Avec toutes les injonctions contradictoires dont nous abreuvent les médias, on ne sait plus sur quel pied bronzer…
Imaginons un instant cette scène, en pleine journée de canicule :
– Bonjour madame, je suis Truc de Radio Bidule, que faites-vous ?
– Eh bien, je bois !
– Malheureuse, vous aggravez ainsi la crise de l’eau ! A cause de gens comme vous, en 2030, le déficit hydrique mondial sera de 40 % !
C’est peu ou prou la comédie que l’on nous joue actuellement avec la crème solaire.
Sur des médias différents (chaînes de télé, stations de radio), on a pu entendre le même type de reportages :
Le journaliste arpente la plage et bondit sur la première personne qu’il voit sortir son tube de crème solaire :
« Que faites-vous ? »
La personne, toute fière d’être présentée (croit-elle) comme modèle aux futurs auditeurs ou téléspectateurs, répond : « je mets de la crème solaire et j’en mets à mes enfants, c’est indispensable de se protéger »
Et là survient la douche froide : « connaissez-vous l’impact de cette crème solaire sur l’environnement ? »
Reconnu coupable de fraude fiscale, l’ancien ministre du Budget Jérôme Cahuzac, médecin à la ville, n’a tué personne. Mais un médecin parisien trop zélé veut empêcher son confrère de reprendre du service en Guyane. Le désert médical d’outre-mer est pourtant une terre de rédemption idéale.
« Un docteur parisien veut faire radier Jérôme Cahuzac de l’Ordre des médecins », a titré le quotidien Sud-Ouest le 5 août dernier. Le dernier méfait de l’ancien ministre ? Être allé embellir son CV en Guyane profonde alors qu’il venait d’être condamné en appel à quatre ans de prison, dont deux avec sursis. Soit le médecin parisien fait preuve de mauvaise foi, soit il ignore vraiment, ce qui est encore pire, ce qu’est le massif guyanais : le plus grand désert médical de France. En janvier 2016, selon l’institut Statiss (Statistiques et indicateurs de la santé et du social), on y comptait 55 médecins généralistes pour 100 000 habitants, moitié moins qu’en métropole. Cette déprimante conjoncture touche aussi les dentistes, les kinés, les infirmiers, les chirurgiens, dont beaucoup travaillent dans des conditions insoutenables, s’inquiétait l’hebdomadaire Marianne en juillet dernier.
La Guyane périphérique snobée par Cayenne
Situé à 4 heures en pirogue (à moteur) de Saint-Georges de l’Oyapock, à la frontière du Brésil, Camopi est le lieu rêvé des aventuriers de l’Amazonie, tel l’explorateur Raymond Maufrais, apôtre des dévots des forêts guyanaises, qui après quatre longues années d’exploration auprès d’anciens bagnards, orpailleurs, lépreux et Amérindiens, disparut à l’âge précoce de 23 ans. En revanche, chez ceux qui ne sont pas habités dès leur plus tendre enfance d’un penchant pour l’odyssée amazonienne (et guyanaise), aucune raison de se bousculer pour prendre racine dans ce bled de 1700 habitants, ceci malgré les multiples primes qui justifient les copieux salaires de ses fonctionnaires. En raison d’un niveau de formation universitaire insuffisant chez les natifs de ce que l’administration appelle les sites isolés, la Guyane intérieure importe son personnel médical et éducatif. Or, la plupart des Guyanais de Cayenne ou du littoral tressaillent à l’idée d’aller s’enterrer dans les patelins de cette Guyane périphérique, loin de leur famille, des boutiques et de la cuisine créole. En conséquence, que ce soit dans la santé ou l’éducation, ce sont généralement des métropolitains, poussés par la soif d’aventure ou l’appât du gain qui s’y collent. Ou Jérôme Cahuzac, qui y a décroché son job d’été.
Jérôme Cahuzac, un contractuel comme les autres ?
Dans sa quête de rédemption, le prothésiste capillaire a été employé, comme les enseignants sans CAPES, au titre de contractuel. En effet, pour pallier le manque récurrent de fonctionnaires hors du littoral, le rectorat de Cayenne en est à recruter sa main d’œuvre par petites annonces, sur le site de Pôle Emploi notamment. C’est ainsi que dans le collège Gran Man Difou, unique collège de la petite ville de Maripasoula, pourtant plus urbanisée que Camopi, sur la soixantaine d’enseignants, seule une dizaine était titulaire du fameux CAPES pour la dernière année scolaire. A Camopi, c’est pire : tous les ans, des postes d’enseignants au collège sont vacants. Des gamins risquent encore de se retrouver sans professeurs dans certaines matières à la rentrée scolaire. On ne s’improvise pas professeur, mais on s’improvise encore moins médecin. Dans le domaine de la santé, la situation est donc encore plus délicate. « C’est une honte qu’un condamné pour fraude fiscale vienne travailler en Guyane comme si de rien n’était », s’indignait une collègue (de gauche) de l’Education Nationale. « Il y a en France une justice à deux vitesses », renchérissait un autre collègue (encore plus à gauche). N’est-il pas autrement plus scandaleux qu’un village de 1700 habitants, fût-il en Amazonie française, se retrouve sans un seul médecin durant un mois parce que le dernier est parti en vacances ? L’ancien ministre n’a volé la place de personne. Comme a argué la directrice du principal hôpital de Cayenne, le dispensaire de Camopi n’aurait pu tourner correctement si le docteur mal-aimé n’était venu y prêter main forte depuis l’île de beauté. Afin de s’intégrer chez les Amérindiens, gagner ses titres de médecin baroudeur, voire gagner un peu la sympathie des Français, Jérôme Cahuzac aurait sans doute dû y passer au moins six mois. Sur le plateau des Grandes Gueules, l’agriculteur Didier Giraud a d’ailleurs penché dans ce sens. Mais puisqu’il a été condamné pour des faits de corruption graves, il mériterait de se purger en prison comme n’importe quel citoyen, rétorquera-t-on, ce qui amène à se poser une question : doit-on laisser croupir en cellule ceux qui ont du talent ou les rendre utiles à la société ?
Servir la France pour se réinsérer
Un jour avant que Jérôme entame sa mission en terre amérindienne, le braqueur Redoine Faïd se faisait à nouveau la belle, nous ont annoncé les journaux. Fascinée par le gangster anciennement repenti, l’actrice Béatrice Dalle s’est laissée aller, peut-être entre deux verres trop chargés, à des envolées verbales sur Twitter. Quoi qu’on pense de ce type, qui est mêlé de près ou de loin au meurtre d’une policière municipale, il y a fort à parier qu’il va soit faire encore de grosses bêtises, soit être rattrapé pour être remis en prison, où il aura tout à loisir de songer à sa prochaine évasion. On peut reprocher bien des choses à un brigand, sauf le fait d’en avoir un minimum dans la cervelle. Sans doute serait-il idiot de l’envoyer payer ses dettes en Guyane, d’où il pourrait se carapater au Surinam ou au Brésil sans trop d’obstacles, mais peut-être devrait-on penser à utiliser ses talents au service de notre DGSI, par exemple. De l’avis de certains, les graines de djihadistes feraient d’excellents militaires. Si la question reste épineuse, il ne serait pas complètement aberrant d’envisager cette voie plutôt que la seule mise à l’ombre, d’où ils sortent encore plus fanatiques. Pour racheter ses pêchés, le docteur Cahuzac aurait pu être contraint à se farcir d’autres lieux isolés guyanais, où les besoins sont grandissants. Cela aurait peut-être cloué le bec de ceux qui voient comme un privilège le fait d’aller exercer à nouveau son premier métier dans l’intérieur guyanais le plus paumé, mais qui pour rien au monde n’y mettraient les pieds.
Avec la fête de la vertu à Salency, le concept de virginité chez les jeunes filles fait un timide retour à l’aube des années 2020. Aussi bien chez certains catholiques que chez les musulmans.
Au milieu de la torpeur estivale, un article du Parisien a attiré mon attention : « A Salency, la pureté des filles sera bien célébrée en 2019 ». En effet, cette tradition surannée qui mettait à l’honneur une Rosière : « jeune fille à qui on décernait une couronne de roses en récompense, pour sa réputation de vertu » a fait débat dans la commune. « Les critères de sélections laissent perplexe le maire, Hervé Deplanque, la Rosière vient en effet récompenser une conduite irréprochable, la piété, la modestie et… la virginité, c’est un critère qui me gêne et sur lequel il faudra sans doute revenir, déclare l’élu. »
Cependant, même si le critère de virginité n’est plus retenu dans les rares communes qui font encore perdurer cette tradition fleurant bon les nouvelles de Maupassant, Bertrand Triboult, de la confrérie St Médard, à l’origine du retour de cette célébration centenaire, ne transigera pas. Il entend bien respecter les critères à la lettre mais il n’y aura pas d’examen médical, il dit s’en remettre, comme à l’époque, à la « rumeur publique ». Laurence Rossignol, sénatrice PS de l’Oise et ancienne ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes, n’a que mollement réagi à cette lubie – il est vrai qu’il n’y a pas de porc à balancer : « Je comprends la perplexité du maire. La Rosière me parait être une fête désuète. Il y a mille autres façons de d’honorer les femmes qu’à travers ces valeurs traditionnelles, antérieures à leur émancipation ».
Justement, le concept de virginité chez les jeunes filles ne ferait-il pas un timide retour à l’aube des années 2020 ? D’après un article de Madame Figaro datant de mars 2018, il n’en est rien, car les jeunes filles toujours vierges après 20 ans se sentent « stigmatisées ». Les athées sont sans surprise les plus nombreuses à avoir succombé aux plaisirs de la chair dès l’âge de 16 ans, (40 %), contre 25 % des catholiques et 14 % des musulmanes. Ceci dit, lorsqu’on se balade sur Google, on se rend compte que la virginité reste un problème central pour celles-ci. D’après le « portail du monde arabe » Firdaous, « Une fille qui n’est pas vierge le jour de son mariage est une traînée, elle déshonore sa famille et celle de son époux ». Mais pas de panique, il est possible de se faire refaire l’hymen et même de s’en offrir un artificiel en ligne pour la modeste somme de 10 dollars. L’honneur est sauf.
Ce fond de l’air puritain n’est-il donc qu’une vue de l’esprit de ma part ? Non : l’historienne Yvonne Knibiehler s’interrogeait déjà en 2012 sur le retour des hyménoplasties chez les musulmanes et de celui des vierges consacrées chez les catholiques, dans son ouvrage La virginité féminine : mythes, fantasmes, émancipation paru chez Odile Jacob. Elle explique que le concept sacré de virginité est apparu avec le christianisme : « Le christianisme a bouleversé la notion de virginité, elle n’est plus un état du corps mais une vertu morale. Créé à l’image de Dieu, l’homme doit, pour être fidèle à cette vocation, faire triompher l’esprit sur la chair : le corps désirant, sexué qui tire l’homme vers l’animalité ». Dans la Grèce Antique, la virginité ne revêtait pas encore l’idée de pureté. Trois déesses l’avaient choisi : Athéna qui protégeait la Cité, Artémis, les jeunes et Hestia, le feu, symbole, lui, de pureté. « Les Grecs savent la puissance de la sexualité, mais signalent avec ces trois déesses qu’elle est indésirable en certains lieux et à certains moments ». A l’image de ces déesses antiques, les jeunes filles, hors principes religieux, qui refusent de se plier aux diktats d’une défloration obligatoire à l’adolescence auraient-elle une intuition ? Non pas que la sexualité soit devenue indésirable mais sacrément compliquée. Entre les néo-féministes, nos nouvelles bonnes sœurs, qui voient des porcs à tous les coins de rue et qui appellent de leurs vœux un contrat de consentement pré-rapport sexuel (projet de loi bien avancé en Suède) et l’omniprésence du porno qui a fait de la sodomie un passage obligé, je comprends que certains jeunes préfèrent rester à l’écart de ce chaos.
En 1968, alors que Paris jouissait sans entraves, Jean Eustache, cinéaste électron libre qui mettra fin à ses jours en 1981, filmait La Rosière de Pessac. A l’image du poète, le cinéaste est-il voyant ? L’idée de filmer une Rosière en pleine révolution sexuelle est-elle une simple provocation ou une prémonition que la liberté sexuelle ne s’accomplirait jamais ? Le propos de son film culte La maman et la putain tourné en 1973 nous fait pencher pour la seconde solution. « Super couple libre, je baise d’un côté, tu baises de l’autre, mais le baisage j’en ai rien à foutre » balbutie son actrice Françoise Lebrun. Le film n’est qu’un constat d’échec de Mai 68 et ses chimères. En 2018, nous assistons, de manière bruyante de la part des néoféministes, et plus silencieuse et marginale de la part des traditionalistes, à un retour au sexe codifié.
Lancée par la maire, la rénovation des grandes places parisiennes promeut un culte du banal en rupture avec la noblesse de l’urbanisme haussmannien. Quand le laid se pare des atours du festivisme « inclusif ».
Après l’échec de l’urbanisme sur dalle inspiré du fonctionnalisme de Le Corbusier, qui a défiguré de ses tours massives le 13e arrondissement et le front de Seine du quai de Grenelle dans les années 1970, on pensait Paris durablement revenu à de plus sages fondamentaux en matière d’aménagement des espaces publics. C’était compter sans la frétillance politique de la gauche parisienne arrivée au pouvoir au tournant du millénaire ; sous les pavés des berges, on allait imposer la plage, et reconquérir patiemment chaque centimètre de bitume sur des voitures vouées aux gémonies. La « vélorution » folâtre voulue par Bertrand Delanoë était lancée et rien ne devait pouvoir l’arrêter.
Lorsque Anne Hidalgo décide d’initier d’ouvrir, en juin 2015, une concertation préalable au réaménagement de sept grandes places parisiennes – Nation, Madeleine, Bastille, Fêtes, Gambetta, Panthéon et Italie –, elle s’inscrit dans la droite ligne du projet de son prédécesseur à l’Hôtel de Ville. En bon épigone, madame le maire ne promet rien de moins que de « libérer [ces places] pour les piétons » et de repenser la ville en « co-élaboration […] afin de construire de nouveaux espaces de convivialité innovants, durables et sobres ».
Le bûcher du baron Haussmann
Trois ans plus tard, on « expérimente » encore. Ici, quelques tables en bois de récupération et bancs en pierre brute, là des modules sportifs légers désespérément superfétatoires et non loin, une poignée d’étudiants-en-socio-à-Nanterre assis en tailleur dans un container maritime participant à un atelier exploratoire sur les potentialités disruptives de l’espace inclusif. Aux pieds des colonnes corinthiennes de la Madeleine ou du Panthéon, c’est une cour des Miracles d’un nouveau genre que l’on établit ainsi : au simulacre de la misère, on substitue celui de la festivité organisée.
Les grands travaux de transformation de la capitale entrepris sous Napoléon III par le baron Haussmann ont marqué les Parisiens d’antan par leur ampleur considérable et par les désagréments nombreux qu’ils ont causés. Mais il s’agissait de réaliser le projet grandiose d’assainir et d’ennoblir une ville dont la configuration témoignait alors encore de l’héritage archaïque du Moyen Âge. On doit à cette insigne ambition nombre des marqueurs architecturaux et urbanistiques qui fondent l’identité glorieuse et romantique de Paris : ses fontaines Wallace, ses colonnes Morris, beaucoup de ses grands axes, squares et jardins. Après avoir réussi à totalement dénaturer l’esprit des kiosques à journaux iconiques de l’architecte Davioud, Anne Hidalgo persiste en se lançant dans la rénovation des grandes places parisiennes. Que l’organisation actuelle du mobilier urbain relève d’une cohérence subtile lui importe peu : on fera du neuf avec du recyclé et du brut, à « bas coût », et sans vision d’ensemble.
La trahison des post-postmodernes
Il faut croire que le Paris haussmannien n’est que coercition des corps et anéantissement des sociabilités, tant le discours de l’équipe municipale est hanté – depuis deux décennies – par le spectre d’un espace d’oppression et de contraintes qu’il faudrait libérer pour le bien des individus. Il s’agira donc de se réapproprier la ville, pour l’ancrer dans un futur artificiel souhaitable, non plus verdoyant, mais « végétalisé », non plus minéral et métallique, mais éminemment organique. Quelques jardinières posées sur le bitume de la place de la Nation, entretenues par des « personnes en situation de rue » sur le chemin d’une réinsertion éco-responsable feront l’affaire, pourvu que les bons sentiments abondent et que les automobilistes s’évaporent docilement.
Soucieuse d’explorer les « nouvelles possibilités d’être dans la ville » (en d’autres termes, manger, boire et s’asseoir par terre), la mairie de Paris promeut un culte du banal en rupture avec la noblesse d’un classicisme jugé trop peu inclusif. Ce faisant, la gauche réactualise à moindres frais la proposition ironique d’Alphonse Allais qui aurait consister à installer Paris à la campagne, l’air y étant tellement plus pur.
L’alignement des banlieues
Mais à l’image de la place de la République rénovée, c’est une triste campagne que l’on transpose. Au milieu des kyrielles de voitures à l’arrêt – ronronnantes et klaxonnantes – environnées d’enseignes bas de gamme, on a aménagé un espace surdimensionné où les piétons transitent, stagnent parfois, mais ne semblent jamais trouver de raison légitime d’être là. Il ne suffit pas de désigner un lieu comme « pacifié et multi-usages » pour qu’il le soit ; c’est ce que deux millénaires d’urbanisme nous ont pourtant enseigné. À l’image des agoras de nos villes nouvelles, pensées après 1968 comme des espaces idéaux de rencontre et de vie, et devenues pour la plupart des lieux de déperdition et de fixation de la misère sociale, ces places que l’on redessine risquent fort de n’être pas les havres de paix promis.
