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Jeremy Stubbs révèle la stratégie cachée des Britanniques après le Brexit

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Jeremy Stubbs, la plume britannique de Causeur, était de passage chez nos amis de REACnROLL. Il n’a pas caché sa satisfaction, alors que le Brexit vient de s’enclencher, et a également confié les questionnements que peuvent avoir actuellement les conservateurs britanniques, et répondu aux craintes françaises de voir advenir un Singapour sur Tamise…


Rencontre avec le président de la branche française du Parti conservateur britannique, actuellement au pouvoir au Royaume-Uni, Jeremy Stubbs. Il est interrogé par le journaliste Jean-Baptiste Roques sur le plateau de télévision de REACnROLL. Le Britannique revient sur les perspectives offertes par le Brexit à son peuple et sur les récents succès électoraux de son parti. Causeur vous propose de lire un petit extrait de cet échange privilégié. Retrouvez plus de 30 minutes d’informations intéressantes sur ces questions en vous abonnant (5€ par mois).

Verbatim

Jean-Baptiste Roques (REACnROLL). Côté français, ce que nous avons observé, c’est que la souveraineté du peuple britannique a finalement été respectée. Les contre-pouvoirs ont été respectés. Quand la cour suprême a été saisie, elle s’est comportée comme elle se doit de le faire dans un État de droit. Les perdants (les « remainers ») se comportent en fin de compte de manière assez fair-play, même s’il y a eu des moments de grande tension. On a même vu Tony Blair donner dans Libération des conseils aux gagnants que vous êtes. En revanche, nous observons que ce qui a changé, de notre point de vue, c’est ce fameux parti conservateur, votre parti ! Il a l’air beaucoup plus interventionniste sur le plan économique que par le passé. Il s’intéresse beaucoup plus aux régions délaissées au nord de l’Angleterre (dont on dit ici que par Margaret Thatcher ne s’y intéressait pas tellement). Qu’est-ce qui s’est passé ? Le logiciel politique est-il différent ?

Jeremy Stubbs. (éclats de rire) Non! Je suis désolé de contredire ces observations aussi crûment. À l’époque de Mme Thatcher, il s’agissait de sauver le pays, il fallait pour ce faire des décisions difficiles, des actions drastiques, et effectivement on ne pouvait pas s’intéresser à ces régions. Plus tard, on commence à s’intéresser de nouveau aux régions, mais voilà que la crise financière chamboule tout ! Et on rentre dans une période d’austérité et de prudence dans la gestion des finances avec Cameron, à partir de 2010. Mais cela étant, déjà sous Cameron, on met en place un projet important d’infrastructures pour relier le nord et le sud de l’Angleterre. Donc, cet interventionnisme [des conservateurs NDLR] était déjà dans le « pipeline ». Theresa May arrive en 2016 après le référendum, et oui l’on prend conscience de l’urgence de secourir ces régions [qui ont massivement voté pour le Brexit NDLR]. May prononce alors un grand discours, mais manque de chance, le Brexit se profile, et on n’a pas d’autres pensées que le Brexit [dans la vie politique britannique et dans ce qui en est donc ressorti dans les médias français NDLR]. 

Boris Johnson arrive au bon moment, où toutes ces choses qui se préparaient sont maintenant mûres… De plus, si vous lui demandez, Boris Johnson vous répondra que ce qu’il aime le plus, ce sont les infrastructures. Ponts, bâtiments, stades, faire construire des routes. C’est son truc. Après toute cette prudence de l’ère Cameron dans la gestion des finances, on a maintenant un peu de « fric » à dépenser. Et des bonnes raisons de le dépenser. Mais, de nouveau, désolé de vous contredire, c’est en réalité le même pragmatisme conservateur depuis 200 ans qui triomphe !

Voilà qui est dit pour le front interne. Il y a aussi un front externe, c’est-à-dire que Boris Johnson va devoir négocier avec Bruxelles pendant les onze prochains mois les termes précis de cette sortie de l’Union européenne, avec Bruxelles. On est encore dans un grand flou à ce sujet. Avez-vous des informations privilégiées?

Le gouvernement est délibérément avare d’informations. On essaie de détourner l’attention de ce qu’on appelait autrefois le Brexit, mot qu’on évite désormais officiellement parce qu’il crée des tensions. On essaie de dédramatiser et d’attirer l’attention du public sur des questions internes, domestiques. Mais il y a une stratégie particulière qui se prépare et qui consiste à négocier avec tout le monde, en même temps. Ce qui est ambitieux mais également la meilleure stratégie de sortie pour nous. (Continuant avec un air très assuré) D’un côté nous avons l’Union européenne, de l’autre côté les États-Unis. Nous avons deux « clients » qui attendent ! Qui est-ce qu’on va choisir [de privilégier ndlr] ? En même temps il y a d’autres partenaires à travers le monde : l’Inde, l’Australie, le Canada… Mais le grand problème avec le Brexit, c’est que le Royaume-Uni risque de se retrouver seul et va donc devoir aller voir les pays un par un leur quémander un accord commercial. Chaque pays accepterait alors des accords mais sur ses termes. Mais si l’on dit à tout le monde qu’on est prêt à négocier [en même temps NDLR], on peut tirer avantage des autres en évitant de devenir le jouet de leurs caprices. Tout ceci est très délicat, mais c’est ce qui se prépare.

Dans cette séquence qui s’ouvre, Boris Johnson sait qu’il peut compter sur Donald Trump et sur les excellentes relations entre le Royaume-Uni et les États-Unis.

Quel que soit le locataire de la Maison blanche ou du 10 Downing Street, il y a d’excellentes relations. Mais il y a aussi d’excellentes relations avec l’Europe, et avec la France particulièrement. Tout cela ne va pas changer. La question est plutôt la suivante : Où va-t-on mettre le …

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Le cœur de l'Angleterre

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Entretien avec Jacques Hogard – Kosovo, histoire d’une trahison

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Bombardée durant 78 jours par l’OTAN, la Serbie n’est pas sortie indemne de ce qui reste, dans la mémoire collective, comme la Guerre du Kosovo. Vingt ans après, le Colonel Jacques Hogard revient sur ces évènements qui ont donné un coup à l’identité même de la civilisation européenne et qui marque, encore aujourd’hui, une région historique du vieux continent.


Revue Conflits. Dans votre ouvrage, vous parlez beaucoup de l’amitié multiséculaire qui existe entre la Serbie et la France. Qu’en est-il véritablement et comment a-t-elle évolué au cours des siècles ?

Colonel Jacques Hogard. Je me suis toujours intéressé à l’histoire de la Serbie et des Balkans en général. J’avais pour cela des raisons familiales, car j’ai un grand-oncle qui a été tué en 1917 comme jeune officier sur le Front d’Orient et dont ma grand-mère m’avait beaucoup parlé dans ma jeunesse ; mais aussi pour des raisons personnelles à parti du moment où j’étais susceptible d’y être moi-même engagé. C’est en particulier mon père, officier général en retraite, qui m’a rappelé un certain nombre de choses à la veille de mon départ pour les Balkans en tout début d’année 1999. L’histoire de la Serbie ressemble à une « chanson de geste » tant les Serbes forment un peuple de poètes, de paysans et de soldats. Ils n’ont pas oublié leur passé, contrairement à ce qu’on constate hélas trop souvent en France de nos jours. Ils s’en souviennent et veillent jalousement sur la transmission de leur histoire et de leurs traditions.

En Serbie, on commémore chaque année Hélène d’Anjou qui y est réputée être une cousine de Saint-Louis et qui a épousé le roi Stefán Uroš Ier. Elle est à l’origine, au temps du premier royaume serbe, de ce premier lien très fort entre la France et la Serbie. C’est l’époque où la France bâtit ses cathédrales et la Serbie, de splendides monastères qui couvrent encore aujourd’hui, malgré la folie destructrice des rebelles albanais, la province du Kosovo, cœur spirituel et identitaire du pays. L’histoire de cette amitié prend date à ce moment-là.

A lire aussi: La Serbie garde une certaine rancœur envers la France

Lors de la bataille du « champ des merles » en 1389, les cloches de Notre-Dame de Paris ont sonné à toute volée pour annoncer la victoire des Serbes et de la chevalerie chrétienne au Kosovo. Mais hélas, quarante-huit heures plus tard, elles vont au contraire sonner le glas annonçant la défaite… Tout cela contribue à créer des liens très forts, affectifs, entre la Serbie et la France et qui demeurent très chers aux Serbes, encore aujourd’hui. Ce qui nous vaut, à nous Français, d’être toujours aimés en Serbie malgré les événements récents et les vicissitudes de l’époque contemporaine. Je pense notamment aux années 90, en Bosnie puis au Kosovo, où la France en suivant l’OTAN dans ses aventures guerrières, a contribué à disloquer la Yougoslavie.

Cette Yougoslavie moderne et communiste de Tito, qui est née en 1945, était de fait l’héritière du royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes qui était né à l’issue de la Première Guerre mondiale autour de la Serbie, pays qui a donné la dynastie des Karageorgévitch, laquelle est devenue la maison royale yougoslave.

L’amitié franco-serbe a bien sûr connu des parenthèses dans l’Histoire. Elle fut toutefois magnifiée pendant la Première Guerre mondiale avec l’armée d’Orient et des chefs militaires toujours honorés aujourd’hui en Serbie, comme le Maréchal Franchet d’Espèrey, le Général Sarrail, le Général Tranié ou l’Amiral Guépratte. Cette relation s’est développée au XXe siècle, des officiers serbes venant faire l’École de guerre en France, par exemple. Le Général de Gaulle avait lui-même une grande estime et admiration pour le Général Draga Mihailovitch, chef de l’armée royale de la Résistance contre les Allemands lors de la Deuxième Guerre mondiale et qui, trahi par les Alliés a été abandonné à Tito qui l’a assassiné.

Tout cela est l’histoire de notre amitié, parfois tumultueuse.

Comment expliquez-vous que dans les années 90, la France soit aussi prompte à attaquer la Serbie ?

Il faut distinguer deux attitudes. Celle du Président de la République, François Mitterrand, qui, est au début du conflit, s’adressant à Bernard-Henri Lévy, affirme que « moi vivant, jamais je n’attaquerai la Serbie ». François Mitterrand était en effet un homme…

 

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L'Europe est morte à Pristina

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Patinage artistique: non au jury médiatique!

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Alors que tous nos journaux se réjouissent de la « fin du silence » dans les nombreuses affaires de violences sexuelles, Elisabeth Lévy s’inquiète des dérives du tribunal médiatique.


Après la République des lettres, c’est au tour des sportifs d’être éclaboussés par un scandale sexuel intervenu il y a plus de trente ans. La parution d’Un si long silence, le livre où Sarah Abitbol accuse son ex-entraineur de viols et d’agressions sexuelles entre 1990 et 1992, a déclenché un vaste examen de conscience dans le milieu du patinage. Des athlètes de haut niveau ont pétitionné pour dire leur révolte et inviter toutes les victimes à sortir du silence. De toutes parts, on appelle à une opération Mains propres dans les fédérations sportives.

On est frappé par les similitudes entre ce scandale et l’affaire Matzneff. Les deux commencent avec un livre relatant des relations coupables ou criminelles entre une adolescente et un homme mûr remontant à plus de trente ans – donc prescrites. Dans les deux cas, le ministre concerné est monté au créneau, Roxana Maracineanu pour réclamer la démission du patron de la Fédération française des sports de glace, Frank Riester pour se demander s’il y avait moyen de jeter Matzneff à la rue en le privant de son logement social, la grande classe. Surtout, dans les deux cas, les médias ont orchestré une vaste séance d’exorcisme collectif. La société se lave de ses péchés en faisant haro sur le baudet du jour, Matzneff ou Gilles Beyer. Et puisque le baudet est indisponible, on débusque ses complices supposés, comme Bernard Pivot ou Didier Gailhaguet, promus en diables de substitution.

Les réseaux sociaux et les médias ne rendent pas la justice

Chacun célèbre avec émotion la libération de la parole et se félicite rituellement de ce que la lumière jetée par la vague #metoo succède aux ténèbres patriarcales. De fait, comment ne serait-on touché par le récit de ces vies dévastées, par ces femmes dont la souffrance est intacte, trente ans après ?

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L’ennui, c’est que cette reconnaissance de la victime ne suffit pas à faire advenir la justice. Au cours des siècles de fondation de la démocratie, nous avons élaboré des règles et des procédures destinées à garantir des procès équitables. Ces règles ne sont pas des fanfreluches optionnelles. Sans présomption d’innocence il n’y a pas de justice. Sans débat contradictoire, il n’y a pas de justice. Sans droits de la défense, il n’y a pas de justice. Dans un tribunal, la parole de l’accusation et des victimes présumées ne peut être considérée a priori comme une vérité.

Les procès menés sur les réseaux sociaux, abondamment relayés par les médias, sont une version contemporaine du pilori. L’émotion fait la loi. L’unanimisme règne et toute défense est inaudible. Nous lisons Sarah Abitbol ou Vanessa Springora, nous souffrons avec elles et nous n’avons aucun doute : Beyer et Matzneff ne sont plus des humains, mais des salauds, des psychopathes, des pervers narcissiques qu’il faudrait retrancher de l’humanité. Et comme les journalistes ne peuvent pas incarcérer ils prononcent des peines de mort sociale. Ce qui revient à privatiser le droit.

Des crimes resteront impunis

Il est vrai que, dans les deux cas, celui de Matzneff et celui de Gilles Beyer, l’ex-entraineur de patin à glace, la justice a ouvert des enquêtes préliminaires. Du reste, un procès serait la meilleure solution pour les présumés coupables, qui pourraient faire entendre leur version. Seulement, sauf innovation juridique ou intervention de nouvelles victimes, plus récentes, la Justice ne pourra pas se prononcer. On a donc le sentiment que, sous la pression de l’opinion, elle se saisit de cas qu’elle ne pourra jamais traiter et qu’elle clôturera les dossiers quand l’opinion regardera ailleurs.

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Dans ces conditions, se récriera-t-on, faudrait-il ne rien faire et se résoudre à ce que nombres de crimes, notamment sexuels, restent impunis ? Aussi insupportable que cela puisse sembler, c’est bien le sens de la prescription : au-delà d’un certain délai, on ne peut plus juger.

Il faut donc tâtonner entre des impératifs contradictoires : écouter et aider les victimes d’une part, et d’autre part respecter notre droit, qui postule qu’on ne peut pas toujours sanctionner les coupables. Autrement dit, nous devons admettre qu’il y a des crimes et des tragédies pour lesquelles il n`y aura jamais réparation. Et rappeler à toutes les victimes d’aujourd’hui que ce ne sont ni les médias, ni les réseaux sociaux qui rendent la justice en France.

