Malmené depuis son arrestation au Japon sur des accusations de malversations financières chez Nissan, le PDG de Renault Carlos Ghosn est avant tout un industriel de génie. Il était dans l’intérêt de la France et des Français de le protéger. Une tribune de Loïk Le Floch-Prigent.


Depuis l’arrestation de Carlos Ghosn à sa sortie d’avion sur l’aéroport de Tokyo, il n’y en a que pour le train de vie du célèbre industriel et les « révélations » distillées dans la presse japonaise par le procureur japonais. L’industrie française et ses représentants sont aux abonnés absents, l’Etat a disparu et les journalistes se font les gorges chaudes des avions et des résidences multiples du globe-trotter de l’industrie automobile. Être ainsi franco-libanais-brésilien, patron à Paris et à Tokyo et assembleur de véhicules dans un nombre impressionnant de pays conduisait Carlos Ghosn à passer 110 nuits en avion « privé » par an pour travailler partout à la fois ! De quoi exciter la jalousie certes, mais aussi d’avoir à tenir un rythme exigeant une organisation d’habitudes ne conduisant pas à utiliser « aussi » les chambres d’hôtels.

Mais est-ce que la vie personnelle de Carlos Ghosn est si importante à connaitre, à visiter, à imaginer, est-ce le sujet de cette aventure singulière conduisant l’industriel à dormir sur un tatami en prison japonaise ? Personne ne peut le croire et remuer des épisodes que l’on désirerait croustillants n’est d’aucune utilité pour aider à comprendre ce qui s’est passé.

L’industrie automobile a été au centre de l’évolution de notre civilisation pendant les cent dernières années. L’objet, de la ferraille sur quatre roues avec un moteur thermique, exerce une fascination incroyable, symbole de liberté individuelle, de réussite, de virilité, aide à une organisation de l’espace avec habitat pavillonnaire, unificateur familial, aide à l’émancipation féminine, véhicule de l’aventure, des aventures, lieu privilégié des amours débutantes… et plus récemment récepteur principal des nouvelles technologies, aides électroniques à la conduite et avancées vers le véhicule autonome avec une motorisation devenue électrique. On le voit, restreindre l’automobile et son évolution au concept de mobilité des personnes et des biens est stupidement réducteur. Pour 65 millions d’habitants en France, on compte 30 millions de véhicules individuels, et donc 30 millions d’usages et de représentations de l’automobile. Que les 7 milliards d’habitants de la planète en possèdent une ou pas, ils se sont appropriés une idée de ce qu’ils ont ou de ce qu’ils désirent, et la simplification est forcément un abus de langage.

La mutation de l’industrie de l’automobile à travers la mondialisation des échanges a conduit un certain nombre de visionnaires à orienter les investissements colossaux de production des véhicules pour satisfaire le plus grand nombre possible de consommateurs. Si les Américains, malgré le talent de leur grand ancêtre Ford, se sont laissés endormir par une essence trop bon marché conduisant à des gros véhicules chromés, l’Europe et le Japon ont montré une autre facette et illustré d’autres concepts. Cette rencontre entre une vision de l’évolution de la société et des automobiles n’a pu se réaliser qu’à travers des techniciens parfaitement intégrés dans les désirs profonds de millions d’individus et qu’Européens et Japonais , tout seuls ou ensemble, aient pu en quelques dizaines d’années emplir le monde entier de leurs véhicules avec les adaptations nécessaires aux cultures est toujours pour moi l’objet d’un émerveillement. Parmi ces hommes, la France a eu le bonheur d’en connaitre un, Carlos Ghosn, et sans doute un deuxième, Carlos Tavares. Ne gonflons pas trop le torse, il y a eu aussi beaucoup d’Allemands et de Japonais, mais on peut dire qu’après bien des années sombres on a vu revenir des hommes de la trempe des Renault, Citroën, Peugeot et autres Berliet.

