Star de la France périphérique au début des années 1990, ce prénom a longtemps été moqué. Loin de rentrer dans la concurrence victimaire, les nombreux baptisés n’ont pas tous pour autant conquis les hautes sphères. Plongée dans la France des Kevin.


« Quand je vais dans une classe, je me mets toujours à côté de l’élève que j’appelle le Kévin, celui au fond de la classe près du mur et qui se demande ce qu’il fait là ». Cette petite phrase a été tenue fin janvier lors d’une réunion dans un collège par un sexagénaire de l’Éducation nationale. Si ceux de plus de 30 ans ont souri, les plus jeunes n’ont même pas frémi. « C’est stupide mais ça ne m’étonne pas. Bien que les choses aient changé, il y a encore une représentation péjorative de ce prénom, notamment chez les plus de 30-35 ans », commente Kévin Bossuet, médiatique professeur d’histoire-géographie. Loin de crier à la stigmatisation, le trentenaire rappelle que Kevin est un prénom irlandais et chrétien. La légende veut qu’au VIème siècle, Saint Kevin fondât en Irlande l’abbaye de Glendalough, dans les montagnes de Wicklow.

Bientôt un prénom de vieux? Les Kevin sont globalement âgés de 25 à 35 ans. Ils n’étaient que 225 nouveau-nés pour l’année 2019, relégués à la 560ème place loin derrière les Raphaël et les Gabriel

Tous les ans le 3 juin, notre calendrier chrétien fête les Kevin. Naître sous ses auspices donne-t-il les meilleures chances de réussir à l’école ? En 2012, le chercheur Baptiste Coulmont a créé le Projet mentions, un système qui propose une grille de lecture des résultats au baccalauréat selon les prénoms. Avec 4% de mentions très bien, les Kevin côtoient les Steven, Jessy, Jordan ou Mohamed. Les Théophile, Constance ou Augustin frisent eux les 20 % de mentions très bien. « Le prénom n’est pas magique. Il ne favorise pas de lui-même un résultat plutôt qu’un autre. », précise le chercheur. Certes, mais le surnom le plus déshonorant de Kevin n’est autre que « kéké ». Une tache consacrée par l’humoriste Elie Semoun à travers son personnage Kévina, une potiche adolescente au QI d’huître.

Du prénom d’acteur au lourd fardeau

Dans la seconde moitié du XXème siècle, les parents de la France périphérique se sont tournés vers les prénoms anglo-saxons. Si Kevin est souvent amalgamé aux séries d’Outre-Atlantique, il faut attendre 1989 pour voir un robot baptisé ainsi dans Sauvé par le gong, et 1990 pour qu’apparaisse un personnage dénommé Kevin Weaver dans Beverly Hills. Dès le début des années Mitterrand, l’épidémie de Kevin déferle pourtant sur l’Hexagone, à tel point que de 1989 à 1996, Kevin fut le prénom masculin le plus donné de France. En décembre 1990, Kevin McCallister crève l’écran dans Maman j’ai raté l’avion. Dans ce navet légendaire, un gamin de huit ans oublié à la maison par ses parents gagnait les cœurs des familles populaires. Avec plus de deux millions d’entrées, le jeune Kevin cartonne. Quelques mois plus tard, la France faisait la connaissance de Kevin Costner avec Danse avec les loups. L’acteur y campe un officier nordiste qui décide, suite à la guerre de Sécession, de s’atteler à une intégration exemplaire parmi les Sioux. Le blockbuster fera plus de sept millions d’entrées en France. En 1991, plus de 14 000 Kevin voient le jour en France.

A lire aussi, Laurence David: Pitres à clic et club de buzz

Rédacteur en chef Idée de Marianne, Kévin Boucaud-Victoire peine à s’extirper de son bureau encombré de bouquins. Né pendant le boom des Kevin, l’auteur de Georges Orwell, écrivain des gens ordinaires cumule les boulets : naissance en milieu populaire, noir, enfance en banlieue, domicilié en Seine-Saint-Denis depuis quinze ans et… prénommé Kévin. Vêtu d’un gilet rouge qui lui donne l’air d’un dandy sorti d’un roman de Huysmans, il nous apprend qu’il fut baptisé ainsi en hommage au footballeur anglais Kevin Keegan, ballon d’or en 1978 et 1979. « Il y a beaucoup d’Antillais qui s’appellent comme moi, j’ai un cousin qui s’appelle Kevin. A l’école, il y avait toujours un autre Kevin dans ma classe. Cela pour dire que c’est un prénom populaire qui allait toujours de soi pour moi jusqu’à ce que j’arrive en Master d’économie ». Da

Article réservé aux abonnés

60 % de l’article reste à lire…

Pour poursuivre la lecture de cet article Abonnez-vous dès maintenant.

ABONNEMENT 100% NUMERIQUE
  • Tout Causeur.fr en illimité
  • Le magazine disponible la veille de la sortie kiosque
  • Tous les anciens numéros
3 €80par mois
Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Alexis Brunet
est professeur.
Lire la suite