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L’augmentation de l’insécurité dans les campagnes est sensible, malgré les confinements!

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Une tribune de Jean-Paul Garraud


Nos campagnes en danger

L’enseignement à tirer du dernier état des lieux de la délinquance et de la criminalité en France rendu par le Service statistique du ministère de l’Intérieur démontre qu’aucune fraction du territoire n’est désormais épargnée par l’insécurité, les zones rurales et périurbaines sous la responsabilité de la gendarmerie ayant même connu une hausse particulièrement sensible des violences à la personne. Les collectivités territoriales ont un important rôle à jouer en la matière.

Toutes catégories confondues, les atteintes volontaires à l’intégrité physique ont augmenté de huit points dans les zones rurales et périurbaines confiées à la gendarmerie. Encore ne s’agit-il là que des infractions constatées, de nombreuses victimes ne faisant pas de démarche spécifique pour se manifester. Dans ces « zones gendarmerie », un refus d’obtempérer est constaté toutes les 45 minutes. Un chiffre qui fait écho à un autre: une plainte pour violence gratuite est déposée toutes les deux minutes à la police !

Les viols en augmentation

Très inquiétants, les crimes et délits à caractère sexuel comprenant les viols, les tentatives de viols ou les agressions sexuelles ont augmenté de 12% au niveau national. Une augmentation observable dans les mêmes proportions pour la région occitane, avec désormais 0,8 cas pour 1000 habitants contre 0,7 en 2019.

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Alors que nous étions supposément confinés une bonne partie de l’année écoulée, ou placés sous le régime du couvre-feu, sauf durant les mois d’été, les manifestations violentes ont pu se dérouler dans l’indifférence générale, notamment en marge des contestations liées au projet de loi dit « sécurité globale ». Un projet mal nommé tant il se focalisait sur des points de détails, certes importants, mais qui ne sont pas centraux pour affronter comme il se devrait la hausse de toutes les formes de délinquance et de criminalité que nous connaissons depuis au moins deux décennies dans l’hexagone. Ainsi, les dégradations et violences, les outrages à l’égard des personnes dépositaires de l’autorité publique ont connu des hausses colossales à Toulouse (+113 %) et Montpellier (+99 %), durant les tristement célèbres « samedis de manifestation » qui rythment nos vies depuis 2018.

Ledit « sentiment d’insécurité » dont témoignent les Français s’appuie donc sur des statistiques.

La France périphérique à son tour gagnée par l’ensauvagement

Une insécurité protéiforme, qui se déploie dans toutes les étapes de la vie quotidienne : transports, vie scolaire, promenades lors des week-ends, etc. Ces statistiques sont d’autant plus inquiétantes que la pandémie de coronavirus, du fait des confinements et des couvre-feux, a largement diminué la vie sociale et plus encore la vie nocturne génératrice d’excès d’alcool et de drogues, de rixes violentes ou d’agressions sexuelles. Elle vise principalement les membres les plus fragiles de la société. Les plus jeunes, les personnes âgées, les femmes et les habitants des zones de non-droit sont effectivement en première ligne.

Notons que désormais, vivre loin des grandes métropoles et des centres urbains ne suffit plus pour se protéger de la délinquance et de la criminalité.

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Le pédopsychiatre Maurice Berger, auteur de l’excellent Sur la violence gratuite en France – Adolescents hyperviolents, témoignages et analyse (L’Artilleur), a une explication : « (…) l’ensauvagement, c’est lorsque la parole ne fait plus tiers, lorsqu’existe un différend même minime entre individus. Il y a quelques années, 85% des mineurs traduits en justice changeaient de comportement après leur rencontre avec l’institution judiciaire, la parole du juge. Ils ne sont plus que 65% désormais, et c’est d’eux dont je parle. L’impulsivité prime, l’autre n’est plus considéré que comme un objet sur lequel décharger la tension qu’on ressent dans l’immédiateté, comme une gêne à éliminer. Ceci soulève la question de savoir quelles sont les conditions nécessaires pour qu’un individu se civilise ».

Il est terrifiant de constater que la baisse du niveau de langage est source de violence. Ne sachant plus s’exprimer, certains renoncent à argumenter et ne comprennent pas les arguments qui leur sont opposés, répondant alors par la violence.

Polices municipales, vidéosurveillance, lycées : les collectivités à la rescousse

Au-delà de la nécessaire mise à niveau des moyens accordés aux forces de l’ordre, ainsi que de la volonté politique qui doit accompagner leur travail, c’est toute la France qui doit être repensée de l’éducation nationale à la notion d’ordre public, dont les stratégies se doivent d’être prospectives et non purement réactives comme c’est le cas de nos jours. Ni l’institution policière ni la justice ne pourront être efficaces sans un soutien sans faille de l’État, force motrice des politiques de sécurité.

Dans ce cadre, les collectivités territoriales ont un rôle important à jouer.

Évidemment, les maires qui ont la charge des polices municipales au plus près des citoyens. Mais aussi les départements et les régions. Si les régions n’ont pas de compétences directes en matière de sécurité, la loi NOTRe n’ayant pas changé leurs prérogatives en la matière, elles peuvent s’investir dans une véritable politique de sécurité par la montée en puissance des financements croisés et s’engager dans des actions concrètes de lutte contre l’insécurité. Elles peuvent ainsi prendre part au financement de certains dispositifs de sécurité, à commencer par la vidéosurveillance dans les trains ou aux abords des lycées. Les régions peuvent aussi mobiliser exceptionnellement des budgets pour les victimes des émeutes urbaines, comme l’avait fait la région Île-de-France en 2007 en octroyant des aides aux personnes dont les véhicules avaient été dégradés ou en avançant des fonds aux communes pour la remise en état de leurs équipements.

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Les régions peuvent donc agir en amont et en aval. Elles ont aussi un rôle à jouer dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, en sensibilisant élèves, parents d’élèves et professeurs à l’utilisation de la plate-forme Pharos, au phénomène de la radicalisation islamiste ou bien encore au fléau du harcèlement scolaire, qui fait chaque année de nouvelles victimes.

Nous avons le devoir, partout où nous sommes présents, de mieux penser l’action de l’État et des collectivités pour endiguer l’insécurité galopante qui détruit la vie quotidienne des Français. C’est un impératif pour l’avenir.

Une société sans ordre est une société qui bascule dans le chaos, une société qui ne peut que s’effondrer et se tiers-mondiser.

Un avenir qu’il faut éviter à la France.

Heather Morris: se souvenir de Cilka


Pour son second roman, Heather Morris s’inspire des témoignages de Lale Sokolov et donne une suite au Tatoueur d’Auschwitz. Entre fiction et réalité, Le Voyage de Cilka (en exclusivité chez France Loisirs) retrace le destin d’une survivante de la Shoah et du Goulag.


Le Voyage de Cilka est inspiré par le personnage bien réel d’une jeune juive slovaque ayant survécu aux camps de la mort puis au goulag. Au gré des confidences de Lale Sokolov, dont elle relate la déportation dans Le Tatoueur d’Auschwitz, Heather Morris découvre l’existence d’une certaine Cecilia Klein dite Cilka. Bouleversée par cette rencontre, l’auteure trouve en elle l’héroïne exclusive de son prochain roman. Rigoureuse dans sa méthode documentaire, cherchant dans les archives du mémorial Yad Vashem puis sollicitant l’expertise d’historiens spécialistes de l’URSS, Heather Morris se lance sur les traces de son personnage.

Voyages aux enfers concentrationnaires

Cecilia Klein a 16 ans quand elle entre à Auschwitz-Birkenau. Remarquée par les officiers nazis pour sa jeunesse et sa beauté, elle échappe à la mort en soumettant son corps aux désirs d’un officier nazi de haut rang. Privilégiée malgré elle, Cilka use dans l’ombre de sa position pour sauver ses proches de la chambre à gaz. Trois ans plus tard, en 1945, les Russes qui viennent de libérer les camps d’extermination l’accusent de trahison.

Condamnée de façon expéditive à 15 ans de travaux forcés, elle est envoyée au goulag de Vorkouta en bordure du cercle polaire. Là-bas, elle s’intègre à un groupe de femmes avec lesquelles une amitié aussi réconfortante que profonde naît. Dans cet univers hostile marqué par la violence physique et climatique, Cilka tente de partager avec ses sœurs d’infortune son expérience de la captivité tout en cachant les raisons inavouables de sa présence parmi elles.

Mais d’un enfer concentrationnaire à l’autre, les hommes, officiers SS ou prisonniers russes, restent une menace qui les abime bien plus durablement que le pire des châtiments corporels. Malgré les viols, les conditions de vie inhumaines et la culpabilité qui la ronge, Cilka résiste encore et toujours. Elle va même trouver une voie inespérée vers la rédemption quand, lors d’un passage à l’hôpital du camp, une femme médecin lui propose de la former au métier d’infirmière. Réparer les vivants et repousser la mort… Voilà qui donne enfin un sens à sa vie.

Comme la majorité des Slovaques de confession juive, Cilka Klein et sa famille ont été déportés à Auschwitz-Birkenau en 1942. C’est à partir de cette date que débutent les rafles massives des juifs originaires de cette partie de la Tchécoslovaquie alors contrôlée par la Hongrie voisine. Après avoir surmonté la première et terrible épreuve du voyage en wagon à bestiaux, les rescapés y sont méthodiquement triés selon leur aptitude au travail. Les plus faibles étant exécutés sans délai, les plus vigoureux gagnant un sursis qui ne vaut guère mieux que la mort.

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À la fin de la guerre, en janvier 1945, quand l’Armée Rouge entre dans Auschwitz, les milliers de prisonniers ayant réchappé à la solution finale représentent autant de suspects aux yeux des Russes qui viennent pourtant de les libérer. Soumis à des interrogatoires par la police politique de Staline, certains recouvrent la liberté quand d’autres, comme Cilka Klein, accusés sans discernement d’avoir réussi à survivre, sont envoyés au goulag. En multipliant les condamnations à la déportation vers ses camps de travail sibériens, le régime soviétique saisit alors l’opportunité de s’offrir dans l’indifférence générale de nouveaux bras pour son programme de modernisation du pays. Instauré en URSS en 1929 et intensifié cinq ans plus tard dans le cadre des purges staliniennes, le système du goulag est une fabrique d’esclaves adossée à une épuration politique. Un double avantage pour la Mère-patrie qui élimine ainsi ses opposants et tous ceux qu’elle juge nuisibles en les contraignant à travailler jusqu’à la mort s’il le faut.

Après 24 ans d’arrestations arbitraires qui amenèrent la déportation de près de 18 millions de personnes, dont 1,6 million de morts, dans plus de 132 camps de travail répartis sur plus de 90 000 km2 essentiellement au nord du territoire soviétique, le système du goulag perd progressivement de sa vigueur à partir de 1953 avec la mort de Staline.

Atrocités de l’histoire imaginées et mises en œuvre par deux régimes parmi les plus cruels de tous les temps, camp de concentration et goulag se distinguent par une différence d’approche génocidaire. Alors que les nazis exterminaient avec méthode, les soviets laissaient le froid, la faim, la maladie et les conditions de vie et de travail se charger de la sale besogne. Animée par un incroyable instinct de survie et une foi profonde dans l’humanité, Cilka aura réussi à surmonter les deux épreuves.

Garder son humanité, malgré tout

Odyssée célébrant la vie dans les entrailles de l’enfer, le second roman de Heather Morris est le complément indispensable du Tatoueur d’Auschwitz. À l’origine du Voyage de Cilka, Lale Sokolov est d’ailleurs évoquée à plusieurs reprises dans les souvenirs des camps qui surgissent comme des éclairs terrifiants dans le quotidien tragique de Cilka. À travers ces flashbacks chargés d’horreur, la romancière nous révèle l’impitoyable mécanique de déshumanisation par les viols qu’infligèrent les nazis aux femmes déportées. Contraintes comme Cilka de céder leur corps à leurs bourreaux, elles cumulent la honte d’avoir été souillées à la culpabilité d’avoir échangé leur intimité contre un temps de vie supplémentaire.

Souvent nié car jamais officiellement théorisé par la doctrine nazie, le viol des femmes dans les camps de la mort est aujourd’hui considéré comme un fait historique, les SS satisfaisant leurs pulsions tout en compromettant leurs victimes jusque dans leur chair. Rongée par ce fardeau indélébile, Cilka n’a peur que d’une seule chose dans l’enfer du goulag : que tous ceux qui comptent pour elle dont ses amies du bloc 25, pourtant régulièrement violées par des prisonniers, apprennent la vérité sur son passé à Auschwitz. Véritable enjeu dramatique qui se renforce au fil du récit, ce mensonge insupportable devra fatalement être brisé pour que Cilka puisse enfin poser les bases de sa résilience.

Mais au cœur de toute cette machine à broyer de l’humain, l’espoir et l’amour restent omniprésents. Par l’amitié et la solidarité qui unissent toutes ces femmes bafouées, par l’humanité de la femme médecin qui croit en elle, par l’amour poignant que portent toutes ces jeunes victimes de viol à un enfant qu’elles n’ont pas désiré, par le rédempteur talent d’infirmière développé par Cilka, par son besoin viscéral d’aider les autres, ou sa capacité retrouvée à tomber amoureuse d’un bel inconnu.

Fresque carcérale

Car au-delà de sa précision historique, Le Voyage de Cilka est un grand roman traversé par des questionnements puissants sur la responsabilité et la culpabilité, une fresque carcérale peuplée de figures féminines fortes, qui s’autorise envers et contre tout à être romanesque. C’est enfin le portrait d’une femme d’exception, combattante acharnée pour la vie, résistante féroce à la mort et survivante d’une triple peine délirante infligée par le nazisme, le stalinisme et la bestialité masculine.

Le voyage de Cilka d’Heather Morris (Charleston, 2021), France Loisirs.

Martha et Sean perdent leur enfant

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Dans « Pieces of a Woman », le film canadien de Kornél Mundruczo, nous suivons un couple qui a décidé d’un accouchement à la maison. Le film réussit à traiter le sujet terrible de la perte d’un enfant et à nous émouvoir, sans en faire trop.


Dans le menu de mon application Netflix, j’ai longtemps tourné autour de Pieces of a woman avant de le visionner. Ce film du réalisateur hongrois Kornél Mundruczo est un des plus regardés sur la plateforme en ce moment. Il montre la descente aux enfers d’un couple qui perd son enfant à la naissance. Sujet ô combien vertigineux et périlleux!

C’est l’histoire du réalisateur et de son épouse. Terrassés par la douleur, ils se sont longtemps murés dans le silence « jusqu’à ne plus pouvoir le supporter ». L’épouse du réalisateur a d’abord exorcisé son drame à travers l’écriture d’une pièce de théâtre. Elle a servi de base à Mundruczo pour son film. « Avec Pieces of a woman c’est un peu comme si je disais: « voici ce que je suis », a-t-il déclaré. Je ne regrette pas d’avoir surmonté mon émotivité, car Pieces of a woman réussit l’exploit d’à la fois maîtriser le pathos et s’y de laisser subtilement aller. 

Un futur père débordant d’enthousiasme et une compagne un peu absente

Vanessa Kirby (Margaret dans « The crown », saison 4 chroniquée ici) et la star hollywoodienne Shia LaBeouf campent à merveille un couple bourgeoise/bad boy dont on s’aperçoit depuis le début qu’ils sont déjà dans deux univers parallèles. Elle est cadre, lui chef de chantier, mais surtout (le film débute à la fin de la grossesse) la future mère semble un peu absente, comme coupée de sa grossesse, alors que le futur père fait preuve d’un enthousiasme débordant. Ils habitent la très WASP ville de Boston, qui pendant tout le film nous semble fort grise, noyée sous une pluie que l’on imagine glaciale et qui transperce les os du spectateur. Cette atmosphère évoque Manchester by the sea, un autre film traitant de la mort et d’un corps qui reste longtemps sans sépulture.

