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Prime à l’insécurité

Prélevée sur chaque contrat d’assurance depuis 1986, la « taxe attentat » devait initialement indemniser les victimes du terrorisme. Quarante ans plus tard, elle finance surtout les réparations liées à la délinquance du quotidien, punissant encore moins les agresseurs, et enfonçant encore plus l’État dans un gouffre financier.


Créée en 1986 au lendemain des attentats commandités par l’Iran, ponctionnée sur les contrats d’assurance habitation et auto, on l’appelle la « taxe attentat », car à l’origine destinée à indemniser les victimes du terrorisme, mais on peut aujourd’hui la qualifier de « taxe caillera », car elle sert principalement à dédommager les victimes de la violence ordinaire et de l’insécurité permanente. Les chiffres du Fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme et d’autres infractions, qui gère la caisse, sont frappants : en 2023, dernier exercice validé, 60 millions d’euros ont été versés à des victimes d’attentats alors que 467,3 millions l’ont été à 25 500 victimes d’infractions de droit commun… qui ont pour qualification homicides, violences sexuelles, viols, agressions, blessures volontaires et involontaires, dégradation de biens, squat… Comme l’explique le Fonds, « la loi a ainsi voulu éviter aux victimes d’avoir à demander directement à leur agresseur d’indemniser leurs préjudices, voire d’être privées de toute indemnisation en cas d’insolvabilité de celui-ci ou s’il n’est pas identifié ».
Le Fonds est à ce point garanti et généreux que certains avocats ne fixent plus d’honoraires, mais se paient sur la bête en prenant un pourcentage sur les indemnités que touchent leurs clients. Au nom de la solidarité nationale, l’État, via ce Fonds, a pris donc les victimes sous sa coupe, qui menace de déborder. L’inflation des indemnités en atteste : en 2015 la somme allouée à quelque 13 000 victimes était de 271,8 millions. Elle s’élève donc aujourd’hui à 467,3 millions, une hausse de 70 %, qui illustre les années Macron. Sous Jupiter, le mercure affole le thermomètre de l’insécurité. Conséquence, la taxe « caillera » a grimpé : de 4,3 euros en 2015, elle a aujourd’hui atteint 6,5 euros par contrat…
Les délinquants bénéficient ainsi d’une double remise de peine : non seulement ce sont les cochons de payants qui indemnisent leurs victimes, mais de plus ils ne participent pas à la collecte nationale, car beaucoup n’aiment pas les polices… d’assurance, auxquelles ils ne souscrivent pas.

L’Europe : ni pilote, ni avion

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Emmanuel Macron se plaint du fait que l’Union européenne ne soit pas assez crainte. Mais Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission, Kaja Kallas, la Haute représentante pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, ou le président français lui-même sont-ils capables d’inspirer la peur à Donald Trump, Vladimir Poutine, Xi Jinping ou à qui que ce soit ? Le regard d’Henri Beaumont.


Droits de douane de 15 %, 750 milliards de dollars de promesse d’achats d’énergie ; la Reine von der Leyen s’est fait manger par Donald le fou. L’Europe est mat. Les naïfs s’indignent : « Au voleur ! Au voleur ! A l’assassin ! Justice, juste Ciel ! Je suis perdu, on m’a coupé la gorge, on m’a dérobé mon argent… Qui peut-ce être ? Qu’est-il devenu ? Où est-il ? Où se cache-t-il ? »  

Un monde sans volonté ni représentation

Tigrou de papier, Emmanuel Superdupont fait les gros yeux.  « Pour être libres, il faut être craints. Nous n’avons pas été assez craints… La France a toujours tenu une position de fermeté et d’exigence. Elle continuera de le faire. Ce n’est pas la fin de l’histoire et nous n’en resterons pas là ». Coué qu’il en coûte. Cinq affirmations, quatre mensonges. Le grotesque touche ici au sublime. Il y a toujours de l’inconvénient à s’engager sur des suppositions que l’on sait impossibles. Pour être, sinon craint, du moins respecté, il faut être libre. Pour être libre, il faut être solvable. Avec une dette de 3346 milliards d’euros, 114 % du PIB, 5000 euros empruntés chaque seconde, Marianne la cigale n’a aucune crédibilité, ni marge de manœuvre. 

Depuis 1957, l’Europe se fantasme Troisième Force, de raison, modération, culture, stabilité ; une manière de « juste prix ». Hors-sol, dans les incantations « toutlemondistes », la repentance et l’autoflagellation, forte de deux pions et un cavalier, elle voudrait pacifier l’échiquier mondial. C’est à marée basse que l’on voit qui porte un maillot. L’océan est vide, l’Europe et la France sont à poil. Le vieux continent a perdu sa grinta, ne fait plus peur ni rêver. Il va pouvoir prendre sa retraite de l’histoire, pour de bon. Valéry avait tôt pressenti le malaise : « L’Europe aspire visiblement à être gouvernée par une commission américaine. Toute sa politique s’y dirige » (1927). 

Les 4 151 Adages d’Érasme, dizaines de think-tanks européens, le mille-feuille crémeux des fonds « cohésion », milliards d’impôts censés financer des trottinettes à hydrogène, décarboner Ljubljana, sauver le gavial du Gange, réinsérer les pickpockets apatrides sous OQTF, ne changent rien à l’affaire. Des farandoles de Directives Tartuffe, acronymes inclusifs et gazeux (RSE, CS3D, RGPD, +++), chemins qui ne mènent nulle part, tiennent lieu de politique, ont lavé les cerveaux. Le jockey bruxellois, obèse, se prend pour le cheval. Au pouvoir depuis trois générations, les eurocrates, mouches du coach, responsables de la débâcle, miment le pouvoir, l’autorité, un destin commun. Ils n’ont rien vu venir, rien anticipé, à l’exception de leurs bonus et primes de dépaysement défiscalisés. Pas un n’a aujourd’hui l’honnêteté de reconnaitre le naufrage, d’acter l’impérieuse obligation de tout reconstruire, à commencer par la gouvernance.  « Nous savons qu’ils mentent, ils savent aussi qu’ils mentent, ils savent que nous savons qu’ils mentent, nous savons aussi qu’ils savent que nous savons, et pourtant ils continuent à mentir » (Soljenitsyne).

L’Europe doit, peut, va, rebondir…

Quelles pistes pour sortir de l’impasse ?

– Déférer Ursula von der Leyen et ses 27 commissaires européens devant une Haute Cour de justice pour trahison et inintelligence avec des puissances étrangères.

– Dealer avec Donald Trump une réduction des droits de douane en échange de la Corse, de la Nouvelle-Calédonie, de la Guyane, une caisse de « Château-Gilette Crème de Tête » 1959 et un coffret de macarons Ladurée. 

– Contrer les impérialismes yankee et chinois grâce à un Woodstock-exchange, grand marché équitable de libre circulation des biens et des réfugiés, des partenariats gagnants-gagnants avec la Cisjordanie, Haïti, l’Arménie, la Transnistrie et la Syldavie. 

– Monter une opération spéciale d’assaut du Capitole, prise de Wall Street et enlèvement de Donald Trump à Mar-a-Lago. Le Commando Hubert et le 1er RPIMa sont en alerte rouge.

– Une surtaxe de 16 % sur les Barbie Sirène Dreamtopia Blonde Scintillante, le whisky Jack Daniel’s, les Chicken McNuggets.

– Créer une « green card » européenne pour attirer les talents et cerveaux en déshérence : ingénieurs nucléaires iraniens désabusés, chercheurs spécialistes de « Queer studies » et « Automobilités postmodernes », virés d’Harvard.

– Mettre le paquet avec un 666e MEGA plan de relance, REBOND, « Résilience Economique Bienveillante Ouverte Non Dominante ».  

– Adapter en roman graphique les œuvres complètes de Jean Monnet, Jacques Delors et Mario Draghi.

– Négocier le rattachement de l’Europe au Groenland. 

– Demander la protection de l’armée russe en cas d’invasion américaine.

– Décréter l’Euroxit et rendre leur souveraineté aux 27 états membres.

… Silenzio !

Le malheur est une idée neuve en Europe. L’Odyssée se termine dans Le Mépris. Naine politique, orpheline militaire, castrat diplomatique, cocue économique, l’Europe libérale-libertaire, Castafiore ridicule et humiliée, rit jaune en son miroir. Son dernier bijou, un marché de 450 millions de consommateurs est au Mont-de-Pitié. Les Russes, Chinois, Américains, Indiens, la cinquième colonne islamiste, se lèchent les babines. 

Bêêêêê…

« […] Je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.

« Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages, que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? » (Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, t. II, IVe partie, Chap. VI). 

Rudy Ricciotti cœur de béton

Le génial architecte a un caractère bien trempé. Dans Insoumission, il livre un coup de gueule contre la bureaucratie et les normes qui encadrent le BTP, au détriment de la création, des ouvriers et des artisans.


À la vie comme à la guerre ! Rudy Ricciotti ne connaît qu’une grammaire existentielle, celle du combat. Qu’il aime ou qu’il bâtisse, discute avec ses commanditaires ou assiste à une corrida, c’est l’arme au poing. Il lui faut contester, défier, résister. Ce qui lui vaut sans doute dans quelques ministères – et parfois aussi chez ses amis – une solide réputation d’emmerdeur et de grande gueule ingérable. Mais aussi d’architecte génial, un de ceux à qui on confie les missions impossibles et les projets où doit souffler l’esprit. Il les raconte, comme autant de batailles dans un livre qui lui ressemble : foutraque, colérique, bouillonnant, brouillonnant. Et traversé en continu par une tension vitale, une volonté de créer – pas pour ériger de jolis bâtiments, pour faire jaillir la beauté et apporter sa pierre à la grande aventure humaine. Regard de braise et verbe haut, ce drôle de zèbre, hybride improbable entre latin lover et Gaulois réfractaire, s’efforce ainsi depuis quarante-quatre ans de donner corps et âme à une matière que seuls les financiers et les fonctionnaires peuvent croire inanimée. Celle qu’il vénère et s’emploie à plier à ses exigences, c’est le béton, matériau hautement masculin qu’il accommode en dentelles, résilles et draperies. Mais pour percer ses secrets, comme ceux d’une femme aimée, il faut du temps, de la détermination et le secours de ces ingénieurs, artisans et ouvriers pour qui le réel ne se réduit pas à des équations.

Sur le chantier, chacun sait qu’une erreur, une seconde d’inattention peuvent être fatales – occasionnant au mieux dégâts et surcoûts – au pire catastrophe et victimes. Aussi y règne-t-il la même fraternité que dans les tranchées. Cette camaraderie n’exclut pas, évidemment, le respect de la hiérarchie, ni des engueulades homériques. On se parle d’homme à homme y compris avec les femmes. Mais face au feu, la compétence prime sur le grade. Et, du manœuvre au commanditaire, tous ripaillent pour la pose du drapeau, « un rituel que les groupes du BTP s’efforcent d’éduquer à grand renfort de petits fours et d’eau gazeuse ». Les cochons.

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S’il y a des frères d’armes, il y a des ennemis : les bureaucrates parisiens pour qui «un chantier n’est pas un travail mais une nuisance», à l’image de ces fonctionnaires du Louvre qui demandaient qu’on arrête les embarras du département des Arts de l’islam pour pouvoir travailler fenêtre ouverte sans même imaginer que des ouvriers seraient affectés par leurs caprices ; les zélotes du minimalisme, cette maladie pathétique à laquelle il oppose un maniérisme assumé ; les promoteurs qui ne se soucient que de coûts et de délais ; les obsédés de la norme qui se donnent bonne conscience en construisant des écoquartiers qui seront, prédit Ricciotti, « les territoires perdus de demain à ceci près que les HLM ont duré plus longtemps ». Rien de moins durable, paraît-il, que ce bête pin Douglas pour lequel on détruit nos forêts. Mais peu importe à ceux qui décident : demain, ils seront mutés ailleurs et ne verront pas ce que deviennent les chalets devant lesquels ils ont fait des selfies.

Parfois le miracle se produit, la rencontre avec un « prince éclairé », un commanditaire « porté par un désir et une vision assumés », qui ne demande pas à l’architecte de se soumettre aux exigences de la société. C’est arrivé avec Patrick Devedjian, initiateur du musée du Grand Siècle qui ouvrira ses portes à Saint-Cloud. Officier réserviste de la Légion étrangère et amoureux inconditionnel de la chose militaire, l’architecte ne cache pas sa joie d’avoir à transformer la caserne Sully, datant de Charles X, en écrin pour les riches collections léguées par Pierre Rosenberg. « Dans une société allergique au travail manuel, méprisant ses artisans et ses ouvriers, leur dédier un musée est en soi un acte révolutionnaire. » Des cathédrales à la Recherche du temps perdu, c’est sans doute cela, la synthèse et la quintessence de l’esprit français : la passion de la belle ouvrage. Qui, pour s’imposer aujourd’hui, doit savoir taper du poing sur la table.

Rudy Ricciotti, Insoumission : pour la survie de l’architecture, Albin Michel, 2025, 160 pages.

Insoumission: Pour la survie de l'architecture

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A la créolisation de la langue, préférons l’Académie française !

L’ex-trotskyste Jean-Luc Mélenchon et le gaulliste Henri Guaino viennent de croiser le fer à propos de la langue française. Le premier pense que, pour que le français soit une langue commune, il faut qu’on accepte d’en faire une langue créole. C’est oublier le rôle joué dans la création de la nation française par une certaine uniformisation linguistique encouragée par le cardinal de Richelieu, fondateur de l’Académie française en 1635. Si la la langue anglaise dégénère souvent aujourd’hui en « globish », c’est parce qu’elle ne bénéfice pas d’une institution pareille.


Jean-Luc Mélenchon a encore parlé. C’est une habitude. Mais cette fois, il n’a pas dénoncé les violences policières, béni les voiles ou invoqué Robespierre. Il a parlé en français de la langue française, une langue qu’il veut « créole ». Non point au sens poétique – comme lorsqu’Aimé Césaire introduit le vocabulaire martiniquais en littérature – mais au sens éminemment politique. Il faut dire que cette langue dont il parle sans cesse et qu’il aimerait voir entrer enfin dans le nouveau millénaire en changeant de continent, il la parle lui-même assez bien. Une qualité que lui reconnait, courtoisie oblige, Henri Guaino qui lui adresse une réponse cinglante au Figaro (à laquelle M. Mélenchon a répondu à son tour). Enfilant sa tenue de haut fonctionnaire lettré et une plume qu’il mit autrefois au service de Nicolas Sarkozy, il reproche à l’ancien sénateur PS une petite phrase : « Si quelqu’un pouvait trouver un autre nom pour qualifier notre langue, il serait le bienvenu. La langue française n’est pas la propriété singulière de la France, et surtout pas de ceux qui voudraient figer l’identité française dans sa langue ». Sophia Chikirou, en ligne plus que directe avec le lider maximo, confirmait les propos de ce dernier le 25 juin : « Au lieu de dire langue française, nous pourrions tout à fait dire langue créole […] qu’est-ce que cela a de criminel ? », qualifiant de « franchouillards » ses adversaires du jour.

Concession rhétorique ; dans sa tribune du Figaro publiée le 26 juillet, Henri Guaino invite à prendre au sérieux cette idée saugrenue à première vue : « L’erreur serait, de ne pas prendre assez au sérieux le défi derrière la provocation ». Le gaulliste reproche aussi à l’ancien trotskyste d’utiliser le terme « remplacement », et donc le mot de l’ennemi réactionnaire afin d’hystériser et de coaliser le camp d’en face (y compris les tièdes, « ceux qui se méfiaient de ce mot aux relents de grand complot ») renforçant ainsi – par mimétisme et attraction des extrêmes – son propre bloc. Autrement dit : de la LFI aux disciples de Renaud Camus, tout le monde s’entend sur le constat du « grand remplacement » : il y a simplement les contre et les pour qui lui préfèrent le plus festif, tentateur et tropical terme de « créolisation ».