Un si long silence

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Exfiltration de Ghosn: du travail de pros


L’ouvreuse répond aux questions de Causeur sur l’exfiltration rocambolesque (et mélomane) de notre Carlos Ghosn international.


 

Carlos Ghosn ne doit pas avoir le triomphe modeste.

Sa fuite du Japon vers le Liban relève du grand art et prouve, en ces temps de déglingue générale, qu’il y a encore des gens qui savent bien faire leur boulot. C’est rassurant. Et même si nous ne savons rien ou pas grand-chose du déroulé précis de son exfiltration (hormis la « malle géante » des barbouzes-musiciennes et les 3 ou 5 millions de dollars que lui a coûté cet aller simple), cet événement a le mérite d’insuffler un peu de superbe dans une actualité très petite-bourgeoise. Il met surtout un coup de projecteur sur ces professionnels de l’évasion internationale, sur ces transporteurs d’un genre particulier pour marchandises spéciales. Le réseau tissé par ces anciens bérets verts, mercenaires de gros calibre et aventuriers au long court est d’autant plus fascinant qu’il semble impénétrable pour les blancs-becs de civils que nous sommes. Il révèle aussi, en creux, un certain amateurisme japonais. Comment ces armoires à glace déguisées en harpistes ont pu passer aussi facilement les douanes nippones ? Pour en savoir plus, nous avons posé la question à notre Ouvreuse.

Causeur. « Son exfiltration aurait été menée par un groupe de barbouzes se faisant passer pour des musiciens. » Leur jet privé, venu chercher l’ex-grand patron à l’aéroport d’Osaka, avait décollé d’Antananarivo, à Madagascar, sans éveiller les soupçons des douanes japonaises. Antananarivo est-elle une étape habituelle lors des tournées internationales ?

L’Ouvreuse. Pas habituelle, mais occasionnelle. Au temps de Tananarive, on jouait Beethoven à Madagascar. L’Institut français organise ces temps-ci une saison de concerts baptisée « Madagascar Mozarteum » où est régulièrement programmé un chœur français, Les Cris de Paris. Antananarivo n’est pas Vienne, mais pas non plus la planète Mars.

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Est-il fréquent de faire voyager les orchestres en jet privé ?

Pareil. Pas fréquent – hélas ! le voyage des instruments sur les longs courriers ordinaires peut virer au cauchemar, et un blogueur anglais très connu dans le milieu tient à jour sa black list des compagnies mélophobes. Mais en cas d’urgence, il arrive qu’on affrète un engin spécial – vu qu’en théorie un gros jet contient pile-poil un petit orchestre. Cher, mais commode. Et un tarif ça se négocie, pas vrai Carlos ?

À quoi peut servir à un orchestre une « malle géante », hormis cacher un ex-patron en cavale ?

À plein de trucs. À transporter une harpe, un marimba, pas mal d’instruments en somme. Sans compter la hi-fi – dans un concert pop certaines enceintes acoustiques font à peu près la taille d’une chambre d’hôtel à Tokyo. L’opérette d’Offenbach intitulée Oyayaye, ou la Reine des îles conte l’histoire d’un musicien en croisière sauvé après un naufrage par sa contrebasse qui lui sert de canot.

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Est-ce confortable ?

La contrebasse, non. Mais la caisse à matériel audio se défend. On peut y pratiquer des trous d’aération, dissimuler un strapontin, tendre un harnais. Apparemment ce serait la technique choisie par le commando Carlos. Avec l’astuce d’Houdini et la niaque d’Edmond Dantès ça les aura même bien fait rire. À condition que le trajet dure moins de deux heures. Au-delà, le numéro relève du fakirisme. Ou de l’ostéopathie.

Soulages, l’outrenoir et l’hypermarché

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Ce n’est pas la première fois que Soulages est à l’honneur au Louvre. Trop d’honneurs, persiflent certains…


 

Après Chagall et Picasso, c’est au tour de Pierre Soulages de pouvoir présenter un ensemble de ses œuvres au Musée du Louvre. De la Victoire de Samothrace à la Grande galerie abritant les collections italiennes et permettant de rejoindre la salle de la Joconde, impossible pour la foule des visiteurs de ne pas passer par le Salon Carré où se trouve l’exposition du « peintre de l’outrenoir ». Il s’agit là d’un véritable « parcours client », comme dans un hypermarché. Pour installer les œuvres du peintre en tête de gondole, il a fallu que les conservateurs déménagent celles de Cimabue, de Giotto, de Paolo Uccello, d’autres encore.

Ouverte quelques jours après la mise en vente d’une œuvre de 1960 adjugée 9,6 millions d’euros, cette exposition a été placée sous le haut patronage du Président de la République, Emmanuel Macron, comme nous l’indique, en une belle double page, le très élégant catalogue habillé de noir, Soulages au Louvre, co-édité par le musée et les éditions Gallimard.

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Ce n’est pas la première fois que Soulages est à l’honneur au Louvre. En 2000, il avait déjà pu accrocher l’une de ses toiles à proximité de la Bataille de San Romano (vers 1456) de Paolo Uccello. « J’ai accepté cette proximité parce que je pense qu’il n’y a pas de confrontation possible entre cette toile et la mienne, qui sont deux choses fondamentalement différentes. Ce sont deux œuvres tellement éloignées qu’elles ne se rencontrent pas. » Pourquoi cet accrochage alors ? Et l’artiste de poursuivre : « Avec La bataille de San Romano on a une peinture qui renvoie à autre chose que ce qu’elle est : un événement particulier. (…) Tandis que ma peinture ne renvoie qu’à elle-même : ce qui se passe a lieu entre le regardeur et la toile, sans intervention d’une réalité extérieure. » Après s’être fait ouvrir le Louvre, il faut causer. Alors on enfonce une porte ouverte.

Déjà Soulages perçait sous Cimabue

Dans le Salon Carré se trouvait également la Maestà (La Vierge et l’Enfant en majesté entourés de six anges, vers 1280) de Cimabue. Soulages « place cette œuvre dans [son] cœur encore au-dessus de la toile d’Uccello », si haut d’ailleurs qu’il a accepté qu’on la remplace par les siennes et souhaité qu’on la reproduise dans son catalogue. La caution d’un grand nom de l’histoire de l’art, ça ne se refuse pas ! De plus, si on peut faire croire que déjà Soulages perçait sous Cimabue comme Napoléon sous Bonaparte, c’est encore mieux. « Je veux parler, écrit le peintre, de la manière qu’a la lumière d’être réfléchie par ses surfaces d’or. Elle vient du tableau vers nous qui la regardons : l’espace du tableau est alors devant le tableau. Et nous qui regardons, nous sommes dans l’espace de ce tableau. C’est une manière de penser le reflet que je n’aurais peut-être jamais eue si je n’avais pas fait la peinture que je fais maintenant. » Le lapin pris dans la lumière, certes plus violente, des phares d’une voiture ne parlerait pas d’une manière différente de son expérience de la nuit.

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En 1979, Soulages avait effectivement changé de style. Cette nouvelle manière, il l’appellera une dizaine d’années plus tard : « outrenoir ». Une véritable trouvaille langagière ! Confirmant que la toile saturée de noir a quelque chose d’outré, cette expression entend dire avant tout que le noir est le moyen de passer outre. Par ses brillances, il ferait signe vers un au-delà, un ailleurs dont le peintre tente de rendre compte en usant d’un langage vaguement mystique. En réalité, les fines rayures de lumière qui suivent l’empâtement de sa peinture ont plus à voir avec les rais de soleil traversant un ciel d’orage dans l’iconographie saint-sulpicienne qu’avec le fond d’or byzantin du somptueux tableau de Cimabue. Tout cela est d’une grande faiblesse.

Qui fait l’ange …

C’est l’historien et académicien Pierre Nora qui, à la demande de son ami peintre, a rédigé la préface du catalogue. Celui qui se rendit célèbre en dirigeant, entre 1984 et 1992, la publication des trois volumes des Lieux de mémoires chez Gallimard n’oublie pas de rappeler – ce qui justifie sans doute sa préface et autorise son jugement – qu’il fut autrefois marié à Françoise Cachin, « appelée, précise-t-il, à devenir directrice des Musées de France ».

À la fin des années 1980, Soulages a conçu les vitraux de l’abbatiale Sainte-Foy de Conques, cette église romane où, à douze ans, il eut, dit-il, un « choc artistique ». Cette confession, comme cette filiation lointaine avec Cimabue, permet au visiteur de se tenir debout devant les œuvres, immobile, à l’affût d’une révélation improbable. Chaque toile finit cependant par sortir de son silence pour lui demander : « Est-ce que moi qui me tiens devant toi, toute noire, avec mes brillances ici dans un sens, là dans un autre, est-ce que je suis sincère ou est-ce que je me moque de toi ? » Question qui en ouvre immédiatement une seconde : « Est-ce que cette sincérité, à supposer que tu m’en fasses crédit, ne serait pas à son tour une autre comédie, plus subtile ? »

L’avertissement de Pascal reviendra-t-il à la mémoire du visiteur à la fin de ses multiples stations devant les toiles ? Qui peut être en effet assuré, devant tant de noir, tant d’outrance, de ne pas faire l’ange en silence ?

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Pour éviter qu’il ne soit trop vite refermé, le catalogue a été agrémenté de vues d’atelier où s’entassent pots de peinture, brosses et châssis. De portraits de l’artiste de face, de dos, debout, assis. Les mains abandonnées, p. 105, sont belles et l’homme a de l’allure à chaque âge, à chaque page. Ce peintre appartiendrait presque à un ordre religieux.

Après Cimabue… Rembrandt

C’est le même livreur qui, le même jour, m’a apporté ce catalogue et un livre que je n’avais pu acheter lors de sa sortie : Rembrandt, autoportrait, par Pascal Bonafoux (Skira, 1985). J’avais toujours regretté de ne pas l’avoir dans ma bibliothèque à portée de main et de ne pouvoir, comme ces trappistes qui se saluaient en se disant « Frère, il faut mourir ! », saluer avec gratitude, quand j’en éprouvais le besoin, ces terribles faces de chagrin que le peintre préféré de Victor Hugo a confiées à la postérité, et qui sont la plus poignante interrogation de la condition humaine par un peintre.

Le hasard de cette double livraison est d’autant plus troublant qu’est reproduit à la page 129 du catalogue un lavis brun de Rembrandt, la Jeune femme endormie, dont les coups de pinceau schématiques, explique Pierre Soulages, font de la robe d’intérieur de la jeune femme une composition abstraite dès que l’on en masque la tête. Roland Barthes ne disait-il pas qu’il y avait tout Nicolas de Staël dans un cm² de Cézanne ? L’idée a l’attrait des rêveries un peu vagues. La reproduction de ce lavis dans le catalogue serait-elle destinée à nous embarquer dans une semblable rêverie pour nous faire croire qu’il y a dans quelques cm² de Rembrandt le Soulages abstrait des premières années ?

Soyons sérieux ! Ce qui fait la force de l’écriture dans un lavis de Rembrandt ou de la touche dans une peinture de Cézanne, ce qui en fait en partie l’émotion, c’est qu’elle hésite au bord de la représentation. Oublier cette hésitation, la négliger, confondre la liberté d’une écriture picturale, son schématisme, avec sa parodie abstraite, est peut-être l’une des plus étonnantes comédies des temps modernes.

Rembrandt Autoportrait

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Je danse le #Mila

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Être ou ne pas être Mila : voilà les deux seuls pas de danse qui nous sont autorisés, dans ce qu’il faut continuer d’appeler le « débat public ». Face à cette alternative de cauchemar, certains préféreraient ne pas être sommés de choisir leur camp.


L’histoire désormais célèbre de Mila, une adolescente de 16 ans ayant insulté l’islam sur Instagram, témoigne une énième fois du danger qu’encourent ceux qui utilisent le plein potentiel de la liberté d’expression.

Après les haros sur Sylviane Agacinski ou Alain Finkielkraut, après toutes ces actions de groupuscules fascisants contre les opposants à ce que Mathieu Bock-Côté appelle la « logique diversitaire », Mila est la nouvelle victime de l’attaque que s’autorisent certaines minorités contre les libertés publiques.

En France, la liberté d’expression comme principe collectif s’est éclipsée devant la sensibilité des minorités 

Une fois de plus, l’avalanche de réactions médiatiques a fait la démonstration de l’inversion totale des valeurs que l’on attribue traditionnellement à la gauche et à la droite. Alors que la droite et la très minoritaire gauche républicaine ont pris la défense de Mila, le progressisme libéral incarné par les restes de la gauche, LREM et les associations antiracistes s’est illustré par son silence ou sa bêtise – incarnée par Nicole Belloubet ou Ségolène Royal.

Les réactions à l’affaire Mila redéfinissent notre paysage

C’est désormais une vérité politique : la liberté d’expression sans réserve n’est défendue que par le vieux monde qui prend encore pour référence la République, la Nation, la raison. Cette défense est inexistante chez ceux qui donnent à la liberté d’expression les contours de la sensibilité des minorités dites « opprimées ». Cette frange de l’échiquier politique qui a entériné la destruction des structures collectives s’accommode parfaitement du règne de l’individu et de ses affections personnelles. Ainsi, la liberté d’expression comme principe collectif s’est éclipsée devant la sensibilité des minorités : plus de blagues sur les femmes, cela pourrait offusquer nos féministes 2.0 ; pas de blasphèmes, cela importune certains de nos compatriotes musulmans. On comprend comment les associations néo-féministes et les partisans acharnés des revendications capricieuses LGBT sont aussi les déserteurs de l’affaire Mila, pourtant femme (et qui plus est lesbienne !)

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Selon une étude commandée par Charlie Hebdo, on trouve une proportion plus importante de #JeSuisMila chez les hommes (59%) que chez les femmes (48%), chez les catholiques pratiquants (44%) que chez les musulmans (18%), chez les électeurs de Marine Le Pen (65%) et de François Fillon (58%) que chez les électeurs de Macron (49%) et de Mélenchon (50%).

Autant de contrastes surprenants qui redéfinissent le paysage politique.

Si la défense sans réserve de Mila est nécessaire et salvatrice, le cas soulève de nombreux problèmes qu’on ne peut éluder.

