Accueil Site Page 136

Le triomphe de l’empire du mensonge

Le fondateur d’Avocats sans frontières désespère de la désinformation pratiquée par France Inter, l’AFP et l’ONU au sujet de la guerre à Gaza.


Je vous le déclare sans ambages : nous vivons sous l’empire du mensonge et l’idéologie est son Premier ministre. Qu’on en juge, à travers quelques exemples saillants que je m’en vais vous livrer franco de port.

Je parle évidemment de la question d’Orient. Je parle d’un pays tellement minuscule, mais dont le peuple est tellement obsédant qu’il est scruté en permanence au microscope.

Au début du conflit, après le 7-Octobre, France Inter, dans sa hâte de diaboliser l’État juif, a repris sans conditionnel la propagande du Hamas, comme s’il s’agissait du Journal officiel et sans en indiquer la provenance. Avocats sans frontières l’a donc fait sanctionner par l’Arcom.

À la suite de quoi, la radio de sévices publics a, à l’instar de l’AFP, cité le « ministère de la Santé de Gaza » comme source fiable d’information. Ce n’est qu’en août 2025 que les journalistes-militants ont fini par préciser que ledit ministère était « administré par le Hamas ».

Le fait de recourir sans recul à une organisation terroriste pour annoncer des bilans humains dans le cadre d’une bataille d’images quasi existentielle constitue un précédent exceptionnel dans l’histoire.

Voilà pourquoi j’affirme solennellement que jamais un conflit n’a baigné aussi profondément dans un océan de mensonges, avec la collaboration active de journalistes-militants, plus intéressés par la satisfaction de leur idéologie anti-occidentale que par la diffusion de la vérité, notion dévaluée sinon périmée.

Deuxième exemple. Voilà qu’un vilain jour, l’ONU estime officiellement qu’il y a « la famine à Gaza ». L’État juif, je l’ai dit, est constamment observé sous une loupe immuable : l’information le concernant est 100 000 fois plus claironnée que lorsqu’il s’agit de la Somalie ou du Soudan (où 24 millions de personnes vivent en état d’insécurité alimentaire permanente pour cause de guerre), mais après tout il ne s’agit que de Noirs faméliques.

Or, dans la grande presse, personne n’estime devoir faire preuve de la moindre circonspection au sujet des allégations de l’ONU. Alors qu’il s’agit de l’organisation internationale la plus viscéralement anti-israélienne, celle qui condamne l’État juif dix fois plus que toutes les dictatures du monde réunies. Alors que l’IPC, l’organisme onusien ayant accompli cette expertise, a discrètement abaissé de moitié ses paramètres chiffrés pour pouvoir décréter plus facilement l’état de disette. Alors, enfin, que les co-auteurs du rapport, Andrew Seal et Jeina Janaluddin, sont des soutiens répertoriés du Hezbollah et des Houthis.

Un avocat chagrin pourrait y voir une escroquerie en bande organisée.

Le lendemain, France Inter balayait avec mépris d’un coup de micro les vaines protestations d’Israël en le tendant à un membre de Médecins sans frontières, faux témoin idéal. Dans mon Journal de guerre, j’ai révélé le rapport accablant d’un ancien président de cette ONG, Alain Destexhe, qui dénonce ses liens avec le Hamas.

Quand l’idéologie règne en maîtresse, les journalistes-militants sous sa coupe sont prêts à toutes les bassesses. Ils ont fait croire que les Américains étaient responsables de l’emploi d’armes bactériologiques en Corée, ce qui fit que le général successeur d’Eisenhower fut surnommé longtemps, notamment dans L’Humanité, « Ridgway la peste ». Même chose pour le Cambodge, où ceux du Monde et de Libé crurent voir les habitants de Phnom Penh danser de joie à l’arrivée des Khmers rouges.

Je ne voudrais surtout pas que les gens de bien le prennent mal, mais la cause me paraît entendue : comme le disait l’excellent Walter Lippmann, un mensonge mille fois répété devient vérité révélée.

Celui-là l’a été un million de fois.

L’empire du mensonge a gagné. Et je me sens un peu perdu.

Philip Roth, contemporain capital


Dans le train qui me conduit à Paris, je lis La part sauvage, de Marc Weitzmann, consacré à Philip Roth. Derrière la large vitre, le paysage défile. Tout semble net, comme maitrisé par le travail difficile des hommes. Je me dis que ce monde ne peut pas finir malgré ses défauts, que ma génération, qui est celle de Weitzmann, ne peut pas accepter que ce soit la dernière. Il y a pourtant un risque. La guerre est de retour en Europe, les cartes sont redistribuées, les anciens empires relèvent la tête, se montrent belliqueux face à l’Occident en pleine déconfiture, rongé par le nihilisme, l’inculture, le brouillage, voire l’oblitération, du passé. On cherche les valeurs suprêmes. On trouve un désert d’indigence. L’œuvre de Roth, jamais couronné par le Nobel, a annoncé l’état où se trouve l’Occident. Avec force, il a dénoncé les ravages du « politiquement correct », de cette pensée unique qui nous fait ressembler à un troupeau sur la colline de mon enfance, un troupeau sous la coupe du puissant taureau. Il a évoqué librement l’Amérique de son enfance, de la guerre, de son identité, de la lutte entre les hommes et les femmes, lutte qui est devenue caricaturale. Il a longuement parlé de la place des Juifs dans la cité, il a prédit le retour de l’antisémitisme, insidieux, procédant par non-dits, allusifs, avec la complicité de citoyens transis ou tout simplement indifférents.

Dès les premières pages de son essai inspiré, Marc Weitzmann rappelle que « l’Europe juive » a cessé d’exister entre 1939 et 1945. Et, alors qu’on croyait que la leçon historique permettrait d’échapper à une autre tentative de même essence, on vient, hier, d’être confronté à un événement d’une extrême violence, une boucherie, avec « les viols collectifs, tortures, démembrements et meurtres de masse commis par le Hamas dans le sud d’Israël ». Le 7 octobre 2023, Satan a reparu sur terre, pour paraphraser Malraux, à propos des camps d’extermination nazis. La question posée est de savoir si la littérature peur encore éveiller les consciences plongées dans le coma artificiel du consumérisme. Avec les livres de Roth, on serait tentés de répondre oui. Marc Weitzmann cite Ezra Pound : « La littérature, c’est l’actualité qui reste actuelle. » Il ajoute : « À cette aune, les romans de Roth passent-ils ce test ? À mon sens, oui, sans quoi je ne serais pas en train d’écrire ces lignes, mais l’expliquer implique de prendre en considération le gouffre qui s’est si vite creusé entre le temps qui fut le sien et ce qui, pour nous, fait office de présent. »

Weitzmann, dans un style nerveux, presque inquiet, à l’image de son regard intranquille, tente de prendre de vitesse le tsunami dévastateur qui menace la civilisation occidentale, et décortique les principaux ouvrages de Roth. C’est efficace, car l’essayiste a fréquenté l’écrivain américain. Il est allé chez lui, dans son appartement de l’Upper West Side de Manhattan, ses descriptions donnent de la « chair » à son analyse. Il a même été reçu à Warren, dans le Connecticut. Roth habitait une grande maison isolée au milieu d’une clairière silencieuse offrant un rempart contre les scories d’une histoire revigorée pour notre plus grand malheur. Dans Opération Shylock, je me souviens avoir lu ceci : « (…) Le roman fournit à celui qui l’invente un mensonge par lequel il exprime son inaudible vérité. » Cette littérature-là est efficace.

A lire aussi: Emmanuel Carrère: devoir de mémoire

À partir de ce portrait du joueur, l’essayiste résume la méthode Roth qui laisse s’exprimer sa « part sauvage ». Tout d’abord, l’art de conflictualiser une situation donnée, avec un peu d’ironie, et pas mal d’exagération. Ensuite, des dialogues dictés par une « oreille absolue », faisant la part belle aux personnages antagoniques. Enfin, « un sens maniaque du détail » permettant de « désidéaliser ses plus belles créations romanesques, sans jamais les rendre prosaïques ou vulgaires. » Ce qui permit à Roth de postuler posthume avec succès.

L’auteur de Portnoy et son complexe est mort le 22 mai 2018. Celui qui détestait les journalistes a ouvert sa porte à Marc Weitzmann, pourtant journaliste, mais surtout écrivain, en 1999. Presque vingt années durant lesquelles les deux hommes finirent par devenir amis. De quoi écrire un ouvrage qui pense notre très basse époque.

Celui qui pourrait être l’anti-Roth, c’est Michel Houellebecq. On peut dire que Weitzmann, malgré une certaine sympathie pour l’auteur des Particules élémentaires, ne le loupe pas. Passons sur la description hyper réaliste de son appartement parisien et du portrait clochardesque qu’il en fait, pour se concentrer sur les idées mortifères développées dans ses romans. Pour résumer, Houellebecq, très intelligemment, a surfé sur l’effondrement de notre civilisation et l’avachissement des millennials français et de leur progéniture. Il n’a pas dénoncé le nihilisme, au contraire, il l’a amplifié avec un cynisme malsain. Ce provocateur amoral a même été jusqu’à dire – c’est Weitzmann qui le rappelle – que c’était « plus facile d’aller faire le malin à Londres, plutôt que d’affronter les difficultés réelles du pays ». Ce néofascisme d’atmosphère n’a pas arrangé l’état moral de la France. De Gaulle, lucide, avait dit, en 1969, à son ministre de la Culture, que c’était Vichy qui avait fini par avoir raison de son engagement pour la France. L’illettrisme, l’égalitarisme et la confusion généralisée ont accéléré notre dislocation. Dans les années 1930, Georges Bataille avait évoqué le blocage sexuel des sociétés européennes. Il est aujourd’hui remplacé par la frustration sexuelle dont les conséquences ne seront pas moins pires que celles du blocage dénoncé par Bataille.

La part sauvage permet de s’interroger sur cet effondrement en pointant les fléaux qui nous menacent et dont beaucoup viennent de l’Amérique secouée par la cancel culture et le retour d’un antisémitisme décomplexé, notamment sur certains campus. Cette entreprise d’alerte est certes fragile – combien reste-t-il de vrais lecteurs ? – mais elle a le mérite d’exister et de faire honneur à Philip Roth qui, dans Némésis, écrit : « Moins il y aura de peur, mieux cela vaudra. La peur fait de nous des lâches. La peur nous avilit. »

Marc Weitzmann, La part sauvage, Grasset. 384 pages

Quelques gouttes de mystère

0

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


La journée avait commencé de manière étrange. C’était tôt le matin ; il avait plu toute la nuit. Soudain, mon attention fut attirée par une centaine de gouttes suspendues sur les fils du portant sur lequel je fais sécher du linge, sur la terrasse. Je m’approchai ; à l’est, le soleil se pointait et semblait avoir allumé ces minuscules boules de Noël aqueuses. « Qu’est-ce que c’est beau ! », pensais-je, un peu simplet. Je savais que cette journée qui commençait ne serait pas tout à fait comme les autres. Je restai là, devant le portant, à observer les gouttes. Je me revoyais à peu près au même endroit, cinq ans auparavant, en pleine crise de Covid et de confinement, en train d’observer le jardin à la recherche d’une idée pour alimenter la chronique du « Jardinier confiné », que m’avait commandée mon confrère et ami Daniel Muraz, rédacteur en chef adjoint du Courrier picard. Tout était prétexte pour écrire : un oiseau mort, un arbre en fleurs, une tourterelle qui se posait sur la rambarde, les radis qui se mettaient à pousser, une merluche aguicheuse au ventre roux qui me faisait un clin d’œil, mon bon voisin Tio Guy qui tondait sa pelouse… Reclus comme l’ensemble de mes compatriotes, j’observais, jardinais et noircissais des pages. Je finis par réunir celles-ci en un livre Mares & Jardins, sous-titré « Chroniques du pêcheur-jardinier », paru en novembre 2021 aux Soleils bleus. Je rentrai dans la maison et vaquai à mes tâches avant d’aller retrouver ma Sauvageonne. C’était un mercredi ; l’idée lui prit d’aller saluer son excellente copine Corinne qui officie comme secrétaire médicale chez un dentiste près de la gare d’Amiens. C’est bien connu : garer sa voiture dans ce quartier est aussi difficile que de faire boire un verre de limonade à Antoine Blondin. Nous finîmes, l’ébouriffée et moi, par trouver une place rue Alexandre-Fatton. Là encore, ce fut un périple. L’horodateur, qui se trouvait à trois mètres, n’était même pas allumé. En panne totale. En bons citoyens, nous nous rendîmes à celui qui se trouvait à trois cents mètres. Ce dernier était complètement fou ; il ne cessait de buguer et affichait sans cesse « Erreur technique ». Nous recommençâmes une dizaine fois l’opération. Rien n’y fit. Ce cinglé d’horodateur ne voulait rien savoir. « Laisse tomber, vieux yak », suggéra la Sauvageonne. « Avec la chance que j’ai, je vais encore me choper une prune ! », lui rétorquai-je, péremptoire. Et, tout de go, j’appelai le service stationnement de la police municipale afin d’expliquer mon cas et, ainsi, témoigner de ma bonne fois. Une dame fort aimable me répondit que je craignais rien, qu’il n’y aurait pas de contrôle dans le secteur, que je pouvais boire mon expresso tranquille. Je repartis le cœur léger jusqu’à ce que mon regard se posât sur les enseignes de deux hôtels presque mitoyens : le Central Anzac et le Spatial. Un visage me sauta à l’esprit : celui du fantastique, mystérieux et très drôle Philippe Katerine. Je l’avais interviewé une dizaine d’années auparavant avant son concert à La Lune des Pirates ; plus moyen de savoir dans lequel. Le Central Anzac ou le Spatial ? Mystère. J’étais en train de réfléchir très très fort, interloqué et mutique comme un chat apercevant Léon Zitrone, le Brian Jones des Jeux Intervilles, en train de pisser contre la pompe d’une station-service. La Sauvageonne parvint à m’extraire de mes encombrantes cogitations en m’interpellant de sa voix de Brigitte Bardot, époque Vadim et Vailland : « Savais-tu, vieux yak, qu’il y a eu, il y a fort longtemps, un crime horrible dans l’un des hôtels de cette rue ? » Je ne le savais point, oubliai Philippe Katerine et en frissonnai de frayeur. Je consultai mon téléphone portable et constatai que l’ébouriffée avait raison : Pierre Taverniers, avait assassiné à la hachette, dans une chambre de l’hôtel de la Crémaillère, M. Soveaux, son épouse, Nelly Soveaux et leur fille, Nelly Soveaux. « C’est le 25 janvier 1970 qu’un coursier de la boulangère de la rue de Noyon découvre le carnage dans un hôtel célèbre d’Amiens, La Crémaillère, fréquenté par une clientèle d’habitués », nous apprit un site spécialisé dans les faits divers. « Les corps de M. Soveaux, son épouse et sa fille assassinés sont parfaitement alignés, baignant dans une mare de sang, où des bouts de cervelles apparaissent. Lors de la perquisition, les enquêteurs trouveront des lettres d’amour et de menaces adressées à Micheline Soveaux âgée de 38 ans et toujours célibataire par un certain Pierre Taverniers. Malgré qu’il clame son innocence, il est arrêté et inculpé du triple meurtre. » Pierre Taverniers fut condamné à la prison à perpétuité. « Quelle horreur ! » fis-je intérieurement. Effectivement, cette journée des jolies gouttes d’eau ne fut pas tout à fait comme les autres…