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Avec ce mot de créolisation, Jean-Luc Mélenchon prône moins un constat sociolinguistique de bon sens avec lequel nous ne pourrions être qu’en accord (« la langue évolue et se nourrit d’emprunts extérieurs »), qu’une théologie de la fusion. Il faut tout métisser, tout liquéfier, tout échanger, tout rendre flou. Les nations, les peuples mais aussi leur langue. La langue ne connait ni dogme, ni frontières, ni règles fixes. Quand Roland Barthes disait la langue « fasciste », Mélenchon le voit anarchiste de nature, puisque « nous n'[en] sommes pas propriétaires ». Elle peut bien pousser comme bon lui semble à la manière des herbes folles. Elle peut construire empiriquement son propre lexique, ses propres règles, sa propre syntaxe au plaisir du caprice de ses millions de locuteurs. Les écoliers torturés les méchantes règles d’accord du participe passé seront soulagés… 

Refusant de laisser voir le français livré à la glose plurielle des banlieues et des ONG – ou des électeurs insoumis – Henri Guaino sort le bouclier de l’académisme : « Disons qu’il y a un danger d’enrichissement désordonné et c’est la raison pour laquelle il y a, n’est-ce pas, une Académie française ». Il est vrai que l’on doit à l’effort de permanence linguistique la possibilité de lire sans être déboussolé Racine et Corneille – pour Rabelais, c’est déjà plus compliqué. Les deux premiers sont du XVIIe, le second du XVIe. Entre les trois, une idée, une institution et surtout un homme : Richelieu. Le cardinal à la soutane de fer qui assiégea les protestants de La Rochelle d’une main et raccourcit les nobles duellistes de l’autre a aussi crée l’Académie pour serrer la bride aux langues trop libres. On parlerait désormais français et non plus langue d’oc ou d’oïl, picard, alsacien ou flamand ; l’Académie française en édicterait la norme, la grammaire et le bon usage. Le français devint une pierre taillée, presque aussi pur que le latin qui venait de perdre (officiellement) son monopole. Et suffisamment noble pour siéger dans les chancelleries, les tragédies et les traités. Rappelons que l’ultimatum adressé par l’Autriche-Hongrie à la Serbie lançant la guerre de 1914 fut écrit en français…  

Cette langue unique et unifiée dans le temps et l’espace, ce fut bien une originalité franco-française. Une de plus ! Codifier la langue pour faire l’unité du pays. Une langue centralisée, verticale, démocratique et compréhensible de tous : républicaine avant l’heure. Et Mélenchon ? Fils paradoxal de ce jacobinisme, héritier des tribuns de la Convention, il connaît trop bien cette histoire pour l’ignorer. Mais il l’interprète à rebours : là où les révolutionnaires faisaient du français un ciment national, il y voit désormais un terrain de lutte décoloniale. Reconnaissons qu’il arrive à son tiers-mondisme grammatical de lui inspirer quelques bonnes saillies. Quand il dénonce le désintérêt des dirigeants français pour leur propre langue, le tribun de LFI touche souvent juste : « Le président de la République lui-même invite le monde de l’argent en France dans un pauvre globish ! « Choose France », ânonne-t-il […]. Avec lui, il n’est plus question de créolisation mais d’assimilation pure et simple au monde anglo-saxon ». Idem sur la nomination de la Rwandaise Louise Mushikiwabo à la tête de la francophonie, celle-là même qui avait déclaré en 2011 : « l’anglais est une langue avec laquelle on va plus loin que le français. Au Rwanda, le français ne va nulle part », alors même que son pays a évincé le français au profit de l’anglais, notamment à l’école.Pour le reste… Il faut quand même être atteint d’un sérieux syndrome Donald Trump pour s’imaginer changer par décret dans la tête de toute l’humanité l’habitude d’appeler les choses par leur nom, langue française ou golfe du Mexique.

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On le sait, la façon de dénommer les lieux, les peuples et les langues a un caractère éminemment politique. Il a fallu toute la malice de la guerre civile yougoslave pour inventer d’hypothétiques langues serbe, croate, bosnienne, monténégrine. La distinction entre l’hindi et l’ourdou est ténue et doit beaucoup aux graves tensions qui opposent Inde et Pakistan. Selon que l’on se trouve à Ryad ou à Téhéran, le Golfe devient arabique ou persique, ou arabo-persique pour les plus diplomates. Parfois, il arrive que les anciennes colonies piquent la vedette de leurs anciennes métropoles. Le drapeau brésilien est très souvent utilisé pour symboliser le monde lusophone et la bannière étoilée étasunienne n’est pas loin de faire le même sort à l’Union Jack. Qu’enseigne-t-on dans les écoles, formations ou établissements internationaux qui cherchent à rendre leurs élèves « bankables » dans l’économie mondialisée ? La langue de Shakespeare ou l’américain mondialisé ? Faute d’académisme, l’anglais a suivi un autre chemin que le français et souvent évolué à la godille. Tant et si bien qu’il faut rééditer aujourd’hui Pride and Prejudice en anglais « moderne » pour que les Britanniques eux-mêmes comprennent ce que dit Jane Austen. Aujourd’hui, un animateur de la BBC à l’anglais impeccable pourra-t-il comprendre ce que lui dit un fermier du Midwest lequel devra peut-être tendre l’oreille aux gueulantes d’un prédicateur pakistanais ou d’un buveur irlandais…. Pour le moment, le drapeau français n’a pas été supplanté par celui du Québec ou du Congo dans les représentations : il n’est pas la peine d’inventer de toutes pièces le phénomène.

Israël, cible de toutes les haines

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Israël semble être en train de perdre la guerre de l’image à Gaza. Même des pays démocratiques comme la France, le Royaume Uni et le Canada l’accusent d’être responsable d’une famine à Gaza. Si de tels alliés abandonnent l’Etat juif, c’est en grande partie parce que la haine du Juif est devenue une véritable force politique. Analyse.


Il y a quelque chose d’incompréhensible, sinon de foncièrement malhonnête, dans l’hostilité persistante – et croissante – qu’une partie du monde occidental nourrit à l’égard d’Israël. Ce rejet n’est pas né de l’actualité récente, mais plonge ses racines dans un cocktail idéologique où se mêlent l’antisémitisme recyclé, les haines postcoloniales, le populisme islamo-gauchiste, le clientélisme électoral et une forme de snobisme moralisateur dont l’Europe a le secret. La diabolisation d’Israël est une œuvre composite. Il faut en démonter les mécanismes.

1/L’antisémitisme recyclé en antisionisme

Le cœur du mal est là : le Juif honni d’hier est devenu l’État haï d’aujourd’hui. L’antisémitisme étant désormais répréhensible (jusqu’à récemment en tout cas), la haine a trouvé un costume plus présentable : l’antisionisme. On ne hait plus les Juifs, on hait le Juif collectif. Cette transmutation rhétorique, qui permet toutes les outrances, est d’autant plus efficace qu’elle donne bonne conscience à ceux qui s’y adonnent. Soudain, l’illégalité devient vertu : on peut haïr sans honte, puisque c’est « pour la Palestine ». On est dans le camp du Bien, dans le monde du risque zéro puisque qui pourrait vous reprocher votre empathie pour les Palestiniens ? 

2/L’effet miroir de la détestation américaine

Il y a aussi la vieille haine anti-impérialiste, version tiers-mondiste ou alter-européenne. Israël paie ici sa proximité stratégique, militaire et technologique avec les États-Unis. Haïr Israël, c’est s’en prendre à « l’Empire », c’est se donner des airs de rebelle adepte de la passion anti-américaine. Peu importe qu’Israël soit une création travailliste (Ben Gourion) fondée sur des Kibboutz (sorte de phalanstères fouriéristes), une démocratie parlementaire, multilingue, diversifiée, qui protège les minorités mieux que la plupart de ses voisins (notamment les Druzes et les Bédouins) : Israël incarne l’Occident honni, et à ce titre, doit être abattu dans l’imaginaire idéologique de l’ultra-gauche.

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3/L’obsession décoloniale

Le décolonialisme joue un rôle central dans cette haine obsessionnelle. Dans cette vision manichéenne, Israël serait le dernier bastion de la colonisation occidentale. Que le pays soit né d’une résolution onusienne, qu’il ait retiré ses colons de Gaza en 2005, qu’il ait rendu le Sinaï à l’Egypte, que l’hébreu, au contraire du français, de l’anglais et de l’arabe ne soit parlé nulle part ailleurs qu’en Israël, que les Arabes israéliens y aient le droit de vote et un accès à toutes les institutions n’y change rien. Le prisme victimaire l’emporte sur les faits et le conflit devient une métaphore planétaire.

4/La dictature wokiste du ressenti

L’idéologie wokiste, elle, privilégie le ressenti à la réalité. Ainsi, quand 20 pays, dont la Belgique et la France, appellent à un cessez-le-feu, on s’indigne du « refus israélien » relayé par l’AFP, alors même que le Hamas n’a jamais accepté la proposition initiale. Cette inversion accusatoire est permanente. Les sbires de l’État islamique sont des terroristes ; les miliciens du Hamas sont des résistants (des « militants » pour l’Associated Press). Le Hamas est un « Mouvement palestinien » comme s’il s’agissait d’un syndicat. Le drame des otages, des femmes violées, des enfants massacrés, est effacé derrière les images de ruines à Gaza. Les Israéliens sont devenus des super-Blancs, symbole du patriarcat. D’ailleurs, la société israélienne qui produit des « vrais hommes » via le service militaire n’est-elle pas machiste ?

5/Le clientélisme électoral

En Europe, la réalité du vote musulman dans les grandes villes (Bruxelles, Anvers, Paris, Rotterdam, Bradford…) interdit à nombre de responsables politiques de prendre ouvertement la défense d’Israël (un homme politique bruxellois me l’a avoué). Le simple fait de rappeler que le Hamas est une organisation islamiste totalitaire devient un acte de bravoure. Les partis préfèrent flatter leur base électorale, quitte à s’aligner sur des slogans propalestiniens qui flirtent avec la propagande du Hamas. Le courage politique est absent ; le calcul cynique, omniprésent. Démocratie (un homme, une voix) et démographie (population musulmane en expansion) s’allient pour rendre la présence juive en Europe de plus en plus précaire.

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6/Le rejet de l’État-nation

La gauche postnationale abhorre l’idée d’un État fort, enraciné, fier de son identité. Or Israël est tout cela à la fois. Un Etat-nation juif est le summum de l’horreur pour la déconstruction sans-frontière. Les Juifs, autrefois accusés d’être sans terre et sans patrie (vils cosmopolites), sont aujourd’hui détestés pour avoir bâti un État, le défendre, l’armer, l’aimer. Le nationalisme juif, fût-il démocratique, est une insulte à l’universalisme abstrait issu de la déconstruction. Israël déplaît parce qu’il ne s’excuse pas d’exister.

7/Une jalousie mal dissimulée

Israël suscite aussi, disons-le franchement, une forme de jalousie. Ce petit État de moins de 10 millions d’habitants est devenu une puissance technologique majeure, un acteur central dans l’innovation, la cybersécurité, la médecine, l’agriculture, l’intelligence artificielle. Israël vend des armes ? Preuve de sa dangerosité. Israël produit des prix Nobel ? Symbole de sa domination. Même l’absence relative d’énergies renouvelables y devient une marque d’infamie chez certains écologistes radicaux, ainsi de Greta Thunberg levant les voiles vers Gaza avec Rima Hassan.

8/L’université, matrice de la détestation

Depuis 1967, les campus occidentaux sont devenus d’année en année les laboratoires de la haine d’Israël. On y enseigne que l’État hébreu pratique un « apartheid », voire un « génocide » – beaucoup d’étudiants de l’Université Libre de Bruxelles en sont absolument persuadés, comme j’ai pu m’en rendre compte lors d’une soirée de débat organisée par le Centre Jean Gol en présence de Georges-Louis Bouchez et Louis Sarkozy. Un obscur politicien du parti Mouvement réformateur (MR) compare Tsahal à la Wehrmacht en constatant la présence de soldats israéliens au festival de musique belge, Tommorowland. On fait de Gaza un camp de concentration. La « judéification » des Palestiniens est complète : ils sont désormais les victimes absolues, les nouveaux martyrs, oubliant tous les autres, des Ouïgours aux Druzes, Kurdes, Arméniens, Nigérians ou Soudanais menacés de famine…

9/Le renversement moral

Tout cela aboutit à un renversement éthique dramatique. Israël, agressé, endeuillé, menacé de destruction par une organisation islamiste djihadiste, bombardé par le Hezbollah et les Houthis, bombardé par l’Iran qui, sans le dôme de fer, aurait fait des centaines de milliers de morts en Israël, est devenu l’agresseur. Ceux qui massacrent, violent, prennent des enfants en otage sont absous au nom de leur identité palestinienne. Les Israéliens récoltent ce qu’ils ont semé ! Ceux qui se défendent sont condamnés parce qu’ils sont israéliens. Le Hamas, pourtant copié-collé idéologique de Daech, devient un interlocuteur légitime pour certains élus européens, les ONG et l’ONU. On ne parle plus de terrorisme, mais de « résistance ».

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Au final, si Israël est une Etat génocidaire et affameur, il n’a pas le droit d’exister puisqu’il était une promesse du « plus jamais ça » (plus jamais la Shoah). Si les Israéliens sont plus ou moins des nazis, l’Europe nazie et collaborationniste est absoute. Et notre culpabilité recuite vis-à-vis du génocide juif peut enfin être balayée. Dans le monde arabo-musulman, la « greffe sioniste » est une hérésie en terre d’Islam et doit disparaître. Pour ce faire, le Hamas et les proxys iraniens ont l’éternité devant eux : le 7 octobre n’étant, comme les dirigeants du Hamas l’ont rappelé, qu’un apéritif.

C’est pourquoi, nonobstant une empathie légitime pour les souffrances des Gazaouis, tous les démocrates devraient soutenir Israël, non pas aveuglément, mais lucidement. Parce qu’il est un rempart contre le fascisme islamiste. Parce qu’il défend les valeurs démocratiques dans une région qui les connaît si peu. Parce qu’il enterre ses morts et libère ses otages, quand l’autre camp fête ses martyrs et enchaîne les civils. Parce qu’Israël ne cherche pas à conquérir, mais à survivre.

Mettre ses vacances à profit pour (re)lire Adolfo Bioy Casares

L’Invention de Morel, du fantastique millimétré.


On me demande quelquefois des conseils de lecture, et j’avoue que c’est une question à laquelle j’ai du mal à répondre. Cela dépend trop de la personne, et de ses envies du moment. Parfois, je cite un classique. Mais les classiques n’ont pas la cote, sauf pour les lycéens qui doivent passer le bac français. J’ai d’ailleurs noté avec émerveillement que cette année, à l’épreuve écrite, on avait proposé aux futurs lauréats de décortiquer un texte de Barbey d’Aurevilly, ce très grand romancier français pour qui j’ai une immense passion. Barbey n’a pas écrit que des romans. Il est aussi l’auteur d’un petit essai essentiel, Du Dandysme et de George Brummell (1845), que je vous recommande chaudement.

Auteurs cultes

Au début du mois de juillet, j’ai fait un tour dans la grande librairie où j’ai mes habitudes. J’avais en tête d’acheter un livre, L’invention de Morel d’Adolfo Bioy Casares. C’était une envie subite de lecture, née à l’occasion d’une recherche sur les écrivains dits « postmodernes », une classification d’ailleurs étrange qui, souvent, ne dit pas grand-chose. J’ai demandé à la libraire si elle avait ce titre. Sans rien me répondre, comme si cela allait de soi, selon un rituel établi qu’elle avait sans doute coutume de répéter de nombreuses fois dans la journée, elle se dirigea vers un rayonnage, sur lequel était disposée une pile du roman de Bioy Casares. Elle m’en tendit un, toujours silencieuse, avec une expression affirmative sur le visage. Je l’ai remerciée, et en ai profité pour contempler les autres livres, pour certains également disposés en pile, à côté de celui de Bioy Casares. Il y avait celui du Chilien Roberto Bolaňo, intitulé 2666 et qui fait plus de mille pages. Je n’en ai, jusqu’à maintenant, jamais tenté la lecture intégrale, je me suis contenté de le feuilleter. Mais j’ai lu d’autres livres de Bolaňo — qui m’ont parfois déçu. 2666 est considéré comme son chef-d’œuvre. Je rappelle qu’il est mort en 2003, et qu’il est déjà reconnu comme un auteur culte par beaucoup. Culte, mais pas encore un classique, à vrai dire.

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Un archipel d’œuvres

À partir de L’Invention de Morel, tout un archipel d’œuvres peut être rassemblé par capillarité littéraire ou association d’idées (de La Tempête de Shakespeare à L’Amour au temps du choléra de Garcίa Márquez, en passant par Solaris de Stanislas Lem et bien sûr Robinson Crusoë de Daniel Defoe, etc., etc.). Dans sa préface au livre de son ami, Borges écrit que le nom de Morel « fait finalement allusion à un autre inventeur insulaire, à Moreau ». Il évoque ici le fameux roman de H. G. Wells, L’Île du Docteur Moreau, paru en 1896, et dont plusieurs films ont été tirés. Nous savons que Bioy Casares, tout comme Borges, était un grand lecteur. Dans ce que Bioy écrivait, il se laissait souvent, pour nourrir son propre génie, influencer par ses auteurs préférés. Borges lui-même, qui était un peu plus âgé et avait un certain ascendant sur lui, l’a guidé de manière décisive. À Buenos Aires, chez l’un ou chez l’autre, ils ont passé des nuits entières à parler des livres. Dans les controverses qu’ils avaient, c’est souvent Borges qui avait raison. Bioy a raconté cela, par la suite, dans un gros livre où il relate quantité d’anecdotes passionnantes — passionnantes parce que relatives à Borges.