D’abord, je regrette que nombre des protecteurs de Mila aient bien voulu la soutenir en partie parce qu’elle était femme et lesbienne, ce qui rend le cas plus confortable à défendre pour une certaine gauche… Avec tout le respect dû, aurait-on vu Raphaël Enthoven défendre un jeune identitaire tenant les mêmes propos ? Quand a-t-on vu autant de personnes s’émouvoir pour Eric Zemmour qui vit sous des menaces de mort similaires et les procès depuis des années ?

A lire sur le site de Charlie Hebdo: SONDAGE EXCLUSIF IFOP-Charlie Hebdo : Droit au blasphème : les Français sont plutôt pour mais carrément contre

Mila, une ado nombriliste?

Ensuite, si la liberté d’expression doit être défendue comme principe, l’image d’une adolescente insultant sans plus d’explications une religion, qu’elle a l’air de connaitre peu, devant un parterre anonyme ne me réjouis pas énormément. Je suis très enthousiaste de défendre la liberté d’expression quand elle permet un débat démocratique ouvert et sans tabou, plus lumineux et moins miné par les ténèbres de la sensibilité personnelle, moins quand elle se fait l’appui d’une génération nombriliste qui l’utilise pour dire que « merde j’ai bien le droit ».

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La liberté est belle quand on en fait quelque chose : quand elle n’est qu’une vide affirmation d’elle-même, elle est une tautologie stérile. Je m’avoue donc un peu coupable : la starification d’une adolescente moins scandaleuse qu’un peu banale me donne la légère sensation d’un déclin civilisationnel. Avec un principe, on défend toujours le monde dans lequel il peut s’épanouir sainement, et le monde de Mila est moins ragoutant que celui de Charlie.

Mais conscient que l’outrance brutale est toujours préférable à la censure raffinée, il faut se lever sans relâche pour Mila, qui a reconnu avec une grande maturité la vulgarité de sa vidéo lundi dans l’émission « Quotidien ». Être Mila et encore Mila contre tous ceux qui l’affrontent: des minorités habituées à ce que l’on glorifie leur sensibilité et qui l’utilisent pour jeter un voile sur les libertés publiques, à la bourgeoisie pseudo-progressiste qui a délaissé la République en lui préférant un modèle communautariste, plein d’appels à la censure, de poursuites judiciaires et de « Trigger warnings »[tooltips content= »Un avertissement au public ou trigger warning en anglais est un avertissement, généralement écrit, qui prévient qu’une œuvre contient du texte, des images ou des concepts qui pourraient choquer… »]*[/tooltips].

Le multiculturalisme comme religion politique

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Islamophobie: Intoxication idéologique

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Un randonneur sur les sentiers de la gloire

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La dernière légende d’Hollywood s’est éteinte à l’âge de 103 ans. Un bon bout d’âme d’Amérique qui s’en va…


Soleil noir, ce matin, sur le cinéma mondial. Hollywood pleure Spartacus. L.A a coupé le courant. Le Walk of fame ne brillera plus avec la même intensité. Van Gogh a remballé sa boîte aux mille couleurs. La Provence est en deuil. Les Vikings ne débarqueront pas ce soir à la télévision. Les cowboys ont dessellé. La ruée vers l’Ouest n’aura plus jamais le même parfum d’aventure.

Kirk, le fils du chiffonnier, a tiré sa révérence. Clap de fin d’une star quand ce mot avait encore une signification et un sens mythologique. Etoile immense, énorme, inimaginable même à l’heure des réseaux sociaux, au caractère d’acier, superbe tête de lard, admirable de tension, colérique en diable, séducteur insatiable, francophone de cœur, père d’une lignée devenue célèbre, ultime témoin turbulent d’un certain Âge d’or, celui des années 1950/1960 quand les studios dictaient leur marche au monde civilisé. Dans ce nouveau Babylone sur pellicule, sous la chaleur de la Californie, Kirk à la fossette en provenance d’Amsterdam, relevait la tête et donnait des coups. Il n’avait pas vocation à être le martyr des Majors, à devenir cette chair à filmer, malléable à souhait, dépouillée de toute dignité. À cette époque pas si lointaine, l’acteur était une chose. Petite chose qu’on sermonnait comme un enfant et, que trop souvent, on finissait par dresser comme un animal de compagnie. L’acteur était le maillon faible. Il était aux ordres des producteurs, des agents et la victime consentante des échotiers de caniveaux. Le scandale comme gagne-pain et la lumière des plateaux comme seul anxiolytique. Voilà à quoi ressemblait la vie dans la cité des anges.

Un volume entier de l’histoire du cinéma se referme

Kirk en a vu des centaines sombrer dans cette douce déchéance. Des acteurs ayant perdu toute volonté, jusqu’au goût de vivre, qui, pour séduire encore et toujours, étaient prêts à toutes les mascarades, à toutes les compromissions, se faire raboter le nez, charcuter la fesse ou bien pire encore. Avant de tenter sa chance aux Amériques, Kirk, seul homme parmi sept femmes (sa mère et ses six sœurs) avait enduré la froideur d’un père, l’espoir fou d’un geste de tendresse ou d’une approbation qui ne vinrent jamais. C’est le public grâce à une popularité planétaire qui lui donnera l’impression d’affection. « Il y a une colère en moi, ce n’est pas une question d’argent ou de succès, c’est trop profond » avouait-il, dans une interview accordée à Christian Defaye pour la RTS en 1989. Il avait trouvé dans le cinéma un moyen d’échapper à sa vie sans pour autant oublier son histoire, son identité juive, les humiliations du passé et les rancœurs indélébiles. Dans ce même entretien, comme une résonance à notre triste actualité, il déclarait que « l’antisémitisme, ça existe maintenant, c’est toujours un sujet ».

Kirk referme aujourd’hui un volume entier de l’histoire du cinéma. Avec lui, on dit adieu aux westerns de notre enfance, à nos chevauchées sur canapé dans le living-room. On salue une dernière fois Robert Mitchum, Burt Lancaster son copain et John Wayne son alter égo que tout opposait, le gabarit et les opinions politiques, mais pas l’estime. Entre géants, on s’admirait. Ce cinéma de la Dernière Séance avait des vertus pacificatrices, un héroïsme à hauteur d’enfants, des plaines sauvages à perte de vue, une nature pas encore souillée, de nobles sentiments, de l’action, de vieilles pétoires et des amours forcément contrariées. De quoi nous construire et nous ouvrir les yeux à nous petits Français biberonnés aux drames ruraux. Nous avions reconnu chez nos cousins d’Amérique, une filiation paysanne. Nous avions la campagne en héritage. Ce cinéma agissait comme une sorte d’appel d’air.

« Le western, c’est l’âme de l’Amérique » disait Kirk, son plus fidèle chevalier servant. Son franc-parler nous manquera dans une société glaçante de bien-pensance : « Stanley Kubrick est un sale con qui a du talent. J’adore son talent pas l’homme ». On se souviendra de ses années de résistance au maccarthysme en compagnie du scénariste Dalton Trumbo. Et puis de sa défense acharnée des acteurs contre le mépris de certains réalisateurs. Hollywood qui recycle toutes ses légendes à la vitesse de la lumière finira par réaliser un biopic sur la vie de Kirk. Il en remplirait même dix tellement toutes ces décennies furent glorieuses. Hasard du calendrier, The Gentlemen de Guy Ritchie est sorti hier dans les salles françaises. Matthew McConaughey ferait un faux Kirk très crédible.

Le décolonialisme, mauvaise fée de ce monde

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À quoi sert le décolonialisme ? A rien. En effet, il n’y a rien à attendre d’une pensée qui est arrivée à son terme bien avant d’avoir commencé. Sa conclusion a été écrite en guise d’introduction : la faute incombe invariablement à l’homme blanc et il doit payer pour cela.  Au lieu de chercher, poser des questions et se risquer à tutoyer l’inconnu (le propre de la pensée), le décolonialisme pose ses vérités à l’avance comme un mauvais élève qui décrète, en début d’année scolaire, qu’il ne sert à rien de faire des efforts : il est né sachant.


Il n’y a rien à attendre d’une pensée qui n’est pas venue rendre service à l’humanité. Idée triste à l’ambition limitée, le décolonialisme est une complainte permanente et monotone à laquelle manque l’énergie primaire propre aux concepts révolutionnaires. Elle n’a ni mystique ni littérature car elle ne s’adresse pas à l’imaginaire. La négritude au moins, celle de Senghor et de Césaire, avait de la gueule et des poèmes admirables témoignent, à ce jour, de sa puissance spirituelle.

Habité par le ressentiment, le décolonialisme n’est et ne sera jamais capable de produire une utopie. Il n’aura jamais son Martin Luther King car la victimisation et la désignation sempiternelle d’un bouc émissaire éradiquent toute chance de rêver et de faire rêver.

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Il n’y a rien à attendre d’une pensée qui croit que les problèmes du Noir, de l’Amérindien et de l’Arabe ont commencé avec l’irruption de l’homme blanc. Tout l’édifice est construit sur la primauté de l’Européen : avant lui, tout allait bien, dès qu’il a fait son apparition, la tragédie (donc l’Histoire) a commencé. Enlevez l’homme blanc de l’équation et le décolonialisme s’effondre comme un château de cartes.

Une pensée de laboratoire

Pour avoir une chance de fonctionner, cette idéologie a besoin de tourner dans un laboratoire, bien à l’abri de la réalité. Dès qu’elle touche le concret, elle atteint ses limites.

En quelques années, on a édifié une prison mentale chez de nombreux Afro-Américains. Un ghetto de plus sauf que celui-ci est beaucoup plus difficile à détruire car il est intime et travesti des habits de la bienveillance…

Elle est inapplicable au Maghreb, par exemple, où tout – de la culture au teint du visage – porte la marque d’une colonisation réussie : la colonisation arabe ! Qu’est-ce que l’Afrique du Nord si ce n’est une somme de peuples métissés par une colonisation de longue haleine qui, malgré de nombreux refus, n’a jamais lâché prise ? Le fait que les conquérants aient été musulmans n’enlève en rien à la brutalité du traumatisme subi par les autochtones. Je ne suis pas sûr que les Arabes du Maghreb aimeraient se faire traiter de méchants colonialistes.

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Constat similaire en Andalousie où les musulmans ont mis en place une expérience coloniale qui aura duré huit siècles. Comme toute colonisation, elle est condamnable puisqu’il s’est agi d’une oppression. Allez expliquer cela à un Marocain ou un Syrien ! Si vous vous y risquez, il vous répondra que la présence musulmane au nord du détroit de Gibraltar constitue un motif de fierté de Tanger à Damas.

Impossible non plus de convaincre un Espagnol de se délester de son héritage « colonial » mauresque. Si on veut décoloniser la civilisation espagnole, il faudrait détruire la langue de Cervantes (chargée en mots provenant de l’Arabe) et jeter par-dessus bord l’irremplaçable art mauresque, entre autres « appropriations culturelles ».

L’éléphant dans la salle

Il y a un éléphant dans la salle et le décolonialisme ne l’a pas vu. Il n’en est pas capable car il pense en fixant les yeux sur des toiles d’araignées. L’éléphant, ce fait incontournable et insupportable en même temps, est la réussite éclatante de la décolonisation asiatique et le fiasco de la décolonisation africaine et arabe. Soixante ans après les indépendances, le verdict est clair : les uns ont su conquérir leur siège parmi les vainqueurs de la mondialisation, les autres sont empêtrés dans la misère. Hier, la Chine était dépecée par les Occidentaux et martyrisée par les Japonais. Désormais, elle tutoie les Etats-Unis. Le Vietnam était brûlé au napalm, aujourd’hui il présente l’aspect d’une nation industrieuse et qui croit en sa bonne étoile. L’Inde était un champ de ruines en 1947 (de la faute des Britanniques en grande partie), elle s’est reconstruite et réinventée en dépit de ses énormes archaïsmes. A l’inverse, le Maghreb et l’Afrique voient leur jeunesse se jeter à la mer pour rejoindre les anciennes puissances coloniales et y mener une vie de sans-papiers.

Au sud, les Européens sont partis mais ont été vite remplacés par les démons du passé : corruption et incompétence. Ces deux venins, transmis d’une génération à une autre, ont transformé l’indépendance acquise dans les années 1960 en une simple formalité. Là où les colons faisaient la loi, le relais a été pris par les experts du FMI et de la Banque Mondiale. Dans de nombreux pays, les troupes coloniales ont cédé leurs casernes à une armée de coopérants, d’humanitaires, de casques bleus et de mercenaires ukrainiens, français ou encore sudafricains. Et à cette catastrophe, s’est surajouté le tsunami wahabite avec ses combattants importés qui tranchent les gorges des Africains et kidnappent leurs sœurs et leurs filles.

A lire aussi, du même auteur: L’Europe n’arrive même plus à exporter ses idées

La brièveté de ce texte nous oblige à jeter une lumière crue, excessivement crue, sur les réalités au sud de la Méditerranée pour être sûrs d’être bien compris. Il va de soi que chaque pays apporte ses nuances et que chaque expérience nationale est une mise au point en soi mais la photo que nous venons de tirer, malgré ses couleurs un peu saturées, rend fidèlement compte du cadre d’ensemble.

Si j’étais décolonialiste, je suivrais l’exemple de Frantz Fanon et je m’exilerais auprès des vrais damnés de la terre. Comme lui, je renoncerais au confort de la métropole pour offrir mes compétences aux nombreux peuples dont la souveraineté est bafouée. J’irais à Haïti, la première république noire libre, là « où la négritude se mit debout pour la première fois », et j’y dénoncerais le protectorat exercé par les ONG. A Pretoria, je tirerais les oreillers des caciques de l’ANC qui ont gâché le rêve d’une nation arc-en-ciel. A Kigali, j’étudierais la politique du président Kagamé qui, sans avoir la magnanimité d’un Lumumba ou la verve d’un Nkrumah, a redonné à son pays la respectabilité dont rêvent tant de nations africaines. De nos jours, personne n’ose plus parler au Rwanda comme l’on se permet encore de parler au Libéria ou à la Sierra Leone. Et si je n’aime pas le terrain, je consacrerais ma carrière d’universitaire à essayer de comprendre ce qui fait qu’un peuple devient « colonisable ».

Un cadeau empoisonné made in America

Suis-je trop sévère ? Oui, probablement. En effet, le mouvement décolonial n’est pas complétement responsable de ses actes. Comme tout enfant gâté, il tient ses travers de parents irresponsables. Ils lui ont accordé le privilège de brandir la race comme un instrument politique. Et de faire feu de tout bois, même des arguments les plus explosifs.

