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Thibault de Montaigu: le vent souffle où il veut

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Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix, mais tu ne sais pas d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit.  (Évangile selon Saint-Jean 3-8)


Écrivain mondain et dandy, plus enclin aux plaisirs de la nuit qu’à réciter des psaumes ou prier, Thibault de Montaigu[tooltips content= »auteur des romans Les Anges brulent, Un jeune homme triste, Zanzibar, Voyage autour de mon sexe« ](1)[/tooltips], jeune hussard brillant, possédant un véritable talent littéraire et un certain sens de l’outrance – de la provocation diraient les bonnes âmes – ne semblait jusqu’à la publication de ce nouveau roman La Grâce, récompensé par le Prix de Flore 2020, ni posséder le sens du sacré ni celui de la révélation divine. 

Surgissement de la Grâce

Vivant avec son épouse et ses enfants à Buenos-Aires, entré dans une phase de dépression, il décide sur les conseils de Margarita, la psychothérapeute qu’il consulte, de s’attaquer à l’écriture d’un nouveau livre sur un sujet qui l’obsède, la disparition de Xavier Dupont de Ligonnès meurtrier diabolique de toute sa famille. Il décide pour cela de suivre les traces du criminel, de son possible passage voire de sa présence dans un monastère, celui de l’abbaye Sainte-Madeleine du Barroux dans le Vaucluse.

Seul, perdu, complétement étranger à la présence de Dieu en ce lieu, il écrit, noircit des feuilles comme il dit, lorsque la cloche annonçant les complies, dernier office du soir, sonne, une seule fois. Il sort et se rend dans la chapelle et tout à coup, sans prévenir, au milieu des prières et psaumes, la Grâce surgit, lumineuse.

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À ceux qui penseraient qu’il s’agit d’un artifice ou d’une mystification, d’un beau sujet de livre insincère, j’affirme sans hésitation que La Grâce est un roman d’une vérité abrupte, à l’écriture limpide et cristalline, crue parfois mais toujours pleine d’attention et de douceur même dans les moments où pudeur et impudeur se côtoient. 

Comme une enquête policière

Thibault de Montaigu conduit son récit passionnant comme une enquête policière. C’est un texte fort comme un roman mystique sur un chemin de foi, déconcertant et austère, ardu et clair. La grâce de l’auteur passe par sa conversion dans ce monastère mais bien plus par la force de son enquête sur l’itinéraire de vie et le tortueux et beau chemin parcouru par son oncle, Christian, pour devenir un moine franciscain.

La Grâce est un roman magnifique et fascinant par le double miracle de la foi qu’il révèle, celle qui touche l’auteur au même âge que son oncle Christian, 37 ans. Imprégné par la charité que le poverollo Saint François d’Assise enseignait avec simplicité et par l’amour glorieux de Sainte Marie-Madeleine pour le Christ, ce récit d’une conversion réelle devient matière littéraire, comme chez Saint Augustin, Huysmans, Bourget, Claudel. Montaigu nous parle de l’Incarnation dont Péguy dit dans Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc,  que c’est “La plus grande histoire du monde./ La plus grande histoire de jamais./ La seule grande histoire de jamais.” Il nous donne à entendre et comprendre la force spirituelle d’un parcours religieux – malgré le doute et les souffrances – entièrement tourné vers l’Espérance et l’Amour profond du Christ pour les pauvres ères. Le vent souffle où il veut.

La Grâce de Thibault de Montaigu, Plon.

La grâce - Prix de Flore 2020

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Le nouvel an avec Delon

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Nouveauté DVD – L’Homme pressé – d’Edouard Molinaro – Studio Canal. Pour les fêtes il faut absolument revoir ses classiques, à commencer par ceux avec Alain Delon, icône inclassable et rebelle du cinéma français. 


Un détail vestimentaire m’a d’abord choqué, puis amusé et finalement séduit. Chez un autre, cette faute de goût impardonnable disqualifierait à jamais l’acteur, l’artiste et donc le citoyen. Chez lui, la chaussette de tennis blanche portée sur grand écran était un parti pris esthétique. L’enfilait-il sans réfléchir ? Était-ce une provocation identitaire ou une marque d’indépendance folle, un engagement politique ou l’abandon des idéaux, une ironie mordante ou un confort personnel, une mode incomprise ou une volonté forcenée de s’extraire des normes ? Avec lui, les frontières ont toujours été incertaines, la réalité avait quelque chose d’outrancier et de folklorique, la dinguerie du personnage en devenait presque hypnotique.

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Delon, l’inclassable 

C’est pourquoi on aime tant Delon, il est inclassable, inqualifiable, instable, innommable ; il joue avec nos nerfs et nos certitudes. Il brouille les fréquences d’une pensée rectiligne. Il nous empêche de regarder bêtement ses films, l’incongru est son territoire, le malaise notre horizon commun, il nous indique sa direction piégeuse et souvent mortifère. Comme d’autres acteurs, il n’essaye pas d’être intelligent, brillant, spirituel, élégant, charmeur ou vaguement donneur de leçons, tous ces artifices-là, cette gloriole mal digérée, ce manque d’amour qui déborde et salit le public, il les laisse aux besogneux et aux doublures.

Plein Soleil (1960) - Alain Delon © REX FEATURES/SIPA Numéro de reportage: REX43061910_000004
Plein Soleil (1960) – Alain Delon © REX FEATURES/SIPA Numéro de reportage: REX43061910_000004
Alain Delon dans le Cercle Rouge © STUDIOCANAL
Alain Delon dans le Cercle Rouge © STUDIOCANAL

Delon aura déréglé toutes nos boussoles intérieures, surtout dans l’étrange période qui va de la fin des années 1970 au début des années 1980. Le flic se faisait plus marlou, les dialogues plus métalliques, la lumière plus froide, évoluant d’un blanc laiteux avec Molinaro vers un halogène jaunâtre chez Deray, même les actrices n’avaient plus cette beauté factice, trop lisse, des Trente Glorieuses, une mélancolie insondable leur affermissait désormais le caractère.

De « L’Homme pressé » (1977) à « Pour la peau d’un flic » (1981), de Morand à Manchette, nous avions changé d’époque, j’étais perdu. Delon allait nous accompagner dans ces années molles qui fourbissaient leurs armes en secret. La sirupeuse décennie 90 ferait naître un monde plus radical et disloqué.

Avant ça, Delon préparait le terrain à notre déliquescence actuelle, la Gauche n’était pas encore arrivée au pouvoir, la guerre froide s’agitait dans les étoiles, la Chine regardait cette agitation avec sérénité, les classes moyennes rêvaient d’un magnétoscope et le chômage se creusait. L’heure était à la mobilisation générale. Au cinéma, les méchants, barbouzes et lobbys financiers, avaient des balafres sur le visage comme dans les romans de cape et d’épée. La violence était invisible donc menaçante.

Delon visionnaire réac

Dans cette société en transformation, Delon, visionnaire et poète, avait déjà tout compris des futurs équilibres précaires. Il œuvrait dans les sous-ensembles flous. Ses polars tantôt goguenards, tantôt asphyxiants, déroutaient. Quand il se voulait atrocement sentencieux, on sentait poindre le rire sauvage ; et quand il amusait la galerie, notre sang se glaçait. Là, résidait le talent réactionnaire de Delon, l’affranchi.

La caricature était son habit de lumière, il la portait sans forfanterie, sans insolence. À tort, j’ai longtemps cru qu’il en faisait trop. Chez les seconds couteaux, le second degré masque les failles, chez la star, c’est un étendard. Il avançait sans armure et sans reproche. Il acceptait les moqueries, il s’en délectait même. On était perpétuellement saisi par des émotions contradictoires.

La bizarrerie s’apparentait alors à une forme de pureté. Il faut absolument, durant les fêtes de fin d’année, revoir ces classiques un peu oubliés, un peu méprisés, à l’envoûtante sensation. Car on y (re)découvre un paysage en voie de scarification, une ville grise qui n’a pas encore revêtu ses façades éclatantes et des hommes en proie au doute.

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Maurice Ronet passe en éclaireur, la mort lui sied à merveille. Les « Michel » Auclair, Aumont et Duchaussoy donnent une patine inestimable à ces longs métrages. Mireille nous offre sa moue boudeuse et son carré platine. Alain ne sort jamais sans une veste trois quart en cuir et un pantalon de ville. Christopher Frank apparaît au générique de fin. Les parties de chasse finissent mal comme les histoires d’amour. Et puis, il y a ce parfum d’Italie, loin des mandolines et de la Dolce Vita, qui embaume la noirceur ambiante. Les rondeurs des fifties ont laissé place à des silhouettes tendrement acérées. Dalila Di Lazzaro et Ornella Muti prennent une pose naturellement tranchante. On a soudain l’envie oppressante de revoir le visage de Monica Guerritore. Je vous l’affirme, tout est délicieusement décalé et captivant. Mêmes les voitures fournies par le concessionnaire André Chardonnet, Lancia Gamma et Autobianchi A112 ont le charme suranné de la fin d’un monde.

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Renée Saint-Cyr, comédienne de naissance


Dix ans avant sa mort, l’actrice aux allures d’aristocrate parle de sa pudeur, de son métier et de ceux et celles qu’elle a connus. Éloge de Mireille Darc, Jeanne Moreau et d’autres « gars bien ».


Le peuple français a aimé son propre reflet incarné par Jean Gabin, Bernard Blier, Jules Berry, Julien Carette, Viviane Romance, Danielle Darrieux et tant d’autres. Parmi ces figures populaires, il y a Renée Saint-Cyr (1904-2004), la mère du metteur en scène Georges Lautner. Dans cet entretien retrouvé, enregistré en 1994, elle nous parle d’hier, c’est-à-dire de jadis : de la nostalgie enrubannée, quel plus beau cadeau pour Noël !

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Rapidement proclamée vedette

Dès qu’elle paraît à l’écran, en 1933, dans Les Deux Orphelines, un mélodrame signé Maurice Tourneur, on la proclame vedette. Elle sait très habilement se glisser dans des rôles contrastés. Elle est la créature consentante au malheur, la délurée gracieuse ouvrant de grands yeux noirs où brille une effronterie honorable, ou encore la délicieuse Française affectée, à la moindre émotion, de cet « érythème de la jeune fille pudique » qui transforme les joues d’une pucelle en un cratère de volcan gagné par l’éruption.

C’est ainsi qu’elle est choisie par René Clair, Jean Grémillon, Christian-Jaque, Raymond Rouleau, Sacha Guitry, Vittorio De Sica, Louis Daquin, Albert Valentin… Puis son fils et quelques autres lui permettront d’être reconnue par les nouvelles générations.

Causeur. Tout paraît simple : vous étiez inconnue, vous apparaissez dans un film, le public vous acclame, les femmes veulent vous ressembler, les producteurs vous courtisent…

Renée Saint-Cyr. J’ai su dès mon premier essai que ce métier était fait pour moi, j’ai immédiatement trouvé facile de jouer la comédie. On est comédien comme on est prince : de naissance ! On n’a aucun mérite.

Physiologiquement, j’avais besoin de jouer la comédie

Affronter les contacts humains m’est difficile, je suis naturellement « empêchée ». Physiologiquement, j’avais besoin de jouer la comédie. Ce métier est une joie permanente, écrire, mon autre passion, est une ferveur entretenue. Après l’écriture d’un livre, j’éprouve un passage à vide, une dépression, toutes mes petites mécaniques quotidiennes foutent le camp. Je n’ai jamais éprouvé cela après un film. En société, ma pudeur m’embarrassait, devant une caméra, je n’avais plus peur de rien, même si je connaissais le trac. Bien sûr, j’ai voulu mériter ce métier, j’ai travaillé mes classiques avec Raymond Rouleau, Fernand Ledoux, Tania Balachova. Mais avais-je l’impression de travailler ? Je partageais un plaisir.

