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D’Annunzio, marin mené en bateau

Biographie d'un poète abusivement récupéré par Mussolini

D’Annunzio, marin mené en bateau
D'Annunzio dans son bureau à Cargnacco, en 1921. © Sipa Numéro de reportage : 51071821_000001

Gabriele D’Annunzio est resté célèbre pour son équipée de Fiume (1920). Comme le rappelle son biographe Maurizio Serra, cet écrivain héros de la marine a ensuite été abusivement récupéré par Mussolini.


« Si D’Annunzio avait voulo, perbacco, exploiter toutes ses conquêtes, il en aurait eu des trésors, plus de cent milliards en or, des diamants gros comme la tête ! Si D’Annunzio avait voulo, diavolo, d’un seul coup il payait ses dettes ! » fredonnait Lucien Boyer. En deux couplets, le chansonnier brossait le portrait de cet homme-orchestre à la fois littérateur, héros de la marine, aviateur et aventurier que Maurizio Serra remet à l’honneur dans sa biographie D’Annunzio le magnifique (Grasset, 2018). Après ses portraits de Malaparte et Svevo, le diplomate italien complète sa trilogie transalpine d’un dernier opus… que son éditeur ne semble hélas pas avoir pris la peine de relire et de corriger.
Et dire que Gabriele D’Annunzio (1863-1938) mettait un soin méticuleux à chasser la virgule superflue, jusqu’à en épuiser ses éditeurs ! Serra restitue néanmoins avec talent la virtuosité du poète abruzzais, dont certains vers passent brillamment l’épreuve de la traduction : « Les sonneries de trompette, les hurlements, / Le galop, le rude tourbillon qui passe, / La vendange sous les sabots / Ferrés, les chairs piétinées, / Les crânes fendus, les cervelles / Qui ruisselaient, l’horreur habituelle / De la révolte vaincue / Et brisée sur les pierres grises ; / Mais parmi le sang une aile qui est intacte / Une flamme qui reste vigoureuse : l’idée. » (Laudi).

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Dans cette somme de 600 pages, on s’égare entre les innombrables coucheries. Surnage l’actrice Elenora Duse, son aînée conquise puis abandonnée, dont les amateurs de beauté magnétique retrouveront l’unique film (muet) sur YouTube. Avec les femmes et l’argent, le narcissique Gabriele suivait sa devise vitaliste : « Marciare per non marcire ! » (« Marcher pour ne pas mourir ! »)

Mussolini s’en méfie

D’Annunzio, faux noble né Rapagnetta, gagne ses jalons d’aventurier dans l’équipée de Fiume. Au lendemain du conflit mondial, qui le voit combattre héroïquement dans la flotte, il s’autoproclame « Comandante ». Cap sur Fiume, perdue par l’Autriche-Hongrie, que les alliés de l’Italie rechignent à céder à la Botte. Aux côtés de 3 000 hommes, il tient l’enclave en terre croate de septembre 1919 à janvier 1921. Ces cinq cents jours d’utopie libertaire, aux côtés de révolutionnaires probolcheviks comme de nationalistes antislaves, virent au cauchemar. À l’issue du Noël de sang, l’armée italienne prend possession de la ville, manquant tuer le Comandante d’un obus. Un bref instant, le poète aura été régent d’un micro-État qui, cinquante ans avant Mai 68, proclame la primauté de l’individu sur la société.

Malgré sa germanophobie, l’image d’un prophète du fascisme colle toujours à la peau d’annunzienne. Certes, Mussolini récupère le décorum de Fiume (salut romain, cri de guerre des marins), mais il se méfie de ce trublion qu’il stipendie une fois arrivé au pouvoir. À l’automne 1922, toute la classe politique antifasciste, des socialistes pacifistes aux nationalistes, prévoit un grand défilé patriotique en présence du roi au cours duquel le Comandante doit prendre la parole. Mis au courant, Mussolini avance sa marche sur Rome. Ah, si le nez politique de Gabriele avait été plus long…

Maurizio Serra, D’Annunzio le magnifique (Grasset, 2018).

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Causeur #57 - Mai 2018

Article extrait du Magazine Causeur


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est journaliste.

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