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Tu seras un Kevin mon fils

Enquête sur la France des Kevin

Tu seras un Kevin mon fils
Macaulay Culkin dans "Maman, j'ai raté l'avion !" (1990) de Chris Columbus © SIPA Numéro de reportage : REX43026582_000004

Star de la France périphérique au début des années 1990, ce prénom a longtemps été moqué. Loin de rentrer dans la concurrence victimaire, les nombreux baptisés n’ont pas tous pour autant conquis les hautes sphères. Plongée dans la France des Kevin.


« Quand je vais dans une classe, je me mets toujours à côté de l’élève que j’appelle le Kévin, celui au fond de la classe près du mur et qui se demande ce qu’il fait là ». Cette petite phrase a été tenue fin janvier lors d’une réunion dans un collège par un sexagénaire de l’Éducation nationale. Si ceux de plus de 30 ans ont souri, les plus jeunes n’ont même pas frémi. « C’est stupide mais ça ne m’étonne pas. Bien que les choses aient changé, il y a encore une représentation péjorative de ce prénom, notamment chez les plus de 30-35 ans », commente Kévin Bossuet, médiatique professeur d’histoire-géographie. Loin de crier à la stigmatisation, le trentenaire rappelle que Kevin est un prénom irlandais et chrétien. La légende veut qu’au VIème siècle, Saint Kevin fondât en Irlande l’abbaye de Glendalough, dans les montagnes de Wicklow.

Bientôt un prénom de vieux? Les Kevin sont globalement âgés de 25 à 35 ans. Ils n’étaient que 225 nouveau-nés pour l’année 2019, relégués à la 560ème place loin derrière les Raphaël et les Gabriel

Tous les ans le 3 juin, notre calendrier chrétien fête les Kevin. Naître sous ses auspices donne-t-il les meilleures chances de réussir à l’école ? En 2012, le chercheur Baptiste Coulmont a créé le Projet mentions, un système qui propose une grille de lecture des résultats au baccalauréat selon les prénoms. Avec 4% de mentions très bien, les Kevin côtoient les Steven, Jessy, Jordan ou Mohamed. Les Théophile, Constance ou Augustin frisent eux les 20 % de mentions très bien. « Le prénom n’est pas magique. Il ne favorise pas de lui-même un résultat plutôt qu’un autre. », précise le chercheur. Certes, mais le surnom le plus déshonorant de Kevin n’est autre que « kéké ». Une tache consacrée par l’humoriste Elie Semoun à travers son personnage Kévina, une potiche adolescente au QI d’huître.

Du prénom d’acteur au lourd fardeau

Dans la seconde moitié du XXème siècle, les parents de la France périphérique se sont tournés vers les prénoms anglo-saxons. Si Kevin est souvent amalgamé aux séries d’Outre-Atlantique, il faut attendre 1989 pour voir un robot baptisé ainsi dans Sauvé par le gong, et 1990 pour qu’apparaisse un personnage dénommé Kevin Weaver dans Beverly Hills. Dès le début des années Mitterrand, l’épidémie de Kevin déferle pourtant sur l’Hexagone, à tel point que de 1989 à 1996, Kevin fut le prénom masculin le plus donné de France. En décembre 1990, Kevin McCallister crève l’écran dans Maman j’ai raté l’avion. Dans ce navet légendaire, un gamin de huit ans oublié à la maison par ses parents gagnait les cœurs des familles populaires. Avec plus de deux millions d’entrées, le jeune Kevin cartonne. Quelques mois plus tard, la France faisait la connaissance de Kevin Costner avec Danse avec les loups. L’acteur y campe un officier nordiste qui décide, suite à la guerre de Sécession, de s’atteler à une intégration exemplaire parmi les Sioux. Le blockbuster fera plus de sept millions d’entrées en France. En 1991, plus de 14 000 Kevin voient le jour en France.

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Rédacteur en chef Idée de Marianne, Kévin Boucaud-Victoire peine à s’extirper de son bureau encombré de bouquins. Né pendant le boom des Kevin, l’auteur de Georges Orwell, écrivain des gens ordinaires cumule les boulets : naissance en milieu populaire, noir, enfance en banlieue, domicilié en Seine-Saint-Denis depuis quinze ans et… prénommé Kévin. Vêtu d’un gilet rouge qui lui donne l’air d’un dandy sorti d’un roman de Huysmans, il nous apprend qu’il fut baptisé ainsi en hommage au footballeur anglais Kevin Keegan, ballon d’or en 1978 et 1979. « Il y a beaucoup d’Antillais qui s’appellent comme moi, j’ai un cousin qui s’appelle Kevin. A l’école, il y avait toujours un autre Kevin dans ma classe. Cela pour dire que c’est un prénom populaire qui allait toujours de soi pour moi jusqu’à ce que j’arrive en Master d’économie ». Dans les amphis de la Sorbonne, cette tête bien faite réalise qu’elle porte un prénom presque exotique pour certains, « un peu extravagant, un peu drôle ». De fil en aiguille, il pressent que les Kevin sont mésestimés dans la capitale, ce qui le conduit à se plonger dans La revanche de Kevin. Dans ce roman signé Iegor Gran, l’auteur de L’écologie en bas de chez moi imagine un jeune homme qui connaît Céline, Proust et Deleuze comme sa poche mais ne parvient à se frayer une place dans le microcosme littéraire parisien en raison de son prénom.