Du fantastique millimétré

Dans L’Invention de Morel, qui date justement de 1940, on sent que Bioy Casares a tiré profit des avis de Borges. C’est du fantastique millimétré, qui appuie à fond sur l’imagination. L’explication finale est extrêmement ingénieuse, mais reste ouverte (un des caractères du postmoderne). Je vous laisse la découvrir, si vous n’avez pas encore lu le livre. Ne lisez pas l’Avant-propos de Le Clézio qui, dès la première phrase, c’est un exploit, spoile l’histoire et révèle la clef de l’énigme. Il faut au contraire la découvrir au cœur du roman, tant elle est amenée avec soin et délicatesse. Je peux simplement évoquer le point de départ : une île quasi déserte, depuis longtemps inhabitée et parsemée de ruines, et un homme en fuite, dont nous ne saurons jamais le nom. L’atmosphère magistralement recréée par Bioy Casares est inquiétante. Comme dansLa Route, de Cormac McCarthy (paru en 2006), on a une impression de fin du monde. À quoi s’ajoute ici une dose de sadisme dans les relations entre les personnages, qui fait penser au film de 1932, La Chasse du comte Zaroff, avec l’acteur Leslie Banks. L’Invention de Morel, c’est clair, est aussi un livre sur le cinéma, et la part immense que celui-ci est amené à jouer dans nos vies : le règne absolu de l’image qui nous a tous plus ou moins envahis.

A lire aussi, du même auteur: Giuliano da Empoli : la fin des élites est-elle inéluctable ?

Borges nous disait aussi, dans sa préface (recueillie en 1975 dans le Livre de préfaces), que L’Invention de Morel était un roman nouveau et parfait. « J’ai discuté, concluait Borges, avec son auteur les détails de la trame, je l’ai relue ; il ne me semble pas que ce soit une inexactitude ou une hyperbole de la qualifier de parfaite. » Le livre de Bioy Casares ne doit pas être cantonné dans le genre du fantastique, il excède toute classification. C’est une œuvre littéraire à part entière, qu’on peut facilement relire (comme tous les classiques) et qui, selon moi, est spécialement faite pour pallier le désœuvrement estival.   

Adolfo Bioy Casares, L’Invention de Morel. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Armand Piehal. Avant-propos de J.-M. G Le Clézio. Préface de Jorge Luis Borges. Éd. Robert Laffont, coll. « Pavillon Poche », 144 pages.

L'Invention de Morel

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Jorge Luis Borges, Livre de préfaces, suivi de Essai d’autobiographie. Éd. Gallimard, coll. « Folio ».

Livre de préfaces, Suivi de Essai Autobiographique

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Thierry La Fronde et Belphégor sur la table

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Il est des opérations grand débarras plus éprouvantes que d’autres. Sur la terrasse, des objets s’accumulaient. Il fallait y passer : s’en séparer. Un élément taché, gris et rebondi d’un vieux divan ; une chaise au paillage éventré ; et une petite table de téléviseur en formica marron qui, en des temps antédiluviens, avait appartenu à mes parents. Cette table estropiée fit éclore en moi un bouquet de souvenirs. À la cité Roosevelt de Tergnier, dans les années soixante, seules deux ou trois familles possédaient un téléviseur. Je me souviens que nous, les gamins, le jeudi après-midi, faisions la queue devant la maison provisoire des parents de notre copain Alain Lanzeray et/ou devant celle de ceux de Jocelyn Van Messen.

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Les pièces des baraquements de la cité étaient minuscules ; nous nous installions deux par deux au côté d’Alain et/ou de Jocelyn et, parfois de membres de leurs familles. Les images en noir et blanc défilaient devant nos yeux innocents et fascinés. La télévision arrivait dans les foyers populaires, à petites ondes feutrées ; elle restait pour nous un objet mystérieux, merveilleux. Nous étions bien sûr habitués au plaisir collectif de voir un film au cinéma. Le nôtre se nommait Le Casino ; il était situé rue Marceau, juste derrière la maison de mes parents, rue des Pavillons (aujourd’hui, rue des Lutins). Ses bâtiments arboraient une belle architecture de type Art Déco. Ils devaient dater des années 1920 ou 1930, après la Première Guerre mondiale au cours de laquelle nos bons amis d’Outre-Rhin avaient quasiment rasé Tergnier, en 1917 ; furieux d’être contraints de reculer, ils s’étaient vengés. Ils n’avaient épargné que deux maisons de maîtres qui existent toujours tout au fond de la jolie rue des Pré Bains, afin, disaient-ils, de loger l’état-major car ils espéraient revenir dans notre petit bourg qu’ils avaient piétiné, dynamité et broyé.

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Las de me voir squatter chez les Lanzeray ou les Van Messen, mon père décida un jour de faire l’acquisition d’un téléviseur. Il se rendit chez un vendeur à Vouël et acheta un appareil de marque Ribet-Desjardins pour le plus grand bonheur de la famille ; il acheta aussi une petit table en formica marron, celle que j’ai conduite il y a peu, le cœur lourd, à la déchèterie. Le poste Ribet-Desjardins nous donna le meilleur de ce que la télévision française, l’ORTF, distillait au cours des Trente glorieuses : Belphégor, Thierry la Fronde, les Compagnons de Jéhu, Rocambole, les dramatiques signées Claude Santelli, etc. On donnait au peuple le meilleur de notre culture ; les émissions et/ou feuilletons étaient tirés des œuvres de nos meilleurs écrivains (Jules Verne, Victor Hugo, Eugène Sue, Maupassant, Diderot, la comtesse de Ségur, etc.). L’horrible publicité qu’on nous balance aujourd’hui ne polluait pas encore notre bonheur. Avant d’abandonner la petite table, je suis revenu sur mes pas et lui ai fait un baiser. J’avais dans les oreilles la musique de l’indicatif de Thierry La Fronde

Papiers (re)collés

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Monsieur Nostalgie poursuit sa série de l’été sur les écrivains vivants qui mériteraient un peu plus de lumière sur leur œuvre. Aujourd’hui, il nous parle d’Yves Charnet, le pape nivernais de l’autofiction qui revient chez Tarabuste avec ses Abattis.


Encore Yves Charnet ! Je sais ce que vous vous dites. La mafia niverno-berrichonnemarche à plein régime dans ce pays. Stoppez-les ! Faites-les taire ! Insidieusement, elle tisse sa toile dans les rédactions parisiennes, entre réseautage et conflits d’intérêt. Ces gens-là, sont le poison des écrivains encartés, ils ne respectent donc rien. Ils vont de Morand à Duras, de Lama à Godard, des Carpentier aux surréalistes. Ils baguenaudent et emmerdent les cénacles. Ils aiment les costumes blancs de Mort Shuman et la méritocratie à la française, les pavillons de banlieue et les seigneurs de la pellicule. Le grand écart est leur figure de style favorite. Ils s’amusent des mots en triturant leurs propres maux. Leur dissidence parfois surjouée est un puissant moteur, glouton et ronronnant ; ils ne reculent devant aucune offrande sacrificielle. Leur pudeur à géométrie variable est ce fonds de commerce qu’ils embellissent au fil des années.

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Attention, ce ne sont pas des boutiquiers, plutôt de grands timides, des enfants tristes capables de se mettre à nu pour une phrase carénée comme une starlette cannoise. Ils remuent les souvenirs entre François Chalais et Denise Glaser. Ils charivarisent. Ils mettent leur peau sur la table comme le professait jadis l’ermite de Meudon. Autrefois reclus dans les marges, ils avancent dorénavant en bande organisée. Il y a un axe maléfique entre Bourges et Nevers qui fait froid dans le dos. Leur territoire s’étend même jusqu’aux confins de la Brenne et du Bourbonnais. Ils sont les héritiers de Larbaud et de Raboliot. Des braconniers. Jusqu’où iront-ils ? Visent-ils les prix d’automne ? Le comité Gallimard tremble car leur blanche a la couleur vraie de la littérature. Que fait le juge Falcone ? Copinage ligérien en sous-main, province dans la musette, mobylette à pot percé, chanteurs de variétés et acteurs racés, toute la lyre, vous aurez compris leur manège. Toute la rengaine des sous-préfectures éclairées à la lanterne de la mélancolie est à la manœuvre. On connait leur chanson. Ils ont l’intention de nous prendre en tenaille. Dans cette série d’été, Yves Charnet avait évidemment toute sa place, il ferait même office de « maison témoin ». Il représente les espoirs un peu déçus des années 1990 quand il était chaperonné par Denis Tillinac, ce qui donne de la matière et de la profondeur à ses écrits. Le succès est un leurre, à la portée d’un habile médiocre, de ces faiseurs qui commettent des romans comme on peint au rouleau. Alors qu’une carrière lézardée est un signe de promesse éternelle. On voyait grand et haut pour ce fils de personne, le héros de la dame, le démiurge de Decize. Il avait la caisse et le talent pour décrocher la lune. Et puis, de mésaventures en mésaventures, sa « carrière », mot dégueulasse à usage des inutiles, a tangué. Elle n’a pas pris certainement la direction qu’il imaginait. Pourtant, son nom prononcé dans une assemblée de fins lecteurs fait toujours son petit effet. On le rattache à Pirotte, on le blondinise, ne serait-il pas un Hussard de gauche ou un Derrida du Ring Parade ? Sa vie et son œuvre forment un tout homogène et remarquable.

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Nous, les adorateurs de la retenue, nous avions des aprioris sur l’autofiction ? Ce déversoir, cette crue incessante du moi, ne pouvait pas produire dans notre esprit étriqué une littérature de qualité. Elle était psychanalyse, débord incontrôlable et enfermement, truc de cœur sec. Yves Charnet écrit de l’autofiction lisible, il y met tous ses déboires et ses élans, il s’y expose jusqu’à se flageller. Tout ce cirque ne serait que cris et spasmes sans l’introduction d’une langue violemment charpentée. Charnet choisit la langue contre les autres, contre lui-même probablement. Il opte pour l’écriture et non la narration béate. Il a la conviction intime, profonde que les errances, les drames et les colères ne sont qu’un emballage. Ce qui tient, ce qui sédimente, ce qui régule les hormones, ce qui compte à la fin, au bout du bout, c’est la langue, l’imbrication, la recherche, le son, la mélopée et la stupéfaction. Ce travail sur les mots est, à vrai dire, assez peu répandu parmi les écrivains vivants. Personne ne s’y risque. On raconte des histoires, on récite ses malheurs, mais écrit-on vraiment ? En outre, Yves Charnet est un incorrigible garnement, il vient de publier Abattis, admirablement préfacé par Laurent Roth, cet abécédaire luxueux de citations forme un portrait « juré craché ». Il réussit l’exploit d’emprunter cette fois-ci les mots des autres (Delon, Colette, Fargue, Orwell, Bernanos, etc.) pour dépecer sa propre bête à la manière d’un Perros.

Abattis – Yves Charnet – Tarabuste 280 pages

ABATTIS - Yves Charnet

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Monsieur Nostalgie

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Restent les paysages

Loin des rivages envahis par les foules, de la bureaucratisation galopante de la nature et de l’anxiogène détresse environnementale, des artistes ont su peindre ce qu’ils avaient sous les yeux : la poésie des paysages. De Paris à Granville en passant par Vevey, quatre expositions portent notre regard vers des horizons de toute beauté.


Cette année, en France, on a tué dans les écoles, mais l’urgence a été d’aller, en juin, au chevet des océans. Les écocides ne sont pas des faits divers, eux. Il est plus facile de fourrer un peu de mauvaise conscience dans les valises des gens pour les vacances que d’extirper les armes des sacs des élèves le reste de l’année. Les moules de bouchot ravagées par les moussettes priment sur le pays gangréné par des couteaux de boucher. L’État a d’ailleurs bien d’autres priorités que les prémices d’une « guerre incivile » (terrible formule de Miguel de Unamuno) sur le territoire, et les Français sont plutôt priés d’« apprendre-à-vivre-avec-la-chaleur » (Santé publique France) en aérant leur logement aux heures les moins chaudes de la journée et en contrôlant leur taux d’hydratation par un simple passage aux toilettes. Sans présumer de leur fameuse « résilience », il est possible qu’ils y parviennent, quoique le défi semble évidemment plus grand que d’apprendre-à-vivre-avec-ceux-qui-ne-veulent-pas-vivre-avec-eux.

Consolation

Quand il n’y a plus de pays, restent les paysages. Un lever de soleil dans la chaleur précoce du petit matin, le rougeoiement de fin du jour, la campagne sculptée par le travail des hommes, l’horizon au bout d’une mer étale ou derrière un sommet grandiose auront, plus que jamais, un goût de consolation. La nature est indifférente à nos malheurs, les paysages non. On va aimer les photographier, ces paysages d’été, la conscience tranquille en plus de cela : les appareils photo n’abîment pas encore les couleurs de la nature. On va les envoyer à nos amis et à nos proches lesquels, par gentillesse, nous gratifieront d’un « Oh magnifique ! » ou d’un « Sublime, dis ! C’est où ? »à réception de cette vague d’images sur leur téléphone. Derrière l’enthousiasme numérique, une forme d’indifférence palpable cependant : cet arbre, cette dune, ces pierres, ce cours d’eau et ces « merveilleux nuages » (Françoise Sagan) ne leur parlent pas comme à nous. On s’est pourtant cru objectif et un chouïa universel : personne pour venir poser devant cette vue magnifique en souriant comme la Joconde devant un paysage lointain. Mais quoi qu’on fasse, même en pleine solitude, un paysage est un selfie, car il est plein de celui qui le contemple. Comme dit la chanson : « Parlez-moi de lui… il nous parle de toi. »

Kakis, Anne Marie-Jaccottet, non daté. Collection privée/Musée Jenisch

David Hockney à la Fondation Vuitton

« On voit avec la mémoire. » L’auteur de cette jolie formule est David Hockney, à l’honneur à la Fondation Vuitton jusqu’au 31 août. Né en 1937 à Bradford, au Royaume-Uni, dans un Yorkshire dont il peindra les collines et l’aubépine en fleur, le plus grand peintre contemporain de paysages est aussi le peintre des plus grands paysages de l’histoire de l’art. Son Bigger Trees Near Warter (2007) est un ensemble de cinquante toiles de 91 x 121 centimètres. Pour Hockney, la vision objective est impossible et la photographie recrée, comme la peinture, ce morceau de nature contemplée par l’homme. Son monumental Bigger Grand Canyon (1998) aurait d’ailleurs dû s’intituler, selon lui, Regarder le Grand Canyon : il y a dans cette image aux cinquante points de vue différents le récit du temps passé à contempler avec plaisir, sur une chaise pliante, la cigarette aux lèvres, la beauté du monde extérieur.

A lire aussi, notre entretien avec Franck Ferrand: Amour, gloire et beauté

Les paysages de notre été seront donc, avant tout, nos paysages de l’été. Philippe Jaccottet (1925-2021), poète suisse naturalisé français dont on célèbre cette année le centenaire de la naissance, s’est également posé la question de ce que l’on éprouve en contemplant la nature, et de la touche d’invisible qu’on ajoute aux fragments du monde visible. Dans son œuvre, La Promenade sous les arbres, Paysages avec figures absentes ou Pensées sous les nuages, celui qui fut aussi le minutieux traducteur de L’Homme sans qualités de Robert Musil montre que le paysage est cette part de nature où le regard de l’homme laisse les traces de ce qu’il connaît, de ce qu’il a vécu, de ce qu’il attend et de ceux auxquels il pense encore. Dès qu’on ouvre les yeux, le monde n’est plus indemne ni de nos souvenirs, ni de nos désirs. Le paysage est « la poursuite des illusions merveilleuses ».

« On ne vit pas longtemps comme les oiseaux dans l’évidence du ciel », mais on aime peut-être regarder « l’herbe où se sont perdus les dieux ». Les paysages sont habités par une absence. L’iconique Bigger Splash (1967) de David Hockney ne dit pas autre chose. Quelqu’un a bien plongé dans cette piscine californienne aux lignes impeccables.