Surendettée, la mairie de Paris a conçu un projet de réaménagement « sobre ». Or, il ne peut y avoir aisément de sobriété heureuse en milieu urbain. Le retour au bois et à la pierre n’est pas un retour à la terre. À force de reporter le réel et ses complexités à une date ultérieure, en espérant à chaque fois qu’il finira par s’adapter au discours, la gauche municipale et ses dogmes fracturent toujours un peu plus le corps social. Ce ne sont ni les familles, ni les personnes âgées, ni ceux qui travaillent beaucoup ou loin – autrement dit les « contraints » – qui fréquentent ces nouveaux lieux de vie artificiels que sont les places réaménagées, mais des tribus d’individus réunis selon les circonstances : des étudiants pendant les cours auxquels ils n’assistent pas, des factions insoumises en camping urbain durant Nuit debout, des associatifs réunis au cours des journées du quart-mondisme, des migrations de refuge ou encore de l’oppression de genre.
« De tous les criminels qui œuvrent officiellement dans l’innocence, les Verts sont sans doute les mieux organisés et les plus glaçants », observait Philippe Murray. Il faut croire qu’en matière d’urbanisme, ceux qu’ils conseillent dépassent leurs plus diaboliques espérances.
Avenir de l’Etat syrien, tutelle russe et iranienne, voisinage avec Israël : le géographe spécialiste de la Syrie Fabrice Balanche a répondu sans détours à nos questions. Entretien (2/2)
Daoud Boughezala. Dans la Syrie reconquise par les forces d’Assad subsiste un abcès de fixation islamiste : la province d’Idlib dont le sort semble dépendre d’un accord russo-turc. Ce dernier réduit de l’opposition révèle-t-elle la victoire à la Pyrrhus du régime syrien, sous protectorat russo-iranien ?
Fabrice Balanche. Il y a en effet une espèce de condominium russo-iranien sur la Syrie. La Russie est le grand maître d’œuvre tandis que les Iraniens soutiennent financièrement le régime, à hauteur de 15 milliards de dollars par an, sans parler des milices chiites qui ont fait la différence dans les combats sur le terrain. La Russie est devenue le gendarme de la Syrie, et même du Proche-Orient puisqu’elle sert d’intermédiaire entre l’Iran et Israël, entre la Syrie et la Turquie.
Damas sait très bien jouer de la cocurrence entre ses parrains, s’appuyant sur l’Iran quand la Russie n’est pas très conciliante, et vice-versa. Reste que ces deux puissances ont toujours besoin d’Assad et de son système pour fournir des troupes locales au sol. Bachar Al-Assad est la clé de voûte du système qui a gardé la légitimité et l’héritage politique et social de son père tissé il y a cinquante ans à travers un système d’allégeances pyramidal.
Assad conserve un réseau au sein de la population, des tribus, ce qui le rend capable de mobiliser les hommes et de reconstruire un système d’allégeances. En janvier dernier, quand j’étais en Syrie, tous les chefs de tribus de Manbej, de Raqqa, étaient à Damas, prêts à prendre l’avion pour la conférence Sotchi. Ils sont passés voir le chef des services de renseignements Ali Mamlouk ainsi qu’Assad pour négocier leur réintégration dans le système politique syrien en prêtant allégeance au souverain.
Il n’y aura pas d’Etat fédéral. Personne n’en veut en Syrie, en Iran, en Turquie ou en Russie.
Ce système d’allégeances est-il une base suffisante pour reconstruire un Etat peut-être moins centralisé que par le passé, sinon fédéral ?
Il n’y aura pas d’Etat fédéral. Personne n’en veut en Syrie, en Iran, en Turquie ou en Russie. Le fédéralisme, dans un pays si divisé sur le plan communautaire et tribal, cela signifie la partition à court terme. Il n’est même pas question d’une décentralisation au niveau des provinces qui, pour ces acteurs, serait synonyme de fédéralisme. Il y aura plutôt une décentralisation au niveau des municipalités, ce qui permet de laisser de la liberté aux gens et aux minorités d’être protégées. Car les minorités sont présentes à cette micro-échelle qui se verra confier la gestion de services comme l’école ou la santé pour alléger le poids de l’Etat central.
Tout le monde a perçu le danger de l’éclatement de la Syrie, de la désintégration de l’Etat syrien et du chaos qui en résulterait
Les Kurdes l’entendent-ils vraiment de cette oreille-là ?
Sans que cela soit jamais formalisé dans la Constitution syrienne, les régions kurdes et druzes seront autonomes de facto parce que des milices armées vont négocier ce type d’autonomie informelle auprès du gouvernement syrien. Avec leurs nombreuses minorités, notamment kurde, les Iraniens non plus n’ont pas envie d’être sous la menace de la partition inspirée d’un Etat fédéral syrien.
Passons de l’Iran à son ennemi juré : Israël. Le ministre de la Défense Lieberman a récemment déclaré qu’un contrôle plein et entier d’Assad sur le Golan restabiliserait la région dans un sens favorable à Israël. Bon an mal an, le pouvoir syrien est-il à nouveau accepté par ses voisins ?
Bien sûr. Tout le monde a perçu le danger de l’éclatement de la Syrie, de la désintégration de l’Etat syrien, et du chaos qui allait en résulter : les groupes djihadistes comme Daech, ou Al-Nosra qui allaient se répandre dans la région, un nouvel Afghanistan qui allait se créer dans cette zone… Pour les voisins de la Syrie, la priorité est donc de stabiliser le pays, de reconstruire un Etat doté d’une solide Constitution, ce qui représente la meilleure garantie pour lutter contre le djihadisme.
Israël s’adapte, traite avec les Russes, accepte qu’Assad reste au pouvoir et revienne sur le Golan.
Pourtant, Israël multiplie les frappes en Syrie, contre des installations iraniennes ou du Hezbollah.
Les Israéliens ont clairement énoncé des lignes rouges : si les Iraniens approchent du Golan, ou donnent des armements sophistiqués au Hezbollah, ils frappent.
Ces dernières semaines, le retour de l’armée syrienne dans la zone démilitarisée du Golan n’a pas réjoui Israël parce qu’il sera difficile désormais de la faire partir. Le gouvernement israélien a donc dû trouver des justifications pour que son opinion publique accepte le fait qu’il ait laissé l’armée syrienne revenir. Au début, quand ils ont tenté d’arriver vers Quneitra, les Syriens se sont fait bombarder par les Israéliens auxquels Poutine a ensuite dû dire : « Comment voulez-vous qu’on éradique Al-Qaïda et Daech de cette région si l’armée syrienne ne peut pas revenir ? » C’est pourquoi Israël a changé d’avis et laissé faire. Au sein de l’Etat hébreu, il y a toujours eu deux visions de la Syrie. Les uns, plutôt politiques, comme Lieberman ou Netanyahou, considéraient traditionnellement les Assad comme un ennemi connu qui a laissé la frontière avec le Golan stable depuis 1974. Les autres, plutôt militaires, voyaient le danger iranien et voulaient faire sauter Assad afin de repousser l’Iran loin des frontières israéliennes.
Or, aujourd’hui, avec la protection russe, l’Iran peut s’approcher mais aussi être repoussé. Dans ces conditions, les Israéliens sont pragmatiques. Ils savent que Trump va bientôt retirer les troupes américaines du nord de la Syrie, qu’il ne souhaite pas s’investir militairement contre l’Iran, et préfère des sanctions économiques. C’est pourquoi Israël s’adapte, traite avec les Russes, accepte qu’Assad reste au pouvoir et revienne sur le Golan, Le gouvernement israélien comprend que la faiblesse d’Assad a permis à l’Iran de s’implanter aussi facilement en Syrie et que peut-être un Assad plus fort, qui balancerait entre l’Iran et la Russie, permettrait de réduire l’influence iranienne.
Les Israéliens préviennent les Russes quelques heures avant les bombardements pour éviter qu’il y ait des soldats russes blessés.
De ce point de vue, les bombardements israéliens réguliers contre des bases militaires du Hezbollah ou de l’Iran en Syrie réjouissent-elles Assad qui s’affranchit ainsi un peu d’un parrain encombrant ?
C’est un calcul très machiavélique qu’on peut raisonnablement prêter à Bachar Al-Assad. Les Israéliens préviennent les Russes quelques heures avant les bombardements pour éviter qu’il y ait des soldats russes blessés. Quant à Assad, comme il ne peut pas fixer de limites aux Iraniens, il peut éventuellement se servir des frappes israéliennes pour se protéger contre une trop grande influence de Téhéran.
La liste des agressions violentes qui émaillent le quotidien des Français ne cesse de s’allonger dans ce qui apparaît au grand jour comme un ensauvagement de la société. D’égorgements en attaques ratées, la banalisation de la barbarie se diffuse et témoigne d’une dégradation spectaculaire de la civilité. C’est désormais au couteau que se livre le combat entre notre société et ses ennemis.
À Grenoble, Adrien Perez a été poignardé et tué par Younes et Yanis El Habib pour avoir secouru une amie ; à Jarny, un jeune homme s’est fait poignarder pour avoir défendu sa compagne. À Paris, un « cycliste » qui n’avait pas supporté qu’un passager lui fasse simplement observer qu’on ne monte pas dans un bus avec un vélo a poignardé ce dernier. À Melun, un homme a attaqué des policiers au couteau lors d’un contrôle de routine. À Nîmes, un gardien de prison a été victime d’une tentative d’égorgement. À Genève, cinq femmes ont été sauvagement agressées et battues par des individus dont la voiture était immatriculée en France (dont l’entraide a été sollicitée par la Suisse)…
La liste des agressions violentes qui émaillent le quotidien des Français ne cesse de s’allonger dans ce qui apparaît au grand jour comme un ensauvagement de la société. La banalisation de la barbarie ne se manifeste pas uniquement par des actes à dimension terroriste ; elle se diffuse dans les relations du quotidien et témoigne d’une dégradation spectaculaire du civisme et de la civilité.
Violence gratuite
Car ce qui frappe au premier abord dans la description de ces agressions, c’est le déferlement de violence disproportionnée et le plus souvent totalement gratuite de la part d’individus qui semblent étrangers au processus de civilisation, de restriction de leurs pulsions : « Je veux, je prends car tout m’est dû, et si je n’ai pas, je frappe. » Cette bestialité est par ailleurs souvent déployée contre des personnes qui protègent et secourent les populations contre la loi de la jungle, comme ce fut le cas avec Marin à Lyon, autre victime de la racaille, laissé pour mort et handicapé à vie après avoir défendu un couple d’amoureux.
Ce déferlement de violence donne pourtant lieu à l’habituel ballet de dénégations du réel auquel les rejetons d’un gauchisme culturel moribond ont habitué leurs ouailles depuis des décennies. Il s’agit tout d’abord de minimiser et de railler ce qui ne relèverait « que » de la rubrique des faits divers, selon une hiérarchisation surannée dans laquelle seule compterait la politique internationale, matière supposée noble, étant entendu que la vie réelle des citoyens serait un sujet trivial. Il s’agit ensuite de rejeter toute considération sécuritaire, suspectée d’être odieusement réactionnaire et fascisante, -alors même que la prolifération de l’insécurité ne fait qu’augmenter mécaniquement l’adhésion aux votes extrêmes tant redoutés.
Laurent Mucchielli n’existe pas
Ce discours de dénégation de la délinquance est merveilleusement incarné par l’inénarrable Laurent Mucchielli dont certains médias complaisants ressortent régulièrement les élucubrations sociologisantes à chaque agression (on peut d’ailleurs se demander si, au plus fort de l’été, ils n’ont tout simplement personne d’autre sous la main). N’hésitant pas à énoncer que « la délinquance n’existe pas » (pas davantage sans doute qu’un homme blanc n’est blanc non plus que la terre est ronde ou que la pluie mouille), ce-dernier invoque des éléments multifactoriels ne permettant pas selon lui de dégager une lecture sécuritaire globale. C’est aussi l’occasion de ressortir comme dans un vide-grenier idéologique toute la ribambelle des arguments façonnant la culture de l’excuse. On y expliquera que les agresseurs sont en réalité des victimes de la société qui ne les prend pas assez en compte, ne paie jamais assez cher pour eux, ne les éduque pas, ne les cultive pas, ne les soigne pas, ne les forme pas, ne les respecte pas, ne les aime pas…
Selon cette perpétuelle inversion empreinte de misérabilisme et d’irresponsabilité, les vraies victimes ne sont pas prises en considération puisqu’elles ne sont que des incarnations de la société coupable, tandis que les vrais coupables, eux, sont promus au rang de victimes. Cette posture dogmatique qui se pare d’une prétendue scientificité sociologisante a fait son temps dans un pays où la quasi-totalité de l’échiquier politique semble devenue à peu près clairvoyante sur cette question, après avoir longtemps louvoyé et abandonné le sujet au seul Front national.
L’ennemi intérieur
On ne peut en fait qu’être frappé par la prolifération d’attaques au couteau et d’égorgements ou tentatives d’égorgement pudiquement dénommés désormais « attaques au cou » par des médias effarouchés. S’ensuivent alors toutes sortes de débats stériles aux fins de savoir si les agresseurs sont mus par des mobiles islamistes, le modus operandi de l’égorgement renvoyant naturellement à cette sphère d’influence. Et, selon un ballet lui aussi éculé, il est régulièrement expliqué dans un soupir de soulagement que les individus concernés sont qui déséquilibré, qui orphelin, qui sans père ni repère, qui meurtri de la société, qui toxicomane, qui saoul, qui mal luné. Bref, que rien de tout ceci n’a donc à voir avec l’islamisme.
Or, si l’on peut à l’évidence constater que ces actes ne sont pas à proprement parler terroristes ni revendiqués comme tel, il est toutefois incontestable qu’une frange de la population rejette les valeurs de la République, fait sécession contre la France et ne souhaite en aucun cas en admettre les fondements civilisationnels. Ce rejet du pacte de citoyenneté se manifeste par des agissements d’une grande violence et se saisit, pour se répandre, du modèle d’agression qui lui convient le mieux, qui est l’objet plus ou moins conscient de son désir : l’égorgement, l’égorgement tel qu’il est en effet privilégié par les islamistes, l’égorgement du mécréant, en raison de sa valeur symbolique et de sa très grande facilité de mise en œuvre.
Ce qu’égorger veut dire
Revenant sur ces événements, le philosophe Yves Michaud, auteur de nombreux ouvrages sur la violence, rappelle que l’attaque au couteau est en quelque sorte la « forme » actuellement disponible, la matrice sociale en vogue dans l’éventail des violences possibles. Le rejet de la citoyenneté et l’absence de loyauté vis-à-vis de la République trouvent dans l’égorgement la manière la plus efficace mais aussi la plus aisée et la plus visible de se manifester.
Le discours de dénégation tend pour sa part à minimiser ou relativiser les statistiques, celles-ci ne souffrant pourtant pas la contestation : les chiffres de la délinquance établis par le ministère de l’Intérieur sont clairs et témoignent de l’augmentation constante des agressions physiques violentes depuis quatre ans, ainsi que d’une montée en flèche des agressions sexuelles et viols contre les femmes. Sur ce dernier point, et puisque plusieurs agressions très violentes ont eu lieu récemment soit visant directement des femmes, soit des hommes qui précisément défendaient des femmes, on ne peut là aussi que constater l’ensauvagement de la société soumise à un contre-modèle civilisationnel dans lequel la femme n’est pas respectée, du moins celle qui ose s’afficher dans l’espace public. Mettre l’augmentation de ces dépôts de plaintes sur le compte exclusif de la libération de la parole après l’affaire Weinstein et la vague #MeToo est évidemment encore une façon de pousser la poussière sous le tapis et refuser de voir, de nommer la réalité.
Que fait la justice?
Enfin, ce qui rend cette violence particulièrement insupportable radicalement différent des temps anciens, c’est le laxisme judiciaire, la faiblesse de la réponse sociale, pénale, apportée à ces faits de grave violence. L’agresseur de Marin à Lyon en 2016 s’en est sorti avec 7 ans et demi de prison à peine, il sera dehors sous peu, réductions de peine aidant. Les exemples pleuvent d’agresseurs remis rapidement en liberté, l’impératif d’une hypothétique réinsertion des délinquants et criminels semblant l’emporter sur la défense de la société en matière de philosophie pénale. Le cri de colère et d’indignation lancé par la tante d’Adrien Perez à l’issue de la marche blanche qui lui était dédiée tranche avec les discours habituellement promus : « il va falloir que l’État se mobilise, bouge les choses », sinon « vers qui faut-il qu’on se tourne ? »
Nouveaux équilibres confessionnels, avenir des provinces libérées de l’Etat islamique, affaire Lafarge : le géographe spécialiste de la Syrie Fabrice Balanche a répondu sans détours à nos questions. Entretien (1/2)
Daoud Boughezala. Après le départ de millions d’exilés, quelle est la nouvelle carte ethno-confessionnelle de la Syrie ?
Fabrice Balanche. Les grands équilibres n’ont pas fondamentalement changé. Il y a deux ans, j’avais calculé que la part des Arabes sunnites, qui formaient 65% de la population en 2011, était passée à 60% parce qu’ils représentent l’essentiel des sept millions de réfugiés à l’étranger. Le poids relatif des alaouites a augmenté, passant de 10% à 14%, comme celui des druzes, de 3% à 5%. Par contre, plus de la moitié des chrétiens sont partis : ils représentaient 5% de la population avant la guerre, mais ils ne sont plus que 3-4% aujourd’hui.