Des parents qui, dans un accès d’extrême générosité, lui ont fait croire que ses élaborations pouvaient prétendre au statut de « science », tout comme les mathématiques ou l’anthropologie dont elles n’ont ni le raffinement ni la solidité conceptuelle.

C’est donc vers les Amériques qu’il faut se tourner. Là-bas, le décolonialisme a germé comme une mauvaise herbe que l’on s’est vite empressé d’exporter.

À lire aussi: Le musée d’Orsay, modèle de « décolonialisme »

Au Brésil surtout, le courant décolonial est arrivé à point nommé pour créer la confusion parmi les classes populaires, pour le plus grand bonheur des élites. Dans un pays où la pureté raciale n’existe pas, l’université a introduit le concept de « privilège blanc » comme on inocule un bacile dans un corps sain. Résultat : le citoyen brésilien ne sait plus pourquoi il est pauvre et opprimé. Est-ce parce qu’il est né noir ou parce que ses élites sont corrompues et incompétentes ?

Aux Etats-Unis (où l’usage veut que l’on se réfère plutôt aux études post-coloniales), la mission a été accomplie, avec brio. En quelques années, on a édifié une prison mentale chez de nombreux Afro-Américains. Un ghetto de plus sauf que celui-ci est beaucoup plus difficile à détruire car il est intime et travesti des habits de la bienveillance. A coup de racial studies dans les campus et de campagne anti-police dans les rues (black lives matter), on a convaincu une partie des Noirs qu’ils sont nés victimes et que le monde leur doit des réparations. Un véritable baiser de la mort.

Grâce au Tout-Puissant, Barack Obama a échappé à ce lavage cérébral et a eu le destin prodigieux qu’on lui connaît. S’il avait suivi les militants décoloniaux, il n’aurait pas fait son droit : trop white et pas assez déconstruit. On l’aurait retrouvé en faculté de sociologie à philosopher sur l’appropriation culturelle du chocolat par les méchants blancs. L’Amérique aurait perdu un président, somme toute honorable, et Hillary Clinton aurait eu une chance d’être élue…

L’islamiste, spectateur ravi

En France, le courant décolonial est un jouet de plus aux mains des progressistes. Un jouet ou plutôt une arme dans la guerre civile française. D’un côté, les progressistes qui démolissent l’héritage commun ; de l’autre, le peuple qui doit faire pénitence et baisser la tête. Les progressistes ont écrit le texte à l’avance, ils laissent le soin à d’autres de le réciter à leur place.

À lire aussi: La gauche décoloniale colonise le monde

Nichés au fond de la salle, les islamistes profitent du spectacle pour fignoler la liste de leurs adversaires. Car à chaque polémique française, est identifié un « native informant », un collaborateur issu des minorités, un traitre à sa race qui mérite punition. A coup de tweet d’intimidation et de menace, les cibles sont dûment illuminées…

Le cauchemar décolonial finira un jour ou l’autre. Il suffit que les élites se trouvent un nouveau jouet. En attendant, je conseille à tous les Français de branche, à tous les « racisés » (pour reprendre le langage de l’adversaire) de choisir soigneusement leurs causes. Méfiez-vous des idéologies qui vous assènent une place d’avance, surtout quand il s’agit de jouer le rôle de la victime. Détournez-vous des discours qui flattent votre égo car vos vrais amis sont ceux qui exigent que vous donniez le meilleur de vous-mêmes.

Mon père, le Maroc et moi: Une chronique contemporaine

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Barcelone: blackface à la crèche!


SOS Racisme est de retour au service du petit Jésus.


On a tendance à l’oublier, mais l’épiphanie n’est pas seulement un prétexte pour se goinfrer de frangipane, tirer les rois et choisir sa reine. Selon l’évangile de saint Matthieu, les trois mages venus d’Orient, Melchior, Gaspard et Balthazar auraient rendu hommage à Jésus lors de sa naissance. Dans les principales villes d’Espagne, chaque 5 janvier, il est de coutume de représenter cette scène dans une crèche vivante. Or, cette année à Barcelone, un homme à la peau bien claire s’est noirci le visage pour jouer le rôle de Balthazar, le plus africain des mages. Stupéfaction de l’autre côté de la Bidassoa : SOS Racisme crie au « blackface » !

Alberto Ruiz-Gallardon Photo: D.R
Alberto Ruiz-Gallardon Photo: D.R

Circonstance aggravante, l’acteur d’un jour n’est autre que l’ancien maire de Madrid et ex-ministre de la Justice, le conservateur Alberto Ruiz-Gallardon. Localement, ce grimage a aussi suscité des remous, notamment du côté de l’association interculturelle catalane Casa Nostra Casa Vostra. Le porte-parole de l’ONG a en effet déclaré que la présence d’un faux mage noir heurtait la sensibilité des « enfants noirs qui refusent de venir au défilé, blessés de voir des caricatures d’eux-mêmes ».

Indignée, l’association a lancé une campagne sur les réseaux sociaux baptisée « Pour un vrai Balthazar », réclamant « que l’année prochaine, le roi noir ne soit pas un personnage avec la peau peinte ». Si les stéréotypes racialistes ont la vie dure, on n’a pas entendu ces belles âmes dénoncer le choix d’un acteur noir pour jouer Jean Valjean à Broadway. Ni l’installation de petits Jésus africains dans plusieurs crèches en Italie afin de symboliser la souffrance des migrants échoués en Méditerranée. Comme les flux migratoires, l’appropriation culturelle est à sens unique.

À lire aussi: Goldman Sachs veut plus de femmes et de personnes « racisées »

Plan Kushner-Trump pour la Palestine: la méthodologie du « dealing »

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Selon notre analyste, le plan Kushner-Trump sur la Palestine n’a qu’ « un intérêt momentané, électoral et judiciaire » pour les Américains et Israël. Voyons plus loin.


Tel qu’il a été annoncé (de façon encore incomplète et imprécise) le plan Trump, présenté comme devant apporter une paix pérenne entre Israël et les Palestiniens, déconcerte ou choque presque tout le monde, et ne satisfait que les nationalistes-impérialistes israéliens. Les commentateurs estiment, à juste titre, que la parcellisation des territoires reconnus ou accordés aux Palestiniens rend impossible le fonctionnement d’un Etat, et sera un facteur de guerres incessantes entre deux peuples que tout oppose.

En effet les cartes pseudo officielles du plan semblent consacrer un système de  »peau de léopard » (du type des bantoustans de l’apartheid ou du Kosovo de Kouchner). En réalité, ce plan a surtout un intérêt momentané, électoral et judiciaire. Trump, en campagne pour sa réélection, était englué dans une procédure absurde de destitution, il avait bien besoin de reprendre la main sur l’agenda médiatique. Il en va de même, en pire, pour Netanyahou, sous le coup de plusieurs procédures criminelles pour corruption, qui peuvent l’envoyer en prison s’il n’arrive pas à se constituer une majorité. En plus de ses malfaçons rédhibitoires, le plan présente une autre faiblesse congénitale : il a été conçu sans le moindre égard des autorités palestiniennes et de leurs revendications majeures.

Trump et ses « deals »

Toutefois il faut replacer ce plan dans le cadre de la méthodologie du dealing, chère à Trump : foncer le plus loin possible, puis négocier et revenir sur une ligne plus consensuelle. C’est ainsi qu’il a pratiqué avec le Canada, le Mexique, la Chine, la Corée du Nord, l’Iran, la Turquie… et l’Europe. Et dire que quelques chroniqueurs peu sérieux pensent voir là une imprévisibilité ou une incohérence du personnage ! Gageons que, à peine réélu (on voit mal qui pourrait le battre), il reprendra le dealing avec Mahmoud Abbas, pour l’instant furieux. Parions que l’Arabie, les Émirats et l’Égypte proposeront alors un autre plan de paix et que Trump pourrait alors se donner le beau rôle de celui qui consent à reculer. Reculer, mais sur quoi ? Les Palestiniens se voient reconnaître, par le plan Trump, l’existence de leur Etat, le droit d’avoir une économie autonome sans blocus, et une communication permanente entre Gaza et la Cisjordanie par un tunnel presque aussi long que le tunnel sous la Manche. Ce sont des avancées considérables. Le tout bien sûr à condition que le futur état palestinien reconnaisse l’état d’Israël.

Toutefois deux points intrinsèques de discorde considérable subsistent : l’emplacement de la capitale du futur Etat palestinien. Et le devenir des terres colonisées ou occupées, y compris dans la vallée du Jourdain. Les deux réponses seront particulièrement épineuses. Les Palestiniens – c’est sûr – ne renonceront jamais à installer leur capitale à Jérusalem-Est qui a été arrachée par la force militaire. Or il n’est pas certain que le premier ministre qui succédera tôt ou tard à Netanyahou s’opposera catégoriquement à cette formule de deux capitales dans la même ville. En revanche, la vraie pomme de discorde sera l’hypothèse du retour d’Israël dans ses frontières d’avant la guerre des 6 jours. Cela impliquerait l’abandon des implantations illégales en Cisjordanie et dans la vallée Jourdain…

Un territoire, des communautés

Et il y a bien d’autres questions qui subsistent, non-dites, alors qu’elles grèvent la Terre- Sainte depuis des siècles. Ce territoire a été constamment ballotté par les invasions et dominations étrangères qui se sont succédé sans fin sur ce qui furent très épisodiquement le royaume d’Israël et le royaume de Juda. Égyptiens, Assyriens, Perses, Grecs, Romains, Byzantins, Arabes, Turcs, Croisés européens, Arabes, Turcs, Français, Anglais, Israélites se sont tour à tour disputés la domination sur ce lieu de passage… Aussi la légitimité que s’attribue le gouvernement Netanyahou   pour revendiquer les annexions demeure non seulement historiquement assez fragile (v. Finkelstein et Silberman, La Bible dévoilée, 2002) mais contre-productive pour qui cherche une paix juste et donc nécessairement équilibrée. Quant aux discours venus de Gaza et alimentés par l’Iran sur la destruction de l’Etat d’Israël ils sont tout aussi, sinon beaucoup plus, bellogènes. Cette discontinuité historique est peut être paradoxalement une chance. Notre regard d’Européens fausse la prospective car nous sommes déformés par notre vision territorialiste et laïque des espaces géopolitiques. Or l’Orient a toujours fonctionné de façon communautariste. Les frontières sont fluctuantes mais les communautés, principalement religieuses et linguistiques, demeurent les points d’ancrage incontournables. Les problématiques impériales, romaines, byzantines, arabes, turques, puis anglo-françaises ont dû en tenir compte. Ici, les frontières géographiques sont avant tout destinées à accueillir des communautés lorsque celles-ci ne savent pas – c’est le moins qu’on puisse dire – cohabiter. Et ces frontières, souvent modulées, sont et seront encore modulables. Ainsi les frontières de l’Égypte ne datent-elles que de son indépendance en 1920 ; à peine 100 ans. Or l’Égypte borde  Gaza et Israël sur 220 km, et l’idée utopique, mais logique, serait de la modifier pour obtenir un peu d’espace afin de réduire la pression démographique à Gaza et en Israël. Et de permettre préserver les frontières d’avant 1967.

Et les chrétiens ?

Enfin il n’est pas possible de réfléchir à ce sujet sans parler des nations et des religions. Deux nations certes (palestinienne et israélienne) se partagent ces terres, mais il y vit trois religions (dont certaines scindées) et on y vénère les lieux saints emblématiques majeurs du judaïsme et du christianisme, mais aussi de l’Islam. Or le plan Trump n’aborde pas de face ces questions pourtant susceptibles de le faire échouer. Or encore, la protection de la minorité arabe chrétienne en Palestine, opprimée et poussée à l’exil, se pose. En 1935, ils étaient encore 105 000 notamment à Nazareth et Bethléem, pour 350 000 israélites et 835 000 arabes sunnites. Mais la religion de paix est mal préparée à se défendre : ils ne sont plus aujourd’hui que 225 000 sur 4,5 millions ; en Israël ils ne sont plus que 2% contre 5% en 1975. L’Occident ne les voit pas et le plan Kushner-Trump ne les envisage pas. A cette question est liée celle des lieux saints, chrétiens, musulmans et judaïques.    Mont du Temple, Noble sanctuaire, Dôme du Rocher, Esplanade des mosquées, Mur des Lamentations. Personne ne parle plus du plan du Vatican de l’internationalisation des lieux saints qui, pourtant, serait un facteur d’apaisement. Et tout le monde semble avoir oublié – y compris nos six derniers présidents, que, encore à présent, c’est la France qui est protectrice (et parfois propriétaire) des lieux saints chrétiens, en vertu d’un Traité (dit des « capitulations ») passé entre François Ier et Soliman le Magnifique, et jamais dénoncé.

Les pays arabes lassés

Les réactions des États arabes au plan Kushner-Trump sont bien plus prudentes qu’attendu.

Pour les Émirats arabes, ce plan est  »une initiative sérieuse qui représente un important point de départ pour un retour à la table des négociations ». La crainte de l’Iran inspire cette réaction, on se lasse de l’interminable conflit palestinien qui est dans l’impasse depuis un demi-siècle. Même si le roi Salmane d’Arabie a assuré  Mahmoud Abbas de son  »soutien inébranlable » aux droits des Palestiniens. Quant à la Jordanie, gardienne des lieux saint musulmans, chassée de Jérusalem-est par la force, elle ne peut faire autrement que de réclamer le retour aux frontières de 1967 ; sans trop y croire. Le secrétaire général de la Ligue arabe, Ahmed Aboul Gheit, a indiqué que son organisation, est ouverte à  »tous les efforts sérieux en faveur de la paix et étudie minutieusement la perspective américaine », qui toutefois  »montre une importante violation des droits légitimes des Palestiniens ». On peut penser que la Ligue arabe proposera ses bons offices, que des milliards de dollars seront mis sur la table, et que, une fois réélu, Donald Trump modérera ses positions qu’il sait excessives. D’ailleurs, mis à part les nationalistes israéliens, l’opinion israélienne, elle aussi lasse, sait que ce plan qui a été critiqué par ses plus prestigieux universitaires, ne verra pas le jour, mais qu’une paix est désormais possible.

