer vers le fou sanguinaire dont la seule limite est le trépas. Le récit est documenté, le lecteur a même à sa disposition un dossier de sources à la fin de l’ouvrage. Les auteurs ne manquent pas pour autant d’humour dans leur sérieux, notamment sous la dernière case de Caligula, lorsque des auteurs tels que Suétone et Tacite sont remerciés pour leur « aimable collaboration ». La série de bande-dessinée se veut ainsi instructive, sans l’austérité académique des vieux professeurs d’Histoire. Pour ce faire, Bernard Swysen dépoussière la Rome Antique et la Roumanie médiévale à coup de langage de « djeuns » (« Steplaîîît ! »). Le scénariste ne s’interdit rien, même les jeux de mots les plus faciles : « Il est gonflé cet Eudème » ou encore, lorsque Frédéric III prononce la devise des Habsbourg « A.E.I.O.U. », un vassal répond spontanément « voyelles ! » (il faut avouer qu’on sourit quand même).

Une joyeuse descente aux enfers

Les atrocités commises par ces « méchants de l’Histoire » – empalement, fosse aux lions et autres joyeusetés – passent comme une lettre à la poste grâce à l’univers dessiné par Fredman. Les vignettes rayonnent de couleurs vives dans Caligula, même la Valachie de Dracula n’est pas en proie aux ténèbres et la variété des angles de vue ne rend la lecture que plus dynamique. Caligula est ainsi un petit blond capricieux qui mène son monde à la baguette et au gré de son ire. La coupe est pleine et tout finit par déborder chez l’Empereur excentrique : sa lubricité, sa méfiance, son extravagance. Dracula se pose en chevalier du Bien qui empale ses présumés ennemis à la pelle – il empale même les rats de sa cellule – , mais ne dit-on pas que l’enfer est pavé de bonnes intentions ? Voici donc le Comte Vlad Dracula qui sombre progressivement dans les méandres de la politique et verse dans un despotisme où règne le pal.

Face à ces descentes aux enfers présentées de manière dépassionnée, sans diaboliser ou évangéliser le « méchant », les auteurs rendent les personnages tout bonnement humains et le lecteur chemine le long de leur existence en découvrant ou redécouvrant les événements qui l’ont marquée.


La véritable histoire vraie - Caligula

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Catho, musulmane, laïque: choisissez votre tribu française

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Dans notre société travaillée par les communautarismes, tout concorde à fragmenter la société en trois grands piliers : laïque, catholique et musulman. Un multiculturalisme latent sous la houlette d’Emmanuel Macron réunit superficiellement tout ce petit monde sous la bannière de la start-up nation. Analyse de la partition en cours. 


 

Le roi danse. Arabesques, balancés, entrechats et jetés. En face, les lobbyistes de la laïcité tentent de s’ajuster à la chorégraphie du « Et en même temps ». Un Conseil des Sages par-ci, une visite chez le Pape par-là, une loi de confiance et une tournée des imams… Virevoltante sarabande dont la partition semble changer de tonalité à chaque mesure. Mais cette ouverture à la française, toute baroque qu’elle soit, est peut-être bien moins l’œuvre d’un Lully que d’un Abraham Kuyper.

Nul doute que ce pasteur néerlandais, idéologue de la pilarisation, aimerait cette approche segmentée, touchant différents secteurs de la société, concourant au cloisonnement en « piliers » des principales familles de pensée religieuses, philosophiques ou politiques d’un pays. C’est selon ce principe que se sont structurés les Pays-Bas où l’on peut, comme il le souhaitait, rester dans son pilier « du berceau à la tombe », en naissant dans une maternité, poursuivant un cursus scolaire, adhérant à un syndicat ou un parti politique, regardant des chaînes télévisées clairement rattachées à des structures catholiques, protestantes ou laïques selon son appartenance, le tout chapeauté par le corpus des valeurs communes de la Nation réduit au strict minimum. Il en va de même pour la société belge.

Est-il possible de « pilariser » ainsi la France en sculptant dans notre république une et indivisible trois piliers : catholique, laïque et musulman ? Envisager en système structuré les mesures disparates prises depuis le début du quinquennat rend l’hypothèse crédible.

L’école, fourrier du communautarisme

L’éventuel futur pilier laïque a été doté d’un référent dont le nom, rassurant et majestueux, donne des gages de l’importance accordée à son rôle : « Conseil des Sages de la laïcité ». Persuadé d’agir pour l’ensemble de la société, cet organe a rédigé une compilation des règles actuelles en matière de laïcité à l’école. Les possibilités offertes aux religieux les plus intrusifs d’imposer la marque visible de leur choix spirituel dans l’enceinte de l’école apparaissent nombreuses dans ce vademecum. Le constat y est fait que l’appréciation du caractère prosélyte est laissée à la subjectivité du directeur d’école. Les rédacteurs ne disposaient ni des crédits ni du temps nécessaires pour évaluer l’état des troupes en charge de mettre en application les textes de loi sur le terrain. Ces aristocrates de l’éducation n’avaient jamais expérimenté, par eux-mêmes, le courage physique et la force psychologique requis pour affronter quotidiennement, au portail d’une école, la pression de parents d’élèves, voire celle de collègues ayant fait le choix politique des accommodements déraisonnables, dans des quartiers où, rappelons-le, même la police n’est plus respectée.

Parce qu’ils ont quelque peu surévalué le nombre de hussards et oublié leur contexte d’exercice, leur vademecum de la laïcité va conduire à une involontaire et discrète partition de l’école, renvoyant définitivement celle des territoires perdus à une assignation identitaire. La création récente d’un « référent laïcité », au chaud dans un bureau de l’inspection académique, ne changera rien à la donne. Les particularismes scolaires y sont déjà nombreux : CP à effectifs réduits, enseignement de l’arabe et du turc délégué par l’éducation nationale à des pays étrangers sans réel contrôle des pratiques de classe, stratégies d’évitement des sujets litigieux (suppression du sport pendant le ramadan, de certains thèmes de science ou d’histoire ou signalement à l’avance des jours où l’on va les aborder afin de laisser la possibilité de soustraire son enfant à ces leçons…). Le vademecum vient de confirmer que peuvent s’y ajouter le port de signes religieux pour les accompagnateurs de sorties scolaires, les intervenants extérieurs, les participants à l’espace-parents à mettre en place dans l’enceinte de l’école. De toute façon, en cas de refus d’ajustement de l’école de la république aux usages et exigences locales, la possibilité pour le tissu associatif local de développer son propre réseau d’écoles sera là. Nulle raison que l’offre de formation hors système classique se limite à la pédagogie Montessori dans les quartiers bobos. L’article 38 de la loi pour un Etat au service d’une société de confiance proposant « des mesures de clarification et de modernisation du statut des cultes, en renforçant leurs ressources  et […] autorise les associations cultuelles à détenir tout immeuble acquis à titre gratuit », une telle évolution devrait se trouver grandement facilitée. Cela devrait achever de convaincre les équipes pédagogiques du secteur public de la nécessité d’être accommodantes par crainte de voir fuir leurs élèves vers des systèmes d’enseignement parallèles.

Une cuillère pour les catholiques

Restait à consolider l’école du pilier catholique : c’est chose faite avec l’obligation de l’instruction dès trois ans qui permettra à cette dernière de voir affluer de nouveaux financements publics. En effet, conformément à la loi Debré de 1959, les municipalités assument la charge des frais de scolarité pour les enfants de leur commune, équitablement, qu’ils soient dans des structures publiques ou privées sous contrat. L’instruction n’étant, jusqu’à présent, obligatoire qu’à partir de 6 ans, cette obligation ne concernait que les écoles élémentaires. Avec cette nouvelle mesure, les financements publics communaux couvriront également les écoles maternelles privées sous contrat. «Dans notre mythologie républicaine, l’école maternelle n’occupe pas toute la place qu’elle pourrait occuper. Elle est et sera d’avantage à l’avenir un moment fondamental de notre parcours scolaire» a déclaré Emmanuel Macron aux Assises de la maternelle en mars dernier. N’en doutons pas, puisque dans une France pilarisée, l’école jouera le rôle le plus important : celui de garantir à chaque individu une porte d’entrée précoce dans son pilier, à l’âge où s’intègrent les normes et usages de la vie en société.

La rigidité de chaque pilier doit être assurée par la mise en place de diverses structures dont l’importance  permet de réduire le commun républicain au strict minimum. Le discours des Bernardins a permis de raffermir le rôle de l’architecture du monde catholique, légitimant par symétrie la volonté récemment exprimée de construire un Islam de France. Les grandes lignes annoncées devraient permettre d’obtenir une bonne étanchéité du domaine islamique : tout reposerait sur une Association pour l’Islam de France composée de Français de confession musulmane qui serait financée par des fonds issus d’une taxe sur les produits Halal, les agences de voyages spécialisées dans le pèlerinage à la Mecque et les dons des fidèles, l’objectif affiché étant d’émanciper l’Islam de la tutelle de l’Etat.

Des syndicats victimes de l’entrisme islamiste

Simultanément, l’entrisme islamiste qui utilise pour l’instant le véhicule des syndicats pour peser sur la vie des entreprises devrait à terme parvenir à faire émerger un syndicalisme musulman dont les revendications iront, sans doute, bien plus loin que l’intransigeance sur le repos dominical de la Confédération Française des Travailleurs Chrétiens. L’étage syndical des trois piliers prendra alors corps. Celui des médias est déjà acté pour les musulmans, les paraboles ayant depuis longtemps assuré le séparatisme en matière d’information et de divertissement télévisuel. Enfin, le tissu associatif propre à chaque pilier rendra l’accès à bien des services totalement conformes aux exigences les plus strictes de sa communauté.