Indépendamment des appartenances confessionnelles, l’adhésion au pouvoir baathiste de Bachar-Al-Assad est-elle renforcée ?
Aujourd’hui, le parti Baath n’exprime plus l’unité nationale et son idéologie est vraiment rejetée. Mais Bachar Al-Assad, en tant que président, a montré sa solidité en restant capitaine du bateau en pleine tempête, ce qui renforce ses soutiens. La population qui était hésitante, voyant les exactions des rebelles et l’absence d’alternative, s’est rapprochée du gouvernement syrien. Dans les zones tenues par le gouvernement, il y a un Etat, de la stabilité, des services sociaux et des services publics qui fonctionnent. J’étais au mois de janvier à Raqqa et Manbij. Tous les Syriens arabes m’ont dit : « On veut le retour de l’Etat, parce qu’on ne veut pas vivre dans une région séparatiste dominée par les Kurdes et les Américains, on veut la Syrie, quel que soit le président à la tête du pays ». Mais le fait de vivre dans un Etat dirigé par Assad ne les dérangeait pas.
De plus en plus de Syriens se montrent aujourd’hui hostile à l’islam sunnite.
Si l’idéologie arabiste et centraliste du Baath est discréditée, mais aussi la rébellion islamiste, y a-t-il d’autres acteurs d’Assad qui tirent les dividendes politiques de la situation ?
De plus en plus de Syriens se montrent aujourd’hui hostiles à l’islam sunnite. Ils considèrent qu’il existe un problème dans cette religion dont sont issus l’Etat Islamique et autres mouvements djihadistes. Il s’agit d’un phénomène secondaire, mais intéressant à constater dans cette guerre civile communautaire. Le Parti Social Nationaliste Syrien, fondé au Liban par Antoun Saadé en 1932, connait ainsi un renouveau en Syrie. Son idéologie laïque et son nationalisme syrien, qui le distingue du nationalisme arabe du Baath, et surtout le fait de ne pas être le parti du pouvoir sans être pour autant dans l’opposition, le rend attractif pour toute une catégorie de la population. Il recrute en priorité parmi les minorités mais également parmi les Arabes sunnites. Les permanences du parti fleurissent partout en Syrie. Il a ses propres milices qui combattent au sein des Forces de la Défense Nationale.
La population de Raqqa se sent désespérée et livrée à elle-même, nettoie les maisons et les rues elle-même, au risque de sauter sur les mines.
Passons à l’Est du pays. Vous avez visité Raqqa libérée de l’Etat islamique il y a quelques mois. Qu’y avez-vous vu ?
En janvier 2018, lorsque je m’y suis rendu, je pensais que l’US Aid était présente, qu’il y avait des ONG pour aider la population, un plan américain ou occidental de reconstruction de la ville… En fait il n’y avait rien, en dehors de Médecins sans frontières, qui avec ses fonds propres, peut s’installer où elle le souhaite. Heureusement que MSF y a installé un hôpital, parce que les mines laissées par Daech ont fait et continuent à faire de très nombreuses victimes.
La population se sent désespérée et livrée à elle-même, nettoie les maisons et les rues elle-même, au risque de sauter sur les mines. Je n’ai d’ailleurs croisé qu’une seule équipe de démineurs, des Britanniques qui dégageaient les grands axes et les zones militaires, sans pouvoir s’occuper des maisons.
Surtout, à plus long terme, rien n’est prévu pour relancer l’économie de la région, notamment pour remettre en route le système d’irrigation. La province de Raqqa est une zone agricole, dont plus de la moitié de la population travaille dans l’agriculture, et dépend d’un système d’irrigation très centralisé à partir du barrage voisin qui ne fonctionne plus. Or, dans cette région au climat semi-désertique, il est impossible de maintenir les cultures sans système d’irrigation. Il n’y avait donc aucune récolte de céréales, les habitants ayant seulement semé de l’orge et de l’avoine pour nourrir les animaux. Cela a mis la région dans une grave crise économique. Et l’idéologie maoïste des Kurdes du YPG, maîtres de la zone, n’aide pas à la reconstruire économiquement. C’est un désastre : le grenier à blé de la Syrie en est aujourd’hui réduit à importer des céréales !
Dans le nord de la Syrie, le ciment arrive actuellement de Turquie.
Pensez-vous que la cimenterie Lafarge, accusée d’avoir financé plusieurs groupes djihadistes dont l’Etat islamique, puisse servir à la reconstruction ?
L’usine Lafarge se trouve aujourd’hui sous le contrôle des forces kurdes. Elle ne peut pas fonctionner avant au moins un an, parce que le four qui servait à faire le ciment est hors d’usage. C’est la plus grosse cimenterie de Syrie, donc il y a théoriquement du potentiel pour reconstruire tout ce qu’il y a autour. Mais, dans le nord de la Syrie, le ciment arrive actuellement de Turquie. Ce sont les Turcs qui profitent du peu de reconstruction qui existe dans cette zone. Quant au groupe Lafarge-Holcim, cette cimenterie lui a attiré tellement d’ennuis qu’il n’a pas peut-être pas intérêt à la remettre en route. Après avoir été accusés de financer Daech, ils seraient accusés de collaborer avec le régime syrien ! Aujourd’hui, l’affaire pose de gros problèmes à Lafarge-Holcim. Quand il postule pour obtenir un marché aux Etats-Unis, n’importe quel juge américain peut condamner Lafarge-Holcim ou lui barrer la route du marché étatsunien.
La France a fermé les yeux lorsque des armes étaient livrées à Al-Nosra, Daech et autres djihadistes.
Vous qui avez dénoncé très tôt le caractère djihadiste d’une grande partie de la rébellion armée, ne partagez-vous pas l’indignation contre Lafarge ?
On fait un mauvais procès à ses dirigeants. Dans l’usine de Jalabiya, Lafarge recrutait ses employés à l’intérieur d’un rayon de 100 kilomètres. A un moment donné, la région de la cimenterie était sous le contrôle des Kurdes, puis de l’Armée syrienne libre. Lafarge payait ces différents groupes rebelles pour permettre l’acheminement des matières premières et des salariés. Lorsqu’un de ses employés se faisait enlever par un groupe rebelle, Lafarge était obligé de payer la rançon, sinon il se serait fait égorger…
L’erreur a été de maintenir la cimenterie en activité. Mais replaçons les choses dans leur contexte. Le Quai d’Orsay croyait qu’Assad allait tomber, donc qu’il fallait rester. L’usine se trouvait de surcroît en « zone libérée » (du régime de Bachar Al-Assad), ce qui incitait la France à montrer qu’elle poursuivait une activité économique. L’idée était de nous placer auprès des novelles autorités, après la chute du régime syrien, dans un scénario libyen. La diplomatie française n’a donc rien fait pour décourager Lafarge de poursuivre son activité en Syrie du Nord, bien au contraire. Le problème est que cela ne s’est pas passé comme prévu, et que les rebelles de la région ont fini par révéler leur visage djihadiste au grand jour.
Bref, plutôt que de faire un procès à Lafarge, il faudrait plutôt s’interroger sur la politique de la France dans la région vis-à-vis des rebelles syriens. On a fermé les yeux lorsque des armes étaient livrées à Al-Nosra, Daech et autres djihadistes. Tout cela transitait chez notre alliée la Turquie, ce qui nous arrangeait bien.
La réalisatrice saoudienne Haifaa al-Mansour rate son biopic féministe sur l’auteur de Frankenstein.
Et si le monstre de Frankenstein abandonné par son créateur n’était que la transposition autobiographique de la détresse de Mary Godwin, née orpheline, reniée par son père à cause de sa relation avec le poète Shelley et trompée par son mari ? C’est la problématique centrale du film consacré à la mère de Frankenstein par Haifaa al-Mansour, réalisatrice saoudienne repérée en 2013 pour Wadjda, premier long-métrage tourné par une femme dans le royaume islamique. Le conte, réaliste et féministe, montrait le combat d’une adolescente désirant s’acheter un vélo malgré l’opposition de sa famille, et contre les interdits de toute une société misogyne.
Frankenstein a éclipsé son auteur
Le symbole est puissant, de confier à cette cinéaste la réalisation d’un biopic consacré à la fille de Mary Wollstonecraft, qui avait signé en plein Siècle des Lumières A Vindication of the Rights of Woman et Thoughts on the Education of Daughters. L’histoire de la publication de Frankenstein est aussi celle du combat d’une femme qui, dans l’ombre de son mari, poète célébré, veut faire reconnaître son œuvre. Ironie du destin, si le nom de Mary n’apparaît sur la couverture de son roman qu’à l’occasion de sa deuxième édition, la fortune de sa créature sera telle que celle-ci gardera dans l’ombre le nom de son auteur : comme le monstre a pris dans l’imaginaire collectif le nom de son créateur, le livre, puis les films qui en ont été tirés, ont éclipsé l’écrivain.
On connaît l’histoire de Mary Shelley, de sa naissance tragique, à laquelle ne survécut pas sa mère, et de la conception de son chef-d’œuvre : en compagnie de sa demi-sœur Claire Clairmont — dont le patronyme lui inspire le nom de Clerval, l’ami fidèle de Victor Frankenstein —, Mary Godwin s’enfuit du foyer paternel au bras de son amant poète. Le sulfureux Lord Byron a invité Shelley à le rejoindre pour l’été au bord du lac Léman, dans la Villa Diodati où, avec son médecin personnel, le Dr Polidori, le créateur célébré de Childe Harold prétend dialoguer avec l’ombre de Milton. L’été 1816 est pluvieux, glacial : l’éruption l’année précédente du volcan Tambora, en Indonésie, a détraqué le climat en recouvrant le globe d’un linceul de cendres, et le temps ne se prête guère au canotage ou aux excursions montagnardes, même si Shelley et Byron partent sur les traces de Rousseau se réciter La Nouvelle Héloïse dans les décors du roman. On sait le reste de la légende — les crises de jalousie, l’humiliation de Claire, celle de Polidori, les histoires de revenants qu’on lit pour tuer le temps, les hallucinations, les cauchemars, et ces yeux que Shelley, terrifié, voit s’ouvrir et le regarder, à la place des seins de Mary : à sa manière baroque et je-m’en-foutiste, Ken Russell a mis en scène tous ces épisodes dans Gothic, Ivan Passer a traité le sujet dans Haunted Summer (Un Eté en enfer), et Emmanuel Carrère lui a consacré sa première nouvelle publiée, comme son deuxième roman, Bravoure, hommage virtuose à l’un des mystères les plus fascinants de la littérature. Entre alcools forts et substances stupéfiantes, les reclus de la villa Belle Rive, comme on l’appelle encore, ne savent plus comment tromper leur ennui. Byron suggère alors que chacun des pensionnaires s’attelle à l’écriture d’une histoire de fantôme. Frankenstein naîtra de ce jeu, comme le Vampire de Polidori, que Byron s’attribuera frauduleusement avant de le renier, humiliant une fois de plus son famulus, ghost writer littéral qui se suicidera en s’empoisonnant au cyanure, à vingt-cinq ans.
Le féminisme éclipse le mystère
De cette matière si romanesque, si riche de potentiel spectaculaire, Haifaa al-Mansour ne garde que quelques scènes de débauches avinées, l’énonciation par Byron du sujet du concours, et le rêve, remarquablement mis en scène, qui visite Mary la nuit même, et dont découlera l’intrigue de son roman. Cette vision de la créature rappelée d’entre les morts, réduite à ce bras à demi-putréfié qui s’agite entre les éclairs d’une expérience de galvanisation, est l’un des rares grands moments du film.
A trop vouloir traiter les enjeux féministes d’une histoire excessivement riche — et l’on imagine aisément ce qui attira la réalisatrice dans le scénario d’Emma Jensen —, Haifaa al-Mansour laisse de côté son mystère fondamental. Certes, les intérieurs ont des chatoiements de tableaux, mais, bien que les décors du Mont-Blanc et du Léman fournissent la toile de fond du roman, on n’aperçoit ni lac ni montagnes à travers les vitres de sa villa Diodati. Devant Shelley une plume à la main, devant Byron entouré de post-its sur lesquels il jette ses vers, ou Mary griffonnant d’une main fébrile un roman qu’elle semble achever en une nuit, on croit regarder un film singulièrement vieillot, quelque vie de Balzac ou de Flaubert tournée pour la télévision, dont le réalisateur serait persuadé qu’il lui suffit de montrer son protagoniste penché sur une feuille de papier pour donner à voir le miracle de l’écriture, de l’engendrement d’une œuvre, mieux, d’un mythe.
Clin d’oeil à la Beat generation
Tout à son engagement féministe, la cinéaste minimise l’importance des poètes qui entouraient Mary Shelley. Si l’histoire littéraire a réévalué en sa faveur les importances relatives des différents acteurs de l’été 1816 — Shelley et Byron étaient les stars de l’époque, elle n’était encore rien, pas même un nom sur la couverture de son roman —, Percy Bysshe Shelley ne peut sans malhonnêteté être réduit au séducteur ombrageux, au don juan satisfait de lui-même, aussi agaçant qu’un bellâtre vampire sorti de Twilight, qu’incarne Douglas Booth. Plutôt que de cet acteur, qui a fait ses classes en interprétant le chanteur Boy George pour la BBC, on rêvait pour incarner le poète d’Ozymandias et du Prométhée délivré, d’un comédien shakespearien — ou d’un Tom Hiddleston à tout le moins. Quant à Byron… Tom Sturridge n’est pas plus convaincant dans son rôle que dans celui de Carlo Marx/Allen Ginsberg qu’il tenait dans Sur la Route, même si sa présence a le mérite d’établir un lien, quoique subliminal, entre la petite société de la villa Diodati et la Beat Generation, version américaine et moderne des outrances romantiques. On peine hélas à deviner derrière le masque de ce sybarite l’immortel auteur de Darkness, ces Ténèbres écrites durant l’été sans lumière de 1816 et qui, récemment, ont encore inspiré La Route de McCarthy.
Face aux deux fantoches qui la séduisent tour à tour sans forcer leur talent, Elle Fanning se borne un peu à se montrer jolie, beaucoup plus que ne l’était Mary Shelley — mais nous sommes au cinéma, dans une grosse production américano-irlandaise. Il y a plus grave : à concentrer son scénario sur le ménage à cinq formé par Mary, Shelley, Claire, Byron et Polidori, plutôt que sur les visions qui animaient ces fortes personnalités, al-Mansour brosse un portrait à l’exact opposé de celui qu’elle voulait dresser : l’auteur génial de Frankenstein, cette jeune femme qui, à dix-neuf ans, créa l’un des deux mythes les plus puissants, les plus féconds de toute la littérature fantastique, n’était-elle au fond qu’une innocente adolescente séduite par un amant volage ?
Frankenstein a deux cent ans
En outre, la cinéaste passe sous silence l’importance des contributions de Percy, lecteur attentif et pertinent, qui conseilla Mary et lui suggéra plusieurs épisodes et réflexions inclus dans le roman. Elle oublie que Mary, après sa disparition prématurée, consacra le reste de sa vie à faire connaître son œuvre, et à pleurer sa perte tout au long d’un journal qui prend souvent la forme d’une lettre adressée au mort chéri (Mary Shelley, Que les étoiles contemplent mes larmes, journal d’affliction, éd. Finitude), en conservant dans le bureau sur lequel elle écrivait le cœur momifié de son amour perdu. Que Byron inspira le personnage principal du Dernier Homme est également passé sous silence. Dans ce second chef-d’œuvre, pourtant, Mary Shelley inventait – certes influencée par Le Dernier Homme de Jean-Baptiste Cousin de Grainville, publié en 1805 -. un autre archétype littéraire : celui de l’ultime survivant de l’humanité, errant parmi les ruines de la civilisation. C’eût été rendre un digne hommage à la mère de Frankenstein que de la montrer, pour célébrer les deux cents ans de son Prométhée moderne (Sous-titre de Frankenstein), plutôt qu’en midinette se piquant au passage de littérature, sous les traits de l’écrivain de génie qu’elle fut.
Pour un Etat, la vente d’armes n’améliore pas seulement les chiffres du commerce extérieur. Il s’agit non seulement d’entretenir un levier essentiel de sa politique de défense mais aussi de maintenir un outil industriel indispensable à l’avenir de son économie. Obama l’avait parfaitement formulé en son temps.
A l’instar des prix de l’immobilier et de la franc-maçonnerie, la question des ventes d’armes est un de ces petits marronniers médiatiques qui reviennent de temps à l’autre. Il arrive même qu’un journaliste exprime un brin de fierté patriotique en réécrivant une dépêche AFP qui annonce triomphalement les chiffres des exportations française de systèmes d’armement. Au printemps dernier, Le Monde a ainsi presque célébré les performances de l’industrie française de la défense en publiant sans commentaire les statistiques du Sipri (Institut international de recherche sur la paix de Stockholm) qui font autorité dans le domaine.
Mais lorsqu’il s’agit de commenter les contrats d’armements signés avec des régimes pas très fréquentables ou des pays dans des guerres controversées, l’antimilitarisme reprend ses droits. Ce fut le cas au début de l’été après la publication du rapport annuel sur les exportations d’armes présenté par le ministère des Armées au Parlement, document que Mediapart a qualifié de « faussement transparent ». Par la même occasion, Mediapart citait un rapport des ONG dénonçant les ventes d’armes – notamment de chasseurs bombardiers Rafale – de la France à l’Egypte du maréchal Sissi.