Jamais la moindre lassitude ?

Jamais ! À mes débuts, j’ai connu des rythmes de tournage très durs, les horaires syndicaux n’existaient pas. Pour D’amour et d’eau fraîche (1933), nous travaillions vingt-quatre heures d’affilée. Le metteur en scène, Félix Gandera, achetait de la coca à la pharmacie pour nous permettre de lutter contre la fatigue, c’était très efficace. Nous n’avons pas le droit de nous plaindre, quand nous avons la chance de travailler. Nous exerçons notre passion, on nous paie bien, et parfois, même, on nous récompense ! En revanche, j’ai surmonté douloureusement ma pudeur originelle, surtout dans mon expression orale. J’ai mis un temps fou avant de pouvoir dire seulement « merde ! ».

Dans une scène de la série Palace, signée Jean-Michel Ribes (Canal +, 1988), vous proférez des obscénités avec votre voix d’aristocrate affranchie !

Edwige Feuillère me l’a reprochée cette scène : « On n’a pas le droit de faire dire de telles choses à une comédienne. » Mais si, Edwige, une comédienne peut tout dire ! Jean-Michel Ribes, je m’amuse follement dans sa compagnie. J’ai créé son premier grand spectacle, Il faut que le Sycomore coule, en 1972. Ribes m’a permis d’arracher mon étiquette de femme respectable ; avec lui, je me suis habillée aux puces, j’ai porté une perruque couleur carotte et j’ai dit des énormités !

Jean-Paul Belmondo, encore un gars bien : il adore sa maman et il admire son père

Vous les avez tous connus, qui admirez-vous parmi les comédiens ?

Ils sont si nombreux ! Dans L’École des cocottes (1935, mis en scène par Pierre Colombier), j’avais Raimu pour partenaire : rendez-vous compte, Jules Raimu, sa voix de tonnerre, son œil intense, bref toute l’humanité du monde ! Dans une scène très émouvante, j’inondais sa forte épaule de mes larmes, qui jaillissaient sur la caméra !

J’aimais infiniment Pierre Richard-Wilm, un raffiné qui jouait merveilleusement bien du piano. J’ai été étonnée par Maurice Biraud, excellent interprète, plutôt pudique lui aussi, mais libéré au moment de jouer. Il était épatant dans La Grande Sauterelle (Georges Lautner, 1967, avec Mireille Darc et Hardy Krüger), où Francis Blanche avait un moment extraordinaire : des tempéraments, ces deux-là ! J’aurais voulu connaître Suzanne Flon, admirable dans tous ses emplois, comme Jeanne Moreau. J’aurais bien aimé soulever la carapace de Moreau : difficile, il faut une cuillère à escargot ! Elle aussi joue comme elle respire. C’est un gars bien, Moreau ! C’est rare, les gars bien, très rare ! Anny Duperey est un gars bien, comme Mireille Darc.

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Mireille Darc, un gars bien ?

Quand je dis cela d’une dame, c’est pour manifester toute l’estime qu’elle m’inspire. J’aime infiniment Venantino Venantini, que je vois souvent : il m’attendrit ce play-boy prolongé avec sa belle gueule burinée. Dans la famille, je compte évidemment Michel Audiard. Il m’a remis la médaille de la Légion d’honneur ; son discours commençait ainsi : « C’est bien la première fois que je vais te dire vous ! », car on doit vousoyer le récipiendaire. Jean-Paul Belmondo, encore un gars bien : il adore sa maman. Et il admire son père – il m’a fait visiter son atelier : un grand sculpteur ! Il y en a un, que j’ai repéré très rapidement : Bertrand Blier. Il était stagiaire dans un film de mon fils, j’ai dit à Georges : « Celui-là, il fera son chemin. » Je ne me suis pas trompée. Il y a une parenté d’inspiration entre lui et Audiard, mais Blier va plus loin encore, et dans un autre genre. Voyez-vous, si je considère tous ceux que je viens d’évoquer et, si je m’inclus dans ce panorama, je me dis simplement qu’il faut du courage pour être soi-même. 

Une guerre civile dans les têtes

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Quand il s’agit de parler des banlieues et des musulmans, le réalisme disparaît, remplacé par des chimères humanistes ou, au contraire, vengeresses et vindicatives.


La simple évocation de la nécessité d’une réconciliation avec une majorité de musulmans rencontre l’incrédulité et le déni ou au contraire réveille la haine. Les uns estimant qu’il n’y a pas urgence et que, en réalité, l’islam ne pose aucun problème à l’Europe et qu’il n’y a pas de danger dans cette immigration de masse qui apporte ses propres valeurs. Les autres refusant d’entendre l’ambivalence de toute une population, plus diverse qu’il n’y paraît et composée d’êtres humains semblables à tous dans leurs aspirations et leurs failles, malgré une communautarisation nouvelle et spectaculaire.

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Les réseaux sociaux abritent l’anonymat des ressentiments 

Les réseaux sociaux qui apportent des informations précieuses et introuvables ailleurs abritent également l’anonymat des ressentiments. Visiblement, il est plus facile de s’indigner et de dénoncer que d’entendre la possibilité de solutions à une crise majeure. Entre ceux qui veulent l’élimination et ceux qui proposent l’accueil sans limites, la discussion n’est plus possible, ni même souhaitée, les intentions véritables des uns et des autres restant hors de l’expression et même parfois de la conscience.

Le réalisme semble hors de portée, remplacé par des chimères humanistes ou, au contraire, vengeresses et vindicatives. On ne parvient même plus à faire la différence entre une immigration de masse hors de contrôle et la présence des minorités sur notre sol. La crise des banlieues appelées par les uns quartiers populaires et par les autres territoires perdus ou zones de non-droit prouve bien par le vocabulaire lui-même bien ce que j’appelle depuis longtemps « la guerre civile dans les têtes ».

Chacun choisit son bouc émissaire

Chacun ignore ou refuse de voir la complexité d’une situation rendue pour le moment insoluble par la multiplicité des responsabilités et se choisit tel ou tel bouc émissaire. Ce qu’on finit par oublier c’est le désastre actuel d’une société en proie à toutes sortes de maladies, depuis la violence plus ou moins visible des relations familiales et institutionnelles, la peur de complots réels ou imaginaires entrainant la haine des uns pour les autres, les dépressions silencieuses et étouffées et enfin la disparition de la confiance entre d’une part des segments entiers de la nation et d’autre part entre des dirigeants et une population soumise à des aléas qu’elle ne maîtrise pas.

Warm Blue: dystopie apocalyptique

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Le deuxième roman d’Elie Maucourant, jeune professeur de lettres modernes, nous offre une vision sombre de notre avenir. Le destin dystopique de l’humanité est le résultat, moins d’un complot ourdi par un petit nombre de méchants, que de sa propre indécision.


Roman foncièrement dystopique, à la frontière peut-être de l’apocalypse, Warm Blue nous plonge dans une atmosphère qui oscille entre Robocop et Mad Max. Le monde baigne dans une basse-fosse à ciel ouvert. Des dealers s’entretuent tranquillement tandis que les flics doivent baisser le regard de ceux qu’ils sont censés appréhender. Les masses survivent dans un quotidien déglingué dont le lecteur sentirait presque les effluves de cigarette et de sueur sous un ciel grisâtre qui se confond avec la bétonisation du monde. De Paris à Berlin, en passant par une réserve de Nouvelle-Zélande, c’est une époque où justement le monde n’existe en fin de compte peut-être plus.

Délabrement général

Les ultimes animaux vivants sont des clones parqués dans d’immenses réserves surveillées par des drones et des « Sentinels » ; derniers vestiges d’une dévastation menée par l’humanité à l’insu de son plein gré. Ces mêmes animaux qui attirent toujours une hyper-classe mondialisée pour qui le braconnage ou le safari illégal relèvent de l’encanaillement raisonnable. Le roman ne s’inscrit pas tant dans une dystopie issue de Huxley ou Orwell que dans le délabrement général. L’idée du bonheur mis en œuvre par le pouvoir, qu’il soit politique ou autre, n’est pas présente ici. L’avenir ressemble à une banlieue crasseuse de Stuttgart, comme le dirait Ballard. Paris est entièrement gangrénée par les conséquences ultimes d’un multiculturalisme jusquauboutiste, Berlin ne semble être plus que sa vie souterraine, et le reste du monde ne donne pas envie d’être connu. Nos trois protagonistes évoluent dans ce futur fait de rouille et de tétanos. Il n’y a plus rien, puisque même le rien est privatisé. L’État est anéanti au profit de la bureaucratie qui administre des choses et le gouvernement des citoyens vacille entre le souvenir et l’idéalisme. Il y a un vide du pouvoir, même directif. Ou alors évolue-t-il ailleurs, loin des hommes, dans des logiques absurdes qui échappent à tous. Les colonies martiennes paraissent être le seul semblant d’alternative, pour peu que la guerre civile qui gronde soit préférable à la vie de zombie.

Ni morale, ni solution

Mars, éternel fantasme des écrivains de Science-Fiction, occupe une place prépondérante dans le récit d’Elie Maucourant. Elle se situe en filigrane, évoquée parfois, avant de prendre la place qui lui revient dans la trame, au moment où le lecteur remonte les fils jusqu’à apercevoir les mains du marionnettiste. Parce que si l’idée d’une conjuration, d’un dessein à grande échelle et tissé dans l’ombre est la toile de fond sur laquelle nos protagonistes sont jetés en pâture, Elie Maucourant ne propose pas de morale, ni de réelle solution. « Nous sommes nos choix », professait Sartre d’une façon simpliste. Elie Maucourant pose les enjeux d’une façon différente : que sommes-nous si nous refusons de choisir ? Les enjeux qu’un choix soupesé peuvent-ils réellement faire de nous quelque chose de différent selon que l’on se prononce pour l’option A ou B ?

Il y a une thèse du pessimisme dans Warm Blue. Non pas que les problématiques exposées par l’auteur soient insolubles, mais que la solution recourt à un moyen trop extrême pour être soutenable pour l’individu. Le refus de choisir fait-il de nous des inconscients ou des êtres infiniment faibles ? Plus avant, avons-nous réellement envie de choisir quoi que ce soit ? En réalité, ce n’est pas le choix qui est effrayant, mais la décision, car c’est bien elle qui emporte des conséquences. Le choix n’est qu’une proposition, et c’est bien sur l’équilibre précaire de ce pivot qu’Elie Maucourant emmène le lecteur. Il faut composer avec le gouffre de l’indécision provoquée par manque de rationalisme, peut-être de cynisme, sans réconfort, ni rédemption.

Warm Blue: Tome 1 : Poison d'azur

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Warm Blue: Tome 2 : Bleu Libération

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Bertrand Lacarelle ou l’insurrection chevaleresque


Dans un essai inspiré, Ultra-Graal, Bertrand Lacarelle explore l’œuvre fondatrice de Chrétien de Troyes et célèbre le recours aux forêts cher à Ernst Jünger.


Plus Oultre, la magnifique devise de Charles-Quint, pourrait bien devenir celle de Bernard Lacarelle, preux d’Angers, qui, dans son dernier livre, lance une fraternelle exhortation à « réveiller les cœurs français », ô combien oublieux de leurs lumineuses origines. Comment comprendre Ultra-Graal, ce livre qui ne ressemble à rien (ce qui est souvent bon signe), sinon comme un fiévreux appel à l’insurrection chevaleresque, comme une volonté de revenir au XIIème siècle ? Ultra-Graal ? Un brûlot suzerainiste ; le manifeste de l’arthurienne sécession.

L’archipel perdu

Pour le frère Lacarelle, tout commence avec Chrétien de Troyes vers 1178 (après Jésus-Christ), le rhapsode qui, en composant Lancelot ou le chevalier de la charrette, puis Perceval ou le conte du Graal, fonde la littérature française comme Homère le fit pour la Grèce. Au tréfonds de notre âme, nous savons que, de Don Quichotte aux Trois Mousquetaires, la grande littérature est histoire de paladins sans peur et sans reproche.