Mais l’aspect le plus machiavélique de cette stratégie de partition de la France réside en deux points. Le premier est la séduction qu’elle peut présenter pour un peuple à l’âme jacobine : la volonté affichée d’asseoir le système sur des structures définies peut rassurer les réfractaires à la société multiculturelle ultralibérale tous azimuts à l’anglo-saxonne. Le second est l’habile exploitation de la ligne de faille qui parcourt le camp des associations de défense de la laïcité, séparant ceux qui donnent à la Nation et à son histoire une place centrale de ceux qui se placent dans une perspective multiculturelle.

Des laïques ingénus

Ainsi, la mouvance de défense de la laïcité, canal historique, et les théoriciens de la « tenaille identitaire » se font-ils les alliés involontaires de la pilarisation de la société. En effet, leur foi béate en l’attractivité de leurs valeurs qu’ils pensent capable de ramener spontanément tout citoyen vers les Lumières et leur multiculturalisme latent les rendent étrangement muets, voire accommodants sur certains points tels que le port du voile par les adultes intervenant en milieu scolaire. Ceci concourt à banaliser cette pratique emblématique du pilier musulman, l’isolant de ceux dont l’égalité homme-femme est une valeur clé. Symétriquement, l’amalgame qu’ils pratiquent entre les tenants d’une ligne identitaire dure et les laïques simplement attachés à la Nation, contribue à rejeter ces derniers vers le pilier catholique. Par confort intellectuel, ils maquillent en fruit d’une ouverture d’esprit ces petits renoncements qui servent la stratégie d’un islam moyenâgeux dont les pratiques rétrogrades sont les vecteurs d’une infiltration calculée des esprits. Avec la fermeté d’un commissaire politique, cultivant volontiers le mépris de la caste des érudits citoyens du monde pour les idées du peuple, ils s’emploient à museler tout questionnement sur la compatibilité interculturelle. Convaincus d’être seuls détenteurs de la vérité laïque, ils s’emmurent donc eux-mêmes au creux de ce que leurs lunettes idéologiques les poussent à voir comme une « tenaille identitaire »,  facilitant la politique de segmentation de notre société. Ces défenseurs de la laïcité, bien qu’ils soient persuadés d’être les garants de la dimension universaliste qu’ils lui prêtent, préparent donc, malgré eux, son reflux dans son futur pilier de cantonnement.

Multiculturalisme pour tous

Il y a donc fort à parier qu’Emmanuel Macron, conscient de la compatibilité entre leur multiculturalisme idéologique et son monde libéral sans frontières,  choisira de faire de leurs associations et autres think-tanks fraichement créés les interlocuteurs de référence de son pilier laïque, d’autant plus aisément qu’en cette période de disette pour les naufragés du Parti socialiste, les vocations de devraient pas manquer pour se remettre en scène.

Jupiter obtiendra ainsi un temple posé sur trois piliers, dont le tympan commun sera réduit à minima, et n’inclura plus la laïcité, qui ne subsistera vraiment que dans un pilier laïque taillé sur mesure pour s’épargner les questions qui fâchent sur la compatibilité de certaines pratiques avec le socle des valeurs de la France ciselé par l’histoire.

Pourtant n’oublions pas : Molenbeek a été façonné par la pilarisation de la société belge. Les Pays Bas, tentant de rompre avec ce système,  ont mis en place une nouvelle politique d’intégration qui insiste plutôt sur la « citoyenneté commune » appliquée aux immigrés, suggérant que « l’unité de la société doit être fondée sur ce que ses membres ont en commun […], à savoir le fait que les gens parlent néerlandais, que chacun se conforme aux normes néerlandaises fondamentales »[tooltips content= »Tweede Kamer (Deuxième Chambre), TK 2003-2004, 2920″]1[/tooltips].  A la lumière de ces expériences, la plus grande prudence devrait donc être de mise avant d’entrainer la France dans une telle libanisation. C’est une nation dont le peuple a fait le choix d’être uni sous trois couleurs et non embastillé dans trois piliers. De son histoire est née une république « une et indivisible ». Toute action contribuant à la fragmentation de la France constitue donc une atteinte à ce principe fondateur et, très probablement, à l’expression de la volonté de ses citoyens.

Les Russes ont inventé la centrale nucléaire flottante

Les Russes ont du génie. Ils ont inventé Tolstoï, la mélancolie, les lacs gelés, la vodka, mais aussi… la centrale nucléaire flottante. Après la grenade sans goupille et le siège éjectable pour hélicoptère, voilà l’une des choses les plus rassurantes au monde.

N’ayez pas peur, l’embarcation atomique, une sorte de grosse barge à fond plat, doit arriver prochainement dans le port sibérien de Pevek, à l’extrémité nord-est de la Sibérie, pour apporter lumière, chaleur et énergie industrielle. L’« Akademik Lomonosov » (c’est son nom) va remplacer une antique centrale de 1974, et pourra fournir de l’énergie pour l’équivalent d’une ville de 200 000 foyers.

Malgré les réticences du bon sens, et des pays voisins comme la Finlande, malgré les protestations des associations antinucléaires, les autorités russes assurent que la technologie est sûre. Et pour cause : les réacteurs atomiques utilisés sont de même type que ceux qui équipaient le sous-marin Koursk – qui a sombré en 2000 suite à une avarie matérielle…  Après le renflouement de l’épave, les réacteurs étaient restés quasi intacts et même prêts à l’usage. Qui sait d’ailleurs s’ils n’ont pas été installés sur ce vaisseau fantôme…

« Le béton est un matériau de redistribution des richesses »

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rudy ricciotti marseille
Rudy Ricciotti. AFP.

Rudy Ricciotti est un fou génial. Excusez le pléonasme. Lecteur de Barbey, Malaparte et D’Annunzio, cet architecte de renommée mondiale défend son esthétique maniériste la truelle et la bétonneuse à la main. Contre les normes environnementales en vigueur, Ricciotti prône l’emploi du béton, à la fois grand pourvoyeur de main d’oeuvre et plus écologique que les bâtiments postmodernes aujourd’hui en vogue. Entretien.


Daoud Boughezala. Je prépare un reportage sur un quartier en construction où la mixité se conjugue à toutes les sauces. Que vous inspirent les objectifs de mixité invoqués à cors et à cris par les grandes métropoles ?

La mixité n’est pas une lubie française. Elle est devenue une attitude européenne car des pays comme l’Angleterre, la Hollande, l’Espagne la pratiquent. Je ne critique pas cette tendance et je peux même en comprendre le fondement. La mixité sociale peut éventuellement arriver à apaiser notre société en proie à des affrontements. Ceci dit, toutes les villes n’ont pas les mêmes exigences, la politique urbaine est beaucoup plus active à Paris ou Bordeaux qu’à Marseille.

L’Île-de-France, où habitent 20% des Français, bénéficie de la moitié des retombées économiques de l’Etat.

Ah bon ? Je vous croyais révolté contre l’hégémonie qu’exerce Paris au détriment du « désert français »….

Evidemment, parce que la disparité entre Paris et province est énorme ! Paris a le problème des métropoles : beaucoup trop d’appétit ! Personne ne conteste l’idée de croissance, mais la croissance n’est pas nécessairement capitale, ni gloutonne, avec de plantureuses sommes investies par l’Etat. L’Île-de-France, où habitent 20% des Français, bénéficie de la moitié des retombées économiques de l’Etat. Dans les budgets alloués aux programmes, rien n’est jamais trop beau pour Paris alors que tout est toujours trop cher pour la province. Un logement social coûte 1200 euros du mètre carré en province contre 1800 à 2000 euros à Paris !

On célèbre le Grand Paris mais personne ne remet en cause l’idée de sur-ressources et des débordements inhérents . Or, si la densification est nécessaire autour des grands axes de transport, ce que différentes lois ont développé ces dernières années, personne n’imagine décentraliser Paris, délocaliser le ministère de la Marine à Toulon, le ministère de l’Aviation à Salon-en-Provence. Il y a quelques années, un projet de musée de l’Immigration a vu le jour. Où était-il prévu ? A Paris ! Alors que beaucoup d’autres villes sont concernées par l’immigration, à commencer par Marseille… Paris s’autorise l’autolâtrie!

Je suis un architecte provincial, provençal, réactionnaire, maniériste, petit-bourgeois et sans ambition internationale.

Vous paraissez nostalgique de la ville du XIXe siècle, le Paris d’Hugo et Baudelaire si bien dépeint par Walter Benjamin. Pourquoi ?

Et même sans scrupule le Paris de Zola ! J’éprouve une nostalgie pour la ville du XIXe siècle. C’ était la ville des métiers,  la ville des sachants. Architecte maniériste, au sens de Barbey d’Aurevilly, dans les colloques, je me présente comme un architecte provincial, provençal, réactionnaire, maniériste, petit-bourgeois et sans ambition internationale.

On importe des composants du second œuvre de Chine, des poutrelles métalliques de Turquie ou d’Inde, et des milliers de composants prêts à l’emploi

En somme, que reprochez-vous à l’architecture moderne ?