Ainsi, d’après ce rapport, « en sept ans [entre 2010-2017], les livraisons ont été multipliées par 33 alors que la répression envers l’opposition s’est intensifiée ». Une autre critique récurrente cible les ventes à l’Arabie saoudite d’armes et de munitions utilisées dans la guerre que la coalition dirigée par Riad mène au Yémen.
Entre ces deux façons de traiter cette question compliquée (cocardière ou culpabilisante), rares sont les articles qui vont au-delà de ces réactions pavloviennes. Pourtant, vendre des armes n’est pas a priori condamnable. Pour le comprendre, il est utile de relire le magnifique discours de réception du prix Nobel de la paix de Barack Obama. Après qu’à la surprise générale, cette prestigieuse récompense a été accordé en 2009 au très fraîchement élu Président des Etats-Unis, Obama a tenu à rappeler au monde quelques principes que nous avons tendance à oublier.
« Le monde doit se rappeler que ce ne sont pas que les institutions internationales, les traités et les déclarations, qui lui ont apporté la stabilité après la Deuxième Guerre mondiale. [..] Oui, les outils de guerre ont un rôle à jouer pour préserver la paix. Et pourtant cette vérité doit coexister avec une autre : aussi justifiée soit-elle, la guerre promet une tragédie humaine. Par son courage et par son sacrifice, le soldat se couvre de gloire car il exprime son dévouement à sa patrie, à sa cause, à ses camarades de combat. Mais la guerre elle-même n’est jamais glorieuse et nous ne devons jamais la claironner comme telle.
Ces paroles devraient passer pour des évidences : la guerre fera encore longtemps partie de notre existence, et tout ce que nous tenons pour cher et indispensable continue à exister car nous (ou quelque autre) avons les moyens et la détermination de les défendre les armes à la main. Aux apôtres du « pas d’armes pas de guerre », l’ancien président américain répond par des arguments fondés sur un vieil adage : « si vis pacem para bellum », si tu veux la paix, prépare la guerre. Or, la disposition évidente d’être à tout moment en capacité de se défendre par l’usage légitime de la force dépend de la qualité, de la quantité et de la disponibilité des moyens matériels, autrement dit des armes et des munitions.
Maintenir et améliorer son outil militaire
Il faut donc pouvoir équiper nos armées de matériel idoine, fiable et disponible. Et plus on est maître des équipements, plus on est souverain dans les décisions concernant leur emploi. Un pays dépendant à 100% d’autres pays pour équiper ses armées n’a pas la maîtrise de son outil militaire. Le gouvernement d’un tel pays devrait toujours compter sur ses fournisseurs en cas de guerre pour remplir les stocks de munitions et pièces de rechanges, pour remplacer les équipements détruits et reconstruire ses armées une fois la guerre terminée.
Il s’agit donc de maintenir dans la durée – des décennies durant – un savoir-faire, des infrastructures et des compétences. Deux Etats ont plus ou moins atteint l’autosuffisance dans ce domaine : les Etats-Unis et la Russie. Un troisième, la Chine, rejoindra prochainement ce club très fermé. Tous les autres sont condamnés à établir des priorités et acheter ailleurs ce qu’ils ne fabriquent pas. Ces choix ont un double coût, économique mais aussi politique : les grandes puissances dominent ce marché et utilisent leurs industries de défense en tant qu’outil d’influence et de politique étrangère.
La vente d’armes, outil d’investissement et de diplomatie
La France se trouve donc dans une situation compliquée. D’un côté, l’autarcie en termes d’équipement militaire n’est pas à sa portée, faute de moyens. De l’autre, la France a des ambitions, notamment développer une politique étrangère vigoureuse et influente en Afrique, au Moyen Orient et en Asie-Pacifique (où la France, grâce à ses territoires, a un domaine maritime conséquent). Sur un autre front, Paris entend soutenir une autonomie stratégique européenne, ce qui veut dire concrètement – a fortiori depuis l’élection de Trump – pouvoir tenir tête à la Russie. Face à ces contraintes, le choix de la France a été de maintenir des capacités prioritaires « à la maison » d’un côté (sous-marins nucléaires, avions de chasse ainsi que des multiples systèmes et technologies) et de l’autre d’acheter des équipements ou de coopérer dans la fabrication du reste.
On vend donc pour pouvoir acheter le nécessaire moins cher (plus Dassault obtient de commandes, moins l’État paie par unité), pour pouvoir maintenir des chaînes de fabrication en activité pendant longtemps (ce qui les rendent disponibles pour les forces armées françaises) et pour pouvoir faire évoluer le matériel grâce aux clients étrangers dont les achats financent les programmes de recherche et développement. Concrètement, c’est grâce aux contrats avec l’Egypte, l’Inde et le Qatar que la Marine et l’Armée de l’air françaises auront plus de Rafales de meilleure qualité, à moindre prix.
Pour pouvoir continuer à garder la main sur ce qui a été considéré comme essentiel, acheter le reste et créer des alliances sur les zones prioritaires (Europe, Afrique, MO et Asie-Pacifique), le commerce d’armes est un passage obligé pour la France. En d’autres termes, aussi longtemps que la France souhaite jouer un rôle important dans les affaires du monde, un rôle dont son siège de membre permanant du conseil de sécurité de Nations Unies est l’attribut principal, elle doit pouvoir jouer un rôle important dans le marché d’armes. Or, les contrats d’armement sont l’un des meilleurs « ciments diplomatiques » possibles.
Ces engagements lient client et fournisseur pour des longues années de coopération. Avec certains clients – notamment l’Inde – ces contrats sont accompagnés d’échanges de technologies et de ce que l’on appelle « offsets », c’est-à-dire l’engament pris par le fournisseur de devenir le client de son client, pour un somme représentant une partie du contrat initial. Ces échanges ne se limitent pas au domaine de la Défense et ouvrent la voie à un resserrement général des liens économiques entre les deux pays. Acheter à la France un chasseur bombardier, un sous-marin ou une frégate c’est s’engager à entretenir des liens privilégiés avec elle pendant des décennies.
La contribution de l’industrie d’armement à l’économie
Et si le positionnement stratégique de la France dans le monde l’impose, des considérations d’ordre économique plaident aussi pour une politique intelligente de ventes d’armes. Tout d’abord, il y a le produit direct des transactions souvent colossales et leurs retombées évidentes en termes d’emplois (l’industrie de la défense emploie aujourd’hui 165 000 personnes). Cette industrie, drainant d’énormes moyens publics dans une course perpétuelle à la sophistication face à des adversaires redoutables, sert de locomotive à l’économie nationale. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder l’économie américaine depuis la Seconde guerre mondiale. C’est au projet spatial, au nucléaire et à l’armement qu’on doit la plupart des percées technologiques dans tous les domaines imaginables, la plupart des produits et des services faisant partie de notre quotidien y compris la médecine, qui s’appuient sur l’informatique et l’imagerie (IRM par exemple) développées par le secteur R&D de la Défense à des fins militaires. Les capacités françaises en termes d’informatique et de modélisation sont liées aux efforts considérables consentis dans le cadre du développement de la dissuasion française et notamment la possibilité de tester des armes nouvelles par simulation sans avoir besoin comme au XXème siècle de procéder à des essais nucléaires. D’ailleurs, si l’entreprise informatique française Bull renaît en quelque sorte de ses cendres dans les années 2000, cette résurrection n’est pas sans lien avec le développement, pour les besoins du CEA et la simulation des essais nucléaires, de puissants super-ordinateurs.
Pour mieux comprendre l’effet de l’industrie de la Défense sur l’économie nationale, prenons l’exemple des activités de recherches dans le domaine nucléaire militaire dans la région de Grenoble. Cela commence au milieu des années 1950 avec l’installation à Grenoble d’un centre de recherches du CEA (Commissariat à l’Energie Atomique). Six décennies plus tard, tout un écosystème spécialisé dans les nanotechnologies, les nouvelles énergies et la santé voit le jour.
Le rôle des centres de recherche militaires
N’oublions pas non plus le rôle qu’ont joué ces centres de recherche dans la formation des futurs entrepreneurs. C’est le cas de Soitec, une entreprise fondée en 1992 dans la même région par deux anciens chercheurs du CEA-Leti (Laboratoire d’électronique et de technologie de l’information) et spécialisée dans le domaine des matériaux semi-conducteurs pour le marché électronique. Aujourd’hui, Soitec emploie un millier de personnes réparties entre ses différents sites – à Bernin près de Grenoble, mais aussi aux États-Unis et en Asie. Ce cas illustre la portée très large des investissements publics en recherche et développement dans le domaine de la défense et l’étendue de leur effet sur l’économie et la société d’une région. Dans l’écosystème créé près de Grenoble autour et grâce aux laboratoires du CEA, entreprises, universités et pouvoirs publics ont poussé très loin les capacités acquises à l’origine pour la défense nationale. La possibilité d’exporter, de financer des projets grâce aux clients étrangers et de créer de coopérations avec d’autres pays est au cœur même de ce genre de réalisations.
Le tableau est donc complexe et dépasse largement les positions et argumentaires simplistes qu’on peut trouver dans des médias non spécialisés. La question n’est donc pas de savoir s’il faut ou non vendre des armes. Les ventes d’armes sont la condition sine qua non de l’existence d’une industrie française de la défense et de la possibilité d’équiper convenablement les armées françaises. Aussi longtemps que nous vivons dans le monde décrit par Obama dans son discours de réception du prix Nobel, et exposé en termes moins lyriques par les Livres blancs sur la défense et la sécurité nationale, les ventes d’armes constitueront un pilier de la défense nationale française.
Depuis quelques jours, une (nouvelle) polémique autour du harcèlement sexuel a pris de l’ampleur sur les réseaux sociaux. Des youtubeurs vedettes de la Toile hexagonale voient leurs noms jetés en pâture dans de sombres histoires de « détournement de mineurs ». Si les médias échaudés par l’affaire Weinstein s’emballent, les réseaux sociaux en plaisantent. Peut-être parce que le dossier semble vide.
Autour du hashtag #BalanceTonYoutubeur (réminiscence raffinée de #BalanceTonPorc), c’est aujourd’hui sur les professionnels des vidéos sur Internet qu’on braque les projecteurs. Les hostilités numériques ont été ouvertes le lundi 6 août par un tweet de Squeezie, l’un des youtubeurs français les plus populaires, qui avait pour but de dénoncer les agissements compromettants de certains de ses confrères qui « profitent de la vulnérabilité psychologique de jeunes abonnées pour obtenir des rapports sexuels ».
Les YouTubers (y compris ceux qui crient sur tous les toits qu’ils sont féministes) qui profitent de la vulnérabilité psychologique de jeunes abonnées pour obtenir des rapports sexuels on vous voit
La vérité finit toujours par éclater
A partir de là, les internautes ont rapidement réagi sur Twitter : le tweet de Squeezie a, à cette heure, été liké 116 000 fois et retweeté 46 000 fois. 112 000 tweets relaient par ailleurs le hashtag #BalanceTonYoutubeur ; et on peut y ajouter les 45 000 tweets relayant le hashtag #BalanceTonYoutuber(l’orthographe des néologismes anglicisants est en effet quelque peu fluctuante).
Une polémique pour rien
C’est ainsi que plusieurs vidéastes ont été « balancés » depuis lundi à coups de témoignages, appuyés la plupart du temps par des captures d’écran de conversations entre ceux-ci et leurs « victimes ». Devant cet emballement de Twitter, les médias traditionnels, comme toujours, essaient de donner le change ; et des Inrocks à Paris Match, de Valeurs actuelles à Europe 1, en passant par Elle, beaucoup ont produit des articles, au contenu à peu près identique, pour faire connaître cette information au citoyen non connecté. La palme du titre sensationnel revient à Public, qui annonce fiévreusement : « Youtube : Squeezie balance un énorme scandale sexuel ! ».
Mais de scandale sexuel, il est clair qu’il n’y a pas, ou du moins, pas encore. Les dénonciations sont plus que douteuses ; Squeezie lui-même n’a donné aucune information, et devant l’emportement de ses abonnés, il a publié un deuxième tweet semblant plus ou moins vouloir tempérer les dénonciations hasardeuses. Le contenu de cette affaire n’est que vide intersidéral.
Internet ne condamne pas ses propres enfants
D’ailleurs, les internautes eux-mêmes ne s’y sont globalement pas trompés : quand on parcourt le fil #BalanceTonYoutubeur sur le réseau social, on est frappé de voir que l’atmosphère est plus au photomontage humoristique mettant en évidence le caractère suspect des dénonciations, qu’à la colère contre les agissements dégoûtants des exécrables youtubeurs.
Si la crédulité est évidemment de mise pour les associations féministes, ou plus largement chez ceux prompts à se ranger du côté des « dominés », le bon sens suspicieux semble alors prévaloir. #metoo, et le climat depuis la fin de l’année 2017 ne nous avaient pourtant pas habitués à une telle retenue ; pourquoi alors aujourd’hui ?
Il est évident que les vagues successives de dénonciations ont érodé la capacité à s’indigner, d’autant plus que la matière est ici particulièrement faible. De plus, les youtubeurs, célébrités jeunes et amusantes, suscitent plus de sympathie que des personnages physiquement assez peu ragoûtants, correspondant à la figure du « porc » (cf. Harvey Weinstein). Mais il est aussi très probable que les réseaux sociaux soient moins enclins à condamner ceux qu’ils ont enfantés. L’extrême dépendance des stars du web vis-à-vis de leurs abonnés les en rapproche immanquablement, ce qui n’est pas le cas des stars adulées de loin, ou des simples inconnus.
Surenchère médiatique
Cette relative réserve des réseaux sociaux, paradoxalement, contraste avec l’attitude des médias traditionnels. Leurs réactions apparaissent, à quelques exceptions près, beaucoup moins sceptiques et contrastées que celles du fil #BalanceTonYoutubeur. C’est ainsi que le Parisien a presque immédiatement produit une « enquête » auprès de jeunes filles repérées sur les réseaux sociaux, qui accusaient tel ou tel youtubeur de leur avoir fait des « propositions douteuses » ; initiative poursuivie par une cohorte de journaux et de radios se proposant de décrypter l’affaire, n’hésitant pas à donner les noms des incriminés et à fouiller dans leur passé Internet. Cette surenchère a pour origine la volonté louable de rendre compte d’un phénomène sur les réseaux sociaux, acteurs désormais incontournables de l’information ; mais elle unifie ici sans discernement l’étalage anarchique de réactions individuelles, qui constitue l’essence même des réseaux sociaux comme Twitter.
On a en fait l’impression que, par peur de se retrouver distancée par les réseaux sociaux, la sphère médiatique traditionnelle en rajoute, et s’abîme dans la tentative de faire le buzz en désignant les coupables. Ou donne du crédit aux accusations pour ne pas, au contraire, être victime d’un bad buzz : c’est le cas de Touche pas à mon poste, qui vient d’écarter de l’émission un des youtubeurs touchés par la polémique.
Confusion morale et juridique
Si la prudence reste quand même globalement de mise quant à la véracité des accusations, on note que les faits en eux-mêmes ne sont absolument pas questionnés. Autrement dit, qu’un youtubeur de 25 ans fasse des avances à une fille de 16 ans est, sans débat, condamné comme inacceptable. Car ce qu’on reproche aux youtubeurs n’est rien d’autre que cela : des avances, parfois lourdes, parfois pathétiques, mais absolument rien qui ait trait à des agressions sexuelles. La qualification de « harcèlement » est (pour ce qui est sorti à cette heure) elle aussi inadaptée, puisque les « victimes » poursuivaient les conversations sur le mode de la drague et n’opposaient pas de refus aux youtubeurs, et d’après ce qui est dit, dans les cas où elles l’avaient fait, ceux-ci s’arrêtaient immédiatement. Il est facile de dire, au moment où un scandale éclate : « sur le moment j’ai rien dit mais j’étais super choquée ».
Alors, sur le plan légal, la seule chose qu’on puisse éventuellement reprocher aux youtubeurs, pour une toute petite partie des dénonciations, c’est « le fait, pour un majeur, de faire des propositions sexuelles à un mineur de quinze ans[tooltips content= »C’est-à-dire âgé de 14 ans ou moins. »]1[/tooltips] ou à une personne se présentant comme telle en utilisant un moyen de communication électronique », puni par l’article 227-22-1 du Code pénal.
Rien à voir avec le « détournement de mineurs » évoqué par certains articles comme celui du Figaro, qui fait une erreur juridique grossière : le détournement de mineurs désigne « le fait de soustraire, sans fraude ni violence, un enfant mineur des mains de ceux qui exercent l’autorité parentale », et n’a pas de rapport avec les relations sexuelles.
La saga ratée de l’été
Dans cette affaire, comme dans toutes celles qui se sont déclenchées depuis fin 2017, c’est donc toujours la confusion qui règne. L’implication, réelle ou supposée, de mineurs suscite une réaction épidermique, alors même que la situation réelle n’est pas susceptible d’une condamnation pénale ; et la presse, entre hypocrisie et indignation sincère, fait de nouveau campagne pour le redressement des mœurs.
Mais n’accablons pas trop les médias. Fort dépourvus depuis que l’affaire Benalla s’est dégonflée comme un soufflé, ils n’ont plus grand-chose à se mettre sous la dent, en dehors de feux de forêt en Grèce ou en Californie. Or, selon la bonne vieille loi du kilomètre, ces drames exotiques ne passionnent pas les foules hexagonales. Les youtubeurs français ont fait les frais de ce désert estival.
Avec toutes les injonctions contradictoires dont nous abreuvent les médias, on ne sait plus sur quel pied bronzer…
Imaginons un instant cette scène, en pleine journée de canicule :
– Bonjour madame, je suis Truc de Radio Bidule, que faites-vous ?