Philippe Jaccottet aimait la peinture, David Hockney aime la littérature. Jaccottet aimait Alberto Giacometti, sa façon de figurer des êtres qui semblent « n’apparaître que pour disparaître »,et son enthousiasme à peindre « les grands ciels liquides », ceux qui « descendent dans les feuilles ». Hockney aime Marcel Proust et a relu À la recherche du temps perdu lors de son installation dans le pays d’Auge, en Normandie. Lorsqu’il regardait lui-même les aubépines, Proust s’arrêtait pensivement : « Ce n’est pas ma vue seule, mais ma mémoire, toute mon attention qui sont en jeu. J’essaie de démêler quelle est cette profondeur sur laquelle me semble se détacher les pétales et qui ajoute comme un passé, comme une âme à la fleur ; je crois y reconnaître des cantiques et d’anciens clairs de lune. » Le regard de ces artistes s’est nourri d’autres regards. Comme eux, nos yeux se posent aujourd’hui sur les choses après un long voyage. Nos paysages, cet été encore, seront sculptés par les mots d’une chanson, la scène d’un film, la phrase d’un livre ou l’œuvre d’un peintre. On regardera à travers ceux qui ont regardé le monde avant nous. On ouvrira peut-être notre fenêtre comme Madame Bovary – « elle avait ouvert sa fenêtre sur le jardin, et elle regardait les nuages ». On se sentira à la montagne comme Le Voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar David Friedrich. On sera sur la côte comme David (Sami Frey) montrant d’un geste la mer depuis la maison de Rosalie (Romy Schneider) dans le cinéma de Claude Sautet. On « cueillera le ciel au creux de nos mains » (Michel Fugain), on lancera « le soleil nous inonde, regarde-moi ce bleu » (Christine Sèvres) et on pensera, en visitant de vieilles pierres aux embrasures suggestives, que « le monde est tellement plus vaste quand on le regarde à travers la découpe d’une porte » (Yves Bonnefoy). Cette transmission dont on ne parle jamais – d’un regard à l’autre – est peut-être le seul lien qui nous relie encore, sans fracas, à ceux qui nous ont précédés.

Bureaucratisation de la nature

Dans la France d’aujourd’hui, les paysages sont en voie de disparition, car il y en a trop. L’État se prend pour Louis XIV et veut des sites paysagers en aussi grand nombre que les points de deal. Beau défi. Contrairement à Louis XIV cependant, l’objectif n’est pas de domestiquer la nature, mais de la bureaucratiser. On ne protège plus les paysans, mais on protège les paysages et on en fait sortir de nulle part. Dans les ministères, l’art paysager est devenu un art martial. On parle de lutte contre l’artificialisation des sols, on « convoque » (sic) le paysage, on lance des « Opérations Grands Sites », on distribue des labels Grands Sites qui « valorisent des paysages remarquables », on se félicite d’une « démarche paysagère » et on vise « l’excellence paysagère », bref on pourrit par la pire des langues qui soit la part subjective de notre territoire. L’architecte Paul Andreu (1937- 2018) se disait moins en rage de voir un paysage massacré que de se voir « imposer un paysage détestable là où il n’y avait rien ». Il a parlé comme nul autre de ces panneaux qui attirent l’attention sur les beautés à voir et qui nuisent au vide et au silence dont nous avons besoin.

Le collier ras-de-cou Belle Époque, imaginé par John Galliano pour Dior en 1998 (c) Musée Christian Dior

Notre rapport à la nature a changé. Après avoir été les enfants de nos parents et les copains de nos enfants, nous voilà devenus les nounous de l’environnement. Des nounous un peu névrosées sur les bords, en quête de résonance tantrique autour d’une mare aux canards, désireuses de faire du glamping (camping glamour) dans une yourte en Vendée et de nous ressourcer sur un site inspirant pour booster durablement nos défenses immunitaires. Pour ceux qui ne seraient pas encore tentés par l’animisme occidental, rien de mieux que les paysages du coin, hors label Grands Sites – la médiocrité paysagère, en somme – pour regarder avec délice le monde sous la lumière estivale. Sans oublier les belles expositions du moment : « Maximilien Luce, l’instinct du paysage » et « David Hockney 25 » à Paris, « Dior, jardins enchanteurs » à Granville, « Philippe Jaccottet et ses peintres », à Vevey, en Suisse. Nos paysages de l’été ressembleront un peu aux images que l’on aura vues. Les pommiers de Normandie auront les couleurs acidulées des arbres d’un peintre anglais, les jardins porteront les robes Vilmorin et Andrieux d’un grand couturier, les baignades auront la clarté de celles peintes à Rolleboise par un artiste néo-impressionniste.

« Avant Turner, il n’y avait pas de brouillard à Londres », écrivait Oscar Wilde.


À voir

« David Hockney 25 », Fondation Louis Vuitton, 8, av. du Mahatma Gandhi, 75116 Paris, jusqu’au 31 août.

« Dior, jardins enchanteurs », musée Christian Dior, 1, rue d’Estouteville, 50400 Granville (Manche), jusqu’au 2 novembre.

« Maximilien Luce, l’instinct du paysage », musée de Montmartre, 12, rue Cortot, 7518 Paris, jusqu’au 14 septembre.

« Philippe Jaccottet et ses peintres », musée Jenisch, Vevey (Suisse), jusqu’au 17 août.

À lire

Philippe Jaccottet, Paysages avec figures absentes, Gallimard, 1970. 181 pages

Paysages avec figures absentes

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Un monument à la grandeur

Notre ami Jean-Michel Delacomptée signe une somme remarquable. Sa galerie de portraits, d’Ambroise Paré à Saint-Simon, célèbre la Grandeur de l’esprit français dans une langue qui ne dépareille pas celle de ses modèles. Une révérence aux génies du Grand Siècle qui fut celui des armes et des arts.


L’un des films les plus fascinants du début de notre siècle, La Grande bellezza, du cinéaste napolitain Paolo Sorrentino, débute sur une scène d’anthologie : un touriste japonais, sortant du car où il était entassé avec ses semblables et se trouvant subitement nez à nez avec les splendeurs de Rome, s’écroule sans un mot sur le marbre de l’immense terrasse qui domine la Ville éternelle, foudroyé par la beauté. Tel est le sentiment de stupeur que risque d’éprouver le lecteur non prévenu qui ouvrirait par hasard Grandeur de l’esprit français, le recueil des « portraits » de Jean-Michel Delacomptée, et qui tomberait par exemple sur l’incipit de « Madame, la Cour, la mort », consacré à Henriette d’Angleterre : « Elle n’a laissé que sa mort. Une tasse de chicorée suspecte, une agonie foudroyante, la Cour et la ville en pleurs, une oraison magnifique, des funérailles comme on n’en vit jamais. » Ou un peu plus loin, à propos d’une autre mort, celle, aussi tragique et presque aussi subite, du jeune duc de Bourgogne, le petit-fils de Louis XIV, « le merveilleux Dauphin » en qui Saint-Simon avait placé toutes ses espérances : pour le mémorialiste, écrit Delacomptée, « l’avenir se retira comme la mer se retire, laissant les galets à nu sur la grève »

Énorme et stupéfiant : tel est donc le livre, ou plutôt le monument, que le lecteur tient entre les mains, tout entier dressé en l’honneur de l’esprit français – c’est-à-dire, pour l’essentiel, à la gloire ce que l’on appelait jadis le « Grand siècle », ou le « Siècle de Louis le Grand ». Si l’on excepte en effet les portraits, admirablement ciselés, d’Ambroise Paré, de Montaigne et de François II, «  le roi miniature », monté sur le trône à l’âge de quinze ans et mort un an et demi plus tard, en décembre 1560, alors que débutent les guerres de religion, si l’on met à part l’émouvante conclusion en forme d’autoportrait et même, l’évocation d’Henriette d’Angleterre, dont la légende doit tant au mot de Bossuet, «  Madame se meurt, Madame est morte ! », on constate que la galerie de ces portraits se concentre sur la miraculeuse ribambelle de génies qui côtoyèrent le Roi-Soleil entre le dernier tiers du dix-septième siècle et les premières décennies du dix-huitième. On y rencontre donc Racine, « en majesté », La Bruyère, « portrait de nous-mêmes », Bossuet, naturellement, le merveilleux La Fontaine, et Saint-Simon, tout à ses rêves de grandeur – lesquels ne cessent d’en croiser d’autres du même acabit, et qui auraient pu inspirer des portraits de la même eau, Molière, Fénelon, Boileau, Bussy-Rabutin, Fontenelle et Charles Perrault, Mesdames de Sévigné, de Scudéry et de La Fayette, et tous les autres… Tandis que le Japonais de Sorrentino s’effondre devant le Janicule – que l’on termina d’ailleurs à la même époque –, le lecteur de Delacomptée défaille en songeant que la France – longtemps avant d’être deux fois championne du monde de football –, a pu compter au même moment une telle concentration de talents. Il défaille, puis soupire d’aise, en contemplant le monument qu’il tient à la main.  

Un monument bâti « à la française », entre classicisme et baroque, au moyen d’une langue – ce que Delacomptée dit de de Saint-Simon vaut aussi pour lui-même – dont «  l’étourdissante maîtrise laisse pantois tout lecteur qui l’aborde de bonne foi, sans préjugés ni crainte de s’y noyer (…), une langue foncièrement libérée des régents de collège » –ou de leurs équivalents contemporains, chroniqueurs sur France Inter-, et qui « a ceci de particulier (mais sans doute est-ce la marque des véritables écrivains) de n’être pas collée au style dominant de son époque », une langue embrassée « dans l’intégralité de ses différentes couches, dans l’étendue intemporelle d’une naissance toujours actuelle et jamais terminée », une langue qui ne craint ni les archaïsmes, ni les familiarités, ni les audaces : en un mot, « une langue qui ne renie rien »« Le style est l’homme même », déclarait Buffon en 1753, dans un discours à l’Académie prononcé deux ans avant la mort de Saint-Simon. Le style est l’homme, mais au-delà, peut-être est-il le siècle même, son esprit, et celui de la France…

Le Grand Siècle, rappelle Jean-Michel Delacomptée, fut celui des arts, mais aussi des armes – les maréchaux fourmillent à la cour tandis que jusqu’au printemps 1693, le roi, suivi par Racine, son historiographe officiel, marche à la tête de ses armées et ne manque jamais d’y emmener « les dames contempler les remparts ».

Des armes, et des lois : car on ne saurait parler du pays dont Voltaire, dans son Siècle de Louis XIV, écrit qu’il était de toute la terre « le plus sociable et le plus poli », sans parler de politique. De fait, plus ou moins directement, tous les grands esprits du temps s’en mêlent, nul n’ignorant qu’on ne chante bien qu’à l’abri des murs de la cité, et qu’à l’inverse, comme le rappelle La Fontaine dans une lettre de 1663, « on perd des deux côtés dans les guerres civiles ».

Sur ce point, Delacomptée s’attarde sur Saint-Simon, le duc, et sur l’opposition tracée par lui entre « Louis le Juste » et « Louis le Grand » : entre Louis XIII, qui « ne visa qu’au bonheur de ses peuples, œuvra incessamment à leur prospérité, se voulut et fut chaste, désintéressé, modeste, sobre, charitable », et qui ce faisant «  fut la grandeur même », et son fils, Louis XIV, qui en toutes choses semble avoir été l’inverse de son père, oubliant «  d’où il tenait son sceptre », substituant à «  la grandeur séculaire du trône » la sienne propre, et sa volonté despotique aux lois fondamentales de Dieu et du Royaume.

Dans l’ordre politique, rien ne change vraiment : c’est pour cela que les catégories d’Aristote demeurent globalement valides, et les expériences du passé, pertinentes pour le présent. À cet égard, les pages subtiles consacrées par Delacomptée à Jean Racine, « synthèse éclatante et ponctuelle de systèmes incompatibles, l’un de majesté, l’autre d’égalité », constituent de profondes leçons de choses politiques. Ainsi, à partir de Bérénice et de Britannicus, l’auteur s’efforce de distinguer la majesté, incarnée par Titus, de la tyrannie personnifiée par Néron : «  meurtrier de (…) son frère, livré à la totalité qui le conduit à tout posséder , à tout vouloir », ce dernier « contamine son sceptre, le pervertit et le dément », tandis qu’à l’inverse, la majesté de Titus, instaurant « une distance sans limite », « a pour fonction (…) d’expulser du pouvoir monarchique toute trace d’égalité, de le sauvegarder des miasmes de l’envie. (…) L’essence de la majesté réside dans la différence absolue qui distingue le plus du moins, le major du magnus (…) Ce plus que possède le roi constitue un privilège sans égal. C’est par là que la majesté englobe. Elle relie la partie au tout. Elle ordonne, classe, hiérarchise, apaise. Elle est le fléau de la balance. Elle est la frontière du fort, le sanctuaire du faible ». Une remarque à la lumière de laquelle on pourrait de relire l’histoire de France, jusqu’à celle de la « monarchie républicaine » instaurée par cet amoureux de Racine que fut le général De Gaulle.

Celui-ci aurait aimé – et jalousé -le monument de Jean-Michel Delacomptée, et il y aurait relu avec intérêt la remarque que Louis XIV  inscrit dans ses Mémoires pour l’année 1662 : « Il y a des nations où la majesté des rois consiste (…) à ne se point laisser voir, et cela peut avoir des raisons parmi des esprits accoutumés à la servitude, qu’on ne gouverne que par la crainte et la terreur ; mais ce n’est pas là le génie de nos Français , et , d’aussi loin que nos histoires nous en peuvent instruire, s’il y a quelque caractère singulier dans cette monarchie, c’est l’accès libre et facile des sujets au prince. C’est une égalité de justice entre lui et eux, qui les tient pour ainsi dire dans une société douce et honnête (…). »

En revanche, ce qui aurait sans doute troublé le Général, c’est le fait que « nos Français » semblent avoir de moins en moins conscience de ces trésors, de cette grandeur qu’illustrèrent ces merveilleux poètes dont ils sont en train d’oublier le nom comme eux-mêmes finissent par perdre le leur, en même temps que leur langue.

Dans toute cette galerie, il n’y a guère qu’une exception à ce mouvement général, Jean de la fontaine, « auteur de l’Ancien régime » que la République a néanmoins daigné placer « sur un piédestal (…) jusqu’à se reconnaître en lui comme elle se reconnaît en Marianne ou en la devise qui orne le fronton de ses mairies. C’est reconnaître que l’histoire de France plonge bien au-delà de la Révolution, (…) qu’elle enveloppe tous les siècles qui la composent ». 

C’est mieux que rien, dira-t-on : mais ce n’est tout de même pas grand-chose. Car pour le reste, le sentiment qui domine est celui du déclin, de l’estompage, de l’effacement, l’exemple le plus net étant celui de Bossuet, « un géant qui se consume, un aigle sans aile ni serres »

Le puissant portrait qu’en brosse Delacomptée, « Bossuet, langue du maître », s’intitulait initialement, dans l’édition de 2009, « Langue morte, Bossuet », ce qui correspond mieux au propos. Bossuet, que Sainte-Beuve, au milieu du dix-neuvième siècle, saluait comme « l’une des religions de la France », et que Paul Claudel considérait encore comme « le grand maître de la prose française », celui dont les écrits pourraient le plus admirablement « témoigner devant le monde de ce que furent la langue et l’esprit français », Bossuet n’est plus aujourd’hui qu’un astre mort. En 2004, c’est à peine si quelques manifestations locales, à Metz ou à Meaux, furent organisées pour célébrer le tricentenaire de sa disparition. Un grand éditeur parisien projeta de publier ses œuvres oratoires complètes avant d’y renoncer, et un autre, plus confidentiel, se contenta de publier un « beau livre » richement illustré, Bossuet, miroir du Grand Siècle. Mais « en 2027, pour le quatrième centenaire de sa naissance, il est envisageable que ni son nom, ni l’expression Grand Siècle n’éveillent dans le pays le moindre écho ».

Un pays qui ne se rappellera peut-être plus, bientôt, qu’il s’était appelé la France. Ou du moins, qui courrait ce risque si des monuments tels que celui de Jean-Michel Delacomptée, « aere perennius », n’étaient érigés de place en place, « au seuil du crépuscule », comme autant d’amers chargés d’indiquer ce que fut l’esprit français.  « Nostalgie (…) devant l’horizon plat qui s’offre à nos regards, d’un passé où la France portait une haute flamme, où son éclat, son génie, sa langue, créaient des ambitions, des rêves. Ou, comme le dit lui-même Saint-Simon, elle était de tout ».

Grandeur de l’esprit français. Dix portraits d’Ambroise Paré à Saint-Simon, Jean-Michel Delacomptée, Le Cherche Midi, 2025. 1392 pages

Prime à l’insécurité

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© D.R.

Prélevée sur chaque contrat d’assurance depuis 1986, la « taxe attentat » devait initialement indemniser les victimes du terrorisme. Quarante ans plus tard, elle finance surtout les réparations liées à la délinquance du quotidien, punissant encore moins les agresseurs, et enfonçant encore plus l’État dans un gouffre financier.