Je suis réactionnaire, c’est-à-dire réactif à la modernité. La modernité est un mythe consommé depuis longtemps. Son bilan reste négatif. Je lui reproche d’avoir abandonné sa responsabilité politique de défense des emplois, des métiers et des savoirs. L’architecture contemporaine est compromise dans un consumérisme faisant la part belle à l’économie non-européenne délocalisée en France. On importe des composants du second œuvre de Chine, des poutrelles métalliques de Turquie ou d’Inde, et des milliers de composants prêts à l’emploi dans des cartons qu’il ne reste plus qu’à déballer. Et tout cela se fait dans une totale décontraction politique !  Sur mes chantiers, je fais en sorte de favoriser au maximum l’emploi territorialisé, une mémoire de travail territorialisée de façon à améliorer la cohésion économique et sociale. Dire cela, ce n’est pas être d’extrême droite ! Je trouve ça fou que ce discours sur l’emploi territorialisé, refusant la rupture, soit devenu totalement inaudible auprès de confrères trop sensibles. Mais si on veut donner des emplois à nos enfants, il faut bien les aider !

Le discours environnementaliste est inexpert et totalement immature.

Quitte à balayer la norme de Haute Qualité Environnementale (HQE) que vous avez démontée façon puzzle dans un de vos ouvrages. Jetez-vous donc à la poubelle éco-quartiers, l’emploi d’énergies locales renouvelables et autres terrasses végétalisées ?

Sans hésiter ! On est en train de construire les banlieues de demain, avec un sinistre avenir dans des bâtiments à la durabilité extrêmement précaire. Des bâtiments légers et sans masse, fabriqués avec des bouts de contreplaqué, d’aluminium, de plastique. Le discours environnementaliste est inexpert et totalement immature. Il n’assume aucune responsabilité économique et sociale. Personne ne dresse le bilan de l’empreinte environnementale. A Paris, j’ai conçu le Stade Jean-Bouin. J’ai comparé le bilan environnemental de la couverture en béton à celle d’une couverture en aluminium, en acier, et en verre. Eh bien, le béton en sort champion toutes catégories ! Lorsque j’utilise du béton, je travaille avec des ressources locales, et non des matériaux importés.

Le béton se crée, se fabrique et se développe dans un rayon de trente kilomètres.

A ce propos, vous défendez les vertus sociales du béton. Pourquoi ?

Contrairement au blé, au pétrole, au gaz, au coton, à la vanille, le béton n’est pas un matériau spéculatif. Il n’est pas un mode dématérialisé mais plutôt une pratique laborieuse. Il n’y a pas de pays au monde qui ne produise son béton. Le béton se crée, se fabrique et se développe dans un rayon de trente kilomètres. C’est un matériau de redistribution des richesses parce qu’il est comme la farine avec le pain : à partir de ce composant, on décline beaucoup. C’est localisable et ça ne se délocalise pas ! Le béton appelle des savoir-faire et des métiers – coffreurs, boiseurs, ferrailleurs,  ajusteurs… Il exige aussi une discipline verticale entre le chef de chantier, le directeur de travaux, le coordinateur, le géomètre, les ingénieurs, les conseillers en maîtrise d’œuvre, etc.

Visuellement, la densité de la résille en béton du Mucem pourrait s’approcher de la céramique.

Pour clore cet entretien, j’aimerais vous prendre en défaut. Vous défendez la pesanteur en architecture au musée Cocteau de Menton que vous avez rénové mais invoquez la « porosité » en présentant votre dernière grande œuvre qu’est le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem) de Marseille. Seriez-vous duplice ?

Cela peut paraître un oxymore mais je développe la porosité dans la matérialité et dans la culture du travail. Elle se fait sur le mode maniériste. L’effort, les métiers, les mémoires, comme qualité érotique. Visuellement, la densité de la résille en béton du Mucem pourrait s’approcher de la céramique. La fragilité provient de la narration architecturale, mais physiquement, on est dans une matière extrêmement solide qui a pratiquement la résistance de l’acier. C’est la conjugaison entre calculs savants, efforts physiques et faible consumérisme.

L'architecture est un sport de combat

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HQE: Les renards du temple

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Valère-Marie Marchand, l’auteur qui murmurait à l’écorce des arbres

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valere marie marchand premier arbre
Le sentier des douaniers de Bretagne, 2017. Sipa. Numéro de reportage : 00839579_000253

En littérature comme en habillement, les modes changent à chaque saison. En juillet et en août, le panama résistera-t-il à l’assaut du bob ? Les tongs concurrenceront-elles l’espadrille ? Brésil contre Pays basque, on refait le match, vingt après notre victoire en Coupe du monde. Et surtout, en finirons-nous avec l’hégémonique chaussettes-claquettes sur les parvis de France, signe d’une grave crise identitaire ? Dès le printemps, les magazines féminins ont dépêché leurs reporters-chasseurs pour cueillir les tendances balnéaires et répondre à toutes ces questions existentielles.

Les arbres, ces marronniers de l’été

Au rayon des livres, les éditeurs ont aussi cherché cette martingale avant d’attaquer une rentrée d’automne, toujours aussi encombrée et indécise. Du feel-good-book pour mères célibataires aux guides « minceur » pour cougars sur le retour, de la spiritualité en cinq leçons entre la Porte Maillot et le Rond-point des Champs-Elysées aux régimes miracles à base d’herbes macérées par un lama en rut, la nuit du solstice d’été, sous la convergence céleste du calendrier maya et inca, toutes les idées farfelues étaient les bienvenues pour sauver notre Culture nationale. Cette année, il semble que l’arbre a très tôt remporté la bataille idéologique. Comment rivaliser avec un saule pleureur, même le cinéma d’obédience lacrymale ne pouvait lutter ? Les suppléments littéraires y ont été de leur aggiornamento végétal. Un cerisier pleine page en ouverture d’un dossier, c’est la guigne pour de nombreux auteurs habitués à voir leurs bobines en gros plan. Le Grand remplacement était assurément en marche. Les critiques se sont ensuite enflammés sur un sujet tellement fédérateur, écolo-responsable et green-compatible par-dessus le marché bio. L’olivier, le cèdre et le sapin occupent donc la « une » des journaux et les habituels gourous du bien-être ont dû plier les gaules.

La plus belle voix de Radio Libertaire

Ce geste citoyen pour sauver la planète a réussi à nous débarrasser de tous ces marchands de sable. C’est donc l’esprit particulièrement irritable que j’ai reçu, au courrier, un livre s’intitulant Le premier arbre et autres récits qui cachent la forêt aux éditions du Cerf. Mon accès de nervosité a vite été calmé en lisant le nom de l’auteur : Valère-Marie Marchand. La journaliste-animatrice de l’émission Bibliomanie sur Radio Libertaire qui passe tous les jeudis. Certainement l’intervieweuse la plus perspicace, intelligente et curieuse de Paris. Tous les écrivains qui ont eu la chance de partager deux heures en sa compagnie dans le minuscule studio du Père-Lachaise en sortent ragaillardis. L’esprit lavé de toutes les scories d’un monde littéraire factice. Valère-Marie murmure aussi bien à l’oreille de ses invités qu’elle analyse la psyché des arbres. A priori, la végétation m’ennuie et je porte encore les traumatismes d’une éducation rigoriste dispensée par un père paysagiste virtuose et amoureux obstiné des plantes vivaces. J’en fais encore des cauchemars à bientôt quarante-cinq ans. Qu’est-ce qui a donc bien pu me plaire dans ce livre ?

S’amuser avec les légendes

L’érudition bien sûr, l’approfondissement des mythes fondateurs et des fables qui entourent la vie cachée des arbres, une plongée poétique dans les entrailles de la Terre, mais surtout un exercice de style d’une photosynthèse éclairante. Valère-Marie Marchand s’amuse avec les légendes, elle les fait même tourner en bourrique et trouve une voie buissonnière entre le naturel et le surnaturel, entre le vrai et le faux. On dévore ce livre car il est étrange et pénétrant. Il répond à des questions que nous ne nous étions jamais posées. Il est malin et taquin, il nous sort des couloirs d’une pensée rectiligne. Inattendu et féérique, il nous réveille par sa gourmandise, ses arborescences intérieures et son dessein fantasmagorique. Qu’elle évoque le premier arbre, l’Archaeopteris, le figuier stérile, le rameau d’or ou le pommier sauvage qui « en savait bien plus sur la soif ou le désir d’aimer qu’on ne l’aurait supposé » et si cher à Henry David Thoreau, Valère-Marie décloisonne avec brio les genres. Elle nous prévient dès le prologue par cette affirmation mystérieuse : « Sa verticalité silencieuse nous fait la courte échelle et nous offre un bien meilleur aperçu de nous-mêmes ». Si vous souhaitez acheter un seul livre pour vous élever l’âme, celui de Valère-Marie Marchand s’impose par ses qualités d’écriture et son humus vivant.

Le premier arbre et autres récits qui cachent la forêt, Valère-Marie Marchand, Editions du Cerf, 2018.

Le premier arbre et autres récits qui cachent la forêt

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Dominique Quessada: Pour en finir avec l’Autre

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Dominique Quessada. ©Hannah Assouline

Avec L’Autre, le philosophe Dominique Quessada achève un cycle commencé il y a vingt ans. S’il pense que la conceptualisation forcenée de l’Autre a permis les génocides du XXème siècle, l’auteur espère que son obsolescence programmée annonce une humanité plus fraternelle. Une analyse brillante mais contestable.


