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Heather Morris: se souvenir de Cilka

D’un enfer à l’autre

Heather Morris: se souvenir de Cilka
Heather Morris est scénariste et journaliste néo-zélandaise. Sa vie a basculé en 2003 lors de sa rencontre avec Lale Sokolov, un survivant d’Auschwitz-Birkenau qui lui raconte son histoire durant la Shoah. Après trois années d’échanges et de témoignages détaillés, elle écrit "Le Tatoueur d’Auschwitz", son premier roman, best-seller mondial qui a été traduit dans une quinzaine de langues et est en cours d’adaptation cinéma. Son deuxième roman, "Le voyage de Cilka" est la suite de ce best-seller. Photo D.R.

Pour son second roman, Heather Morris s’inspire des témoignages de Lale Sokolov et donne une suite au Tatoueur d’Auschwitz. Entre fiction et réalité, Le Voyage de Cilka (en exclusivité chez France Loisirs) retrace le destin d’une survivante de la Shoah et du Goulag.


Le Voyage de Cilka est inspiré par le personnage bien réel d’une jeune juive slovaque ayant survécu aux camps de la mort puis au goulag. Au gré des confidences de Lale Sokolov, dont elle relate la déportation dans Le Tatoueur d’Auschwitz, Heather Morris découvre l’existence d’une certaine Cecilia Klein dite Cilka. Bouleversée par cette rencontre, l’auteure trouve en elle l’héroïne exclusive de son prochain roman. Rigoureuse dans sa méthode documentaire, cherchant dans les archives du mémorial Yad Vashem puis sollicitant l’expertise d’historiens spécialistes de l’URSS, Heather Morris se lance sur les traces de son personnage.

Voyages aux enfers concentrationnaires

Cecilia Klein a 16 ans quand elle entre à Auschwitz-Birkenau. Remarquée par les officiers nazis pour sa jeunesse et sa beauté, elle échappe à la mort en soumettant son corps aux désirs d’un officier nazi de haut rang. Privilégiée malgré elle, Cilka use dans l’ombre de sa position pour sauver ses proches de la chambre à gaz. Trois ans plus tard, en 1945, les Russes qui viennent de libérer les camps d’extermination l’accusent de trahison.

Condamnée de façon expéditive à 15 ans de travaux forcés, elle est envoyée au goulag de Vorkouta en bordure du cercle polaire. Là-bas, elle s’intègre à un groupe de femmes avec lesquelles une amitié aussi réconfortante que profonde naît. Dans cet univers hostile marqué par la violence physique et climatique, Cilka tente de partager avec ses sœurs d’infortune son expérience de la captivité tout en cachant les raisons inavouables de sa présence parmi elles.

Mais d’un enfer concentrationnaire à l’autre, les hommes, officiers SS ou prisonniers russes, restent une menace qui les abime bien plus durablement que le pire des châtiments corporels. Malgré les viols, les conditions de vie inhumaines et la culpabilité qui la ronge, Cilka résiste encore et toujours. Elle va même trouver une voie inespérée vers la rédemption quand, lors d’un passage à l’hôpital du camp, une femme médecin lui propose de la former au métier d’infirmière. Réparer les vivants et repousser la mort… Voilà qui donne enfin un sens à sa vie.

Comme la majorité des Slovaques de confession juive, Cilka Klein et sa famille ont été déportés à Auschwitz-Birkenau en 1942. C’est à partir de cette date que débutent les rafles massives des juifs originaires de cette partie de la Tchécoslovaquie alors contrôlée par la Hongrie voisine. Après avoir surmonté la première et terrible épreuve du voyage en wagon à bestiaux, les rescapés y sont méthodiquement triés selon leur aptitude au travail. Les plus faibles étant exécutés sans délai, les plus vigoureux gagnant un sursis qui ne vaut guère mieux que la mort.