Créée en 1986 au lendemain des attentats commandités par l’Iran, ponctionnée sur les contrats d’assurance habitation et auto, on l’appelle la « taxe attentat », car à l’origine destinée à indemniser les victimes du terrorisme, mais on peut aujourd’hui la qualifier de « taxe caillera », car elle sert principalement à dédommager les victimes de la violence ordinaire et de l’insécurité permanente. Les chiffres du Fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme et d’autres infractions, qui gère la caisse, sont frappants : en 2023, dernier exercice validé, 60 millions d’euros ont été versés à des victimes d’attentats alors que 467,3 millions l’ont été à 25 500 victimes d’infractions de droit commun… qui ont pour qualification homicides, violences sexuelles, viols, agressions, blessures volontaires et involontaires, dégradation de biens, squat… Comme l’explique le Fonds, « la loi a ainsi voulu éviter aux victimes d’avoir à demander directement à leur agresseur d’indemniser leurs préjudices, voire d’être privées de toute indemnisation en cas d’insolvabilité de celui-ci ou s’il n’est pas identifié ».
Le Fonds est à ce point garanti et généreux que certains avocats ne fixent plus d’honoraires, mais se paient sur la bête en prenant un pourcentage sur les indemnités que touchent leurs clients. Au nom de la solidarité nationale, l’État, via ce Fonds, a pris donc les victimes sous sa coupe, qui menace de déborder. L’inflation des indemnités en atteste : en 2015 la somme allouée à quelque 13 000 victimes était de 271,8 millions. Elle s’élève donc aujourd’hui à 467,3 millions, une hausse de 70 %, qui illustre les années Macron. Sous Jupiter, le mercure affole le thermomètre de l’insécurité. Conséquence, la taxe « caillera » a grimpé : de 4,3 euros en 2015, elle a aujourd’hui atteint 6,5 euros par contrat…
Les délinquants bénéficient ainsi d’une double remise de peine : non seulement ce sont les cochons de payants qui indemnisent leurs victimes, mais de plus ils ne participent pas à la collecte nationale, car beaucoup n’aiment pas les polices… d’assurance, auxquelles ils ne souscrivent pas.

L’Europe : ni pilote, ni avion

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Kaja Kallas, la Haute représentante de l'Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, s'adresse aux médias, à Bruxelles, le 26 juin 2025. Virginia Mayo/AP/SIPA

Emmanuel Macron se plaint du fait que l’Union européenne ne soit pas assez crainte. Mais Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission, Kaja Kallas, la Haute représentante pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, ou le président français lui-même sont-ils capables d’inspirer la peur à Donald Trump, Vladimir Poutine, Xi Jinping ou à qui que ce soit ? Le regard d’Henri Beaumont.


Droits de douane de 15 %, 750 milliards de dollars de promesse d’achats d’énergie ; la Reine von der Leyen s’est fait manger par Donald le fou. L’Europe est mat. Les naïfs s’indignent : « Au voleur ! Au voleur ! A l’assassin ! Justice, juste Ciel ! Je suis perdu, on m’a coupé la gorge, on m’a dérobé mon argent… Qui peut-ce être ? Qu’est-il devenu ? Où est-il ? Où se cache-t-il ? »  

Un monde sans volonté ni représentation

Tigrou de papier, Emmanuel Superdupont fait les gros yeux.  « Pour être libres, il faut être craints. Nous n’avons pas été assez craints… La France a toujours tenu une position de fermeté et d’exigence. Elle continuera de le faire. Ce n’est pas la fin de l’histoire et nous n’en resterons pas là ». Coué qu’il en coûte. Cinq affirmations, quatre mensonges. Le grotesque touche ici au sublime. Il y a toujours de l’inconvénient à s’engager sur des suppositions que l’on sait impossibles. Pour être, sinon craint, du moins respecté, il faut être libre. Pour être libre, il faut être solvable. Avec une dette de 3346 milliards d’euros, 114 % du PIB, 5000 euros empruntés chaque seconde, Marianne la cigale n’a aucune crédibilité, ni marge de manœuvre. 

Depuis 1957, l’Europe se fantasme Troisième Force, de raison, modération, culture, stabilité ; une manière de « juste prix ». Hors-sol, dans les incantations « toutlemondistes », la repentance et l’autoflagellation, forte de deux pions et un cavalier, elle voudrait pacifier l’échiquier mondial. C’est à marée basse que l’on voit qui porte un maillot. L’océan est vide, l’Europe et la France sont à poil. Le vieux continent a perdu sa grinta, ne fait plus peur ni rêver. Il va pouvoir prendre sa retraite de l’histoire, pour de bon. Valéry avait tôt pressenti le malaise : « L’Europe aspire visiblement à être gouvernée par une commission américaine. Toute sa politique s’y dirige » (1927). 

Les 4 151 Adages d’Érasme, dizaines de think-tanks européens, le mille-feuille crémeux des fonds « cohésion », milliards d’impôts censés financer des trottinettes à hydrogène, décarboner Ljubljana, sauver le gavial du Gange, réinsérer les pickpockets apatrides sous OQTF, ne changent rien à l’affaire. Des farandoles de Directives Tartuffe, acronymes inclusifs et gazeux (RSE, CS3D, RGPD, +++), chemins qui ne mènent nulle part, tiennent lieu de politique, ont lavé les cerveaux. Le jockey bruxellois, obèse, se prend pour le cheval. Au pouvoir depuis trois générations, les eurocrates, mouches du coach, responsables de la débâcle, miment le pouvoir, l’autorité, un destin commun. Ils n’ont rien vu venir, rien anticipé, à l’exception de leurs bonus et primes de dépaysement défiscalisés. Pas un n’a aujourd’hui l’honnêteté de reconnaitre le naufrage, d’acter l’impérieuse obligation de tout reconstruire, à commencer par la gouvernance.  « Nous savons qu’ils mentent, ils savent aussi qu’ils mentent, ils savent que nous savons qu’ils mentent, nous savons aussi qu’ils savent que nous savons, et pourtant ils continuent à mentir » (Soljenitsyne).

L’Europe doit, peut, va, rebondir…

Quelles pistes pour sortir de l’impasse ?

– Déférer Ursula von der Leyen et ses 27 commissaires européens devant une Haute Cour de justice pour trahison et inintelligence avec des puissances étrangères.

– Dealer avec Donald Trump une réduction des droits de douane en échange de la Corse, de la Nouvelle-Calédonie, de la Guyane, une caisse de « Château-Gilette Crème de Tête » 1959 et un coffret de macarons Ladurée. 

– Contrer les impérialismes yankee et chinois grâce à un Woodstock-exchange, grand marché équitable de libre circulation des biens et des réfugiés, des partenariats gagnants-gagnants avec la Cisjordanie, Haïti, l’Arménie, la Transnistrie et la Syldavie. 

– Monter une opération spéciale d’assaut du Capitole, prise de Wall Street et enlèvement de Donald Trump à Mar-a-Lago. Le Commando Hubert et le 1er RPIMa sont en alerte rouge.

– Une surtaxe de 16 % sur les Barbie Sirène Dreamtopia Blonde Scintillante, le whisky Jack Daniel’s, les Chicken McNuggets.

– Créer une « green card » européenne pour attirer les talents et cerveaux en déshérence : ingénieurs nucléaires iraniens désabusés, chercheurs spécialistes de « Queer studies » et « Automobilités postmodernes », virés d’Harvard.

– Mettre le paquet avec un 666e MEGA plan de relance, REBOND, « Résilience Economique Bienveillante Ouverte Non Dominante ».  

– Adapter en roman graphique les œuvres complètes de Jean Monnet, Jacques Delors et Mario Draghi.

– Négocier le rattachement de l’Europe au Groenland. 

– Demander la protection de l’armée russe en cas d’invasion américaine.

– Décréter l’Euroxit et rendre leur souveraineté aux 27 états membres.

… Silenzio !

Le malheur est une idée neuve en Europe. L’Odyssée se termine dans Le Mépris. Naine politique, orpheline militaire, castrat diplomatique, cocue économique, l’Europe libérale-libertaire, Castafiore ridicule et humiliée, rit jaune en son miroir. Son dernier bijou, un marché de 450 millions de consommateurs est au Mont-de-Pitié. Les Russes, Chinois, Américains, Indiens, la cinquième colonne islamiste, se lèchent les babines. 

Bêêêêê…

« […] Je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.

« Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages, que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? » (Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, t. II, IVe partie, Chap. VI). 

Rudy Ricciotti cœur de béton

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Rudy Riciotti à l'inauguration d'Arkéa Arena dont il est l'architecte, Bordeaux, 24 janvier 2018 © UGO AMEZ/SIPA

Le génial architecte a un caractère bien trempé. Dans Insoumission, il livre un coup de gueule contre la bureaucratie et les normes qui encadrent le BTP, au détriment de la création, des ouvriers et des artisans.


À la vie comme à la guerre ! Rudy Ricciotti ne connaît qu’une grammaire existentielle, celle du combat. Qu’il aime ou qu’il bâtisse, discute avec ses commanditaires ou assiste à une corrida, c’est l’arme au poing. Il lui faut contester, défier, résister. Ce qui lui vaut sans doute dans quelques ministères – et parfois aussi chez ses amis – une solide réputation d’emmerdeur et de grande gueule ingérable. Mais aussi d’architecte génial, un de ceux à qui on confie les missions impossibles et les projets où doit souffler l’esprit. Il les raconte, comme autant de batailles dans un livre qui lui ressemble : foutraque, colérique, bouillonnant, brouillonnant. Et traversé en continu par une tension vitale, une volonté de créer – pas pour ériger de jolis bâtiments, pour faire jaillir la beauté et apporter sa pierre à la grande aventure humaine. Regard de braise et verbe haut, ce drôle de zèbre, hybride improbable entre latin lover et Gaulois réfractaire, s’efforce ainsi depuis quarante-quatre ans de donner corps et âme à une matière que seuls les financiers et les fonctionnaires peuvent croire inanimée. Celle qu’il vénère et s’emploie à plier à ses exigences, c’est le béton, matériau hautement masculin qu’il accommode en dentelles, résilles et draperies. Mais pour percer ses secrets, comme ceux d’une femme aimée, il faut du temps, de la détermination et le secours de ces ingénieurs, artisans et ouvriers pour qui le réel ne se réduit pas à des équations.

Sur le chantier, chacun sait qu’une erreur, une seconde d’inattention peuvent être fatales – occasionnant au mieux dégâts et surcoûts – au pire catastrophe et victimes. Aussi y règne-t-il la même fraternité que dans les tranchées. Cette camaraderie n’exclut pas, évidemment, le respect de la hiérarchie, ni des engueulades homériques. On se parle d’homme à homme y compris avec les femmes. Mais face au feu, la compétence prime sur le grade. Et, du manœuvre au commanditaire, tous ripaillent pour la pose du drapeau, « un rituel que les groupes du BTP s’efforcent d’éduquer à grand renfort de petits fours et d’eau gazeuse ». Les cochons.

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S’il y a des frères d’armes, il y a des ennemis : les bureaucrates parisiens pour qui «un chantier n’est pas un travail mais une nuisance», à l’image de ces fonctionnaires du Louvre qui demandaient qu’on arrête les embarras du département des Arts de l’islam pour pouvoir travailler fenêtre ouverte sans même imaginer que des ouvriers seraient affectés par leurs caprices ; les zélotes du minimalisme, cette maladie pathétique à laquelle il oppose un maniérisme assumé ; les promoteurs qui ne se soucient que de coûts et de délais ; les obsédés de la norme qui se donnent bonne conscience en construisant des écoquartiers qui seront, prédit Ricciotti, « les territoires perdus de demain à ceci près que les HLM ont duré plus longtemps ». Rien de moins durable, paraît-il, que ce bête pin Douglas pour lequel on détruit nos forêts. Mais peu importe à ceux qui décident : demain, ils seront mutés ailleurs et ne verront pas ce que deviennent les chalets devant lesquels ils ont fait des selfies.

Parfois le miracle se produit, la rencontre avec un « prince éclairé », un commanditaire « porté par un désir et une vision assumés », qui ne demande pas à l’architecte de se soumettre aux exigences de la société. C’est arrivé avec Patrick Devedjian, initiateur du musée du Grand Siècle qui ouvrira ses portes à Saint-Cloud. Officier réserviste de la Légion étrangère et amoureux inconditionnel de la chose militaire, l’architecte ne cache pas sa joie d’avoir à transformer la caserne Sully, datant de Charles X, en écrin pour les riches collections léguées par Pierre Rosenberg. « Dans une société allergique au travail manuel, méprisant ses artisans et ses ouvriers, leur dédier un musée est en soi un acte révolutionnaire. » Des cathédrales à la Recherche du temps perdu, c’est sans doute cela, la synthèse et la quintessence de l’esprit français : la passion de la belle ouvrage. Qui, pour s’imposer aujourd’hui, doit savoir taper du poing sur la table.

Rudy Ricciotti, Insoumission : pour la survie de l’architecture, Albin Michel, 2025, 160 pages.

Insoumission: Pour la survie de l'architecture

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A la créolisation de la langue, préférons l’Académie française !

Présentation de la 9e édition du Dictionnaire de l'Académie française en présence du président de la République, Emmanuel Macron, Institut de France, Paris, le 14 novembre 2014. Blondet / POOL/SIPA

L’ex-trotskyste Jean-Luc Mélenchon et le gaulliste Henri Guaino viennent de croiser le fer à propos de la langue française. Le premier pense que, pour que le français soit une langue commune, il faut qu’on accepte d’en faire une langue créole. C’est oublier le rôle joué dans la création de la nation française par une certaine uniformisation linguistique encouragée par le cardinal de Richelieu, fondateur de l’Académie française en 1635. Si la la langue anglaise dégénère souvent aujourd’hui en « globish », c’est parce qu’elle ne bénéfice pas d’une institution pareille.


Jean-Luc Mélenchon a encore parlé. C’est une habitude. Mais cette fois, il n’a pas dénoncé les violences policières, béni les voiles ou invoqué Robespierre. Il a parlé en français de la langue française, une langue qu’il veut « créole ». Non point au sens poétique – comme lorsqu’Aimé Césaire introduit le vocabulaire martiniquais en littérature – mais au sens éminemment politique. Il faut dire que cette langue dont il parle sans cesse et qu’il aimerait voir entrer enfin dans le nouveau millénaire en changeant de continent, il la parle lui-même assez bien. Une qualité que lui reconnait, courtoisie oblige, Henri Guaino qui lui adresse une réponse cinglante au Figaro (à laquelle M. Mélenchon a répondu à son tour). Enfilant sa tenue de haut fonctionnaire lettré et une plume qu’il mit autrefois au service de Nicolas Sarkozy, il reproche à l’ancien sénateur PS une petite phrase : « Si quelqu’un pouvait trouver un autre nom pour qualifier notre langue, il serait le bienvenu. La langue française n’est pas la propriété singulière de la France, et surtout pas de ceux qui voudraient figer l’identité française dans sa langue ». Sophia Chikirou, en ligne plus que directe avec le lider maximo, confirmait les propos de ce dernier le 25 juin : « Au lieu de dire langue française, nous pourrions tout à fait dire langue créole […] qu’est-ce que cela a de criminel ? », qualifiant de « franchouillards » ses adversaires du jour.

Concession rhétorique ; dans sa tribune du Figaro publiée le 26 juillet, Henri Guaino invite à prendre au sérieux cette idée saugrenue à première vue : « L’erreur serait, de ne pas prendre assez au sérieux le défi derrière la provocation ». Le gaulliste reproche aussi à l’ancien trotskyste d’utiliser le terme « remplacement », et donc le mot de l’ennemi réactionnaire afin d’hystériser et de coaliser le camp d’en face (y compris les tièdes, « ceux qui se méfiaient de ce mot aux relents de grand complot ») renforçant ainsi – par mimétisme et attraction des extrêmes – son propre bloc. Autrement dit : de la LFI aux disciples de Renaud Camus, tout le monde s’entend sur le constat du « grand remplacement » : il y a simplement les contre et les pour qui lui préfèrent le plus festif, tentateur et tropical terme de « créolisation ».