Cette « si grande clartez » que chante Chrétien de Troyes est celle qui guide son lointain disciple Bertrand d’Angers, ultra réfugié dans la sylve ancestrale.

Manifeste spirituel

Manifeste spirituel et terreauriste (i.e. en faveur d’une écologie intégraale)Ultra-Graal déconcerte et fascine en tant que Grande Restauration de l’Âme Ardente et sans Limite, pour citer un graffiti qu’affectionne l’auteur. « Nous formons un archipel perdu dans l’océan conforme », s’exclame-t-il à bon droit.

Pourquoi ce livre attachant me fait-il songer au Grand d’Espagne de Roger Nimier ? Même race, mêmes nostalgies, même panache.

La suzeraineté ou la mort !

Bertrand Lacarelle, Ultra-Graal, 174 pages.

Ultra-Graal : La Cathédrale oubliée

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Lu Xun: “Oubliez-moi et occupez-vous de vous-même!”

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Le billet du vaurien


Ce n’est pas faute d’avoir prévenu ses lecteurs, comme je n’ai d’ailleurs jamais manqué de le faire : « Il y’a quelque chose qui me déplaît au paradis : je ne veux pas y aller. Il y a quelque chose qui me déplaît en enfer : je ne veux pas y aller. Il y a quelque chose qui me déplaît dans votre futur âge d’or : je ne veux pas y aller. » Lu Xun, puisque c’est de lui qu’il s’agit, sera néanmoins enrôlé après sa mort en 1936, par Mao lors de la révolution culturelle, tout comme Nietzsche l’avait été par Hitler : ils deviendront l’objet d’un culte grotesque qui les aurait à jamais dissuadés d’écrire, s’ils en avaient eu le moindre pressentiment.

Délire lucide

Dans Le Journal d’un fou qui date de 1918, Lu Xun écrira l’histoire hallucinante et prémonitoire d’un homme qui a très tôt, trop tôt, compris que les humains se repaissent de la chair d’autrui et que dans tous les livres, et plus particulièrement de ceux qui parlent de vertu et de justice, on peut lire à chaque page, écrits partout entre les lignes, les mêmes mots toujours répétés : « Manger de l’homme. » Et c’est parce qu’il cède à la panique d’être dévoré par ses proches qu’il entre dans un délire d’une incroyable lucidité. 

Lu Xun est né le 25 septembre 1881 au sud de Shanghai, son grand-père est jeté en prison pour escroquerie. Il assiste également à la déchéance physique de son père, un lettré ruiné. Il s’inscrit alors à l’École navale de Nankin où il étudie les sciences de la nature, ce qui suscite les railleries de ses compagnons. Pire encore : on l’accuse de vendre son âme aux diables étrangers. Mais, passionné par les disciplines scientifiques, il arrive peu à peu à la conclusion que la médecine traditionnelle chinoise n’est qu’une lamentable escroquerie dont son père, entre autres, a été la victime. En 1901, il obtient une bourse pour faire des études de médecine au Japon. Sa mère, redoutant qu’il n’épouse une Japonaise, décide de le marier. Il n’a jamais vu la femme qui lui est destinée. C’est une naine difforme. Il passe sa nuit de noces à lire Darwin et, le lendemain, s’embarque pour le Japon.

Survivre non pour ses amis, mais pour ses ennemis

Dégoûté par la « boutique confucéenne » qu’il s’emploiera à démolir, il s’enflamme pour Nietzsche et Schopenhauer – il note à son propos : « Des gens aussi bizarres que lui, il en est fort peu dans le monde ». Il admire l’apothéose de la subjectivité chez Kierkegaard, se sent proche de Byron, de Pouchkine et de Lermontov et écrira à leur sujet des pages d’un romantisme révolutionnaire exalté. Il pressent l’importance de Freud. « L’acte sexuel, note-t-il, n’est ni coupable, ni impur. » Il se réjouit que Freud arrache aux bien-pensants le masque de leur hypocrisie.

Lui-même, alors qu’il enseigne la chimie et la biologie à Pékin, sera troublé par une de ses élèves, de dix-sept ans plus jeune que lui. Elle commence, selon un scénario classique, par lui écrire pour lui demander des conseils et elle finira par vivre avec lui. Avec une ingénuité délicieuse, elle lui demandera un jour : « Pourquoi ai-je constamment l’impression d’être encore ton élève ? » Et lui de sourire : « Quelle enfant tu fais ! » Il notera dans son journal intime : « Vivre avec l’être qu’on aime n’est pas une petite victoire. »

A relire: Culture chinoise: de Yu Dafu à « Suzhu River »

Certains verront dans le tarissement de sa veine littéraire les raisons de sa passion politique. De plus en plus engagé aux côtés des communistes, traqué par les forces de l’ordre, Lu Xun poursuit inlassablement le même but : saper les fondements de la Chine traditionnelle. Il traduit Jules Verne pour les enfants, mais aussi Tchekhov et Gogol. Il participe à la fondation de la Ligue des écrivains de gauche, sans perdre pour autant son humour grinçant : «  J’ai bien conscience de mes côtés désagréables : je ne bois pas d’alcool et je prends de l’huile de foie de morue, avec l’espoir de vivre le plus longtemps. Je le fais moins pour mes amis que pour mes ennemis. »

Refus du prix Nobel

Comme il est question de lui attribuer le prix Nobel de littérature, il fait savoir qu’il refusera toute distinction ayant quelque rapport avec la découverte de la dynamite. Et quand il meurt, tuberculeux, à l’âge de cinquante-cinq ans, il laisse le message suivant : « Oubliez-moi et occupez-vous de vous-même : ce sera tout juste de la sottise si vous ne le faites pas. » Voilà au moins une requête que je n’aurai pas besoin de formuler : elle est déjà exaucée.

Le Journal d'un Fou et autres nouvelles

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Ne dites plus « La curiosité est un vilain défaut »!

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« La curiosité est un vilain défaut » : j’ai toujours considéré que ce précepte d’une éducation à l’ancienne avait ses limites et en particulier était contradictoire avec l’ouverture d’esprit…


J’en suis d’autant plus persuadé au début de cette nouvelle année où, projetant un regard rétrospectif sur la précédente, il me semble que celle-ci, dans beaucoup de domaines, a manqué de cette belle vertu de curiosité pour s’abandonner à un narcissisme singulier et collectif.

L’ignorance assumée n’est pas grave. Ce qui l’est, c’est de croire qu’on sait ou, pire, d’être gangrené par l’arrogance d’un prétendu savoir. Démarche et prétention qui vous situent à mille lieues de la curiosité. Avec elle, on ne sait pas, on cherche à savoir, on écoute, on lit, on doute, on va voir, on ne déteste pas par principe. La curiosité ouvre des pistes quand on a pour obsession de les clôturer.

Je me souviens de ces moments sombrement magiques en cour d’assises où avant toute autre disposition d’esprit et d’âme j’étais d’abord habité par la curiosité. Quel être, quelle personnalité allais-je rencontrer ? Quel accusé aurais-je à découvrir ?

Se laisser dans l’existence, dans la multitude de ses facettes intellectuelles, politiques, culturelles, médiatiques ou intimes, la chance de pouvoir être surpris, l’opportunité de laisser une place à l’inattendu, à l’idée encore virtuelle, à l’opinion encore dans les limbes, avoir l’élégance de fuir le péremptoire, le sommaire. Cessons de nous imaginer telle une petite encyclopédie du tout et du rien, de nous installer comme dans une forteresse et de récuser toute curiosité d’autrui et du monde parce qu’elle serait dangereuse, que nous ne serions plus à l’aise dans nos pénates humaines !

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Nous avons moqué, pour la Covid-19, le pluralisme échevelé et contradictoire des médecins, professeurs et experts, les certitudes scientifiques qui nous étaient assénées et nous conduisaient d’un bord à l’autre de l’esprit, ces joutes médiatiques d’où on sortait en état de malaise parce qu’il n’était personne qui ne s’estimait pas sachant, irrécusable, infiniment légitime. Et ceux qui espéraient voir leur curiosité satisfaite, leur ignorance sinon comblée du moins atténuée, n’étaient pas pris au sérieux puisqu’il convenait principalement de faire semblant de savoir, chaque citoyen miraculeusement pourvu d’un bagage de spécialiste ! La curiosité apparaissait tel un aveu de faiblesse au lieu d’être une force.

Quand, pour ne pas sombrer dans une tolérance intelligente, une approche nuancée, équilibrée, on crache sur un tweet, sur un billet, sur un article, sur une œuvre, on se vante de s’être privé de toute curiosité, on formule des décrets expéditifs pour se faire plaisir et ressembler à de misérables petits Robespierre du quotidien, notre France se rengorge ! Elle est fière d’elle puisqu’elle a récusé la curiosité qui au fond n’est que la liberté de se donner le droit d’évoluer, de changer d’avis.

Être curieux, ce n’est pas être lâche mais le contraire ; se sentir suffisamment assuré pour aller vers ce qu’on n’est pas, vers des territoires qui devraient nous manquer puisqu’on ne les a pas encore fréquentés.

Lorsque, obstinément, quoi que fasse ou ne fasse pas un président de la République, on campe dans le même fixisme hostile, dans une inaltérable haine pour ne pas tomber dans le péché de l’attente, du suspens, de l’incertitude, on méprise la curiosité. Elle vous ferait trahir le Soi impérialiste s’imaginant capable de tout dire et de tout connaître sans avoir besoin de se rendre aux sources.

Quand Éric Dupond-Moretti affirme qu’il aurait fallu interdire le RN, il s’attire les suffrages de la démagogie faussement humaniste qui ne serait pas gênée de supprimer 20 à 25% de la France démocratique. Mais surtout, derrière cet affichage provocateur, il démontre qu’il se préfère à la curiosité et n’a pas envie de savoir pour stigmatiser, de s’informer pour éradiquer !

Difficile de passer sous silence « la tempête dans un verre de vin » qu’a suscitée le déjeuner entre Bruno Roger-Petit et Marion Maréchal ! Parce que le premier avait une visée politique et que la seconde serait paraît-il infréquentable, il convenait de s’indigner au-delà de toute mesure d’une convivialité française qui n’aurait même pas dû avoir à se justifier ou alors seulement par la référence à une curiosité légitime et naturelle. À moins que le syndrome de guerre civile qui parfois menace la France ait atteint la restauration et qu’il faille dorénavant déjeuner « décent » ! Certaines réactions au sein de LREM ont été grotesques, par exemple celle d’Hugues Renson : à l’entendre, Bruno Roger-Petit avait commis un crime ! Quand un parti use de la foudre pour presque rien, c’est qu’il va mal pour l’essentiel.

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Je pourrais prendre mille exemples, en 2020, de cette dérive, de cette propension à faire fi d’une vertu de moins en moins courtisée par un monde qui répugne à se nourrir d’autres lumières.

Puis-je faire un sort à ces condamnations qui relèvent de cette « culpabilité par accusation » qui a pourri notre climat judiciaire et médiatique et fait d’une inquisition dévoyée le nec plus ultra de la justice ? Ce qui fait défaut à ce paroxysme indécent est précisément de s’arrêter juste avant le moment où la curiosité devrait se mettre en branle. Englué dans un connu approximatif pour échapper à un inconnu qui serait déstabilisant ; sans curiosité, un confortable mais déplorable assoupissement !

Avec plus de curiosité individuelle et collective, la mauvaise foi diminuerait, la haine se réduirait, le mépris serait moins virulent, le langage se civiliserait et un système démocratique pervers ne tiendrait plus le haut du pavé !