Les lecteurs motivés qui emporteront le dernier essai de Dominique Quessada à la plage seraient bien inspirés de se prêter d’entrée au petit exercice de méditation qui leur est proposé à la fin de l’ouvrage. Je dis « méditation » car l’état d’inséparabilité décrit comme une promesse inédite présente de curieuses ressemblances avec des expériences du même type, d’ordre spirituel ou poétique. Est-ce la preuve qu’on ne se débarrasse pas si facilement des structures mentales héritées du vieux monde, ou cela tend-il à démontrer que « l’ontologie de l’inséparabilité » dont l’auteur est depuis bientôt vingt ans le défenseur talentueux et obstiné, était déjà en fait l’une des composantes de la vision du monde dont la disparition est annoncée ? Et si, progressant ensuite dans votre lecture, vous voyez le face-à-face initial avec votre voisin(e) de plage se transformer en côte à côte où personne n’est plus l’Autre de l’Autre, c’est que vous aurez rapidement progressé sur la voie de l’inséparabilité.

Difficile d’ailleurs de dissocier ce nouvel essai des quatre autres déjà publiés[tooltips content= »La Société de consommation de soi (1999), L’Esclavemaître (2007), Court Traité d’altéricide (2007), L’Inséparé : essai sur un monde sans Autre (2013). »]1[/tooltips], l’auteur reconnaissant lui-même qu’il s’agit là d’un « chemin en cinq étapes » et parlant d’un « cycle » au sein duquel ce dernier livre jouerait donc le rôle de clé de voûte qui, posée en dernier, assure la solidité de l’édifice. On s’étonne dès lors moins de voir revenir au premier plan un concept – l’Autre – qui jouait déjà un rôle prépondérant dans les précédents essais : « L’Autre est (tout) ce dont nous sommes séparés », lit-on dans L’Inséparé. Tout n’avait-il donc pas déjà été dit alors même que la thèse de l’auteur – l’Autre en tant qu’« objet idéologique » est le pire ennemi de l’altérité – semblait ne laisser guère de place à l’inédit ? Conscient des paradoxes qu’il manie, et soucieux d’être compris, Quessada use en fait de la répétition comme d’un « rappel » visant à dissiper les malentendus que pourrait susciter une pensée comme la sienne, servie par une exceptionnelle maîtrise du langage, mais évoluant à contre-courant de pas mal d’idées reçues.

Quessada contre Levinas

Qui aborderait cet ouvrage en se disant, par exemple, qu’il va y trouver l’art et la manière de mieux « comprendre l’Autre », au sens psychologique du terme, ne pourrait qu’être déçu voire scandalisé par les libertés prises et assumées à l’endroit de cette idéologie faussement compassionnelle qu’est aujourd’hui l’« autrisme » ; inspirant à l’auteur des pages d’une réconfortante lucidité quant à la nécessité de déloger de son piédestal ce « fétiche sacralisé, garant de l’éthique, qu’est devenu l’Autre » sous l’égide d’Emmanuel Levinas, en particulier. Il faut un certain courage pour oser penser que l’éthique lévinassienne, non contente d’être impraticable, légitime la prise d’otage du sujet, chargé de tous les péchés, par un Autre hypostasié et victimisé. Si le régime d’inséparabilité annoncé doit mettre fin à toutes les prises d’otages – du Moi par l’Autre ou de l’Autre par le Moi – on ne peut qu’en saluer l’arrivée. Mais est-ce si simple, et l’auteur ne rejoint-il pas finalement Levinas dans sa lecture quelque peu lapidaire de l’histoire de la philosophie ?

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Là où Levinas affirme que cette histoire n’a jamais fait que renforcer le « circuit d’ipséité » en convoquant l’Autre au profit du Même, Quessada montre que ces deux partenaires n’ont cessé de s’enfanter mutuellement depuis que Platon a fait de la métaphysique occidentale un régime de pensée dualiste qui est toujours plus ou moins le nôtre ; même s’il est en train de s’effondrer en raison de ce péché originel de la rationalité. Les critiques qu’on peut adresser à Levinas valent donc en partie pour Quessada qui propose lui aussi de l’histoire de la philosophie une vision à l’emporte-pièce privée des contradictions et nuances qui en ont fait la richesse ; comme si les néoplatoniciens n’avaient pas en partie corrigé le dualisme (relatif) de leur aîné ; comme si l’inséparabilité n’était pas le fondement de la doctrine stoïcienne ; et comme si Spinoza ne s’était pas manifesté face à Descartes, dont l’emprise devenait étouffante. Comment surtout ignorer le geste socratique par lequel la philosophie se déprend de ses propres certitudes, et le changement d’approche et de regard opéré par la phénoménologie ?

L’auteur le reconnaît d’ailleurs, sans s’y attarder : « L’inséparation a toujours été là, sans qu’on la voie. » Aurait-il davantage enquêté sur les prémisses clandestines de l’inséparabilité qu’il aurait exhumé un continent dont l’existence risquait d’affaiblir sa thèse selon laquelle l’inséparabilité ne triomphe vraiment que « par l’altéricide contemporain ». On se demande d’autre part si ceux qui en furent les pionniers ne parlaient pas en réalité d’autre chose que de l’interdépendance économique, géopolitique et écologique caractérisant notre époque historique. Quoi de commun à cet égard entre Héraclite, Hobbes et Rousseau, et les théoriciens de la globalisation planétaire ? Quand Hofmannsthal dit être incapable de se sentir « séparé de toute l’existence[tooltips content= »Les mots ne sont pas de ce monde, Paris, Rivages poche, 2005, p. 143. »]2[/tooltips] », ou quand Rilke mourant parle du monde comme du « pauvre débris d’un vase qui se souvient d’être de la terre[tooltips content= »Œuvres, t. 3, « Correspondance », Paris, Seuil, 1976, p. 612.« ]3[/tooltips] », c’est aussi d’inséparation qu’il s’agit, aux antipodes pourtant du constat selon lequel tout désormais « se tient », pour le meilleur ou pour le pire. Pourquoi donc exclure que le sentiment d’inséparabilité né de l’altéricide postmoderne puisse aujourd’hui encore s’apparenter à une « grande fusion cosmique apaisée », sinon parce qu’on continue à séparer présent et passé, expérience véridique et illusion d’optique ?

La dernière étape de la déconstruction

On a donc affaire dans cet essai à une ultime et brillante « déconstruction de la métaphysique », suffisamment affaiblie, semble-t-il, pour qu’il n’y ait plus qu’à déblayer ses ruines : l’Autre est bel et bien en voie de disparition, d’évaporation, d’obsolescence avérée, et l’on assiste en direct à « l’explosion d’une bulle spéculative » qui n’avait que trop duré. Dernier fossoyeur du vieux monde après la « mort de Dieu » – événement majeur qui semble s’être lui aussi vaporisé – Quessada annonce en fait une sortie imminente du nihilisme, sans envisager que les formes globalisantes et souvent confusionnelles prises par l’inséparabilité dans les sociétés postmodernes puissent en être l’apogée. Contrairement à Baudrillard déplorant avec une certaine mélancolie l’absence de séduction et de sens du secret d’un monde sans Autre (L’Autre par lui-même, 1987), Quessada mise résolument sur le potentiel libérateur inhérent à l’effacement de cette « entité fétichisée » ; du moins pour un sujet qui acceptera de renoncer au désir, et donc au manque, qui l’assujettissait à ce qui le dépossédait.

Selon Quessada, c’est en effet l’Autre, conceptualisé en tant qu’« artefact culturel surmoïque », qui ruine l’altérité véritable et a de ce fait rendu possibles les génocides qui ont marqué le xxe siècle, alors que l’entrée dans l’ère de l’inséparabilité pourrait promouvoir une altérité plus fraternelle, car débarrassée de la présence encombrante de l’Autre et de son jeu mimétique avec le Même. À défaut d’entrer pleinement dans cette ère nouvelle, nous nous contentons pour l’heure de « petits arrangements avec l’inséparation » dont le lecteur ne peut qu’apprécier l’analyse, drôle et corrosive. Mais qu’en sera-t-il à plus long terme ? Il faudra s’y faire, s’adapter, voire collaborer en se disant que mille et une « différences » – les plis deleuziens, la dissémination derridienne ? – seront rendues visibles par l’effondrement des « cadres séparateurs de la rationalité occidentale ». Appliquée à l’inséparabilité, la notion même d’« ontologie » semble dès lors inadéquate pour évoquer cette nouvelle manière d’être et de penser qui, n’étant plus régie par la fameuse « différence ontologique », ne sera limitée par aucune frontière, identité et hiérarchie ; par aucune passion non plus, s’il est vrai que celle de l’Autre fut le pathos dont l’Occident est en voie de se guérir. Peut-on néanmoins exclure qu’un altéricide pleinement réussi conduise à une forme inquiétante d’apathie ? Qui peut assurer que la disparition de l’Autre redonnera au réel libéré de ses chaînes l’éclat qu’il avait perdu ?

Comme en tout essai qui se respecte, la conclusion ouvre en fait un nouveau chantier : celui de la « spatialité existentielle », terrain d’exploration libéré grâce à l’abandon de la dialectique du Même et de l’Autre qui s’inscrivait depuis Platon dans la temporalité. Est-ce à dire que l’âge de l’inséparabilité verra aussi la fin définitive de l’historicité ? Ce chantier titanesque a déjà été largement ouvert par Heidegger regardant pour ce faire vers le zen, puis par Sloterdijk flirtant avec le Tao. On se demande de même si l’inséparabilité pensée par Dominique Quessada n’a pas davantage à voir avec l’interdépendance bouddhique qu’avec les formes d’interrelations postmodernes, tant le Bouddha reste à ce jour le plus grand explorateur de la spatialité existentielle – du vide/plein pour tout dire – dont les Occidentaux commencent seulement à découvrir le pouvoir libérateur.