Pieces of a woman oscille entre le réel et la distanciation de celui-ci nécessaire pour le rendre supportable. La terrible scène de l’accouchement est esthétisée – nous ne sommes pas dans une télé réalité – avec des ralentis ou des plans fixes sur le visage de la parturiente perdue dans sa souffrance. Elle n’arrive ni à se raccrocher à son conjoint, ni à la sage femme qui sera bientôt sur le banc des accusés. 

Des symboles un peu lourds ?

Martha n’arrive pas à prendre possession de cette naissance qui va lui échapper pour toujours. C’est certainement pour cette raison qu’elle désire dans un premier temps léguer le corps de son bébé – qui n’aura vécu que quelques minutes – à la science. Il faut que ce bébé n’existe jamais.

D’aucuns affirmeront que le réalisateur use et abuse de clichés symboliques ayant trait à la naissance, à la vie, à l’éclosion. Par exemple, celle qui n’est pas devenue mère fera germer des graines dans du coton ou se nourrira de pommes… Mais « il vaut mieux partir du cliché que d’y arriver » disait Orson Welles, chose que le grand Flaubert savait aussi. 

Le délitement du couple sera ensuite rapide. Elle est murée, il est seul dans sa douleur qui déborde. La fin est symbolisée dans un rapport sexuel maladroit. Sean essaie de pénétrer sa femme à travers son pantalon, qu’elle refuse de retirer. Le personnage principal veut faire cavalier seul dans cette épreuve. Ni sa mère, matriarche hystérique qui demande réparation en attaquant la sage femme, ni son conjoint réduit en miettes ne réussissent à la retenir dans une forme de vie. Pendant ce temps, les journées d’hiver défilent, toujours aussi glaciales et grises. 

Un procès libérateur

C’est le procès qui redonnera cependant un peu de vie à Martha. En racontant les faits, en se remémorant son chemin de croix, elle se souvient des photos argentiques que son conjoint a prises du bébé avant qu’il ne meure. Ce visage qui lui apparaîtra enfin sur la pellicule la délivrera. Et elle pourra finalement répandre les cendres du nourrisson dans le fleuve. À Ushuaïa, au bout du monde, on dit qu’il faut jeter ses chagrins dans la mer…

Malgré quelques clichés, comme évoqué plus haut, ce drame sur la perte tragique d’un enfant à la naissance demeure délicat: chacun fait comme il peut.

Il existe un compte Instagram « Mort-né mais né quand même » où les parents postent des photos de leurs bébés. Voyeurisme morbide ? Peut-être, peut-être pas. Qui sommes-nous pour juger, comme on dit familièrement.

En 1973, Nadine Trintignant, qui aura vécu deux tragédies (elle a perdu un enfant à l’âge d’un an), réalisa « Ça n’arrive qu’aux autres » avec Deneuve et Mastroianni. À la différence de « Pieces of a woman » le chagrin y soude le couple et lui permet de s’y enfermer avant de prendre la route. Dans le dernier plan du film, on les voit même danser au son du « Temps des cerises ». De son côté, « Pieces of a woman » se clôture sur une rêverie. Une petite fille, dans une campagne verte et aveuglée par le soleil, (enfin) court et grimpe aux arbres. Comme si la vie finissait toujours par l’emporter. 

Burt Lancaster, le nageur éclipsé

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Le billet du vaurien


S’il y a un film dont je me souviens plan par plan, c’est The Swimmer de Frank Perry, le film le plus givré du cinéma américain qui fit un flop en 1968, lorsqu’il sortit sur les écrans américains. Il est alors à l’opposé de l’esprit du temps: sombre et glacial, comme ce nageur, magnifiquement interprété par Burt Lancaster, qui aspire à retrouver sa maison et le fil de sa vie en allant de piscines en piscines.

Tout lui sourit lorsqu’il s’invite en maillot de bain bleu au barbecue donné par d’anciens amis. Personne ne sait d’où il vient, ni où il va. Le spectateur pressent qu’il va à sa perte, mais il n’en mesure pas l’ampleur. À l’image de nos existences. Même l’entrée dans une piscine municipale lui sera bientôt interdite: il se métamorphose alors en looser absolu que son ex-femme rejette. De piscine en piscine, son charme et son pouvoir de séduction s’éteignent jusqu’à la catastrophe finale, celle qui nous attend tous, nous renvoyant à la solitude de notre propre condition, celle que nous avons toujours voulu écarter. Nous sommes nus et l’heure de fermeture a sonné dans les piscines de notre enfance. Quoique nous ayons entrepris, à la fin nous aurons tout perdu. Tout.

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L’heure de la fermeture a sonné

On comprend que Burt Lancaster, incarnation du rêve américain et symbole d’une virilité à toute épreuve, ait été de plus en plus mal à l’aise au cours du tournage au point d’exiger que certaines séquences, notamment celle avec son ex-femme (elle l’était dans la réalité ), soient tournées par Sidney Polack. Ce sera pire encore. Une malédiction plane sur ce film, comme sur Burt Lancaster. Frank Perry qui n’a que trente-cinq ans et déjà le chef d’œuvre David et Lisa à son actif, meurt d’un cancer. Il faudra près de cinquante ans pour que The Swimmer sorte de la clandestinité et qu’il devienne le symbole de nos désastres intimes. Nous l’évoquons souvent lors de nos dîners au Lausanne-Palace en compagnie d’Éric Vartzbed, d’Ivan Farron et d’Isaac Pante. Nous ne serions pas surpris de voir surgir Burt Lancaster en maillot bleu dur. Il s’installerait à notre table et nous confierait : «Moi non plus je n’ai pas compris le sens de ce scénario totalement tordu. Rassurez-moi: la vie ne ressemble quand même pas à cette descente aux enfers ?» Nous nous regarderions, interloqués. «À quoi d’autre peut-elle ressembler ?», aurais-je demandé.

Mais Burt Lancaster s’est déjà éclipsé.

The Swimmer

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Étampes: la participation polémique du maire à une marche blanche

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Une grossière erreur?


Le maire d’Étampes Franck Marlin a mis les moyens de sa mairie au service de l’organisation d’une marche blanche[tooltips content= »Le 17 janvier 2021″](1)[/tooltips] demandée par une famille qui venait de perdre deux de ses membres: deux frères, Samir et Nordine, au lourd passé judiciaire, notamment pour trafic de drogue, qui avaient pris l’autoroute à contresens pour échapper à un contrôle de gendarmerie et dont le véhicule avait heurté un camion, au chauffeur heureusement indemne.

Premier mouvement: l’indignation devant une telle initiative apparemment choquante:

Deuxième phase: le maire vient courageusement donner ses justifications sur cette même chaîne dans l’émission de Pascal Praud et l’un des chroniqueurs, Jean-Claude Dassier, ne mâche pas ses mots et lui dit vertement ce qu’il pense de lui qui a osé favoriser une marche blanche à l’égard de tels personnages.

Le maire invoque l’amitié qu’il avait pour cette famille, qu’il n’était pas juge, qu’en quelque sorte la mort effaçait tout et que la concorde municipale devait prévaloir. Pour se défendre de tout clientélisme dans une ville à la forte communauté musulmane, il souligne qu’il s’agissait de son dernier mandat.

Je ne suis pas convaincu mais je voudrais placer le débat sur un autre terrain.

Si j’avais mauvais esprit, je ferais allusion à la condamnation de ce maire LR en 1997 et au fait que Mediapart l’accusait, en 2020, d’avoir mis en place un système mafieux. Il est vrai qu’en 1999 il avait aussi suscité une polémique en voulant supprimer les aides pour les familles avec des enfants condamnés.

Au-delà de ces considérations qui pourraient nourrir la suspicion, il me plaît davantage de mettre en évidence la grossière erreur du maire confondant l’amitié avec son devoir municipal. Comme ami, il pouvait se rendre évidemment aux obsèques privées de cette famille mais il n’avait pas à accéder à la demande d’une marche blanche et surtout, d’une certaine manière, à la financer et à la faciliter.

Le maire, en acceptant ce qui aurait dû relever de la seule sphère familiale, avec la douleur compréhensible de ceux qui étaient privés de Samir et Nordine, oubliait son rôle et l’image qu’il avait à donner, se trompant radicalement de registre. Deux délinquants échappant à un contrôle de gendarmerie et qui auraient pu aussi engendrer le pire pour les autres n’avaient pas, avec l’aval officiel, à bénéficier d’une telle consécration.

Le message adressé à la communauté d’Etampes était délétère : le maire validait des comportements antisociaux, légitimait des passés infiniment imparfaits et octroyait un honneur à une famille quand deux de ses membres ne l’auraient clairement pas mérité de leur vivant.

Comme il y a les deux corps du roi, Franck Marlin aurait dû réfléchir à l’obligation de respecter les deux corps du maire.

Il a tout simplement fait fi de ses devoirs.

Le Mur des cons

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Inceste: une société française plus friande de têtes que de solutions

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Le témoignage de Camille Kouchner accusant d’inceste Olivier Duhamel ne finit pas de faire des victimes collatérales, alors qu’elles n’ont rien à voir avec les acteurs de la Familia grande.


Après Alain Finkielkraut perdant son poste de chroniqueur sur LCI, c’est Le Monde qui à son tour censure un dessin de Xavier Gorce jugé politiquement incorrect. La directrice de rédaction s’est ainsi fendue d’une lettre d’excuse dégoulinante de mièvrerie et de ridicule, s’excusant tour à tour auprès des personnes victimes d’inceste et des personnes transgenres, affirmant partager leurs valeurs et défendre leur cause et le prouvant en condamnant un dessin de presse satirique. De cette lettre, il vaut mieux rire que pleurer tant elle témoigne d’une vision pervertie du métier de journaliste. Il n’y a plus information, quête de vérité, examen des faits, débats et argumentation, non il faut montrer ici que l’on est dans le bon camp, du côté des victimes, inconditionnellement et sans distance.

Le problème c’est qu’en empêchant toute discussion sur ces questions (…) on risque de laisser le terrain à des personnes qui se moquent bien des victimes d’inceste et de violences sexuelles, mais qui instrumentalisent ces questions pour en faire le procès de l’élite, présentée comme sexuellement corrompue ou d’un occident pervers et détraqué…

Or les personnes ici sanctionnées ne sont pas soupçonnées d’actes criminels, de complicité ou d’avoir couvert par leur silence ces mêmes actes, elles ont condamné la pédophilie et l’inceste et n’ont posé d’autres actes que de commenter un fait d’actualité ou d’ironiser dessus. Peut-être maladroitement aux yeux de certains, peut-être utilement aux yeux d’autres, toujours est-il qu’elles ont dû pour cette seule cause affronter une tumultueuse tempête. Comme si l’opprobre qui touche Olivier Duhamel se transmettant à ceux qui l’ont côtoyé, embauché, fréquenté, il fallait mettre en scène le fait que bien qu’en haut de la pyramide, on n’appartient pas au petit monde décrit par Camille Kouchner, où l’omerta fait le lit des violences familiales. Alors pour montrer sa pureté, on désigne l’autre comme coupable s’il ne parait pas assez indigné ; pour prouver sa bonne foi, à la moindre tension, on sacrifie celui qui dérange ou qui interroge. Faire assaut de puritanisme et d’intransigeance devient alors un réflexe protecteur. Sauf que la course à la pureté idéologique et à la moraline est un piège destructeur: il vous installe dans une spirale de l’excuse et de l’autoflagellation sans fin où vous êtes sommés de vous coucher devant l’émotion alors même qu’un travail de journaliste et d’intellectuel est de prendre de la distance et qu’un travail de dessinateur est de porter le feutre dans la plaie y compris au risque du mauvais goût.

Une indignation à géométrie variable, selon les époques

Mais surtout cette réaction est d’une profonde inefficacité. Elle occulte la question du rapport au corps et les effets de la revendication d’une liberté sexuelle totale qui eût des échos politiques. Il suffit de lire ce qu’a pu écrire Libération à une époque sur la sexualité entre enfants et adultes pour comprendre que la pédophilie a pu être présentée comme une forme de liberté accordée aux enfants, la contestation de préjugés réactionnaires, le refus d’une société bourgeoise. Le corps devient la propriété de l’être, libre d’en faire ce qu’il veut, y compris de le prostituer, de le louer. Cette position n’a pas disparu et c’est au nom de la liberté dont on est en droit d’user à l’égard de son propre corps que certains défendent la prostitution ou la reconnaissance des mères porteuses. Certes le soutien à la pédophilie est restée marginale, mais dans certains milieux, il a infusé et l’entre-deux qu’est l’adolescence a pu devenir une zone grise. Ce que raconte La familia grande, c’est aussi le rassemblement d’happy fews, puissants et dominants chacun dans leur domaine, à qui le succès donne le sentiment d’appartenir à une espèce différente. La précocité sexuelle est vue comme une preuve de supériorité et les repères petits à petits s’effacent. La réaction d’aujourd’hui contraste avec ce que s’est passé en 2012 entre Daniel Cohn-Bendit et François Bayrou. Ce dernier dénonce des écrits de l’écologiste parus en 1975 dans un livre, Le Grand bazar, comme des déclarations faites à cette occasion et renouvelées en 1982 dans une émission d’Apostrophe datée du 23 avril : « Vous savez que la sexualité d’un gosse, c’est absolument fantastique. Faut être honnête, sérieux. Moi j’ai travaillé avec des gosses qui avaient entre quatre et six ans. Quand une petite fille commence à vous déshabiller, c’est fantastique parce que c’est un jeu érotico-maniaque. » Certes Daniel Cohn-Bendit a assuré avoir voulu faire son malin et épater le bourgeois. Il n’en reste pas moins que celui qui a fini étrillé par la gauche et par la droite à cette occasion a été François Bayrou et que toute la classe politique s’est empressé de refermer le couvercle sur la question de la pédophilie. À l’époque cette dénonciation n’intéressait personne.

Le refus de prendre en compte ces réalités difficiles et les ambiguïtés sur la sexualité enfantine expliquent sans doute l’explosion du #incestemetoo que l’on constate sur les réseaux. Il est troublant de voir à quel point les déviances sexuelles sont répandues et à quel point elles peuvent être tues. Il est sans nul doute urgent d’y répondre. Mais ce n’est pas en sombrant dans le puritanisme hypocrite que l’on sauvera un seul enfant. Au contraire, ce sont dans les sociétés où la sexualité est la plus refoulée et le moralisme le plus affiché, que les violences sexuelles sont les plus nombreuses.

Les questions d’Alain Finkielkraut ne sont pas à balayer d’un revers de main

La vie n’est pas morale et il vaut mieux donner aux enfants et aux adultes des armes psychologiques et intellectuelles pour se défendre que de sombrer dans la censure pour préserver des gens en grande souffrance. Une personne victime de ce type de violence est souvent écorché vif, tout la blesse, la meurtrit, l’agresse et l’envahit. Que des personnes victimes d’inceste aient mal réagi au dessin se comprend, mais le rôle du journal était d’assumer et de rappeler que l’humour peut être grinçant, de mauvais goût, dérangeant et que c’est très bien ainsi. Surtout, ce ne sont pas des dessins ou des prises de parole qui font souffrir ces personnes, c’est l’écho que cela réveille dans leur chair et leur mémoire. C’est souvent l’impossibilité d’obtenir justice et réparation qui font qu’elles ne supportent rien qui touche à ces sujets.