Léon Bloy et la défense à corps perdu de la Beauté

En 1888, celui qui vient de publier Le Désespéré rédige une ode au trio fantastique Paul Verlaine, Jules Barbey d’Aurevilly et Ernest Hello : Un brelan d’excommuniés. D’après lui, les trois hommes incarnent une création lumineuse qui s’oppose à la frilosité mortifère de l’Église, et au sombre destin proposé par une société qui n’a que le « progrès » à la bouche.

Sous l’aile – et le charme – de Barbey d’Aurevilly

Léon Bloy n’aura eu qu’à traverser la rue pour trouver du boulot auprès de Barbey d’Aurevilly, son voisin du quartier de l’École-Militaire. L’écrivain normand donna au jeune Bloy la possibilité de l’assister et d’intégrer le quotidien L’Univers, marchepied prestigieux vers le monde des Lettres. Mais cette aide providentielle ne saurait expliquer son admiration pour le « Connétable des lettres », ce dandy biberonné aux poèmes de Lord Byron, dont l’œuvre traça des pointillés pour le décadentisme en gestation. En 1887, son recueil de nouvelles magistrales Les Diaboliques heurte la sensibilité d’un microcosme parisien ; les exemplaires sont saisis, alors que leur auteur est poursuivi pour « outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs, et complicité ». À la lecture de cet ouvrage tant décrié, Léon Bloy décryptera la pudibonderie ambiante : « Les femmes des Diaboliques sont, en effet, tellement les épouses du Mensonge que, quand elles se livrent à leurs amants, elles ont presque l’air de Lui manquer de fidélité et d’être adultères à leur damnation pour la mériter davantage. […] leur abominable gloire est d’avoir dépassé toute fraude humaine pour s’enfoncer dans l’hypocrisie des anges. ».

Le salut par Hello

Écrivain au poids philosophique considérable, le breton Ernest Hello semble être un spectre du XIXème siècle, tant son œuvre fut ignorée. En 1927, Stanislas Fumet lui préfère néanmoins le titre de penseur à celui de philosophe : « Un penseur, c’est un homme qui découvre plutôt qu’il n’analyse ». Cet apologiste chrétien à l’existence quasi-érémitique, disciple de Joseph de Maistre,  qui plus tard contaminera la plume de Huysmans ou encore Bernanos, offrit une quinzaine d’ouvrages aux yeux clos du monde ; et c’est depuis sa tombe qu’il constatera la publication de la moitié d’entre eux. Tout comme l’auteur du Salut par les Juifs, Hello est l’enfant d’une mère pieuse et d’un père qui passe plus du temps dans ses affaires qu’aux pieds de la croix. Et c’est au natif de Lorient que Léon Bloy doit en partie sa trajectoire d’écrivain catholique. Dans un regard empli à la fois de fascination et de cruelle lucidité, il explique – par la lisière subtile entre mysticisme et prophétie – les critiques et moqueries qu’a essuyées le météore breton : « Le malheureux, néanmoins, n’est pas prophète. Il ne sait pas le moment précis, la minute élue pour l’apparition de la Face conspuée dont l’aspect changera la neige des monts en ruisseaux de feu. Mais il croit deviner que cette minute est sa voisine et son désir déflagrant la veut manifeste, soudaine, extemporanée, crevant tout de son éclat, comme une intrusion de soleil. »

On s’arrangea pour enterrer Verlaine

Verlaine a entamé sa déchéance. L’alcool, la prison et la misère rythment ses jours. Lassé d’innombrables allers-retours entre la fange et la cime des cieux, il guette la mort barricadé derrière ses démons. Sans forcer l’intimité du poète – impudence qu’il laisse à ses contempteurs –, Bloy se focalise sur la résonance de sa foi : « L’auteur de Sagesse, au lendemain de sa conversion, n’a pas imaginé d’autre besogne que l’imploration du pardon. […] Mais c’est le christianisme des catacombes, cela, c’est l’immolation absolue du cœur dans l’humilité parfaite, et il n’est pas surprenant que le prospère bétail de nos sacristies n’y comprenne rien ! ».

Évoquant les difficultés que le poète a rencontrées au début des années 1880 – allant jusqu’à comparer ses déboires professionnels à la condition du lépreux –, il conclut : « Verlaine est, je crois, le plus déchirant exemple que nous ayons sous les yeux de la vindicte éternelle des brutes contre les entités supérieures. ».

Un combat pour l’éternité

À travers ce texte, le polémiste qui n’avait pas encore rallié « Cochons-sur-Marne » dénonce le monde qui se profile, son puritanisme, ses infidélités à Dieu et au Beau. Assoiffé d’absolu, ses vociférations sont autant l’expression d’une colère face à son époque et d’une méfiance vis-à-vis des mutations à venir, qu’un cri de ralliement pour les antimodernes qui lui succéderont à travers les siècles.

Catholique furieusement anticlérical, qui crut deviner l’Apocalypse dans les charniers de la guerre de 1870, puis une nouvelle fois dans ceux du premier conflit mondial, Bloy ne supportait pas l’idée de ne pouvoir être témoin de la parousie. Un an avant la fin de la Grande Guerre, il rejoint ses deux fils dans l’au-delà ; et c’est peut-être tant mieux. Car l’imprécateur, qui du haut de sa misère passa sa vie à hurler face au silence de Dieu, aurait sûrement considéré comme une ultime trahison de voir le second avènement du Christ à nouveau repoussé.

Un brelan d’excommuniés

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Laurent Dandrieu et la littérature intranquille

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Dans sa Confrérie des Intranquilles, Laurent Dandrieu dresse vingt et un portraits d’écrivains d’hier et d’aujourd’hui, unis par le goût du style et la recherche d’un Dieu caché.


Ce qui est plaisant dans La Confrérie des Intranquilles de Laurent Dandrieu, c’est que ce rédacteur en chef du service culture de Valeurs Actuelles, fait preuve de cette ouverture d’esprit qui consiste à ne pas séparer les artistes entre droite et gauche mais plutôt entre ceux qui lui plaisent et ceux qui ne lui plaisent pas. Ainsi a-t-on pu lire, il y a quelques années, sous la plume de Dandrieu, un ouvrage de référence sur Woody Allen qu’on n’imaginerait pas, et on a tort, faire partie des références de l’homme de droite ou même du franc réactionnaire.

Fusées de détresse et d’espérance

Dans la Confréries des Intranquilles, Laurent Dandrieu parle des écrivains. Il a recueilli et remanié des articles consacrés à ces auteurs qui l’accompagnent depuis toujours, ou presque. On notera, certes, une forte prédominance de réacs. Est-ce de sa faute si l’on y trouve les écrivains qui ont continué à donner à la langue française sa limpidité heureuse, sa manière de jouer de l’incandescence sous le givre, sa rapidité précise, son ironie mordante ? D’où la présence de Chardonne, Morand, Marceau ou encore Jacques Perret, Jean Anouilh et Jean Raspail.

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Mais pour Dandrieu, ce qui caractérise le réac, au moins en littérature, ce ne sont pas les certitudes, ce ne sont pas les vaticinations et les éructations, ce n’est pas un corpus d’idées bien précises, c’est « l’Intranquillité ». Si le mot n’existe pas en français, c’est parce qu’il est emprunté au géant des lettres portugaises, Fernando Pessoa, mot que l’on retrouve aussi, nous signale Dandrieu, chez Henri Michaux. L’Intranquillité n’est pas l’inquiétude, encore moins la peur. L’Intranquillité est plutôt une forme de la mélancolie, une mélancolie où se mêlent le regret du passé et l’aspiration à un idéal ; une attention à ce qui dans le présent témoigne du passé et annonce l’avenir ; une tentative de lancer des passerelles, des fusées de détresse, en se comportant en chouan ou en guérillero dans une époque passionnante, angoissante, désespérante où il faut continuer, selon le mot de l’Evangile, à avancer, «dans l’épouvante, le sourire aux lèvres. » C’est aussi, sans doute, le refus d’un esprit de système qui est aussi un refus du nihilisme.

Une lecture qui se méfie des clichés

On sera ainsi surpris, au premier abord, de voir Cioran dans les vingt et un portraits tracés à la pointe sèche des auteurs qui forment le panthéon de Dandrieu, par ailleurs catho tradi revendiqué. C’est qu’il lit Cioran comme il faut le lire, comme on devrait lire tous les écrivains : en se méfiant des clichés commodes véhiculés par des biographes hâtifs et des critiques approximatifs. Il remarque ainsi que le nihilisme est un mot qui n’apparaît pas ou peu sous la plume de Cioran. Son pessimisme, pour Dandrieu, serait celui d’un mystique contrarié. Cioran ne cesse en effet de parler de salut, de jugement dernier, de rédemption. Quand bien même, il les moquerait avec son humour ravageur, Cioran en parle trop souvent pour que son désespoir ne soit pas plutôt celui d’être confronté à un Dieu qui se serait retiré de sa création, et de devoir vivre le temps du « tsimtsoum » qui désigne, dans le Talmud, cette désertion divine. Chez Cioran, au bout du compte, le blasphème renvoie toujours, par contraste, à la Foi.

À lire aussi, du même auteur: Jacques Chardonne: la ligne française

On trouvera aussi chez Dandrieu, Chateaubriand et Hergé, Montaigne et Sempé. Grand écart ? Allez savoir… Un recueil de Sempé ne s’intitule-t-il pas Quelques mystiques ? Tintin, n’est-il pas porteur des valeurs chrétiennes du scoutisme ? N’est-il pas, pour l’enfant de 1930 comme celui de 2020, le porteur de pulsions contradictoires, celle du refuge dans l’Eden de Moulinsart et celles des aventures incertaines qui l’amènent jusqu’à marcher sur la Lune, tout comme le Montaigne des Essais, partagé entre sa bibliothèque et son engagement dans son temps ? Pour Dandrieu, l’idée d’un Montaigne résumé à son scepticisme n’est là aussi qu’un malentendu pour un homme qui lui aussi, a cherché à retrouver une forme d’unité de l’être. « Drôle de moderne, écrit Dandrieu, qui croit si peu en la raison pour guider les hommes qu’il en appelle sans cesse à la nature, et qui juge en définitive que dans ce monde où rien n’est certain, rien ne peut être accepté par autorité que ce qui vient de Dieu.

On sera aussi reconnaissant à Malraux de faire une part à Fitzgerald, le peintre subtil, sentimental et pascalien de l’envers du paradis, que ce soit celui des amours de jeunesses, des « roaring twenties » ou des studios d’Hollywood où l’on s’use l’imagination comme on s’use la santé.

Bref, La Confrérie des Intranquilles, qui ramène avec ferveur à la lumière deux contemporains capitaux, comme Guy Dupré et Dominique de Roux et qui parie aussi sur quelques vivants trop méconnus (Henri-Michel Gautier et Michel Bernard), a enfin un mérite rare : c’est un livre qui donne envie de lire des livres…

La Confrérie des intranquilles - 21 portraits en tout

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Thibault de Montaigu: le vent souffle où il veut

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Thibault de Montaigu photographié en 2010 © BALTEL/SIPA

Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix, mais tu ne sais pas d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit.  (Évangile selon Saint-Jean 3-8)


Écrivain mondain et dandy, plus enclin aux plaisirs de la nuit qu’à réciter des psaumes ou prier, Thibault de Montaigu[tooltips content= »auteur des romans Les Anges brulent, Un jeune homme triste, Zanzibar, Voyage autour de mon sexe« ](1)[/tooltips], jeune hussard brillant, possédant un véritable talent littéraire et un certain sens de l’outrance – de la provocation diraient les bonnes âmes – ne semblait jusqu’à la publication de ce nouveau roman La Grâce, récompensé par le Prix de Flore 2020, ni posséder le sens du sacré ni celui de la révélation divine. 