– Eh bien, je bois !
– Malheureuse, vous aggravez ainsi la crise de l’eau ! A cause de gens comme vous, en 2030, le déficit hydrique mondial sera de 40 % !
C’est peu ou prou la comédie que l’on nous joue actuellement avec la crème solaire.
Sur des médias différents (chaînes de télé, stations de radio), on a pu entendre le même type de reportages :
Le journaliste arpente la plage et bondit sur la première personne qu’il voit sortir son tube de crème solaire :
« Que faites-vous ? »
La personne, toute fière d’être présentée (croit-elle) comme modèle aux futurs auditeurs ou téléspectateurs, répond : « je mets de la crème solaire et j’en mets à mes enfants, c’est indispensable de se protéger »
Et là survient la douche froide : « connaissez-vous l’impact de cette crème solaire sur l’environnement ? »
Reconnu coupable de fraude fiscale, l’ancien ministre du Budget Jérôme Cahuzac, médecin à la ville, n’a tué personne. Mais un médecin parisien trop zélé veut empêcher son confrère de reprendre du service en Guyane. Le désert médical d’outre-mer est pourtant une terre de rédemption idéale.
« Un docteur parisien veut faire radier Jérôme Cahuzac de l’Ordre des médecins », a titré le quotidien Sud-Ouest le 5 août dernier. Le dernier méfait de l’ancien ministre ? Être allé embellir son CV en Guyane profonde alors qu’il venait d’être condamné en appel à quatre ans de prison, dont deux avec sursis. Soit le médecin parisien fait preuve de mauvaise foi, soit il ignore vraiment, ce qui est encore pire, ce qu’est le massif guyanais : le plus grand désert médical de France. En janvier 2016, selon l’institut Statiss (Statistiques et indicateurs de la santé et du social), on y comptait 55 médecins généralistes pour 100 000 habitants, moitié moins qu’en métropole. Cette déprimante conjoncture touche aussi les dentistes, les kinés, les infirmiers, les chirurgiens, dont beaucoup travaillent dans des conditions insoutenables, s’inquiétait l’hebdomadaire Marianne en juillet dernier.
La Guyane périphérique snobée par Cayenne
Situé à 4 heures en pirogue (à moteur) de Saint-Georges de l’Oyapock, à la frontière du Brésil, Camopi est le lieu rêvé des aventuriers de l’Amazonie, tel l’explorateur Raymond Maufrais, apôtre des dévots des forêts guyanaises, qui après quatre longues années d’exploration auprès d’anciens bagnards, orpailleurs, lépreux et Amérindiens, disparut à l’âge précoce de 23 ans. En revanche, chez ceux qui ne sont pas habités dès leur plus tendre enfance d’un penchant pour l’odyssée amazonienne (et guyanaise), aucune raison de se bousculer pour prendre racine dans ce bled de 1700 habitants, ceci malgré les multiples primes qui justifient les copieux salaires de ses fonctionnaires. En raison d’un niveau de formation universitaire insuffisant chez les natifs de ce que l’administration appelle les sites isolés, la Guyane intérieure importe son personnel médical et éducatif. Or, la plupart des Guyanais de Cayenne ou du littoral tressaillent à l’idée d’aller s’enterrer dans les patelins de cette Guyane périphérique, loin de leur famille, des boutiques et de la cuisine créole. En conséquence, que ce soit dans la santé ou l’éducation, ce sont généralement des métropolitains, poussés par la soif d’aventure ou l’appât du gain qui s’y collent. Ou Jérôme Cahuzac, qui y a décroché son job d’été.
Jérôme Cahuzac, un contractuel comme les autres ?
Dans sa quête de rédemption, le prothésiste capillaire a été employé, comme les enseignants sans CAPES, au titre de contractuel. En effet, pour pallier le manque récurrent de fonctionnaires hors du littoral, le rectorat de Cayenne en est à recruter sa main d’œuvre par petites annonces, sur le site de Pôle Emploi notamment. C’est ainsi que dans le collège Gran Man Difou, unique collège de la petite ville de Maripasoula, pourtant plus urbanisée que Camopi, sur la soixantaine d’enseignants, seule une dizaine était titulaire du fameux CAPES pour la dernière année scolaire. A Camopi, c’est pire : tous les ans, des postes d’enseignants au collège sont vacants. Des gamins risquent encore de se retrouver sans professeurs dans certaines matières à la rentrée scolaire. On ne s’improvise pas professeur, mais on s’improvise encore moins médecin. Dans le domaine de la santé, la situation est donc encore plus délicate. « C’est une honte qu’un condamné pour fraude fiscale vienne travailler en Guyane comme si de rien n’était », s’indignait une collègue (de gauche) de l’Education Nationale. « Il y a en France une justice à deux vitesses », renchérissait un autre collègue (encore plus à gauche). N’est-il pas autrement plus scandaleux qu’un village de 1700 habitants, fût-il en Amazonie française, se retrouve sans un seul médecin durant un mois parce que le dernier est parti en vacances ? L’ancien ministre n’a volé la place de personne. Comme a argué la directrice du principal hôpital de Cayenne, le dispensaire de Camopi n’aurait pu tourner correctement si le docteur mal-aimé n’était venu y prêter main forte depuis l’île de beauté. Afin de s’intégrer chez les Amérindiens, gagner ses titres de médecin baroudeur, voire gagner un peu la sympathie des Français, Jérôme Cahuzac aurait sans doute dû y passer au moins six mois. Sur le plateau des Grandes Gueules, l’agriculteur Didier Giraud a d’ailleurs penché dans ce sens. Mais puisqu’il a été condamné pour des faits de corruption graves, il mériterait de se purger en prison comme n’importe quel citoyen, rétorquera-t-on, ce qui amène à se poser une question : doit-on laisser croupir en cellule ceux qui ont du talent ou les rendre utiles à la société ?
Servir la France pour se réinsérer
Un jour avant que Jérôme entame sa mission en terre amérindienne, le braqueur Redoine Faïd se faisait à nouveau la belle, nous ont annoncé les journaux. Fascinée par le gangster anciennement repenti, l’actrice Béatrice Dalle s’est laissée aller, peut-être entre deux verres trop chargés, à des envolées verbales sur Twitter. Quoi qu’on pense de ce type, qui est mêlé de près ou de loin au meurtre d’une policière municipale, il y a fort à parier qu’il va soit faire encore de grosses bêtises, soit être rattrapé pour être remis en prison, où il aura tout à loisir de songer à sa prochaine évasion. On peut reprocher bien des choses à un brigand, sauf le fait d’en avoir un minimum dans la cervelle. Sans doute serait-il idiot de l’envoyer payer ses dettes en Guyane, d’où il pourrait se carapater au Surinam ou au Brésil sans trop d’obstacles, mais peut-être devrait-on penser à utiliser ses talents au service de notre DGSI, par exemple. De l’avis de certains, les graines de djihadistes feraient d’excellents militaires. Si la question reste épineuse, il ne serait pas complètement aberrant d’envisager cette voie plutôt que la seule mise à l’ombre, d’où ils sortent encore plus fanatiques. Pour racheter ses pêchés, le docteur Cahuzac aurait pu être contraint à se farcir d’autres lieux isolés guyanais, où les besoins sont grandissants. Cela aurait peut-être cloué le bec de ceux qui voient comme un privilège le fait d’aller exercer à nouveau son premier métier dans l’intérieur guyanais le plus paumé, mais qui pour rien au monde n’y mettraient les pieds.
Avec la fête de la vertu à Salency, le concept de virginité chez les jeunes filles fait un timide retour à l’aube des années 2020. Aussi bien chez certains catholiques que chez les musulmans.
Au milieu de la torpeur estivale, un article du Parisien a attiré mon attention : « A Salency, la pureté des filles sera bien célébrée en 2019 ». En effet, cette tradition surannée qui mettait à l’honneur une Rosière : « jeune fille à qui on décernait une couronne de roses en récompense, pour sa réputation de vertu » a fait débat dans la commune. « Les critères de sélections laissent perplexe le maire, Hervé Deplanque, la Rosière vient en effet récompenser une conduite irréprochable, la piété, la modestie et… la virginité, c’est un critère qui me gêne et sur lequel il faudra sans doute revenir, déclare l’élu. »
Cependant, même si le critère de virginité n’est plus retenu dans les rares communes qui font encore perdurer cette tradition fleurant bon les nouvelles de Maupassant, Bertrand Triboult, de la confrérie St Médard, à l’origine du retour de cette célébration centenaire, ne transigera pas. Il entend bien respecter les critères à la lettre mais il n’y aura pas d’examen médical, il dit s’en remettre, comme à l’époque, à la « rumeur publique ». Laurence Rossignol, sénatrice PS de l’Oise et ancienne ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes, n’a que mollement réagi à cette lubie – il est vrai qu’il n’y a pas de porc à balancer : « Je comprends la perplexité du maire. La Rosière me parait être une fête désuète. Il y a mille autres façons de d’honorer les femmes qu’à travers ces valeurs traditionnelles, antérieures à leur émancipation ».
Justement, le concept de virginité chez les jeunes filles ne ferait-il pas un timide retour à l’aube des années 2020 ? D’après un article de Madame Figaro datant de mars 2018, il n’en est rien, car les jeunes filles toujours vierges après 20 ans se sentent « stigmatisées ». Les athées sont sans surprise les plus nombreuses à avoir succombé aux plaisirs de la chair dès l’âge de 16 ans, (40 %), contre 25 % des catholiques et 14 % des musulmanes. Ceci dit, lorsqu’on se balade sur Google, on se rend compte que la virginité reste un problème central pour celles-ci. D’après le « portail du monde arabe » Firdaous, « Une fille qui n’est pas vierge le jour de son mariage est une traînée, elle déshonore sa famille et celle de son époux ». Mais pas de panique, il est possible de se faire refaire l’hymen et même de s’en offrir un artificiel en ligne pour la modeste somme de 10 dollars. L’honneur est sauf.
Ce fond de l’air puritain n’est-il donc qu’une vue de l’esprit de ma part ? Non : l’historienne Yvonne Knibiehler s’interrogeait déjà en 2012 sur le retour des hyménoplasties chez les musulmanes et de celui des vierges consacrées chez les catholiques, dans son ouvrage La virginité féminine : mythes, fantasmes, émancipation paru chez Odile Jacob. Elle explique que le concept sacré de virginité est apparu avec le christianisme : « Le christianisme a bouleversé la notion de virginité, elle n’est plus un état du corps mais une vertu morale. Créé à l’image de Dieu, l’homme doit, pour être fidèle à cette vocation, faire triompher l’esprit sur la chair : le corps désirant, sexué qui tire l’homme vers l’animalité ». Dans la Grèce Antique, la virginité ne revêtait pas encore l’idée de pureté. Trois déesses l’avaient choisi : Athéna qui protégeait la Cité, Artémis, les jeunes et Hestia, le feu, symbole, lui, de pureté. « Les Grecs savent la puissance de la sexualité, mais signalent avec ces trois déesses qu’elle est indésirable en certains lieux et à certains moments ». A l’image de ces déesses antiques, les jeunes filles, hors principes religieux, qui refusent de se plier aux diktats d’une défloration obligatoire à l’adolescence auraient-elle une intuition ? Non pas que la sexualité soit devenue indésirable mais sacrément compliquée. Entre les néo-féministes, nos nouvelles bonnes sœurs, qui voient des porcs à tous les coins de rue et qui appellent de leurs vœux un contrat de consentement pré-rapport sexuel (projet de loi bien avancé en Suède) et l’omniprésence du porno qui a fait de la sodomie un passage obligé, je comprends que certains jeunes préfèrent rester à l’écart de ce chaos.
En 1968, alors que Paris jouissait sans entraves, Jean Eustache, cinéaste électron libre qui mettra fin à ses jours en 1981, filmait La Rosière de Pessac. A l’image du poète, le cinéaste est-il voyant ? L’idée de filmer une Rosière en pleine révolution sexuelle est-elle une simple provocation ou une prémonition que la liberté sexuelle ne s’accomplirait jamais ? Le propos de son film culte La maman et la putain tourné en 1973 nous fait pencher pour la seconde solution. « Super couple libre, je baise d’un côté, tu baises de l’autre, mais le baisage j’en ai rien à foutre » balbutie son actrice Françoise Lebrun. Le film n’est qu’un constat d’échec de Mai 68 et ses chimères. En 2018, nous assistons, de manière bruyante de la part des néoféministes, et plus silencieuse et marginale de la part des traditionalistes, à un retour au sexe codifié.
Lancée par la maire, la rénovation des grandes places parisiennes promeut un culte du banal en rupture avec la noblesse de l’urbanisme haussmannien. Quand le laid se pare des atours du festivisme « inclusif ».
Après l’échec de l’urbanisme sur dalle inspiré du fonctionnalisme de Le Corbusier, qui a défiguré de ses tours massives le 13e arrondissement et le front de Seine du quai de Grenelle dans les années 1970, on pensait Paris durablement revenu à de plus sages fondamentaux en matière d’aménagement des espaces publics. C’était compter sans la frétillance politique de la gauche parisienne arrivée au pouvoir au tournant du millénaire ; sous les pavés des berges, on allait imposer la plage, et reconquérir patiemment chaque centimètre de bitume sur des voitures vouées aux gémonies. La « vélorution » folâtre voulue par Bertrand Delanoë était lancée et rien ne devait pouvoir l’arrêter.
Lorsque Anne Hidalgo décide d’initier d’ouvrir, en juin 2015, une concertation préalable au réaménagement de sept grandes places parisiennes – Nation, Madeleine, Bastille, Fêtes, Gambetta, Panthéon et Italie –, elle s’inscrit dans la droite ligne du projet de son prédécesseur à l’Hôtel de Ville. En bon épigone, madame le maire ne promet rien de moins que de « libérer [ces places] pour les piétons » et de repenser la ville en « co-élaboration […] afin de construire de nouveaux espaces de convivialité innovants, durables et sobres ».
Le bûcher du baron Haussmann
Trois ans plus tard, on « expérimente » encore. Ici, quelques tables en bois de récupération et bancs en pierre brute, là des modules sportifs légers désespérément superfétatoires et non loin, une poignée d’étudiants-en-socio-à-Nanterre assis en tailleur dans un container maritime participant à un atelier exploratoire sur les potentialités disruptives de l’espace inclusif. Aux pieds des colonnes corinthiennes de la Madeleine ou du Panthéon, c’est une cour des Miracles d’un nouveau genre que l’on établit ainsi : au simulacre de la misère, on substitue celui de la festivité organisée.
Les grands travaux de transformation de la capitale entrepris sous Napoléon III par le baron Haussmann ont marqué les Parisiens d’antan par leur ampleur considérable et par les désagréments nombreux qu’ils ont causés. Mais il s’agissait de réaliser le projet grandiose d’assainir et d’ennoblir une ville dont la configuration témoignait alors encore de l’héritage archaïque du Moyen Âge. On doit à cette insigne ambition nombre des marqueurs architecturaux et urbanistiques qui fondent l’identité glorieuse et romantique de Paris : ses fontaines Wallace, ses colonnes Morris, beaucoup de ses grands axes, squares et jardins. Après avoir réussi à totalement dénaturer l’esprit des kiosques à journaux iconiques de l’architecte Davioud, Anne Hidalgo persiste en se lançant dans la rénovation des grandes places parisiennes. Que l’organisation actuelle du mobilier urbain relève d’une cohérence subtile lui importe peu : on fera du neuf avec du recyclé et du brut, à « bas coût », et sans vision d’ensemble.
La trahison des post-postmodernes
Il faut croire que le Paris haussmannien n’est que coercition des corps et anéantissement des sociabilités, tant le discours de l’équipe municipale est hanté – depuis deux décennies – par le spectre d’un espace d’oppression et de contraintes qu’il faudrait libérer pour le bien des individus. Il s’agira donc de se réapproprier la ville, pour l’ancrer dans un futur artificiel souhaitable, non plus verdoyant, mais « végétalisé », non plus minéral et métallique, mais éminemment organique. Quelques jardinières posées sur le bitume de la place de la Nation, entretenues par des « personnes en situation de rue » sur le chemin d’une réinsertion éco-responsable feront l’affaire, pourvu que les bons sentiments abondent et que les automobilistes s’évaporent docilement.
Soucieuse d’explorer les « nouvelles possibilités d’être dans la ville » (en d’autres termes, manger, boire et s’asseoir par terre), la mairie de Paris promeut un culte du banal en rupture avec la noblesse d’un classicisme jugé trop peu inclusif. Ce faisant, la gauche réactualise à moindres frais la proposition ironique d’Alphonse Allais qui aurait consister à installer Paris à la campagne, l’air y étant tellement plus pur.
L’alignement des banlieues
Mais à l’image de la place de la République rénovée, c’est une triste campagne que l’on transpose. Au milieu des kyrielles de voitures à l’arrêt – ronronnantes et klaxonnantes – environnées d’enseignes bas de gamme, on a aménagé un espace surdimensionné où les piétons transitent, stagnent parfois, mais ne semblent jamais trouver de raison légitime d’être là. Il ne suffit pas de désigner un lieu comme « pacifié et multi-usages » pour qu’il le soit ; c’est ce que deux millénaires d’urbanisme nous ont pourtant enseigné. À l’image des agoras de nos villes nouvelles, pensées après 1968 comme des espaces idéaux de rencontre et de vie, et devenues pour la plupart des lieux de déperdition et de fixation de la misère sociale, ces places que l’on redessine risquent fort de n’être pas les havres de paix promis.