Jeremy Stubbs révèle la stratégie cachée des Britanniques après le Brexit

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Jeremy Stubbs sur le plateau de REACnROLL. Image: capture d'écran RNR.TV

 


Jeremy Stubbs, la plume britannique de Causeur, était de passage chez nos amis de REACnROLL. Il n’a pas caché sa satisfaction, alors que le Brexit vient de s’enclencher, et a également confié les questionnements que peuvent avoir actuellement les conservateurs britanniques, et répondu aux craintes françaises de voir advenir un Singapour sur Tamise…


Rencontre avec le président de la branche française du Parti conservateur britannique, actuellement au pouvoir au Royaume-Uni, Jeremy Stubbs. Il est interrogé par le journaliste Jean-Baptiste Roques sur le plateau de télévision de REACnROLL. Le Britannique revient sur les perspectives offertes par le Brexit à son peuple et sur les récents succès électoraux de son parti. Causeur vous propose de lire un petit extrait de cet échange privilégié. Retrouvez plus de 30 minutes d’informations intéressantes sur ces questions en vous abonnant (5€ par mois).

Verbatim

Jean-Baptiste Roques (REACnROLL). Côté français, ce que nous avons observé, c’est que la souveraineté du peuple britannique a finalement été respectée. Les contre-pouvoirs ont été respectés. Quand la cour suprême a été saisie, elle s’est comportée comme elle se doit de le faire dans un État de droit. Les perdants (les « remainers ») se comportent en fin de compte de manière assez fair-play, même s’il y a eu des moments de grande tension. On a même vu Tony Blair donner dans Libération des conseils aux gagnants que vous êtes. En revanche, nous observons que ce qui a changé, de notre point de vue, c’est ce fameux parti conservateur, votre parti ! Il a l’air beaucoup plus interventionniste sur le plan économique que par le passé. Il s’intéresse beaucoup plus aux régions délaissées au nord de l’Angleterre (dont on dit ici que par Margaret Thatcher ne s’y intéressait pas tellement). Qu’est-ce qui s’est passé ? Le logiciel politique est-il différent ?

Jeremy Stubbs. (éclats de rire) Non! Je suis désolé de contredire ces observations aussi crûment. À l’époque de Mme Thatcher, il s’agissait de sauver le pays, il fallait pour ce faire des décisions difficiles, des actions drastiques, et effectivement on ne pouvait pas s’intéresser à ces régions. Plus tard, on commence à s’intéresser de nouveau aux régions, mais voilà que la crise financière chamboule tout ! Et on rentre dans une période d’austérité et de prudence dans la gestion des finances avec Cameron, à partir de 2010. Mais cela étant, déjà sous Cameron, on met en place un projet important d’infrastructures pour relier le nord et le sud de l’Angleterre. Donc, cet interventionnisme [des conservateurs NDLR] était déjà dans le « pipeline ». Theresa May arrive en 2016 après le référendum, et oui l’on prend conscience de l’urgence de secourir ces régions [qui ont massivement voté pour le Brexit NDLR]. May prononce alors un grand discours, mais manque de chance, le Brexit se profile, et on n’a pas d’autres pensées que le Brexit [dans la vie politique britannique et dans ce qui en est donc ressorti dans les médias français NDLR]. 

Boris Johnson arrive au bon moment, où toutes ces choses qui se préparaient sont maintenant mûres… De plus, si vous lui demandez, Boris Johnson vous répondra que ce qu’il aime le plus, ce sont les infrastructures. Ponts, bâtiments, stades, faire construire des routes. C’est son truc. Après toute cette prudence de l’ère Cameron dans la gestion des finances, on a maintenant un peu de « fric » à dépenser. Et des bonnes raisons de le dépenser. Mais, de nouveau, désolé de vous contredire, c’est en réalité le même pragmatisme conservateur depuis 200 ans qui triomphe !

Voilà qui est dit pour le front interne. Il y a aussi un front externe, c’est-à-dire que Boris Johnson va devoir négocier avec Bruxelles pendant les onze prochains mois les termes précis de cette sortie de l’Union européenne, avec Bruxelles. On est encore dans un grand flou à ce sujet. Avez-vous des informations privilégiées?

Le gouvernement est délibérément avare d’informations. On essaie de détourner l’attention de ce qu’on appelait autrefois le Brexit, mot qu’on évite désormais officiellement parce qu’il crée des tensions. On essaie de dédramatiser et d’attirer l’attention du public sur des questions internes, domestiques. Mais il y a une stratégie particulière qui se prépare et qui consiste à négocier avec tout le monde, en même temps. Ce qui est ambitieux mais également la meilleure stratégie de sortie pour nous. (Continuant avec un air très assuré) D’un côté nous avons l’Union européenne, de l’autre côté les États-Unis. Nous avons deux « clients » qui attendent ! Qui est-ce qu’on va choisir [de privilégier ndlr] ? En même temps il y a d’autres partenaires à travers le monde : l’Inde, l’Australie, le Canada… Mais le grand problème avec le Brexit, c’est que le Royaume-Uni risque de se retrouver seul et va donc devoir aller voir les pays un par un leur quémander un accord commercial. Chaque pays accepterait alors des accords mais sur ses termes. Mais si l’on dit à tout le monde qu’on est prêt à négocier [en même temps NDLR], on peut tirer avantage des autres en évitant de devenir le jouet de leurs caprices. Tout ceci est très délicat, mais c’est ce qui se prépare.

Dans cette séquence qui s’ouvre, Boris Johnson sait qu’il peut compter sur Donald Trump et sur les excellentes relations entre le Royaume-Uni et les États-Unis.

Quel que soit le locataire de la Maison blanche ou du 10 Downing Street, il y a d’excellentes relations. Mais il y a aussi d’excellentes relations avec l’Europe, et avec la France particulièrement. Tout cela ne va pas changer. La question est plutôt la suivante : Où va-t-on mettre le …

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Le cœur de l'Angleterre

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Entretien avec Jacques Hogard – Kosovo, histoire d’une trahison

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Bombardée durant 78 jours par l’OTAN, la Serbie n’est pas sortie indemne de ce qui reste, dans la mémoire collective, comme la Guerre du Kosovo. Vingt ans après, le Colonel Jacques Hogard revient sur ces évènements qui ont donné un coup à l’identité même de la civilisation européenne et qui marque, encore aujourd’hui, une région historique du vieux continent.


Revue Conflits. Dans votre ouvrage, vous parlez beaucoup de l’amitié multiséculaire qui existe entre la Serbie et la France. Qu’en est-il véritablement et comment a-t-elle évolué au cours des siècles ?

Colonel Jacques Hogard. Je me suis toujours intéressé à l’histoire de la Serbie et des Balkans en général. J’avais pour cela des raisons familiales, car j’ai un grand-oncle qui a été tué en 1917 comme jeune officier sur le Front d’Orient et dont ma grand-mère m’avait beaucoup parlé dans ma jeunesse ; mais aussi pour des raisons personnelles à parti du moment où j’étais susceptible d’y être moi-même engagé. C’est en particulier mon père, officier général en retraite, qui m’a rappelé un certain nombre de choses à la veille de mon départ pour les Balkans en tout début d’année 1999. L’histoire de la Serbie ressemble à une « chanson de geste » tant les Serbes forment un peuple de poètes, de paysans et de soldats. Ils n’ont pas oublié leur passé, contrairement à ce qu’on constate hélas trop souvent en France de nos jours. Ils s’en souviennent et veillent jalousement sur la transmission de leur histoire et de leurs traditions.

En Serbie, on commémore chaque année Hélène d’Anjou qui y est réputée être une cousine de Saint-Louis et qui a épousé le roi Stefán Uroš Ier. Elle est à l’origine, au temps du premier royaume serbe, de ce premier lien très fort entre la France et la Serbie. C’est l’époque où la France bâtit ses cathédrales et la Serbie, de splendides monastères qui couvrent encore aujourd’hui, malgré la folie destructrice des rebelles albanais, la province du Kosovo, cœur spirituel et identitaire du pays. L’histoire de cette amitié prend date à ce moment-là.

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Lors de la bataille du « champ des merles » en 1389, les cloches de Notre-Dame de Paris ont sonné à toute volée pour annoncer la victoire des Serbes et de la chevalerie chrétienne au Kosovo. Mais hélas, quarante-huit heures plus tard, elles vont au contraire sonner le glas annonçant la défaite… Tout cela contribue à créer des liens très forts, affectifs, entre la Serbie et la France et qui demeurent très chers aux Serbes, encore aujourd’hui. Ce qui nous vaut, à nous Français, d’être toujours aimés en Serbie malgré les événements récents et les vicissitudes de l’époque contemporaine. Je pense notamment aux années 90, en Bosnie puis au Kosovo, où la France en suivant l’OTAN dans ses aventures guerrières, a contribué à disloquer la Yougoslavie.

Cette Yougoslavie moderne et communiste de Tito, qui est née en 1945, était de fait l’héritière du royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes qui était né à l’issue de la Première Guerre mondiale autour de la Serbie, pays qui a donné la dynastie des Karageorgévitch, laquelle est devenue la maison royale yougoslave.

L’amitié franco-serbe a bien sûr connu des parenthèses dans l’Histoire. Elle fut toutefois magnifiée pendant la Première Guerre mondiale avec l’armée d’Orient et des chefs militaires toujours honorés aujourd’hui en Serbie, comme le Maréchal Franchet d’Espèrey, le Général Sarrail, le Général Tranié ou l’Amiral Guépratte. Cette relation s’est développée au XXe siècle, des officiers serbes venant faire l’École de guerre en France, par exemple. Le Général de Gaulle avait lui-même une grande estime et admiration pour le Général Draga Mihailovitch, chef de l’armée royale de la Résistance contre les Allemands lors de la Deuxième Guerre mondiale et qui, trahi par les Alliés a été abandonné à Tito qui l’a assassiné.

Tout cela est l’histoire de notre amitié, parfois tumultueuse.

Comment expliquez-vous que dans les années 90, la France soit aussi prompte à attaquer la Serbie ?

Il faut distinguer deux attitudes. Celle du Président de la République, François Mitterrand, qui, est au début du conflit, s’adressant à Bernard-Henri Lévy, affirme que « moi vivant, jamais je n’attaquerai la Serbie ». François Mitterrand était en effet un homme…

 

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L'Europe est morte à Pristina

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Patinage artistique: non au jury médiatique!

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La patineuse Sarah Abitbol accuse son ancien entraineur Gilles Beyer. Une enquête est ouverte pour viols et agressions sexuelles sur mineurs © LAURENT BENHAMOU/SIPA Numéro de reportage : 00669827_000059

Alors que tous nos journaux se réjouissent de la « fin du silence » dans les nombreuses affaires de violences sexuelles, Elisabeth Lévy s’inquiète des dérives du tribunal médiatique.


Après la République des lettres, c’est au tour des sportifs d’être éclaboussés par un scandale sexuel intervenu il y a plus de trente ans. La parution d’Un si long silence, le livre où Sarah Abitbol accuse son ex-entraineur de viols et d’agressions sexuelles entre 1990 et 1992, a déclenché un vaste examen de conscience dans le milieu du patinage. Des athlètes de haut niveau ont pétitionné pour dire leur révolte et inviter toutes les victimes à sortir du silence. De toutes parts, on appelle à une opération Mains propres dans les fédérations sportives.

On est frappé par les similitudes entre ce scandale et l’affaire Matzneff. Les deux commencent avec un livre relatant des relations coupables ou criminelles entre une adolescente et un homme mûr remontant à plus de trente ans – donc prescrites. Dans les deux cas, le ministre concerné est monté au créneau, Roxana Maracineanu pour réclamer la démission du patron de la Fédération française des sports de glace, Frank Riester pour se demander s’il y avait moyen de jeter Matzneff à la rue en le privant de son logement social, la grande classe. Surtout, dans les deux cas, les médias ont orchestré une vaste séance d’exorcisme collectif. La société se lave de ses péchés en faisant haro sur le baudet du jour, Matzneff ou Gilles Beyer. Et puisque le baudet est indisponible, on débusque ses complices supposés, comme Bernard Pivot ou Didier Gailhaguet, promus en diables de substitution.

Les réseaux sociaux et les médias ne rendent pas la justice

Chacun célèbre avec émotion la libération de la parole et se félicite rituellement de ce que la lumière jetée par la vague #metoo succède aux ténèbres patriarcales. De fait, comment ne serait-on touché par le récit de ces vies dévastées, par ces femmes dont la souffrance est intacte, trente ans après ?

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L’ennui, c’est que cette reconnaissance de la victime ne suffit pas à faire advenir la justice. Au cours des siècles de fondation de la démocratie, nous avons élaboré des règles et des procédures destinées à garantir des procès équitables. Ces règles ne sont pas des fanfreluches optionnelles. Sans présomption d’innocence il n’y a pas de justice. Sans débat contradictoire, il n’y a pas de justice. Sans droits de la défense, il n’y a pas de justice. Dans un tribunal, la parole de l’accusation et des victimes présumées ne peut être considérée a priori comme une vérité.

Les procès menés sur les réseaux sociaux, abondamment relayés par les médias, sont une version contemporaine du pilori. L’émotion fait la loi. L’unanimisme règne et toute défense est inaudible. Nous lisons Sarah Abitbol ou Vanessa Springora, nous souffrons avec elles et nous n’avons aucun doute : Beyer et Matzneff ne sont plus des humains, mais des salauds, des psychopathes, des pervers narcissiques qu’il faudrait retrancher de l’humanité. Et comme les journalistes ne peuvent pas incarcérer ils prononcent des peines de mort sociale. Ce qui revient à privatiser le droit.

Des crimes resteront impunis

Il est vrai que, dans les deux cas, celui de Matzneff et celui de Gilles Beyer, l’ex-entraineur de patin à glace, la justice a ouvert des enquêtes préliminaires. Du reste, un procès serait la meilleure solution pour les présumés coupables, qui pourraient faire entendre leur version. Seulement, sauf innovation juridique ou intervention de nouvelles victimes, plus récentes, la Justice ne pourra pas se prononcer. On a donc le sentiment que, sous la pression de l’opinion, elle se saisit de cas qu’elle ne pourra jamais traiter et qu’elle clôturera les dossiers quand l’opinion regardera ailleurs.

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Dans ces conditions, se récriera-t-on, faudrait-il ne rien faire et se résoudre à ce que nombres de crimes, notamment sexuels, restent impunis ? Aussi insupportable que cela puisse sembler, c’est bien le sens de la prescription : au-delà d’un certain délai, on ne peut plus juger.

Il faut donc tâtonner entre des impératifs contradictoires : écouter et aider les victimes d’une part, et d’autre part respecter notre droit, qui postule qu’on ne peut pas toujours sanctionner les coupables. Autrement dit, nous devons admettre qu’il y a des crimes et des tragédies pour lesquelles il n`y aura jamais réparation. Et rappeler à toutes les victimes d’aujourd’hui que ce ne sont ni les médias, ni les réseaux sociaux qui rendent la justice en France.