Surgissement de la Grâce

Vivant avec son épouse et ses enfants à Buenos-Aires, entré dans une phase de dépression, il décide sur les conseils de Margarita, la psychothérapeute qu’il consulte, de s’attaquer à l’écriture d’un nouveau livre sur un sujet qui l’obsède, la disparition de Xavier Dupont de Ligonnès meurtrier diabolique de toute sa famille. Il décide pour cela de suivre les traces du criminel, de son possible passage voire de sa présence dans un monastère, celui de l’abbaye Sainte-Madeleine du Barroux dans le Vaucluse.

Seul, perdu, complétement étranger à la présence de Dieu en ce lieu, il écrit, noircit des feuilles comme il dit, lorsque la cloche annonçant les complies, dernier office du soir, sonne, une seule fois. Il sort et se rend dans la chapelle et tout à coup, sans prévenir, au milieu des prières et psaumes, la Grâce surgit, lumineuse.

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À ceux qui penseraient qu’il s’agit d’un artifice ou d’une mystification, d’un beau sujet de livre insincère, j’affirme sans hésitation que La Grâce est un roman d’une vérité abrupte, à l’écriture limpide et cristalline, crue parfois mais toujours pleine d’attention et de douceur même dans les moments où pudeur et impudeur se côtoient. 

Comme une enquête policière

Thibault de Montaigu conduit son récit passionnant comme une enquête policière. C’est un texte fort comme un roman mystique sur un chemin de foi, déconcertant et austère, ardu et clair. La grâce de l’auteur passe par sa conversion dans ce monastère mais bien plus par la force de son enquête sur l’itinéraire de vie et le tortueux et beau chemin parcouru par son oncle, Christian, pour devenir un moine franciscain.

La Grâce est un roman magnifique et fascinant par le double miracle de la foi qu’il révèle, celle qui touche l’auteur au même âge que son oncle Christian, 37 ans. Imprégné par la charité que le poverollo Saint François d’Assise enseignait avec simplicité et par l’amour glorieux de Sainte Marie-Madeleine pour le Christ, ce récit d’une conversion réelle devient matière littéraire, comme chez Saint Augustin, Huysmans, Bourget, Claudel. Montaigu nous parle de l’Incarnation dont Péguy dit dans Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc,  que c’est “La plus grande histoire du monde./ La plus grande histoire de jamais./ La seule grande histoire de jamais.” Il nous donne à entendre et comprendre la force spirituelle d’un parcours religieux – malgré le doute et les souffrances – entièrement tourné vers l’Espérance et l’Amour profond du Christ pour les pauvres ères. Le vent souffle où il veut.

La Grâce de Thibault de Montaigu, Plon.

La grâce - Prix de Flore 2020

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Le nouvel an avec Delon

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Alain Delon lors du festival de Cannes 2019. © Vianney Le Caer/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22337577_000052

Nouveauté DVD – L’Homme pressé – d’Edouard Molinaro – Studio Canal. Pour les fêtes il faut absolument revoir ses classiques, à commencer par ceux avec Alain Delon, icône inclassable et rebelle du cinéma français. 


Un détail vestimentaire m’a d’abord choqué, puis amusé et finalement séduit. Chez un autre, cette faute de goût impardonnable disqualifierait à jamais l’acteur, l’artiste et donc le citoyen. Chez lui, la chaussette de tennis blanche portée sur grand écran était un parti pris esthétique. L’enfilait-il sans réfléchir ? Était-ce une provocation identitaire ou une marque d’indépendance folle, un engagement politique ou l’abandon des idéaux, une ironie mordante ou un confort personnel, une mode incomprise ou une volonté forcenée de s’extraire des normes ? Avec lui, les frontières ont toujours été incertaines, la réalité avait quelque chose d’outrancier et de folklorique, la dinguerie du personnage en devenait presque hypnotique.

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Delon, l’inclassable 

C’est pourquoi on aime tant Delon, il est inclassable, inqualifiable, instable, innommable ; il joue avec nos nerfs et nos certitudes. Il brouille les fréquences d’une pensée rectiligne. Il nous empêche de regarder bêtement ses films, l’incongru est son territoire, le malaise notre horizon commun, il nous indique sa direction piégeuse et souvent mortifère. Comme d’autres acteurs, il n’essaye pas d’être intelligent, brillant, spirituel, élégant, charmeur ou vaguement donneur de leçons, tous ces artifices-là, cette gloriole mal digérée, ce manque d’amour qui déborde et salit le public, il les laisse aux besogneux et aux doublures.

Plein Soleil (1960) - Alain Delon © REX FEATURES/SIPA Numéro de reportage: REX43061910_000004
Plein Soleil (1960) – Alain Delon © REX FEATURES/SIPA Numéro de reportage: REX43061910_000004
Alain Delon dans le Cercle Rouge © STUDIOCANAL
Alain Delon dans le Cercle Rouge © STUDIOCANAL

Delon aura déréglé toutes nos boussoles intérieures, surtout dans l’étrange période qui va de la fin des années 1970 au début des années 1980. Le flic se faisait plus marlou, les dialogues plus métalliques, la lumière plus froide, évoluant d’un blanc laiteux avec Molinaro vers un halogène jaunâtre chez Deray, même les actrices n’avaient plus cette beauté factice, trop lisse, des Trente Glorieuses, une mélancolie insondable leur affermissait désormais le caractère.

De « L’Homme pressé » (1977) à « Pour la peau d’un flic » (1981), de Morand à Manchette, nous avions changé d’époque, j’étais perdu. Delon allait nous accompagner dans ces années molles qui fourbissaient leurs armes en secret. La sirupeuse décennie 90 ferait naître un monde plus radical et disloqué.

Avant ça, Delon préparait le terrain à notre déliquescence actuelle, la Gauche n’était pas encore arrivée au pouvoir, la guerre froide s’agitait dans les étoiles, la Chine regardait cette agitation avec sérénité, les classes moyennes rêvaient d’un magnétoscope et le chômage se creusait. L’heure était à la mobilisation générale. Au cinéma, les méchants, barbouzes et lobbys financiers, avaient des balafres sur le visage comme dans les romans de cape et d’épée. La violence était invisible donc menaçante.

Delon visionnaire réac

Dans cette société en transformation, Delon, visionnaire et poète, avait déjà tout compris des futurs équilibres précaires. Il œuvrait dans les sous-ensembles flous. Ses polars tantôt goguenards, tantôt asphyxiants, déroutaient. Quand il se voulait atrocement sentencieux, on sentait poindre le rire sauvage ; et quand il amusait la galerie, notre sang se glaçait. Là, résidait le talent réactionnaire de Delon, l’affranchi.

La caricature était son habit de lumière, il la portait sans forfanterie, sans insolence. À tort, j’ai longtemps cru qu’il en faisait trop. Chez les seconds couteaux, le second degré masque les failles, chez la star, c’est un étendard. Il avançait sans armure et sans reproche. Il acceptait les moqueries, il s’en délectait même. On était perpétuellement saisi par des émotions contradictoires.

La bizarrerie s’apparentait alors à une forme de pureté. Il faut absolument, durant les fêtes de fin d’année, revoir ces classiques un peu oubliés, un peu méprisés, à l’envoûtante sensation. Car on y (re)découvre un paysage en voie de scarification, une ville grise qui n’a pas encore revêtu ses façades éclatantes et des hommes en proie au doute.

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Maurice Ronet passe en éclaireur, la mort lui sied à merveille. Les « Michel » Auclair, Aumont et Duchaussoy donnent une patine inestimable à ces longs métrages. Mireille nous offre sa moue boudeuse et son carré platine. Alain ne sort jamais sans une veste trois quart en cuir et un pantalon de ville. Christopher Frank apparaît au générique de fin. Les parties de chasse finissent mal comme les histoires d’amour. Et puis, il y a ce parfum d’Italie, loin des mandolines et de la Dolce Vita, qui embaume la noirceur ambiante. Les rondeurs des fifties ont laissé place à des silhouettes tendrement acérées. Dalila Di Lazzaro et Ornella Muti prennent une pose naturellement tranchante. On a soudain l’envie oppressante de revoir le visage de Monica Guerritore. Je vous l’affirme, tout est délicieusement décalé et captivant. Mêmes les voitures fournies par le concessionnaire André Chardonnet, Lancia Gamma et Autobianchi A112 ont le charme suranné de la fin d’un monde.

Nouveauté DVD – L’Homme pressé – d’Edouard Molinaro – Studio Canal

HOMME PRESSE (L') (1977) - COMBO DVD + BD

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Renée Saint-Cyr, comédienne de naissance

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Renée Saint-Cyr.©LIDO/SIPA 00183120_000003

Dix ans avant sa mort, l’actrice aux allures d’aristocrate parle de sa pudeur, de son métier et de ceux et celles qu’elle a connus. Éloge de Mireille Darc, Jeanne Moreau et d’autres « gars bien ».


Le peuple français a aimé son propre reflet incarné par Jean Gabin, Bernard Blier, Jules Berry, Julien Carette, Viviane Romance, Danielle Darrieux et tant d’autres. Parmi ces figures populaires, il y a Renée Saint-Cyr (1904-2004), la mère du metteur en scène Georges Lautner. Dans cet entretien retrouvé, enregistré en 1994, elle nous parle d’hier, c’est-à-dire de jadis : de la nostalgie enrubannée, quel plus beau cadeau pour Noël !

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Rapidement proclamée vedette

Dès qu’elle paraît à l’écran, en 1933, dans Les Deux Orphelines, un mélodrame signé Maurice Tourneur, on la proclame vedette. Elle sait très habilement se glisser dans des rôles contrastés. Elle est la créature consentante au malheur, la délurée gracieuse ouvrant de grands yeux noirs où brille une effronterie honorable, ou encore la délicieuse Française affectée, à la moindre émotion, de cet « érythème de la jeune fille pudique » qui transforme les joues d’une pucelle en un cratère de volcan gagné par l’éruption.

C’est ainsi qu’elle est choisie par René Clair, Jean Grémillon, Christian-Jaque, Raymond Rouleau, Sacha Guitry, Vittorio De Sica, Louis Daquin, Albert Valentin… Puis son fils et quelques autres lui permettront d’être reconnue par les nouvelles générations.

Causeur. Tout paraît simple : vous étiez inconnue, vous apparaissez dans un film, le public vous acclame, les femmes veulent vous ressembler, les producteurs vous courtisent…

Renée Saint-Cyr. J’ai su dès mon premier essai que ce métier était fait pour moi, j’ai immédiatement trouvé facile de jouer la comédie. On est comédien comme on est prince : de naissance ! On n’a aucun mérite.

Physiologiquement, j’avais besoin de jouer la comédie

Affronter les contacts humains m’est difficile, je suis naturellement « empêchée ». Physiologiquement, j’avais besoin de jouer la comédie. Ce métier est une joie permanente, écrire, mon autre passion, est une ferveur entretenue. Après l’écriture d’un livre, j’éprouve un passage à vide, une dépression, toutes mes petites mécaniques quotidiennes foutent le camp. Je n’ai jamais éprouvé cela après un film. En société, ma pudeur m’embarrassait, devant une caméra, je n’avais plus peur de rien, même si je connaissais le trac. Bien sûr, j’ai voulu mériter ce métier, j’ai travaillé mes classiques avec Raymond Rouleau, Fernand Ledoux, Tania Balachova. Mais avais-je l’impression de travailler ? Je partageais un plaisir.

Jamais la moindre lassitude ?

Jamais ! À mes débuts, j’ai connu des rythmes de tournage très durs, les horaires syndicaux n’existaient pas. Pour D’amour et d’eau fraîche (1933), nous travaillions vingt-quatre heures d’affilée. Le metteur en scène, Félix Gandera, achetait de la coca à la pharmacie pour nous permettre de lutter contre la fatigue, c’était très efficace. Nous n’avons pas le droit de nous plaindre, quand nous avons la chance de travailler. Nous exerçons notre passion, on nous paie bien, et parfois, même, on nous récompense ! En revanche, j’ai surmonté douloureusement ma pudeur originelle, surtout dans mon expression orale. J’ai mis un temps fou avant de pouvoir dire seulement « merde ! ».