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Avec ce mot de créolisation, Jean-Luc Mélenchon prône moins un constat sociolinguistique de bon sens avec lequel nous ne pourrions être qu’en accord (« la langue évolue et se nourrit d’emprunts extérieurs »), qu’une théologie de la fusion. Il faut tout métisser, tout liquéfier, tout échanger, tout rendre flou. Les nations, les peuples mais aussi leur langue. La langue ne connait ni dogme, ni frontières, ni règles fixes. Quand Roland Barthes disait la langue « fasciste », Mélenchon le voit anarchiste de nature, puisque « nous n'[en] sommes pas propriétaires ». Elle peut bien pousser comme bon lui semble à la manière des herbes folles. Elle peut construire empiriquement son propre lexique, ses propres règles, sa propre syntaxe au plaisir du caprice de ses millions de locuteurs. Les écoliers torturés les méchantes règles d’accord du participe passé seront soulagés… 

Refusant de laisser voir le français livré à la glose plurielle des banlieues et des ONG – ou des électeurs insoumis – Henri Guaino sort le bouclier de l’académisme : « Disons qu’il y a un danger d’enrichissement désordonné et c’est la raison pour laquelle il y a, n’est-ce pas, une Académie française ». Il est vrai que l’on doit à l’effort de permanence linguistique la possibilité de lire sans être déboussolé Racine et Corneille – pour Rabelais, c’est déjà plus compliqué. Les deux premiers sont du XVIIe, le second du XVIe. Entre les trois, une idée, une institution et surtout un homme : Richelieu. Le cardinal à la soutane de fer qui assiégea les protestants de La Rochelle d’une main et raccourcit les nobles duellistes de l’autre a aussi crée l’Académie pour serrer la bride aux langues trop libres. On parlerait désormais français et non plus langue d’oc ou d’oïl, picard, alsacien ou flamand ; l’Académie française en édicterait la norme, la grammaire et le bon usage. Le français devint une pierre taillée, presque aussi pur que le latin qui venait de perdre (officiellement) son monopole. Et suffisamment noble pour siéger dans les chancelleries, les tragédies et les traités. Rappelons que l’ultimatum adressé par l’Autriche-Hongrie à la Serbie lançant la guerre de 1914 fut écrit en français…  

Cette langue unique et unifiée dans le temps et l’espace, ce fut bien une originalité franco-française. Une de plus ! Codifier la langue pour faire l’unité du pays. Une langue centralisée, verticale, démocratique et compréhensible de tous : républicaine avant l’heure. Et Mélenchon ? Fils paradoxal de ce jacobinisme, héritier des tribuns de la Convention, il connaît trop bien cette histoire pour l’ignorer. Mais il l’interprète à rebours : là où les révolutionnaires faisaient du français un ciment national, il y voit désormais un terrain de lutte décoloniale. Reconnaissons qu’il arrive à son tiers-mondisme grammatical de lui inspirer quelques bonnes saillies. Quand il dénonce le désintérêt des dirigeants français pour leur propre langue, le tribun de LFI touche souvent juste : « Le président de la République lui-même invite le monde de l’argent en France dans un pauvre globish ! « Choose France », ânonne-t-il […]. Avec lui, il n’est plus question de créolisation mais d’assimilation pure et simple au monde anglo-saxon ». Idem sur la nomination de la Rwandaise Louise Mushikiwabo à la tête de la francophonie, celle-là même qui avait déclaré en 2011 : « l’anglais est une langue avec laquelle on va plus loin que le français. Au Rwanda, le français ne va nulle part », alors même que son pays a évincé le français au profit de l’anglais, notamment à l’école.Pour le reste… Il faut quand même être atteint d’un sérieux syndrome Donald Trump pour s’imaginer changer par décret dans la tête de toute l’humanité l’habitude d’appeler les choses par leur nom, langue française ou golfe du Mexique.

A lire aussi: La langue française sous le feu du wokisme

On le sait, la façon de dénommer les lieux, les peuples et les langues a un caractère éminemment politique. Il a fallu toute la malice de la guerre civile yougoslave pour inventer d’hypothétiques langues serbe, croate, bosnienne, monténégrine. La distinction entre l’hindi et l’ourdou est ténue et doit beaucoup aux graves tensions qui opposent Inde et Pakistan. Selon que l’on se trouve à Ryad ou à Téhéran, le Golfe devient arabique ou persique, ou arabo-persique pour les plus diplomates. Parfois, il arrive que les anciennes colonies piquent la vedette de leurs anciennes métropoles. Le drapeau brésilien est très souvent utilisé pour symboliser le monde lusophone et la bannière étoilée étasunienne n’est pas loin de faire le même sort à l’Union Jack. Qu’enseigne-t-on dans les écoles, formations ou établissements internationaux qui cherchent à rendre leurs élèves « bankables » dans l’économie mondialisée ? La langue de Shakespeare ou l’américain mondialisé ? Faute d’académisme, l’anglais a suivi un autre chemin que le français et souvent évolué à la godille. Tant et si bien qu’il faut rééditer aujourd’hui Pride and Prejudice en anglais « moderne » pour que les Britanniques eux-mêmes comprennent ce que dit Jane Austen. Aujourd’hui, un animateur de la BBC à l’anglais impeccable pourra-t-il comprendre ce que lui dit un fermier du Midwest lequel devra peut-être tendre l’oreille aux gueulantes d’un prédicateur pakistanais ou d’un buveur irlandais…. Pour le moment, le drapeau français n’a pas été supplanté par celui du Québec ou du Congo dans les représentations : il n’est pas la peine d’inventer de toutes pièces le phénomène.

Israël, cible de toutes les haines

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Manifestants pro-Gaza à Londres, devant le Parlement, le 22 juillet 2025. Vuk Valcic / SOPA/SIPA

Israël semble être en train de perdre la guerre de l’image à Gaza. Même des pays démocratiques comme la France, le Royaume Uni et le Canada l’accusent d’être responsable d’une famine à Gaza. Si de tels alliés abandonnent l’Etat juif, c’est en grande partie parce que la haine du Juif est devenue une véritable force politique. Analyse.


Il y a quelque chose d’incompréhensible, sinon de foncièrement malhonnête, dans l’hostilité persistante – et croissante – qu’une partie du monde occidental nourrit à l’égard d’Israël. Ce rejet n’est pas né de l’actualité récente, mais plonge ses racines dans un cocktail idéologique où se mêlent l’antisémitisme recyclé, les haines postcoloniales, le populisme islamo-gauchiste, le clientélisme électoral et une forme de snobisme moralisateur dont l’Europe a le secret. La diabolisation d’Israël est une œuvre composite. Il faut en démonter les mécanismes.

1/L’antisémitisme recyclé en antisionisme

Le cœur du mal est là : le Juif honni d’hier est devenu l’État haï d’aujourd’hui. L’antisémitisme étant désormais répréhensible (jusqu’à récemment en tout cas), la haine a trouvé un costume plus présentable : l’antisionisme. On ne hait plus les Juifs, on hait le Juif collectif. Cette transmutation rhétorique, qui permet toutes les outrances, est d’autant plus efficace qu’elle donne bonne conscience à ceux qui s’y adonnent. Soudain, l’illégalité devient vertu : on peut haïr sans honte, puisque c’est « pour la Palestine ». On est dans le camp du Bien, dans le monde du risque zéro puisque qui pourrait vous reprocher votre empathie pour les Palestiniens ? 

2/L’effet miroir de la détestation américaine

Il y a aussi la vieille haine anti-impérialiste, version tiers-mondiste ou alter-européenne. Israël paie ici sa proximité stratégique, militaire et technologique avec les États-Unis. Haïr Israël, c’est s’en prendre à « l’Empire », c’est se donner des airs de rebelle adepte de la passion anti-américaine. Peu importe qu’Israël soit une création travailliste (Ben Gourion) fondée sur des Kibboutz (sorte de phalanstères fouriéristes), une démocratie parlementaire, multilingue, diversifiée, qui protège les minorités mieux que la plupart de ses voisins (notamment les Druzes et les Bédouins) : Israël incarne l’Occident honni, et à ce titre, doit être abattu dans l’imaginaire idéologique de l’ultra-gauche.

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3/L’obsession décoloniale

Le décolonialisme joue un rôle central dans cette haine obsessionnelle. Dans cette vision manichéenne, Israël serait le dernier bastion de la colonisation occidentale. Que le pays soit né d’une résolution onusienne, qu’il ait retiré ses colons de Gaza en 2005, qu’il ait rendu le Sinaï à l’Egypte, que l’hébreu, au contraire du français, de l’anglais et de l’arabe ne soit parlé nulle part ailleurs qu’en Israël, que les Arabes israéliens y aient le droit de vote et un accès à toutes les institutions n’y change rien. Le prisme victimaire l’emporte sur les faits et le conflit devient une métaphore planétaire.

4/La dictature wokiste du ressenti

L’idéologie wokiste, elle, privilégie le ressenti à la réalité. Ainsi, quand 20 pays, dont la Belgique et la France, appellent à un cessez-le-feu, on s’indigne du « refus israélien » relayé par l’AFP, alors même que le Hamas n’a jamais accepté la proposition initiale. Cette inversion accusatoire est permanente. Les sbires de l’État islamique sont des terroristes ; les miliciens du Hamas sont des résistants (des « militants » pour l’Associated Press). Le Hamas est un « Mouvement palestinien » comme s’il s’agissait d’un syndicat. Le drame des otages, des femmes violées, des enfants massacrés, est effacé derrière les images de ruines à Gaza. Les Israéliens sont devenus des super-Blancs, symbole du patriarcat. D’ailleurs, la société israélienne qui produit des « vrais hommes » via le service militaire n’est-elle pas machiste ?

5/Le clientélisme électoral

En Europe, la réalité du vote musulman dans les grandes villes (Bruxelles, Anvers, Paris, Rotterdam, Bradford…) interdit à nombre de responsables politiques de prendre ouvertement la défense d’Israël (un homme politique bruxellois me l’a avoué). Le simple fait de rappeler que le Hamas est une organisation islamiste totalitaire devient un acte de bravoure. Les partis préfèrent flatter leur base électorale, quitte à s’aligner sur des slogans propalestiniens qui flirtent avec la propagande du Hamas. Le courage politique est absent ; le calcul cynique, omniprésent. Démocratie (un homme, une voix) et démographie (population musulmane en expansion) s’allient pour rendre la présence juive en Europe de plus en plus précaire.

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6/Le rejet de l’État-nation

La gauche postnationale abhorre l’idée d’un État fort, enraciné, fier de son identité. Or Israël est tout cela à la fois. Un Etat-nation juif est le summum de l’horreur pour la déconstruction sans-frontière. Les Juifs, autrefois accusés d’être sans terre et sans patrie (vils cosmopolites), sont aujourd’hui détestés pour avoir bâti un État, le défendre, l’armer, l’aimer. Le nationalisme juif, fût-il démocratique, est une insulte à l’universalisme abstrait issu de la déconstruction. Israël déplaît parce qu’il ne s’excuse pas d’exister.

7/Une jalousie mal dissimulée

Israël suscite aussi, disons-le franchement, une forme de jalousie. Ce petit État de moins de 10 millions d’habitants est devenu une puissance technologique majeure, un acteur central dans l’innovation, la cybersécurité, la médecine, l’agriculture, l’intelligence artificielle. Israël vend des armes ? Preuve de sa dangerosité. Israël produit des prix Nobel ? Symbole de sa domination. Même l’absence relative d’énergies renouvelables y devient une marque d’infamie chez certains écologistes radicaux, ainsi de Greta Thunberg levant les voiles vers Gaza avec Rima Hassan.

8/L’université, matrice de la détestation

Depuis 1967, les campus occidentaux sont devenus d’année en année les laboratoires de la haine d’Israël. On y enseigne que l’État hébreu pratique un « apartheid », voire un « génocide » – beaucoup d’étudiants de l’Université Libre de Bruxelles en sont absolument persuadés, comme j’ai pu m’en rendre compte lors d’une soirée de débat organisée par le Centre Jean Gol en présence de Georges-Louis Bouchez et Louis Sarkozy. Un obscur politicien du parti Mouvement réformateur (MR) compare Tsahal à la Wehrmacht en constatant la présence de soldats israéliens au festival de musique belge, Tommorowland. On fait de Gaza un camp de concentration. La « judéification » des Palestiniens est complète : ils sont désormais les victimes absolues, les nouveaux martyrs, oubliant tous les autres, des Ouïgours aux Druzes, Kurdes, Arméniens, Nigérians ou Soudanais menacés de famine…

9/Le renversement moral

Tout cela aboutit à un renversement éthique dramatique. Israël, agressé, endeuillé, menacé de destruction par une organisation islamiste djihadiste, bombardé par le Hezbollah et les Houthis, bombardé par l’Iran qui, sans le dôme de fer, aurait fait des centaines de milliers de morts en Israël, est devenu l’agresseur. Ceux qui massacrent, violent, prennent des enfants en otage sont absous au nom de leur identité palestinienne. Les Israéliens récoltent ce qu’ils ont semé ! Ceux qui se défendent sont condamnés parce qu’ils sont israéliens. Le Hamas, pourtant copié-collé idéologique de Daech, devient un interlocuteur légitime pour certains élus européens, les ONG et l’ONU. On ne parle plus de terrorisme, mais de « résistance ».

A lire aussi: Du vent dans les keffiehs: arraisonner la déraison

Au final, si Israël est une Etat génocidaire et affameur, il n’a pas le droit d’exister puisqu’il était une promesse du « plus jamais ça » (plus jamais la Shoah). Si les Israéliens sont plus ou moins des nazis, l’Europe nazie et collaborationniste est absoute. Et notre culpabilité recuite vis-à-vis du génocide juif peut enfin être balayée. Dans le monde arabo-musulman, la « greffe sioniste » est une hérésie en terre d’Islam et doit disparaître. Pour ce faire, le Hamas et les proxys iraniens ont l’éternité devant eux : le 7 octobre n’étant, comme les dirigeants du Hamas l’ont rappelé, qu’un apéritif.

C’est pourquoi, nonobstant une empathie légitime pour les souffrances des Gazaouis, tous les démocrates devraient soutenir Israël, non pas aveuglément, mais lucidement. Parce qu’il est un rempart contre le fascisme islamiste. Parce qu’il défend les valeurs démocratiques dans une région qui les connaît si peu. Parce qu’il enterre ses morts et libère ses otages, quand l’autre camp fête ses martyrs et enchaîne les civils. Parce qu’Israël ne cherche pas à conquérir, mais à survivre.

Mettre ses vacances à profit pour (re)lire Adolfo Bioy Casares

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L'écrivain argentin Adolfo Bioy Casares (1914-1999) © ANDERSEN ULF/SIPA

L’Invention de Morel, du fantastique millimétré.


On me demande quelquefois des conseils de lecture, et j’avoue que c’est une question à laquelle j’ai du mal à répondre. Cela dépend trop de la personne, et de ses envies du moment. Parfois, je cite un classique. Mais les classiques n’ont pas la cote, sauf pour les lycéens qui doivent passer le bac français. J’ai d’ailleurs noté avec émerveillement que cette année, à l’épreuve écrite, on avait proposé aux futurs lauréats de décortiquer un texte de Barbey d’Aurevilly, ce très grand romancier français pour qui j’ai une immense passion. Barbey n’a pas écrit que des romans. Il est aussi l’auteur d’un petit essai essentiel, Du Dandysme et de George Brummell (1845), que je vous recommande chaudement.

Auteurs cultes

Au début du mois de juillet, j’ai fait un tour dans la grande librairie où j’ai mes habitudes. J’avais en tête d’acheter un livre, L’invention de Morel d’Adolfo Bioy Casares. C’était une envie subite de lecture, née à l’occasion d’une recherche sur les écrivains dits « postmodernes », une classification d’ailleurs étrange qui, souvent, ne dit pas grand-chose. J’ai demandé à la libraire si elle avait ce titre. Sans rien me répondre, comme si cela allait de soi, selon un rituel établi qu’elle avait sans doute coutume de répéter de nombreuses fois dans la journée, elle se dirigea vers un rayonnage, sur lequel était disposée une pile du roman de Bioy Casares. Elle m’en tendit un, toujours silencieuse, avec une expression affirmative sur le visage. Je l’ai remerciée, et en ai profité pour contempler les autres livres, pour certains également disposés en pile, à côté de celui de Bioy Casares. Il y avait celui du Chilien Roberto Bolaňo, intitulé 2666 et qui fait plus de mille pages. Je n’en ai, jusqu’à maintenant, jamais tenté la lecture intégrale, je me suis contenté de le feuilleter. Mais j’ai lu d’autres livres de Bolaňo — qui m’ont parfois déçu. 2666 est considéré comme son chef-d’œuvre. Je rappelle qu’il est mort en 2003, et qu’il est déjà reconnu comme un auteur culte par beaucoup. Culte, mais pas encore un classique, à vrai dire.

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Un archipel d’œuvres

À partir de L’Invention de Morel, tout un archipel d’œuvres peut être rassemblé par capillarité littéraire ou association d’idées (de La Tempête de Shakespeare à L’Amour au temps du choléra de Garcίa Márquez, en passant par Solaris de Stanislas Lem et bien sûr Robinson Crusoë de Daniel Defoe, etc., etc.). Dans sa préface au livre de son ami, Borges écrit que le nom de Morel « fait finalement allusion à un autre inventeur insulaire, à Moreau ». Il évoque ici le fameux roman de H. G. Wells, L’Île du Docteur Moreau, paru en 1896, et dont plusieurs films ont été tirés. Nous savons que Bioy Casares, tout comme Borges, était un grand lecteur. Dans ce que Bioy écrivait, il se laissait souvent, pour nourrir son propre génie, influencer par ses auteurs préférés. Borges lui-même, qui était un peu plus âgé et avait un certain ascendant sur lui, l’a guidé de manière décisive. À Buenos Aires, chez l’un ou chez l’autre, ils ont passé des nuits entières à parler des livres. Dans les controverses qu’ils avaient, c’est souvent Borges qui avait raison. Bioy a raconté cela, par la suite, dans un gros livre où il relate quantité d’anecdotes passionnantes — passionnantes parce que relatives à Borges.