Un si long silence

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Exfiltration de Ghosn: du travail de pros

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Carlos Ghosn © Yomiuri

L’ouvreuse répond aux questions de Causeur sur l’exfiltration rocambolesque (et mélomane) de notre Carlos Ghosn international.


 

Carlos Ghosn ne doit pas avoir le triomphe modeste.

Sa fuite du Japon vers le Liban relève du grand art et prouve, en ces temps de déglingue générale, qu’il y a encore des gens qui savent bien faire leur boulot. C’est rassurant. Et même si nous ne savons rien ou pas grand-chose du déroulé précis de son exfiltration (hormis la « malle géante » des barbouzes-musiciennes et les 3 ou 5 millions de dollars que lui a coûté cet aller simple), cet événement a le mérite d’insuffler un peu de superbe dans une actualité très petite-bourgeoise. Il met surtout un coup de projecteur sur ces professionnels de l’évasion internationale, sur ces transporteurs d’un genre particulier pour marchandises spéciales. Le réseau tissé par ces anciens bérets verts, mercenaires de gros calibre et aventuriers au long court est d’autant plus fascinant qu’il semble impénétrable pour les blancs-becs de civils que nous sommes. Il révèle aussi, en creux, un certain amateurisme japonais. Comment ces armoires à glace déguisées en harpistes ont pu passer aussi facilement les douanes nippones ? Pour en savoir plus, nous avons posé la question à notre Ouvreuse.

Causeur. « Son exfiltration aurait été menée par un groupe de barbouzes se faisant passer pour des musiciens. » Leur jet privé, venu chercher l’ex-grand patron à l’aéroport d’Osaka, avait décollé d’Antananarivo, à Madagascar, sans éveiller les soupçons des douanes japonaises. Antananarivo est-elle une étape habituelle lors des tournées internationales ?

L’Ouvreuse. Pas habituelle, mais occasionnelle. Au temps de Tananarive, on jouait Beethoven à Madagascar. L’Institut français organise ces temps-ci une saison de concerts baptisée « Madagascar Mozarteum » où est régulièrement programmé un chœur français, Les Cris de Paris. Antananarivo n’est pas Vienne, mais pas non plus la planète Mars.

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Est-il fréquent de faire voyager les orchestres en jet privé ?

Pareil. Pas fréquent – hélas ! le voyage des instruments sur les longs courriers ordinaires peut virer au cauchemar, et un blogueur anglais très connu dans le milieu tient à jour sa black list des compagnies mélophobes. Mais en cas d’urgence, il arrive qu’on affrète un engin spécial – vu qu’en théorie un gros jet contient pile-poil un petit orchestre. Cher, mais commode. Et un tarif ça se négocie, pas vrai Carlos ?

À quoi peut servir à un orchestre une « malle géante », hormis cacher un ex-patron en cavale ?

À plein de trucs. À transporter une harpe, un marimba, pas mal d’instruments en somme. Sans compter la hi-fi – dans un concert pop certaines enceintes acoustiques font à peu près la taille d’une chambre d’hôtel à Tokyo. L’opérette d’Offenbach intitulée Oyayaye, ou la Reine des îles conte l’histoire d’un musicien en croisière sauvé après un naufrage par sa contrebasse qui lui sert de canot.

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Est-ce confortable ?

La contrebasse, non. Mais la caisse à matériel audio se défend. On peut y pratiquer des trous d’aération, dissimuler un strapontin, tendre un harnais. Apparemment ce serait la technique choisie par le commando Carlos. Avec l’astuce d’Houdini et la niaque d’Edmond Dantès ça les aura même bien fait rire. À condition que le trajet dure moins de deux heures. Au-delà, le numéro relève du fakirisme. Ou de l’ostéopathie.

Soulages, l’outrenoir et l’hypermarché

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Exposition Pierre Soulages au Louvre jusqu'au 9 mars 2020 © FRANCOIS GUILLOT / AFP

Ce n’est pas la première fois que Soulages est à l’honneur au Louvre. Trop d’honneurs, persiflent certains…


 

Après Chagall et Picasso, c’est au tour de Pierre Soulages de pouvoir présenter un ensemble de ses œuvres au Musée du Louvre. De la Victoire de Samothrace à la Grande galerie abritant les collections italiennes et permettant de rejoindre la salle de la Joconde, impossible pour la foule des visiteurs de ne pas passer par le Salon Carré où se trouve l’exposition du « peintre de l’outrenoir ». Il s’agit là d’un véritable « parcours client », comme dans un hypermarché. Pour installer les œuvres du peintre en tête de gondole, il a fallu que les conservateurs déménagent celles de Cimabue, de Giotto, de Paolo Uccello, d’autres encore.

Ouverte quelques jours après la mise en vente d’une œuvre de 1960 adjugée 9,6 millions d’euros, cette exposition a été placée sous le haut patronage du Président de la République, Emmanuel Macron, comme nous l’indique, en une belle double page, le très élégant catalogue habillé de noir, Soulages au Louvre, co-édité par le musée et les éditions Gallimard.

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Ce n’est pas la première fois que Soulages est à l’honneur au Louvre. En 2000, il avait déjà pu accrocher l’une de ses toiles à proximité de la Bataille de San Romano (vers 1456) de Paolo Uccello. « J’ai accepté cette proximité parce que je pense qu’il n’y a pas de confrontation possible entre cette toile et la mienne, qui sont deux choses fondamentalement différentes. Ce sont deux œuvres tellement éloignées qu’elles ne se rencontrent pas. » Pourquoi cet accrochage alors ? Et l’artiste de poursuivre : « Avec La bataille de San Romano on a une peinture qui renvoie à autre chose que ce qu’elle est : un événement particulier. (…) Tandis que ma peinture ne renvoie qu’à elle-même : ce qui se passe a lieu entre le regardeur et la toile, sans intervention d’une réalité extérieure. » Après s’être fait ouvrir le Louvre, il faut causer. Alors on enfonce une porte ouverte.

Déjà Soulages perçait sous Cimabue

Dans le Salon Carré se trouvait également la Maestà (La Vierge et l’Enfant en majesté entourés de six anges, vers 1280) de Cimabue. Soulages « place cette œuvre dans [son] cœur encore au-dessus de la toile d’Uccello », si haut d’ailleurs qu’il a accepté qu’on la remplace par les siennes et souhaité qu’on la reproduise dans son catalogue. La caution d’un grand nom de l’histoire de l’art, ça ne se refuse pas ! De plus, si on peut faire croire que déjà Soulages perçait sous Cimabue comme Napoléon sous Bonaparte, c’est encore mieux. « Je veux parler, écrit le peintre, de la manière qu’a la lumière d’être réfléchie par ses surfaces d’or. Elle vient du tableau vers nous qui la regardons : l’espace du tableau est alors devant le tableau. Et nous qui regardons, nous sommes dans l’espace de ce tableau. C’est une manière de penser le reflet que je n’aurais peut-être jamais eue si je n’avais pas fait la peinture que je fais maintenant. » Le lapin pris dans la lumière, certes plus violente, des phares d’une voiture ne parlerait pas d’une manière différente de son expérience de la nuit.

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En 1979, Soulages avait effectivement changé de style. Cette nouvelle manière, il l’appellera une dizaine d’années plus tard : « outrenoir ». Une véritable trouvaille langagière ! Confirmant que la toile saturée de noir a quelque chose d’outré, cette expression entend dire avant tout que le noir est le moyen de passer outre. Par ses brillances, il ferait signe vers un au-delà, un ailleurs dont le peintre tente de rendre compte en usant d’un langage vaguement mystique. En réalité, les fines rayures de lumière qui suivent l’empâtement de sa peinture ont plus à voir avec les rais de soleil traversant un ciel d’orage dans l’iconographie saint-sulpicienne qu’avec le fond d’or byzantin du somptueux tableau de Cimabue. Tout cela est d’une grande faiblesse.

Qui fait l’ange …

C’est l’historien et académicien Pierre Nora qui, à la demande de son ami peintre, a rédigé la préface du catalogue. Celui qui se rendit célèbre en dirigeant, entre 1984 et 1992, la publication des trois volumes des Lieux de mémoires chez Gallimard n’oublie pas de rappeler – ce qui justifie sans doute sa préface et autorise son jugement – qu’il fut autrefois marié à Françoise Cachin, « appelée, précise-t-il, à devenir directrice des Musées de France ».

À la fin des années 1980, Soulages a conçu les vitraux de l’abbatiale Sainte-Foy de Conques, cette église romane où, à douze ans, il eut, dit-il, un « choc artistique ». Cette confession, comme cette filiation lointaine avec Cimabue, permet au visiteur de se tenir debout devant les œuvres, immobile, à l’affût d’une révélation improbable. Chaque toile finit cependant par sortir de son silence pour lui demander : « Est-ce que moi qui me tiens devant toi, toute noire, avec mes brillances ici dans un sens, là dans un autre, est-ce que je suis sincère ou est-ce que je me moque de toi ? » Question qui en ouvre immédiatement une seconde : « Est-ce que cette sincérité, à supposer que tu m’en fasses crédit, ne serait pas à son tour une autre comédie, plus subtile ? »

L’avertissement de Pascal reviendra-t-il à la mémoire du visiteur à la fin de ses multiples stations devant les toiles ? Qui peut être en effet assuré, devant tant de noir, tant d’outrance, de ne pas faire l’ange en silence ?

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Pour éviter qu’il ne soit trop vite refermé, le catalogue a été agrémenté de vues d’atelier où s’entassent pots de peinture, brosses et châssis. De portraits de l’artiste de face, de dos, debout, assis. Les mains abandonnées, p. 105, sont belles et l’homme a de l’allure à chaque âge, à chaque page. Ce peintre appartiendrait presque à un ordre religieux.

Après Cimabue… Rembrandt

C’est le même livreur qui, le même jour, m’a apporté ce catalogue et un livre que je n’avais pu acheter lors de sa sortie : Rembrandt, autoportrait, par Pascal Bonafoux (Skira, 1985). J’avais toujours regretté de ne pas l’avoir dans ma bibliothèque à portée de main et de ne pouvoir, comme ces trappistes qui se saluaient en se disant « Frère, il faut mourir ! », saluer avec gratitude, quand j’en éprouvais le besoin, ces terribles faces de chagrin que le peintre préféré de Victor Hugo a confiées à la postérité, et qui sont la plus poignante interrogation de la condition humaine par un peintre.

Le hasard de cette double livraison est d’autant plus troublant qu’est reproduit à la page 129 du catalogue un lavis brun de Rembrandt, la Jeune femme endormie, dont les coups de pinceau schématiques, explique Pierre Soulages, font de la robe d’intérieur de la jeune femme une composition abstraite dès que l’on en masque la tête. Roland Barthes ne disait-il pas qu’il y avait tout Nicolas de Staël dans un cm² de Cézanne ? L’idée a l’attrait des rêveries un peu vagues. La reproduction de ce lavis dans le catalogue serait-elle destinée à nous embarquer dans une semblable rêverie pour nous faire croire qu’il y a dans quelques cm² de Rembrandt le Soulages abstrait des premières années ?

Soyons sérieux ! Ce qui fait la force de l’écriture dans un lavis de Rembrandt ou de la touche dans une peinture de Cézanne, ce qui en fait en partie l’émotion, c’est qu’elle hésite au bord de la représentation. Oublier cette hésitation, la négliger, confondre la liberté d’une écriture picturale, son schématisme, avec sa parodie abstraite, est peut-être l’une des plus étonnantes comédies des temps modernes.

Rembrandt Autoportrait

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Je danse le #Mila

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Image: capture d'écran YouTube / Quotidien

Être ou ne pas être Mila : voilà les deux seuls pas de danse qui nous sont autorisés, dans ce qu’il faut continuer d’appeler le « débat public ». Face à cette alternative de cauchemar, certains préféreraient ne pas être sommés de choisir leur camp.


L’histoire désormais célèbre de Mila, une adolescente de 16 ans ayant insulté l’islam sur Instagram, témoigne une énième fois du danger qu’encourent ceux qui utilisent le plein potentiel de la liberté d’expression.

Après les haros sur Sylviane Agacinski ou Alain Finkielkraut, après toutes ces actions de groupuscules fascisants contre les opposants à ce que Mathieu Bock-Côté appelle la « logique diversitaire », Mila est la nouvelle victime de l’attaque que s’autorisent certaines minorités contre les libertés publiques.

En France, la liberté d’expression comme principe collectif s’est éclipsée devant la sensibilité des minorités 

Une fois de plus, l’avalanche de réactions médiatiques a fait la démonstration de l’inversion totale des valeurs que l’on attribue traditionnellement à la gauche et à la droite. Alors que la droite et la très minoritaire gauche républicaine ont pris la défense de Mila, le progressisme libéral incarné par les restes de la gauche, LREM et les associations antiracistes s’est illustré par son silence ou sa bêtise – incarnée par Nicole Belloubet ou Ségolène Royal.

Les réactions à l’affaire Mila redéfinissent notre paysage

C’est désormais une vérité politique : la liberté d’expression sans réserve n’est défendue que par le vieux monde qui prend encore pour référence la République, la Nation, la raison. Cette défense est inexistante chez ceux qui donnent à la liberté d’expression les contours de la sensibilité des minorités dites « opprimées ». Cette frange de l’échiquier politique qui a entériné la destruction des structures collectives s’accommode parfaitement du règne de l’individu et de ses affections personnelles. Ainsi, la liberté d’expression comme principe collectif s’est éclipsée devant la sensibilité des minorités : plus de blagues sur les femmes, cela pourrait offusquer nos féministes 2.0 ; pas de blasphèmes, cela importune certains de nos compatriotes musulmans. On comprend comment les associations néo-féministes et les partisans acharnés des revendications capricieuses LGBT sont aussi les déserteurs de l’affaire Mila, pourtant femme (et qui plus est lesbienne !)

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Selon une étude commandée par Charlie Hebdo, on trouve une proportion plus importante de #JeSuisMila chez les hommes (59%) que chez les femmes (48%), chez les catholiques pratiquants (44%) que chez les musulmans (18%), chez les électeurs de Marine Le Pen (65%) et de François Fillon (58%) que chez les électeurs de Macron (49%) et de Mélenchon (50%).

Autant de contrastes surprenants qui redéfinissent le paysage politique.

