Le philosophe Dany-Robert Dufour vient de publier un livre dans lequel il relate plus de cinquante années de vie intellectuelle, en montrant par exemple comment les « déconstructionnistes » – théoriciens du genre en tête – ont fini par épouser la mentalité néo-libérale qu’ils prétendaient combattre. Ce sont aussi en filigrane certaines ambiguïtés de l’esprit soixante-huitard qui apparaissent ainsi au grand jour: les cols mao sont devenus les partisans de l’idéologie libérale-libertaire!


Dany-Robert Dufour est un philosophe à peu près inclassable, si l’on s’en tient à la nomenclature officielle des doctrines philosophiques. Ses livres, depuis Le Bégaiement des maîtres : Lacan, Émile Benveniste, Lévi-Strauss, 1988 et Les Mystères de la trinité, 1990, jusqu’à Baise ton prochain : Une histoire souterraine du capitalisme, 2019 en passant par Le Divin marché, 2007, L’individu qui vient… après le libéralisme, 2011 ou La Cité perverse, 2012, soit près d’une vingtaine d’ouvrages, dessinent le contour d’une œuvre,  dont ces entretiens avec Thibault Isabel forment une synthèse utile qui incitera certainement le lecteur à se plonger dans les autres ouvrages de Dufour. 

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Ces entretiens ont d’abord une dimension biographique qui ne manque pas d’intérêt. Issu d’une famille modeste, dont il fait l’éloge, Dufour se retrouve « soixante-huitard » du côté des « maos-spontes », c’est-à-dire la Gauche Prolétarienne (le nom de l’organisation n’est pas cité), ce qui le conduira à « s’établir », c’est-à-dire à se faire embaucher dans une usine, à être recherché par la police, et finalement à se réinsérer dans les études universitaires. De Mai 1968, il garde l’image d’une « grande fête » et les années qui suivirent furent celles de la « belle vie ». Peut-être une approche plus critique et moins hagiographique eût-elle intéressé de nombreux lecteurs : c’est un autre livre qu’il fallait faire. Mais Dufour en dit assez, assez sur cette admiration d’un père anar et résistant qu’il n’a pas à « tuer ». Assez aussi sur la complaisance et le soutien matériel que toute une pléiade de « belles gens », habitant de beaux appartements à Paris, offrit aux « maos » en rupture de ban avec la société bourgeoisie. Assez aussi sur les mœurs universitaires féodales – il faut un suzerain pour y faire carrière – et les rivalités impitoyables autour de la lutte des places. Il faut citer untel ou untel sous peine de représailles, il faut toujours se garder à droite et à gauche. Un si petit monde… 

L’illimitation du désir est devenu la loi

Mais l’intérêt majeur du livre est le récit de la formation philosophique de Dany-Robert Dufour. Une formation qui commence véritablement par une rupture avec le structuralisme qui dominait alors les milieux intellectuels et universitaires. Le structuralisme est une pensée binaire. Toute structure est un système d’opposition : voilà ce qu’il hérite de Jakobson. Contre le structuralisme, Dufour propose une pensée à la fois trinitaire et unaire. Trinitaire parce que toute relation entre deux termes suppose un tiers et unaire comme l’est l’autoréférence. La logique binaire est en accord avec l’évolution d’une société qui fait de plus en plus de place aux algorithmes et à la mécanisation des processus intellectuels. L’élimination du tiers exprime le processus de « désymbolisation » dans lequel nous sommes entrés et qui menace de folie destructrice toute société particulièrement. À partir de cette logique nouvelle – qui, évidemment, rappelle la dialectique hégélienne – Dufour mène une critique en règle de la pensée post-moderne et la « french theory ». On appréciera notamment les passages à la fois clairs et impitoyables consacrés à la « bande des quatre », Foucault, Deleuze, Derrida et Bourdieu. Il montre que ces penseurs, loin d’être les théoriciens d’une critique radicale du capitalisme, en sont en fait les thuriféraires. L’émancipation totale des individus et l’apologie du nomadisme chez Deleuze ou la priorité au « souci de soi » chez Foucault sont en plein accord avec les orientations du capitalisme d’aujourd’hui. Il souligne en quoi Bourdieu et Derrida portent une responsabilité intellectuelle lourde dans le déferlement du nouveau féminisme et des théories du genre. 

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Dany-Robert Dufour propose une approche globale des processus socio-historiques à l’œuvre depuis quatre siècles. Il souligne l’inflexion radicale qui s’exprime dans la fameuse fable des abeilles de Mandeville. D’une société où toute une série de procédés visaient à conduire les humains à réfréner leurs désirs et leur égoïsme, on passe à une société où l’illimitation du désir devient la loi : les vices privés produisent les vertus publiques, croit-on. De cette transformation naissent toutes les tendances qui trouvent aujourd’hui leurs manifestations les plus délétères, la démesure qui est la règle de base du mode de production capitaliste menace directement l’existence même de la société humaine. Le livre se clôt ainsi sur des propositions à la fois mesurées et susceptibles de nous engager dans une voie nouvelle, avant qu’il ne soit trop tard.

Il y a bien des points qui mériteraient discussion, aussi bien concernant l’interprétation de l’histoire, de l’histoire de la philosophie ou du marxisme. Mais peut-être cette discussion pourra-t-elle se mener un jour, si nous sommes capables de retrouver le sens du dialogue philosophique.


Dany-Robert Dufour, Fils d’anar et philosophe, entretiens avec Thibault Isabel, éditions R&N, 2021.

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