Avec L’Autre, le philosophe Dominique Quessada achève un cycle commencé il y a vingt ans. S’il pense que la conceptualisation forcenée de l’Autre a permis les génocides du XXème siècle, l’auteur espère que son obsolescence programmée annonce une humanité plus fraternelle. Une analyse brillante mais contestable.


Les lecteurs motivés qui emporteront le dernier essai de Dominique Quessada à la plage seraient bien inspirés de se prêter d’entrée au petit exercice de méditation qui leur est proposé à la fin de l’ouvrage. Je dis « méditation » car l’état d’inséparabilité décrit comme une promesse inédite présente de curieuses ressemblances avec des expériences du même type, d’ordre spirituel ou poétique. Est-ce la preuve qu’on ne se débarrasse pas si facilement des structures mentales héritées du vieux monde, ou cela tend-il à démontrer que « l’ontologie de l’inséparabilité » dont l’auteur est depuis bientôt vingt ans le défenseur talentueux et obstiné, était déjà en fait l’une des composantes de la vision du monde dont la disparition est annoncée ? Et si, progressant ensuite dans votre lecture, vous voyez le face-à-face initial avec votre voisin(e) de plage se transformer en côte à côte où personne n’est plus l’Autre de l’Autre, c’est que vous aurez rapidement progressé sur la voie de l’inséparabilité.

Difficile d’ailleurs de dissocier ce nouvel essai des quatre autres déjà publiés1, l’auteur reconnaissant lui-même qu’il s’agit là d’un « chemin en cinq étapes » et parlant d’un « cycle » au sein duquel ce dernier livre jouerait donc le rôle de clé de voûte qui, posée en dernier, assure la solidité de l’édifice. On s’étonne dès lors moins de voir revenir au premier plan un concept – l’Autre – qui jouait déjà un rôle prépondérant dans les précédents essais : « L’Autre est (tout) ce dont nous sommes séparés », lit-on dans L’Inséparé. Tout n’avait-il donc pas déjà été dit alors même que la thèse de l’auteur – l’Autre en tant qu’« objet idéologique » est le pire ennemi de l’altérité – semblait ne laisser guère de place à l’inédit ? Conscient des paradoxes qu’il manie, et soucieux d’être compris, Quessada use en fait de la répétition comme d’un « rappel » visant à dissiper les malentendus que pourrait susciter une pensée comme la sienne, servie par une exceptionnelle maîtrise du langage, mais évoluant à contre-courant de pas mal d’idées reçues.

Quessada contre Levinas

Qui aborderait cet ouvrage en se disant, par exemple, qu’il va y trouver l’art et la manière de mieux « comprendre l’Autre », au sens psychologique du terme, ne pourrait qu’être déçu voire scandalisé par les libertés prises et assumées à l’endroit de cette idéologie faussement compassionnelle qu’est aujourd’hui l’« autrisme » ; inspirant à l’auteur des pages d’une réconfortante lucidité quant à la nécessité de déloger de son piédestal ce « fétiche sacralisé, garant de l’éthique, qu’est devenu l’Autre » sous l’égide d’Emmanuel Levinas, en particulier. Il faut un certain courage pour oser penser que l’éthique lévinassienne, non contente d’être impraticable, légitime la prise d’otage du sujet, chargé de tous les péchés, par un Autre hypostasié et victimisé. Si le régime d’inséparabilité annoncé doit mettre fin à toutes les prises d’otages – du Moi par l’Autre ou de l’Autre par le Moi – on ne peut qu’en saluer l’arrivée. Mais est-ce si simple, et l’auteur ne rejoint-il pas finalement Levinas dans sa lecture quelque peu lapidaire de l’histoire de la philosophie ?

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Là où Levinas affirme que cette histoire n’a jamais fait que renforcer le « circuit d’ipséité » en convoquant l’Autre au profit du Même, Quessada montre que ces deux partenaires n’ont cessé de s’enfanter mutuellement depuis que Platon a fait de la métaphysique occidentale un régime de pensée dualiste qui est toujours plus ou moins le nôtre ; même s’il est en train de s’effondrer en raison de ce péché originel

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Ete 2018 - Causeur #59

Article extrait du Magazine Causeur

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