Dans une scène de la série Palace, signée Jean-Michel Ribes (Canal +, 1988), vous proférez des obscénités avec votre voix d’aristocrate affranchie !

Edwige Feuillère me l’a reprochée cette scène : « On n’a pas le droit de faire dire de telles choses à une comédienne. » Mais si, Edwige, une comédienne peut tout dire ! Jean-Michel Ribes, je m’amuse follement dans sa compagnie. J’ai créé son premier grand spectacle, Il faut que le Sycomore coule, en 1972. Ribes m’a permis d’arracher mon étiquette de femme respectable ; avec lui, je me suis habillée aux puces, j’ai porté une perruque couleur carotte et j’ai dit des énormités !

Jean-Paul Belmondo, encore un gars bien : il adore sa maman et il admire son père

Vous les avez tous connus, qui admirez-vous parmi les comédiens ?

Ils sont si nombreux ! Dans L’École des cocottes (1935, mis en scène par Pierre Colombier), j’avais Raimu pour partenaire : rendez-vous compte, Jules Raimu, sa voix de tonnerre, son œil intense, bref toute l’humanité du monde ! Dans une scène très émouvante, j’inondais sa forte épaule de mes larmes, qui jaillissaient sur la caméra !

J’aimais infiniment Pierre Richard-Wilm, un raffiné qui jouait merveilleusement bien du piano. J’ai été étonnée par Maurice Biraud, excellent interprète, plutôt pudique lui aussi, mais libéré au moment de jouer. Il était épatant dans La Grande Sauterelle (Georges Lautner, 1967, avec Mireille Darc et Hardy Krüger), où Francis Blanche avait un moment extraordinaire : des tempéraments, ces deux-là ! J’aurais voulu connaître Suzanne Flon, admirable dans tous ses emplois, comme Jeanne Moreau. J’aurais bien aimé soulever la carapace de Moreau : difficile, il faut une cuillère à escargot ! Elle aussi joue comme elle respire. C’est un gars bien, Moreau ! C’est rare, les gars bien, très rare ! Anny Duperey est un gars bien, comme Mireille Darc.

À lire aussi, Thomas Morales: Bernard Blier: « J’ai bon caractère mais j’ai le glaive vengeur et le bras séculier »

Mireille Darc, un gars bien ?

Quand je dis cela d’une dame, c’est pour manifester toute l’estime qu’elle m’inspire. J’aime infiniment Venantino Venantini, que je vois souvent : il m’attendrit ce play-boy prolongé avec sa belle gueule burinée. Dans la famille, je compte évidemment Michel Audiard. Il m’a remis la médaille de la Légion d’honneur ; son discours commençait ainsi : « C’est bien la première fois que je vais te dire vous ! », car on doit vousoyer le récipiendaire. Jean-Paul Belmondo, encore un gars bien : il adore sa maman. Et il admire son père – il m’a fait visiter son atelier : un grand sculpteur ! Il y en a un, que j’ai repéré très rapidement : Bertrand Blier. Il était stagiaire dans un film de mon fils, j’ai dit à Georges : « Celui-là, il fera son chemin. » Je ne me suis pas trompée. Il y a une parenté d’inspiration entre lui et Audiard, mais Blier va plus loin encore, et dans un autre genre. Voyez-vous, si je considère tous ceux que je viens d’évoquer et, si je m’inclus dans ce panorama, je me dis simplement qu’il faut du courage pour être soi-même. 

Une guerre civile dans les têtes

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Pancarte pour le "vivre ensemble" à la marche contre l'islamophobie le 10 novembre 2019. © SEVGI/SIPA Numéro de reportage : 00931703_000006

Quand il s’agit de parler des banlieues et des musulmans, le réalisme disparaît, remplacé par des chimères humanistes ou, au contraire, vengeresses et vindicatives.


La simple évocation de la nécessité d’une réconciliation avec une majorité de musulmans rencontre l’incrédulité et le déni ou au contraire réveille la haine. Les uns estimant qu’il n’y a pas urgence et que, en réalité, l’islam ne pose aucun problème à l’Europe et qu’il n’y a pas de danger dans cette immigration de masse qui apporte ses propres valeurs. Les autres refusant d’entendre l’ambivalence de toute une population, plus diverse qu’il n’y paraît et composée d’êtres humains semblables à tous dans leurs aspirations et leurs failles, malgré une communautarisation nouvelle et spectaculaire.

À lire aussi, Aurélien Marq: «Musulmans de France», Tabligh, Millî Görüs: exiger la liberté de conscience 

Les réseaux sociaux abritent l’anonymat des ressentiments 

Les réseaux sociaux qui apportent des informations précieuses et introuvables ailleurs abritent également l’anonymat des ressentiments. Visiblement, il est plus facile de s’indigner et de dénoncer que d’entendre la possibilité de solutions à une crise majeure. Entre ceux qui veulent l’élimination et ceux qui proposent l’accueil sans limites, la discussion n’est plus possible, ni même souhaitée, les intentions véritables des uns et des autres restant hors de l’expression et même parfois de la conscience.

Le réalisme semble hors de portée, remplacé par des chimères humanistes ou, au contraire, vengeresses et vindicatives. On ne parvient même plus à faire la différence entre une immigration de masse hors de contrôle et la présence des minorités sur notre sol. La crise des banlieues appelées par les uns quartiers populaires et par les autres territoires perdus ou zones de non-droit prouve bien par le vocabulaire lui-même bien ce que j’appelle depuis longtemps « la guerre civile dans les têtes ».

Chacun choisit son bouc émissaire

Chacun ignore ou refuse de voir la complexité d’une situation rendue pour le moment insoluble par la multiplicité des responsabilités et se choisit tel ou tel bouc émissaire. Ce qu’on finit par oublier c’est le désastre actuel d’une société en proie à toutes sortes de maladies, depuis la violence plus ou moins visible des relations familiales et institutionnelles, la peur de complots réels ou imaginaires entrainant la haine des uns pour les autres, les dépressions silencieuses et étouffées et enfin la disparition de la confiance entre d’une part des segments entiers de la nation et d’autre part entre des dirigeants et une population soumise à des aléas qu’elle ne maîtrise pas.

Warm Blue: dystopie apocalyptique

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Mel Gibson Mad Max 3 Au-delà du dôme du tonnerre REX FEATURES/SIPA REX43021352_000005

Le deuxième roman d’Elie Maucourant, jeune professeur de lettres modernes, nous offre une vision sombre de notre avenir. Le destin dystopique de l’humanité est le résultat, moins d’un complot ourdi par un petit nombre de méchants, que de sa propre indécision.


Roman foncièrement dystopique, à la frontière peut-être de l’apocalypse, Warm Blue nous plonge dans une atmosphère qui oscille entre Robocop et Mad Max. Le monde baigne dans une basse-fosse à ciel ouvert. Des dealers s’entretuent tranquillement tandis que les flics doivent baisser le regard de ceux qu’ils sont censés appréhender. Les masses survivent dans un quotidien déglingué dont le lecteur sentirait presque les effluves de cigarette et de sueur sous un ciel grisâtre qui se confond avec la bétonisation du monde. De Paris à Berlin, en passant par une réserve de Nouvelle-Zélande, c’est une époque où justement le monde n’existe en fin de compte peut-être plus.

Délabrement général

Les ultimes animaux vivants sont des clones parqués dans d’immenses réserves surveillées par des drones et des « Sentinels » ; derniers vestiges d’une dévastation menée par l’humanité à l’insu de son plein gré. Ces mêmes animaux qui attirent toujours une hyper-classe mondialisée pour qui le braconnage ou le safari illégal relèvent de l’encanaillement raisonnable. Le roman ne s’inscrit pas tant dans une dystopie issue de Huxley ou Orwell que dans le délabrement général. L’idée du bonheur mis en œuvre par le pouvoir, qu’il soit politique ou autre, n’est pas présente ici. L’avenir ressemble à une banlieue crasseuse de Stuttgart, comme le dirait Ballard. Paris est entièrement gangrénée par les conséquences ultimes d’un multiculturalisme jusquauboutiste, Berlin ne semble être plus que sa vie souterraine, et le reste du monde ne donne pas envie d’être connu. Nos trois protagonistes évoluent dans ce futur fait de rouille et de tétanos. Il n’y a plus rien, puisque même le rien est privatisé. L’État est anéanti au profit de la bureaucratie qui administre des choses et le gouvernement des citoyens vacille entre le souvenir et l’idéalisme. Il y a un vide du pouvoir, même directif. Ou alors évolue-t-il ailleurs, loin des hommes, dans des logiques absurdes qui échappent à tous. Les colonies martiennes paraissent être le seul semblant d’alternative, pour peu que la guerre civile qui gronde soit préférable à la vie de zombie.

Ni morale, ni solution

Mars, éternel fantasme des écrivains de Science-Fiction, occupe une place prépondérante dans le récit d’Elie Maucourant. Elle se situe en filigrane, évoquée parfois, avant de prendre la place qui lui revient dans la trame, au moment où le lecteur remonte les fils jusqu’à apercevoir les mains du marionnettiste. Parce que si l’idée d’une conjuration, d’un dessein à grande échelle et tissé dans l’ombre est la toile de fond sur laquelle nos protagonistes sont jetés en pâture, Elie Maucourant ne propose pas de morale, ni de réelle solution. « Nous sommes nos choix », professait Sartre d’une façon simpliste. Elie Maucourant pose les enjeux d’une façon différente : que sommes-nous si nous refusons de choisir ? Les enjeux qu’un choix soupesé peuvent-ils réellement faire de nous quelque chose de différent selon que l’on se prononce pour l’option A ou B ?

Il y a une thèse du pessimisme dans Warm Blue. Non pas que les problématiques exposées par l’auteur soient insolubles, mais que la solution recourt à un moyen trop extrême pour être soutenable pour l’individu. Le refus de choisir fait-il de nous des inconscients ou des êtres infiniment faibles ? Plus avant, avons-nous réellement envie de choisir quoi que ce soit ? En réalité, ce n’est pas le choix qui est effrayant, mais la décision, car c’est bien elle qui emporte des conséquences. Le choix n’est qu’une proposition, et c’est bien sur l’équilibre précaire de ce pivot qu’Elie Maucourant emmène le lecteur. Il faut composer avec le gouffre de l’indécision provoquée par manque de rationalisme, peut-être de cynisme, sans réconfort, ni rédemption.

Warm Blue: Tome 1 : Poison d'azur

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Warm Blue: Tome 2 : Bleu Libération

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Bertrand Lacarelle ou l’insurrection chevaleresque

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Bertrand Lacarelle Photo D.R.

Dans un essai inspiré, Ultra-Graal, Bertrand Lacarelle explore l’œuvre fondatrice de Chrétien de Troyes et célèbre le recours aux forêts cher à Ernst Jünger.


Plus Oultre, la magnifique devise de Charles-Quint, pourrait bien devenir celle de Bernard Lacarelle, preux d’Angers, qui, dans son dernier livre, lance une fraternelle exhortation à « réveiller les cœurs français », ô combien oublieux de leurs lumineuses origines. Comment comprendre Ultra-Graal, ce livre qui ne ressemble à rien (ce qui est souvent bon signe), sinon comme un fiévreux appel à l’insurrection chevaleresque, comme une volonté de revenir au XIIème siècle ? Ultra-Graal ? Un brûlot suzerainiste ; le manifeste de l’arthurienne sécession.