Si la défense sans réserve de Mila est nécessaire et salvatrice, le cas soulève de nombreux problèmes qu’on ne peut éluder.

D’abord, je regrette que nombre des protecteurs de Mila aient bien voulu la soutenir en partie parce qu’elle était femme et lesbienne, ce qui rend le cas plus confortable à défendre pour une certaine gauche… Avec tout le respect dû, aurait-on vu Raphaël Enthoven défendre un jeune identitaire tenant les mêmes propos ? Quand a-t-on vu autant de personnes s’émouvoir pour Eric Zemmour qui vit sous des menaces de mort similaires et les procès depuis des années ?

A lire sur le site de Charlie Hebdo: SONDAGE EXCLUSIF IFOP-Charlie Hebdo : Droit au blasphème : les Français sont plutôt pour mais carrément contre

Mila, une ado nombriliste?

Ensuite, si la liberté d’expression doit être défendue comme principe, l’image d’une adolescente insultant sans plus d’explications une religion, qu’elle a l’air de connaitre peu, devant un parterre anonyme ne me réjouis pas énormément. Je suis très enthousiaste de défendre la liberté d’expression quand elle permet un débat démocratique ouvert et sans tabou, plus lumineux et moins miné par les ténèbres de la sensibilité personnelle, moins quand elle se fait l’appui d’une génération nombriliste qui l’utilise pour dire que « merde j’ai bien le droit ».

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La liberté est belle quand on en fait quelque chose : quand elle n’est qu’une vide affirmation d’elle-même, elle est une tautologie stérile. Je m’avoue donc un peu coupable : la starification d’une adolescente moins scandaleuse qu’un peu banale me donne la légère sensation d’un déclin civilisationnel. Avec un principe, on défend toujours le monde dans lequel il peut s’épanouir sainement, et le monde de Mila est moins ragoutant que celui de Charlie.

Mais conscient que l’outrance brutale est toujours préférable à la censure raffinée, il faut se lever sans relâche pour Mila, qui a reconnu avec une grande maturité la vulgarité de sa vidéo lundi dans l’émission « Quotidien ». Être Mila et encore Mila contre tous ceux qui l’affrontent: des minorités habituées à ce que l’on glorifie leur sensibilité et qui l’utilisent pour jeter un voile sur les libertés publiques, à la bourgeoisie pseudo-progressiste qui a délaissé la République en lui préférant un modèle communautariste, plein d’appels à la censure, de poursuites judiciaires et de « Trigger warnings »[tooltips content= »Un avertissement au public ou trigger warning en anglais est un avertissement, généralement écrit, qui prévient qu’une œuvre contient du texte, des images ou des concepts qui pourraient choquer… »]*[/tooltips].

Le multiculturalisme comme religion politique

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Islamophobie: Intoxication idéologique

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Un randonneur sur les sentiers de la gloire

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Kirk Douglas dans "Ace in the hole",1951, de Billy Wilder Photo: Wolf Tracer Archive / Photo12

La dernière légende d’Hollywood s’est éteinte à l’âge de 103 ans. Un bon bout d’âme d’Amérique qui s’en va…


Soleil noir, ce matin, sur le cinéma mondial. Hollywood pleure Spartacus. L.A a coupé le courant. Le Walk of fame ne brillera plus avec la même intensité. Van Gogh a remballé sa boîte aux mille couleurs. La Provence est en deuil. Les Vikings ne débarqueront pas ce soir à la télévision. Les cowboys ont dessellé. La ruée vers l’Ouest n’aura plus jamais le même parfum d’aventure.

Kirk, le fils du chiffonnier, a tiré sa révérence. Clap de fin d’une star quand ce mot avait encore une signification et un sens mythologique. Etoile immense, énorme, inimaginable même à l’heure des réseaux sociaux, au caractère d’acier, superbe tête de lard, admirable de tension, colérique en diable, séducteur insatiable, francophone de cœur, père d’une lignée devenue célèbre, ultime témoin turbulent d’un certain Âge d’or, celui des années 1950/1960 quand les studios dictaient leur marche au monde civilisé. Dans ce nouveau Babylone sur pellicule, sous la chaleur de la Californie, Kirk à la fossette en provenance d’Amsterdam, relevait la tête et donnait des coups. Il n’avait pas vocation à être le martyr des Majors, à devenir cette chair à filmer, malléable à souhait, dépouillée de toute dignité. À cette époque pas si lointaine, l’acteur était une chose. Petite chose qu’on sermonnait comme un enfant et, que trop souvent, on finissait par dresser comme un animal de compagnie. L’acteur était le maillon faible. Il était aux ordres des producteurs, des agents et la victime consentante des échotiers de caniveaux. Le scandale comme gagne-pain et la lumière des plateaux comme seul anxiolytique. Voilà à quoi ressemblait la vie dans la cité des anges.

Un volume entier de l’histoire du cinéma se referme

Kirk en a vu des centaines sombrer dans cette douce déchéance. Des acteurs ayant perdu toute volonté, jusqu’au goût de vivre, qui, pour séduire encore et toujours, étaient prêts à toutes les mascarades, à toutes les compromissions, se faire raboter le nez, charcuter la fesse ou bien pire encore. Avant de tenter sa chance aux Amériques, Kirk, seul homme parmi sept femmes (sa mère et ses six sœurs) avait enduré la froideur d’un père, l’espoir fou d’un geste de tendresse ou d’une approbation qui ne vinrent jamais. C’est le public grâce à une popularité planétaire qui lui donnera l’impression d’affection. « Il y a une colère en moi, ce n’est pas une question d’argent ou de succès, c’est trop profond » avouait-il, dans une interview accordée à Christian Defaye pour la RTS en 1989. Il avait trouvé dans le cinéma un moyen d’échapper à sa vie sans pour autant oublier son histoire, son identité juive, les humiliations du passé et les rancœurs indélébiles. Dans ce même entretien, comme une résonance à notre triste actualité, il déclarait que « l’antisémitisme, ça existe maintenant, c’est toujours un sujet ».

Kirk referme aujourd’hui un volume entier de l’histoire du cinéma. Avec lui, on dit adieu aux westerns de notre enfance, à nos chevauchées sur canapé dans le living-room. On salue une dernière fois Robert Mitchum, Burt Lancaster son copain et John Wayne son alter égo que tout opposait, le gabarit et les opinions politiques, mais pas l’estime. Entre géants, on s’admirait. Ce cinéma de la Dernière Séance avait des vertus pacificatrices, un héroïsme à hauteur d’enfants, des plaines sauvages à perte de vue, une nature pas encore souillée, de nobles sentiments, de l’action, de vieilles pétoires et des amours forcément contrariées. De quoi nous construire et nous ouvrir les yeux à nous petits Français biberonnés aux drames ruraux. Nous avions reconnu chez nos cousins d’Amérique, une filiation paysanne. Nous avions la campagne en héritage. Ce cinéma agissait comme une sorte d’appel d’air.

« Le western, c’est l’âme de l’Amérique » disait Kirk, son plus fidèle chevalier servant. Son franc-parler nous manquera dans une société glaçante de bien-pensance : « Stanley Kubrick est un sale con qui a du talent. J’adore son talent pas l’homme ». On se souviendra de ses années de résistance au maccarthysme en compagnie du scénariste Dalton Trumbo. Et puis de sa défense acharnée des acteurs contre le mépris de certains réalisateurs. Hollywood qui recycle toutes ses légendes à la vitesse de la lumière finira par réaliser un biopic sur la vie de Kirk. Il en remplirait même dix tellement toutes ces décennies furent glorieuses. Hasard du calendrier, The Gentlemen de Guy Ritchie est sorti hier dans les salles françaises. Matthew McConaughey ferait un faux Kirk très crédible.

Le décolonialisme, mauvaise fée de ce monde

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Manifestation Black Lives Matter du 11 août 2019 d'Harlem à la Trump Tower © Gabriele Holtermann-Gorden/ SIPA

À quoi sert le décolonialisme ? A rien. En effet, il n’y a rien à attendre d’une pensée qui est arrivée à son terme bien avant d’avoir commencé. Sa conclusion a été écrite en guise d’introduction : la faute incombe invariablement à l’homme blanc et il doit payer pour cela.  Au lieu de chercher, poser des questions et se risquer à tutoyer l’inconnu (le propre de la pensée), le décolonialisme pose ses vérités à l’avance comme un mauvais élève qui décrète, en début d’année scolaire, qu’il ne sert à rien de faire des efforts : il est né sachant.


Il n’y a rien à attendre d’une pensée qui n’est pas venue rendre service à l’humanité. Idée triste à l’ambition limitée, le décolonialisme est une complainte permanente et monotone à laquelle manque l’énergie primaire propre aux concepts révolutionnaires. Elle n’a ni mystique ni littérature car elle ne s’adresse pas à l’imaginaire. La négritude au moins, celle de Senghor et de Césaire, avait de la gueule et des poèmes admirables témoignent, à ce jour, de sa puissance spirituelle.

Habité par le ressentiment, le décolonialisme n’est et ne sera jamais capable de produire une utopie. Il n’aura jamais son Martin Luther King car la victimisation et la désignation sempiternelle d’un bouc émissaire éradiquent toute chance de rêver et de faire rêver.

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Il n’y a rien à attendre d’une pensée qui croit que les problèmes du Noir, de l’Amérindien et de l’Arabe ont commencé avec l’irruption de l’homme blanc. Tout l’édifice est construit sur la primauté de l’Européen : avant lui, tout allait bien, dès qu’il a fait son apparition, la tragédie (donc l’Histoire) a commencé. Enlevez l’homme blanc de l’équation et le décolonialisme s’effondre comme un château de cartes.

Une pensée de laboratoire

Pour avoir une chance de fonctionner, cette idéologie a besoin de tourner dans un laboratoire, bien à l’abri de la réalité. Dès qu’elle touche le concret, elle atteint ses limites.

En quelques années, on a édifié une prison mentale chez de nombreux Afro-Américains. Un ghetto de plus sauf que celui-ci est beaucoup plus difficile à détruire car il est intime et travesti des habits de la bienveillance…

Elle est inapplicable au Maghreb, par exemple, où tout – de la culture au teint du visage – porte la marque d’une colonisation réussie : la colonisation arabe ! Qu’est-ce que l’Afrique du Nord si ce n’est une somme de peuples métissés par une colonisation de longue haleine qui, malgré de nombreux refus, n’a jamais lâché prise ? Le fait que les conquérants aient été musulmans n’enlève en rien à la brutalité du traumatisme subi par les autochtones. Je ne suis pas sûr que les Arabes du Maghreb aimeraient se faire traiter de méchants colonialistes.

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Constat similaire en Andalousie où les musulmans ont mis en place une expérience coloniale qui aura duré huit siècles. Comme toute colonisation, elle est condamnable puisqu’il s’est agi d’une oppression. Allez expliquer cela à un Marocain ou un Syrien ! Si vous vous y risquez, il vous répondra que la présence musulmane au nord du détroit de Gibraltar constitue un motif de fierté de Tanger à Damas.

Impossible non plus de convaincre un Espagnol de se délester de son héritage « colonial » mauresque. Si on veut décoloniser la civilisation espagnole, il faudrait détruire la langue de Cervantes (chargée en mots provenant de l’Arabe) et jeter par-dessus bord l’irremplaçable art mauresque, entre autres « appropriations culturelles ».

L’éléphant dans la salle

Il y a un éléphant dans la salle et le décolonialisme ne l’a pas vu. Il n’en est pas capable car il pense en fixant les yeux sur des toiles d’araignées. L’éléphant, ce fait incontournable et insupportable en même temps, est la réussite éclatante de la décolonisation asiatique et le fiasco de la décolonisation africaine et arabe. Soixante ans après les indépendances, le verdict est clair : les uns ont su conquérir leur siège parmi les vainqueurs de la mondialisation, les autres sont empêtrés dans la misère. Hier, la Chine était dépecée par les Occidentaux et martyrisée par les Japonais. Désormais, elle tutoie les Etats-Unis. Le Vietnam était brûlé au napalm, aujourd’hui il présente l’aspect d’une nation industrieuse et qui croit en sa bonne étoile. L’Inde était un champ de ruines en 1947 (de la faute des Britanniques en grande partie), elle s’est reconstruite et réinventée en dépit de ses énormes archaïsmes. A l’inverse, le Maghreb et l’Afrique voient leur jeunesse se jeter à la mer pour rejoindre les anciennes puissances coloniales et y mener une vie de sans-papiers.

Au sud, les Européens sont partis mais ont été vite remplacés par les démons du passé : corruption et incompétence. Ces deux venins, transmis d’une génération à une autre, ont transformé l’indépendance acquise dans les années 1960 en une simple formalité. Là où les colons faisaient la loi, le relais a été pris par les experts du FMI et de la Banque Mondiale. Dans de nombreux pays, les troupes coloniales ont cédé leurs casernes à une armée de coopérants, d’humanitaires, de casques bleus et de mercenaires ukrainiens, français ou encore sudafricains. Et à cette catastrophe, s’est surajouté le tsunami wahabite avec ses combattants importés qui tranchent les gorges des Africains et kidnappent leurs sœurs et leurs filles.

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La brièveté de ce texte nous oblige à jeter une lumière crue, excessivement crue, sur les réalités au sud de la Méditerranée pour être sûrs d’être bien compris. Il va de soi que chaque pays apporte ses nuances et que chaque expérience nationale est une mise au point en soi mais la photo que nous venons de tirer, malgré ses couleurs un peu saturées, rend fidèlement compte du cadre d’ensemble.

Si j’étais décolonialiste, je suivrais l’exemple de Frantz Fanon et je m’exilerais auprès des vrais damnés de la terre. Comme lui, je renoncerais au confort de la métropole pour offrir mes compétences aux nombreux peuples dont la souveraineté est bafouée. J’irais à Haïti, la première république noire libre, là « où la négritude se mit debout pour la première fois », et j’y dénoncerais le protectorat exercé par les ONG. A Pretoria, je tirerais les oreillers des caciques de l’ANC qui ont gâché le rêve d’une nation arc-en-ciel. A Kigali, j’étudierais la politique du président Kagamé qui, sans avoir la magnanimité d’un Lumumba ou la verve d’un Nkrumah, a redonné à son pays la respectabilité dont rêvent tant de nations africaines. De nos jours, personne n’ose plus parler au Rwanda comme l’on se permet encore de parler au Libéria ou à la Sierra Leone. Et si je n’aime pas le terrain, je consacrerais ma carrière d’universitaire à essayer de comprendre ce qui fait qu’un peuple devient « colonisable ».