Censurer Xavier Gorce n’a pas réparé ou amoindri la souffrance d’une seule victime et cela donne l’impression que toute liberté de parole sur ces sujets-là fait de vous un complice. C’est aussi ce qui est arrivé à Alain Finkielkraut. Alors que les questions qu’il posait ne sont pas à balayer d’un revers de main. La question du consentement et de l’âge est examinée en cas de viol ou de pédophilie (l’inceste est différent), par exemple. Rappelez-vous du scandale qu’a créé en le refus de qualifier de viol en 2017 la relation sexuelle d’un adulte avec une enfant de 11 ans car le Parquet de Pontoise l’avait jugé consentante ? Or si entre l’adulte et l’enfant, l’inégalité crée l’emprise et qu’il ne peut pas y avoir consentement (ce que je crois personnellement), cela ne devrait-il pas se traduire en droit ? Le débat est en cours mais n’a pas été tranché en droit. Dans le cas d’un procès tout est examiné, l’âge qu’avaient les protagonistes au moment des faits devra être établie, la question du consentement sera posée, les pourquoi du silence et les raisons qui amènent à le briser… C’est cette rigueur dans l’établissement des faits qui participera aussi de la qualité du jugement et de l’instruction. Cela n’ôte rien à la victime mais est très douloureux et violent pour elle néanmoins. Et pourtant cela doit être fait.

Ne pas verser dans l’indignation véhémente vous rend suspect

Sauf qu’aujourd’hui cela devient impossible. Vouloir être factuel est vu comme une marque de violence et d’indifférence, voire comme une façon de cautionner des actes immondes. Ne pas verser dans l’indignation véhémente non seulement vous rend suspect mais laisse entendre que vous participez à la protection des coupables. Du coup les individus et les institutions en rajoutent dans la condamnation et pensent que se transformer en procureur devient le moyen d’attester de leur innocence et de leur pureté. Faire simplement son travail et tenter d’opérer les distinctions nécessaires mettent aujourd’hui en danger. En faire des tonnes dans l’excuse et aller jusqu’à sacrifier des personnes qui n’ont rien fait et ne peuvent être soupçonnées de cautionner des pratiques criminelles, devient une mesure de protection personnelle, qui vous renforce momentanément ou vous permet de conserver votre poste. Il s’agit ici de jeter des proies innocentes à des personnes qui font métier d’indignation et souvent parlent par-dessus la tête des victimes, pour préserver son pouvoir et sa réputation.

Cela parle-t-il seulement de la lâcheté des dirigeants ou de la violence d’une société, tellement plus friande de têtes que de solutions, que ceux qui sont au sommet doivent jeter régulièrement des têtes au bas de la pyramide, pour se maintenir en haut. C’est malsain, mais il n’est pas sûr que les dirigeants aient le choix. Poser un acte de courage aujourd’hui vous sort plus souvent du jeu qu’il ne vous offre une image churchillienne. Il faut donc des convictions chevillées au corps pour être courageux. Et il se trouve que quand vous êtes dirigeant vous avez aussi le souci de la pérennité de l’institution que vous dirigez.

Parler d’institution en parlant du Monde reste cependant très exagéré. Le Monde n’est plus un journal de référence mais un simple journal d’opinion, qui se vend mal, il n’est plus que l’ombre de lui-même, dans sa dérive vers le militantantisme racialiste et islamo-gauchiste, il s’ancre aujourd’hui au comptoir de la moraline. Il est donc là pour délivrer des brevets de « bons » et de « méchants » sur tous les sujets. Il donne à sa clientèle ce qu’elle attend. Il fait donc son travail. Ce n’est juste plus un travail de journalisme, mais de militantisme. Il faudrait juste que la direction l’assume. 

Le procès de l’élite de l’Occident

Il se trouve aussi que quand la voie du procès est barrée alors que sur des questions comme l’inceste, la parole des victimes est très longue à se libérer, de fait on empêche la justice de passer. Logique que la vengeance prenne alors le dessus. Quand elle s’abat sur un coupable, que celui-ci l’admet implicitement, je reconnais que cela ne me touche pas. Ce qui arrive à Olivier Duhamel me paraît légitime. C’est peut-être un tort, mais c’est ainsi. Le procès étant rendu impossible, ne reste plus que l’opprobre. Cela entraîne aussi un transfert de la réparation sur le terrain de la morale, qui finit par s’en prendre à la liberté d’expression au nom de la souffrance des victimes. Or cela ne résout rien. On nie par exemple la zone grise de la sexualité. Pourtant un adolescent ou une adolescente qui s’éveille à la sexualité a souvent un désir de séduction, particulièrement envers l’adulte. Ce fantasme est très fort et se traduit par des attitudes ambigües, voire provocantes. Il vaut mieux que cela se sache et soit reconnu. Ce désir est légitime chez l’adolescent, il parle de son inexpérience, de ses pulsions et de ses découvertes tâtonnantes. En revanche un adulte doit savoir que l’enfant ou l’adolescent n’a pas le discernement pour comprendre ce qui arrive à son corps, pour être au clair avec ses désirs. Profiter de ce temps de confusion est mal et l’adulte doit s’empêcher. La volupté de l’emprise n’a rien à voir avec l’amour et tout avec la domination. Pour cela il faut oser avoir des débats et accepter d’aborder de front tous ces problèmes.

Le problème c’est qu’en empêchant toute discussion sur ces questions et toute expression sur ces phénomènes autres qu’en mode dénonciation (et au vu des deux têtes qui viennent de tomber, je souhaite bien du courage à ceux qui sont sollicités sur ces thèmes) on risque de laisser le terrain à des personnes qui se moquent bien des victimes d’inceste et de violences sexuelles, mais qui instrumentalisent ces questions pour en faire le procès de l’élite, présentée comme sexuellement corrompue ou d’un occident pervers et détraqué. Au risque que la législation n’évolue pas, et que nul ne se penche sur la difficulté à recueillir la parole des victimes ou sur la question des peines. Se donner bonne conscience et finalement ne rien changer au réel, si c’était cela le piège de l’indignation ?

La familia grande

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Proportionnelle, calendrier électoral: la pandémie, meilleure alliée de l’exécutif

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Incontrôlable et incontrôlée, pour des raisons diverses et variées, dont certaines sont directement liées à une mauvaise anticipation de l’État français, la pandémie est devenue la meilleure alliée de l’exécutif.


Elle lui permet de ne pas tenir ses engagements électoraux, à l’image de l’abandon de la réforme du mode de scrutin aux élections législatives, ou d’envisager le plus sérieusement du monde un nouveau report des élections départementales et régionales…

« Je crains que si jamais la décision de reporter après la présidentielle, les élections départementales et régionales, [était prise], vous ne puissiez pas endiguer une autre pandémie, qui est la pandémie politique. Vous serez suspectés de tout ! Vous serez vilipendés ! Et cela aboutira à quoi ? À plus d’abstention », a déclaré Jean-Louis Debré lors de son audition au Sénat du 13 janvier 2021. L’influent président du Conseil constitutionnel manifestait ainsi son anxiété face aux velléités liberticides d’une part grandissante de l’exécutif, suivi en cela par une majorité au garde à vous, peut-être désireuse de ne pas affronter l’épreuve électorale après la déculottée que furent les dernières élections municipales.

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La République En Marche est en grande difficulté lors des élections intermédiaires, hors les élections européennes qui sont moins sujettes aux équilibres précaires de la politique locale. La plupart des sondeurs annoncent d’ailleurs une claque pour le parti présidentiel aux prochaines élections régionales et départementales, qui devraient accorder des « primes aux sortants » et peut-être conforter la progression des Verts et l’enracinement du Rassemblement national. Alors que tout semblait au vert pour que ces deux rendez-vous électoraux soient décalés au mois de juin, des voix dissidentes et des esprits chagrins se font jour dans la majorité. La pandémie « ne permettrait » pas la tenue d’élections.

La démocratie confinée?

Veulent-ils mettre notre démocratie sous cloche comme ils l’ont fait pour notre vie sociale et notre vie économique ? On pourrait le penser tant les mesures les plus illogiques et incompréhensibles se succèdent à un rythme effréné. La bêtise de nos dirigeants est aussi contagieuse que ces variants anglais et brésiliens qu’on ne sait pas retenir là où ils sont apparus. On ne ferme pas les frontières avec le Brésil ou l’Afrique-du-Sud, comme le réclament même les plus à gauche des médecins et des élus depuis déjà plusieurs semaines – le député Sébastien Nadot l’avaient ainsi fait sur Twitter avant de se raviser -, et comme le comprendraient les voyageurs, mais on envisage le plus sérieusement du monde de reporter aux calendes grecques les deux dernières élections avant l’élection présidentielle.

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Réagissant à l’abandon de l’introduction d’une « dose de proportionnelle » aux élections législatives, ainsi qu’Emmanuel Macron l’avait promis en 2017 pour s’attirer les faveurs de François Bayrou, Marlène Schiappa déclarait sans rire à la télévision : « l’épidémie de coronavirus nous a fait nous raviser et nous empêche ». Quel rapport ? La question de la proportionnelle semblait pourtant faire consensus dans la population, permettant à la France d’enfin sortir d’une situation totalement anachronique, restant la seule démocratie occidentale ayant un parlement national aussi peu représentatif des électeurs. Mais non, le coronavirus est passé par là.

Castaner satisfait

Et si ce diable de Christophe Castaner avait, lui, la réponse ? L’ancien ministre de l’Intérieur s’est en effet ouvertement réjoui, déclarant que cela permettrait d’éviter « l’arrivée de 100 députés du Rassemblement national ». La pandémie ne serait donc pas la véritable raison derrière ces reports envisagés et ces promesses non tenues ? Peut-être faudrait-il creuser du côté de la tactique politicienne ? Le résultat de ces basses manœuvres est malheureusement que les « conspirationnistes » trouveront encore du grain à moudre. Le moment historique que nous vivons devrait pourtant inviter le pouvoir à la plus grande retenue.

Le non du peuple

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Renaud Camus: « La liberté d’expression dans la France de 2020 n’est pas menacée: elle n’existe pas »


L’auteur du Grand Remplacement et de tweets cinglants est poursuivi pour injure raciale par des associatifs qui n’ont jamais lu ses livres. Selon lui, s’il est proscrit, c’est pour voir et dire que le changement démographique détruit la culture et la civilisation des Européens d’Europe. Entretien (2/2)


>>> Relire la première partie <<<

Causeur. Au-delà de votre cas, et de vos ennuis judiciaires, la liberté d’expression est menacée par les censeurs en tout genre et encadrée par des lois protégeant les réclamations mémorielles des diverses communautés. On peut trouver cela insupportable, mais fallait-il laisser les négationnistes répandre l’idée que la Shoah était une invention des juifs ?

Bien sûr que non, il ne le fallait pas. Il ne le faut pas. Mais ce n’est pas la compétence de la loi. Je suis hostile à toutes les lois mémorielles, estimant qu’une vérité, si rigoureuse soit-elle, n’est plus tout à fait une vérité s’il est interdit de la contester, quitte à se ridiculiser ou se déshonorer ce faisant. La liberté d’expression dans la France de 2020 n’est absolument pas menacée : la liberté d’expression dans la France de 2020 n’existe pas. Nous vivons sous le régime du négationnisme de masse, puisque le phénomène de loin le plus important de notre société, à savoir le changement de peuple et de civilisation, le génocide à l’homme, la destruction des Européens d’Europe par submersion migratoire, y fait l’objet d’un tabou absolu. Cette occultation est si radicale que c’est le réel lui-même, la réalité du réel, qui est ébranlé, mis hors la loi ; et que nous vivons dans ce que je nomme le faussel, le faux réel, le règne du faux – un monde imaginaire, aussi imaginaire que les habits neufs de l’empereur, sur lesquels tout le monde s’extasie. Il faut noter à cet égard que le faux est consubstantiel au remplacisme global, puisque celui-ci est le règne de la substitution, de la copie, du fac-similé, du simili, de la simulation généralisée : l’Âge de l’ersatz, du makeshift, bien repéré dès la fin du xixe siècle par William Morris ; ou si vous préférez du simulacre, pour parler comme Baudrillard.

À lire aussi, Lydia Pouga: L’assimilation n’est pas une question en noir et blanc

Vous exagérez ! Sur la question migratoire, comme sur l’islam, on peut dire beaucoup de choses qui étaient juste imprononçables il y a quelques années. Et par ailleurs, nous avons toujours la même controverse. Vous parlez de phénomènes qui résultent de millions de décisions comme d’entreprises organisées !

Ah, si vous estimez que la liberté d’expression fait de considérables progrès en France, je ne puis que vous envier cette plaisante conviction. Quant à notre controverse, vous m’attribuez la foi en des entreprises organisées, au pluriel, et non pas à une entreprise organisée. C’est assez juste. Je crois en effet en les décisions de milliers d’entreprises organisées, multinationales, fonds de pension, GAFA, tous les instruments, avec les banques, les médias, la publicité, de mécanismes, ou, si vous voulez, d’une machination, au sens littéral et heideggérien du terme, d’un devenir machine, qui les dépasse et les englobe comme elle nous englobe tous, nous broie, et nous dépouille de l’humaine condition.

Pour Charlie Hebdo et les caricatures, notre pays ne défend-il pas une position courageuse et singulière dans notre monde globalisé ?

Charlie Hebdo n’est en rien hostile au remplacisme global, il est bien normal qu’il fasse l’objet des attentions du pouvoir remplaciste. Remplacisme et islamisme ne sont pas une seule et même force. Ce sont deux totalitarismes rivaux : provisoirement alliés, certes, mais fondamentalement rivaux, comme le nazisme et le communisme au temps du pacte germano-soviétique.

Cher Renaud, vous ne pouvez pas avoir une unique grille de lecture de tout : remplaciste ou pas ! Charlie Hebdo s’oppose à l’islamisation et au rétablissement du blasphème, ce n’est pas rien !

Ah, si, là, désolé, j’ai une unique grille de lecture de tout, et ça c’est une théorie, contrairement au Grand Remplacement. Je crois au remplacisme global, qui reconnaît en le remplacement le geste fondamental et universel des sociétés post-post-industrielles. Je crois même au remplacisme global davocratique, c’est-à-dire à la gestion managériale du parc humain par « Davos », terme par lequel je désigne, d’après le nom de son congrès annuel en Suisse, de son Nuremberg helvétique, la conception purement économiste, financière et numérique, et matriculaire du monde. On dirait aussi bien la gouvernance par les nombres, pour parler comme Olivier Rey, Alain Supiot, Jean Vioulac ou Johann Chapoutot.

Le remplacement affecte aussi bien les hommes que les peuples, les corps que les âmes, les matières que les produits, les objets que les sols

Pour vous, le remplacisme est un phénomène global. Mais vous lui cherchez des coupables alors qu’il agit sur les cerveaux. Si on le considère comme une idéologie plus que comme une entreprise, il prospère sur la débâcle de l’esprit voltairien.

Ce n’est pas seulement notre esprit voltairien qui est menacé par le remplacisme : c’est l’esprit en général, ce sont les forces de l’esprit, et c’est l’humanité de l’homme. C’est l’espèce, c’est sa présence sur la Terre, c’est la Terre elle-même. Le remplacement affecte aussi bien les hommes que les peuples, les corps que les âmes, les matières que les produits, les objets que les sols. L’artificialisation est un autre de ses noms. Mais enfin, pour s’en tenir précisément à votre question, il est certain qu’une représentation du Mahomet de Voltaire ne semble pas tout à fait à l’ordre du jour, et qu’une statue de ce grand homme a déjà été mise au placard, significativement.

Pardon, mais dans cette acception fort large, le remplacisme n’est-il pas l’autre nom du Progrès qui, avant d’être une machine à éradiquer la pensée livre, a été le fruit des belles inventions de l’esprit humain ? Galilée a remplacé tous les défenseurs de la Terre plate. L’alternative au remplacisme, c’est l’immobilisme…

Oh, tous les remplacements ne sont pas mauvais. Quand on n’a plus de cœur, j’imagine qu’on est bien content de trouver un cœur artificiel, ou celui d’un autre. D’ailleurs, ce n’est presque jamais le mal qui triomphe du bien, mais un autre bien de qualité inférieure, une imitation de bien, et qui a pour lui les médias, dont je ne sais s’ils sont une des branches de la publicité, ou l’inverse. Le so-called  « politiquement correct » n’est rien d’autre que la recette industrielle de la MHI, du Nutella humain, du nutelhom. L’alternative au remplacisme n’est pas l’immobilisme, c’est l’âme, c’est la durée, c’est l’inscription dans le temps, la voix des morts, l’autre rive, la transmission, la culture, la création.