Mares & Jardins: Chroniques du pêcheur-jardinier

Price: ---

0 used & new available from

Rue Alexandre Fatton, Amiens

Résistance passive à Palais-Royal

0

Les éditions Le Chat Rouge rééditent un classique des années de guerre, Paris de ma fenêtre, dans une édition apprêtée et joliment illustrée. Les chroniques immobiles de Colette sont une source d’évasion, de distraction et de plaisir gourmand. Une leçon d’écriture aussi…


J’entends les critiques. Les vagues furibardes, confrères et éditeurs défaits, tous les accros à la nouveauté de septembre et au chamboule-tout des Prix littéraires. En cette rentrée, alors que déjà deux ou trois poissons-pilotes font la course en tête et que les autres, les centaines d’autres, regardent la caravane des retombées passer, je fais l’impasse volontairement sur les auteurs vivants. N’y voyez pas une marque de jalousie, un agacement corporatiste, un dégoût pour l’homme nouveau, seulement les hasards du calendrier et de ma boîte aux lettres. Au cœur de cet été chaud et venteux sur les bords de Loire, j’ai reçu cet ouvrage comme un présent heureux.

Il m’a fait l’effet d’une boîte de Forestines (confiseries de la ville de Bourges). Distraitement, d’abord, je l’ai ouvert. Je suis méfiant de nature sur les rééditions fainéantes et les resucées d’automne. Je connais ma Colette, sans être un spécialiste comme l’indispensable Frédéric Maget, le prédisent de la Société des amis de Colette qui se trouve à Saint-Sauveur-en-Puisaye dans le doux département de l’Yonne. Je possède quelques idées sur cette vieille Falbala couverte de tricots et de chats domiciliée Palais-Royal. Une fois de plus, par ses manières de conteuse, de barde des ruralités, son bons sens et son art naturaliste, notre cantinière sensuelle et polissonne, la main ferme et l’esprit rêveur, m’a cueilli. Je vous parlerai donc ce dimanche d’un livre paru originellement en 1942 et dont l’édition de 1944 refait surface dans une finition hautement désirable. La préface de Carco et les illustrations de Sarah Elie Fréhel donnent à l’ensemble une patine craquante comme la dorure d’une terrine de lapin, cuivrée et alléchante. Et puis, je dois vous avouer une autre raison, je lisais les entretiens de Nicolas Bouvier qui courent de 1973 à 1997 que l’éditeur suisse Héros-Limite vient de compiler très adroitement sous le titre Voyager, raconter. Et j’étais en partiel désaccord avec le Genevois baroudeur qui disait préférer « les voyageurs qui écrivent aux écrivains qui voyagent ; ils ont moins tendance à dresser l’écran de leur vanité littéraire entre le monde et le lecteur ». Colette, immobile, ramassée, confinée au 9, rue de Beaujolais, a 67 ans en 1940. Elle ne bouge pas et pourtant le monde s’ouvre à nous. Son génie de l’observation et de la prémonition suffit à nous emporter. Le voyage est accessoire, futile, presque indécent, quand la plume de Colette fouette l’actualité, évoque des souvenirs d’enfance, la dure réalité de l’Occupation, le sort des animaux ou les aliments de substitution. Le monde vient à elle par la seule force de son écriture. Elle n’a pas eu à chausser des godillots ou à emprunter des cordillères impossibles. « Ne cherchez donc pas, dans ces pages, les morceaux de bravoure : elles en contiennent d’autres d’un aussi noble accent » avertit son ami Carco. L’héroïsme n’est pas au rendez-vous. Les grandes idées, les combats, les accusations, les postures, les vices des époques brumeuses sont absents. Colette est cette bonne mère, parfois autoritaire, souvent charmeuse, grivoise par moments, qui répond au courrier de ses chères lectrices comme elle les appelle. Pendant qu’un Français parlait à d’autres Français sur les ondes de Londres. Colette, du 1er arrondissement, avec un apolitisme qui la rendrait suspecte ou naïve aujourd’hui, prend sa plume pour répondre aux préoccupations ménagères de ses concitoyennes. C’est Menie Grégoire dans Gross Paris. En guise de postface intitulée « La Paysanne de Paris », Gérald Duchemin touche du doigt la quintessence de cet ouvrage : « Paris de ma fenêtre regorge de conseils pour affronter le froid, la disette, la solitude, la tristesse et même la peur… ». Ce guide du routard des temps mauvais est une merveilleuse lettre à France. Charnellement, Colette l’aime, ce pays désarmé. Elle lui rend ses couleurs, ses émois, ses chicaneries et ses chemins de halage. Dehors, la capitale tremble. A l’intérieur des foyers, dans le besoin et l’angoisse, la dictée de Colette demeure cette lumière dans la nuit. Ce mince espoir. Un peu de chaleur. Elle s’enthousiasme pour cette jeunesse qui « lit passionnément », le livre est une denrée rare en 1940. Elle réévalue la tarte au rutabaga, elle s’enivre du nom des plantes et ne blâme pas la coquetterie sous le bruit des bottes. Elle dresse des lauriers à « ces petits Français encroûtés, pourvu que l’espèce ne s’en perde point ! », ces sédentaires des provinces éloignées forment l’avant-garde de notre civilisation. Colette déroute, amuse, cajole, gronde et puis se lâche, sur deux lignes, dans un sprint infernal ; avec une formule divine, elle montre toute sa maestria littéraire. « Comme beaucoup de Français un peu douillets, un peu grincheux, mais capables d’admirer longtemps ce qui leur plaît, je voue à mon pays un culte assoupi au fond de moi-même », voilà ce qui manque probablement en cette rentrée littéraire, de ces phrases qui harponnent l’esprit.

Paris de ma fenêtre – Colette – éditions le Chat Rouge – 304 pages.

PARIS DE MA FENÊTRE

Price: ---

0 used & new available from

Voyager, raconter: Entretiens 1973-1997

Price: ---

0 used & new available from

Le chant profond de Vargas Llosa

0

Le dernier roman de Mario Vargas Llosa, au titre prémonitoire de Je vous dédie mon silence, est paru en France avant l’été, deux mois seulement après son décès à Lima…


C’est un livre singulier, dans la bibliographie de l’auteur de La Ville et les Chiens (1963), une nouvelle incarnation littéraire de lui-même, avec un message politique inédit chez celui qu’on prenait jusqu’alors pour un grand libéral.

Je vous dédie mon silence est un vaste panorama de la musique de son pays natal, avec en vedette la fameuse valse péruvienne. Cette valse, écrit Vargas Llosa, « au-delà des préjugés et des anathèmes, unirait les Péruviens et leur donnerait un robuste socle musical sur lequel, sans que personne l’exige, se forgerait ce lien entre tous les fils de cette terre ». On comprend rapidement tout l’enjeu de cette forme artistique du folklore national, que Vargas Llosa va illustrer par l’histoire de Toňo Azpilcueta, journaliste expert en musiquedite « criolla » (au sens de « autochtone et authentique », nous explique le glossaire).

Lalo Molfino, un guitariste bizarre

L’histoire narrée par Vargas Llosa est simple et très belle. Au fil de ses déambulations dans le Lima underground et interlope, à la recherche de musiciens d’exception, Toňo tombe un soir sur un guitariste du nom de Lalo Molfina qui le stupéfie. Il se trouve que ce sera son dernier concert, puisque le prodige meurt, quelques semaines plus tard, dans un hôpital réservé aux pauvres. Toňo apprend la nouvelle avec émotion, et il décide d’enquêter sur cette figure mystérieuse, que très peu ont connue. « Je vous dédie mon silence », ce sont les paroles d’adieu de Lalo Molfino à la chanteuse Cecilia Barraza, qui a brièvement travaillé avec lui. Elle confie à Toňo : « c’était un génie à la guitare, mais quelqu’un d’étrange, de très bizarre ». Elle ajoute : « Il s’enfermait dans sa chambre d’hôtel pour remplacer les cordes de sa guitare et l’accorder. Il y passait toutes ses journées. »

A ne pas manquer: Causeur: le nouveau péril jeune

Une somme sur la musique criolla

Dès lors, Toňo va tenter de rassembler le plus grand nombre possible de témoignages sur Lalo Molfino. Il a le projet d’écrire un livre dans lequel, tout en retraçant la biographie de l’éphémère guitariste, il exposera son propre savoir musicologique sur la musique criolla, la passion de sa vie.Toňo se rend en car dans la ville natale de Molfino, une petite bourgade péruvienne perdue au fin fond du territoire. Toňo y rencontre de rares témoins de la vie de Molfina, dont l’un lui raconte sa naissance cauchemardesque dans la décharge pestilentielle d’un bidonville. « Vous voulez dire que la mère l’a abandonné là, au milieu des ordures ? Pour être mangé par les rats ? », s’exclame Toňo, lorsqu’il apprend cela. Cette naissance, dans des conditions aussi épouvantables, me fait penser à celle d’un autre personnage de roman, le « nez » Jean-Baptiste Grenouille, l’anti-héros génial du célèbre roman Le Parfum de Patrick Süskind, paru en 1986. Le sieur Grenouille était venu au monde dans « l’endroit le plus puant de tout le royaume », écrit Süskind.Sa mère se débarrasse de Grenouille, qu’elle croit mort, en le dissimulant sous des détritus, mais un passant entend pleurer le nouveau-né et le sauve. La mère, condamnée pour infanticide (tous ses enfants ont disparu ainsi), sera décapitée. Ainsi naquit Grenouille, être d’exception — et ainsi naquit d’une manière presque identique Lalo Molfino, comme si la naissance des génies devait toujours excéder la norme.

L’identité péruvienne

Toňo Azpilcueta écrira donc un livre sur Lalo Molfino, ou plus précisément à partir de lui. En effet, il voudrait en profiter pour faire aussi un portrait global du Pérou, traquer son identité perdue. Son livre-manifeste devra répondre aux questions que l’homme péruvien se pose en tant que « métis ». Chez un littéraire comme Vargas Llosa, cela passe beaucoup par le vocabulaire, de manière très légitime. Ainsi, pour caractériser le chant profond de Lalo Molfino, Vargas Llosa décortique savamment un mot typique du Pérou, « huachaferίa » qui, à la base, signifie « comportement de mauvais goût ». Mais Vargas Llosa tente une explication plus poussée. Pour lui, huachaferίa, c’est surtout « une autre façon de comprendre le monde, quelque chose de plus naïf et de plus tendre, de moins recherché mais de plus intuitif et caractéristique de chaque classe sociale ». En somme, cette attitude typique pourrait ressembler à une sorte de sprezzatura des antipodes.

A lire aussi: Emmanuel Carrère: devoir de mémoire

Ce qui frappe dans Je vous dédie mon silence, c’est la rupture de ton avec les grands romans de Vargas Llosa. Ici, on sent qu’il n’a plus rien à prouver, ni de temps à perdre, et qu’il se laisse porter par son inspiration et sa gouaille de vrai Péruvien. Il ne boude pas son plaisir à revenir une nouvelle fois au Pérou, sa patrie, son chez-soi, et à y parler musique plutôt que rapport de force entre hommes d’État. Néanmoins, ce roman conserve une indiscutable portée politique, à l’image de son héros, Toňo Azpilcueta, attaché aux traditions, et toujours à la recherche d’un Pérou renaissant de ses cendres. Comme il le dit : « N’avait-on pas besoin maintenant plus que jamais, d’un livre qui unisse le Pérou ? » Cette question que pose Vargas Llosa, grand cosmopolite devant l’Éternel, n’est-elle pas celle aujourd’hui que tous les peuples devraient se poser ? Le « chant profond », c’est aussi cela, avec sa dimension politique inévitable qui s’ajoute à la fascination culturelle.

Mario Vargas Llosa, Je vous dédie mon silence. Traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort. Éd. Gallimard, 286 pages.