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À la fin de la guerre, en janvier 1945, quand l’Armée Rouge entre dans Auschwitz, les milliers de prisonniers ayant réchappé à la solution finale représentent autant de suspects aux yeux des Russes qui viennent pourtant de les libérer. Soumis à des interrogatoires par la police politique de Staline, certains recouvrent la liberté quand d’autres, comme Cilka Klein, accusés sans discernement d’avoir réussi à survivre, sont envoyés au goulag. En multipliant les condamnations à la déportation vers ses camps de travail sibériens, le régime soviétique saisit alors l’opportunité de s’offrir dans l’indifférence générale de nouveaux bras pour son programme de modernisation du pays. Instauré en URSS en 1929 et intensifié cinq ans plus tard dans le cadre des purges staliniennes, le système du goulag est une fabrique d’esclaves adossée à une épuration politique. Un double avantage pour la Mère-patrie qui élimine ainsi ses opposants et tous ceux qu’elle juge nuisibles en les contraignant à travailler jusqu’à la mort s’il le faut.

Après 24 ans d’arrestations arbitraires qui amenèrent la déportation de près de 18 millions de personnes, dont 1,6 million de morts, dans plus de 132 camps de travail répartis sur plus de 90 000 km2 essentiellement au nord du territoire soviétique, le système du goulag perd progressivement de sa vigueur à partir de 1953 avec la mort de Staline.

Atrocités de l’histoire imaginées et mises en œuvre par deux régimes parmi les plus cruels de tous les temps, camp de concentration et goulag se distinguent par une différence d’approche génocidaire. Alors que les nazis exterminaient avec méthode, les soviets laissaient le froid, la faim, la maladie et les conditions de vie et de travail se charger de la sale besogne. Animée par un incroyable instinct de survie et une foi profonde dans l’humanité, Cilka aura réussi à surmonter les deux épreuves.

Garder son humanité, malgré tout

Odyssée célébrant la vie dans les entrailles de l’enfer, le second roman de Heather Morris est le complément indispensable du Tatoueur d’Auschwitz. À l’origine du Voyage de Cilka, Lale Sokolov est d’ailleurs évoquée à plusieurs reprises dans les souvenirs des camps qui surgissent comme des éclairs terrifiants dans le quotidien tragique de Cilka. À travers ces flashbacks chargés d’horreur, la romancière nous révèle l’impitoyable mécanique de déshumanisation par les viols qu’infligèrent les nazis aux femmes déportées. Contraintes comme Cilka de céder leur corps à leurs bourreaux, elles cumulent la honte d’avoir été souillées à la culpabilité d’avoir échangé leur intimité contre un temps de vie supplémentaire.

Souvent nié car jamais officiellement théorisé par la doctrine nazie, le viol des femmes dans les camps de la mort est aujourd’hui considéré comme un fait historique, les SS satisfaisant leurs pulsions tout en compromettant leurs victimes jusque dans leur chair. Rongée par ce fardeau indélébile, Cilka n’a peur que d’une seule chose dans l’enfer du goulag : que tous ceux qui comptent pour elle dont ses amies du bloc 25, pourtant régulièrement violées par des prisonniers, apprennent la vérité sur son passé à Auschwitz. Véritable enjeu dramatique qui se renforce au fil du récit, ce mensonge insupportable devra fatalement être brisé pour que Cilka puisse enfin poser les bases de sa résilience.

Mais au cœur de toute cette machine à broyer de l’humain, l’espoir et l’amour restent omniprésents. Par l’amitié et la solidarité qui unissent toutes ces femmes bafouées, par l’humanité de la femme médecin qui croit en elle, par l’amour poignant que portent toutes ces jeunes victimes de viol à un enfant qu’elles n’ont pas désiré, par le rédempteur talent d’infirmière développé par Cilka, par son besoin viscéral d’aider les autres, ou sa capacité retrouvée à tomber amoureuse d’un bel inconnu.

Fresque carcérale

Car au-delà de sa précision historique, Le Voyage de Cilka est un grand roman traversé par des questionnements puissants sur la responsabilité et la culpabilité, une fresque carcérale peuplée de figures féminines fortes, qui s’autorise envers et contre tout à être romanesque. C’est enfin le portrait d’une femme d’exception, combattante acharnée pour la vie, résistante féroce à la mort et survivante d’une triple peine délirante infligée par le nazisme, le stalinisme et la bestialité masculine.

Le voyage de Cilka d’Heather Morris (Charleston, 2021), France Loisirs.


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