Le concept central de ma réflexion est celui d’in-nocence, de non-nocence, de non-nuisancede non-violence

On vous accuse d’avoir inspiré le tueur de Christchurch. Cela vous attriste-t-il ?

Cela m’attriste, certes, mais cela m’indigne bien davantage encore. C’est la preuve absolue que ceux qui formulent cette accusation, et que d’ailleurs je poursuis en justice en la personne de Mme Marlène Schiappa, la ministre, n’ont jamais lu une ligne de moi et n’ont pas la moindre idée de mes écrits et de mes vues. Le concept central de ma réflexion est celui d’in-nocence, de non-nocence, de non-nuisance, de non-violence : vous pensez comme j’ai pu inspirer le tueur de Christchurch ! L’expression « Grand Remplacement », sans doute parce que, hélas, elle est juste, est aujourd’hui répandue dans le monde entier. On apprenait cette semaine même qu’Emmanuel Macron, figure paradigmatique du remplacisme global et de la davocratie, l’employait couramment. Le tueur de Christchurch l’a rencontrée pendant son séjour en Europe, ou peut-être avant. Elle lui a semblé juste parce qu’elle l’est. Il n’a pas poussé plus loin ses investigations, il est probable qu’il ne connaît même pas mon nom, qu’il ne cite nulle part, et il est certain qu’il n’a jamais lu une ligne de moi, serait-ce seulement parce que Le Grand Remplacement, le livre, n’est pas traduit en anglais. Il y a d’ailleurs une preuve éclatante qu’il ne m’a pas lu, ou que, si par miracle il m’avait lu, il n’est pas influencé par moi, c’est qu’il a procédé à un massacre. Il a écrit une brochure nommée « The Great Replacement », qu’il avait sur lui au moment de son crime, et que Mme Schiappa confond avec mon livre. J’ai eu la curiosité de jeter un coup d’œil à cette plaquette, et il y est fort visible que les vues de ce monsieur sont fort éloignées des miennes. Par exemple, il est un très ardent nataliste. Le « tweet banquise » prouve suffisamment que je ne le suis pas et, si je ne le suis pas, ce n’est pas seulement pour l’Afrique, mais pour l’Europe aussi bien, la Terre, la Terre entière, la pauvre Terre en son ensemble, qui n’en peut plus de l’homme.

Emmanuel Macron au Forum économique mondial, Davos, 24 janvier 2018. © Fabrice Coffrini/AFP
Emmanuel Macron au Forum économique mondial, Davos, 24 janvier 2018. © Fabrice Coffrini/AFP

Dernière question pour ceux qui ne vous connaissent pas. Parmi votre importante production, quel livre conseilleriez-vous en priorité à un néophyte ? Duquel êtes-vous le plus fier d’un point de vue littéraire ?

Pour donner un tel conseil, encore faudrait-il que je connusse le néophyte en question, sa formation, ses curiosités, ses goûts. Mais s’il ne craignait pas d’aborder le massif par une face un peu abrupte, je lui désignerais sans doute Du Sens, qui est en quelque sorte, pour la réflexion politique et… comment dirais-je… « philosophique », avec beaucoup de guillemets, mon « laboratoire central ».

À lire aussi, Élisabeth Lévy: L’assimilation: une dernière chance pour la France

Quant au livre dont je serais le plus fier, non, je n’y songe pas en ces termes-là. En revanche, il y a dans mon abondante production des ouvrages avec lesquels j’ai de meilleurs rapports qu’avec d’autres, sans doute parce que j’ai l’impression d’y avoir dit à peu près ce que je voulais dire, et comme je voulais le dire. Je m’entends par exemple assez bien avec Éloge du paraître, avec Vie du chien Horla, ou bien avec Vaisseaux brûlés, l’hypertexte, sans doute parce qu’il s’agit d’un chantier si vaste et si complexe qu’on y trouve tout et son contraire : toutes les orientations, toutes les ombres, toutes les lumières – something for everyone.

Je casse donc je suis!

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Disparition de Rémy Julienne, le plus grand cascadeur français, à l’âge de 90 ans


Rémy Julienne avait fait de la cascade, un art de la compression et de la pyrotechnie. Cette légende des campagnes françaises et des cours de récréation a marqué une époque où la bagnole et le dérapage plus ou moins contrôlé guidaient le sort des Hommes. En ce temps-là, celui de la motorisation des ménages et des vraies stars de cinéma, on rêvait de flaques d’huiles, de casses abandonnées et de vols planés. Rémy, le funambule du Loiret, avait vaincu très jeune l’apesanteur. Le saut à moto, en bateau ou en auto était sa spécialité comme la praline est la confiserie emblématique de Montargis, la ville où il a rendu, hier, son dernier souffle. 

On peut se demander si la cascade automobile sans artifice numérique a encore un avenir dans un monde [devenu] aussi aseptisé

Dans sa famille de « crossmen » titrés, on utilisait la poignée de gaz ou le frein à main comme d’autres jouent du pinceau ou du burin. À sa façon, ce César de la démolition sculptait les carrosseries les plus diverses. Avec lui, les voitures tournoyaient à l’écran, explosaient parfois, dans les rires gamins et les fumées provocantes. Comment expliquer à tous ceux qui ne voyaient dans ces cascades qu’un amas de ferrailles et un appel à la collision générale que Rémy était un poète du bitume, un esthète de la tôle froissée, un scientifique du choc frontal. Il exorcisait nos peurs. Il accomplissait nos rêves de courses-poursuites. Il catharsisait, diraient aujourd’hui les précieux, notre pulsion de mort. Et tout ça, sans prendre de risque. Il fut l’un des premiers européens à professionnaliser une discipline jusqu’alors pratiquée par des amateurs fougueux. Son but était de maîtriser le danger, de calculer la moindre dérive, d’anticiper les conséquences les plus graves. Rémy n’était plus alors seulement un saltimbanque du talon-pointe mais un théoricien du spectacle vivant. C’est pourquoi les productions internationales faisaient appel à lui quand on se demandait comment mettre en travers un 44 tonnes sur une route de montagne ou décapsuler une Renault 11 sur les quais de Seine. 

A lire aussi: Marielle, Broca, Belmondo: le beau recueil nostalgique de Thomas Morales

J’entends encore mon camarade de classe, Alexandre, à l’âge de huit ans, très sérieusement m’avouer qu’il avait choisi sa voie. C’était décidé, il serait cascadeur comme d’autres veulent devenir président de la République ou danseuse au Crazy Horse. Je pense à lui ce matin, je sais qu’il a un pincement au cœur dans sa tour de la Défense. La vie est taquine, il n’est pas devenu Rémy Julienne mais cadre supérieur dans la finance. Il prend certainement plus de risques aujourd’hui sur les marchés exotiques qu’au volant de la Saab de son père. Vu la tournure des esprits actuels, foncièrement perverse et vindicative, on peut se demander si la cascade automobile sans artifice numérique a encore un avenir dans un monde aussi aseptisé. On fait la chasse aux émissions nocives même fictives. Bientôt, filmer des voitures sera sévèrement puni par la loi, alors les faire voltiger dans les airs ou emprunter des voies de bus à contre sens semblent un tabou ultime. Les faux moralistes veillent sur nos divertissements d’antan. Gare au tête-à-queue ! Grâce à Rémy Julienne, nous sommes heureux d’avoir connu une société qui ne s’excusait pas de brûler des autos pour les besoins d’une scène et qui s’amusait du second degré routier. La comédie populaire d’action n’était plus réservée aux Américains. Chez Oury, Lautner, Zidi, Broca, Deray ou Verneuil, Rémy était la caution automobile. Même si parfois, ça ne passait qu’à un fil, on savait que ce grand professionnel allait donner du rythme à un long-métrage poussif. Entre nous, il a sauvé quelques films par son sens de l’équilibre et de la trajectoire à l’équerre. Même Bond avait besoin des services du frenchy. Un type qui a autant fracassé de DS, 404 et de R16 a toute notre estime. Il a œuvré à une forme de décomplexion jouissive. Je me dis que Belmondo et Delon lui doivent une partie de leur gloire. Alors, aujourd’hui, juste pour le plaisir, revoyez quelques actions désormais mythiques de notre identité cinématographique. Au hasard, Jean-Paul dans « Le Professionnel » faisant hurler une Fiat 131 ou Alain dans « Trois hommes à abattre », meilleure publicité de l’année 1980 pour la Lancia Gamma face à une Citroën CX particulièrement accrocheuse. Avec toi, Rémy, la famille était en sécurité !

Ma dernière séance : Marielle, Broca et Belmondo

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Rapport Stora : la repentance à sens unique?



Benjamin Stora a donc remis un rapport sur l’aménagement des relations France-Algérie, proposant de solder les abominations d’une longue guerre.


Avouons donc les « corvées de bois », la torture, deux siècles d’impitoyable diffusion des vaccinations et de lutte contre la famine — et de coups de chicotte, soyons réalistes.

Avouons que nous avons puissamment contribué à faire sortir de terre le pétrole et le gaz avec lesquels les militaires depuis soixante ans se remplissent les poches — en échange d’une portion du Sahara pour y expérimenter la force de frappe française…

Mais j’aimerais que parallèlement les Algériens avouent les attentats aveugles qui tuaient femmes et enfants, les mutilations opérées à vif sur des militaires français prisonniers, les Pieds Noirs assassinés surtout quand ils étaient sans défense, et les 250 000 harkis (et leurs familles: les résistants de la onzième heure du FLN se sont fait une virginité politique en tuant des nourrissons et des femmes enceintes) qui ont été la petite monnaie des accords d’Evian —le prix en fait de la protection, quinze ans durant, des intérêts stratégiques français dans le sud.

A lire aussi, Valérie Boyer: Immigration clandestine: «Avec l’Algérie, je ne comprends pas pourquoi ça n’avance pas!»

Oui, j’aimerais beaucoup qu’un pays qui a fait de « harki » une injure à tous usages reconnaisse que ses pères fondateurs se sont conduits eux aussi comme des enfants de salauds.

En 2002, j’ai co-écrit avec mon ami Boussad Azni dont je salue la mémoire, un natif de Tizi-Ouzou expatrié avec tant d’autres dans l’un de ces merveilleux camps de vacances où les autorités françaises ont concentré, deux décennies durant, des gens qui n’avaient rien fait d’autre que défendre les intérêts de la nation, un livre rassemblant les nombreux témoignages des massacres opérés par des « résistants » vaincus la veille, à qui l’on a offert à Evian une victoire dont ils désespéraient. Un déluge d’horreurs. Les harkis ont vainement plaidé le crime contre l’humanité — mais qui écoute les vaincus ?

De même, il faudra ici réévaluer l’action de militants bien intentionnés qui ont fait passer des armes en Algérie — des armes qui ont tué des Français par milliers. Ce ne furent pas des héros, mais des traîtres.

Si l’Algérie et les Algériens veulent effectivement normaliser les relations avec la France, qu’ils fassent le ménage dans leur mémoire officielle, grattent la couche de vernis qui occulte les monstruosités, et comprennent que cette guerre fut sale à tous les niveaux — comme toutes les guerres. Qu’il n’y a pas de vainqueurs — juste des vaincus, dans les deux camps. Parce que les terroristes vainqueurs ont admirablement bousillé un pays qui avait été mis en valeur, agricolement mais aussi humainement : combien d’élites algériennes formées en France avant même l’indépendance — combien de présidents hospitalisés en France ?

A lire aussi, Daoud Boughezala: Zemmourisation des esprits: panique au musée de l’immigration!

Et sans même un « merci », comme si tout leur était dû… Tout comme actuellement ils se moquent des Chinois qui s’y implantent, parce qu’ils travaillent — quelle bonne blague…

Il n’y a pas de mémoire à sens unique. Les guerres sont toujours à torts partagés. Il faudrait déjà le reconnaître. J’aimerais assez que les Algériens réécrivent les manuels d’Histoire en usage là-bas — les nôtres sont déjà tout imbibés de repentance ex-coloniale. Puis alors ils pourront promulguer des lois donnant aux femmes les mêmes droits qu’aux hommes — y compris le droit de ne pas être importunées par des fanatiques religieux. J’y suis allé en 1970, c’est un magnifique pays, j’ai sur ma peau la nostalgie des plages de Bougie (ou Bidjaia, comme vous voulez) ou Tichy et des rencontres que l’on pouvait y faire… Et sur la langue le souvenir des confitures de roses de Blida.

Mais c’est un pays arqué dans un absolutisme de la mémoire reconstruite, et qui a cessé de participer à la modernité. Si tant d’Algériens sont venus en France, c’était pour y travailler, certes, mais peut-être avant tout pour fuir un pays qui avait tant promis et qui n’a rien tenu.

Alors, tous les rapports n’y feront rien : les peuples doivent se ressaisir de leur mémoire, effacer les discours pompeux et pontifiants de ceux qui exploitent le passé à leur strict avantage, et accueillir les harkis ou les Pieds-Noirs qui désireraient revisiter leurs villes ravagées et leurs cimetières désacralisés. Mais quand ce sont les révisionnistes et les vandales qui exigent que nous fassions tout le chemin…

Harkis, crime d'Etat : Généalogie d'un abandon

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Ce que contient le rapport de Benjamin Stora

Sur 150 pages, le rapport propose une trentaine de recommandations. Il est plus nuancé que ce que l’on pouvait craindre au regard du parcours militant de l’historien Benjamin Stora. Cependant, on peut toujours craindre que les mesures proposées ne soient propices à de futures polémiques:

– Faire entrer au Panthéon l’avocate Gisèle Halimi, « grande figure féminine d’opposition à la guerre d’Algérie »

– Ériger une stèle en l’honneur de l’Émir Abdelkader au château d’Amboise

– Renommer certaines rues en mémoire de « Français particulièrement méritants issus de territoires antérieurement placés sous la souveraineté de la France »

– Transformer en « lieux de mémoire » les quatre anciens camps d’inter­nement d’Algériens situés sur le territoire français

– Développer les travaux et la collaboration des historiens des deux pays (multiplication de colloques ou d’expositions, travaux partagés sur la traduction de documents etc.), faciliter l’accès aux archives françaises aux chercheurs algériens, pour obtenir la « transparence sur un passé commun », dans la mesure où les étudiants français, « dans un nombre qui ­reste à discuter avec les autorités algériennes » béné­ficient d’un « visa à entrées mul­tiples » et d’un accès facilité aux archives algériennes de leur côté.

– Créer un Musée de l’histoire de la France et de l’Algérie

– Publication d’un guide des disparus

L’augmentation de l’insécurité dans les campagnes est sensible, malgré les confinements!

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Gérald Darmanin lors de l'hommage au gendarme Mélanie Lemée, tuée près d'Agen, juillet 2020 © UGO AMEZ/SIPA Numéro de reportage : 00971721_000057

Une tribune de Jean-Paul Garraud


Nos campagnes en danger

L’enseignement à tirer du dernier état des lieux de la délinquance et de la criminalité en France rendu par le Service statistique du ministère de l’Intérieur démontre qu’aucune fraction du territoire n’est désormais épargnée par l’insécurité, les zones rurales et périurbaines sous la responsabilité de la gendarmerie ayant même connu une hausse particulièrement sensible des violences à la personne. Les collectivités territoriales ont un important rôle à jouer en la matière.