Ils sont encore là !

0

« On allait voir ce qu’on allait voir ce 10 septembre ! » a menacé l’extrême gauche pendant tout l’été. Et qu’a-t-on vu ? Une pièce de théâtre navrante et éculée, une rediffusion de mauvais film du dimanche soir à la télévision.

On a vaguement aperçu les habitués du blocage dans quelques services dits publics, jouant sans conviction leur rôle de jusqu’au-boutistes d’un syndicalisme politisé, histoire de faire bonne figure face à leurs commanditaires des partis de gauche.

Frissons

Sur scène, les mêmes jeunes issus des classes privilégiées, en terrain familier dans leurs grands centres urbains boboïsés, s’offraient une petite frayeur en se déguisant en révolutionnaires. Toujours la même rengaine : les rejetons des beaux quartiers rêvent de revivre le frisson insurrectionnel de papy et mamie soixante-huitards, en s’attaquant au policier – qui, ironie du sort, est souvent un enfant de prolo. Pasolini l’avait vu, et rien n’a changé.

En face de ce chaos de carton-pâte, la classe politique poursuit sa propre comédie, celle de la « remuante inertie » résumée par l’aphorisme du Guépard de Lampedusa : « Il faut que tout change pour que rien ne change ».

Au théâtre du Grand Soir, on nous avait promis une adaptation version 2025 des gilets jaunes, sept ans après la première représentation. Mais repris en main par l’extrême gauche, le mouvement du 10 septembre n’avait rien de la spontanéité ni de la sincérité de ses prédécesseurs. Les gilets jaunes, du moins à leurs débuts, portaient une colère brute, sans récupération partisane – exactement l’inverse de ce que l’on a vu mercredi.

Armée en déroute

À minuit, ce mercredi, en bas de chez moi, dans ma petite ville de province, un homme a entonné le fameux « On est là ! » des gilets jaunes. Il avait attendu l’heure pile pour pousser son cri. Il était seul, pathétique comme un ivrogne braillant au milieu de la nuit. Mais au moins, lui, avait la sincérité d’y croire encore.

Ce larron, avec certains anciens de son mouvement qu’on a pu revoir sur quelques ronds-points, fut finalement l’un des rares acteurs authentiques de cette farce du 10 septembre. Ces hommes et ces femmes, qu’on aperçoit encore parfois le samedi après-midi dans les centres-villes, vêtus de leurs vieux gilets crasseux et déchirés, ressemblent à la fois à une armée en déroute et à un carnaval misérable, manifestant pour tout et parfois pour rien.

Si les passants les observent désormais avec condescendance, beaucoup avaient cru en eux à l’époque. Ils appartiennent toujours à cette France silencieuse qui ne battait pas le pavé le 10 septembre, occupée à travailler pour survivre, espérant encore qu’on entende un jour la souffrance des déclassés sociaux, économiques et culturels.

Et puis, le rideau est tombé. Le Grand-Guignol du jour, terminé avec son lot de fumée, de casse et de sang, a renvoyé chacun dans son rôle : les révolutionnaires vers leurs beaux quartiers, les autres vers leurs vies de rond-point.

L’état mental de Donald Trump

Le président Trump adore jouer au cow-boy émotif, et le Russe Poutine est en train d’en faire son jouet préféré.


« Ma patience s’épuise rapidement », déclare vendredi sur Fox News Donald Trump au sujet de Vladimir Poutine. C’est une information sur l’état émotionnel du président américain, et cela seulement. Car cela ne nous dit absolument rien sur les conséquences possibles de cet état en termes géopolitiques concrets. Que va-t-il se passer ? Mystère.

Cette énigme serait sans grande importance, si elle n’était la énième en trois ans au sujet de la guerre et, surtout, si elle n’était un indicateur peu rassurant sur la stratégie de Trump et sur son état mental.

Frontières

Depuis sa réélection, Trump nous a assuré qu’il « faisait confiance » à Poutine. Jusque-là, rien que de très diplomatique, même s’il est toujours risqué d’accorder trop visiblement sa confiance à un tyran qui attaque un de vos alliés. Mais, depuis, Trump n’a cessé de nous répéter qu’il était « déçu » par les gestes du président russe à son égard. Du reste, de gestes, il n’y en a jamais eu un seul. Poutine n’a rien concédé, rien offert. Pas un seul centimètre carré du champ de bataille, pas un pas en arrière, pas un seul demi-aveu de commencement de doute, rien. Trump a proposé, essayé, temporisé, assoupli, négocié, mais Vladimir Vladimirovitch Poutine est resté d’acier. Pour le moment, dans ce tête-à-tête, toutes les caresses sont venues de Washington, toutes les morsures de Moscou. Alors, Donald est déçu. De plus en plus.

Que voyons-nous ? Que Trump échoue complètement à ramener à la raison un ex-officier du FSB né au pays de l’idéologie, qui a été élevé dans le cynisme, est devenu adulte dans la corruption, et déploie sur son voisin ukrainien ses grandes ailes de chauve-souris soviétique. Pas le genre de gars que l’on ramène à la raison, pour la simple raison que la raison, il s’en fiche. Il n’en a pas l’utilité. Il veut Kiev comme Gollum veut son Précieux. Et, probablement, ensuite, lorsqu’il aura passé Kiev à son doigt, il voudra Vilnius, Kaunas, Riga, Helsinki, que sait-on encore ? Poutine a déclaré un jour : « La Russie n’a pas de frontières ». Il le pense. Alain Besançon, grand expert du monde slave, expliquait que « la Russie est une religion ». Appuyé à une icône de Saint Staline, patron des impérialistes, Poutine est prosélyte. Il veut que nous devenions croyants. Et, pour cela, il doit démontrer à Donald la supériorité de la foi de la taïga sur celle du Grand Canyon. Alors, comme le lui a enseigné le catéchisme du Kremlin, il humilie quiconque lui résiste. C’est très efficace, quand l’interlocuteur est émotif et pressé d’aboutir.

Dur, froid, têtu comme une mule

1940, Berlin. Les yeux dans les yeux, Molotov pose une question à Hitler sur ses intentions stratégiques concernant la Turquie. Hitler élude en bavassant, comme il sait si bien faire. Molotov repose sa question à l’identique. Hitler re-élude. Molotov repose sa question. Hitler s’acharne à détourner le sujet, en faisant l’éloge de Staline. Molotov revient à la charge. Hitler met fin à la réunion, quitte la salle et dit à son entourage : « Jamais on ne m’a parlé sur ce ton. » Staline tire les ficelles, mais c’est Vyacheslav Molotov le plus grand négociateur de l’histoire soviétique. Dur, froid, têtu comme une mule, il ne lâche jamais sa proie. Molotov est un grand diplomate et un grand assassin. Pendant la Grande Famine, il se rend en Ukraine pour interdire aux fonctionnaires de flancher face à la souffrance du peuple. Dans les années 70, il dit à un journaliste : « J’ai toujours été favorable à la Grande Terreur, j’ai toujours encouragé Staline à mener des exécutions de masse. » Aucun remords. Indispensable. Un des rares caciques que Staline ne tuera pas. Voilà l’école bolchévique des relations internationales. Difficile de ne pas songer à M. Poutine quand on pense à Molotov aujourd’hui. Il vous dira mille fois le même mensonge s’il le faut. Et si vous êtes pressé et émotif, il vous fera perdre la face. Trump est pressé et émotif.


Plus important : « Démoraliser l’adversaire est notre devoir, nous ne serions pas communistes si nous ne le faisions pas », confie Molotov à un journaliste dans les années 70. On tient là la clé de la déception de Trump. Elle est provoquée. Poutine sait que, pour désarmer Donald, il faut que les bras lui en tombent, le forcer à quitter la salle outré et désemparé, comme Molotov y pousse Hitler. Mais le plus navrant est qu’en réagissant ainsi, ouvertement, publiquement, médiatiquement, Trump commet une énorme erreur. Une faute grave : il dit à Poutine ce qu’il ressent. Et, pour le tyran des steppes, tellement friand des faiblesses de ses adversaires (demandez à Angela Merkel, elle en sait quelque chose), l’émotion de Trump sent bon la chair fraîche.

Mauvais comédien

On pourrait nous répondre que Trump fait semblant, qu’il joue sa déception. Sans aucun doute. Mais il ne joue pas à contre-emploi de ce qu’il est réellement : il surjoue. Il exagère ce qu’il est pour le rendre spectaculaire. Du reste, vous ne l’ignorez pas : il suffit de le regarder. Son exhibitionnisme émotionnel, si évident, n’est nullement constitué de paradoxes. Quand il est content, il montre qu’il est incroyablement content. Quand il est en colère, il fait savoir qu’il est exceptionnellement en colère. C’est sa manière de se cacher. Feindre l’hyperthermie est une manière de timidité.

Donc, Trump dit qu’il est déçu parce qu’il est inquiet. Et Poutine en conclut qu’il va falloir continuer à l’inquiéter et le décevoir. Pourquoi ? Pour prouver au monde que Donald est incapable de réagir autrement que par des émotions, rougeurs aux joues. Le prétendu bagarreur qui s’écrie « Retenez-moi, ou je lui casse la gueule ! » démontre son incapacité à se battre. Vladimir veut fournir au monde cette évidence : Trump recule à mesure qu’il vibre. Poutine sera alors celui qui a dompté le lion au cheveux jaunes, et cela inspirera aux autres puissants une crainte non négligeable. Vladimir va continuer à provoquer Donald. Toujours un peu plus méchamment. Déclenchant des émotions toujours un peu plus troubles, amères – et ridicules.

Trump est-il piégé ? Il peut s’évader de l’impasse, mais à une seule condition : s’engager. Faire dix pas en avant. Bousculer Poutine sans demander pardon à celui qu’il a qualifié, il n’y a pas si longtemps, d’ « ami ». Faire d’un coup changer la peur de camp. C’est possible. La dernière chose à faire, face à la Russie, est de la laisser penser qu’elle est imbattable. Elle veut le croire, mais elle ne l’est pas. Cela exige du sang-froid. Et Trump a le sang en fusion du soir au matin. Même quand il dort, il grogne. « Tempête sous un crâne », disait Hugo. C’est tout le problème. Le FSB veut que la pensée stratégique de la Maison-Blanche soit un ouragan enfermé dans une boîte. Un rugissement en vase clos.

Flop !

On connaît la chanson: la rentrée de septembre, c’est la grande sortie des films présentés en mai au Festival de Cannes. Pour le pire et pas pour le meilleur, hélas. « Oui », le film de Nadav Lapid, malgré ses ambitions politiques et esthétiques, échoue à convaincre, apparaissant trop déconnecté du réel pour atteindre son objectif.


Ce devait être une déflagration cannoise, le film ayant même été refusé en compétition officielle pour éviter, disait-on, un incident diplomatique avec Israël. Il a donc été présenté à la Quinzaine des cinéastes pour y faire finalement un flop relatif. Oui (c’est le titre du film) mais non, finalement, serait-on tenté de dire. Son auteur, l’Israélien Nadav Lapid, développe depuis longtemps une vision critique à l’égard de son pays natal. Elle trouve ici son apogée, évidemment renforcée par le contexte international. Se fondant sur une histoire vraie (la commande par un groupuscule d’extrême droite israélien d’un nouvel hymne national aux relents parfaitement xénophobes et racistes), le réalisateur en tire une fable déjantée sur fond d’amour fou. Mais peut-on actuellement refaire un Sailor et Lula à Jérusalem tendance David Lynch ? Certes, Lapid tente un numéro d’équilibriste politique en consacrant une séquence glaçante aux attentats du 7-Octobre sous la forme d’un récit halluciné. Mais cela ne suffit pas à effacer l’impression d’un trop grand décalage avec le réel.

Sortie le 17 septembre

D’excellents Français

0

« Qu’ils chantent, pourvu qu’ils paient » (Mazarin)


Sans crampons, boussole, ni oxygène, l’Himalaya, c’est plus compliqué que le massif du Madrès. François Bayrou a dévissé, englouti dans la cascade de glace du Khumbu, avant même d’atteindre le camp I. Les politistes et journalistes naïfs accusent nos institutions, la Ve République, pelée, galeuse, monarchiste, viriliste… Les débats sympas dans l’agora, le parlementarisme à la papa, au bon goût d’autrefois, les compromis salutaires, ont beaucoup déçu. Vers quel sombre et nauséabond recoin de notre histoire, le vent mauvais qui souffle va-t-il ramener Marianne ?

Histoires de nuls pour la France

Chacun ses fantômes, fantasmes, uchronies. Une constante : la technique du coup d’éclat.« Le Français a gardé l’habitude et les traditions de la révolution. Il ne lui manque que l’estomac: il est devenu fonctionnaire, petit-bourgeois et midinette. Le coup de génie est d’en avoir fait un révolutionnaire légal. Il conspire avec l’autorisation officielle. Il refait le monde sans lever le cul de son fauteuil » (Camus).

– 1789. Une nouvelle nuit du 4 août avec les Gueux. « Bloquons Tout », c’est flou, pénible à la longue. « La Liberté ou la mort », c’est vendeur pour les morts de peur et les morts de faim. « Mourir pour des idées », c’est épatant, à condition d’avoir des idées et la fibre du martyr. Personne ne se presse au portillon. Autre maxime pleine de bon sens, « Qu’on f….. la paix aux excellents Français ».

– Octobre 17. Vladimir Mélenchon attaque le Palais d’Hiver de l’Élysée. Fort Saganne est encerclé par les Fédayin fichés S de Rima Hassan. Greta Thunberg va-t-elle s’immoler devant Sciences-Po ? Thomas Legrand et Patrick Cohen sauront-ils « s’occuper » de Sébastien Lecornu ?