Surendettée, la mairie de Paris a conçu un projet de réaménagement « sobre ». Or, il ne peut y avoir aisément de sobriété heureuse en milieu urbain. Le retour au bois et à la pierre n’est pas un retour à la terre. À force de reporter le réel et ses complexités à une date ultérieure, en espérant à chaque fois qu’il finira par s’adapter au discours, la gauche municipale et ses dogmes fracturent toujours un peu plus le corps social. Ce ne sont ni les familles, ni les personnes âgées, ni ceux qui travaillent beaucoup ou loin – autrement dit les « contraints » – qui fréquentent ces nouveaux lieux de vie artificiels que sont les places réaménagées, mais des tribus d’individus réunis selon les circonstances : des étudiants pendant les cours auxquels ils n’assistent pas, des factions insoumises en camping urbain durant Nuit debout, des associatifs réunis au cours des journées du quart-mondisme, des migrations de refuge ou encore de l’oppression de genre.
« De tous les criminels qui œuvrent officiellement dans l’innocence, les Verts sont sans doute les mieux organisés et les plus glaçants », observait Philippe Murray. Il faut croire qu’en matière d’urbanisme, ceux qu’ils conseillent dépassent leurs plus diaboliques espérances.
L'armée de Syrienne reconquiert Quneitra, juillet 2018, Sipa. Numéro de reportage : AP22230055_000001.
Avenir de l’Etat syrien, tutelle russe et iranienne, voisinage avec Israël : le géographe spécialiste de la Syrie Fabrice Balanche a répondu sans détours à nos questions. Entretien (2/2)
Daoud Boughezala. Dans la Syrie reconquise par les forces d’Assad subsiste un abcès de fixation islamiste : la province d’Idlib dont le sort semble dépendre d’un accord russo-turc. Ce dernier réduit de l’opposition révèle-t-elle la victoire à la Pyrrhus du régime syrien, sous protectorat russo-iranien ?
Fabrice Balanche. Il y a en effet une espèce de condominium russo-iranien sur la Syrie. La Russie est le grand maître d’œuvre tandis que les Iraniens soutiennent financièrement le régime, à hauteur de 15 milliards de dollars par an, sans parler des milices chiites qui ont fait la différence dans les combats sur le terrain. La Russie est devenue le gendarme de la Syrie, et même du Proche-Orient puisqu’elle sert d’intermédiaire entre l’Iran et Israël, entre la Syrie et la Turquie.
Damas sait très bien jouer de la cocurrence entre ses parrains, s’appuyant sur l’Iran quand la Russie n’est pas très conciliante, et vice-versa. Reste que ces deux puissances ont toujours besoin d’Assad et de son système pour fournir des troupes locales au sol. Bachar Al-Assad est la clé de voûte du système qui a gardé la légitimité et l’héritage politique et social de son père tissé il y a cinquante ans à travers un système d’allégeances pyramidal.
Assad conserve un réseau au sein de la population, des tribus, ce qui le rend capable de mobiliser les hommes et de reconstruire un système d’allégeances. En janvier dernier, quand j’étais en Syrie, tous les chefs de tribus de Manbej, de Raqqa, étaient à Damas, prêts à prendre l’avion pour la conférence Sotchi. Ils sont passés voir le chef des services de renseignements Ali Mamlouk ainsi qu’Assad pour négocier leur réintégration dans le système politique syrien en prêtant allégeance au souverain.
Il n’y aura pas d’Etat fédéral. Personne n’en veut en Syrie, en Iran, en Turquie ou en Russie.
Ce système d’allégeances est-il une base suffisante pour reconstruire un Etat peut-être moins centralisé que par le passé, sinon fédéral ?
Il n’y aura pas d’Etat fédéral. Personne n’en veut en Syrie, en Iran, en Turquie ou en Russie. Le fédéralisme, dans un pays si divisé sur le plan communautaire et tribal, cela signifie la partition à court terme. Il n’est même pas question d’une décentralisation au niveau des provinces qui, pour ces acteurs, serait synonyme de fédéralisme. Il y aura plutôt une décentralisation au niveau des municipalités, ce qui permet de laisser de la liberté aux gens et aux minorités d’être protégées. Car les minorités sont présentes à cette micro-échelle qui se verra confier la gestion de services comme l’école ou la santé pour alléger le poids de l’Etat central.
Tout le monde a perçu le danger de l’éclatement de la Syrie, de la désintégration de l’Etat syrien et du chaos qui en résulterait
Les Kurdes l’entendent-ils vraiment de cette oreille-là ?
Sans que cela soit jamais formalisé dans la Constitution syrienne, les régions kurdes et druzes seront autonomes de facto parce que des milices armées vont négocier ce type d’autonomie informelle auprès du gouvernement syrien. Avec leurs nombreuses minorités, notamment kurde, les Iraniens non plus n’ont pas envie d’être sous la menace de la partition inspirée d’un Etat fédéral syrien.
Passons de l’Iran à son ennemi juré : Israël. Le ministre de la Défense Lieberman a récemment déclaré qu’un contrôle plein et entier d’Assad sur le Golan restabiliserait la région dans un sens favorable à Israël. Bon an mal an, le pouvoir syrien est-il à nouveau accepté par ses voisins ?
Bien sûr. Tout le monde a perçu le danger de l’éclatement de la Syrie, de la désintégration de l’Etat syrien, et du chaos qui allait en résulter : les groupes djihadistes comme Daech, ou Al-Nosra qui allaient se répandre dans la région, un nouvel Afghanistan qui allait se créer dans cette zone… Pour les voisins de la Syrie, la priorité est donc de stabiliser le pays, de reconstruire un Etat doté d’une solide Constitution, ce qui représente la meilleure garantie pour lutter contre le djihadisme.
Israël s’adapte, traite avec les Russes, accepte qu’Assad reste au pouvoir et revienne sur le Golan.
Pourtant, Israël multiplie les frappes en Syrie, contre des installations iraniennes ou du Hezbollah.
Les Israéliens ont clairement énoncé des lignes rouges : si les Iraniens approchent du Golan, ou donnent des armements sophistiqués au Hezbollah, ils frappent.
Ces dernières semaines, le retour de l’armée syrienne dans la zone démilitarisée du Golan n’a pas réjoui Israël parce qu’il sera difficile désormais de la faire partir. Le gouvernement israélien a donc dû trouver des justifications pour que son opinion publique accepte le fait qu’il ait laissé l’armée syrienne revenir. Au début, quand ils ont tenté d’arriver vers Quneitra, les Syriens se sont fait bombarder par les Israéliens auxquels Poutine a ensuite dû dire : « Comment voulez-vous qu’on éradique Al-Qaïda et Daech de cette région si l’armée syrienne ne peut pas revenir ? » C’est pourquoi Israël a changé d’avis et laissé faire. Au sein de l’Etat hébreu, il y a toujours eu deux visions de la Syrie. Les uns, plutôt politiques, comme Lieberman ou Netanyahou, considéraient traditionnellement les Assad comme un ennemi connu qui a laissé la frontière avec le Golan stable depuis 1974. Les autres, plutôt militaires, voyaient le danger iranien et voulaient faire sauter Assad afin de repousser l’Iran loin des frontières israéliennes.
Or, aujourd’hui, avec la protection russe, l’Iran peut s’approcher mais aussi être repoussé. Dans ces conditions, les Israéliens sont pragmatiques. Ils savent que Trump va bientôt retirer les troupes américaines du nord de la Syrie, qu’il ne souhaite pas s’investir militairement contre l’Iran, et préfère des sanctions économiques. C’est pourquoi Israël s’adapte, traite avec les Russes, accepte qu’Assad reste au pouvoir et revienne sur le Golan, Le gouvernement israélien comprend que la faiblesse d’Assad a permis à l’Iran de s’implanter aussi facilement en Syrie et que peut-être un Assad plus fort, qui balancerait entre l’Iran et la Russie, permettrait de réduire l’influence iranienne.
Les Israéliens préviennent les Russes quelques heures avant les bombardements pour éviter qu’il y ait des soldats russes blessés.
De ce point de vue, les bombardements israéliens réguliers contre des bases militaires du Hezbollah ou de l’Iran en Syrie réjouissent-elles Assad qui s’affranchit ainsi un peu d’un parrain encombrant ?
C’est un calcul très machiavélique qu’on peut raisonnablement prêter à Bachar Al-Assad. Les Israéliens préviennent les Russes quelques heures avant les bombardements pour éviter qu’il y ait des soldats russes blessés. Quant à Assad, comme il ne peut pas fixer de limites aux Iraniens, il peut éventuellement se servir des frappes israéliennes pour se protéger contre une trop grande influence de Téhéran.
Marche blanche pour Adrien Perez, août 2018, Grenoble, BFM.
La liste des agressions violentes qui émaillent le quotidien des Français ne cesse de s’allonger dans ce qui apparaît au grand jour comme un ensauvagement de la société. D’égorgements en attaques ratées, la banalisation de la barbarie se diffuse et témoigne d’une dégradation spectaculaire de la civilité. C’est désormais au couteau que se livre le combat entre notre société et ses ennemis.
À Grenoble, Adrien Perez a été poignardé et tué par Younes et Yanis El Habib pour avoir secouru une amie ; à Jarny, un jeune homme s’est fait poignarder pour avoir défendu sa compagne. À Paris, un « cycliste » qui n’avait pas supporté qu’un passager lui fasse simplement observer qu’on ne monte pas dans un bus avec un vélo a poignardé ce dernier. À Melun, un homme a attaqué des policiers au couteau lors d’un contrôle de routine. À Nîmes, un gardien de prison a été victime d’une tentative d’égorgement. À Genève, cinq femmes ont été sauvagement agressées et battues par des individus dont la voiture était immatriculée en France (dont l’entraide a été sollicitée par la Suisse)…
La liste des agressions violentes qui émaillent le quotidien des Français ne cesse de s’allonger dans ce qui apparaît au grand jour comme un ensauvagement de la société. La banalisation de la barbarie ne se manifeste pas uniquement par des actes à dimension terroriste ; elle se diffuse dans les relations du quotidien et témoigne d’une dégradation spectaculaire du civisme et de la civilité.
Violence gratuite
Car ce qui frappe au premier abord dans la description de ces agressions, c’est le déferlement de violence disproportionnée et le plus souvent totalement gratuite de la part d’individus qui semblent étrangers au processus de civilisation, de restriction de leurs pulsions : « Je veux, je prends car tout m’est dû, et si je n’ai pas, je frappe. » Cette bestialité est par ailleurs souvent déployée contre des personnes qui protègent et secourent les populations contre la loi de la jungle, comme ce fut le cas avec Marin à Lyon, autre victime de la racaille, laissé pour mort et handicapé à vie après avoir défendu un couple d’amoureux.
Ce déferlement de violence donne pourtant lieu à l’habituel ballet de dénégations du réel auquel les rejetons d’un gauchisme culturel moribond ont habitué leurs ouailles depuis des décennies. Il s’agit tout d’abord de minimiser et de railler ce qui ne relèverait « que » de la rubrique des faits divers, selon une hiérarchisation surannée dans laquelle seule compterait la politique internationale, matière supposée noble, étant entendu que la vie réelle des citoyens serait un sujet trivial. Il s’agit ensuite de rejeter toute considération sécuritaire, suspectée d’être odieusement réactionnaire et fascisante, -alors même que la prolifération de l’insécurité ne fait qu’augmenter mécaniquement l’adhésion aux votes extrêmes tant redoutés.
Laurent Mucchielli n’existe pas
Ce discours de dénégation de la délinquance est merveilleusement incarné par l’inénarrable Laurent Mucchielli dont certains médias complaisants ressortent régulièrement les élucubrations sociologisantes à chaque agression (on peut d’ailleurs se demander si, au plus fort de l’été, ils n’ont tout simplement personne d’autre sous la main). N’hésitant pas à énoncer que « la délinquance n’existe pas » (pas davantage sans doute qu’un homme blanc n’est blanc non plus que la terre est ronde ou que la pluie mouille), ce-dernier invoque des éléments multifactoriels ne permettant pas selon lui de dégager une lecture sécuritaire globale. C’est aussi l’occasion de ressortir comme dans un vide-grenier idéologique toute la ribambelle des arguments façonnant la culture de l’excuse. On y expliquera que les agresseurs sont en réalité des victimes de la société qui ne les prend pas assez en compte, ne paie jamais assez cher pour eux, ne les éduque pas, ne les cultive pas, ne les soigne pas, ne les forme pas, ne les respecte pas, ne les aime pas…
Selon cette perpétuelle inversion empreinte de misérabilisme et d’irresponsabilité, les vraies victimes ne sont pas prises en considération puisqu’elles ne sont que des incarnations de la société coupable, tandis que les vrais coupables, eux, sont promus au rang de victimes. Cette posture dogmatique qui se pare d’une prétendue scientificité sociologisante a fait son temps dans un pays où la quasi-totalité de l’échiquier politique semble devenue à peu près clairvoyante sur cette question, après avoir longtemps louvoyé et abandonné le sujet au seul Front national.
L’ennemi intérieur
On ne peut en fait qu’être frappé par la prolifération d’attaques au couteau et d’égorgements ou tentatives d’égorgement pudiquement dénommés désormais « attaques au cou » par des médias effarouchés. S’ensuivent alors toutes sortes de débats stériles aux fins de savoir si les agresseurs sont mus par des mobiles islamistes, le modus operandi de l’égorgement renvoyant naturellement à cette sphère d’influence. Et, selon un ballet lui aussi éculé, il est régulièrement expliqué dans un soupir de soulagement que les individus concernés sont qui déséquilibré, qui orphelin, qui sans père ni repère, qui meurtri de la société, qui toxicomane, qui saoul, qui mal luné. Bref, que rien de tout ceci n’a donc à voir avec l’islamisme.
Or, si l’on peut à l’évidence constater que ces actes ne sont pas à proprement parler terroristes ni revendiqués comme tel, il est toutefois incontestable qu’une frange de la population rejette les valeurs de la République, fait sécession contre la France et ne souhaite en aucun cas en admettre les fondements civilisationnels. Ce rejet du pacte de citoyenneté se manifeste par des agissements d’une grande violence et se saisit, pour se répandre, du modèle d’agression qui lui convient le mieux, qui est l’objet plus ou moins conscient de son désir : l’égorgement, l’égorgement tel qu’il est en effet privilégié par les islamistes, l’égorgement du mécréant, en raison de sa valeur symbolique et de sa très grande facilité de mise en œuvre.
Ce qu’égorger veut dire
Revenant sur ces événements, le philosophe Yves Michaud, auteur de nombreux ouvrages sur la violence, rappelle que l’attaque au couteau est en quelque sorte la « forme » actuellement disponible, la matrice sociale en vogue dans l’éventail des violences possibles. Le rejet de la citoyenneté et l’absence de loyauté vis-à-vis de la République trouvent dans l’égorgement la manière la plus efficace mais aussi la plus aisée et la plus visible de se manifester.
Le discours de dénégation tend pour sa part à minimiser ou relativiser les statistiques, celles-ci ne souffrant pourtant pas la contestation : les chiffres de la délinquance établis par le ministère de l’Intérieur sont clairs et témoignent de l’augmentation constante des agressions physiques violentes depuis quatre ans, ainsi que d’une montée en flèche des agressions sexuelles et viols contre les femmes. Sur ce dernier point, et puisque plusieurs agressions très violentes ont eu lieu récemment soit visant directement des femmes, soit des hommes qui précisément défendaient des femmes, on ne peut là aussi que constater l’ensauvagement de la société soumise à un contre-modèle civilisationnel dans lequel la femme n’est pas respectée, du moins celle qui ose s’afficher dans l’espace public. Mettre l’augmentation de ces dépôts de plaintes sur le compte exclusif de la libération de la parole après l’affaire Weinstein et la vague #MeToo est évidemment encore une façon de pousser la poussière sous le tapis et refuser de voir, de nommer la réalité.
Que fait la justice?
Enfin, ce qui rend cette violence particulièrement insupportable radicalement différent des temps anciens, c’est le laxisme judiciaire, la faiblesse de la réponse sociale, pénale, apportée à ces faits de grave violence. L’agresseur de Marin à Lyon en 2016 s’en est sorti avec 7 ans et demi de prison à peine, il sera dehors sous peu, réductions de peine aidant. Les exemples pleuvent d’agresseurs remis rapidement en liberté, l’impératif d’une hypothétique réinsertion des délinquants et criminels semblant l’emporter sur la défense de la société en matière de philosophie pénale. Le cri de colère et d’indignation lancé par la tante d’Adrien Perez à l’issue de la marche blanche qui lui était dédiée tranche avec les discours habituellement promus : « il va falloir que l’État se mobilise, bouge les choses », sinon « vers qui faut-il qu’on se tourne ? »
Laurent Fabius visite le camp de réfugiés syrien de Zaatari, Jordanie, 2012, Sipa, Numéro de reportage : AP21280776_000002.
Nouveaux équilibres confessionnels, avenir des provinces libérées de l’Etat islamique, affaire Lafarge : le géographe spécialiste de la Syrie Fabrice Balanche a répondu sans détours à nos questions. Entretien (1/2)
Daoud Boughezala. Après le départ de millions d’exilés, quelle est la nouvelle carte ethno-confessionnelle de la Syrie ?
Fabrice Balanche. Les grands équilibres n’ont pas fondamentalement changé. Il y a deux ans, j’avais calculé que la part des Arabes sunnites, qui formaient 65% de la population en 2011, était passée à 60% parce qu’ils représentent l’essentiel des sept millions de réfugiés à l’étranger. Le poids relatif des alaouites a augmenté, passant de 10% à 14%, comme celui des druzes, de 3% à 5%. Par contre, plus de la moitié des chrétiens sont partis : ils représentaient 5% de la population avant la guerre, mais ils ne sont plus que 3-4% aujourd’hui.