Toutes catégories confondues, les atteintes volontaires à l’intégrité physique ont augmenté de huit points dans les zones rurales et périurbaines confiées à la gendarmerie. Encore ne s’agit-il là que des infractions constatées, de nombreuses victimes ne faisant pas de démarche spécifique pour se manifester. Dans ces « zones gendarmerie », un refus d’obtempérer est constaté toutes les 45 minutes. Un chiffre qui fait écho à un autre: une plainte pour violence gratuite est déposée toutes les deux minutes à la police !

Les viols en augmentation

Très inquiétants, les crimes et délits à caractère sexuel comprenant les viols, les tentatives de viols ou les agressions sexuelles ont augmenté de 12% au niveau national. Une augmentation observable dans les mêmes proportions pour la région occitane, avec désormais 0,8 cas pour 1000 habitants contre 0,7 en 2019.

A lire aussi, Philippe Bilger: Lieuron et Aulnay-sous-Bois: notre laxisme sur le banc des accusés

Alors que nous étions supposément confinés une bonne partie de l’année écoulée, ou placés sous le régime du couvre-feu, sauf durant les mois d’été, les manifestations violentes ont pu se dérouler dans l’indifférence générale, notamment en marge des contestations liées au projet de loi dit « sécurité globale ». Un projet mal nommé tant il se focalisait sur des points de détails, certes importants, mais qui ne sont pas centraux pour affronter comme il se devrait la hausse de toutes les formes de délinquance et de criminalité que nous connaissons depuis au moins deux décennies dans l’hexagone. Ainsi, les dégradations et violences, les outrages à l’égard des personnes dépositaires de l’autorité publique ont connu des hausses colossales à Toulouse (+113 %) et Montpellier (+99 %), durant les tristement célèbres « samedis de manifestation » qui rythment nos vies depuis 2018.

Ledit « sentiment d’insécurité » dont témoignent les Français s’appuie donc sur des statistiques.

La France périphérique à son tour gagnée par l’ensauvagement

Une insécurité protéiforme, qui se déploie dans toutes les étapes de la vie quotidienne : transports, vie scolaire, promenades lors des week-ends, etc. Ces statistiques sont d’autant plus inquiétantes que la pandémie de coronavirus, du fait des confinements et des couvre-feux, a largement diminué la vie sociale et plus encore la vie nocturne génératrice d’excès d’alcool et de drogues, de rixes violentes ou d’agressions sexuelles. Elle vise principalement les membres les plus fragiles de la société. Les plus jeunes, les personnes âgées, les femmes et les habitants des zones de non-droit sont effectivement en première ligne.

Notons que désormais, vivre loin des grandes métropoles et des centres urbains ne suffit plus pour se protéger de la délinquance et de la criminalité.

A lire aussi, Maurice Berger: Remettre la honte à sa juste place

Le pédopsychiatre Maurice Berger, auteur de l’excellent Sur la violence gratuite en France – Adolescents hyperviolents, témoignages et analyse (L’Artilleur), a une explication : « (…) l’ensauvagement, c’est lorsque la parole ne fait plus tiers, lorsqu’existe un différend même minime entre individus. Il y a quelques années, 85% des mineurs traduits en justice changeaient de comportement après leur rencontre avec l’institution judiciaire, la parole du juge. Ils ne sont plus que 65% désormais, et c’est d’eux dont je parle. L’impulsivité prime, l’autre n’est plus considéré que comme un objet sur lequel décharger la tension qu’on ressent dans l’immédiateté, comme une gêne à éliminer. Ceci soulève la question de savoir quelles sont les conditions nécessaires pour qu’un individu se civilise ».

Il est terrifiant de constater que la baisse du niveau de langage est source de violence. Ne sachant plus s’exprimer, certains renoncent à argumenter et ne comprennent pas les arguments qui leur sont opposés, répondant alors par la violence.

Polices municipales, vidéosurveillance, lycées : les collectivités à la rescousse

Au-delà de la nécessaire mise à niveau des moyens accordés aux forces de l’ordre, ainsi que de la volonté politique qui doit accompagner leur travail, c’est toute la France qui doit être repensée de l’éducation nationale à la notion d’ordre public, dont les stratégies se doivent d’être prospectives et non purement réactives comme c’est le cas de nos jours. Ni l’institution policière ni la justice ne pourront être efficaces sans un soutien sans faille de l’État, force motrice des politiques de sécurité.

Dans ce cadre, les collectivités territoriales ont un rôle important à jouer.

Évidemment, les maires qui ont la charge des polices municipales au plus près des citoyens. Mais aussi les départements et les régions. Si les régions n’ont pas de compétences directes en matière de sécurité, la loi NOTRe n’ayant pas changé leurs prérogatives en la matière, elles peuvent s’investir dans une véritable politique de sécurité par la montée en puissance des financements croisés et s’engager dans des actions concrètes de lutte contre l’insécurité. Elles peuvent ainsi prendre part au financement de certains dispositifs de sécurité, à commencer par la vidéosurveillance dans les trains ou aux abords des lycées. Les régions peuvent aussi mobiliser exceptionnellement des budgets pour les victimes des émeutes urbaines, comme l’avait fait la région Île-de-France en 2007 en octroyant des aides aux personnes dont les véhicules avaient été dégradés ou en avançant des fonds aux communes pour la remise en état de leurs équipements.

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Les régions peuvent donc agir en amont et en aval. Elles ont aussi un rôle à jouer dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, en sensibilisant élèves, parents d’élèves et professeurs à l’utilisation de la plate-forme Pharos, au phénomène de la radicalisation islamiste ou bien encore au fléau du harcèlement scolaire, qui fait chaque année de nouvelles victimes.

Nous avons le devoir, partout où nous sommes présents, de mieux penser l’action de l’État et des collectivités pour endiguer l’insécurité galopante qui détruit la vie quotidienne des Français. C’est un impératif pour l’avenir.

Une société sans ordre est une société qui bascule dans le chaos, une société qui ne peut que s’effondrer et se tiers-mondiser.

Un avenir qu’il faut éviter à la France.

Heather Morris: se souvenir de Cilka

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Heather Morris est scénariste et journaliste néo-zélandaise. Sa vie a basculé en 2003 lors de sa rencontre avec Lale Sokolov, un survivant d’Auschwitz-Birkenau qui lui raconte son histoire durant la Shoah. Après trois années d’échanges et de témoignages détaillés, elle écrit "Le Tatoueur d’Auschwitz", son premier roman, best-seller mondial qui a été traduit dans une quinzaine de langues et est en cours d’adaptation cinéma. Son deuxième roman, "Le voyage de Cilka" est la suite de ce best-seller. Photo D.R.

Pour son second roman, Heather Morris s’inspire des témoignages de Lale Sokolov et donne une suite au Tatoueur d’Auschwitz. Entre fiction et réalité, Le Voyage de Cilka (en exclusivité chez France Loisirs) retrace le destin d’une survivante de la Shoah et du Goulag.


Le Voyage de Cilka est inspiré par le personnage bien réel d’une jeune juive slovaque ayant survécu aux camps de la mort puis au goulag. Au gré des confidences de Lale Sokolov, dont elle relate la déportation dans Le Tatoueur d’Auschwitz, Heather Morris découvre l’existence d’une certaine Cecilia Klein dite Cilka. Bouleversée par cette rencontre, l’auteure trouve en elle l’héroïne exclusive de son prochain roman. Rigoureuse dans sa méthode documentaire, cherchant dans les archives du mémorial Yad Vashem puis sollicitant l’expertise d’historiens spécialistes de l’URSS, Heather Morris se lance sur les traces de son personnage.

Voyages aux enfers concentrationnaires

Cecilia Klein a 16 ans quand elle entre à Auschwitz-Birkenau. Remarquée par les officiers nazis pour sa jeunesse et sa beauté, elle échappe à la mort en soumettant son corps aux désirs d’un officier nazi de haut rang. Privilégiée malgré elle, Cilka use dans l’ombre de sa position pour sauver ses proches de la chambre à gaz. Trois ans plus tard, en 1945, les Russes qui viennent de libérer les camps d’extermination l’accusent de trahison.

Condamnée de façon expéditive à 15 ans de travaux forcés, elle est envoyée au goulag de Vorkouta en bordure du cercle polaire. Là-bas, elle s’intègre à un groupe de femmes avec lesquelles une amitié aussi réconfortante que profonde naît. Dans cet univers hostile marqué par la violence physique et climatique, Cilka tente de partager avec ses sœurs d’infortune son expérience de la captivité tout en cachant les raisons inavouables de sa présence parmi elles.

Mais d’un enfer concentrationnaire à l’autre, les hommes, officiers SS ou prisonniers russes, restent une menace qui les abime bien plus durablement que le pire des châtiments corporels. Malgré les viols, les conditions de vie inhumaines et la culpabilité qui la ronge, Cilka résiste encore et toujours. Elle va même trouver une voie inespérée vers la rédemption quand, lors d’un passage à l’hôpital du camp, une femme médecin lui propose de la former au métier d’infirmière. Réparer les vivants et repousser la mort… Voilà qui donne enfin un sens à sa vie.

Comme la majorité des Slovaques de confession juive, Cilka Klein et sa famille ont été déportés à Auschwitz-Birkenau en 1942. C’est à partir de cette date que débutent les rafles massives des juifs originaires de cette partie de la Tchécoslovaquie alors contrôlée par la Hongrie voisine. Après avoir surmonté la première et terrible épreuve du voyage en wagon à bestiaux, les rescapés y sont méthodiquement triés selon leur aptitude au travail. Les plus faibles étant exécutés sans délai, les plus vigoureux gagnant un sursis qui ne vaut guère mieux que la mort.

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À la fin de la guerre, en janvier 1945, quand l’Armée Rouge entre dans Auschwitz, les milliers de prisonniers ayant réchappé à la solution finale représentent autant de suspects aux yeux des Russes qui viennent pourtant de les libérer. Soumis à des interrogatoires par la police politique de Staline, certains recouvrent la liberté quand d’autres, comme Cilka Klein, accusés sans discernement d’avoir réussi à survivre, sont envoyés au goulag. En multipliant les condamnations à la déportation vers ses camps de travail sibériens, le régime soviétique saisit alors l’opportunité de s’offrir dans l’indifférence générale de nouveaux bras pour son programme de modernisation du pays. Instauré en URSS en 1929 et intensifié cinq ans plus tard dans le cadre des purges staliniennes, le système du goulag est une fabrique d’esclaves adossée à une épuration politique. Un double avantage pour la Mère-patrie qui élimine ainsi ses opposants et tous ceux qu’elle juge nuisibles en les contraignant à travailler jusqu’à la mort s’il le faut.

Après 24 ans d’arrestations arbitraires qui amenèrent la déportation de près de 18 millions de personnes, dont 1,6 million de morts, dans plus de 132 camps de travail répartis sur plus de 90 000 km2 essentiellement au nord du territoire soviétique, le système du goulag perd progressivement de sa vigueur à partir de 1953 avec la mort de Staline.

Atrocités de l’histoire imaginées et mises en œuvre par deux régimes parmi les plus cruels de tous les temps, camp de concentration et goulag se distinguent par une différence d’approche génocidaire. Alors que les nazis exterminaient avec méthode, les soviets laissaient le froid, la faim, la maladie et les conditions de vie et de travail se charger de la sale besogne. Animée par un incroyable instinct de survie et une foi profonde dans l’humanité, Cilka aura réussi à surmonter les deux épreuves.

Garder son humanité, malgré tout

Odyssée célébrant la vie dans les entrailles de l’enfer, le second roman de Heather Morris est le complément indispensable du Tatoueur d’Auschwitz. À l’origine du Voyage de Cilka, Lale Sokolov est d’ailleurs évoquée à plusieurs reprises dans les souvenirs des camps qui surgissent comme des éclairs terrifiants dans le quotidien tragique de Cilka. À travers ces flashbacks chargés d’horreur, la romancière nous révèle l’impitoyable mécanique de déshumanisation par les viols qu’infligèrent les nazis aux femmes déportées. Contraintes comme Cilka de céder leur corps à leurs bourreaux, elles cumulent la honte d’avoir été souillées à la culpabilité d’avoir échangé leur intimité contre un temps de vie supplémentaire.

Souvent nié car jamais officiellement théorisé par la doctrine nazie, le viol des femmes dans les camps de la mort est aujourd’hui considéré comme un fait historique, les SS satisfaisant leurs pulsions tout en compromettant leurs victimes jusque dans leur chair. Rongée par ce fardeau indélébile, Cilka n’a peur que d’une seule chose dans l’enfer du goulag : que tous ceux qui comptent pour elle dont ses amies du bloc 25, pourtant régulièrement violées par des prisonniers, apprennent la vérité sur son passé à Auschwitz. Véritable enjeu dramatique qui se renforce au fil du récit, ce mensonge insupportable devra fatalement être brisé pour que Cilka puisse enfin poser les bases de sa résilience.

Mais au cœur de toute cette machine à broyer de l’humain, l’espoir et l’amour restent omniprésents. Par l’amitié et la solidarité qui unissent toutes ces femmes bafouées, par l’humanité de la femme médecin qui croit en elle, par l’amour poignant que portent toutes ces jeunes victimes de viol à un enfant qu’elles n’ont pas désiré, par le rédempteur talent d’infirmière développé par Cilka, par son besoin viscéral d’aider les autres, ou sa capacité retrouvée à tomber amoureuse d’un bel inconnu.

Fresque carcérale

Car au-delà de sa précision historique, Le Voyage de Cilka est un grand roman traversé par des questionnements puissants sur la responsabilité et la culpabilité, une fresque carcérale peuplée de figures féminines fortes, qui s’autorise envers et contre tout à être romanesque. C’est enfin le portrait d’une femme d’exception, combattante acharnée pour la vie, résistante féroce à la mort et survivante d’une triple peine délirante infligée par le nazisme, le stalinisme et la bestialité masculine.

Le voyage de Cilka d’Heather Morris (Charleston, 2021), France Loisirs.

Martha et Sean perdent leur enfant

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Vanessa Kirby et Shia LaBeouf © Netflix

Dans « Pieces of a Woman », le film canadien de Kornél Mundruczo, nous suivons un couple qui a décidé d’un accouchement à la maison. Le film réussit à traiter le sujet terrible de la perte d’un enfant et à nous émouvoir, sans en faire trop.


Dans le menu de mon application Netflix, j’ai longtemps tourné autour de Pieces of a woman avant de le visionner. Ce film du réalisateur hongrois Kornél Mundruczo est un des plus regardés sur la plateforme en ce moment. Il montre la descente aux enfers d’un couple qui perd son enfant à la naissance. Sujet ô combien vertigineux et périlleux!

C’est l’histoire du réalisateur et de son épouse. Terrassés par la douleur, ils se sont longtemps murés dans le silence « jusqu’à ne plus pouvoir le supporter ». L’épouse du réalisateur a d’abord exorcisé son drame à travers l’écriture d’une pièce de théâtre. Elle a servi de base à Mundruczo pour son film. « Avec Pieces of a woman c’est un peu comme si je disais: « voici ce que je suis », a-t-il déclaré. Je ne regrette pas d’avoir surmonté mon émotivité, car Pieces of a woman réussit l’exploit d’à la fois maîtriser le pathos et s’y de laisser subtilement aller. 

Un futur père débordant d’enthousiasme et une compagne un peu absente

Vanessa Kirby (Margaret dans « The crown », saison 4 chroniquée ici) et la star hollywoodienne Shia LaBeouf campent à merveille un couple bourgeoise/bad boy dont on s’aperçoit depuis le début qu’ils sont déjà dans deux univers parallèles. Elle est cadre, lui chef de chantier, mais surtout (le film débute à la fin de la grossesse) la future mère semble un peu absente, comme coupée de sa grossesse, alors que le futur père fait preuve d’un enthousiasme débordant. Ils habitent la très WASP ville de Boston, qui pendant tout le film nous semble fort grise, noyée sous une pluie que l’on imagine glaciale et qui transperce les os du spectateur. Cette atmosphère évoque Manchester by the sea, un autre film traitant de la mort et d’un corps qui reste longtemps sans sépulture.