A lire aussi, Martin Pimentel: Abus de quatrième pouvoir?

– Février 34. Marine Le Pen prend d’assaut l’Assemblée nationale. Les Camelots de Jordan Bardella et Croix-de-Feu d’Éric Zemmour oseront-ils franchir le pont de la Concorde ?

– Mai 68. Sandrine Rousseau, Marine Tondelier, la génération Z, montent des barricades bio pour changer la vie et jouir sans entraves. Sous les pavés Paris Plage. Les berges sont à vous. – Qui suis-je – Où vais-je ? – Qu’est-ce qu’on mange ce midi ?

– Mai 81, le retour, avec la NUG, « Nouvelle Union de la Gauche ». La farce tranquille commence toujours tout feu tout flammes, tout pour tous, avant une rapide marche arrière, le  « réalisme de gauche », pour éviter la faillite. Au menu, un plat unique, inique: toujours plus de fonctionnaires et l’impôt sur les os. Les pauvres ont des malheurs, les progressistes ont des principes. Quoi qu’il en coule.

Les politiques, Grands Chambellans, Superintendants, CEO du service public, Fouquet, naufrageurs, qui depuis cinquante ans ont ruiné le pays, restent à la barre, ne regrettent rien, ne rendent aucuns comptes. Une feuille de déroute identique pour cinq Premiers ministres depuis 2022, y compris le bizut, Sébastien Lecornu, Daladier du macronisme : Ne faisons rien, c’est plus prudent. En attendant un Cincinnatus bienveillant qui épongera 3346 milliards de dette publique dans le dialogue, ou un krach à la grecque, c’est Septembre 38 – Munich –, tous les jours.

Au royaume des idées, les faits n’ont pas d’importance

Si Emmanuel Pif de la Mirandole et la chienlit au Palais-Bourbon n’arrangent rien, notre naufrage industriel, éducatif, culturel, la stasis, ne datent pas d’hier. Nous payons des générations d’incurie, de lâchetés, d’aveuglement idéologique. Les Français vivent dans un monde parallèle où cinq moins cinq égal cinq. La paix sociale est achetée avec des mensonges et de la dette. Nous sommes rattrapés par le réel. Les assassins et les créanciers ne connaissent point la pitié.

C’était pire avant, les millionnaires paieront, nous sommes riches de nos différences… Les palinodies d’économistes atterrants, éducateurs défaillants, journalistes affligeants, sont relayées ad nauseam sur France Inter, Libération, Le Monde, la Křetínský-sphère. Les Augustes insoumis, franciscains d’opérette, prébendiers sous perfusion, éructent contre les clowns blancs du pouvoir. Ivres de probité candide, vin rouge et ressentiments, des guérilleros de bac à sable, contre-pitres du monde d’après, pétaradent dans les incendies de bibliothèques, l’angoisse de l’extrême-droite, la surenchère de promesses démagogiques, intenables. On peut s’arrêter quand on monte, jamais quand on descend.

A lire aussi, Pascal Avot: De quoi François Bayrou est-il la chute?

La tartufferie du camp du Bien consiste à jouer à saute-mouton, au bonneteau, avec le réel, les idéaux, la morale, le droit, le possible. Fini le concret, le plan B, l’heure est au gazeux. Contre la « fatigue démocratique », en promo sur France Culture, des crèmes apaisantes, New Age, aux essences d’humanisme, d’en-commun, d’inclusif… Une société désirable. Comment prendre soin du monde (Dominique Méda).

Rome, Athènes, Sparte, c’est fini ! La res publica et la démocratie prennent l’eau. Reste le clientélisme, une fuite en avant dans le macramé, le tissage, le métissage, la diversocratie, les Bourdieuseries, Boucheronades, l’histoire de France sans histoire et sans France. Le temps des rires et des chants, le pays joyeux, des enfants heureux, des monstres gentils, oui, c’est un Piketty ! D’où parlez-vous, camarades ?

Quels horizons, quelles lignes de fuite, résistances opposer à cet alignement des désastres ? Port-Royal et l’immigration intérieure ? Les regrets et les pleurs ? L’abstentionnisme, le poujadisme, la désespérance, ne sont pas les fruits amers d’un discours churchillien – de vérité -, jamais tenu, mais la résultante des mensonges et dénis permanents. Pas de salut sans parrhésie, courage de dire les vérités déplaisantes, sans tempêtes, ni sacrifices. L’exercice d’une lucidité condamnée n’interdit pas d’allumer des pétards et fusées de détresse sous les pieds des Tartuffes.

« Il semble bien que la demande en matière de liberté soit, pour l’humanité prise dans son ensemble, de beaucoup en dessous de l’offre que nous lui en faisons. Il est à craindre que le marché ne soit pas du tout ce que nous avions supposé. Nous risquons fort de rester avec notre stock sur les bras » (Jacques Rivière).

Une société désirable: Comment prendre soin du monde

Price: ---

0 used & new available from

France 2040, fragments d'avenir

Price: ---

0 used & new available from

Non, Lecornu ne remplace pas Bayrou

0

Il n’est pas absolument certain que la nomination de Sébastien Lecornu à Matignon soit le fiasco annoncé, estime notre contributeur.


L’intérêt des guerres est qu’elles ne font aucune place aux prophètes. La guerre est faite de métal, de sang, d’imprévisibilité, et c’est cette dernière qui mène la danse. Comme le disait un stratège français, « la vraie bataille commence quand le plan de bataille s’effondre ». Quiconque dresse des plans trop précis au commencement d’un conflit devra les remiser par-devers lui  une fois ses troupes engagées jusqu’au cou, et se fier au noble art de l’improvisation. La guerre en Ukraine en est un exemple éclatant.

Fiasco

En février 2022, la prophétie du FSB était que l’Ukraine n’était pas un vrai pays, que son peuple, dégénéré comme tout ce qui est occidentalisé, rongé par les idées LGBT, allait bien vite brandir un grand drapeau blanc et que Kiev serait prise comme à la parade. Ensuite, la sainte russification au pas de l’oie ferait son œuvre civilisatrice, et tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes poutinien. Il n’en fut rien, bien au contraire. La populace ukrainienne s’est révélée d’une pugnacité jamais vue sur le sol européen depuis bien longtemps. Où l’on attendait des woke gavés de vice, l’on a vu des patriotes préférant mourir, plutôt que de revivre la grande famine stalinienne des années 30 (cinq millions de morts, tous innocents). Le Kremlin pensait avaler le territoire ukrainien en une petite poignée de semaines. Il n’a réussi qu’à le grignoter, et à s’y casser beaucoup de dents, en trois très longues années.

A lire aussi: De quoi François Bayrou est-il la chute?

L’Opération Militaire Spéciale est un immense fiasco militaire. Les Russes sont habitués. Ils se sont fait aplatir par Hitler en 1941. Il leur fallut un raz-de-marée de sacrifices humains dans leurs rangs et un tsunami de matériel américain pour renverser la vapeur in extremis. Ils ont été humiliés par les montagnards afghans. Ils se sont enlisés de manière incompréhensible en Tchétchénie, au point qu’il leur a fallu établir un califat à Grozny pour avoir enfin la paix. Et voilà qu’ils se cognent le front, jour après jour, sur la porte fermée de Zelensky. La supposée plus-grande-armée-d-Europe se montre sans grandeur, sans honneur et, surtout, elle ne fait plus tout à fait peur. Elle essaye, pourtant. La semaine dernière, elle nous brandissait sous le nez sa nouvelle arme, le « Tchernobyl volant ». Elle nous fait le coup une fois par mois. On a eu Satan 2, le missile le plus terrifiant jamais vu, on a eu les missiles hypersoniques imparables, on a eu une myriade de petites phrases de Poutine annonçant l’apocalypse nucléaire, et rien ne vient. On s’ennuierait presque. Les chars russes restent désespérément empêchés de prendre l’Ukraine par des Ukrainiens héroïques, des dirigeants européens de moins en moins timides, et des opinions publiques de l’Ouest toujours pas disposées à ramper en sanglotant devant la statue du commandeur Vladimir. L’angoisse continentale qu’il voulait provoquer a fait chou blanc. Le cas français est intéressant.

Guerriers

Nous autres, descendants de l’armée qui s’est fait marcher dessus par la Wehrmacht (avec, notons-le, l’aimable assistance de l’Armée Rouge, son premier et intarissable fournisseur en carburant et en matières premières[1]), nous n’avons pas – ou plus – une réputation de fiers guerriers. On pouvait s’attendre à ce que la déflagration en Ukraine nous inspire un pacifisme tremblant. Il n’en fut rien. À notre propre, grande et excellente  surprise, l’opinion publique n’a pas flanché. Depuis l’entrée de l’armada russe en Ukraine, aucun sondage – et il y en a eu beaucoup – n’a indiqué que nos compatriotes étaient terrifiés. Bien sûr, quand on leur demande s’ils veulent la paix, ils répondent « oui » en masse. Cela s’appelle des êtres humains. Toutefois, lorsqu’on les questionne sur la réalité de la menace russe et sur la nécessité d’assister l’Ukraine, la majorité s’est toujours prononcée contre la lâcheté. La toute récente enquête de l’Ifop ne déroge pas à cette règle. Pourtant, elle intervient à un moment critique : des drones russes ont survolé la Pologne, l’Otan se réveille de sa sieste, Macron envoie des chasseurs surveiller l’espace polonais. La fameuse escalade se profile. Ce serait le moment de se mordre un peu les doigts et d’avoir les genoux qui s’entrechoquent. Nenni. L’opinion ne change pas d’opinion : on ne baissera pas les yeux devant Moscou. Pas encore. Voire pas du tout, car rien n’indique que la Russie soit encore en état de terrasser l’Occident et qu’il faille par avance lui livrer les clés de Calais. Que l’on y voie de l’imprudence, de la lucidité ou du courage, les statistiques sont là : la France ne se rend pas.

A lire aussi: 11-Septembre: la blessure et la veille

Où l’affaire devient encore plus intéressante, c’est que François Bayrou a été remplacé par Sébastien Lecornu. La nomination de ce dernier est généralement perçue comme une preuve supplémentaire que Macron est un centriste fade, flasque et répétitif. Rien n’est moins certain. Car, si Lecornu passe pour un clone de Macron, ce qu’il est peut-être, il a aussi un passé récent, et pas n’importe lequel. Avant Matignon, il a été ministre des Armées. Pendant trois ans et bientôt quatre mois. C’est-à-dire : pendant la guerre en Ukraine, justement. À quelques mois près, sa trajectoire colle à celle du conflit. Il faudrait être bien peu curieux pour y voir un hasard. De plus, ce qui renforce le point précédent, M. Lecornu n’a pas la Place Rouge pour tasse de thé. Et c’est bien normal, car il a été le responsable des affaires politico-militaires d’un président qui, s’il a commencé par appeler Poutine une fois par jour en espérant vainement le séduire – ce qui avait fait de lui un personnage risible aux yeux des Ukrainiens -, il a fini par comprendre comment fonctionne le FSB et comment il convient de lui parler : sans amabilité excessive, en se souvenant à chaque instant que le mensonge est son ADN et l’intimidation sa colonne vertébrale.

À la dure

Le ministre russe de la défense Sergueï Choïgou (2012-2024). DR.

Macron est allé à l’école de la négociation face à la Russie, sur le tas, à la dure. Lecornu a appris avec lui, et l’accompagnant sur ce chemin abrupt et semé de vipères. Lecornu a retenu la leçon. Il veut doubler le budget des armées d’ici 2030. Il évoque « l’agressivité » de l’armée russe. Il ne se laisse pas marcher sur les pieds par Sergueï Choïgou. Il se montre indiscutablement favorable à l’aide à l’Ukraine. On sait de quel côté de la ligne de front il se situe. Et, à la réflexion, il est envisageable que ce soit la raison de son accès à Matignon. Macron veut un homme avec lequel il ne sera pas nécessaire de palabrer pendant des heures si la situation militaire grimpe d’un coup en température. Avec Lecornu, on peut imaginer que le dialogue ira vite et droit au but. Avec Bayrou, il y avait le risque que l’accent traîne et que l’embonpoint ralentisse.

Et si Lecornu n’était pas un énième négociateur à la table ronde des partenaires sociaux, ni une énième tentative d’endormir simultanément LR et le PS ? Et si la table était, cette fois, celle du wargame ? Macron a joué au chef de guerre du temps du Covid, mais il est confronté à un virus d’une toute autre nature, contre lequel les masques en papier ne suffiront pas. Et si Lecornu n’était pas un nouveau louvoiement entre petites idéologies électorales, mais une façon pragmatique de se préparer au moment où Poutine voudra enfin vraiment nous broyer psychologiquement ? Viatcheslav Molotov, grand diplomate russe et grand assassin soviétique, disait : « Démoraliser l’adversaire est notre devoir, nous ne serions pas communistes si nous ne le faisions pas. » Notre premier devoir à nous, alors, est de ne pas laisser faire, et il existe une toute petite possibilité que Lecornu soit le Premier ministre idoine. En temps de guerre, faute de mieux, il faut laisser sa chance au produit.


[1] Stalin’s War, Sean McMeekin, Penguin

Le triomphe de l’empire du mensonge

0
Isabelle Defourny, présidente de MFS. DR.

Le fondateur d’Avocats sans frontières désespère de la désinformation pratiquée par France Inter, l’AFP et l’ONU au sujet de la guerre à Gaza.


Je vous le déclare sans ambages : nous vivons sous l’empire du mensonge et l’idéologie est son Premier ministre. Qu’on en juge, à travers quelques exemples saillants que je m’en vais vous livrer franco de port.