Indépendamment des appartenances confessionnelles, l’adhésion au pouvoir baathiste de Bachar-Al-Assad est-elle renforcée ?
Aujourd’hui, le parti Baath n’exprime plus l’unité nationale et son idéologie est vraiment rejetée. Mais Bachar Al-Assad, en tant que président, a montré sa solidité en restant capitaine du bateau en pleine tempête, ce qui renforce ses soutiens. La population qui était hésitante, voyant les exactions des rebelles et l’absence d’alternative, s’est rapprochée du gouvernement syrien. Dans les zones tenues par le gouvernement, il y a un Etat, de la stabilité, des services sociaux et des services publics qui fonctionnent. J’étais au mois de janvier à Raqqa et Manbij. Tous les Syriens arabes m’ont dit : « On veut le retour de l’Etat, parce qu’on ne veut pas vivre dans une région séparatiste dominée par les Kurdes et les Américains, on veut la Syrie, quel que soit le président à la tête du pays ». Mais le fait de vivre dans un Etat dirigé par Assad ne les dérangeait pas.
De plus en plus de Syriens se montrent aujourd’hui hostile à l’islam sunnite.
Si l’idéologie arabiste et centraliste du Baath est discréditée, mais aussi la rébellion islamiste, y a-t-il d’autres acteurs d’Assad qui tirent les dividendes politiques de la situation ?
De plus en plus de Syriens se montrent aujourd’hui hostiles à l’islam sunnite. Ils considèrent qu’il existe un problème dans cette religion dont sont issus l’Etat Islamique et autres mouvements djihadistes. Il s’agit d’un phénomène secondaire, mais intéressant à constater dans cette guerre civile communautaire. Le Parti Social Nationaliste Syrien, fondé au Liban par Antoun Saadé en 1932, connait ainsi un renouveau en Syrie. Son idéologie laïque et son nationalisme syrien, qui le distingue du nationalisme arabe du Baath, et surtout le fait de ne pas être le parti du pouvoir sans être pour autant dans l’opposition, le rend attractif pour toute une catégorie de la population. Il recrute en priorité parmi les minorités mais également parmi les Arabes sunnites. Les permanences du parti fleurissent partout en Syrie. Il a ses propres milices qui combattent au sein des Forces de la Défense Nationale.
La population de Raqqa se sent désespérée et livrée à elle-même, nettoie les maisons et les rues elle-même, au risque de sauter sur les mines.
Passons à l’Est du pays. Vous avez visité Raqqa libérée de l’Etat islamique il y a quelques mois. Qu’y avez-vous vu ?
En janvier 2018, lorsque je m’y suis rendu, je pensais que l’US Aid était présente, qu’il y avait des ONG pour aider la population, un plan américain ou occidental de reconstruction de la ville… En fait il n’y avait rien, en dehors de Médecins sans frontières, qui avec ses fonds propres, peut s’installer où elle le souhaite. Heureusement que MSF y a installé un hôpital, parce que les mines laissées par Daech ont fait et continuent à faire de très nombreuses victimes.
La population se sent désespérée et livrée à elle-même, nettoie les maisons et les rues elle-même, au risque de sauter sur les mines. Je n’ai d’ailleurs croisé qu’une seule équipe de démineurs, des Britanniques qui dégageaient les grands axes et les zones militaires, sans pouvoir s’occuper des maisons.
Surtout, à plus long terme, rien n’est prévu pour relancer l’économie de la région, notamment pour remettre en route le système d’irrigation. La province de Raqqa est une zone agricole, dont plus de la moitié de la population travaille dans l’agriculture, et dépend d’un système d’irrigation très centralisé à partir du barrage voisin qui ne fonctionne plus. Or, dans cette région au climat semi-désertique, il est impossible de maintenir les cultures sans système d’irrigation. Il n’y avait donc aucune récolte de céréales, les habitants ayant seulement semé de l’orge et de l’avoine pour nourrir les animaux. Cela a mis la région dans une grave crise économique. Et l’idéologie maoïste des Kurdes du YPG, maîtres de la zone, n’aide pas à la reconstruire économiquement. C’est un désastre : le grenier à blé de la Syrie en est aujourd’hui réduit à importer des céréales !
Dans le nord de la Syrie, le ciment arrive actuellement de Turquie.
Pensez-vous que la cimenterie Lafarge, accusée d’avoir financé plusieurs groupes djihadistes dont l’Etat islamique, puisse servir à la reconstruction ?
L’usine Lafarge se trouve aujourd’hui sous le contrôle des forces kurdes. Elle ne peut pas fonctionner avant au moins un an, parce que le four qui servait à faire le ciment est hors d’usage. C’est la plus grosse cimenterie de Syrie, donc il y a théoriquement du potentiel pour reconstruire tout ce qu’il y a autour. Mais, dans le nord de la Syrie, le ciment arrive actuellement de Turquie. Ce sont les Turcs qui profitent du peu de reconstruction qui existe dans cette zone. Quant au groupe Lafarge-Holcim, cette cimenterie lui a attiré tellement d’ennuis qu’il n’a pas peut-être pas intérêt à la remettre en route. Après avoir été accusés de financer Daech, ils seraient accusés de collaborer avec le régime syrien ! Aujourd’hui, l’affaire pose de gros problèmes à Lafarge-Holcim. Quand il postule pour obtenir un marché aux Etats-Unis, n’importe quel juge américain peut condamner Lafarge-Holcim ou lui barrer la route du marché étatsunien.
La France a fermé les yeux lorsque des armes étaient livrées à Al-Nosra, Daech et autres djihadistes.
Vous qui avez dénoncé très tôt le caractère djihadiste d’une grande partie de la rébellion armée, ne partagez-vous pas l’indignation contre Lafarge ?
On fait un mauvais procès à ses dirigeants. Dans l’usine de Jalabiya, Lafarge recrutait ses employés à l’intérieur d’un rayon de 100 kilomètres. A un moment donné, la région de la cimenterie était sous le contrôle des Kurdes, puis de l’Armée syrienne libre. Lafarge payait ces différents groupes rebelles pour permettre l’acheminement des matières premières et des salariés. Lorsqu’un de ses employés se faisait enlever par un groupe rebelle, Lafarge était obligé de payer la rançon, sinon il se serait fait égorger…
L’erreur a été de maintenir la cimenterie en activité. Mais replaçons les choses dans leur contexte. Le Quai d’Orsay croyait qu’Assad allait tomber, donc qu’il fallait rester. L’usine se trouvait de surcroît en « zone libérée » (du régime de Bachar Al-Assad), ce qui incitait la France à montrer qu’elle poursuivait une activité économique. L’idée était de nous placer auprès des novelles autorités, après la chute du régime syrien, dans un scénario libyen. La diplomatie française n’a donc rien fait pour décourager Lafarge de poursuivre son activité en Syrie du Nord, bien au contraire. Le problème est que cela ne s’est pas passé comme prévu, et que les rebelles de la région ont fini par révéler leur visage djihadiste au grand jour.
Bref, plutôt que de faire un procès à Lafarge, il faudrait plutôt s’interroger sur la politique de la France dans la région vis-à-vis des rebelles syriens. On a fermé les yeux lorsque des armes étaient livrées à Al-Nosra, Daech et autres djihadistes. Tout cela transitait chez notre alliée la Turquie, ce qui nous arrangeait bien.
La réalisatrice saoudienne Haifaa al-Mansour rate son biopic féministe sur l’auteur de Frankenstein.
Et si le monstre de Frankenstein abandonné par son créateur n’était que la transposition autobiographique de la détresse de Mary Godwin, née orpheline, reniée par son père à cause de sa relation avec le poète Shelley et trompée par son mari ? C’est la problématique centrale du film consacré à la mère de Frankenstein par Haifaa al-Mansour, réalisatrice saoudienne repérée en 2013 pour Wadjda, premier long-métrage tourné par une femme dans le royaume islamique. Le conte, réaliste et féministe, montrait le combat d’une adolescente désirant s’acheter un vélo malgré l’opposition de sa famille, et contre les interdits de toute une société misogyne.
Frankenstein a éclipsé son auteur
Le symbole est puissant, de confier à cette cinéaste la réalisation d’un biopic consacré à la fille de Mary Wollstonecraft, qui avait signé en plein Siècle des Lumières A Vindication of the Rights of Woman et Thoughts on the Education of Daughters. L’histoire de la publication de Frankenstein est aussi celle du combat d’une femme qui, dans l’ombre de son mari, poète célébré, veut faire reconnaître son œuvre. Ironie du destin, si le nom de Mary n’apparaît sur la couverture de son roman qu’à l’occasion de sa deuxième édition, la fortune de sa créature sera telle que celle-ci gardera dans l’ombre le nom de son auteur : comme le monstre a pris dans l’imaginaire collectif le nom de son créateur, le livre, puis les films qui en ont été tirés, ont éclipsé l’écrivain.
On connaît l’histoire de Mary Shelley, de sa naissance tragique, à laquelle ne survécut pas sa mère, et de la conception de son chef-d’œuvre : en compagnie de sa demi-sœur Claire Clairmont — dont le patronyme lui inspire le nom de Clerval, l’ami fidèle de Victor Frankenstein —, Mary Godwin s’enfuit du foyer paternel au bras de son amant poète. Le sulfureux Lord Byron a invité Shelley à le rejoindre pour l’été au bord du lac Léman, dans la Villa Diodati où, avec son médecin personnel, le Dr Polidori, le créateur célébré de Childe Harold prétend dialoguer avec l’ombre de Milton. L’été 1816 est pluvieux, glacial : l’éruption l’année précédente du volcan Tambora, en Indonésie, a détraqué le climat en recouvrant le globe d’un linceul de cendres, et le temps ne se prête guère au canotage ou aux excursions montagnardes, même si Shelley et Byron partent sur les traces de Rousseau se réciter La Nouvelle Héloïse dans les décors du roman. On sait le reste de la légende — les crises de jalousie, l’humiliation de Claire, celle de Polidori, les histoires de revenants qu’on lit pour tuer le temps, les hallucinations, les cauchemars, et ces yeux que Shelley, terrifié, voit s’ouvrir et le regarder, à la place des seins de Mary : à sa manière baroque et je-m’en-foutiste, Ken Russell a mis en scène tous ces épisodes dans Gothic, Ivan Passer a traité le sujet dans Haunted Summer (Un Eté en enfer), et Emmanuel Carrère lui a consacré sa première nouvelle publiée, comme son deuxième roman, Bravoure, hommage virtuose à l’un des mystères les plus fascinants de la littérature. Entre alcools forts et substances stupéfiantes, les reclus de la villa Belle Rive, comme on l’appelle encore, ne savent plus comment tromper leur ennui. Byron suggère alors que chacun des pensionnaires s’attelle à l’écriture d’une histoire de fantôme. Frankenstein naîtra de ce jeu, comme le Vampire de Polidori, que Byron s’attribuera frauduleusement avant de le renier, humiliant une fois de plus son famulus, ghost writer littéral qui se suicidera en s’empoisonnant au cyanure, à vingt-cinq ans.
Le féminisme éclipse le mystère
De cette matière si romanesque, si riche de potentiel spectaculaire, Haifaa al-Mansour ne garde que quelques scènes de débauches avinées, l’énonciation par Byron du sujet du concours, et le rêve, remarquablement mis en scène, qui visite Mary la nuit même, et dont découlera l’intrigue de son roman. Cette vision de la créature rappelée d’entre les morts, réduite à ce bras à demi-putréfié qui s’agite entre les éclairs d’une expérience de galvanisation, est l’un des rares grands moments du film.
A trop vouloir traiter les enjeux féministes d’une histoire excessivement riche — et l’on imagine aisément ce qui attira la réalisatrice dans le scénario d’Emma Jensen —, Haifaa al-Mansour laisse de côté son mystère fondamental. Certes, les intérieurs ont des chatoiements de tableaux, mais, bien que les décors du Mont-Blanc et du Léman fournissent la toile de fond du roman, on n’aperçoit ni lac ni montagnes à travers les vitres de sa villa Diodati. Devant Shelley une plume à la main, devant Byron entouré de post-its sur lesquels il jette ses vers, ou Mary griffonnant d’une main fébrile un roman qu’elle semble achever en une nuit, on croit regarder un film singulièrement vieillot, quelque vie de Balzac ou de Flaubert tournée pour la télévision, dont le réalisateur serait persuadé qu’il lui suffit de montrer son protagoniste penché sur une feuille de papier pour donner à voir le miracle de l’écriture, de l’engendrement d’une œuvre, mieux, d’un mythe.
Clin d’oeil à la Beat generation
Tout à son engagement féministe, la cinéaste minimise l’importance des poètes qui entouraient Mary Shelley. Si l’histoire littéraire a réévalué en sa faveur les importances relatives des différents acteurs de l’été 1816 — Shelley et Byron étaient les stars de l’époque, elle n’était encore rien, pas même un nom sur la couverture de son roman —, Percy Bysshe Shelley ne peut sans malhonnêteté être réduit au séducteur ombrageux, au don juan satisfait de lui-même, aussi agaçant qu’un bellâtre vampire sorti de Twilight, qu’incarne Douglas Booth. Plutôt que de cet acteur, qui a fait ses classes en interprétant le chanteur Boy George pour la BBC, on rêvait pour incarner le poète d’Ozymandias et du Prométhée délivré, d’un comédien shakespearien — ou d’un Tom Hiddleston à tout le moins. Quant à Byron… Tom Sturridge n’est pas plus convaincant dans son rôle que dans celui de Carlo Marx/Allen Ginsberg qu’il tenait dans Sur la Route, même si sa présence a le mérite d’établir un lien, quoique subliminal, entre la petite société de la villa Diodati et la Beat Generation, version américaine et moderne des outrances romantiques. On peine hélas à deviner derrière le masque de ce sybarite l’immortel auteur de Darkness, ces Ténèbres écrites durant l’été sans lumière de 1816 et qui, récemment, ont encore inspiré La Route de McCarthy.
Face aux deux fantoches qui la séduisent tour à tour sans forcer leur talent, Elle Fanning se borne un peu à se montrer jolie, beaucoup plus que ne l’était Mary Shelley — mais nous sommes au cinéma, dans une grosse production américano-irlandaise. Il y a plus grave : à concentrer son scénario sur le ménage à cinq formé par Mary, Shelley, Claire, Byron et Polidori, plutôt que sur les visions qui animaient ces fortes personnalités, al-Mansour brosse un portrait à l’exact opposé de celui qu’elle voulait dresser : l’auteur génial de Frankenstein, cette jeune femme qui, à dix-neuf ans, créa l’un des deux mythes les plus puissants, les plus féconds de toute la littérature fantastique, n’était-elle au fond qu’une innocente adolescente séduite par un amant volage ?
Frankenstein a deux cent ans
En outre, la cinéaste passe sous silence l’importance des contributions de Percy, lecteur attentif et pertinent, qui conseilla Mary et lui suggéra plusieurs épisodes et réflexions inclus dans le roman. Elle oublie que Mary, après sa disparition prématurée, consacra le reste de sa vie à faire connaître son œuvre, et à pleurer sa perte tout au long d’un journal qui prend souvent la forme d’une lettre adressée au mort chéri (Mary Shelley, Que les étoiles contemplent mes larmes, journal d’affliction, éd. Finitude), en conservant dans le bureau sur lequel elle écrivait le cœur momifié de son amour perdu. Que Byron inspira le personnage principal du Dernier Homme est également passé sous silence. Dans ce second chef-d’œuvre, pourtant, Mary Shelley inventait – certes influencée par Le Dernier Homme de Jean-Baptiste Cousin de Grainville, publié en 1805 -. un autre archétype littéraire : celui de l’ultime survivant de l’humanité, errant parmi les ruines de la civilisation. C’eût été rendre un digne hommage à la mère de Frankenstein que de la montrer, pour célébrer les deux cents ans de son Prométhée moderne (Sous-titre de Frankenstein), plutôt qu’en midinette se piquant au passage de littérature, sous les traits de l’écrivain de génie qu’elle fut.
Pour un Etat, la vente d’armes n’améliore pas seulement les chiffres du commerce extérieur. Il s’agit non seulement d’entretenir un levier essentiel de sa politique de défense mais aussi de maintenir un outil industriel indispensable à l’avenir de son économie. Obama l’avait parfaitement formulé en son temps.
A l’instar des prix de l’immobilier et de la franc-maçonnerie, la question des ventes d’armes est un de ces petits marronniers médiatiques qui reviennent de temps à l’autre. Il arrive même qu’un journaliste exprime un brin de fierté patriotique en réécrivant une dépêche AFP qui annonce triomphalement les chiffres des exportations française de systèmes d’armement. Au printemps dernier, Le Monde a ainsi presque célébré les performances de l’industrie française de la défense en publiant sans commentaire les statistiques du Sipri (Institut international de recherche sur la paix de Stockholm) qui font autorité dans le domaine.
Mais lorsqu’il s’agit de commenter les contrats d’armements signés avec des régimes pas très fréquentables ou des pays dans des guerres controversées, l’antimilitarisme reprend ses droits. Ce fut le cas au début de l’été après la publication du rapport annuel sur les exportations d’armes présenté par le ministère des Armées au Parlement, document que Mediapart a qualifié de « faussement transparent ». Par la même occasion, Mediapart citait un rapport des ONG dénonçant les ventes d’armes – notamment de chasseurs bombardiers Rafale – de la France à l’Egypte du maréchal Sissi.