L'autre. Anatomie d'une passion

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On revoit un Max Pécas et on boit frais à Saint-Tropez

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max pecas saint tropez
"Deux enfoirés à Saint-Tropezé, un film de Max Pécas.

L’été est la saison idéale pour (re)voir les nanars du roi de la discipline : Max Pécas. Louée soit l’invention du DVD.


 

L’ennui est un puissant aphrodisiaque surtout lorsque vous habitez loin des plages. Les étés à la campagne ont une langueur monotone, aussi poussive qu’une mobylette à l’assaut d’une côte de quatrième catégorie. Les maisons sentent l’encaustique et la lavande en sachets. L’herbe jaunie a envahi les prairies. À partir de midi et demi, la place du village cuve son mauvais vin dans une léthargie inquiétante. Pas âme qui vive dans un rayon de dix kilomètres. Le canton somnole et repense à sa gloire passée quand la coopérative agricole animait le bourg. Elle a fermé depuis vingt ans comme l’école publique et la caserne de gendarmerie. Même les grands-mères ont remballé leur cabas à cette heure de la journée. L’épicier ambulant a remisé sa camionnette au garage. Le patron du bar pense revendre sa licence IV et s’exiler en ville. Le curé rafistole la toiture de l’église sans l’aide de ses ouailles.

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Aujourd’hui, la foi est un plat qui se mange froid. Le médecin est parti aux Baléares en laissant ses patients aux soins des lointaines Urgences. Le maire refait ses comptes, la fin d’année risque d’être difficile. Les touristes ne sont pas encore venus malgré l’offensive du syndicat d’initiative. La campagne de publicité lancée dans le journal local n’aura attiré qu’une famille de Hollandais qui, après vérifications, s’est retrouvée par hasard dans notre bled, à cause d’une erreur de GPS. Cette saison n’en finit donc pas comme certains quinquennats. Les foins voltigent dans les airs et provoquent des éternuements en rafale. Seules les moissonneuses-batteuses bloquent les routes avec méthode et amusement. Des colonnes de tracteurs s’élancent sur les départementales en rejouant le Débarquement. Les paysans ragaillardis sortent de leurs étables après plusieurs mois d’hibernation. Et dire que le comice agricole n’aura lieu que dans sept ans. Le bitume fond au soleil. Toute tentative de bouger est vouée à l’échec.

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Sous un ciel d’enfer, le vélo, le ping-pong ou le croquet sont bannis. Ce jeune rural en déshérence attend sagement sa majorité pour aller voir ailleurs. Sans le permis de conduire, c’est un prisonnier qui occupe ses heures vides à tourner en rond et à sucer des bâtonnets de glace. En une semaine, il a vidé le congélateur et lu deux SAS, un Léo Malet et un San-Antonio. En parcourant le programme télé, il a vu que ce soir, la trilogie de Max Pécas (Les Branchés à Saint-Tropez, Deux Enfoirés à Saint-Tropez et l’inénarrable On se calme et on boit frais à Saint-Tropez) repassait pour la centième fois sur une chaîne de la TNT. Il devait avoir treize ou quatorze ans quand il a fait connaissance avec ce cinéaste balnéaire, ce Pagnol du nanar sous cagnard. Ce fut un choc esthétique. La gaudriole des parasols avait trouvé son maître à filmer. Il y a chez Pécas un côté kamikaze qui frise l’art et essai et qui défrise les intellos de la vidéo. Une tentative désabusée et magnifique de jeter sur pellicule tout ce qui d’habitude est interdit, proscrit par les guildes professionnelles. Pécas brise les diktats du scénario bétonné, de l’image léchée, du jeu millimétré, d’une forme de linéarité relativement ennuyeuse.

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Ça flotte, ça tangue, ça joue mal sans que le plaisir de voir et revoir ces œuvres érotico-comiques ne diminue. On est toujours surpris par l’incongruité du propos, la balourdise des répliques, les poses exagérées qui feraient passer Jerry Lewis pour le frère jumeau du mime Marceau. En un mot, ça dégouline de partout, on ressort de cette expérience visuelle le corps barbouillé d’huile solaire et la bouche pâteuse. Trop de barbe à papa. Trop de déconnade. Trop de maillots de bain. Voir un Pécas au creux de l’été, c’est se jeter à poil dans une sangria fraîche, bien poisseuse, alcoolisée à la limite de l’entêtement.

Ce documentariste des vacances fantasmées où le rigolo s’allie à la bimbo n’a aucune limite. Il laisse le bon goût aux chipoteurs, à tous ces cinéphiles frustrés qui pensent le cinéma comme on résout une équation mathématique. Il n’intellectualise pas. Il ne reste jamais sur la réserve. Il balance tout dans une démarche artistique aussi suicidaire que débonnaire. Il filme, de préférence, des filles en topless et string saillant sur le sable, au Club, dans un cabriolet ou en boîte de nuit. Son domaine d’intervention nous change du décor blafard et misérabiliste du cinéma engagé. Pécas est dégagé de toute responsabilité. Sa citoyenneté s’arrête au bord de la piscine.

Ce mateur a posé ses valises dans des villas confortables. Il laisse les cahutes souffreteuses aux architectes du 7e art. Il ne pratique pas un cinéma militant à tendance inquisitoriale qui culpabilise le spectateur. L’éros plutôt que le pathos, la fesse plutôt que l’artefact. La souffrance ouvrière, les terrils du Nord et l’introspection n’ont pas droit de cité dans ses génériques. Pécas ne s’aventure guère en dehors des frontières du Var. Durant les années 1980 il installe ses équipes techniques dans le Midi à l’ombre des cyprès et des voyeurs. Il est vrai qu’en regardant de trop près sa filmographie, on risque plus un coup de soleil qu’une méningite. Ce cinéma-là, quasi expérimental, tellement foutraque et hors-sol, a des vertus apaisantes. Il calme les nerfs. Il ne demande aucun effort. Il se déguste à la fainéante, affalé sur un sofa, un verre à la main. Dire qu’on rit aux éclats serait quelque peu exagéré. On est parfois gêné par la tournure de certaines scènes, un comique troupier avec quelques relents de bidasseries, l’angle boulevardier l’emporte toujours sur le sérieux des événements. Aucune logique n’est à chercher. Aucun second degré. Aucun message subliminal. Pécas est transparent comme l’eau de roche. Il pourrait s’économiser, éviter de tomber dans le pathétique grossier, il s’y refuse obstinément. Cette force de caractère inspire un profond respect. On l’aime pour ses foucades. Il ne recule devant aucune pochade. Il saute à pieds joints dans la farce. Sa morale se résume à l’un de ses titres : mieux vaut être riche et bien portant que fauché et mal foutu.

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Pécas a inventé le divertissement filmé du point de vue du parasol. Le transat comme angle de vue. Le sable fin comme horizon. L’esprit débarrassé des injonctions actuelles à bien se comporter en société. Le charme de ces films de vacances réside dans le choix des actrices piquantes. La starlette s’ébat avec volupté dans ce cinéma de godelureaux. Des filles naturelles qui refusaient le bistouri et les modifications mammaires. Nous regardons cette déambulation de poitrines non refaites comme le témoignage vibrant d’un monde sans artifices. Un paysage d’une beauté originelle que la main de l’homme n’aurait pas encore sali ou trahi. Elles s’appelaient Victoria Abril en minishort rouge à l’accent chantant, Olivia Dutron fausse ingénue et vraie bombe atomique, Alexandra Lorska coco-girl touchante ou Caroline Tresca brune spirituelle et tête-à-claques craquante. Perdu dans sa campagne, le jeune garçon regarde toutes ces créatures bronzées s’agiter sur son écran dans d’improbables quiproquos. Il se dit qu’il n’est pas sorti de l’auberge, encore deux mois de vacances à tuer. Mais que sans Pécas dans le poste, son supplice serait encore plus long.

Noblesse du barbecue, Éditions Nouvelles Lectures – ebook téléchargeable sur les plateformes : Amazon, Numilog, Kobo.

Max Pecas, le roi du navet

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Tristesse en maillot de bain, Lolita, Hitler, etc.

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Nawal El Saadawi, égyptienne de chair et d’os

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Nawal el Saadawi dans un documentaire qui lui est consacré, Arte, 2017.

Le roman Ferdaous, une voix en enfer, avec ses accès de naïveté violente et de violence naïve, est un bel hommage aux femmes signé de l’Egyptienne Nawal El Saadawi.


 

Une femme, une vraie femme « en chair et en os », est condamnée à mort pour meurtre et attend son exécution. Médecin psychiatre dans la vie comme dans ce récit, l’auteur Nawal El Saadawi insiste pour rendre visite à Ferdaous (« paradis », en arabe), persuadée qu’elle apprendra auprès de l’accusée une vérité plus profonde encore.

Elle aussi est une « femme en chair et en os », née au Caire en 1931, lauréate du Prix de l’amitié franco-arabe en 1982, elle est incarcérée pour s’être opposée au régime du parti unique sous Anouar el-Sadate, contrainte à l’exil en 1991, elle revient en Égypte et forte de son double regard d’écrivain et de médecin, s’attache à bâtir la nosographie sociale de son pays et de sa culture.