L’archipel perdu

Pour le frère Lacarelle, tout commence avec Chrétien de Troyes vers 1178 (après Jésus-Christ), le rhapsode qui, en composant Lancelot ou le chevalier de la charrette, puis Perceval ou le conte du Graal, fonde la littérature française comme Homère le fit pour la Grèce. Au tréfonds de notre âme, nous savons que, de Don Quichotte aux Trois Mousquetaires, la grande littérature est histoire de paladins sans peur et sans reproche.

Cette « si grande clartez » que chante Chrétien de Troyes est celle qui guide son lointain disciple Bertrand d’Angers, ultra réfugié dans la sylve ancestrale.

Manifeste spirituel

Manifeste spirituel et terreauriste (i.e. en faveur d’une écologie intégraale)Ultra-Graal déconcerte et fascine en tant que Grande Restauration de l’Âme Ardente et sans Limite, pour citer un graffiti qu’affectionne l’auteur. « Nous formons un archipel perdu dans l’océan conforme », s’exclame-t-il à bon droit.

Pourquoi ce livre attachant me fait-il songer au Grand d’Espagne de Roger Nimier ? Même race, mêmes nostalgies, même panache.

La suzeraineté ou la mort !

Bertrand Lacarelle, Ultra-Graal, 174 pages.

Ultra-Graal : La Cathédrale oubliée

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Lu Xun: “Oubliez-moi et occupez-vous de vous-même!”

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L'écrivain chinois Lu Xun Photo: DR

Le billet du vaurien


Ce n’est pas faute d’avoir prévenu ses lecteurs, comme je n’ai d’ailleurs jamais manqué de le faire : « Il y’a quelque chose qui me déplaît au paradis : je ne veux pas y aller. Il y a quelque chose qui me déplaît en enfer : je ne veux pas y aller. Il y a quelque chose qui me déplaît dans votre futur âge d’or : je ne veux pas y aller. » Lu Xun, puisque c’est de lui qu’il s’agit, sera néanmoins enrôlé après sa mort en 1936, par Mao lors de la révolution culturelle, tout comme Nietzsche l’avait été par Hitler : ils deviendront l’objet d’un culte grotesque qui les aurait à jamais dissuadés d’écrire, s’ils en avaient eu le moindre pressentiment.

Délire lucide

Dans Le Journal d’un fou qui date de 1918, Lu Xun écrira l’histoire hallucinante et prémonitoire d’un homme qui a très tôt, trop tôt, compris que les humains se repaissent de la chair d’autrui et que dans tous les livres, et plus particulièrement de ceux qui parlent de vertu et de justice, on peut lire à chaque page, écrits partout entre les lignes, les mêmes mots toujours répétés : « Manger de l’homme. » Et c’est parce qu’il cède à la panique d’être dévoré par ses proches qu’il entre dans un délire d’une incroyable lucidité. 

Lu Xun est né le 25 septembre 1881 au sud de Shanghai, son grand-père est jeté en prison pour escroquerie. Il assiste également à la déchéance physique de son père, un lettré ruiné. Il s’inscrit alors à l’École navale de Nankin où il étudie les sciences de la nature, ce qui suscite les railleries de ses compagnons. Pire encore : on l’accuse de vendre son âme aux diables étrangers. Mais, passionné par les disciplines scientifiques, il arrive peu à peu à la conclusion que la médecine traditionnelle chinoise n’est qu’une lamentable escroquerie dont son père, entre autres, a été la victime. En 1901, il obtient une bourse pour faire des études de médecine au Japon. Sa mère, redoutant qu’il n’épouse une Japonaise, décide de le marier. Il n’a jamais vu la femme qui lui est destinée. C’est une naine difforme. Il passe sa nuit de noces à lire Darwin et, le lendemain, s’embarque pour le Japon.

Survivre non pour ses amis, mais pour ses ennemis

Dégoûté par la « boutique confucéenne » qu’il s’emploiera à démolir, il s’enflamme pour Nietzsche et Schopenhauer – il note à son propos : « Des gens aussi bizarres que lui, il en est fort peu dans le monde ». Il admire l’apothéose de la subjectivité chez Kierkegaard, se sent proche de Byron, de Pouchkine et de Lermontov et écrira à leur sujet des pages d’un romantisme révolutionnaire exalté. Il pressent l’importance de Freud. « L’acte sexuel, note-t-il, n’est ni coupable, ni impur. » Il se réjouit que Freud arrache aux bien-pensants le masque de leur hypocrisie.

Lui-même, alors qu’il enseigne la chimie et la biologie à Pékin, sera troublé par une de ses élèves, de dix-sept ans plus jeune que lui. Elle commence, selon un scénario classique, par lui écrire pour lui demander des conseils et elle finira par vivre avec lui. Avec une ingénuité délicieuse, elle lui demandera un jour : « Pourquoi ai-je constamment l’impression d’être encore ton élève ? » Et lui de sourire : « Quelle enfant tu fais ! » Il notera dans son journal intime : « Vivre avec l’être qu’on aime n’est pas une petite victoire. »

A relire: Culture chinoise: de Yu Dafu à « Suzhu River »

Certains verront dans le tarissement de sa veine littéraire les raisons de sa passion politique. De plus en plus engagé aux côtés des communistes, traqué par les forces de l’ordre, Lu Xun poursuit inlassablement le même but : saper les fondements de la Chine traditionnelle. Il traduit Jules Verne pour les enfants, mais aussi Tchekhov et Gogol. Il participe à la fondation de la Ligue des écrivains de gauche, sans perdre pour autant son humour grinçant : «  J’ai bien conscience de mes côtés désagréables : je ne bois pas d’alcool et je prends de l’huile de foie de morue, avec l’espoir de vivre le plus longtemps. Je le fais moins pour mes amis que pour mes ennemis. »

Refus du prix Nobel

Comme il est question de lui attribuer le prix Nobel de littérature, il fait savoir qu’il refusera toute distinction ayant quelque rapport avec la découverte de la dynamite. Et quand il meurt, tuberculeux, à l’âge de cinquante-cinq ans, il laisse le message suivant : « Oubliez-moi et occupez-vous de vous-même : ce sera tout juste de la sottise si vous ne le faites pas. » Voilà au moins une requête que je n’aurai pas besoin de formuler : elle est déjà exaucée.

Le Journal d'un Fou et autres nouvelles

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Ne dites plus « La curiosité est un vilain défaut »!

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Le conseiller du chef de l'Etat Bruno Roger-Petit a déjeuné le 14 octobre avec Marion Maréchal, selon le Monde. Un rendez-vous qui fait stupidement jaser la majorité. Photos: Hannah Assouline / Philippe Wojazer/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22112326_000003

« La curiosité est un vilain défaut » : j’ai toujours considéré que ce précepte d’une éducation à l’ancienne avait ses limites et en particulier était contradictoire avec l’ouverture d’esprit…


J’en suis d’autant plus persuadé au début de cette nouvelle année où, projetant un regard rétrospectif sur la précédente, il me semble que celle-ci, dans beaucoup de domaines, a manqué de cette belle vertu de curiosité pour s’abandonner à un narcissisme singulier et collectif.

L’ignorance assumée n’est pas grave. Ce qui l’est, c’est de croire qu’on sait ou, pire, d’être gangrené par l’arrogance d’un prétendu savoir. Démarche et prétention qui vous situent à mille lieues de la curiosité. Avec elle, on ne sait pas, on cherche à savoir, on écoute, on lit, on doute, on va voir, on ne déteste pas par principe. La curiosité ouvre des pistes quand on a pour obsession de les clôturer.

Je me souviens de ces moments sombrement magiques en cour d’assises où avant toute autre disposition d’esprit et d’âme j’étais d’abord habité par la curiosité. Quel être, quelle personnalité allais-je rencontrer ? Quel accusé aurais-je à découvrir ?

Se laisser dans l’existence, dans la multitude de ses facettes intellectuelles, politiques, culturelles, médiatiques ou intimes, la chance de pouvoir être surpris, l’opportunité de laisser une place à l’inattendu, à l’idée encore virtuelle, à l’opinion encore dans les limbes, avoir l’élégance de fuir le péremptoire, le sommaire. Cessons de nous imaginer telle une petite encyclopédie du tout et du rien, de nous installer comme dans une forteresse et de récuser toute curiosité d’autrui et du monde parce qu’elle serait dangereuse, que nous ne serions plus à l’aise dans nos pénates humaines !

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Nous avons moqué, pour la Covid-19, le pluralisme échevelé et contradictoire des médecins, professeurs et experts, les certitudes scientifiques qui nous étaient assénées et nous conduisaient d’un bord à l’autre de l’esprit, ces joutes médiatiques d’où on sortait en état de malaise parce qu’il n’était personne qui ne s’estimait pas sachant, irrécusable, infiniment légitime. Et ceux qui espéraient voir leur curiosité satisfaite, leur ignorance sinon comblée du moins atténuée, n’étaient pas pris au sérieux puisqu’il convenait principalement de faire semblant de savoir, chaque citoyen miraculeusement pourvu d’un bagage de spécialiste ! La curiosité apparaissait tel un aveu de faiblesse au lieu d’être une force.

Quand, pour ne pas sombrer dans une tolérance intelligente, une approche nuancée, équilibrée, on crache sur un tweet, sur un billet, sur un article, sur une œuvre, on se vante de s’être privé de toute curiosité, on formule des décrets expéditifs pour se faire plaisir et ressembler à de misérables petits Robespierre du quotidien, notre France se rengorge ! Elle est fière d’elle puisqu’elle a récusé la curiosité qui au fond n’est que la liberté de se donner le droit d’évoluer, de changer d’avis.

Être curieux, ce n’est pas être lâche mais le contraire ; se sentir suffisamment assuré pour aller vers ce qu’on n’est pas, vers des territoires qui devraient nous manquer puisqu’on ne les a pas encore fréquentés.

Lorsque, obstinément, quoi que fasse ou ne fasse pas un président de la République, on campe dans le même fixisme hostile, dans une inaltérable haine pour ne pas tomber dans le péché de l’attente, du suspens, de l’incertitude, on méprise la curiosité. Elle vous ferait trahir le Soi impérialiste s’imaginant capable de tout dire et de tout connaître sans avoir besoin de se rendre aux sources.

Quand Éric Dupond-Moretti affirme qu’il aurait fallu interdire le RN, il s’attire les suffrages de la démagogie faussement humaniste qui ne serait pas gênée de supprimer 20 à 25% de la France démocratique. Mais surtout, derrière cet affichage provocateur, il démontre qu’il se préfère à la curiosité et n’a pas envie de savoir pour stigmatiser, de s’informer pour éradiquer !

Difficile de passer sous silence « la tempête dans un verre de vin » qu’a suscitée le déjeuner entre Bruno Roger-Petit et Marion Maréchal ! Parce que le premier avait une visée politique et que la seconde serait paraît-il infréquentable, il convenait de s’indigner au-delà de toute mesure d’une convivialité française qui n’aurait même pas dû avoir à se justifier ou alors seulement par la référence à une curiosité légitime et naturelle. À moins que le syndrome de guerre civile qui parfois menace la France ait atteint la restauration et qu’il faille dorénavant déjeuner « décent » ! Certaines réactions au sein de LREM ont été grotesques, par exemple celle d’Hugues Renson : à l’entendre, Bruno Roger-Petit avait commis un crime ! Quand un parti use de la foudre pour presque rien, c’est qu’il va mal pour l’essentiel.

A lire aussi, Louis Hausalter: « Marion Maréchal candidate, ce n’est pas pour 2022! »

Je pourrais prendre mille exemples, en 2020, de cette dérive, de cette propension à faire fi d’une vertu de moins en moins courtisée par un monde qui répugne à se nourrir d’autres lumières.