Je parle évidemment de la question d’Orient. Je parle d’un pays tellement minuscule, mais dont le peuple est tellement obsédant qu’il est scruté en permanence au microscope.

Au début du conflit, après le 7-Octobre, France Inter, dans sa hâte de diaboliser l’État juif, a repris sans conditionnel la propagande du Hamas, comme s’il s’agissait du Journal officiel et sans en indiquer la provenance. Avocats sans frontières l’a donc fait sanctionner par l’Arcom.

À la suite de quoi, la radio de sévices publics a, à l’instar de l’AFP, cité le « ministère de la Santé de Gaza » comme source fiable d’information. Ce n’est qu’en août 2025 que les journalistes-militants ont fini par préciser que ledit ministère était « administré par le Hamas ».

Le fait de recourir sans recul à une organisation terroriste pour annoncer des bilans humains dans le cadre d’une bataille d’images quasi existentielle constitue un précédent exceptionnel dans l’histoire.

Voilà pourquoi j’affirme solennellement que jamais un conflit n’a baigné aussi profondément dans un océan de mensonges, avec la collaboration active de journalistes-militants, plus intéressés par la satisfaction de leur idéologie anti-occidentale que par la diffusion de la vérité, notion dévaluée sinon périmée.

Deuxième exemple. Voilà qu’un vilain jour, l’ONU estime officiellement qu’il y a « la famine à Gaza ». L’État juif, je l’ai dit, est constamment observé sous une loupe immuable : l’information le concernant est 100 000 fois plus claironnée que lorsqu’il s’agit de la Somalie ou du Soudan (où 24 millions de personnes vivent en état d’insécurité alimentaire permanente pour cause de guerre), mais après tout il ne s’agit que de Noirs faméliques.

Or, dans la grande presse, personne n’estime devoir faire preuve de la moindre circonspection au sujet des allégations de l’ONU. Alors qu’il s’agit de l’organisation internationale la plus viscéralement anti-israélienne, celle qui condamne l’État juif dix fois plus que toutes les dictatures du monde réunies. Alors que l’IPC, l’organisme onusien ayant accompli cette expertise, a discrètement abaissé de moitié ses paramètres chiffrés pour pouvoir décréter plus facilement l’état de disette. Alors, enfin, que les co-auteurs du rapport, Andrew Seal et Jeina Janaluddin, sont des soutiens répertoriés du Hezbollah et des Houthis.

Un avocat chagrin pourrait y voir une escroquerie en bande organisée.

Le lendemain, France Inter balayait avec mépris d’un coup de micro les vaines protestations d’Israël en le tendant à un membre de Médecins sans frontières, faux témoin idéal. Dans mon Journal de guerre, j’ai révélé le rapport accablant d’un ancien président de cette ONG, Alain Destexhe, qui dénonce ses liens avec le Hamas.

Quand l’idéologie règne en maîtresse, les journalistes-militants sous sa coupe sont prêts à toutes les bassesses. Ils ont fait croire que les Américains étaient responsables de l’emploi d’armes bactériologiques en Corée, ce qui fit que le général successeur d’Eisenhower fut surnommé longtemps, notamment dans L’Humanité, « Ridgway la peste ». Même chose pour le Cambodge, où ceux du Monde et de Libé crurent voir les habitants de Phnom Penh danser de joie à l’arrivée des Khmers rouges.

Je ne voudrais surtout pas que les gens de bien le prennent mal, mais la cause me paraît entendue : comme le disait l’excellent Walter Lippmann, un mensonge mille fois répété devient vérité révélée.

Celui-là l’a été un million de fois.

L’empire du mensonge a gagné. Et je me sens un peu perdu.

Philip Roth, contemporain capital

0
Le journaliste et écrivain français Marc Weitzmann © Richard Dumas

Dans le train qui me conduit à Paris, je lis La part sauvage, de Marc Weitzmann, consacré à Philip Roth. Derrière la large vitre, le paysage défile. Tout semble net, comme maitrisé par le travail difficile des hommes. Je me dis que ce monde ne peut pas finir malgré ses défauts, que ma génération, qui est celle de Weitzmann, ne peut pas accepter que ce soit la dernière. Il y a pourtant un risque. La guerre est de retour en Europe, les cartes sont redistribuées, les anciens empires relèvent la tête, se montrent belliqueux face à l’Occident en pleine déconfiture, rongé par le nihilisme, l’inculture, le brouillage, voire l’oblitération, du passé. On cherche les valeurs suprêmes. On trouve un désert d’indigence. L’œuvre de Roth, jamais couronné par le Nobel, a annoncé l’état où se trouve l’Occident. Avec force, il a dénoncé les ravages du « politiquement correct », de cette pensée unique qui nous fait ressembler à un troupeau sur la colline de mon enfance, un troupeau sous la coupe du puissant taureau. Il a évoqué librement l’Amérique de son enfance, de la guerre, de son identité, de la lutte entre les hommes et les femmes, lutte qui est devenue caricaturale. Il a longuement parlé de la place des Juifs dans la cité, il a prédit le retour de l’antisémitisme, insidieux, procédant par non-dits, allusifs, avec la complicité de citoyens transis ou tout simplement indifférents.

Dès les premières pages de son essai inspiré, Marc Weitzmann rappelle que « l’Europe juive » a cessé d’exister entre 1939 et 1945. Et, alors qu’on croyait que la leçon historique permettrait d’échapper à une autre tentative de même essence, on vient, hier, d’être confronté à un événement d’une extrême violence, une boucherie, avec « les viols collectifs, tortures, démembrements et meurtres de masse commis par le Hamas dans le sud d’Israël ». Le 7 octobre 2023, Satan a reparu sur terre, pour paraphraser Malraux, à propos des camps d’extermination nazis. La question posée est de savoir si la littérature peur encore éveiller les consciences plongées dans le coma artificiel du consumérisme. Avec les livres de Roth, on serait tentés de répondre oui. Marc Weitzmann cite Ezra Pound : « La littérature, c’est l’actualité qui reste actuelle. » Il ajoute : « À cette aune, les romans de Roth passent-ils ce test ? À mon sens, oui, sans quoi je ne serais pas en train d’écrire ces lignes, mais l’expliquer implique de prendre en considération le gouffre qui s’est si vite creusé entre le temps qui fut le sien et ce qui, pour nous, fait office de présent. »

Weitzmann, dans un style nerveux, presque inquiet, à l’image de son regard intranquille, tente de prendre de vitesse le tsunami dévastateur qui menace la civilisation occidentale, et décortique les principaux ouvrages de Roth. C’est efficace, car l’essayiste a fréquenté l’écrivain américain. Il est allé chez lui, dans son appartement de l’Upper West Side de Manhattan, ses descriptions donnent de la « chair » à son analyse. Il a même été reçu à Warren, dans le Connecticut. Roth habitait une grande maison isolée au milieu d’une clairière silencieuse offrant un rempart contre les scories d’une histoire revigorée pour notre plus grand malheur. Dans Opération Shylock, je me souviens avoir lu ceci : « (…) Le roman fournit à celui qui l’invente un mensonge par lequel il exprime son inaudible vérité. » Cette littérature-là est efficace.

A lire aussi: Emmanuel Carrère: devoir de mémoire

À partir de ce portrait du joueur, l’essayiste résume la méthode Roth qui laisse s’exprimer sa « part sauvage ». Tout d’abord, l’art de conflictualiser une situation donnée, avec un peu d’ironie, et pas mal d’exagération. Ensuite, des dialogues dictés par une « oreille absolue », faisant la part belle aux personnages antagoniques. Enfin, « un sens maniaque du détail » permettant de « désidéaliser ses plus belles créations romanesques, sans jamais les rendre prosaïques ou vulgaires. » Ce qui permit à Roth de postuler posthume avec succès.

L’auteur de Portnoy et son complexe est mort le 22 mai 2018. Celui qui détestait les journalistes a ouvert sa porte à Marc Weitzmann, pourtant journaliste, mais surtout écrivain, en 1999. Presque vingt années durant lesquelles les deux hommes finirent par devenir amis. De quoi écrire un ouvrage qui pense notre très basse époque.

Celui qui pourrait être l’anti-Roth, c’est Michel Houellebecq. On peut dire que Weitzmann, malgré une certaine sympathie pour l’auteur des Particules élémentaires, ne le loupe pas. Passons sur la description hyper réaliste de son appartement parisien et du portrait clochardesque qu’il en fait, pour se concentrer sur les idées mortifères développées dans ses romans. Pour résumer, Houellebecq, très intelligemment, a surfé sur l’effondrement de notre civilisation et l’avachissement des millennials français et de leur progéniture. Il n’a pas dénoncé le nihilisme, au contraire, il l’a amplifié avec un cynisme malsain. Ce provocateur amoral a même été jusqu’à dire – c’est Weitzmann qui le rappelle – que c’était « plus facile d’aller faire le malin à Londres, plutôt que d’affronter les difficultés réelles du pays ». Ce néofascisme d’atmosphère n’a pas arrangé l’état moral de la France. De Gaulle, lucide, avait dit, en 1969, à son ministre de la Culture, que c’était Vichy qui avait fini par avoir raison de son engagement pour la France. L’illettrisme, l’égalitarisme et la confusion généralisée ont accéléré notre dislocation. Dans les années 1930, Georges Bataille avait évoqué le blocage sexuel des sociétés européennes. Il est aujourd’hui remplacé par la frustration sexuelle dont les conséquences ne seront pas moins pires que celles du blocage dénoncé par Bataille.

La part sauvage permet de s’interroger sur cet effondrement en pointant les fléaux qui nous menacent et dont beaucoup viennent de l’Amérique secouée par la cancel culture et le retour d’un antisémitisme décomplexé, notamment sur certains campus. Cette entreprise d’alerte est certes fragile – combien reste-t-il de vrais lecteurs ? – mais elle a le mérite d’exister et de faire honneur à Philip Roth qui, dans Némésis, écrit : « Moins il y aura de peur, mieux cela vaudra. La peur fait de nous des lâches. La peur nous avilit. »

Marc Weitzmann, La part sauvage, Grasset. 384 pages

Quelques gouttes de mystère

0
Photo : Philippe Lacoche

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


La journée avait commencé de manière étrange. C’était tôt le matin ; il avait plu toute la nuit. Soudain, mon attention fut attirée par une centaine de gouttes suspendues sur les fils du portant sur lequel je fais sécher du linge, sur la terrasse. Je m’approchai ; à l’est, le soleil se pointait et semblait avoir allumé ces minuscules boules de Noël aqueuses. « Qu’est-ce que c’est beau ! », pensais-je, un peu simplet. Je savais que cette journée qui commençait ne serait pas tout à fait comme les autres. Je restai là, devant le portant, à observer les gouttes. Je me revoyais à peu près au même endroit, cinq ans auparavant, en pleine crise de Covid et de confinement, en train d’observer le jardin à la recherche d’une idée pour alimenter la chronique du « Jardinier confiné », que m’avait commandée mon confrère et ami Daniel Muraz, rédacteur en chef adjoint du Courrier picard. Tout était prétexte pour écrire : un oiseau mort, un arbre en fleurs, une tourterelle qui se posait sur la rambarde, les radis qui se mettaient à pousser, une merluche aguicheuse au ventre roux qui me faisait un clin d’œil, mon bon voisin Tio Guy qui tondait sa pelouse… Reclus comme l’ensemble de mes compatriotes, j’observais, jardinais et noircissais des pages. Je finis par réunir celles-ci en un livre Mares & Jardins, sous-titré « Chroniques du pêcheur-jardinier », paru en novembre 2021 aux Soleils bleus. Je rentrai dans la maison et vaquai à mes tâches avant d’aller retrouver ma Sauvageonne. C’était un mercredi ; l’idée lui prit d’aller saluer son excellente copine Corinne qui officie comme secrétaire médicale chez un dentiste près de la gare d’Amiens. C’est bien connu : garer sa voiture dans ce quartier est aussi difficile que de faire boire un verre de limonade à Antoine Blondin. Nous finîmes, l’ébouriffée et moi, par trouver une place rue Alexandre-Fatton. Là encore, ce fut un périple. L’horodateur, qui se trouvait à trois mètres, n’était même pas allumé. En panne totale. En bons citoyens, nous nous rendîmes à celui qui se trouvait à trois cents mètres. Ce dernier était complètement fou ; il ne cessait de buguer et affichait sans cesse « Erreur technique ». Nous recommençâmes une dizaine fois l’opération. Rien n’y fit. Ce cinglé d’horodateur ne voulait rien savoir. « Laisse tomber, vieux yak », suggéra la Sauvageonne. « Avec la chance que j’ai, je vais encore me choper une prune ! », lui rétorquai-je, péremptoire. Et, tout de go, j’appelai le service stationnement de la police municipale afin d’expliquer mon cas et, ainsi, témoigner de ma bonne fois. Une dame fort aimable me répondit que je craignais rien, qu’il n’y aurait pas de contrôle dans le secteur, que je pouvais boire mon expresso tranquille. Je repartis le cœur léger jusqu’à ce que mon regard se posât sur les enseignes de deux hôtels presque mitoyens : le Central Anzac et le Spatial. Un visage me sauta à l’esprit : celui du fantastique, mystérieux et très drôle Philippe Katerine. Je l’avais interviewé une dizaine d’années auparavant avant son concert à La Lune des Pirates ; plus moyen de savoir dans lequel. Le Central Anzac ou le Spatial ? Mystère. J’étais en train de réfléchir très très fort, interloqué et mutique comme un chat apercevant Léon Zitrone, le Brian Jones des Jeux Intervilles, en train de pisser contre la pompe d’une station-service. La Sauvageonne parvint à m’extraire de mes encombrantes cogitations en m’interpellant de sa voix de Brigitte Bardot, époque Vadim et Vailland : « Savais-tu, vieux yak, qu’il y a eu, il y a fort longtemps, un crime horrible dans l’un des hôtels de cette rue ? » Je ne le savais point, oubliai Philippe Katerine et en frissonnai de frayeur. Je consultai mon téléphone portable et constatai que l’ébouriffée avait raison : Pierre Taverniers, avait assassiné à la hachette, dans une chambre de l’hôtel de la Crémaillère, M. Soveaux, son épouse, Nelly Soveaux et leur fille, Nelly Soveaux. « C’est le 25 janvier 1970 qu’un coursier de la boulangère de la rue de Noyon découvre le carnage dans un hôtel célèbre d’Amiens, La Crémaillère, fréquenté par une clientèle d’habitués », nous apprit un site spécialisé dans les faits divers. « Les corps de M. Soveaux, son épouse et sa fille assassinés sont parfaitement alignés, baignant dans une mare de sang, où des bouts de cervelles apparaissent. Lors de la perquisition, les enquêteurs trouveront des lettres d’amour et de menaces adressées à Micheline Soveaux âgée de 38 ans et toujours célibataire par un certain Pierre Taverniers. Malgré qu’il clame son innocence, il est arrêté et inculpé du triple meurtre. » Pierre Taverniers fut condamné à la prison à perpétuité. « Quelle horreur ! » fis-je intérieurement. Effectivement, cette journée des jolies gouttes d’eau ne fut pas tout à fait comme les autres…