Parlons donc de Carlos Ghosn qui a transformé une société issue de la sphère publique française en une société mondiale, organisatrice d’une alliance franco-japonaise avec des ramifications en Roumanie devenue le premier producteur de véhicules mondial avec plus de 10 millions d’unités par an. Il a saisi au bon moment le deuxième fabricant japonais Nissan en pleine déconfiture. Devenu son dirigeant il l’a redressé, tandis qu’il maintenait les intérêts de Renault, premier actionnaire avec 43% pour ne pas dire propriétaire, et ainsi éviter de vexer l’empire nippon. Mais il utilise aussi la marque roumaine Dacia pour lancer un véhicule low cost… qui finit par intéresser le monde entier, tandis que cette expérience le conduit à imaginer le véhicule qui va convenir aux Indiens, que le groupe Tata avait cru pouvoir convaincre avec un genre de « Trabant », le véhicule des anciens pays de l’Est. Qui pouvait imaginer que ce personnage peu mondain et très sûr de lui allait ainsi révolutionner la planète tout en misant avec Nissan sur la « Leaf », première voiture électrique de grande série mondiale ? On a peu l’occasion de voir à l’œuvre un génie, et en France on sait que cela fait peur, mais il était partout, citoyen du monde, polyglotte et voyageur infatigable. On ne savait pas, effectivement où il pouvait s’arrêter, et il y a eu un os, en 2015, quand il a voulu organiser le futur de l’alliance franco-japonaise qu’il avait jusque-là maitrisée. Cet os, c’était un ministre, devenu depuis président de la République, mais c’est surtout un corps de l’Etat, l’inspection des finances, qui sait tout et qui voit tout, c’est le mélange d’une frustration devant le réel génie et la jalousie devant une réussite insolente, c’est le pouvoir de celui qui peut empêcher contre celui qui fait et qui sait faire.

De ce combat de coqs, qui était un non-sens national, est né un ressentiment profond, une humiliation, chez les japonais jusque-là conscients du coup de main apporté pour éviter la déconfiture d’une de leurs sociétés phares. Mais surtout, pour calmer les esprits, il a fallu abandonner le pouvoir, évident, de Renault avec ses  43% chez Nissan ! Ahurissant de naïveté, d’amateurisme, un véritable sabotage ! Il ne restait alors plus qu’un seul espoir pour conserver le joyau bâti par Carlos Ghosn : que celui-ci manœuvre correctement pour maintenir et pérenniser l’alliance et les intérêts de la France.

J’entends et je lis que la presse japonaise, relayée par la presse française, parle de « rééquilibrage » de l’alliance entre Nissan et Renault au titre d’une production plus importante chez les Japonais ! Voilà bien le résultat d’un manque de culture industrielle ! Et si Dacia réalisait la même opération, on rééquilibrerait avec les Roumains, et ainsi de suite… Un fonctionnement nouveau de l’économie mondiale, où il serait dangereux de faire croitre une filiale étrangère, serait ainsi initié par cette opération ! On croit rêver ! Il existe même des propriétaires qui ne produisent rien et qui n’auraient plus rien à dire sur l’évolution de ce qu’ils ont bâti à partir du moment où l’opération connaitrait un succès ! On reviendrait à la nationalisation soviétique où nos amis japonais auraient beaucoup à perdre en Europe comme aux Etats-Unis. Après le FCPA, qui permet aux Etats-Unis, de racketter l’industrie mondiale, les Japonais auraient inventé le « rééquilibrage » qui permet de nationaliser en douceur (sauf pour Carlos Ghosn) son tissu industriel… mondial.

Il fallait donc protéger et défendre Carlos Ghosn, je n’ai pas le sentiment que cela ait été fait, mais plutôt tout le contraire, et tout le monde s’y est mis et continue, pleurez donc vous qui passez votre temps à créer les malheurs tandis que le peuple souffre de sa désindustrialisation, mais ce sont des larmes de crocodiles.

La vie n’a pas permis que je fasse la rencontre de Carlos Ghosn, j’ai simplement regardé ce qu’il a réalisé et j’ai mal à mon pays de le voir si mal traité.

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