Pieces of a woman oscille entre le réel et la distanciation de celui-ci nécessaire pour le rendre supportable. La terrible scène de l’accouchement est esthétisée – nous ne sommes pas dans une télé réalité – avec des ralentis ou des plans fixes sur le visage de la parturiente perdue dans sa souffrance. Elle n’arrive ni à se raccrocher à son conjoint, ni à la sage femme qui sera bientôt sur le banc des accusés. 

Des symboles un peu lourds ?

Martha n’arrive pas à prendre possession de cette naissance qui va lui échapper pour toujours. C’est certainement pour cette raison qu’elle désire dans un premier temps léguer le corps de son bébé – qui n’aura vécu que quelques minutes – à la science. Il faut que ce bébé n’existe jamais.

D’aucuns affirmeront que le réalisateur use et abuse de clichés symboliques ayant trait à la naissance, à la vie, à l’éclosion. Par exemple, celle qui n’est pas devenue mère fera germer des graines dans du coton ou se nourrira de pommes… Mais « il vaut mieux partir du cliché que d’y arriver » disait Orson Welles, chose que le grand Flaubert savait aussi. 

Le délitement du couple sera ensuite rapide. Elle est murée, il est seul dans sa douleur qui déborde. La fin est symbolisée dans un rapport sexuel maladroit. Sean essaie de pénétrer sa femme à travers son pantalon, qu’elle refuse de retirer. Le personnage principal veut faire cavalier seul dans cette épreuve. Ni sa mère, matriarche hystérique qui demande réparation en attaquant la sage femme, ni son conjoint réduit en miettes ne réussissent à la retenir dans une forme de vie. Pendant ce temps, les journées d’hiver défilent, toujours aussi glaciales et grises. 

Un procès libérateur

C’est le procès qui redonnera cependant un peu de vie à Martha. En racontant les faits, en se remémorant son chemin de croix, elle se souvient des photos argentiques que son conjoint a prises du bébé avant qu’il ne meure. Ce visage qui lui apparaîtra enfin sur la pellicule la délivrera. Et elle pourra finalement répandre les cendres du nourrisson dans le fleuve. À Ushuaïa, au bout du monde, on dit qu’il faut jeter ses chagrins dans la mer…

Malgré quelques clichés, comme évoqué plus haut, ce drame sur la perte tragique d’un enfant à la naissance demeure délicat: chacun fait comme il peut.

Il existe un compte Instagram « Mort-né mais né quand même » où les parents postent des photos de leurs bébés. Voyeurisme morbide ? Peut-être, peut-être pas. Qui sommes-nous pour juger, comme on dit familièrement.

En 1973, Nadine Trintignant, qui aura vécu deux tragédies (elle a perdu un enfant à l’âge d’un an), réalisa « Ça n’arrive qu’aux autres » avec Deneuve et Mastroianni. À la différence de « Pieces of a woman » le chagrin y soude le couple et lui permet de s’y enfermer avant de prendre la route. Dans le dernier plan du film, on les voit même danser au son du « Temps des cerises ». De son côté, « Pieces of a woman » se clôture sur une rêverie. Une petite fille, dans une campagne verte et aveuglée par le soleil, (enfin) court et grimpe aux arbres. Comme si la vie finissait toujours par l’emporter. 

Burt Lancaster, le nageur éclipsé

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Burt Lancaster et Janet Landgard, The Swimmer "Le Plongeon" (1968), drame de Frank Perry © RONALDGRANT/MARY EVANS/SIPA Numéro de reportage : 51424882_000003.

Le billet du vaurien


S’il y a un film dont je me souviens plan par plan, c’est The Swimmer de Frank Perry, le film le plus givré du cinéma américain qui fit un flop en 1968, lorsqu’il sortit sur les écrans américains. Il est alors à l’opposé de l’esprit du temps: sombre et glacial, comme ce nageur, magnifiquement interprété par Burt Lancaster, qui aspire à retrouver sa maison et le fil de sa vie en allant de piscines en piscines.

Tout lui sourit lorsqu’il s’invite en maillot de bain bleu au barbecue donné par d’anciens amis. Personne ne sait d’où il vient, ni où il va. Le spectateur pressent qu’il va à sa perte, mais il n’en mesure pas l’ampleur. À l’image de nos existences. Même l’entrée dans une piscine municipale lui sera bientôt interdite: il se métamorphose alors en looser absolu que son ex-femme rejette. De piscine en piscine, son charme et son pouvoir de séduction s’éteignent jusqu’à la catastrophe finale, celle qui nous attend tous, nous renvoyant à la solitude de notre propre condition, celle que nous avons toujours voulu écarter. Nous sommes nus et l’heure de fermeture a sonné dans les piscines de notre enfance. Quoique nous ayons entrepris, à la fin nous aurons tout perdu. Tout.

A lire aussi: À Topor, la jeunesse reconnaissante

L’heure de la fermeture a sonné

On comprend que Burt Lancaster, incarnation du rêve américain et symbole d’une virilité à toute épreuve, ait été de plus en plus mal à l’aise au cours du tournage au point d’exiger que certaines séquences, notamment celle avec son ex-femme (elle l’était dans la réalité ), soient tournées par Sidney Polack. Ce sera pire encore. Une malédiction plane sur ce film, comme sur Burt Lancaster. Frank Perry qui n’a que trente-cinq ans et déjà le chef d’œuvre David et Lisa à son actif, meurt d’un cancer. Il faudra près de cinquante ans pour que The Swimmer sorte de la clandestinité et qu’il devienne le symbole de nos désastres intimes. Nous l’évoquons souvent lors de nos dîners au Lausanne-Palace en compagnie d’Éric Vartzbed, d’Ivan Farron et d’Isaac Pante. Nous ne serions pas surpris de voir surgir Burt Lancaster en maillot bleu dur. Il s’installerait à notre table et nous confierait : «Moi non plus je n’ai pas compris le sens de ce scénario totalement tordu. Rassurez-moi: la vie ne ressemble quand même pas à cette descente aux enfers ?» Nous nous regarderions, interloqués. «À quoi d’autre peut-elle ressembler ?», aurais-je demandé.

Mais Burt Lancaster s’est déjà éclipsé.

The Swimmer

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Étampes: la participation polémique du maire à une marche blanche

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Une grossière erreur?


Le maire d’Étampes Franck Marlin a mis les moyens de sa mairie au service de l’organisation d’une marche blanche[tooltips content= »Le 17 janvier 2021″](1)[/tooltips] demandée par une famille qui venait de perdre deux de ses membres: deux frères, Samir et Nordine, au lourd passé judiciaire, notamment pour trafic de drogue, qui avaient pris l’autoroute à contresens pour échapper à un contrôle de gendarmerie et dont le véhicule avait heurté un camion, au chauffeur heureusement indemne.

Premier mouvement: l’indignation devant une telle initiative apparemment choquante:

Deuxième phase: le maire vient courageusement donner ses justifications sur cette même chaîne dans l’émission de Pascal Praud et l’un des chroniqueurs, Jean-Claude Dassier, ne mâche pas ses mots et lui dit vertement ce qu’il pense de lui qui a osé favoriser une marche blanche à l’égard de tels personnages.

Le maire invoque l’amitié qu’il avait pour cette famille, qu’il n’était pas juge, qu’en quelque sorte la mort effaçait tout et que la concorde municipale devait prévaloir. Pour se défendre de tout clientélisme dans une ville à la forte communauté musulmane, il souligne qu’il s’agissait de son dernier mandat.

Je ne suis pas convaincu mais je voudrais placer le débat sur un autre terrain.

Si j’avais mauvais esprit, je ferais allusion à la condamnation de ce maire LR en 1997 et au fait que Mediapart l’accusait, en 2020, d’avoir mis en place un système mafieux. Il est vrai qu’en 1999 il avait aussi suscité une polémique en voulant supprimer les aides pour les familles avec des enfants condamnés.

Au-delà de ces considérations qui pourraient nourrir la suspicion, il me plaît davantage de mettre en évidence la grossière erreur du maire confondant l’amitié avec son devoir municipal. Comme ami, il pouvait se rendre évidemment aux obsèques privées de cette famille mais il n’avait pas à accéder à la demande d’une marche blanche et surtout, d’une certaine manière, à la financer et à la faciliter.

Le maire, en acceptant ce qui aurait dû relever de la seule sphère familiale, avec la douleur compréhensible de ceux qui étaient privés de Samir et Nordine, oubliait son rôle et l’image qu’il avait à donner, se trompant radicalement de registre. Deux délinquants échappant à un contrôle de gendarmerie et qui auraient pu aussi engendrer le pire pour les autres n’avaient pas, avec l’aval officiel, à bénéficier d’une telle consécration.

Le message adressé à la communauté d’Etampes était délétère : le maire validait des comportements antisociaux, légitimait des passés infiniment imparfaits et octroyait un honneur à une famille quand deux de ses membres ne l’auraient clairement pas mérité de leur vivant.

Comme il y a les deux corps du roi, Franck Marlin aurait dû réfléchir à l’obligation de respecter les deux corps du maire.

Il a tout simplement fait fi de ses devoirs.

Le Mur des cons

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Inceste: une société française plus friande de têtes que de solutions

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Camille Kouchner publie « La Familia grande » au Seuil © NIVIERE/SIPA Numéro de reportage : 00697840_000002

Le témoignage de Camille Kouchner accusant d’inceste Olivier Duhamel ne finit pas de faire des victimes collatérales, alors qu’elles n’ont rien à voir avec les acteurs de la Familia grande.


Après Alain Finkielkraut perdant son poste de chroniqueur sur LCI, c’est Le Monde qui à son tour censure un dessin de Xavier Gorce jugé politiquement incorrect. La directrice de rédaction s’est ainsi fendue d’une lettre d’excuse dégoulinante de mièvrerie et de ridicule, s’excusant tour à tour auprès des personnes victimes d’inceste et des personnes transgenres, affirmant partager leurs valeurs et défendre leur cause et le prouvant en condamnant un dessin de presse satirique. De cette lettre, il vaut mieux rire que pleurer tant elle témoigne d’une vision pervertie du métier de journaliste. Il n’y a plus information, quête de vérité, examen des faits, débats et argumentation, non il faut montrer ici que l’on est dans le bon camp, du côté des victimes, inconditionnellement et sans distance.

Le problème c’est qu’en empêchant toute discussion sur ces questions (…) on risque de laisser le terrain à des personnes qui se moquent bien des victimes d’inceste et de violences sexuelles, mais qui instrumentalisent ces questions pour en faire le procès de l’élite, présentée comme sexuellement corrompue ou d’un occident pervers et détraqué…

Or les personnes ici sanctionnées ne sont pas soupçonnées d’actes criminels, de complicité ou d’avoir couvert par leur silence ces mêmes actes, elles ont condamné la pédophilie et l’inceste et n’ont posé d’autres actes que de commenter un fait d’actualité ou d’ironiser dessus. Peut-être maladroitement aux yeux de certains, peut-être utilement aux yeux d’autres, toujours est-il qu’elles ont dû pour cette seule cause affronter une tumultueuse tempête. Comme si l’opprobre qui touche Olivier Duhamel se transmettant à ceux qui l’ont côtoyé, embauché, fréquenté, il fallait mettre en scène le fait que bien qu’en haut de la pyramide, on n’appartient pas au petit monde décrit par Camille Kouchner, où l’omerta fait le lit des violences familiales. Alors pour montrer sa pureté, on désigne l’autre comme coupable s’il ne parait pas assez indigné ; pour prouver sa bonne foi, à la moindre tension, on sacrifie celui qui dérange ou qui interroge. Faire assaut de puritanisme et d’intransigeance devient alors un réflexe protecteur. Sauf que la course à la pureté idéologique et à la moraline est un piège destructeur: il vous installe dans une spirale de l’excuse et de l’autoflagellation sans fin où vous êtes sommés de vous coucher devant l’émotion alors même qu’un travail de journaliste et d’intellectuel est de prendre de la distance et qu’un travail de dessinateur est de porter le feutre dans la plaie y compris au risque du mauvais goût.

Une indignation à géométrie variable, selon les époques

Mais surtout cette réaction est d’une profonde inefficacité. Elle occulte la question du rapport au corps et les effets de la revendication d’une liberté sexuelle totale qui eût des échos politiques. Il suffit de lire ce qu’a pu écrire Libération à une époque sur la sexualité entre enfants et adultes pour comprendre que la pédophilie a pu être présentée comme une forme de liberté accordée aux enfants, la contestation de préjugés réactionnaires, le refus d’une société bourgeoise. Le corps devient la propriété de l’être, libre d’en faire ce qu’il veut, y compris de le prostituer, de le louer. Cette position n’a pas disparu et c’est au nom de la liberté dont on est en droit d’user à l’égard de son propre corps que certains défendent la prostitution ou la reconnaissance des mères porteuses. Certes le soutien à la pédophilie est restée marginale, mais dans certains milieux, il a infusé et l’entre-deux qu’est l’adolescence a pu devenir une zone grise. Ce que raconte La familia grande, c’est aussi le rassemblement d’happy fews, puissants et dominants chacun dans leur domaine, à qui le succès donne le sentiment d’appartenir à une espèce différente. La précocité sexuelle est vue comme une preuve de supériorité et les repères petits à petits s’effacent. La réaction d’aujourd’hui contraste avec ce que s’est passé en 2012 entre Daniel Cohn-Bendit et François Bayrou. Ce dernier dénonce des écrits de l’écologiste parus en 1975 dans un livre, Le Grand bazar, comme des déclarations faites à cette occasion et renouvelées en 1982 dans une émission d’Apostrophe datée du 23 avril : « Vous savez que la sexualité d’un gosse, c’est absolument fantastique. Faut être honnête, sérieux. Moi j’ai travaillé avec des gosses qui avaient entre quatre et six ans. Quand une petite fille commence à vous déshabiller, c’est fantastique parce que c’est un jeu érotico-maniaque. » Certes Daniel Cohn-Bendit a assuré avoir voulu faire son malin et épater le bourgeois. Il n’en reste pas moins que celui qui a fini étrillé par la gauche et par la droite à cette occasion a été François Bayrou et que toute la classe politique s’est empressé de refermer le couvercle sur la question de la pédophilie. À l’époque cette dénonciation n’intéressait personne.

Le refus de prendre en compte ces réalités difficiles et les ambiguïtés sur la sexualité enfantine expliquent sans doute l’explosion du #incestemetoo que l’on constate sur les réseaux. Il est troublant de voir à quel point les déviances sexuelles sont répandues et à quel point elles peuvent être tues. Il est sans nul doute urgent d’y répondre. Mais ce n’est pas en sombrant dans le puritanisme hypocrite que l’on sauvera un seul enfant. Au contraire, ce sont dans les sociétés où la sexualité est la plus refoulée et le moralisme le plus affiché, que les violences sexuelles sont les plus nombreuses.

Les questions d’Alain Finkielkraut ne sont pas à balayer d’un revers de main

La vie n’est pas morale et il vaut mieux donner aux enfants et aux adultes des armes psychologiques et intellectuelles pour se défendre que de sombrer dans la censure pour préserver des gens en grande souffrance. Une personne victime de ce type de violence est souvent écorché vif, tout la blesse, la meurtrit, l’agresse et l’envahit. Que des personnes victimes d’inceste aient mal réagi au dessin se comprend, mais le rôle du journal était d’assumer et de rappeler que l’humour peut être grinçant, de mauvais goût, dérangeant et que c’est très bien ainsi. Surtout, ce ne sont pas des dessins ou des prises de parole qui font souffrir ces personnes, c’est l’écho que cela réveille dans leur chair et leur mémoire. C’est souvent l’impossibilité d’obtenir justice et réparation qui font qu’elles ne supportent rien qui touche à ces sujets.