De la douceur pour tuer

« Et s’il fallait justement de la douceur pour tuer ? » Une question qui résonne étrangement dans les couloirs de la prisons, où les surveillantes et les femmes de ménage ont toutes leur avis sur le jugement : ce n’est pas Ferdaous qu’il faut pendre, mais « eux ».

Y aurait-il, au coeur de la société égyptienne, une double entente du réel, un double discours sur le réel ? La préfacière et traductrice Assia Djebar, de l’Académie française, commente : Ferdaous, une voix en enfer est un « dit féminin de la contestation en langue arabe ». Il constitue la naissance d’une parole, à travers un personnage subversif, mais qui « procure confiance » à des femmes dans « l’ignorance d’un horizon hors harem ». Le récit porte une « voix qui accuse ». D’où sa réception paradoxale, en 1977 : célébré par la jeunesse mais en silence, contesté par la culture officielle. Récit tragique de l’ascension et de la décadence d’une anti-héroïne, Ferdaous, une voix en enfer souligne que l’inéluctabilité d’un destin de femme, quelle qu’elle soit, n’appartient alors qu’à la volonté et à la société des hommes.

Shéhérazade cynique

Ferdaous n’a pas trente ans. Elle fait asseoir la psychiatre sur le sol bétonné de sa cellule, dans une position ancestrale, et tisse, comme une Shéhérazade cynique, la trame de ses mille et unes vies. Supplier la clémence et la grâce du Président de la République ? Pas question. « Ce voyage m’emplit de joie ». Un voyage commencé dans la misère rurale et au coeur d’un foyer normal, donc violent, marqué par l’excision de la fillette sur ordre de sa mère. Le père, lui, est le seul à dîner quand les placards et les réserves de nourriture sont vides. Tendre la main vers lui, c’est recevoir une volée de coups. « Bouche aussi grande qu’une gueule de chameau, mâchoires imposantes, l’une se mouvant sur l’autre bruyamment. Ses dents grinçaient en écrasant les aliments jusqu’à la dernière miette. Sa langue tournait dans sa bouche avec une force giratoire, comme pour broyer à son tour ce qui restait, puis elle sortait sur les lèvres et le menton pour lécher les résidus. (…) Il chassait l’air de sa bouche ou de son estomac d’une façon bruyante. Ensuite il fumait le narguilé et emplissait l’endroit où il se trouvait d’une fumée épaisse. (…) Peu après, ses ronflements résonnaient dans toute la maison. J’ai su que cet homme ne pouvait être mon père. »

À la mort de ses parents, Ferdaous emménage chez un oncle, au Caire, et regrette de retrouver les traits de ses aïeux sur son propre visage : ils ne seraient donc pas vraiment morts !

La rue comme refuge

Sa première tentative d’évasion a lieu peu après. Son oncle souhaite la marier à un vieillard présentant une répugnante tare physique. Ferdaous fait le mur mais, effrayée par la liberté de la rue, revient en toute hâte chez son oncle et se marie à 19 ans à Cheik Mahmoud, sexagénaire libidineux, avare et violent. Après ses premiers coups, elle bat en retraite, se confie à la femme de son oncle. « Justement, a rétorqué la femme de mon oncle, tout homme qui connaît la religion parfaitement frappe sa femme, parce qu’il sait cette vérité : la religion lui permet de corriger sa femme, et la femme vertueuse ne doit pas se plaindre de son mari, il lui est seulement demandé une soumission complète. »

Ce genre de cercle vicieux, fait dire à Assia Djebar que Nawad El Saadawi a peint le tableau désespéré d’une écoute sororale écorchée, inaudible.

Dès lors, raconte Ferdaous, « la rue est devenue mon refuge ». Seulement, de la rue à la prostitution, en Égypte, il n’y a presque aucun pas à franchir. Une femme se tenant ou se déplaçant seule dans la rue est, de fait,  considérée comme une prostituée, parce qu’elle est visible. « N’est-ce pas (dans la rue), précisément, ajoute Assia Djebar, que les regards des hommes se saisissent du corps féminin ? En fait, que signifie dès lors la prostitution, sinon une exposition du corps femelle échappant au contrôle du père, du frère ou du maître, échappant aux liens du sang ? »

La liberté passe par la prostitution

Qu’importe de n’être plus jamais respectée, qu’importe de fermer les yeux et de sentir le lourd corps des hommes s’abattre sans cesse sur le sien, parfumé et propre… Ferdaous ne court désormais plus qu’après sa liberté. Et cette liberté passe par l’argent, qu’elle finit par accepter des hommes. « Sois plus dure que la vie, Ferdaous », lui souffle Chérifa, une autre prostituée. « L’homme, Ferdaous, n’apprécie pas la valeur de la femme et c’est à la femme de déterminer sa personnalité. »

Aussitôt dit, aussitôt fait. Ferdaous quitte l’appartement douillet de Chérifa, quitte également l’emploi de bureau qu’elle avait accepté pour un temps, forte de son certificat d’études secondaires, se défait de ses illusions sur l’amour et choisit, sans vraiment y réfléchir, de vivre en dehors de tout, des lois du mariage, des lois de l’existence, des lois des hommes. Le « non » comme arme, le sexe comme seule révolution, elle tue de plusieurs coups de couteau le proxénète qui refuse de lui rendre sa liberté.

Ces femmes qui refusent de se taire

Ferdaous accepte sa peine. « Tu es une femme dangereuse et sauvage », lui dit-on, parce qu’elle accuse tous les hommes de meurtre. Et sa condamnation : « Ils m’ont condamnée à mort parce qu’ils ont peur que je vive. Ils savent que si je vis, je finirai par les tuer. »

Récit d’apprentissage, peut-être ; fable sur l’émancipation façon grenade dégoupillée, peut-être, Ferdaous, une voix en enfer, avec sa structure élégamment circulaire, ses accès de naïveté violente et de violence naïve, constitue encore aujourd’hui le porte-voix des femmes qui refusent de se taire, quitte à le payer de leur vie.

Ferdaous, une voix en enfer

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Geoffrey Oryema: mort d’un continent musical

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Geoffrey Oryema le 24 avril 2012. ©SIPA, Numéro de reportage : 00636217_000020.

Souvenez-vous du « Cercle de minuit », le rendez-vous télé des noctambules amoureux de Laure Adler. L’indicatif musical de l’émission, l’aphrodisiaque (contraction d’afro et de dionysiaque) « Ye Ye Ye » de Geoffrey Oryema prolongeait le charme, l’envoûtement charnel.


 

A l’écoute du générique du « Cercle de minuit », la nuit promettait d’être belle, aux galbes érotiques en écho de la voix sablonneuse du sorcier africain Geoffrey Oryema.

Bientôt, on apprendrait que derrière cette incantation mystérieuse, jaillissant comme une coulée de lave sortie du cœur, se cachait une tragédie. Depuis cet hymne fondateur, le musicien d’origine ougandaise avait bâti une œuvre à la beauté intercontinentale, profonde, sincère, aux pigments ancestraux prégnants. Six albums au total, comme autant de continents musicaux dont on ne fait jamais complètement le tour. Six Atlantides submergées d’émotion dense et vraie.

Produit par Peter Gabriel

Oryema ne passait plus dans les médias – sur les grandes chaînes hertziennes du moins -. depuis son heure de gloire « Real World » (le label de Peter Gabriel, dont Geoffrey fut l’une des premières signatures) et son fameux album, Exile, saisissant, d’où est tiré « Ye Ye Ye ». « J’avais besoin de cracher tout ce chagrin de l’exil » dira de ce disque le musicien déraciné, réfugié politique en France depuis l’assassinat en 1977 de son père, ministre du sanguinaire Amin Dada (dont la légende prétend que ses propres ministres finissaient jetés aux crocodiles).
Le jeune Oryema – déjà multi-instrumentiste confirmé – est naturalisé français en 1982, à l’âge de 24 ans. A Paris, où il tente sa chance quelques années plus tard, il croise les programmateurs britanniques du Womad, premier festival marquant de musique du monde, initié par Peter Gabriel. L’ex-Genesis le prend ensuite sous son aile, la légende peut commencer. Exile (1990) et Beat the Border (1993) constituent le diptyque de la rémanence du traumatisme ougandais, où les racines africaines de la blessure originelle nouent la gorge de l’auditeur. La musique permet à Geoffrey d’exorciser son passé, ses chansons exutoires trouvent refuge auprès d’un auditoire envoûté par le charme et l’authenticité de ces carnets de voyage d’une âme en peine.

Le Leonard Cohen africain

Sur scène, le public découvre un colosse énigmatique, impressionnant de charisme. Et lorsqu’il produit son fameux claquement de langue en même temps qu’il chante, il ravit doublement l’assemblée.