Du fantastique millimétré

Dans L’Invention de Morel, qui date justement de 1940, on sent que Bioy Casares a tiré profit des avis de Borges. C’est du fantastique millimétré, qui appuie à fond sur l’imagination. L’explication finale est extrêmement ingénieuse, mais reste ouverte (un des caractères du postmoderne). Je vous laisse la découvrir, si vous n’avez pas encore lu le livre. Ne lisez pas l’Avant-propos de Le Clézio qui, dès la première phrase, c’est un exploit, spoile l’histoire et révèle la clef de l’énigme. Il faut au contraire la découvrir au cœur du roman, tant elle est amenée avec soin et délicatesse. Je peux simplement évoquer le point de départ : une île quasi déserte, depuis longtemps inhabitée et parsemée de ruines, et un homme en fuite, dont nous ne saurons jamais le nom. L’atmosphère magistralement recréée par Bioy Casares est inquiétante. Comme dansLa Route, de Cormac McCarthy (paru en 2006), on a une impression de fin du monde. À quoi s’ajoute ici une dose de sadisme dans les relations entre les personnages, qui fait penser au film de 1932, La Chasse du comte Zaroff, avec l’acteur Leslie Banks. L’Invention de Morel, c’est clair, est aussi un livre sur le cinéma, et la part immense que celui-ci est amené à jouer dans nos vies : le règne absolu de l’image qui nous a tous plus ou moins envahis.

A lire aussi, du même auteur: Giuliano da Empoli : la fin des élites est-elle inéluctable ?

Borges nous disait aussi, dans sa préface (recueillie en 1975 dans le Livre de préfaces), que L’Invention de Morel était un roman nouveau et parfait. « J’ai discuté, concluait Borges, avec son auteur les détails de la trame, je l’ai relue ; il ne me semble pas que ce soit une inexactitude ou une hyperbole de la qualifier de parfaite. » Le livre de Bioy Casares ne doit pas être cantonné dans le genre du fantastique, il excède toute classification. C’est une œuvre littéraire à part entière, qu’on peut facilement relire (comme tous les classiques) et qui, selon moi, est spécialement faite pour pallier le désœuvrement estival.   

Adolfo Bioy Casares, L’Invention de Morel. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Armand Piehal. Avant-propos de J.-M. G Le Clézio. Préface de Jorge Luis Borges. Éd. Robert Laffont, coll. « Pavillon Poche », 144 pages.

L'Invention de Morel

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Jorge Luis Borges, Livre de préfaces, suivi de Essai d’autobiographie. Éd. Gallimard, coll. « Folio ».

Livre de préfaces, Suivi de Essai Autobiographique

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Thierry La Fronde et Belphégor sur la table

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P. Lacoche

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Il est des opérations grand débarras plus éprouvantes que d’autres. Sur la terrasse, des objets s’accumulaient. Il fallait y passer : s’en séparer. Un élément taché, gris et rebondi d’un vieux divan ; une chaise au paillage éventré ; et une petite table de téléviseur en formica marron qui, en des temps antédiluviens, avait appartenu à mes parents. Cette table estropiée fit éclore en moi un bouquet de souvenirs. À la cité Roosevelt de Tergnier, dans les années soixante, seules deux ou trois familles possédaient un téléviseur. Je me souviens que nous, les gamins, le jeudi après-midi, faisions la queue devant la maison provisoire des parents de notre copain Alain Lanzeray et/ou devant celle de ceux de Jocelyn Van Messen.

A lire aussi: La solitude du ring

Les pièces des baraquements de la cité étaient minuscules ; nous nous installions deux par deux au côté d’Alain et/ou de Jocelyn et, parfois de membres de leurs familles. Les images en noir et blanc défilaient devant nos yeux innocents et fascinés. La télévision arrivait dans les foyers populaires, à petites ondes feutrées ; elle restait pour nous un objet mystérieux, merveilleux. Nous étions bien sûr habitués au plaisir collectif de voir un film au cinéma. Le nôtre se nommait Le Casino ; il était situé rue Marceau, juste derrière la maison de mes parents, rue des Pavillons (aujourd’hui, rue des Lutins). Ses bâtiments arboraient une belle architecture de type Art Déco. Ils devaient dater des années 1920 ou 1930, après la Première Guerre mondiale au cours de laquelle nos bons amis d’Outre-Rhin avaient quasiment rasé Tergnier, en 1917 ; furieux d’être contraints de reculer, ils s’étaient vengés. Ils n’avaient épargné que deux maisons de maîtres qui existent toujours tout au fond de la jolie rue des Pré Bains, afin, disaient-ils, de loger l’état-major car ils espéraient revenir dans notre petit bourg qu’ils avaient piétiné, dynamité et broyé.

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Las de me voir squatter chez les Lanzeray ou les Van Messen, mon père décida un jour de faire l’acquisition d’un téléviseur. Il se rendit chez un vendeur à Vouël et acheta un appareil de marque Ribet-Desjardins pour le plus grand bonheur de la famille ; il acheta aussi une petit table en formica marron, celle que j’ai conduite il y a peu, le cœur lourd, à la déchèterie. Le poste Ribet-Desjardins nous donna le meilleur de ce que la télévision française, l’ORTF, distillait au cours des Trente glorieuses : Belphégor, Thierry la Fronde, les Compagnons de Jéhu, Rocambole, les dramatiques signées Claude Santelli, etc. On donnait au peuple le meilleur de notre culture ; les émissions et/ou feuilletons étaient tirés des œuvres de nos meilleurs écrivains (Jules Verne, Victor Hugo, Eugène Sue, Maupassant, Diderot, la comtesse de Ségur, etc.). L’horrible publicité qu’on nous balance aujourd’hui ne polluait pas encore notre bonheur. Avant d’abandonner la petite table, je suis revenu sur mes pas et lui ai fait un baiser. J’avais dans les oreilles la musique de l’indicatif de Thierry La Fronde

Papiers (re)collés

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Yves Charnet © Photo: Hannah Assouline.

Monsieur Nostalgie poursuit sa série de l’été sur les écrivains vivants qui mériteraient un peu plus de lumière sur leur œuvre. Aujourd’hui, il nous parle d’Yves Charnet, le pape nivernais de l’autofiction qui revient chez Tarabuste avec ses Abattis.


Encore Yves Charnet ! Je sais ce que vous vous dites. La mafia niverno-berrichonnemarche à plein régime dans ce pays. Stoppez-les ! Faites-les taire ! Insidieusement, elle tisse sa toile dans les rédactions parisiennes, entre réseautage et conflits d’intérêt. Ces gens-là, sont le poison des écrivains encartés, ils ne respectent donc rien. Ils vont de Morand à Duras, de Lama à Godard, des Carpentier aux surréalistes. Ils baguenaudent et emmerdent les cénacles. Ils aiment les costumes blancs de Mort Shuman et la méritocratie à la française, les pavillons de banlieue et les seigneurs de la pellicule. Le grand écart est leur figure de style favorite. Ils s’amusent des mots en triturant leurs propres maux. Leur dissidence parfois surjouée est un puissant moteur, glouton et ronronnant ; ils ne reculent devant aucune offrande sacrificielle. Leur pudeur à géométrie variable est ce fonds de commerce qu’ils embellissent au fil des années.

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Attention, ce ne sont pas des boutiquiers, plutôt de grands timides, des enfants tristes capables de se mettre à nu pour une phrase carénée comme une starlette cannoise. Ils remuent les souvenirs entre François Chalais et Denise Glaser. Ils charivarisent. Ils mettent leur peau sur la table comme le professait jadis l’ermite de Meudon. Autrefois reclus dans les marges, ils avancent dorénavant en bande organisée. Il y a un axe maléfique entre Bourges et Nevers qui fait froid dans le dos. Leur territoire s’étend même jusqu’aux confins de la Brenne et du Bourbonnais. Ils sont les héritiers de Larbaud et de Raboliot. Des braconniers. Jusqu’où iront-ils ? Visent-ils les prix d’automne ? Le comité Gallimard tremble car leur blanche a la couleur vraie de la littérature. Que fait le juge Falcone ? Copinage ligérien en sous-main, province dans la musette, mobylette à pot percé, chanteurs de variétés et acteurs racés, toute la lyre, vous aurez compris leur manège. Toute la rengaine des sous-préfectures éclairées à la lanterne de la mélancolie est à la manœuvre. On connait leur chanson. Ils ont l’intention de nous prendre en tenaille. Dans cette série d’été, Yves Charnet avait évidemment toute sa place, il ferait même office de « maison témoin ». Il représente les espoirs un peu déçus des années 1990 quand il était chaperonné par Denis Tillinac, ce qui donne de la matière et de la profondeur à ses écrits. Le succès est un leurre, à la portée d’un habile médiocre, de ces faiseurs qui commettent des romans comme on peint au rouleau. Alors qu’une carrière lézardée est un signe de promesse éternelle. On voyait grand et haut pour ce fils de personne, le héros de la dame, le démiurge de Decize. Il avait la caisse et le talent pour décrocher la lune. Et puis, de mésaventures en mésaventures, sa « carrière », mot dégueulasse à usage des inutiles, a tangué. Elle n’a pas pris certainement la direction qu’il imaginait. Pourtant, son nom prononcé dans une assemblée de fins lecteurs fait toujours son petit effet. On le rattache à Pirotte, on le blondinise, ne serait-il pas un Hussard de gauche ou un Derrida du Ring Parade ? Sa vie et son œuvre forment un tout homogène et remarquable.

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Nous, les adorateurs de la retenue, nous avions des aprioris sur l’autofiction ? Ce déversoir, cette crue incessante du moi, ne pouvait pas produire dans notre esprit étriqué une littérature de qualité. Elle était psychanalyse, débord incontrôlable et enfermement, truc de cœur sec. Yves Charnet écrit de l’autofiction lisible, il y met tous ses déboires et ses élans, il s’y expose jusqu’à se flageller. Tout ce cirque ne serait que cris et spasmes sans l’introduction d’une langue violemment charpentée. Charnet choisit la langue contre les autres, contre lui-même probablement. Il opte pour l’écriture et non la narration béate. Il a la conviction intime, profonde que les errances, les drames et les colères ne sont qu’un emballage. Ce qui tient, ce qui sédimente, ce qui régule les hormones, ce qui compte à la fin, au bout du bout, c’est la langue, l’imbrication, la recherche, le son, la mélopée et la stupéfaction. Ce travail sur les mots est, à vrai dire, assez peu répandu parmi les écrivains vivants. Personne ne s’y risque. On raconte des histoires, on récite ses malheurs, mais écrit-on vraiment ? En outre, Yves Charnet est un incorrigible garnement, il vient de publier Abattis, admirablement préfacé par Laurent Roth, cet abécédaire luxueux de citations forme un portrait « juré craché ». Il réussit l’exploit d’emprunter cette fois-ci les mots des autres (Delon, Colette, Fargue, Orwell, Bernanos, etc.) pour dépecer sa propre bête à la manière d’un Perros.

Abattis – Yves Charnet – Tarabuste 280 pages

ABATTIS - Yves Charnet

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Restent les paysages

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27th of March 2020, N° 1, David Hockney, 2020 © David Hockney

Loin des rivages envahis par les foules, de la bureaucratisation galopante de la nature et de l’anxiogène détresse environnementale, des artistes ont su peindre ce qu’ils avaient sous les yeux : la poésie des paysages. De Paris à Granville en passant par Vevey, quatre expositions portent notre regard vers des horizons de toute beauté.


Cette année, en France, on a tué dans les écoles, mais l’urgence a été d’aller, en juin, au chevet des océans. Les écocides ne sont pas des faits divers, eux. Il est plus facile de fourrer un peu de mauvaise conscience dans les valises des gens pour les vacances que d’extirper les armes des sacs des élèves le reste de l’année. Les moules de bouchot ravagées par les moussettes priment sur le pays gangréné par des couteaux de boucher. L’État a d’ailleurs bien d’autres priorités que les prémices d’une « guerre incivile » (terrible formule de Miguel de Unamuno) sur le territoire, et les Français sont plutôt priés d’« apprendre-à-vivre-avec-la-chaleur » (Santé publique France) en aérant leur logement aux heures les moins chaudes de la journée et en contrôlant leur taux d’hydratation par un simple passage aux toilettes. Sans présumer de leur fameuse « résilience », il est possible qu’ils y parviennent, quoique le défi semble évidemment plus grand que d’apprendre-à-vivre-avec-ceux-qui-ne-veulent-pas-vivre-avec-eux.

Consolation

Quand il n’y a plus de pays, restent les paysages. Un lever de soleil dans la chaleur précoce du petit matin, le rougeoiement de fin du jour, la campagne sculptée par le travail des hommes, l’horizon au bout d’une mer étale ou derrière un sommet grandiose auront, plus que jamais, un goût de consolation. La nature est indifférente à nos malheurs, les paysages non. On va aimer les photographier, ces paysages d’été, la conscience tranquille en plus de cela : les appareils photo n’abîment pas encore les couleurs de la nature. On va les envoyer à nos amis et à nos proches lesquels, par gentillesse, nous gratifieront d’un « Oh magnifique ! » ou d’un « Sublime, dis ! C’est où ? »à réception de cette vague d’images sur leur téléphone. Derrière l’enthousiasme numérique, une forme d’indifférence palpable cependant : cet arbre, cette dune, ces pierres, ce cours d’eau et ces « merveilleux nuages » (Françoise Sagan) ne leur parlent pas comme à nous. On s’est pourtant cru objectif et un chouïa universel : personne pour venir poser devant cette vue magnifique en souriant comme la Joconde devant un paysage lointain. Mais quoi qu’on fasse, même en pleine solitude, un paysage est un selfie, car il est plein de celui qui le contemple. Comme dit la chanson : « Parlez-moi de lui… il nous parle de toi. »

Kakis, Anne Marie-Jaccottet, non daté. Collection privée/Musée Jenisch

David Hockney à la Fondation Vuitton

« On voit avec la mémoire. » L’auteur de cette jolie formule est David Hockney, à l’honneur à la Fondation Vuitton jusqu’au 31 août. Né en 1937 à Bradford, au Royaume-Uni, dans un Yorkshire dont il peindra les collines et l’aubépine en fleur, le plus grand peintre contemporain de paysages est aussi le peintre des plus grands paysages de l’histoire de l’art. Son Bigger Trees Near Warter (2007) est un ensemble de cinquante toiles de 91 x 121 centimètres. Pour Hockney, la vision objective est impossible et la photographie recrée, comme la peinture, ce morceau de nature contemplée par l’homme. Son monumental Bigger Grand Canyon (1998) aurait d’ailleurs dû s’intituler, selon lui, Regarder le Grand Canyon : il y a dans cette image aux cinquante points de vue différents le récit du temps passé à contempler avec plaisir, sur une chaise pliante, la cigarette aux lèvres, la beauté du monde extérieur.

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Les paysages de notre été seront donc, avant tout, nos paysages de l’été. Philippe Jaccottet (1925-2021), poète suisse naturalisé français dont on célèbre cette année le centenaire de la naissance, s’est également posé la question de ce que l’on éprouve en contemplant la nature, et de la touche d’invisible qu’on ajoute aux fragments du monde visible. Dans son œuvre, La Promenade sous les arbres, Paysages avec figures absentes ou Pensées sous les nuages, celui qui fut aussi le minutieux traducteur de L’Homme sans qualités de Robert Musil montre que le paysage est cette part de nature où le regard de l’homme laisse les traces de ce qu’il connaît, de ce qu’il a vécu, de ce qu’il attend et de ceux auxquels il pense encore. Dès qu’on ouvre les yeux, le monde n’est plus indemne ni de nos souvenirs, ni de nos désirs. Le paysage est « la poursuite des illusions merveilleuses ».

« On ne vit pas longtemps comme les oiseaux dans l’évidence du ciel », mais on aime peut-être regarder « l’herbe où se sont perdus les dieux ». Les paysages sont habités par une absence. L’iconique Bigger Splash (1967) de David Hockney ne dit pas autre chose. Quelqu’un a bien plongé dans cette piscine californienne aux lignes impeccables.