Censurer Xavier Gorce n’a pas réparé ou amoindri la souffrance d’une seule victime et cela donne l’impression que toute liberté de parole sur ces sujets-là fait de vous un complice. C’est aussi ce qui est arrivé à Alain Finkielkraut. Alors que les questions qu’il posait ne sont pas à balayer d’un revers de main. La question du consentement et de l’âge est examinée en cas de viol ou de pédophilie (l’inceste est différent), par exemple. Rappelez-vous du scandale qu’a créé en le refus de qualifier de viol en 2017 la relation sexuelle d’un adulte avec une enfant de 11 ans car le Parquet de Pontoise l’avait jugé consentante ? Or si entre l’adulte et l’enfant, l’inégalité crée l’emprise et qu’il ne peut pas y avoir consentement (ce que je crois personnellement), cela ne devrait-il pas se traduire en droit ? Le débat est en cours mais n’a pas été tranché en droit. Dans le cas d’un procès tout est examiné, l’âge qu’avaient les protagonistes au moment des faits devra être établie, la question du consentement sera posée, les pourquoi du silence et les raisons qui amènent à le briser… C’est cette rigueur dans l’établissement des faits qui participera aussi de la qualité du jugement et de l’instruction. Cela n’ôte rien à la victime mais est très douloureux et violent pour elle néanmoins. Et pourtant cela doit être fait.

Ne pas verser dans l’indignation véhémente vous rend suspect

Sauf qu’aujourd’hui cela devient impossible. Vouloir être factuel est vu comme une marque de violence et d’indifférence, voire comme une façon de cautionner des actes immondes. Ne pas verser dans l’indignation véhémente non seulement vous rend suspect mais laisse entendre que vous participez à la protection des coupables. Du coup les individus et les institutions en rajoutent dans la condamnation et pensent que se transformer en procureur devient le moyen d’attester de leur innocence et de leur pureté. Faire simplement son travail et tenter d’opérer les distinctions nécessaires mettent aujourd’hui en danger. En faire des tonnes dans l’excuse et aller jusqu’à sacrifier des personnes qui n’ont rien fait et ne peuvent être soupçonnées de cautionner des pratiques criminelles, devient une mesure de protection personnelle, qui vous renforce momentanément ou vous permet de conserver votre poste. Il s’agit ici de jeter des proies innocentes à des personnes qui font métier d’indignation et souvent parlent par-dessus la tête des victimes, pour préserver son pouvoir et sa réputation.

Cela parle-t-il seulement de la lâcheté des dirigeants ou de la violence d’une société, tellement plus friande de têtes que de solutions, que ceux qui sont au sommet doivent jeter régulièrement des têtes au bas de la pyramide, pour se maintenir en haut. C’est malsain, mais il n’est pas sûr que les dirigeants aient le choix. Poser un acte de courage aujourd’hui vous sort plus souvent du jeu qu’il ne vous offre une image churchillienne. Il faut donc des convictions chevillées au corps pour être courageux. Et il se trouve que quand vous êtes dirigeant vous avez aussi le souci de la pérennité de l’institution que vous dirigez.

Parler d’institution en parlant du Monde reste cependant très exagéré. Le Monde n’est plus un journal de référence mais un simple journal d’opinion, qui se vend mal, il n’est plus que l’ombre de lui-même, dans sa dérive vers le militantantisme racialiste et islamo-gauchiste, il s’ancre aujourd’hui au comptoir de la moraline. Il est donc là pour délivrer des brevets de « bons » et de « méchants » sur tous les sujets. Il donne à sa clientèle ce qu’elle attend. Il fait donc son travail. Ce n’est juste plus un travail de journalisme, mais de militantisme. Il faudrait juste que la direction l’assume. 

Le procès de l’élite de l’Occident

Il se trouve aussi que quand la voie du procès est barrée alors que sur des questions comme l’inceste, la parole des victimes est très longue à se libérer, de fait on empêche la justice de passer. Logique que la vengeance prenne alors le dessus. Quand elle s’abat sur un coupable, que celui-ci l’admet implicitement, je reconnais que cela ne me touche pas. Ce qui arrive à Olivier Duhamel me paraît légitime. C’est peut-être un tort, mais c’est ainsi. Le procès étant rendu impossible, ne reste plus que l’opprobre. Cela entraîne aussi un transfert de la réparation sur le terrain de la morale, qui finit par s’en prendre à la liberté d’expression au nom de la souffrance des victimes. Or cela ne résout rien. On nie par exemple la zone grise de la sexualité. Pourtant un adolescent ou une adolescente qui s’éveille à la sexualité a souvent un désir de séduction, particulièrement envers l’adulte. Ce fantasme est très fort et se traduit par des attitudes ambigües, voire provocantes. Il vaut mieux que cela se sache et soit reconnu. Ce désir est légitime chez l’adolescent, il parle de son inexpérience, de ses pulsions et de ses découvertes tâtonnantes. En revanche un adulte doit savoir que l’enfant ou l’adolescent n’a pas le discernement pour comprendre ce qui arrive à son corps, pour être au clair avec ses désirs. Profiter de ce temps de confusion est mal et l’adulte doit s’empêcher. La volupté de l’emprise n’a rien à voir avec l’amour et tout avec la domination. Pour cela il faut oser avoir des débats et accepter d’aborder de front tous ces problèmes.

Le problème c’est qu’en empêchant toute discussion sur ces questions et toute expression sur ces phénomènes autres qu’en mode dénonciation (et au vu des deux têtes qui viennent de tomber, je souhaite bien du courage à ceux qui sont sollicités sur ces thèmes) on risque de laisser le terrain à des personnes qui se moquent bien des victimes d’inceste et de violences sexuelles, mais qui instrumentalisent ces questions pour en faire le procès de l’élite, présentée comme sexuellement corrompue ou d’un occident pervers et détraqué. Au risque que la législation n’évolue pas, et que nul ne se penche sur la difficulté à recueillir la parole des victimes ou sur la question des peines. Se donner bonne conscience et finalement ne rien changer au réel, si c’était cela le piège de l’indignation ?

La familia grande

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Proportionnelle, calendrier électoral: la pandémie, meilleure alliée de l’exécutif

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Jean-Louis Debré et Jean Castex lors de la remise du rapport sur la tenue des prochaines élections départementales et régionales, novembre 2020 © ERIC TSCHAEN-POOL/SIPA Numéro de reportage : 00990984_000005

Incontrôlable et incontrôlée, pour des raisons diverses et variées, dont certaines sont directement liées à une mauvaise anticipation de l’État français, la pandémie est devenue la meilleure alliée de l’exécutif.


Elle lui permet de ne pas tenir ses engagements électoraux, à l’image de l’abandon de la réforme du mode de scrutin aux élections législatives, ou d’envisager le plus sérieusement du monde un nouveau report des élections départementales et régionales…

« Je crains que si jamais la décision de reporter après la présidentielle, les élections départementales et régionales, [était prise], vous ne puissiez pas endiguer une autre pandémie, qui est la pandémie politique. Vous serez suspectés de tout ! Vous serez vilipendés ! Et cela aboutira à quoi ? À plus d’abstention », a déclaré Jean-Louis Debré lors de son audition au Sénat du 13 janvier 2021. L’influent président du Conseil constitutionnel manifestait ainsi son anxiété face aux velléités liberticides d’une part grandissante de l’exécutif, suivi en cela par une majorité au garde à vous, peut-être désireuse de ne pas affronter l’épreuve électorale après la déculottée que furent les dernières élections municipales.

A lire aussi: Emmanuel Macron, président de la République, 2017-2027

La République En Marche est en grande difficulté lors des élections intermédiaires, hors les élections européennes qui sont moins sujettes aux équilibres précaires de la politique locale. La plupart des sondeurs annoncent d’ailleurs une claque pour le parti présidentiel aux prochaines élections régionales et départementales, qui devraient accorder des « primes aux sortants » et peut-être conforter la progression des Verts et l’enracinement du Rassemblement national. Alors que tout semblait au vert pour que ces deux rendez-vous électoraux soient décalés au mois de juin, des voix dissidentes et des esprits chagrins se font jour dans la majorité. La pandémie « ne permettrait » pas la tenue d’élections.

La démocratie confinée?

Veulent-ils mettre notre démocratie sous cloche comme ils l’ont fait pour notre vie sociale et notre vie économique ? On pourrait le penser tant les mesures les plus illogiques et incompréhensibles se succèdent à un rythme effréné. La bêtise de nos dirigeants est aussi contagieuse que ces variants anglais et brésiliens qu’on ne sait pas retenir là où ils sont apparus. On ne ferme pas les frontières avec le Brésil ou l’Afrique-du-Sud, comme le réclament même les plus à gauche des médecins et des élus depuis déjà plusieurs semaines – le député Sébastien Nadot l’avaient ainsi fait sur Twitter avant de se raviser -, et comme le comprendraient les voyageurs, mais on envisage le plus sérieusement du monde de reporter aux calendes grecques les deux dernières élections avant l’élection présidentielle.

A lire aussi: Une ligne Maginot pour protéger une école de Nîmes des dealers!

Réagissant à l’abandon de l’introduction d’une « dose de proportionnelle » aux élections législatives, ainsi qu’Emmanuel Macron l’avait promis en 2017 pour s’attirer les faveurs de François Bayrou, Marlène Schiappa déclarait sans rire à la télévision : « l’épidémie de coronavirus nous a fait nous raviser et nous empêche ». Quel rapport ? La question de la proportionnelle semblait pourtant faire consensus dans la population, permettant à la France d’enfin sortir d’une situation totalement anachronique, restant la seule démocratie occidentale ayant un parlement national aussi peu représentatif des électeurs. Mais non, le coronavirus est passé par là.

Castaner satisfait

Et si ce diable de Christophe Castaner avait, lui, la réponse ? L’ancien ministre de l’Intérieur s’est en effet ouvertement réjoui, déclarant que cela permettrait d’éviter « l’arrivée de 100 députés du Rassemblement national ». La pandémie ne serait donc pas la véritable raison derrière ces reports envisagés et ces promesses non tenues ? Peut-être faudrait-il creuser du côté de la tactique politicienne ? Le résultat de ces basses manœuvres est malheureusement que les « conspirationnistes » trouveront encore du grain à moudre. Le moment historique que nous vivons devrait pourtant inviter le pouvoir à la plus grande retenue.

Le non du peuple

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Renaud Camus: « La liberté d’expression dans la France de 2020 n’est pas menacée: elle n’existe pas »

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Renaud Camus. © Renaud Camus

L’auteur du Grand Remplacement et de tweets cinglants est poursuivi pour injure raciale par des associatifs qui n’ont jamais lu ses livres. Selon lui, s’il est proscrit, c’est pour voir et dire que le changement démographique détruit la culture et la civilisation des Européens d’Europe. Entretien (2/2)


>>> Relire la première partie <<<

Causeur. Au-delà de votre cas, et de vos ennuis judiciaires, la liberté d’expression est menacée par les censeurs en tout genre et encadrée par des lois protégeant les réclamations mémorielles des diverses communautés. On peut trouver cela insupportable, mais fallait-il laisser les négationnistes répandre l’idée que la Shoah était une invention des juifs ?

Bien sûr que non, il ne le fallait pas. Il ne le faut pas. Mais ce n’est pas la compétence de la loi. Je suis hostile à toutes les lois mémorielles, estimant qu’une vérité, si rigoureuse soit-elle, n’est plus tout à fait une vérité s’il est interdit de la contester, quitte à se ridiculiser ou se déshonorer ce faisant. La liberté d’expression dans la France de 2020 n’est absolument pas menacée : la liberté d’expression dans la France de 2020 n’existe pas. Nous vivons sous le régime du négationnisme de masse, puisque le phénomène de loin le plus important de notre société, à savoir le changement de peuple et de civilisation, le génocide à l’homme, la destruction des Européens d’Europe par submersion migratoire, y fait l’objet d’un tabou absolu. Cette occultation est si radicale que c’est le réel lui-même, la réalité du réel, qui est ébranlé, mis hors la loi ; et que nous vivons dans ce que je nomme le faussel, le faux réel, le règne du faux – un monde imaginaire, aussi imaginaire que les habits neufs de l’empereur, sur lesquels tout le monde s’extasie. Il faut noter à cet égard que le faux est consubstantiel au remplacisme global, puisque celui-ci est le règne de la substitution, de la copie, du fac-similé, du simili, de la simulation généralisée : l’Âge de l’ersatz, du makeshift, bien repéré dès la fin du xixe siècle par William Morris ; ou si vous préférez du simulacre, pour parler comme Baudrillard.

À lire aussi, Lydia Pouga: L’assimilation n’est pas une question en noir et blanc

Vous exagérez ! Sur la question migratoire, comme sur l’islam, on peut dire beaucoup de choses qui étaient juste imprononçables il y a quelques années. Et par ailleurs, nous avons toujours la même controverse. Vous parlez de phénomènes qui résultent de millions de décisions comme d’entreprises organisées !

Ah, si vous estimez que la liberté d’expression fait de considérables progrès en France, je ne puis que vous envier cette plaisante conviction. Quant à notre controverse, vous m’attribuez la foi en des entreprises organisées, au pluriel, et non pas à une entreprise organisée. C’est assez juste. Je crois en effet en les décisions de milliers d’entreprises organisées, multinationales, fonds de pension, GAFA, tous les instruments, avec les banques, les médias, la publicité, de mécanismes, ou, si vous voulez, d’une machination, au sens littéral et heideggérien du terme, d’un devenir machine, qui les dépasse et les englobe comme elle nous englobe tous, nous broie, et nous dépouille de l’humaine condition.

Pour Charlie Hebdo et les caricatures, notre pays ne défend-il pas une position courageuse et singulière dans notre monde globalisé ?

Charlie Hebdo n’est en rien hostile au remplacisme global, il est bien normal qu’il fasse l’objet des attentions du pouvoir remplaciste. Remplacisme et islamisme ne sont pas une seule et même force. Ce sont deux totalitarismes rivaux : provisoirement alliés, certes, mais fondamentalement rivaux, comme le nazisme et le communisme au temps du pacte germano-soviétique.

Cher Renaud, vous ne pouvez pas avoir une unique grille de lecture de tout : remplaciste ou pas ! Charlie Hebdo s’oppose à l’islamisation et au rétablissement du blasphème, ce n’est pas rien !

Ah, si, là, désolé, j’ai une unique grille de lecture de tout, et ça c’est une théorie, contrairement au Grand Remplacement. Je crois au remplacisme global, qui reconnaît en le remplacement le geste fondamental et universel des sociétés post-post-industrielles. Je crois même au remplacisme global davocratique, c’est-à-dire à la gestion managériale du parc humain par « Davos », terme par lequel je désigne, d’après le nom de son congrès annuel en Suisse, de son Nuremberg helvétique, la conception purement économiste, financière et numérique, et matriculaire du monde. On dirait aussi bien la gouvernance par les nombres, pour parler comme Olivier Rey, Alain Supiot, Jean Vioulac ou Johann Chapoutot.

Le remplacement affecte aussi bien les hommes que les peuples, les corps que les âmes, les matières que les produits, les objets que les sols

Pour vous, le remplacisme est un phénomène global. Mais vous lui cherchez des coupables alors qu’il agit sur les cerveaux. Si on le considère comme une idéologie plus que comme une entreprise, il prospère sur la débâcle de l’esprit voltairien.

Ce n’est pas seulement notre esprit voltairien qui est menacé par le remplacisme : c’est l’esprit en général, ce sont les forces de l’esprit, et c’est l’humanité de l’homme. C’est l’espèce, c’est sa présence sur la Terre, c’est la Terre elle-même. Le remplacement affecte aussi bien les hommes que les peuples, les corps que les âmes, les matières que les produits, les objets que les sols. L’artificialisation est un autre de ses noms. Mais enfin, pour s’en tenir précisément à votre question, il est certain qu’une représentation du Mahomet de Voltaire ne semble pas tout à fait à l’ordre du jour, et qu’une statue de ce grand homme a déjà été mise au placard, significativement.