Mares & Jardins: Chroniques du pêcheur-jardinier

Price: ---

0 used & new available from

Rue Alexandre Fatton, Amiens

Résistance passive à Palais-Royal

0
La romancière Colette (1873-1954) photographiée au Palais Royal après la guerre © LIDO/SIPA

Les éditions Le Chat Rouge rééditent un classique des années de guerre, Paris de ma fenêtre, dans une édition apprêtée et joliment illustrée. Les chroniques immobiles de Colette sont une source d’évasion, de distraction et de plaisir gourmand. Une leçon d’écriture aussi…


J’entends les critiques. Les vagues furibardes, confrères et éditeurs défaits, tous les accros à la nouveauté de septembre et au chamboule-tout des Prix littéraires. En cette rentrée, alors que déjà deux ou trois poissons-pilotes font la course en tête et que les autres, les centaines d’autres, regardent la caravane des retombées passer, je fais l’impasse volontairement sur les auteurs vivants. N’y voyez pas une marque de jalousie, un agacement corporatiste, un dégoût pour l’homme nouveau, seulement les hasards du calendrier et de ma boîte aux lettres. Au cœur de cet été chaud et venteux sur les bords de Loire, j’ai reçu cet ouvrage comme un présent heureux.

Il m’a fait l’effet d’une boîte de Forestines (confiseries de la ville de Bourges). Distraitement, d’abord, je l’ai ouvert. Je suis méfiant de nature sur les rééditions fainéantes et les resucées d’automne. Je connais ma Colette, sans être un spécialiste comme l’indispensable Frédéric Maget, le prédisent de la Société des amis de Colette qui se trouve à Saint-Sauveur-en-Puisaye dans le doux département de l’Yonne. Je possède quelques idées sur cette vieille Falbala couverte de tricots et de chats domiciliée Palais-Royal. Une fois de plus, par ses manières de conteuse, de barde des ruralités, son bons sens et son art naturaliste, notre cantinière sensuelle et polissonne, la main ferme et l’esprit rêveur, m’a cueilli. Je vous parlerai donc ce dimanche d’un livre paru originellement en 1942 et dont l’édition de 1944 refait surface dans une finition hautement désirable. La préface de Carco et les illustrations de Sarah Elie Fréhel donnent à l’ensemble une patine craquante comme la dorure d’une terrine de lapin, cuivrée et alléchante. Et puis, je dois vous avouer une autre raison, je lisais les entretiens de Nicolas Bouvier qui courent de 1973 à 1997 que l’éditeur suisse Héros-Limite vient de compiler très adroitement sous le titre Voyager, raconter. Et j’étais en partiel désaccord avec le Genevois baroudeur qui disait préférer « les voyageurs qui écrivent aux écrivains qui voyagent ; ils ont moins tendance à dresser l’écran de leur vanité littéraire entre le monde et le lecteur ». Colette, immobile, ramassée, confinée au 9, rue de Beaujolais, a 67 ans en 1940. Elle ne bouge pas et pourtant le monde s’ouvre à nous. Son génie de l’observation et de la prémonition suffit à nous emporter. Le voyage est accessoire, futile, presque indécent, quand la plume de Colette fouette l’actualité, évoque des souvenirs d’enfance, la dure réalité de l’Occupation, le sort des animaux ou les aliments de substitution. Le monde vient à elle par la seule force de son écriture. Elle n’a pas eu à chausser des godillots ou à emprunter des cordillères impossibles. « Ne cherchez donc pas, dans ces pages, les morceaux de bravoure : elles en contiennent d’autres d’un aussi noble accent » avertit son ami Carco. L’héroïsme n’est pas au rendez-vous. Les grandes idées, les combats, les accusations, les postures, les vices des époques brumeuses sont absents. Colette est cette bonne mère, parfois autoritaire, souvent charmeuse, grivoise par moments, qui répond au courrier de ses chères lectrices comme elle les appelle. Pendant qu’un Français parlait à d’autres Français sur les ondes de Londres. Colette, du 1er arrondissement, avec un apolitisme qui la rendrait suspecte ou naïve aujourd’hui, prend sa plume pour répondre aux préoccupations ménagères de ses concitoyennes. C’est Menie Grégoire dans Gross Paris. En guise de postface intitulée « La Paysanne de Paris », Gérald Duchemin touche du doigt la quintessence de cet ouvrage : « Paris de ma fenêtre regorge de conseils pour affronter le froid, la disette, la solitude, la tristesse et même la peur… ». Ce guide du routard des temps mauvais est une merveilleuse lettre à France. Charnellement, Colette l’aime, ce pays désarmé. Elle lui rend ses couleurs, ses émois, ses chicaneries et ses chemins de halage. Dehors, la capitale tremble. A l’intérieur des foyers, dans le besoin et l’angoisse, la dictée de Colette demeure cette lumière dans la nuit. Ce mince espoir. Un peu de chaleur. Elle s’enthousiasme pour cette jeunesse qui « lit passionnément », le livre est une denrée rare en 1940. Elle réévalue la tarte au rutabaga, elle s’enivre du nom des plantes et ne blâme pas la coquetterie sous le bruit des bottes. Elle dresse des lauriers à « ces petits Français encroûtés, pourvu que l’espèce ne s’en perde point ! », ces sédentaires des provinces éloignées forment l’avant-garde de notre civilisation. Colette déroute, amuse, cajole, gronde et puis se lâche, sur deux lignes, dans un sprint infernal ; avec une formule divine, elle montre toute sa maestria littéraire. « Comme beaucoup de Français un peu douillets, un peu grincheux, mais capables d’admirer longtemps ce qui leur plaît, je voue à mon pays un culte assoupi au fond de moi-même », voilà ce qui manque probablement en cette rentrée littéraire, de ces phrases qui harponnent l’esprit.

Paris de ma fenêtre – Colette – éditions le Chat Rouge – 304 pages.

PARIS DE MA FENÊTRE

Price: ---

0 used & new available from

Voyager, raconter: Entretiens 1973-1997

Price: ---

0 used & new available from

Le chant profond de Vargas Llosa

0
Mario Vargas Llosa © Samuel Sanchez/Newscom/SIPA

Le dernier roman de Mario Vargas Llosa, au titre prémonitoire de Je vous dédie mon silence, est paru en France avant l’été, deux mois seulement après son décès à Lima…


C’est un livre singulier, dans la bibliographie de l’auteur de La Ville et les Chiens (1963), une nouvelle incarnation littéraire de lui-même, avec un message politique inédit chez celui qu’on prenait jusqu’alors pour un grand libéral.

Je vous dédie mon silence est un vaste panorama de la musique de son pays natal, avec en vedette la fameuse valse péruvienne. Cette valse, écrit Vargas Llosa, « au-delà des préjugés et des anathèmes, unirait les Péruviens et leur donnerait un robuste socle musical sur lequel, sans que personne l’exige, se forgerait ce lien entre tous les fils de cette terre ». On comprend rapidement tout l’enjeu de cette forme artistique du folklore national, que Vargas Llosa va illustrer par l’histoire de Toňo Azpilcueta, journaliste expert en musiquedite « criolla » (au sens de « autochtone et authentique », nous explique le glossaire).

Lalo Molfino, un guitariste bizarre

L’histoire narrée par Vargas Llosa est simple et très belle. Au fil de ses déambulations dans le Lima underground et interlope, à la recherche de musiciens d’exception, Toňo tombe un soir sur un guitariste du nom de Lalo Molfina qui le stupéfie. Il se trouve que ce sera son dernier concert, puisque le prodige meurt, quelques semaines plus tard, dans un hôpital réservé aux pauvres. Toňo apprend la nouvelle avec émotion, et il décide d’enquêter sur cette figure mystérieuse, que très peu ont connue. « Je vous dédie mon silence », ce sont les paroles d’adieu de Lalo Molfino à la chanteuse Cecilia Barraza, qui a brièvement travaillé avec lui. Elle confie à Toňo : « c’était un génie à la guitare, mais quelqu’un d’étrange, de très bizarre ». Elle ajoute : « Il s’enfermait dans sa chambre d’hôtel pour remplacer les cordes de sa guitare et l’accorder. Il y passait toutes ses journées. »

A ne pas manquer: Causeur: le nouveau péril jeune

Une somme sur la musique criolla

Dès lors, Toňo va tenter de rassembler le plus grand nombre possible de témoignages sur Lalo Molfino. Il a le projet d’écrire un livre dans lequel, tout en retraçant la biographie de l’éphémère guitariste, il exposera son propre savoir musicologique sur la musique criolla, la passion de sa vie.Toňo se rend en car dans la ville natale de Molfino, une petite bourgade péruvienne perdue au fin fond du territoire. Toňo y rencontre de rares témoins de la vie de Molfina, dont l’un lui raconte sa naissance cauchemardesque dans la décharge pestilentielle d’un bidonville. « Vous voulez dire que la mère l’a abandonné là, au milieu des ordures ? Pour être mangé par les rats ? », s’exclame Toňo, lorsqu’il apprend cela. Cette naissance, dans des conditions aussi épouvantables, me fait penser à celle d’un autre personnage de roman, le « nez » Jean-Baptiste Grenouille, l’anti-héros génial du célèbre roman Le Parfum de Patrick Süskind, paru en 1986. Le sieur Grenouille était venu au monde dans « l’endroit le plus puant de tout le royaume », écrit Süskind.Sa mère se débarrasse de Grenouille, qu’elle croit mort, en le dissimulant sous des détritus, mais un passant entend pleurer le nouveau-né et le sauve. La mère, condamnée pour infanticide (tous ses enfants ont disparu ainsi), sera décapitée. Ainsi naquit Grenouille, être d’exception — et ainsi naquit d’une manière presque identique Lalo Molfino, comme si la naissance des génies devait toujours excéder la norme.

L’identité péruvienne

Toňo Azpilcueta écrira donc un livre sur Lalo Molfino, ou plus précisément à partir de lui. En effet, il voudrait en profiter pour faire aussi un portrait global du Pérou, traquer son identité perdue. Son livre-manifeste devra répondre aux questions que l’homme péruvien se pose en tant que « métis ». Chez un littéraire comme Vargas Llosa, cela passe beaucoup par le vocabulaire, de manière très légitime. Ainsi, pour caractériser le chant profond de Lalo Molfino, Vargas Llosa décortique savamment un mot typique du Pérou, « huachaferίa » qui, à la base, signifie « comportement de mauvais goût ». Mais Vargas Llosa tente une explication plus poussée. Pour lui, huachaferίa, c’est surtout « une autre façon de comprendre le monde, quelque chose de plus naïf et de plus tendre, de moins recherché mais de plus intuitif et caractéristique de chaque classe sociale ». En somme, cette attitude typique pourrait ressembler à une sorte de sprezzatura des antipodes.

A lire aussi: Emmanuel Carrère: devoir de mémoire

Ce qui frappe dans Je vous dédie mon silence, c’est la rupture de ton avec les grands romans de Vargas Llosa. Ici, on sent qu’il n’a plus rien à prouver, ni de temps à perdre, et qu’il se laisse porter par son inspiration et sa gouaille de vrai Péruvien. Il ne boude pas son plaisir à revenir une nouvelle fois au Pérou, sa patrie, son chez-soi, et à y parler musique plutôt que rapport de force entre hommes d’État. Néanmoins, ce roman conserve une indiscutable portée politique, à l’image de son héros, Toňo Azpilcueta, attaché aux traditions, et toujours à la recherche d’un Pérou renaissant de ses cendres. Comme il le dit : « N’avait-on pas besoin maintenant plus que jamais, d’un livre qui unisse le Pérou ? » Cette question que pose Vargas Llosa, grand cosmopolite devant l’Éternel, n’est-elle pas celle aujourd’hui que tous les peuples devraient se poser ? Le « chant profond », c’est aussi cela, avec sa dimension politique inévitable qui s’ajoute à la fascination culturelle.

Mario Vargas Llosa, Je vous dédie mon silence. Traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort. Éd. Gallimard, 286 pages.

Je vous dédie mon silence

Price: ---

0 used & new available from

Ils sont encore là !