Philippe Jaccottet aimait la peinture, David Hockney aime la littérature. Jaccottet aimait Alberto Giacometti, sa façon de figurer des êtres qui semblent « n’apparaître que pour disparaître »,et son enthousiasme à peindre « les grands ciels liquides », ceux qui « descendent dans les feuilles ». Hockney aime Marcel Proust et a relu À la recherche du temps perdu lors de son installation dans le pays d’Auge, en Normandie. Lorsqu’il regardait lui-même les aubépines, Proust s’arrêtait pensivement : « Ce n’est pas ma vue seule, mais ma mémoire, toute mon attention qui sont en jeu. J’essaie de démêler quelle est cette profondeur sur laquelle me semble se détacher les pétales et qui ajoute comme un passé, comme une âme à la fleur ; je crois y reconnaître des cantiques et d’anciens clairs de lune. » Le regard de ces artistes s’est nourri d’autres regards. Comme eux, nos yeux se posent aujourd’hui sur les choses après un long voyage. Nos paysages, cet été encore, seront sculptés par les mots d’une chanson, la scène d’un film, la phrase d’un livre ou l’œuvre d’un peintre. On regardera à travers ceux qui ont regardé le monde avant nous. On ouvrira peut-être notre fenêtre comme Madame Bovary – « elle avait ouvert sa fenêtre sur le jardin, et elle regardait les nuages ». On se sentira à la montagne comme Le Voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar David Friedrich. On sera sur la côte comme David (Sami Frey) montrant d’un geste la mer depuis la maison de Rosalie (Romy Schneider) dans le cinéma de Claude Sautet. On « cueillera le ciel au creux de nos mains » (Michel Fugain), on lancera « le soleil nous inonde, regarde-moi ce bleu » (Christine Sèvres) et on pensera, en visitant de vieilles pierres aux embrasures suggestives, que « le monde est tellement plus vaste quand on le regarde à travers la découpe d’une porte » (Yves Bonnefoy). Cette transmission dont on ne parle jamais – d’un regard à l’autre – est peut-être le seul lien qui nous relie encore, sans fracas, à ceux qui nous ont précédés.

Bureaucratisation de la nature

Dans la France d’aujourd’hui, les paysages sont en voie de disparition, car il y en a trop. L’État se prend pour Louis XIV et veut des sites paysagers en aussi grand nombre que les points de deal. Beau défi. Contrairement à Louis XIV cependant, l’objectif n’est pas de domestiquer la nature, mais de la bureaucratiser. On ne protège plus les paysans, mais on protège les paysages et on en fait sortir de nulle part. Dans les ministères, l’art paysager est devenu un art martial. On parle de lutte contre l’artificialisation des sols, on « convoque » (sic) le paysage, on lance des « Opérations Grands Sites », on distribue des labels Grands Sites qui « valorisent des paysages remarquables », on se félicite d’une « démarche paysagère » et on vise « l’excellence paysagère », bref on pourrit par la pire des langues qui soit la part subjective de notre territoire. L’architecte Paul Andreu (1937- 2018) se disait moins en rage de voir un paysage massacré que de se voir « imposer un paysage détestable là où il n’y avait rien ». Il a parlé comme nul autre de ces panneaux qui attirent l’attention sur les beautés à voir et qui nuisent au vide et au silence dont nous avons besoin.

Le collier ras-de-cou Belle Époque, imaginé par John Galliano pour Dior en 1998 (c) Musée Christian Dior

Notre rapport à la nature a changé. Après avoir été les enfants de nos parents et les copains de nos enfants, nous voilà devenus les nounous de l’environnement. Des nounous un peu névrosées sur les bords, en quête de résonance tantrique autour d’une mare aux canards, désireuses de faire du glamping (camping glamour) dans une yourte en Vendée et de nous ressourcer sur un site inspirant pour booster durablement nos défenses immunitaires. Pour ceux qui ne seraient pas encore tentés par l’animisme occidental, rien de mieux que les paysages du coin, hors label Grands Sites – la médiocrité paysagère, en somme – pour regarder avec délice le monde sous la lumière estivale. Sans oublier les belles expositions du moment : « Maximilien Luce, l’instinct du paysage » et « David Hockney 25 » à Paris, « Dior, jardins enchanteurs » à Granville, « Philippe Jaccottet et ses peintres », à Vevey, en Suisse. Nos paysages de l’été ressembleront un peu aux images que l’on aura vues. Les pommiers de Normandie auront les couleurs acidulées des arbres d’un peintre anglais, les jardins porteront les robes Vilmorin et Andrieux d’un grand couturier, les baignades auront la clarté de celles peintes à Rolleboise par un artiste néo-impressionniste.

« Avant Turner, il n’y avait pas de brouillard à Londres », écrivait Oscar Wilde.


À voir

« David Hockney 25 », Fondation Louis Vuitton, 8, av. du Mahatma Gandhi, 75116 Paris, jusqu’au 31 août.

« Dior, jardins enchanteurs », musée Christian Dior, 1, rue d’Estouteville, 50400 Granville (Manche), jusqu’au 2 novembre.

« Maximilien Luce, l’instinct du paysage », musée de Montmartre, 12, rue Cortot, 7518 Paris, jusqu’au 14 septembre.

« Philippe Jaccottet et ses peintres », musée Jenisch, Vevey (Suisse), jusqu’au 17 août.

À lire

Philippe Jaccottet, Paysages avec figures absentes, Gallimard, 1970. 181 pages

Paysages avec figures absentes

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Un monument à la grandeur

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Jean-Michel Delacomptée © Hannah Assouline

Notre ami Jean-Michel Delacomptée signe une somme remarquable. Sa galerie de portraits, d’Ambroise Paré à Saint-Simon, célèbre la Grandeur de l’esprit français dans une langue qui ne dépareille pas celle de ses modèles. Une révérence aux génies du Grand Siècle qui fut celui des armes et des arts.


L’un des films les plus fascinants du début de notre siècle, La Grande bellezza, du cinéaste napolitain Paolo Sorrentino, débute sur une scène d’anthologie : un touriste japonais, sortant du car où il était entassé avec ses semblables et se trouvant subitement nez à nez avec les splendeurs de Rome, s’écroule sans un mot sur le marbre de l’immense terrasse qui domine la Ville éternelle, foudroyé par la beauté. Tel est le sentiment de stupeur que risque d’éprouver le lecteur non prévenu qui ouvrirait par hasard Grandeur de l’esprit français, le recueil des « portraits » de Jean-Michel Delacomptée, et qui tomberait par exemple sur l’incipit de « Madame, la Cour, la mort », consacré à Henriette d’Angleterre : « Elle n’a laissé que sa mort. Une tasse de chicorée suspecte, une agonie foudroyante, la Cour et la ville en pleurs, une oraison magnifique, des funérailles comme on n’en vit jamais. » Ou un peu plus loin, à propos d’une autre mort, celle, aussi tragique et presque aussi subite, du jeune duc de Bourgogne, le petit-fils de Louis XIV, « le merveilleux Dauphin » en qui Saint-Simon avait placé toutes ses espérances : pour le mémorialiste, écrit Delacomptée, « l’avenir se retira comme la mer se retire, laissant les galets à nu sur la grève »

Énorme et stupéfiant : tel est donc le livre, ou plutôt le monument, que le lecteur tient entre les mains, tout entier dressé en l’honneur de l’esprit français – c’est-à-dire, pour l’essentiel, à la gloire ce que l’on appelait jadis le « Grand siècle », ou le « Siècle de Louis le Grand ». Si l’on excepte en effet les portraits, admirablement ciselés, d’Ambroise Paré, de Montaigne et de François II, «  le roi miniature », monté sur le trône à l’âge de quinze ans et mort un an et demi plus tard, en décembre 1560, alors que débutent les guerres de religion, si l’on met à part l’émouvante conclusion en forme d’autoportrait et même, l’évocation d’Henriette d’Angleterre, dont la légende doit tant au mot de Bossuet, «  Madame se meurt, Madame est morte ! », on constate que la galerie de ces portraits se concentre sur la miraculeuse ribambelle de génies qui côtoyèrent le Roi-Soleil entre le dernier tiers du dix-septième siècle et les premières décennies du dix-huitième. On y rencontre donc Racine, « en majesté », La Bruyère, « portrait de nous-mêmes », Bossuet, naturellement, le merveilleux La Fontaine, et Saint-Simon, tout à ses rêves de grandeur – lesquels ne cessent d’en croiser d’autres du même acabit, et qui auraient pu inspirer des portraits de la même eau, Molière, Fénelon, Boileau, Bussy-Rabutin, Fontenelle et Charles Perrault, Mesdames de Sévigné, de Scudéry et de La Fayette, et tous les autres… Tandis que le Japonais de Sorrentino s’effondre devant le Janicule – que l’on termina d’ailleurs à la même époque –, le lecteur de Delacomptée défaille en songeant que la France – longtemps avant d’être deux fois championne du monde de football –, a pu compter au même moment une telle concentration de talents. Il défaille, puis soupire d’aise, en contemplant le monument qu’il tient à la main.  

Un monument bâti « à la française », entre classicisme et baroque, au moyen d’une langue – ce que Delacomptée dit de de Saint-Simon vaut aussi pour lui-même – dont «  l’étourdissante maîtrise laisse pantois tout lecteur qui l’aborde de bonne foi, sans préjugés ni crainte de s’y noyer (…), une langue foncièrement libérée des régents de collège » –ou de leurs équivalents contemporains, chroniqueurs sur France Inter-, et qui « a ceci de particulier (mais sans doute est-ce la marque des véritables écrivains) de n’être pas collée au style dominant de son époque », une langue embrassée « dans l’intégralité de ses différentes couches, dans l’étendue intemporelle d’une naissance toujours actuelle et jamais terminée », une langue qui ne craint ni les archaïsmes, ni les familiarités, ni les audaces : en un mot, « une langue qui ne renie rien »« Le style est l’homme même », déclarait Buffon en 1753, dans un discours à l’Académie prononcé deux ans avant la mort de Saint-Simon. Le style est l’homme, mais au-delà, peut-être est-il le siècle même, son esprit, et celui de la France…

Le Grand Siècle, rappelle Jean-Michel Delacomptée, fut celui des arts, mais aussi des armes – les maréchaux fourmillent à la cour tandis que jusqu’au printemps 1693, le roi, suivi par Racine, son historiographe officiel, marche à la tête de ses armées et ne manque jamais d’y emmener « les dames contempler les remparts ».

Des armes, et des lois : car on ne saurait parler du pays dont Voltaire, dans son Siècle de Louis XIV, écrit qu’il était de toute la terre « le plus sociable et le plus poli », sans parler de politique. De fait, plus ou moins directement, tous les grands esprits du temps s’en mêlent, nul n’ignorant qu’on ne chante bien qu’à l’abri des murs de la cité, et qu’à l’inverse, comme le rappelle La Fontaine dans une lettre de 1663, « on perd des deux côtés dans les guerres civiles ».

Sur ce point, Delacomptée s’attarde sur Saint-Simon, le duc, et sur l’opposition tracée par lui entre « Louis le Juste » et « Louis le Grand » : entre Louis XIII, qui « ne visa qu’au bonheur de ses peuples, œuvra incessamment à leur prospérité, se voulut et fut chaste, désintéressé, modeste, sobre, charitable », et qui ce faisant «  fut la grandeur même », et son fils, Louis XIV, qui en toutes choses semble avoir été l’inverse de son père, oubliant «  d’où il tenait son sceptre », substituant à «  la grandeur séculaire du trône » la sienne propre, et sa volonté despotique aux lois fondamentales de Dieu et du Royaume.

Dans l’ordre politique, rien ne change vraiment : c’est pour cela que les catégories d’Aristote demeurent globalement valides, et les expériences du passé, pertinentes pour le présent. À cet égard, les pages subtiles consacrées par Delacomptée à Jean Racine, « synthèse éclatante et ponctuelle de systèmes incompatibles, l’un de majesté, l’autre d’égalité », constituent de profondes leçons de choses politiques. Ainsi, à partir de Bérénice et de Britannicus, l’auteur s’efforce de distinguer la majesté, incarnée par Titus, de la tyrannie personnifiée par Néron : «  meurtrier de (…) son frère, livré à la totalité qui le conduit à tout posséder , à tout vouloir », ce dernier « contamine son sceptre, le pervertit et le dément », tandis qu’à l’inverse, la majesté de Titus, instaurant « une distance sans limite », « a pour fonction (…) d’expulser du pouvoir monarchique toute trace d’égalité, de le sauvegarder des miasmes de l’envie. (…) L’essence de la majesté réside dans la différence absolue qui distingue le plus du moins, le major du magnus (…) Ce plus que possède le roi constitue un privilège sans égal. C’est par là que la majesté englobe. Elle relie la partie au tout. Elle ordonne, classe, hiérarchise, apaise. Elle est le fléau de la balance. Elle est la frontière du fort, le sanctuaire du faible ». Une remarque à la lumière de laquelle on pourrait de relire l’histoire de France, jusqu’à celle de la « monarchie républicaine » instaurée par cet amoureux de Racine que fut le général De Gaulle.

Celui-ci aurait aimé – et jalousé -le monument de Jean-Michel Delacomptée, et il y aurait relu avec intérêt la remarque que Louis XIV  inscrit dans ses Mémoires pour l’année 1662 : « Il y a des nations où la majesté des rois consiste (…) à ne se point laisser voir, et cela peut avoir des raisons parmi des esprits accoutumés à la servitude, qu’on ne gouverne que par la crainte et la terreur ; mais ce n’est pas là le génie de nos Français , et , d’aussi loin que nos histoires nous en peuvent instruire, s’il y a quelque caractère singulier dans cette monarchie, c’est l’accès libre et facile des sujets au prince. C’est une égalité de justice entre lui et eux, qui les tient pour ainsi dire dans une société douce et honnête (…). »

En revanche, ce qui aurait sans doute troublé le Général, c’est le fait que « nos Français » semblent avoir de moins en moins conscience de ces trésors, de cette grandeur qu’illustrèrent ces merveilleux poètes dont ils sont en train d’oublier le nom comme eux-mêmes finissent par perdre le leur, en même temps que leur langue.

Dans toute cette galerie, il n’y a guère qu’une exception à ce mouvement général, Jean de la fontaine, « auteur de l’Ancien régime » que la République a néanmoins daigné placer « sur un piédestal (…) jusqu’à se reconnaître en lui comme elle se reconnaît en Marianne ou en la devise qui orne le fronton de ses mairies. C’est reconnaître que l’histoire de France plonge bien au-delà de la Révolution, (…) qu’elle enveloppe tous les siècles qui la composent ». 

C’est mieux que rien, dira-t-on : mais ce n’est tout de même pas grand-chose. Car pour le reste, le sentiment qui domine est celui du déclin, de l’estompage, de l’effacement, l’exemple le plus net étant celui de Bossuet, « un géant qui se consume, un aigle sans aile ni serres »

Le puissant portrait qu’en brosse Delacomptée, « Bossuet, langue du maître », s’intitulait initialement, dans l’édition de 2009, « Langue morte, Bossuet », ce qui correspond mieux au propos. Bossuet, que Sainte-Beuve, au milieu du dix-neuvième siècle, saluait comme « l’une des religions de la France », et que Paul Claudel considérait encore comme « le grand maître de la prose française », celui dont les écrits pourraient le plus admirablement « témoigner devant le monde de ce que furent la langue et l’esprit français », Bossuet n’est plus aujourd’hui qu’un astre mort. En 2004, c’est à peine si quelques manifestations locales, à Metz ou à Meaux, furent organisées pour célébrer le tricentenaire de sa disparition. Un grand éditeur parisien projeta de publier ses œuvres oratoires complètes avant d’y renoncer, et un autre, plus confidentiel, se contenta de publier un « beau livre » richement illustré, Bossuet, miroir du Grand Siècle. Mais « en 2027, pour le quatrième centenaire de sa naissance, il est envisageable que ni son nom, ni l’expression Grand Siècle n’éveillent dans le pays le moindre écho ».

Un pays qui ne se rappellera peut-être plus, bientôt, qu’il s’était appelé la France. Ou du moins, qui courrait ce risque si des monuments tels que celui de Jean-Michel Delacomptée, « aere perennius », n’étaient érigés de place en place, « au seuil du crépuscule », comme autant d’amers chargés d’indiquer ce que fut l’esprit français.  « Nostalgie (…) devant l’horizon plat qui s’offre à nos regards, d’un passé où la France portait une haute flamme, où son éclat, son génie, sa langue, créaient des ambitions, des rêves. Ou, comme le dit lui-même Saint-Simon, elle était de tout ».

Grandeur de l’esprit français. Dix portraits d’Ambroise Paré à Saint-Simon, Jean-Michel Delacomptée, Le Cherche Midi, 2025. 1392 pages