Après le troisième album paru chez Real World, Night to Night – où figure un vibrant duo avec Alain Souchon -, le désormais quadragénaire décide de voler de ses propres ailes : sa musique lorgne vers la variété et le rock, même si l’âme et la patte Oryema des enregistrements initiaux sont toujours intactes.
Car si certains l’ont surnommé « le Leonard Cohen africain », il était aussi d’une certaine manière un Miles Davis de la World Music. Hormis la descendance africaine, ces deux-là avaient en commun une certaine esthétique musicale : mélancolique, chamanique, cool, ouverte aux autres courants (rock, funk, pop, electro, fusion, etc.). Le dieu de la trompette ne supportait pas d’être cantonné au rayon jazz. Il exprimait son ras-le-bol dès les années 60 auprès de sa maison de disques : « Si vous cessiez de m’appeler jazzman et si vous mettiez mes disques dans les mêmes bacs que ces enfoirés-là (NDLA : il fait allusion aux groupes Blood, Sweat and Tears et Chicago Transit Authority), peut-être se vendraient-ils mieux. » A l’instar de son aîné, Geoffrey n’aimait pas être rangé dans des cases, victime comme lui de la discrimination des étiquettes culturelles : Oryema était classé dans les bacs « Musique Africaine » depuis ses deux premiers essais, alors que le musicien avait par la suite affiché une expression artistique hors-cadres, universaliste, à la façon du Sting post-Police.

Folk flamboyant

Résidant à Ploemeur (Morbihan) depuis 2009, il aurait tout autant pu être rangé dans les bacs « Musique Bretonne » si l’on suit le raisonnement de cette catégorisation grotesque, puisque son dernier disque, sorti en 2012, a été coproduit par Coop Breizh. Et pourtant… From the Heart est un album de folk rock flamboyant, où le grand Breton atteint la grâce des meilleures productions de Neil Young. Aussi beau et essentiel en tout cas que le premier Tracy Chapman (avec laquelle il aurait collaboré). Le titre qui clôt l’objet, « Lights are Dim », résonne comme une prière ensorcelante. Ce disque confirme avant tout la dimension spirituelle unique de l’œuvre de Geoffrey Oryema, ici à son apogée.

Sa dernière trace discographique remonte à l’automne 2016 où, sur un album hommage à Ferré (Léo Ferré, éternel), il a enregistré une version bluesy de « Thank you Satan »…

Le 22 juin 2018, l’artiste-volcan s’éteignait, à l’âge de 65 ans, comme Miles Davis.

Le cercle de minuit est bouclé.

« D’une nuit à une autre nuit, d’un continent à l’autre, de ville en ville, l’état mouvant des choses et des gens, un voyage incertain, la vie comme elle va, comme elle vient… », écrivait-il en exergue du livret de son album Night to Night (1997).

Bernard Swysen croque « Les méchants de l’histoire »

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"Les méchants de l'histoire", une bande dessinée de Bernard Swysen.

Notre ami Bernard Swysen flatte nos penchants tyranniques avec sa nouvelle série de bande dessinée Les Méchants de l’Histoire dont les deux premiers tomes sont consacrés à Dracula et Caligula.


 

« Sans le Mal, pas d’Histoire » écrit Jean Tulard. Point de divertissement non plus car, avouons-le, nos cours d’Histoire seraient bien ternes et fades sans de bons vieux -ou jeunes- tyrans sanguinaires. Ceux qui ont acquis le prestigieux statut de « Méchant de l’Histoire » sont nos rock stars, et dans un processus cathartique, leur stupre nous comble, leur insanité nous ravit et leur ignominie nous fascine. Bernard Swysen au scénario et Fredman au dessin flattent ainsi nos penchants tyranniques avec la série de bande dessinée Les Méchants de l’Histoire. Les deux premiers tomes font ainsi la part belle à Dracula et à Caligula.

« Il est gonflé cet Eudème »

La série relève le défi d’illustrer en une soixantaine de pages toute la vie de nos chers tyrans, de leur plus tendre enfance où ils ne sont que de gentils pervers polymorphes – Dracula tête avidement les seins de sa mère, le jeune Caligula chafouine dans le jardin sa grand-mère avec sa sœur -, en passant par le monstre en devenir, pour s’acheminer vers le fou sanguinaire dont la seule limite est le trépas. Le récit est documenté, le lecteur a même à sa disposition un dossier de sources à la fin de l’ouvrage. Les auteurs ne manquent pas pour autant d’humour dans leur sérieux, notamment sous la dernière case de Caligula, lorsque des auteurs tels que Suétone et Tacite sont remerciés pour leur « aimable collaboration ». La série de bande-dessinée se veut ainsi instructive, sans l’austérité académique des vieux professeurs d’Histoire. Pour ce faire, Bernard Swysen dépoussière la Rome Antique et la Roumanie médiévale à coup de langage de « djeuns » (« Steplaîîît ! »). Le scénariste ne s’interdit rien, même les jeux de mots les plus faciles : « Il est gonflé cet Eudème » ou encore, lorsque Frédéric III prononce la devise des Habsbourg « A.E.I.O.U. », un vassal répond spontanément « voyelles ! » (il faut avouer qu’on sourit quand même).

Une joyeuse descente aux enfers

Les atrocités commises par ces « méchants de l’Histoire » – empalement, fosse aux lions et autres joyeusetés – passent comme une lettre à la poste grâce à l’univers dessiné par Fredman. Les vignettes rayonnent de couleurs vives dans Caligula, même la Valachie de Dracula n’est pas en proie aux ténèbres et la variété des angles de vue ne rend la lecture que plus dynamique. Caligula est ainsi un petit blond capricieux qui mène son monde à la baguette et au gré de son ire. La coupe est pleine et tout finit par déborder chez l’Empereur excentrique : sa lubricité, sa méfiance, son extravagance. Dracula se pose en chevalier du Bien qui empale ses présumés ennemis à la pelle – il empale même les rats de sa cellule – , mais ne dit-on pas que l’enfer est pavé de bonnes intentions ? Voici donc le Comte Vlad Dracula qui sombre progressivement dans les méandres de la politique et verse dans un despotisme où règne le pal.

Face à ces descentes aux enfers présentées de manière dépassionnée, sans diaboliser ou évangéliser le « méchant », les auteurs rendent les personnages tout bonnement humains et le lecteur chemine le long de leur existence en découvrant ou redécouvrant les événements qui l’ont marquée.

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Catho, musulmane, laïque: choisissez votre tribu française

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"La vie n'est pas un long fleuve tranquille".

Dans notre société travaillée par les communautarismes, tout concorde à fragmenter la société en trois grands piliers : laïque, catholique et musulman. Un multiculturalisme latent sous la houlette d’Emmanuel Macron réunit superficiellement tout ce petit monde sous la bannière de la start-up nation. Analyse de la partition en cours. 


 

Le roi danse. Arabesques, balancés, entrechats et jetés. En face, les lobbyistes de la laïcité tentent de s’ajuster à la chorégraphie du « Et en même temps ». Un Conseil des Sages par-ci, une visite chez le Pape par-là, une loi de confiance et une tournée des imams… Virevoltante sarabande dont la partition semble changer de tonalité à chaque mesure. Mais cette ouverture à la française, toute baroque qu’elle soit, est peut-être bien moins l’œuvre d’un Lully que d’un Abraham Kuyper.

Nul doute que ce pasteur néerlandais, idéologue de la pilarisation, aimerait cette approche segmentée, touchant différents secteurs de la société, concourant au cloisonnement en « piliers » des principales familles de pensée religieuses, philosophiques ou politiques d’un pays. C’est selon ce principe que se sont structurés les Pays-Bas où l’on peut, comme il le souhaitait, rester dans son pilier « du berceau à la tombe », en naissant dans une maternité, poursuivant un cursus scolaire, adhérant à un syndicat ou un parti politique, regardant des chaînes télévisées clairement rattachées à des structures catholiques, protestantes ou laïques selon son appartenance, le tout chapeauté par le corpus des valeurs communes de la Nation réduit au strict minimum. Il en va de même pour la société belge.

Est-il possible de « pilariser » ainsi la France en sculptant dans notre république une et indivisible trois piliers : catholique, laïque et musulman ? Envisager en système structuré les mesures disparates prises depuis le début du quinquennat rend l’hypothèse crédible.

L’école, fourrier du communautarisme

L’éventuel futur pilier laïque a été doté d’un référent dont le nom, rassurant et majestueux, donne des gages de l’importance accordée à son rôle : « Conseil des Sages de la laïcité ». Persuadé d’agir pour l’ensemble de la société, cet organe a rédigé une compilation des règles actuelles en matière de laïcité à l’école. Les possibilités offertes aux religieux les plus intrusifs d’imposer la marque visible de leur choix spirituel dans l’enceinte de l’école apparaissent nombreuses dans ce vademecum. Le constat y est fait que l’appréciation du caractère prosélyte est laissée à la subjectivité du directeur d’école. Les rédacteurs ne disposaient ni des crédits ni du temps nécessaires pour évaluer l’état des troupes en charge de mettre en application les textes de loi sur le terrain. Ces aristocrates de l’éducation n’avaient jamais expérimenté, par eux-mêmes, le courage physique et la force psychologique requis pour affronter quotidiennement, au portail d’une école, la pression de parents d’élèves, voire celle de collègues ayant fait le choix politique des accommodements déraisonnables, dans des quartiers où, rappelons-le, même la police n’est plus respectée.