Puis-je faire un sort à ces condamnations qui relèvent de cette « culpabilité par accusation » qui a pourri notre climat judiciaire et médiatique et fait d’une inquisition dévoyée le nec plus ultra de la justice ? Ce qui fait défaut à ce paroxysme indécent est précisément de s’arrêter juste avant le moment où la curiosité devrait se mettre en branle. Englué dans un connu approximatif pour échapper à un inconnu qui serait déstabilisant ; sans curiosité, un confortable mais déplorable assoupissement !

Avec plus de curiosité individuelle et collective, la mauvaise foi diminuerait, la haine se réduirait, le mépris serait moins virulent, le langage se civiliserait et un système démocratique pervers ne tiendrait plus le haut du pavé !

Léon Bloy et la défense à corps perdu de la Beauté

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Léon Bloy en 1895. Photo: Selva/Leemage

En 1888, celui qui vient de publier Le Désespéré rédige une ode au trio fantastique Paul Verlaine, Jules Barbey d’Aurevilly et Ernest Hello : Un brelan d’excommuniés. D’après lui, les trois hommes incarnent une création lumineuse qui s’oppose à la frilosité mortifère de l’Église, et au sombre destin proposé par une société qui n’a que le « progrès » à la bouche.

Sous l’aile – et le charme – de Barbey d’Aurevilly

Léon Bloy n’aura eu qu’à traverser la rue pour trouver du boulot auprès de Barbey d’Aurevilly, son voisin du quartier de l’École-Militaire. L’écrivain normand donna au jeune Bloy la possibilité de l’assister et d’intégrer le quotidien L’Univers, marchepied prestigieux vers le monde des Lettres. Mais cette aide providentielle ne saurait expliquer son admiration pour le « Connétable des lettres », ce dandy biberonné aux poèmes de Lord Byron, dont l’œuvre traça des pointillés pour le décadentisme en gestation. En 1887, son recueil de nouvelles magistrales Les Diaboliques heurte la sensibilité d’un microcosme parisien ; les exemplaires sont saisis, alors que leur auteur est poursuivi pour « outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs, et complicité ». À la lecture de cet ouvrage tant décrié, Léon Bloy décryptera la pudibonderie ambiante : « Les femmes des Diaboliques sont, en effet, tellement les épouses du Mensonge que, quand elles se livrent à leurs amants, elles ont presque l’air de Lui manquer de fidélité et d’être adultères à leur damnation pour la mériter davantage. […] leur abominable gloire est d’avoir dépassé toute fraude humaine pour s’enfoncer dans l’hypocrisie des anges. ».

Le salut par Hello

Écrivain au poids philosophique considérable, le breton Ernest Hello semble être un spectre du XIXème siècle, tant son œuvre fut ignorée. En 1927, Stanislas Fumet lui préfère néanmoins le titre de penseur à celui de philosophe : « Un penseur, c’est un homme qui découvre plutôt qu’il n’analyse ». Cet apologiste chrétien à l’existence quasi-érémitique, disciple de Joseph de Maistre,  qui plus tard contaminera la plume de Huysmans ou encore Bernanos, offrit une quinzaine d’ouvrages aux yeux clos du monde ; et c’est depuis sa tombe qu’il constatera la publication de la moitié d’entre eux. Tout comme l’auteur du Salut par les Juifs, Hello est l’enfant d’une mère pieuse et d’un père qui passe plus du temps dans ses affaires qu’aux pieds de la croix. Et c’est au natif de Lorient que Léon Bloy doit en partie sa trajectoire d’écrivain catholique. Dans un regard empli à la fois de fascination et de cruelle lucidité, il explique – par la lisière subtile entre mysticisme et prophétie – les critiques et moqueries qu’a essuyées le météore breton : « Le malheureux, néanmoins, n’est pas prophète. Il ne sait pas le moment précis, la minute élue pour l’apparition de la Face conspuée dont l’aspect changera la neige des monts en ruisseaux de feu. Mais il croit deviner que cette minute est sa voisine et son désir déflagrant la veut manifeste, soudaine, extemporanée, crevant tout de son éclat, comme une intrusion de soleil. »

On s’arrangea pour enterrer Verlaine

Verlaine a entamé sa déchéance. L’alcool, la prison et la misère rythment ses jours. Lassé d’innombrables allers-retours entre la fange et la cime des cieux, il guette la mort barricadé derrière ses démons. Sans forcer l’intimité du poète – impudence qu’il laisse à ses contempteurs –, Bloy se focalise sur la résonance de sa foi : « L’auteur de Sagesse, au lendemain de sa conversion, n’a pas imaginé d’autre besogne que l’imploration du pardon. […] Mais c’est le christianisme des catacombes, cela, c’est l’immolation absolue du cœur dans l’humilité parfaite, et il n’est pas surprenant que le prospère bétail de nos sacristies n’y comprenne rien ! ».

Évoquant les difficultés que le poète a rencontrées au début des années 1880 – allant jusqu’à comparer ses déboires professionnels à la condition du lépreux –, il conclut : « Verlaine est, je crois, le plus déchirant exemple que nous ayons sous les yeux de la vindicte éternelle des brutes contre les entités supérieures. ».

Un combat pour l’éternité

À travers ce texte, le polémiste qui n’avait pas encore rallié « Cochons-sur-Marne » dénonce le monde qui se profile, son puritanisme, ses infidélités à Dieu et au Beau. Assoiffé d’absolu, ses vociférations sont autant l’expression d’une colère face à son époque et d’une méfiance vis-à-vis des mutations à venir, qu’un cri de ralliement pour les antimodernes qui lui succéderont à travers les siècles.

Catholique furieusement anticlérical, qui crut deviner l’Apocalypse dans les charniers de la guerre de 1870, puis une nouvelle fois dans ceux du premier conflit mondial, Bloy ne supportait pas l’idée de ne pouvoir être témoin de la parousie. Un an avant la fin de la Grande Guerre, il rejoint ses deux fils dans l’au-delà ; et c’est peut-être tant mieux. Car l’imprécateur, qui du haut de sa misère passa sa vie à hurler face au silence de Dieu, aurait sûrement considéré comme une ultime trahison de voir le second avènement du Christ à nouveau repoussé.

Un brelan d’excommuniés

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Laurent Dandrieu et la littérature intranquille

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Jean Anouilh (à gauche), Paul Morand (au centre) et Jean Raspail (à droite). © SELI/SIPA / LIDO/SIPA / GINIES/SIPA Numéros de reportage: 00140079_000001 ; 00274899_000001 ; 00573746_000015

Dans sa Confrérie des Intranquilles, Laurent Dandrieu dresse vingt et un portraits d’écrivains d’hier et d’aujourd’hui, unis par le goût du style et la recherche d’un Dieu caché.


Ce qui est plaisant dans La Confrérie des Intranquilles de Laurent Dandrieu, c’est que ce rédacteur en chef du service culture de Valeurs Actuelles, fait preuve de cette ouverture d’esprit qui consiste à ne pas séparer les artistes entre droite et gauche mais plutôt entre ceux qui lui plaisent et ceux qui ne lui plaisent pas. Ainsi a-t-on pu lire, il y a quelques années, sous la plume de Dandrieu, un ouvrage de référence sur Woody Allen qu’on n’imaginerait pas, et on a tort, faire partie des références de l’homme de droite ou même du franc réactionnaire.

Fusées de détresse et d’espérance

Dans la Confréries des Intranquilles, Laurent Dandrieu parle des écrivains. Il a recueilli et remanié des articles consacrés à ces auteurs qui l’accompagnent depuis toujours, ou presque. On notera, certes, une forte prédominance de réacs. Est-ce de sa faute si l’on y trouve les écrivains qui ont continué à donner à la langue française sa limpidité heureuse, sa manière de jouer de l’incandescence sous le givre, sa rapidité précise, son ironie mordante ? D’où la présence de Chardonne, Morand, Marceau ou encore Jacques Perret, Jean Anouilh et Jean Raspail.

À lire aussi, du même auteur: Jean Raspail, mon camarade de l’autre rive

Mais pour Dandrieu, ce qui caractérise le réac, au moins en littérature, ce ne sont pas les certitudes, ce ne sont pas les vaticinations et les éructations, ce n’est pas un corpus d’idées bien précises, c’est « l’Intranquillité ». Si le mot n’existe pas en français, c’est parce qu’il est emprunté au géant des lettres portugaises, Fernando Pessoa, mot que l’on retrouve aussi, nous signale Dandrieu, chez Henri Michaux. L’Intranquillité n’est pas l’inquiétude, encore moins la peur. L’Intranquillité est plutôt une forme de la mélancolie, une mélancolie où se mêlent le regret du passé et l’aspiration à un idéal ; une attention à ce qui dans le présent témoigne du passé et annonce l’avenir ; une tentative de lancer des passerelles, des fusées de détresse, en se comportant en chouan ou en guérillero dans une époque passionnante, angoissante, désespérante où il faut continuer, selon le mot de l’Evangile, à avancer, «dans l’épouvante, le sourire aux lèvres. » C’est aussi, sans doute, le refus d’un esprit de système qui est aussi un refus du nihilisme.

Une lecture qui se méfie des clichés

On sera ainsi surpris, au premier abord, de voir Cioran dans les vingt et un portraits tracés à la pointe sèche des auteurs qui forment le panthéon de Dandrieu, par ailleurs catho tradi revendiqué. C’est qu’il lit Cioran comme il faut le lire, comme on devrait lire tous les écrivains : en se méfiant des clichés commodes véhiculés par des biographes hâtifs et des critiques approximatifs. Il remarque ainsi que le nihilisme est un mot qui n’apparaît pas ou peu sous la plume de Cioran. Son pessimisme, pour Dandrieu, serait celui d’un mystique contrarié. Cioran ne cesse en effet de parler de salut, de jugement dernier, de rédemption. Quand bien même, il les moquerait avec son humour ravageur, Cioran en parle trop souvent pour que son désespoir ne soit pas plutôt celui d’être confronté à un Dieu qui se serait retiré de sa création, et de devoir vivre le temps du « tsimtsoum » qui désigne, dans le Talmud, cette désertion divine. Chez Cioran, au bout du compte, le blasphème renvoie toujours, par contraste, à la Foi.

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On trouvera aussi chez Dandrieu, Chateaubriand et Hergé, Montaigne et Sempé. Grand écart ? Allez savoir… Un recueil de Sempé ne s’intitule-t-il pas Quelques mystiques ? Tintin, n’est-il pas porteur des valeurs chrétiennes du scoutisme ? N’est-il pas, pour l’enfant de 1930 comme celui de 2020, le porteur de pulsions contradictoires, celle du refuge dans l’Eden de Moulinsart et celles des aventures incertaines qui l’amènent jusqu’à marcher sur la Lune, tout comme le Montaigne des Essais, partagé entre sa bibliothèque et son engagement dans son temps ? Pour Dandrieu, l’idée d’un Montaigne résumé à son scepticisme n’est là aussi qu’un malentendu pour un homme qui lui aussi, a cherché à retrouver une forme d’unité de l’être. « Drôle de moderne, écrit Dandrieu, qui croit si peu en la raison pour guider les hommes qu’il en appelle sans cesse à la nature, et qui juge en définitive que dans ce monde où rien n’est certain, rien ne peut être accepté par autorité que ce qui vient de Dieu.

On sera aussi reconnaissant à Malraux de faire une part à Fitzgerald, le peintre subtil, sentimental et pascalien de l’envers du paradis, que ce soit celui des amours de jeunesses, des « roaring twenties » ou des studios d’Hollywood où l’on s’use l’imagination comme on s’use la santé.

Bref, La Confrérie des Intranquilles, qui ramène avec ferveur à la lumière deux contemporains capitaux, comme Guy Dupré et Dominique de Roux et qui parie aussi sur quelques vivants trop méconnus (Henri-Michel Gautier et Michel Bernard), a enfin un mérite rare : c’est un livre qui donne envie de lire des livres…

La Confrérie des intranquilles - 21 portraits en tout

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