Un cadeau empoisonné made in America

Suis-je trop sévère ? Oui, probablement. En effet, le mouvement décolonial n’est pas complétement responsable de ses actes. Comme tout enfant gâté, il tient ses travers de parents irresponsables. Ils lui ont accordé le privilège de brandir la race comme un instrument politique. Et de faire feu de tout bois, même des arguments les plus explosifs.

Des parents qui, dans un accès d’extrême générosité, lui ont fait croire que ses élaborations pouvaient prétendre au statut de « science », tout comme les mathématiques ou l’anthropologie dont elles n’ont ni le raffinement ni la solidité conceptuelle.

C’est donc vers les Amériques qu’il faut se tourner. Là-bas, le décolonialisme a germé comme une mauvaise herbe que l’on s’est vite empressé d’exporter.

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Au Brésil surtout, le courant décolonial est arrivé à point nommé pour créer la confusion parmi les classes populaires, pour le plus grand bonheur des élites. Dans un pays où la pureté raciale n’existe pas, l’université a introduit le concept de « privilège blanc » comme on inocule un bacile dans un corps sain. Résultat : le citoyen brésilien ne sait plus pourquoi il est pauvre et opprimé. Est-ce parce qu’il est né noir ou parce que ses élites sont corrompues et incompétentes ?

Aux Etats-Unis (où l’usage veut que l’on se réfère plutôt aux études post-coloniales), la mission a été accomplie, avec brio. En quelques années, on a édifié une prison mentale chez de nombreux Afro-Américains. Un ghetto de plus sauf que celui-ci est beaucoup plus difficile à détruire car il est intime et travesti des habits de la bienveillance. A coup de racial studies dans les campus et de campagne anti-police dans les rues (black lives matter), on a convaincu une partie des Noirs qu’ils sont nés victimes et que le monde leur doit des réparations. Un véritable baiser de la mort.

Grâce au Tout-Puissant, Barack Obama a échappé à ce lavage cérébral et a eu le destin prodigieux qu’on lui connaît. S’il avait suivi les militants décoloniaux, il n’aurait pas fait son droit : trop white et pas assez déconstruit. On l’aurait retrouvé en faculté de sociologie à philosopher sur l’appropriation culturelle du chocolat par les méchants blancs. L’Amérique aurait perdu un président, somme toute honorable, et Hillary Clinton aurait eu une chance d’être élue…

L’islamiste, spectateur ravi

En France, le courant décolonial est un jouet de plus aux mains des progressistes. Un jouet ou plutôt une arme dans la guerre civile française. D’un côté, les progressistes qui démolissent l’héritage commun ; de l’autre, le peuple qui doit faire pénitence et baisser la tête. Les progressistes ont écrit le texte à l’avance, ils laissent le soin à d’autres de le réciter à leur place.

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Nichés au fond de la salle, les islamistes profitent du spectacle pour fignoler la liste de leurs adversaires. Car à chaque polémique française, est identifié un « native informant », un collaborateur issu des minorités, un traitre à sa race qui mérite punition. A coup de tweet d’intimidation et de menace, les cibles sont dûment illuminées…

Le cauchemar décolonial finira un jour ou l’autre. Il suffit que les élites se trouvent un nouveau jouet. En attendant, je conseille à tous les Français de branche, à tous les « racisés » (pour reprendre le langage de l’adversaire) de choisir soigneusement leurs causes. Méfiez-vous des idéologies qui vous assènent une place d’avance, surtout quand il s’agit de jouer le rôle de la victime. Détournez-vous des discours qui flattent votre égo car vos vrais amis sont ceux qui exigent que vous donniez le meilleur de vous-mêmes.

Mon père, le Maroc et moi: Une chronique contemporaine

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David Galula et la théorie de la contre-insurrection

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Barcelone: blackface à la crèche!

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© Pixabay

SOS Racisme est de retour au service du petit Jésus.


On a tendance à l’oublier, mais l’épiphanie n’est pas seulement un prétexte pour se goinfrer de frangipane, tirer les rois et choisir sa reine. Selon l’évangile de saint Matthieu, les trois mages venus d’Orient, Melchior, Gaspard et Balthazar auraient rendu hommage à Jésus lors de sa naissance. Dans les principales villes d’Espagne, chaque 5 janvier, il est de coutume de représenter cette scène dans une crèche vivante. Or, cette année à Barcelone, un homme à la peau bien claire s’est noirci le visage pour jouer le rôle de Balthazar, le plus africain des mages. Stupéfaction de l’autre côté de la Bidassoa : SOS Racisme crie au « blackface » !

Alberto Ruiz-Gallardon Photo: D.R
Alberto Ruiz-Gallardon Photo: D.R

Circonstance aggravante, l’acteur d’un jour n’est autre que l’ancien maire de Madrid et ex-ministre de la Justice, le conservateur Alberto Ruiz-Gallardon. Localement, ce grimage a aussi suscité des remous, notamment du côté de l’association interculturelle catalane Casa Nostra Casa Vostra. Le porte-parole de l’ONG a en effet déclaré que la présence d’un faux mage noir heurtait la sensibilité des « enfants noirs qui refusent de venir au défilé, blessés de voir des caricatures d’eux-mêmes ».

Indignée, l’association a lancé une campagne sur les réseaux sociaux baptisée « Pour un vrai Balthazar », réclamant « que l’année prochaine, le roi noir ne soit pas un personnage avec la peau peinte ». Si les stéréotypes racialistes ont la vie dure, on n’a pas entendu ces belles âmes dénoncer le choix d’un acteur noir pour jouer Jean Valjean à Broadway. Ni l’installation de petits Jésus africains dans plusieurs crèches en Italie afin de symboliser la souffrance des migrants échoués en Méditerranée. Comme les flux migratoires, l’appropriation culturelle est à sens unique.

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Plan Kushner-Trump pour la Palestine: la méthodologie du « dealing »

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Donald Trump et Benjamin Netanyahu à Washington le 28/01/2020 © SIPA Numéro de reportage: 00942447_000010

Selon notre analyste, le plan Kushner-Trump sur la Palestine n’a qu’ « un intérêt momentané, électoral et judiciaire » pour les Américains et Israël. Voyons plus loin.


Tel qu’il a été annoncé (de façon encore incomplète et imprécise) le plan Trump, présenté comme devant apporter une paix pérenne entre Israël et les Palestiniens, déconcerte ou choque presque tout le monde, et ne satisfait que les nationalistes-impérialistes israéliens. Les commentateurs estiment, à juste titre, que la parcellisation des territoires reconnus ou accordés aux Palestiniens rend impossible le fonctionnement d’un Etat, et sera un facteur de guerres incessantes entre deux peuples que tout oppose.

En effet les cartes pseudo officielles du plan semblent consacrer un système de  »peau de léopard » (du type des bantoustans de l’apartheid ou du Kosovo de Kouchner). En réalité, ce plan a surtout un intérêt momentané, électoral et judiciaire. Trump, en campagne pour sa réélection, était englué dans une procédure absurde de destitution, il avait bien besoin de reprendre la main sur l’agenda médiatique. Il en va de même, en pire, pour Netanyahou, sous le coup de plusieurs procédures criminelles pour corruption, qui peuvent l’envoyer en prison s’il n’arrive pas à se constituer une majorité. En plus de ses malfaçons rédhibitoires, le plan présente une autre faiblesse congénitale : il a été conçu sans le moindre égard des autorités palestiniennes et de leurs revendications majeures.

Trump et ses « deals »

Toutefois il faut replacer ce plan dans le cadre de la méthodologie du dealing, chère à Trump : foncer le plus loin possible, puis négocier et revenir sur une ligne plus consensuelle. C’est ainsi qu’il a pratiqué avec le Canada, le Mexique, la Chine, la Corée du Nord, l’Iran, la Turquie… et l’Europe. Et dire que quelques chroniqueurs peu sérieux pensent voir là une imprévisibilité ou une incohérence du personnage ! Gageons que, à peine réélu (on voit mal qui pourrait le battre), il reprendra le dealing avec Mahmoud Abbas, pour l’instant furieux. Parions que l’Arabie, les Émirats et l’Égypte proposeront alors un autre plan de paix et que Trump pourrait alors se donner le beau rôle de celui qui consent à reculer. Reculer, mais sur quoi ? Les Palestiniens se voient reconnaître, par le plan Trump, l’existence de leur Etat, le droit d’avoir une économie autonome sans blocus, et une communication permanente entre Gaza et la Cisjordanie par un tunnel presque aussi long que le tunnel sous la Manche. Ce sont des avancées considérables. Le tout bien sûr à condition que le futur état palestinien reconnaisse l’état d’Israël.

Toutefois deux points intrinsèques de discorde considérable subsistent : l’emplacement de la capitale du futur Etat palestinien. Et le devenir des terres colonisées ou occupées, y compris dans la vallée du Jourdain. Les deux réponses seront particulièrement épineuses. Les Palestiniens – c’est sûr – ne renonceront jamais à installer leur capitale à Jérusalem-Est qui a été arrachée par la force militaire. Or il n’est pas certain que le premier ministre qui succédera tôt ou tard à Netanyahou s’opposera catégoriquement à cette formule de deux capitales dans la même ville. En revanche, la vraie pomme de discorde sera l’hypothèse du retour d’Israël dans ses frontières d’avant la guerre des 6 jours. Cela impliquerait l’abandon des implantations illégales en Cisjordanie et dans la vallée Jourdain…

Un territoire, des communautés

Et il y a bien d’autres questions qui subsistent, non-dites, alors qu’elles grèvent la Terre- Sainte depuis des siècles. Ce territoire a été constamment ballotté par les invasions et dominations étrangères qui se sont succédé sans fin sur ce qui furent très épisodiquement le royaume d’Israël et le royaume de Juda. Égyptiens, Assyriens, Perses, Grecs, Romains, Byzantins, Arabes, Turcs, Croisés européens, Arabes, Turcs, Français, Anglais, Israélites se sont tour à tour disputés la domination sur ce lieu de passage… Aussi la légitimité que s’attribue le gouvernement Netanyahou   pour revendiquer les annexions demeure non seulement historiquement assez fragile (v. Finkelstein et Silberman, La Bible dévoilée, 2002) mais contre-productive pour qui cherche une paix juste et donc nécessairement équilibrée. Quant aux discours venus de Gaza et alimentés par l’Iran sur la destruction de l’Etat d’Israël ils sont tout aussi, sinon beaucoup plus, bellogènes. Cette discontinuité historique est peut être paradoxalement une chance. Notre regard d’Européens fausse la prospective car nous sommes déformés par notre vision territorialiste et laïque des espaces géopolitiques. Or l’Orient a toujours fonctionné de façon communautariste. Les frontières sont fluctuantes mais les communautés, principalement religieuses et linguistiques, demeurent les points d’ancrage incontournables. Les problématiques impériales, romaines, byzantines, arabes, turques, puis anglo-françaises ont dû en tenir compte. Ici, les frontières géographiques sont avant tout destinées à accueillir des communautés lorsque celles-ci ne savent pas – c’est le moins qu’on puisse dire – cohabiter. Et ces frontières, souvent modulées, sont et seront encore modulables. Ainsi les frontières de l’Égypte ne datent-elles que de son indépendance en 1920 ; à peine 100 ans. Or l’Égypte borde  Gaza et Israël sur 220 km, et l’idée utopique, mais logique, serait de la modifier pour obtenir un peu d’espace afin de réduire la pression démographique à Gaza et en Israël. Et de permettre préserver les frontières d’avant 1967.

Et les chrétiens ?

Enfin il n’est pas possible de réfléchir à ce sujet sans parler des nations et des religions. Deux nations certes (palestinienne et israélienne) se partagent ces terres, mais il y vit trois religions (dont certaines scindées) et on y vénère les lieux saints emblématiques majeurs du judaïsme et du christianisme, mais aussi de l’Islam. Or le plan Trump n’aborde pas de face ces questions pourtant susceptibles de le faire échouer. Or encore, la protection de la minorité arabe chrétienne en Palestine, opprimée et poussée à l’exil, se pose. En 1935, ils étaient encore 105 000 notamment à Nazareth et Bethléem, pour 350 000 israélites et 835 000 arabes sunnites. Mais la religion de paix est mal préparée à se défendre : ils ne sont plus aujourd’hui que 225 000 sur 4,5 millions ; en Israël ils ne sont plus que 2% contre 5% en 1975. L’Occident ne les voit pas et le plan Kushner-Trump ne les envisage pas. A cette question est liée celle des lieux saints, chrétiens, musulmans et judaïques.    Mont du Temple, Noble sanctuaire, Dôme du Rocher, Esplanade des mosquées, Mur des Lamentations. Personne ne parle plus du plan du Vatican de l’internationalisation des lieux saints qui, pourtant, serait un facteur d’apaisement. Et tout le monde semble avoir oublié – y compris nos six derniers présidents, que, encore à présent, c’est la France qui est protectrice (et parfois propriétaire) des lieux saints chrétiens, en vertu d’un Traité (dit des « capitulations ») passé entre François Ier et Soliman le Magnifique, et jamais dénoncé.

Les pays arabes lassés

Les réactions des États arabes au plan Kushner-Trump sont bien plus prudentes qu’attendu.

Pour les Émirats arabes, ce plan est  »une initiative sérieuse qui représente un important point de départ pour un retour à la table des négociations ». La crainte de l’Iran inspire cette réaction, on se lasse de l’interminable conflit palestinien qui est dans l’impasse depuis un demi-siècle. Même si le roi Salmane d’Arabie a assuré  Mahmoud Abbas de son  »soutien inébranlable » aux droits des Palestiniens. Quant à la Jordanie, gardienne des lieux saint musulmans, chassée de Jérusalem-est par la force, elle ne peut faire autrement que de réclamer le retour aux frontières de 1967 ; sans trop y croire. Le secrétaire général de la Ligue arabe, Ahmed Aboul Gheit, a indiqué que son organisation, est ouverte à  »tous les efforts sérieux en faveur de la paix et étudie minutieusement la perspective américaine », qui toutefois  »montre une importante violation des droits légitimes des Palestiniens ». On peut penser que la Ligue arabe proposera ses bons offices, que des milliards de dollars seront mis sur la table, et que, une fois réélu, Donald Trump modérera ses positions qu’il sait excessives. D’ailleurs, mis à part les nationalistes israéliens, l’opinion israélienne, elle aussi lasse, sait que ce plan qui a été critiqué par ses plus prestigieux universitaires, ne verra pas le jour, mais qu’une paix est désormais possible.