Parce qu’ils ont quelque peu surévalué le nombre de hussards et oublié leur contexte d’exercice, leur vademecum de la laïcité va conduire à une involontaire et discrète partition de l’école, renvoyant définitivement celle des territoires perdus à une assignation identitaire. La création récente d’un « référent laïcité », au chaud dans un bureau de l’inspection académique, ne changera rien à la donne. Les particularismes scolaires y sont déjà nombreux : CP à effectifs réduits, enseignement de l’arabe et du turc délégué par l’éducation nationale à des pays étrangers sans réel contrôle des pratiques de classe, stratégies d’évitement des sujets litigieux (suppression du sport pendant le ramadan, de certains thèmes de science ou d’histoire ou signalement à l’avance des jours où l’on va les aborder afin de laisser la possibilité de soustraire son enfant à ces leçons…). Le vademecum vient de confirmer que peuvent s’y ajouter le port de signes religieux pour les accompagnateurs de sorties scolaires, les intervenants extérieurs, les participants à l’espace-parents à mettre en place dans l’enceinte de l’école. De toute façon, en cas de refus d’ajustement de l’école de la république aux usages et exigences locales, la possibilité pour le tissu associatif local de développer son propre réseau d’écoles sera là. Nulle raison que l’offre de formation hors système classique se limite à la pédagogie Montessori dans les quartiers bobos. L’article 38 de la loi pour un Etat au service d’une société de confiance proposant « des mesures de clarification et de modernisation du statut des cultes, en renforçant leurs ressources  et […] autorise les associations cultuelles à détenir tout immeuble acquis à titre gratuit », une telle évolution devrait se trouver grandement facilitée. Cela devrait achever de convaincre les équipes pédagogiques du secteur public de la nécessité d’être accommodantes par crainte de voir fuir leurs élèves vers des systèmes d’enseignement parallèles.

Une cuillère pour les catholiques

Restait à consolider l’école du pilier catholique : c’est chose faite avec l’obligation de l’instruction dès trois ans qui permettra à cette dernière de voir affluer de nouveaux financements publics. En effet, conformément à la loi Debré de 1959, les municipalités assument la charge des frais de scolarité pour les enfants de leur commune, équitablement, qu’ils soient dans des structures publiques ou privées sous contrat. L’instruction n’étant, jusqu’à présent, obligatoire qu’à partir de 6 ans, cette obligation ne concernait que les écoles élémentaires. Avec cette nouvelle mesure, les financements publics communaux couvriront également les écoles maternelles privées sous contrat. «Dans notre mythologie républicaine, l’école maternelle n’occupe pas toute la place qu’elle pourrait occuper. Elle est et sera d’avantage à l’avenir un moment fondamental de notre parcours scolaire» a déclaré Emmanuel Macron aux Assises de la maternelle en mars dernier. N’en doutons pas, puisque dans une France pilarisée, l’école jouera le rôle le plus important : celui de garantir à chaque individu une porte d’entrée précoce dans son pilier, à l’âge où s’intègrent les normes et usages de la vie en société.

La rigidité de chaque pilier doit être assurée par la mise en place de diverses structures dont l’importance  permet de réduire le commun républicain au strict minimum. Le discours des Bernardins a permis de raffermir le rôle de l’architecture du monde catholique, légitimant par symétrie la volonté récemment exprimée de construire un Islam de France. Les grandes lignes annoncées devraient permettre d’obtenir une bonne étanchéité du domaine islamique : tout reposerait sur une Association pour l’Islam de France composée de Français de confession musulmane qui serait financée par des fonds issus d’une taxe sur les produits Halal, les agences de voyages spécialisées dans le pèlerinage à la Mecque et les dons des fidèles, l’objectif affiché étant d’émanciper l’Islam de la tutelle de l’Etat.

Des syndicats victimes de l’entrisme islamiste

Simultanément, l’entrisme islamiste qui utilise pour l’instant le véhicule des syndicats pour peser sur la vie des entreprises devrait à terme parvenir à faire émerger un syndicalisme musulman dont les revendications iront, sans doute, bien plus loin que l’intransigeance sur le repos dominical de la Confédération Française des Travailleurs Chrétiens. L’étage syndical des trois piliers prendra alors corps. Celui des médias est déjà acté pour les musulmans, les paraboles ayant depuis longtemps assuré le séparatisme en matière d’information et de divertissement télévisuel. Enfin, le tissu associatif propre à chaque pilier rendra l’accès à bien des services totalement conformes aux exigences les plus strictes de sa communauté.

Mais l’aspect le plus machiavélique de cette stratégie de partition de la France réside en deux points. Le premier est la séduction qu’elle peut présenter pour un peuple à l’âme jacobine : la volonté affichée d’asseoir le système sur des structures définies peut rassurer les réfractaires à la société multiculturelle ultralibérale tous azimuts à l’anglo-saxonne. Le second est l’habile exploitation de la ligne de faille qui parcourt le camp des associations de défense de la laïcité, séparant ceux qui donnent à la Nation et à son histoire une place centrale de ceux qui se placent dans une perspective multiculturelle.

Des laïques ingénus

Ainsi, la mouvance de défense de la laïcité, canal historique, et les théoriciens de la « tenaille identitaire » se font-ils les alliés involontaires de la pilarisation de la société. En effet, leur foi béate en l’attractivité de leurs valeurs qu’ils pensent capable de ramener spontanément tout citoyen vers les Lumières et leur multiculturalisme latent les rendent étrangement muets, voire accommodants sur certains points tels que le port du voile par les adultes intervenant en milieu scolaire. Ceci concourt à banaliser cette pratique emblématique du pilier musulman, l’isolant de ceux dont l’égalité homme-femme est une valeur clé. Symétriquement, l’amalgame qu’ils pratiquent entre les tenants d’une ligne identitaire dure et les laïques simplement attachés à la Nation, contribue à rejeter ces derniers vers le pilier catholique. Par confort intellectuel, ils maquillent en fruit d’une ouverture d’esprit ces petits renoncements qui servent la stratégie d’un islam moyenâgeux dont les pratiques rétrogrades sont les vecteurs d’une infiltration calculée des esprits. Avec la fermeté d’un commissaire politique, cultivant volontiers le mépris de la caste des érudits citoyens du monde pour les idées du peuple, ils s’emploient à museler tout questionnement sur la compatibilité interculturelle. Convaincus d’être seuls détenteurs de la vérité laïque, ils s’emmurent donc eux-mêmes au creux de ce que leurs lunettes idéologiques les poussent à voir comme une « tenaille identitaire »,  facilitant la politique de segmentation de notre société. Ces défenseurs de la laïcité, bien qu’ils soient persuadés d’être les garants de la dimension universaliste qu’ils lui prêtent, préparent donc, malgré eux, son reflux dans son futur pilier de cantonnement.

Multiculturalisme pour tous

Il y a donc fort à parier qu’Emmanuel Macron, conscient de la compatibilité entre leur multiculturalisme idéologique et son monde libéral sans frontières,  choisira de faire de leurs associations et autres think-tanks fraichement créés les interlocuteurs de référence de son pilier laïque, d’autant plus aisément qu’en cette période de disette pour les naufragés du Parti socialiste, les vocations de devraient pas manquer pour se remettre en scène.

Jupiter obtiendra ainsi un temple posé sur trois piliers, dont le tympan commun sera réduit à minima, et n’inclura plus la laïcité, qui ne subsistera vraiment que dans un pilier laïque taillé sur mesure pour s’épargner les questions qui fâchent sur la compatibilité de certaines pratiques avec le socle des valeurs de la France ciselé par l’histoire.

Pourtant n’oublions pas : Molenbeek a été façonné par la pilarisation de la société belge. Les Pays Bas, tentant de rompre avec ce système,  ont mis en place une nouvelle politique d’intégration qui insiste plutôt sur la « citoyenneté commune » appliquée aux immigrés, suggérant que « l’unité de la société doit être fondée sur ce que ses membres ont en commun […], à savoir le fait que les gens parlent néerlandais, que chacun se conforme aux normes néerlandaises fondamentales »[tooltips content= »Tweede Kamer (Deuxième Chambre), TK 2003-2004, 2920″]1[/tooltips].  A la lumière de ces expériences, la plus grande prudence devrait donc être de mise avant d’entrainer la France dans une telle libanisation. C’est une nation dont le peuple a fait le choix d’être uni sous trois couleurs et non embastillé dans trois piliers. De son histoire est née une république « une et indivisible ». Toute action contribuant à la fragmentation de la France constitue donc une atteinte à ce principe fondateur et, très probablement, à l’expression de la volonté de ses citoyens.

Les Russes ont inventé la centrale nucléaire flottante

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Centrale nucléaire flottante "Akademik Lomonosov", Russie, 28 avril 2018 © SIPA AP22195473_000001

Les Russes ont du génie. Ils ont inventé Tolstoï, la mélancolie, les lacs gelés, la vodka, mais aussi… la centrale nucléaire flottante. Après la grenade sans goupille et le siège éjectable pour hélicoptère, voilà l’une des choses les plus rassurantes au monde.

N’ayez pas peur, l’embarcation atomique, une sorte de grosse barge à fond plat, doit arriver prochainement dans le port sibérien de Pevek, à l’extrémité nord-est de la Sibérie, pour apporter lumière, chaleur et énergie industrielle. L’« Akademik Lomonosov » (c’est son nom) va remplacer une antique centrale de 1974, et pourra fournir de l’énergie pour l’équivalent d’une ville de 200 000 foyers.

Malgré les réticences du bon sens, et des pays voisins comme la Finlande, malgré les protestations des associations antinucléaires, les autorités russes assurent que la technologie est sûre. Et pour cause : les réacteurs atomiques utilisés sont de même type que ceux qui équipaient le sous-marin Koursk – qui a sombré en 2000 suite à une avarie matérielle…  Après le renflouement de l’épave, les réacteurs étaient restés quasi intacts et même prêts à l’usage. Qui sait d’ailleurs s’ils n’ont pas été installés sur ce vaisseau fantôme…