0
Fargues-Saint-Hilaire (33), 10 septembre 2025 © UGO AMEZ/SIPA

« On allait voir ce qu’on allait voir ce 10 septembre ! » a menacé l’extrême gauche pendant tout l’été. Et qu’a-t-on vu ? Une pièce de théâtre navrante et éculée, une rediffusion de mauvais film du dimanche soir à la télévision.

On a vaguement aperçu les habitués du blocage dans quelques services dits publics, jouant sans conviction leur rôle de jusqu’au-boutistes d’un syndicalisme politisé, histoire de faire bonne figure face à leurs commanditaires des partis de gauche.

Frissons

Sur scène, les mêmes jeunes issus des classes privilégiées, en terrain familier dans leurs grands centres urbains boboïsés, s’offraient une petite frayeur en se déguisant en révolutionnaires. Toujours la même rengaine : les rejetons des beaux quartiers rêvent de revivre le frisson insurrectionnel de papy et mamie soixante-huitards, en s’attaquant au policier – qui, ironie du sort, est souvent un enfant de prolo. Pasolini l’avait vu, et rien n’a changé.

En face de ce chaos de carton-pâte, la classe politique poursuit sa propre comédie, celle de la « remuante inertie » résumée par l’aphorisme du Guépard de Lampedusa : « Il faut que tout change pour que rien ne change ».

Au théâtre du Grand Soir, on nous avait promis une adaptation version 2025 des gilets jaunes, sept ans après la première représentation. Mais repris en main par l’extrême gauche, le mouvement du 10 septembre n’avait rien de la spontanéité ni de la sincérité de ses prédécesseurs. Les gilets jaunes, du moins à leurs débuts, portaient une colère brute, sans récupération partisane – exactement l’inverse de ce que l’on a vu mercredi.

Armée en déroute

À minuit, ce mercredi, en bas de chez moi, dans ma petite ville de province, un homme a entonné le fameux « On est là ! » des gilets jaunes. Il avait attendu l’heure pile pour pousser son cri. Il était seul, pathétique comme un ivrogne braillant au milieu de la nuit. Mais au moins, lui, avait la sincérité d’y croire encore.

Ce larron, avec certains anciens de son mouvement qu’on a pu revoir sur quelques ronds-points, fut finalement l’un des rares acteurs authentiques de cette farce du 10 septembre. Ces hommes et ces femmes, qu’on aperçoit encore parfois le samedi après-midi dans les centres-villes, vêtus de leurs vieux gilets crasseux et déchirés, ressemblent à la fois à une armée en déroute et à un carnaval misérable, manifestant pour tout et parfois pour rien.

Si les passants les observent désormais avec condescendance, beaucoup avaient cru en eux à l’époque. Ils appartiennent toujours à cette France silencieuse qui ne battait pas le pavé le 10 septembre, occupée à travailler pour survivre, espérant encore qu’on entende un jour la souffrance des déclassés sociaux, économiques et culturels.

Et puis, le rideau est tombé. Le Grand-Guignol du jour, terminé avec son lot de fumée, de casse et de sang, a renvoyé chacun dans son rôle : les révolutionnaires vers leurs beaux quartiers, les autres vers leurs vies de rond-point.

L’état mental de Donald Trump

0
Donald Trump sur Fox News, le 12 septembre 2025 © Anthony Behar/Sipa USA/SIPA

Le président Trump adore jouer au cow-boy émotif, et le Russe Poutine est en train d’en faire son jouet préféré.


« Ma patience s’épuise rapidement », déclare vendredi sur Fox News Donald Trump au sujet de Vladimir Poutine. C’est une information sur l’état émotionnel du président américain, et cela seulement. Car cela ne nous dit absolument rien sur les conséquences possibles de cet état en termes géopolitiques concrets. Que va-t-il se passer ? Mystère.

Cette énigme serait sans grande importance, si elle n’était la énième en trois ans au sujet de la guerre et, surtout, si elle n’était un indicateur peu rassurant sur la stratégie de Trump et sur son état mental.

Frontières

Depuis sa réélection, Trump nous a assuré qu’il « faisait confiance » à Poutine. Jusque-là, rien que de très diplomatique, même s’il est toujours risqué d’accorder trop visiblement sa confiance à un tyran qui attaque un de vos alliés. Mais, depuis, Trump n’a cessé de nous répéter qu’il était « déçu » par les gestes du président russe à son égard. Du reste, de gestes, il n’y en a jamais eu un seul. Poutine n’a rien concédé, rien offert. Pas un seul centimètre carré du champ de bataille, pas un pas en arrière, pas un seul demi-aveu de commencement de doute, rien. Trump a proposé, essayé, temporisé, assoupli, négocié, mais Vladimir Vladimirovitch Poutine est resté d’acier. Pour le moment, dans ce tête-à-tête, toutes les caresses sont venues de Washington, toutes les morsures de Moscou. Alors, Donald est déçu. De plus en plus.

Que voyons-nous ? Que Trump échoue complètement à ramener à la raison un ex-officier du FSB né au pays de l’idéologie, qui a été élevé dans le cynisme, est devenu adulte dans la corruption, et déploie sur son voisin ukrainien ses grandes ailes de chauve-souris soviétique. Pas le genre de gars que l’on ramène à la raison, pour la simple raison que la raison, il s’en fiche. Il n’en a pas l’utilité. Il veut Kiev comme Gollum veut son Précieux. Et, probablement, ensuite, lorsqu’il aura passé Kiev à son doigt, il voudra Vilnius, Kaunas, Riga, Helsinki, que sait-on encore ? Poutine a déclaré un jour : « La Russie n’a pas de frontières ». Il le pense. Alain Besançon, grand expert du monde slave, expliquait que « la Russie est une religion ». Appuyé à une icône de Saint Staline, patron des impérialistes, Poutine est prosélyte. Il veut que nous devenions croyants. Et, pour cela, il doit démontrer à Donald la supériorité de la foi de la taïga sur celle du Grand Canyon. Alors, comme le lui a enseigné le catéchisme du Kremlin, il humilie quiconque lui résiste. C’est très efficace, quand l’interlocuteur est émotif et pressé d’aboutir.

Dur, froid, têtu comme une mule

1940, Berlin. Les yeux dans les yeux, Molotov pose une question à Hitler sur ses intentions stratégiques concernant la Turquie. Hitler élude en bavassant, comme il sait si bien faire. Molotov repose sa question à l’identique. Hitler re-élude. Molotov repose sa question. Hitler s’acharne à détourner le sujet, en faisant l’éloge de Staline. Molotov revient à la charge. Hitler met fin à la réunion, quitte la salle et dit à son entourage : « Jamais on ne m’a parlé sur ce ton. » Staline tire les ficelles, mais c’est Vyacheslav Molotov le plus grand négociateur de l’histoire soviétique. Dur, froid, têtu comme une mule, il ne lâche jamais sa proie. Molotov est un grand diplomate et un grand assassin. Pendant la Grande Famine, il se rend en Ukraine pour interdire aux fonctionnaires de flancher face à la souffrance du peuple. Dans les années 70, il dit à un journaliste : « J’ai toujours été favorable à la Grande Terreur, j’ai toujours encouragé Staline à mener des exécutions de masse. » Aucun remords. Indispensable. Un des rares caciques que Staline ne tuera pas. Voilà l’école bolchévique des relations internationales. Difficile de ne pas songer à M. Poutine quand on pense à Molotov aujourd’hui. Il vous dira mille fois le même mensonge s’il le faut. Et si vous êtes pressé et émotif, il vous fera perdre la face. Trump est pressé et émotif.


Plus important : « Démoraliser l’adversaire est notre devoir, nous ne serions pas communistes si nous ne le faisions pas », confie Molotov à un journaliste dans les années 70. On tient là la clé de la déception de Trump. Elle est provoquée. Poutine sait que, pour désarmer Donald, il faut que les bras lui en tombent, le forcer à quitter la salle outré et désemparé, comme Molotov y pousse Hitler. Mais le plus navrant est qu’en réagissant ainsi, ouvertement, publiquement, médiatiquement, Trump commet une énorme erreur. Une faute grave : il dit à Poutine ce qu’il ressent. Et, pour le tyran des steppes, tellement friand des faiblesses de ses adversaires (demandez à Angela Merkel, elle en sait quelque chose), l’émotion de Trump sent bon la chair fraîche.

Mauvais comédien

On pourrait nous répondre que Trump fait semblant, qu’il joue sa déception. Sans aucun doute. Mais il ne joue pas à contre-emploi de ce qu’il est réellement : il surjoue. Il exagère ce qu’il est pour le rendre spectaculaire. Du reste, vous ne l’ignorez pas : il suffit de le regarder. Son exhibitionnisme émotionnel, si évident, n’est nullement constitué de paradoxes. Quand il est content, il montre qu’il est incroyablement content. Quand il est en colère, il fait savoir qu’il est exceptionnellement en colère. C’est sa manière de se cacher. Feindre l’hyperthermie est une manière de timidité.

Donc, Trump dit qu’il est déçu parce qu’il est inquiet. Et Poutine en conclut qu’il va falloir continuer à l’inquiéter et le décevoir. Pourquoi ? Pour prouver au monde que Donald est incapable de réagir autrement que par des émotions, rougeurs aux joues. Le prétendu bagarreur qui s’écrie « Retenez-moi, ou je lui casse la gueule ! » démontre son incapacité à se battre. Vladimir veut fournir au monde cette évidence : Trump recule à mesure qu’il vibre. Poutine sera alors celui qui a dompté le lion au cheveux jaunes, et cela inspirera aux autres puissants une crainte non négligeable. Vladimir va continuer à provoquer Donald. Toujours un peu plus méchamment. Déclenchant des émotions toujours un peu plus troubles, amères – et ridicules.

Trump est-il piégé ? Il peut s’évader de l’impasse, mais à une seule condition : s’engager. Faire dix pas en avant. Bousculer Poutine sans demander pardon à celui qu’il a qualifié, il n’y a pas si longtemps, d’ « ami ». Faire d’un coup changer la peur de camp. C’est possible. La dernière chose à faire, face à la Russie, est de la laisser penser qu’elle est imbattable. Elle veut le croire, mais elle ne l’est pas. Cela exige du sang-froid. Et Trump a le sang en fusion du soir au matin. Même quand il dort, il grogne. « Tempête sous un crâne », disait Hugo. C’est tout le problème. Le FSB veut que la pensée stratégique de la Maison-Blanche soit un ouragan enfermé dans une boîte. Un rugissement en vase clos.

Flop !

0
© Les films du losange

On connaît la chanson: la rentrée de septembre, c’est la grande sortie des films présentés en mai au Festival de Cannes. Pour le pire et pas pour le meilleur, hélas. « Oui », le film de Nadav Lapid, malgré ses ambitions politiques et esthétiques, échoue à convaincre, apparaissant trop déconnecté du réel pour atteindre son objectif.


Ce devait être une déflagration cannoise, le film ayant même été refusé en compétition officielle pour éviter, disait-on, un incident diplomatique avec Israël. Il a donc été présenté à la Quinzaine des cinéastes pour y faire finalement un flop relatif. Oui (c’est le titre du film) mais non, finalement, serait-on tenté de dire. Son auteur, l’Israélien Nadav Lapid, développe depuis longtemps une vision critique à l’égard de son pays natal. Elle trouve ici son apogée, évidemment renforcée par le contexte international. Se fondant sur une histoire vraie (la commande par un groupuscule d’extrême droite israélien d’un nouvel hymne national aux relents parfaitement xénophobes et racistes), le réalisateur en tire une fable déjantée sur fond d’amour fou. Mais peut-on actuellement refaire un Sailor et Lula à Jérusalem tendance David Lynch ? Certes, Lapid tente un numéro d’équilibriste politique en consacrant une séquence glaçante aux attentats du 7-Octobre sous la forme d’un récit halluciné. Mais cela ne suffit pas à effacer l’impression d’un trop grand décalage avec le réel.

Sortie le 17 septembre

D’excellents Français

0
Manifestants gauchistes, près de la gare du nord, à Paris, le 10 septembre 2025 © SEVGI/SIPA

« Qu’ils chantent, pourvu qu’ils paient » (Mazarin)


Sans crampons, boussole, ni oxygène, l’Himalaya, c’est plus compliqué que le massif du Madrès. François Bayrou a dévissé, englouti dans la cascade de glace du Khumbu, avant même d’atteindre le camp I. Les politistes et journalistes naïfs accusent nos institutions, la Ve République, pelée, galeuse, monarchiste, viriliste… Les débats sympas dans l’agora, le parlementarisme à la papa, au bon goût d’autrefois, les compromis salutaires, ont beaucoup déçu. Vers quel sombre et nauséabond recoin de notre histoire, le vent mauvais qui souffle va-t-il ramener Marianne ?

Histoires de nuls pour la France

Chacun ses fantômes, fantasmes, uchronies. Une constante : la technique du coup d’éclat.« Le Français a gardé l’habitude et les traditions de la révolution. Il ne lui manque que l’estomac: il est devenu fonctionnaire, petit-bourgeois et midinette. Le coup de génie est d’en avoir fait un révolutionnaire légal. Il conspire avec l’autorisation officielle. Il refait le monde sans lever le cul de son fauteuil » (Camus).

– 1789. Une nouvelle nuit du 4 août avec les Gueux. « Bloquons Tout », c’est flou, pénible à la longue. « La Liberté ou la mort », c’est vendeur pour les morts de peur et les morts de faim. « Mourir pour des idées », c’est épatant, à condition d’avoir des idées et la fibre du martyr. Personne ne se presse au portillon. Autre maxime pleine de bon sens, « Qu’on f….. la paix aux excellents Français ».