Ainsi, d’après ce rapport, « en sept ans [entre 2010-2017], les livraisons ont été multipliées par 33 alors que la répression envers l’opposition s’est intensifiée ». Une autre critique récurrente cible les ventes à l’Arabie saoudite d’armes et de munitions utilisées dans la guerre que la coalition dirigée par Riad mène au Yémen.
Entre ces deux façons de traiter cette question compliquée (cocardière ou culpabilisante), rares sont les articles qui vont au-delà de ces réactions pavloviennes. Pourtant, vendre des armes n’est pas a priori condamnable. Pour le comprendre, il est utile de relire le magnifique discours de réception du prix Nobel de la paix de Barack Obama. Après qu’à la surprise générale, cette prestigieuse récompense a été accordé en 2009 au très fraîchement élu Président des Etats-Unis, Obama a tenu à rappeler au monde quelques principes que nous avons tendance à oublier.
« Le monde doit se rappeler que ce ne sont pas que les institutions internationales, les traités et les déclarations, qui lui ont apporté la stabilité après la Deuxième Guerre mondiale. [..] Oui, les outils de guerre ont un rôle à jouer pour préserver la paix. Et pourtant cette vérité doit coexister avec une autre : aussi justifiée soit-elle, la guerre promet une tragédie humaine. Par son courage et par son sacrifice, le soldat se couvre de gloire car il exprime son dévouement à sa patrie, à sa cause, à ses camarades de combat. Mais la guerre elle-même n’est jamais glorieuse et nous ne devons jamais la claironner comme telle.
Ces paroles devraient passer pour des évidences : la guerre fera encore longtemps partie de notre existence, et tout ce que nous tenons pour cher et indispensable continue à exister car nous (ou quelque autre) avons les moyens et la détermination de les défendre les armes à la main. Aux apôtres du « pas d’armes pas de guerre », l’ancien président américain répond par des arguments fondés sur un vieil adage : « si vis pacem para bellum », si tu veux la paix, prépare la guerre. Or, la disposition évidente d’être à tout moment en capacité de se défendre par l’usage légitime de la force dépend de la qualité, de la quantité et de la disponibilité des moyens matériels, autrement dit des armes et des munitions.
Maintenir et améliorer son outil militaire
Il faut donc pouvoir équiper nos armées de matériel idoine, fiable et disponible. Et plus on est maître des équipements, plus on est souverain dans les décisions concernant leur emploi. Un pays dépendant à 100% d’autres pays pour équiper ses armées n’a pas la maîtrise de son outil militaire. Le gouvernement d’un tel pays devrait toujours compter sur ses fournisseurs en cas de guerre pour remplir les stocks de munitions et pièces de rechanges, pour remplacer les équipements détruits et reconstruire ses armées une fois la guerre terminée.
Il s’agit donc de maintenir dans la durée – des décennies durant – un savoir-faire, des infrastructures et des compétences. Deux Etats ont plus ou moins atteint l’autosuffisance dans ce domaine : les Etats-Unis et la Russie. Un troisième, la Chine, rejoindra prochainement ce club très fermé. Tous les autres sont condamnés à établir des priorités et acheter ailleurs ce qu’ils ne fabriquent pas. Ces choix ont un double coût, économique mais aussi politique : les grandes puissances dominent ce marché et utilisent leurs industries de défense en tant qu’outil d’influence et de politique étrangère.
La vente d’armes, outil d’investissement et de diplomatie
La France se trouve donc dans une situation compliquée. D’un côté, l’autarcie en termes d’équipement militaire n’est pas à sa portée, faute de moyens. De l’autre, la France a des ambitions, notamment développer une politique étrangère vigoureuse et influente en Afrique, au Moyen Orient et en Asie-Pacifique (où la France, grâce à ses territoires, a un domaine maritime conséquent). Sur un autre front, Paris entend soutenir une autonomie stratégique européenne, ce qui veut dire concrètement – a fortiori depuis l’élection de Trump – pouvoir tenir tête à la Russie. Face à ces contraintes, le choix de la France a été de maintenir des capacités prioritaires « à la maison » d’un côté (sous-marins nucléaires, avions de chasse ainsi que des multiples systèmes et technologies) et de l’autre d’acheter des équipements ou de coopérer dans la fabrication du reste.
On vend donc pour pouvoir acheter le nécessaire moins cher (plus Dassault obtient de commandes, moins l’État paie par unité), pour pouvoir maintenir des chaînes de fabrication en activité pendant longtemps (ce qui les rendent disponibles pour les forces armées françaises) et pour pouvoir faire évoluer le matériel grâce aux clients étrangers dont les achats financent les programmes de recherche et développement. Concrètement, c’est grâce aux contrats avec l’Egypte, l’Inde et le Qatar que la Marine et l’Armée de l’air françaises auront plus de Rafales de meilleure qualité, à moindre prix.
Pour pouvoir continuer à garder la main sur ce qui a été considéré comme essentiel, acheter le reste et créer des alliances sur les zones prioritaires (Europe, Afrique, MO et Asie-Pacifique), le commerce d’armes est un passage obligé pour la France. En d’autres termes, aussi longtemps que la France souhaite jouer un rôle important dans les affaires du monde, un rôle dont son siège de membre permanant du conseil de sécurité de Nations Unies est l’attribut principal, elle doit pouvoir jouer un rôle important dans le marché d’armes. Or, les contrats d’armement sont l’un des meilleurs « ciments diplomatiques » possibles.
Ces engagements lient client et fournisseur pour des longues années de coopération. Avec certains clients – notamment l’Inde – ces contrats sont accompagnés d’échanges de technologies et de ce que l’on appelle « offsets », c’est-à-dire l’engament pris par le fournisseur de devenir le client de son client, pour un somme représentant une partie du contrat initial. Ces échanges ne se limitent pas au domaine de la Défense et ouvrent la voie à un resserrement général des liens économiques entre les deux pays. Acheter à la France un chasseur bombardier, un sous-marin ou une frégate c’est s’engager à entretenir des liens privilégiés avec elle pendant des décennies.
La contribution de l’industrie d’armement à l’économie
Et si le positionnement stratégique de la France dans le monde l’impose, des considérations d’ordre économique plaident aussi pour une politique intelligente de ventes d’armes. Tout d’abord, il y a le produit direct des transactions souvent colossales et leurs retombées évidentes en termes d’emplois (l’industrie de la défense emploie aujourd’hui 165 000 personnes). Cette industrie, drainant d’énormes moyens publics dans une course perpétuelle à la sophistication face à des adversaires redoutables, sert de locomotive à l’économie nationale. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder l’économie américaine depuis la Seconde guerre mondiale. C’est au projet spatial, au nucléaire et à l’armement qu’on doit la plupart des percées technologiques dans tous les domaines imaginables, la plupart des produits et des services faisant partie de notre quotidien y compris la médecine, qui s’appuient sur l’informatique et l’imagerie (IRM par exemple) développées par le secteur R&D de la Défense à des fins militaires. Les capacités françaises en termes d’informatique et de modélisation sont liées aux efforts considérables consentis dans le cadre du développement de la dissuasion française et notamment la possibilité de tester des armes nouvelles par simulation sans avoir besoin comme au XXème siècle de procéder à des essais nucléaires. D’ailleurs, si l’entreprise informatique française Bull renaît en quelque sorte de ses cendres dans les années 2000, cette résurrection n’est pas sans lien avec le développement, pour les besoins du CEA et la simulation des essais nucléaires, de puissants super-ordinateurs.
Pour mieux comprendre l’effet de l’industrie de la Défense sur l’économie nationale, prenons l’exemple des activités de recherches dans le domaine nucléaire militaire dans la région de Grenoble. Cela commence au milieu des années 1950 avec l’installation à Grenoble d’un centre de recherches du CEA (Commissariat à l’Energie Atomique). Six décennies plus tard, tout un écosystème spécialisé dans les nanotechnologies, les nouvelles énergies et la santé voit le jour.
Le rôle des centres de recherche militaires
N’oublions pas non plus le rôle qu’ont joué ces centres de recherche dans la formation des futurs entrepreneurs. C’est le cas de Soitec, une entreprise fondée en 1992 dans la même région par deux anciens chercheurs du CEA-Leti (Laboratoire d’électronique et de technologie de l’information) et spécialisée dans le domaine des matériaux semi-conducteurs pour le marché électronique. Aujourd’hui, Soitec emploie un millier de personnes réparties entre ses différents sites – à Bernin près de Grenoble, mais aussi aux États-Unis et en Asie. Ce cas illustre la portée très large des investissements publics en recherche et développement dans le domaine de la défense et l’étendue de leur effet sur l’économie et la société d’une région. Dans l’écosystème créé près de Grenoble autour et grâce aux laboratoires du CEA, entreprises, universités et pouvoirs publics ont poussé très loin les capacités acquises à l’origine pour la défense nationale. La possibilité d’exporter, de financer des projets grâce aux clients étrangers et de créer de coopérations avec d’autres pays est au cœur même de ce genre de réalisations.
Le tableau est donc complexe et dépasse largement les positions et argumentaires simplistes qu’on peut trouver dans des médias non spécialisés. La question n’est donc pas de savoir s’il faut ou non vendre des armes. Les ventes d’armes sont la condition sine qua non de l’existence d’une industrie française de la défense et de la possibilité d’équiper convenablement les armées françaises. Aussi longtemps que nous vivons dans le monde décrit par Obama dans son discours de réception du prix Nobel, et exposé en termes moins lyriques par les Livres blancs sur la défense et la sécurité nationale, les ventes d’armes constitueront un pilier de la défense nationale française.
Depuis quelques jours, une (nouvelle) polémique autour du harcèlement sexuel a pris de l’ampleur sur les réseaux sociaux. Des youtubeurs vedettes de la Toile hexagonale voient leurs noms jetés en pâture dans de sombres histoires de « détournement de mineurs ». Si les médias échaudés par l’affaire Weinstein s’emballent, les réseaux sociaux en plaisantent. Peut-être parce que le dossier semble vide.
Autour du hashtag #BalanceTonYoutubeur (réminiscence raffinée de #BalanceTonPorc), c’est aujourd’hui sur les professionnels des vidéos sur Internet qu’on braque les projecteurs. Les hostilités numériques ont été ouvertes le lundi 6 août par un tweet de Squeezie, l’un des youtubeurs français les plus populaires, qui avait pour but de dénoncer les agissements compromettants de certains de ses confrères qui « profitent de la vulnérabilité psychologique de jeunes abonnées pour obtenir des rapports sexuels ».
Les YouTubers (y compris ceux qui crient sur tous les toits qu’ils sont féministes) qui profitent de la vulnérabilité psychologique de jeunes abonnées pour obtenir des rapports sexuels on vous voit
La vérité finit toujours par éclater
A partir de là, les internautes ont rapidement réagi sur Twitter : le tweet de Squeezie a, à cette heure, été liké 116 000 fois et retweeté 46 000 fois. 112 000 tweets relaient par ailleurs le hashtag #BalanceTonYoutubeur ; et on peut y ajouter les 45 000 tweets relayant le hashtag #BalanceTonYoutuber(l’orthographe des néologismes anglicisants est en effet quelque peu fluctuante).
Une polémique pour rien
C’est ainsi que plusieurs vidéastes ont été « balancés » depuis lundi à coups de témoignages, appuyés la plupart du temps par des captures d’écran de conversations entre ceux-ci et leurs « victimes ». Devant cet emballement de Twitter, les médias traditionnels, comme toujours, essaient de donner le change ; et des Inrocks à Paris Match, de Valeurs actuelles à Europe 1, en passant par Elle, beaucoup ont produit des articles, au contenu à peu près identique, pour faire connaître cette information au citoyen non connecté. La palme du titre sensationnel revient à Public, qui annonce fiévreusement : « Youtube : Squeezie balance un énorme scandale sexuel ! ».
Mais de scandale sexuel, il est clair qu’il n’y a pas, ou du moins, pas encore. Les dénonciations sont plus que douteuses ; Squeezie lui-même n’a donné aucune information, et devant l’emportement de ses abonnés, il a publié un deuxième tweet semblant plus ou moins vouloir tempérer les dénonciations hasardeuses. Le contenu de cette affaire n’est que vide intersidéral.
Internet ne condamne pas ses propres enfants
D’ailleurs, les internautes eux-mêmes ne s’y sont globalement pas trompés : quand on parcourt le fil #BalanceTonYoutubeur sur le réseau social, on est frappé de voir que l’atmosphère est plus au photomontage humoristique mettant en évidence le caractère suspect des dénonciations, qu’à la colère contre les agissements dégoûtants des exécrables youtubeurs.
Si la crédulité est évidemment de mise pour les associations féministes, ou plus largement chez ceux prompts à se ranger du côté des « dominés », le bon sens suspicieux semble alors prévaloir. #metoo, et le climat depuis la fin de l’année 2017 ne nous avaient pourtant pas habitués à une telle retenue ; pourquoi alors aujourd’hui ?
Il est évident que les vagues successives de dénonciations ont érodé la capacité à s’indigner, d’autant plus que la matière est ici particulièrement faible. De plus, les youtubeurs, célébrités jeunes et amusantes, suscitent plus de sympathie que des personnages physiquement assez peu ragoûtants, correspondant à la figure du « porc » (cf. Harvey Weinstein). Mais il est aussi très probable que les réseaux sociaux soient moins enclins à condamner ceux qu’ils ont enfantés. L’extrême dépendance des stars du web vis-à-vis de leurs abonnés les en rapproche immanquablement, ce qui n’est pas le cas des stars adulées de loin, ou des simples inconnus.
Surenchère médiatique
Cette relative réserve des réseaux sociaux, paradoxalement, contraste avec l’attitude des médias traditionnels. Leurs réactions apparaissent, à quelques exceptions près, beaucoup moins sceptiques et contrastées que celles du fil #BalanceTonYoutubeur. C’est ainsi que le Parisien a presque immédiatement produit une « enquête » auprès de jeunes filles repérées sur les réseaux sociaux, qui accusaient tel ou tel youtubeur de leur avoir fait des « propositions douteuses » ; initiative poursuivie par une cohorte de journaux et de radios se proposant de décrypter l’affaire, n’hésitant pas à donner les noms des incriminés et à fouiller dans leur passé Internet. Cette surenchère a pour origine la volonté louable de rendre compte d’un phénomène sur les réseaux sociaux, acteurs désormais incontournables de l’information ; mais elle unifie ici sans discernement l’étalage anarchique de réactions individuelles, qui constitue l’essence même des réseaux sociaux comme Twitter.
On a en fait l’impression que, par peur de se retrouver distancée par les réseaux sociaux, la sphère médiatique traditionnelle en rajoute, et s’abîme dans la tentative de faire le buzz en désignant les coupables. Ou donne du crédit aux accusations pour ne pas, au contraire, être victime d’un bad buzz : c’est le cas de Touche pas à mon poste, qui vient d’écarter de l’émission un des youtubeurs touchés par la polémique.
Confusion morale et juridique
Si la prudence reste quand même globalement de mise quant à la véracité des accusations, on note que les faits en eux-mêmes ne sont absolument pas questionnés. Autrement dit, qu’un youtubeur de 25 ans fasse des avances à une fille de 16 ans est, sans débat, condamné comme inacceptable. Car ce qu’on reproche aux youtubeurs n’est rien d’autre que cela : des avances, parfois lourdes, parfois pathétiques, mais absolument rien qui ait trait à des agressions sexuelles. La qualification de « harcèlement » est (pour ce qui est sorti à cette heure) elle aussi inadaptée, puisque les « victimes » poursuivaient les conversations sur le mode de la drague et n’opposaient pas de refus aux youtubeurs, et d’après ce qui est dit, dans les cas où elles l’avaient fait, ceux-ci s’arrêtaient immédiatement. Il est facile de dire, au moment où un scandale éclate : « sur le moment j’ai rien dit mais j’étais super choquée ».
Alors, sur le plan légal, la seule chose qu’on puisse éventuellement reprocher aux youtubeurs, pour une toute petite partie des dénonciations, c’est « le fait, pour un majeur, de faire des propositions sexuelles à un mineur de quinze ans[tooltips content= »C’est-à-dire âgé de 14 ans ou moins. »]1[/tooltips] ou à une personne se présentant comme telle en utilisant un moyen de communication électronique », puni par l’article 227-22-1 du Code pénal.
Rien à voir avec le « détournement de mineurs » évoqué par certains articles comme celui du Figaro, qui fait une erreur juridique grossière : le détournement de mineurs désigne « le fait de soustraire, sans fraude ni violence, un enfant mineur des mains de ceux qui exercent l’autorité parentale », et n’a pas de rapport avec les relations sexuelles.
La saga ratée de l’été
Dans cette affaire, comme dans toutes celles qui se sont déclenchées depuis fin 2017, c’est donc toujours la confusion qui règne. L’implication, réelle ou supposée, de mineurs suscite une réaction épidermique, alors même que la situation réelle n’est pas susceptible d’une condamnation pénale ; et la presse, entre hypocrisie et indignation sincère, fait de nouveau campagne pour le redressement des mœurs.
Mais n’accablons pas trop les médias. Fort dépourvus depuis que l’affaire Benalla s’est dégonflée comme un soufflé, ils n’ont plus grand-chose à se mettre sous la dent, en dehors de feux de forêt en Grèce ou en Californie. Or, selon la bonne vieille loi du kilomètre, ces drames exotiques ne passionnent pas les foules hexagonales. Les youtubeurs français ont fait les frais de ce désert estival.