Pardon, mais dans cette acception fort large, le remplacisme n’est-il pas l’autre nom du Progrès qui, avant d’être une machine à éradiquer la pensée livre, a été le fruit des belles inventions de l’esprit humain ? Galilée a remplacé tous les défenseurs de la Terre plate. L’alternative au remplacisme, c’est l’immobilisme…

Oh, tous les remplacements ne sont pas mauvais. Quand on n’a plus de cœur, j’imagine qu’on est bien content de trouver un cœur artificiel, ou celui d’un autre. D’ailleurs, ce n’est presque jamais le mal qui triomphe du bien, mais un autre bien de qualité inférieure, une imitation de bien, et qui a pour lui les médias, dont je ne sais s’ils sont une des branches de la publicité, ou l’inverse. Le so-called  « politiquement correct » n’est rien d’autre que la recette industrielle de la MHI, du Nutella humain, du nutelhom. L’alternative au remplacisme n’est pas l’immobilisme, c’est l’âme, c’est la durée, c’est l’inscription dans le temps, la voix des morts, l’autre rive, la transmission, la culture, la création.

Le concept central de ma réflexion est celui d’in-nocence, de non-nocence, de non-nuisancede non-violence

On vous accuse d’avoir inspiré le tueur de Christchurch. Cela vous attriste-t-il ?

Cela m’attriste, certes, mais cela m’indigne bien davantage encore. C’est la preuve absolue que ceux qui formulent cette accusation, et que d’ailleurs je poursuis en justice en la personne de Mme Marlène Schiappa, la ministre, n’ont jamais lu une ligne de moi et n’ont pas la moindre idée de mes écrits et de mes vues. Le concept central de ma réflexion est celui d’in-nocence, de non-nocence, de non-nuisance, de non-violence : vous pensez comme j’ai pu inspirer le tueur de Christchurch ! L’expression « Grand Remplacement », sans doute parce que, hélas, elle est juste, est aujourd’hui répandue dans le monde entier. On apprenait cette semaine même qu’Emmanuel Macron, figure paradigmatique du remplacisme global et de la davocratie, l’employait couramment. Le tueur de Christchurch l’a rencontrée pendant son séjour en Europe, ou peut-être avant. Elle lui a semblé juste parce qu’elle l’est. Il n’a pas poussé plus loin ses investigations, il est probable qu’il ne connaît même pas mon nom, qu’il ne cite nulle part, et il est certain qu’il n’a jamais lu une ligne de moi, serait-ce seulement parce que Le Grand Remplacement, le livre, n’est pas traduit en anglais. Il y a d’ailleurs une preuve éclatante qu’il ne m’a pas lu, ou que, si par miracle il m’avait lu, il n’est pas influencé par moi, c’est qu’il a procédé à un massacre. Il a écrit une brochure nommée « The Great Replacement », qu’il avait sur lui au moment de son crime, et que Mme Schiappa confond avec mon livre. J’ai eu la curiosité de jeter un coup d’œil à cette plaquette, et il y est fort visible que les vues de ce monsieur sont fort éloignées des miennes. Par exemple, il est un très ardent nataliste. Le « tweet banquise » prouve suffisamment que je ne le suis pas et, si je ne le suis pas, ce n’est pas seulement pour l’Afrique, mais pour l’Europe aussi bien, la Terre, la Terre entière, la pauvre Terre en son ensemble, qui n’en peut plus de l’homme.

Emmanuel Macron au Forum économique mondial, Davos, 24 janvier 2018. © Fabrice Coffrini/AFP
Emmanuel Macron au Forum économique mondial, Davos, 24 janvier 2018. © Fabrice Coffrini/AFP

Dernière question pour ceux qui ne vous connaissent pas. Parmi votre importante production, quel livre conseilleriez-vous en priorité à un néophyte ? Duquel êtes-vous le plus fier d’un point de vue littéraire ?

Pour donner un tel conseil, encore faudrait-il que je connusse le néophyte en question, sa formation, ses curiosités, ses goûts. Mais s’il ne craignait pas d’aborder le massif par une face un peu abrupte, je lui désignerais sans doute Du Sens, qui est en quelque sorte, pour la réflexion politique et… comment dirais-je… « philosophique », avec beaucoup de guillemets, mon « laboratoire central ».

À lire aussi, Élisabeth Lévy: L’assimilation: une dernière chance pour la France

Quant au livre dont je serais le plus fier, non, je n’y songe pas en ces termes-là. En revanche, il y a dans mon abondante production des ouvrages avec lesquels j’ai de meilleurs rapports qu’avec d’autres, sans doute parce que j’ai l’impression d’y avoir dit à peu près ce que je voulais dire, et comme je voulais le dire. Je m’entends par exemple assez bien avec Éloge du paraître, avec Vie du chien Horla, ou bien avec Vaisseaux brûlés, l’hypertexte, sans doute parce qu’il s’agit d’un chantier si vaste et si complexe qu’on y trouve tout et son contraire : toutes les orientations, toutes les ombres, toutes les lumières – something for everyone.

Je casse donc je suis!

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Rémy Julienne en 2017 © LAURENTVU/SIPA Numéro de reportage : 00794905_000029.

Disparition de Rémy Julienne, le plus grand cascadeur français, à l’âge de 90 ans


Rémy Julienne avait fait de la cascade, un art de la compression et de la pyrotechnie. Cette légende des campagnes françaises et des cours de récréation a marqué une époque où la bagnole et le dérapage plus ou moins contrôlé guidaient le sort des Hommes. En ce temps-là, celui de la motorisation des ménages et des vraies stars de cinéma, on rêvait de flaques d’huiles, de casses abandonnées et de vols planés. Rémy, le funambule du Loiret, avait vaincu très jeune l’apesanteur. Le saut à moto, en bateau ou en auto était sa spécialité comme la praline est la confiserie emblématique de Montargis, la ville où il a rendu, hier, son dernier souffle. 

On peut se demander si la cascade automobile sans artifice numérique a encore un avenir dans un monde [devenu] aussi aseptisé

Dans sa famille de « crossmen » titrés, on utilisait la poignée de gaz ou le frein à main comme d’autres jouent du pinceau ou du burin. À sa façon, ce César de la démolition sculptait les carrosseries les plus diverses. Avec lui, les voitures tournoyaient à l’écran, explosaient parfois, dans les rires gamins et les fumées provocantes. Comment expliquer à tous ceux qui ne voyaient dans ces cascades qu’un amas de ferrailles et un appel à la collision générale que Rémy était un poète du bitume, un esthète de la tôle froissée, un scientifique du choc frontal. Il exorcisait nos peurs. Il accomplissait nos rêves de courses-poursuites. Il catharsisait, diraient aujourd’hui les précieux, notre pulsion de mort. Et tout ça, sans prendre de risque. Il fut l’un des premiers européens à professionnaliser une discipline jusqu’alors pratiquée par des amateurs fougueux. Son but était de maîtriser le danger, de calculer la moindre dérive, d’anticiper les conséquences les plus graves. Rémy n’était plus alors seulement un saltimbanque du talon-pointe mais un théoricien du spectacle vivant. C’est pourquoi les productions internationales faisaient appel à lui quand on se demandait comment mettre en travers un 44 tonnes sur une route de montagne ou décapsuler une Renault 11 sur les quais de Seine. 

A lire aussi: Marielle, Broca, Belmondo: le beau recueil nostalgique de Thomas Morales

J’entends encore mon camarade de classe, Alexandre, à l’âge de huit ans, très sérieusement m’avouer qu’il avait choisi sa voie. C’était décidé, il serait cascadeur comme d’autres veulent devenir président de la République ou danseuse au Crazy Horse. Je pense à lui ce matin, je sais qu’il a un pincement au cœur dans sa tour de la Défense. La vie est taquine, il n’est pas devenu Rémy Julienne mais cadre supérieur dans la finance. Il prend certainement plus de risques aujourd’hui sur les marchés exotiques qu’au volant de la Saab de son père. Vu la tournure des esprits actuels, foncièrement perverse et vindicative, on peut se demander si la cascade automobile sans artifice numérique a encore un avenir dans un monde aussi aseptisé. On fait la chasse aux émissions nocives même fictives. Bientôt, filmer des voitures sera sévèrement puni par la loi, alors les faire voltiger dans les airs ou emprunter des voies de bus à contre sens semblent un tabou ultime. Les faux moralistes veillent sur nos divertissements d’antan. Gare au tête-à-queue ! Grâce à Rémy Julienne, nous sommes heureux d’avoir connu une société qui ne s’excusait pas de brûler des autos pour les besoins d’une scène et qui s’amusait du second degré routier. La comédie populaire d’action n’était plus réservée aux Américains. Chez Oury, Lautner, Zidi, Broca, Deray ou Verneuil, Rémy était la caution automobile. Même si parfois, ça ne passait qu’à un fil, on savait que ce grand professionnel allait donner du rythme à un long-métrage poussif. Entre nous, il a sauvé quelques films par son sens de l’équilibre et de la trajectoire à l’équerre. Même Bond avait besoin des services du frenchy. Un type qui a autant fracassé de DS, 404 et de R16 a toute notre estime. Il a œuvré à une forme de décomplexion jouissive. Je me dis que Belmondo et Delon lui doivent une partie de leur gloire. Alors, aujourd’hui, juste pour le plaisir, revoyez quelques actions désormais mythiques de notre identité cinématographique. Au hasard, Jean-Paul dans « Le Professionnel » faisant hurler une Fiat 131 ou Alain dans « Trois hommes à abattre », meilleure publicité de l’année 1980 pour la Lancia Gamma face à une Citroën CX particulièrement accrocheuse. Avec toi, Rémy, la famille était en sécurité !

Ma dernière séance : Marielle, Broca et Belmondo

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Rapport Stora : la repentance à sens unique?

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Benjamin Stora remet son rapport au président Macron, le 20 janvier 2021, Palais de l'Elysée © STEPHANE LEMOUTON-POOL/SIPA Numéro de reportage : 01000815_000010



Benjamin Stora a donc remis un rapport sur l’aménagement des relations France-Algérie, proposant de solder les abominations d’une longue guerre.


Avouons donc les « corvées de bois », la torture, deux siècles d’impitoyable diffusion des vaccinations et de lutte contre la famine — et de coups de chicotte, soyons réalistes.

Avouons que nous avons puissamment contribué à faire sortir de terre le pétrole et le gaz avec lesquels les militaires depuis soixante ans se remplissent les poches — en échange d’une portion du Sahara pour y expérimenter la force de frappe française…

Mais j’aimerais que parallèlement les Algériens avouent les attentats aveugles qui tuaient femmes et enfants, les mutilations opérées à vif sur des militaires français prisonniers, les Pieds Noirs assassinés surtout quand ils étaient sans défense, et les 250 000 harkis (et leurs familles: les résistants de la onzième heure du FLN se sont fait une virginité politique en tuant des nourrissons et des femmes enceintes) qui ont été la petite monnaie des accords d’Evian —le prix en fait de la protection, quinze ans durant, des intérêts stratégiques français dans le sud.

A lire aussi, Valérie Boyer: Immigration clandestine: «Avec l’Algérie, je ne comprends pas pourquoi ça n’avance pas!»

Oui, j’aimerais beaucoup qu’un pays qui a fait de « harki » une injure à tous usages reconnaisse que ses pères fondateurs se sont conduits eux aussi comme des enfants de salauds.

En 2002, j’ai co-écrit avec mon ami Boussad Azni dont je salue la mémoire, un natif de Tizi-Ouzou expatrié avec tant d’autres dans l’un de ces merveilleux camps de vacances où les autorités françaises ont concentré, deux décennies durant, des gens qui n’avaient rien fait d’autre que défendre les intérêts de la nation, un livre rassemblant les nombreux témoignages des massacres opérés par des « résistants » vaincus la veille, à qui l’on a offert à Evian une victoire dont ils désespéraient. Un déluge d’horreurs. Les harkis ont vainement plaidé le crime contre l’humanité — mais qui écoute les vaincus ?

De même, il faudra ici réévaluer l’action de militants bien intentionnés qui ont fait passer des armes en Algérie — des armes qui ont tué des Français par milliers. Ce ne furent pas des héros, mais des traîtres.

Si l’Algérie et les Algériens veulent effectivement normaliser les relations avec la France, qu’ils fassent le ménage dans leur mémoire officielle, grattent la couche de vernis qui occulte les monstruosités, et comprennent que cette guerre fut sale à tous les niveaux — comme toutes les guerres. Qu’il n’y a pas de vainqueurs — juste des vaincus, dans les deux camps. Parce que les terroristes vainqueurs ont admirablement bousillé un pays qui avait été mis en valeur, agricolement mais aussi humainement : combien d’élites algériennes formées en France avant même l’indépendance — combien de présidents hospitalisés en France ?

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Et sans même un « merci », comme si tout leur était dû… Tout comme actuellement ils se moquent des Chinois qui s’y implantent, parce qu’ils travaillent — quelle bonne blague…

Il n’y a pas de mémoire à sens unique. Les guerres sont toujours à torts partagés. Il faudrait déjà le reconnaître. J’aimerais assez que les Algériens réécrivent les manuels d’Histoire en usage là-bas — les nôtres sont déjà tout imbibés de repentance ex-coloniale. Puis alors ils pourront promulguer des lois donnant aux femmes les mêmes droits qu’aux hommes — y compris le droit de ne pas être importunées par des fanatiques religieux. J’y suis allé en 1970, c’est un magnifique pays, j’ai sur ma peau la nostalgie des plages de Bougie (ou Bidjaia, comme vous voulez) ou Tichy et des rencontres que l’on pouvait y faire… Et sur la langue le souvenir des confitures de roses de Blida.

Mais c’est un pays arqué dans un absolutisme de la mémoire reconstruite, et qui a cessé de participer à la modernité. Si tant d’Algériens sont venus en France, c’était pour y travailler, certes, mais peut-être avant tout pour fuir un pays qui avait tant promis et qui n’a rien tenu.

Alors, tous les rapports n’y feront rien : les peuples doivent se ressaisir de leur mémoire, effacer les discours pompeux et pontifiants de ceux qui exploitent le passé à leur strict avantage, et accueillir les harkis ou les Pieds-Noirs qui désireraient revisiter leurs villes ravagées et leurs cimetières désacralisés. Mais quand ce sont les révisionnistes et les vandales qui exigent que nous fassions tout le chemin…

Harkis, crime d'Etat : Généalogie d'un abandon

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Ce que contient le rapport de Benjamin Stora

Sur 150 pages, le rapport propose une trentaine de recommandations. Il est plus nuancé que ce que l’on pouvait craindre au regard du parcours militant de l’historien Benjamin Stora. Cependant, on peut toujours craindre que les mesures proposées ne soient propices à de futures polémiques:

– Faire entrer au Panthéon l’avocate Gisèle Halimi, « grande figure féminine d’opposition à la guerre d’Algérie »

– Ériger une stèle en l’honneur de l’Émir Abdelkader au château d’Amboise

– Renommer certaines rues en mémoire de « Français particulièrement méritants issus de territoires antérieurement placés sous la souveraineté de la France »

– Transformer en « lieux de mémoire » les quatre anciens camps d’inter­nement d’Algériens situés sur le territoire français

– Développer les travaux et la collaboration des historiens des deux pays (multiplication de colloques ou d’expositions, travaux partagés sur la traduction de documents etc.), faciliter l’accès aux archives françaises aux chercheurs algériens, pour obtenir la « transparence sur un passé commun », dans la mesure où les étudiants français, « dans un nombre qui ­reste à discuter avec les autorités algériennes » béné­ficient d’un « visa à entrées mul­tiples » et d’un accès facilité aux archives algériennes de leur côté.

– Créer un Musée de l’histoire de la France et de l’Algérie

– Publication d’un guide des disparus