– Octobre 17. Vladimir Mélenchon attaque le Palais d’Hiver de l’Élysée. Fort Saganne est encerclé par les Fédayin fichés S de Rima Hassan. Greta Thunberg va-t-elle s’immoler devant Sciences-Po ? Thomas Legrand et Patrick Cohen sauront-ils « s’occuper » de Sébastien Lecornu ?

A lire aussi, Martin Pimentel: Abus de quatrième pouvoir?

– Février 34. Marine Le Pen prend d’assaut l’Assemblée nationale. Les Camelots de Jordan Bardella et Croix-de-Feu d’Éric Zemmour oseront-ils franchir le pont de la Concorde ?

– Mai 68. Sandrine Rousseau, Marine Tondelier, la génération Z, montent des barricades bio pour changer la vie et jouir sans entraves. Sous les pavés Paris Plage. Les berges sont à vous. – Qui suis-je – Où vais-je ? – Qu’est-ce qu’on mange ce midi ?

– Mai 81, le retour, avec la NUG, « Nouvelle Union de la Gauche ». La farce tranquille commence toujours tout feu tout flammes, tout pour tous, avant une rapide marche arrière, le  « réalisme de gauche », pour éviter la faillite. Au menu, un plat unique, inique: toujours plus de fonctionnaires et l’impôt sur les os. Les pauvres ont des malheurs, les progressistes ont des principes. Quoi qu’il en coule.

Les politiques, Grands Chambellans, Superintendants, CEO du service public, Fouquet, naufrageurs, qui depuis cinquante ans ont ruiné le pays, restent à la barre, ne regrettent rien, ne rendent aucuns comptes. Une feuille de déroute identique pour cinq Premiers ministres depuis 2022, y compris le bizut, Sébastien Lecornu, Daladier du macronisme : Ne faisons rien, c’est plus prudent. En attendant un Cincinnatus bienveillant qui épongera 3346 milliards de dette publique dans le dialogue, ou un krach à la grecque, c’est Septembre 38 – Munich –, tous les jours.

Au royaume des idées, les faits n’ont pas d’importance

Si Emmanuel Pif de la Mirandole et la chienlit au Palais-Bourbon n’arrangent rien, notre naufrage industriel, éducatif, culturel, la stasis, ne datent pas d’hier. Nous payons des générations d’incurie, de lâchetés, d’aveuglement idéologique. Les Français vivent dans un monde parallèle où cinq moins cinq égal cinq. La paix sociale est achetée avec des mensonges et de la dette. Nous sommes rattrapés par le réel. Les assassins et les créanciers ne connaissent point la pitié.

C’était pire avant, les millionnaires paieront, nous sommes riches de nos différences… Les palinodies d’économistes atterrants, éducateurs défaillants, journalistes affligeants, sont relayées ad nauseam sur France Inter, Libération, Le Monde, la Křetínský-sphère. Les Augustes insoumis, franciscains d’opérette, prébendiers sous perfusion, éructent contre les clowns blancs du pouvoir. Ivres de probité candide, vin rouge et ressentiments, des guérilleros de bac à sable, contre-pitres du monde d’après, pétaradent dans les incendies de bibliothèques, l’angoisse de l’extrême-droite, la surenchère de promesses démagogiques, intenables. On peut s’arrêter quand on monte, jamais quand on descend.

A lire aussi, Pascal Avot: De quoi François Bayrou est-il la chute?

La tartufferie du camp du Bien consiste à jouer à saute-mouton, au bonneteau, avec le réel, les idéaux, la morale, le droit, le possible. Fini le concret, le plan B, l’heure est au gazeux. Contre la « fatigue démocratique », en promo sur France Culture, des crèmes apaisantes, New Age, aux essences d’humanisme, d’en-commun, d’inclusif… Une société désirable. Comment prendre soin du monde (Dominique Méda).

Rome, Athènes, Sparte, c’est fini ! La res publica et la démocratie prennent l’eau. Reste le clientélisme, une fuite en avant dans le macramé, le tissage, le métissage, la diversocratie, les Bourdieuseries, Boucheronades, l’histoire de France sans histoire et sans France. Le temps des rires et des chants, le pays joyeux, des enfants heureux, des monstres gentils, oui, c’est un Piketty ! D’où parlez-vous, camarades ?

Quels horizons, quelles lignes de fuite, résistances opposer à cet alignement des désastres ? Port-Royal et l’immigration intérieure ? Les regrets et les pleurs ? L’abstentionnisme, le poujadisme, la désespérance, ne sont pas les fruits amers d’un discours churchillien – de vérité -, jamais tenu, mais la résultante des mensonges et dénis permanents. Pas de salut sans parrhésie, courage de dire les vérités déplaisantes, sans tempêtes, ni sacrifices. L’exercice d’une lucidité condamnée n’interdit pas d’allumer des pétards et fusées de détresse sous les pieds des Tartuffes.

« Il semble bien que la demande en matière de liberté soit, pour l’humanité prise dans son ensemble, de beaucoup en dessous de l’offre que nous lui en faisons. Il est à craindre que le marché ne soit pas du tout ce que nous avions supposé. Nous risquons fort de rester avec notre stock sur les bras » (Jacques Rivière).

Une société désirable: Comment prendre soin du monde

Price: ---

0 used & new available from

France 2040, fragments d'avenir

Price: ---

0 used & new available from

Non, Lecornu ne remplace pas Bayrou

0
Sébastien Lecornu inaugure le Tourville, sous-marin nucléaire d'attaque, Toulon, 4 juillet 2025 © Alain ROBERT/SIPA

Il n’est pas absolument certain que la nomination de Sébastien Lecornu à Matignon soit le fiasco annoncé, estime notre contributeur.


L’intérêt des guerres est qu’elles ne font aucune place aux prophètes. La guerre est faite de métal, de sang, d’imprévisibilité, et c’est cette dernière qui mène la danse. Comme le disait un stratège français, « la vraie bataille commence quand le plan de bataille s’effondre ». Quiconque dresse des plans trop précis au commencement d’un conflit devra les remiser par-devers lui  une fois ses troupes engagées jusqu’au cou, et se fier au noble art de l’improvisation. La guerre en Ukraine en est un exemple éclatant.

Fiasco

En février 2022, la prophétie du FSB était que l’Ukraine n’était pas un vrai pays, que son peuple, dégénéré comme tout ce qui est occidentalisé, rongé par les idées LGBT, allait bien vite brandir un grand drapeau blanc et que Kiev serait prise comme à la parade. Ensuite, la sainte russification au pas de l’oie ferait son œuvre civilisatrice, et tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes poutinien. Il n’en fut rien, bien au contraire. La populace ukrainienne s’est révélée d’une pugnacité jamais vue sur le sol européen depuis bien longtemps. Où l’on attendait des woke gavés de vice, l’on a vu des patriotes préférant mourir, plutôt que de revivre la grande famine stalinienne des années 30 (cinq millions de morts, tous innocents). Le Kremlin pensait avaler le territoire ukrainien en une petite poignée de semaines. Il n’a réussi qu’à le grignoter, et à s’y casser beaucoup de dents, en trois très longues années.

A lire aussi: De quoi François Bayrou est-il la chute?

L’Opération Militaire Spéciale est un immense fiasco militaire. Les Russes sont habitués. Ils se sont fait aplatir par Hitler en 1941. Il leur fallut un raz-de-marée de sacrifices humains dans leurs rangs et un tsunami de matériel américain pour renverser la vapeur in extremis. Ils ont été humiliés par les montagnards afghans. Ils se sont enlisés de manière incompréhensible en Tchétchénie, au point qu’il leur a fallu établir un califat à Grozny pour avoir enfin la paix. Et voilà qu’ils se cognent le front, jour après jour, sur la porte fermée de Zelensky. La supposée plus-grande-armée-d-Europe se montre sans grandeur, sans honneur et, surtout, elle ne fait plus tout à fait peur. Elle essaye, pourtant. La semaine dernière, elle nous brandissait sous le nez sa nouvelle arme, le « Tchernobyl volant ». Elle nous fait le coup une fois par mois. On a eu Satan 2, le missile le plus terrifiant jamais vu, on a eu les missiles hypersoniques imparables, on a eu une myriade de petites phrases de Poutine annonçant l’apocalypse nucléaire, et rien ne vient. On s’ennuierait presque. Les chars russes restent désespérément empêchés de prendre l’Ukraine par des Ukrainiens héroïques, des dirigeants européens de moins en moins timides, et des opinions publiques de l’Ouest toujours pas disposées à ramper en sanglotant devant la statue du commandeur Vladimir. L’angoisse continentale qu’il voulait provoquer a fait chou blanc. Le cas français est intéressant.

Guerriers

Nous autres, descendants de l’armée qui s’est fait marcher dessus par la Wehrmacht (avec, notons-le, l’aimable assistance de l’Armée Rouge, son premier et intarissable fournisseur en carburant et en matières premières[1]), nous n’avons pas – ou plus – une réputation de fiers guerriers. On pouvait s’attendre à ce que la déflagration en Ukraine nous inspire un pacifisme tremblant. Il n’en fut rien. À notre propre, grande et excellente  surprise, l’opinion publique n’a pas flanché. Depuis l’entrée de l’armada russe en Ukraine, aucun sondage – et il y en a eu beaucoup – n’a indiqué que nos compatriotes étaient terrifiés. Bien sûr, quand on leur demande s’ils veulent la paix, ils répondent « oui » en masse. Cela s’appelle des êtres humains. Toutefois, lorsqu’on les questionne sur la réalité de la menace russe et sur la nécessité d’assister l’Ukraine, la majorité s’est toujours prononcée contre la lâcheté. La toute récente enquête de l’Ifop ne déroge pas à cette règle. Pourtant, elle intervient à un moment critique : des drones russes ont survolé la Pologne, l’Otan se réveille de sa sieste, Macron envoie des chasseurs surveiller l’espace polonais. La fameuse escalade se profile. Ce serait le moment de se mordre un peu les doigts et d’avoir les genoux qui s’entrechoquent. Nenni. L’opinion ne change pas d’opinion : on ne baissera pas les yeux devant Moscou. Pas encore. Voire pas du tout, car rien n’indique que la Russie soit encore en état de terrasser l’Occident et qu’il faille par avance lui livrer les clés de Calais. Que l’on y voie de l’imprudence, de la lucidité ou du courage, les statistiques sont là : la France ne se rend pas.

A lire aussi: 11-Septembre: la blessure et la veille

Où l’affaire devient encore plus intéressante, c’est que François Bayrou a été remplacé par Sébastien Lecornu. La nomination de ce dernier est généralement perçue comme une preuve supplémentaire que Macron est un centriste fade, flasque et répétitif. Rien n’est moins certain. Car, si Lecornu passe pour un clone de Macron, ce qu’il est peut-être, il a aussi un passé récent, et pas n’importe lequel. Avant Matignon, il a été ministre des Armées. Pendant trois ans et bientôt quatre mois. C’est-à-dire : pendant la guerre en Ukraine, justement. À quelques mois près, sa trajectoire colle à celle du conflit. Il faudrait être bien peu curieux pour y voir un hasard. De plus, ce qui renforce le point précédent, M. Lecornu n’a pas la Place Rouge pour tasse de thé. Et c’est bien normal, car il a été le responsable des affaires politico-militaires d’un président qui, s’il a commencé par appeler Poutine une fois par jour en espérant vainement le séduire – ce qui avait fait de lui un personnage risible aux yeux des Ukrainiens -, il a fini par comprendre comment fonctionne le FSB et comment il convient de lui parler : sans amabilité excessive, en se souvenant à chaque instant que le mensonge est son ADN et l’intimidation sa colonne vertébrale.

À la dure

Le ministre russe de la défense Sergueï Choïgou (2012-2024). DR.

Macron est allé à l’école de la négociation face à la Russie, sur le tas, à la dure. Lecornu a appris avec lui, et l’accompagnant sur ce chemin abrupt et semé de vipères. Lecornu a retenu la leçon. Il veut doubler le budget des armées d’ici 2030. Il évoque « l’agressivité » de l’armée russe. Il ne se laisse pas marcher sur les pieds par Sergueï Choïgou. Il se montre indiscutablement favorable à l’aide à l’Ukraine. On sait de quel côté de la ligne de front il se situe. Et, à la réflexion, il est envisageable que ce soit la raison de son accès à Matignon. Macron veut un homme avec lequel il ne sera pas nécessaire de palabrer pendant des heures si la situation militaire grimpe d’un coup en température. Avec Lecornu, on peut imaginer que le dialogue ira vite et droit au but. Avec Bayrou, il y avait le risque que l’accent traîne et que l’embonpoint ralentisse.

Et si Lecornu n’était pas un énième négociateur à la table ronde des partenaires sociaux, ni une énième tentative d’endormir simultanément LR et le PS ? Et si la table était, cette fois, celle du wargame ? Macron a joué au chef de guerre du temps du Covid, mais il est confronté à un virus d’une toute autre nature, contre lequel les masques en papier ne suffiront pas. Et si Lecornu n’était pas un nouveau louvoiement entre petites idéologies électorales, mais une façon pragmatique de se préparer au moment où Poutine voudra enfin vraiment nous broyer psychologiquement ? Viatcheslav Molotov, grand diplomate russe et grand assassin soviétique, disait : « Démoraliser l’adversaire est notre devoir, nous ne serions pas communistes si nous ne le faisions pas. » Notre premier devoir à nous, alors, est de ne pas laisser faire, et il existe une toute petite possibilité que Lecornu soit le Premier ministre idoine. En temps de guerre, faute de mieux, il faut laisser sa chance au produit.


[1] Stalin’s War, Sean McMeekin, Penguin