« Kevin est un prénom de classe populaire, un milieu dont je suis moi-même issu. Mais l’ascenseur social étant actuellement bloqué, ceux qui réussissent leur émancipation n’ont pas de désir de revanche », tempère Kévin Bossuet, qui ajoute qu’on a lui déjà dit qu’ « il n’était pas un Kevin comme les autres ». « C’est aussi débile que de dire : « tu n’es pas un Arabe comme les autres ! » », s’indigne-t-il. « Il est sans doute plus facile pour un Kevin d’être boucher ou joueur de foot que d’intégrer un milieu intellectuel », abonde le rédacteur en chef Idées de Marianne. En 2006, la loi sur l’égalité des chances a instauré le CV anonyme pour tous les recrutements dans les entreprises de plus de 50 salariés. Outre des Moussa, Fatima ou Mamadou, a-t-elle permis à des Kevin d’accéder à un emploi décent ? La dernière étude sur ce sujet date de 2010. A l’époque, selon l’Observatoire des discriminations, un Kevin avait 10 à 30% moins de chances de se faire embaucher qu’un Arthur à CV égal.

Le Grand soir des « Kévin de France »… 

On compterait plus de 600 thèses rédigées récemment par des Kevin dans l’Hexagone. Un nombre assez bas au regard des près de 90 000 nés de 1985 à 1995. Dans ce raz-de-marée, Jérôme Fourquet voit « un déclin du poids des traditions familiales et religieuses au profit de l’American way of life »[tooltips content=”Jérôme Fourquet, L’Archipel français“](1)[/tooltips]. En effet, les années 1990 à 2000 voient aussi naître plus de 35 000 Jordan et près de 2000 Steeve. Aujourd’hui, deux d’entre eux occupent de hautes fonctions au sein du Rassemblement National. Dans L’Archipel Français, Jérôme Fourquet souligne d’ailleurs que « la carte des Kevin et des Dylan n’est pas sans rappeler celle du vote FN ». Qu’en est-il des Kevin dans l’arène politique ? « Kevin Kühnert, le chef des jeunes démocrates en Allemagne, est une véritable star Outre-Rhin !», s’enthousiasme Kévin Bossuet. Et chez nous ? Après avoir été très actif au sein des Jeunes avec Macron, Kévin Hamandia est attaché parlementaire du député LREM Raphaël Gauvain. « Quand on s’appelle Kévin, il faut sans doute faire plus ses preuves. Il n’y en a pas beaucoup en politique mais ça viendra car beaucoup d’électeurs ont maintenant eu un Kévin dans leur classe », souffle-t-il. De quoi trouver un terrain d’entente avec Kévin Pfeffer, conseiller régional du RN dans le Grand-Est ? « Je représenterai fièrement tous les Kévin de France », a tweeté ce dernier avant le second tour des Législatives de juin 2017 -ce qui n’a pas suffi à faire de lui le premier du genre à siéger au palais Bourbon. Si un certain Jordan Bardella lorgne sans doute à terme des fonctions présidentielles, aucun Kevin en vue pour convoiter l’Élysée.

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Au total, plus de 160 000 Kevin sont enregistrés à l’état civil, a souligné Jérôme Fourquet dans L’Archipel français. Mais suite à son ascension fulgurante, la vague connaît, dès 1996, une chute brutale. « Plus l’engouement pour un prénom est fort, plus le reflux l’est aussi », assure Baptiste Coulmont. « Il y a des Kévin et il y en aura bientôt partout, du bas en haut de l’échelle sociale, n’en déplaise aux vicomtes », s’est-il pourtant enflammé dans les colonnes du Monde. Une prédiction qu’il confirme à Causeur : « Désormais, les Kevin sont des jeunes adultes qui sont partout ». « Mais pour les plus jeunes, c’est un prénom sans doute déjà démodé », tempère-t-il. Bientôt un prénom de vieux ? La vague ayant eu lieu entre 1985 et 1995, les Kevin sont globalement âgés de 25 à 35 ans. Ils n’étaient que 225 nouveau-nés pour l’année 2019, relégués à la 560ème place, très loin derrière les Raphaël, troisièmes, et les Gabriel, qui décrochent la palme. Symbole d’une méritocratie à la française qui n’a pas encore abdiqué, Kévin Boucaud-Victoire a prénommé son jeune fils tel que l’ange de la Bible. « C’est un très beau prénom et j’ai toujours aimé les prénoms bibliques », confie-t-il. Si la mode des Kevin semble enterrée, l’Ancien Testament souffle à nouveau sur l’Hexagone. « Nous autres grands, ayons recours aux noms profanes ; faisons-nous baptiser sous ceux d’Annibal, de César et de Pompée ; c’étaient de grands hommes », clamait pourtant La Bruyère au XVIIème dans Les Caractères. Entre un siècle et un siècle et demi séparent les pics de plus forte fréquence d’un même prénom. Autrement dit, les Kevin seraient bien inspirés de s’activer dès maintenant s’ils veulent allonger la liste.

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