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Duel au sommet

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Michel Onfray débattra en public avec Eric Zemmour le 4 octobre, à Paris. Des places sont encore disponibles.


Ce ne sera pas un meeting politique. Ni un combat de coqs télévisé. Mais une conversation, au sens profond et oublié du terme, entre deux honnêtes hommes. 

D’ailleurs, il n’y aura pas de caméras, sinon celles de Front populaire qui retransmettra l’événement en direct sur son site (frontpopulaire.fr) (à voir en streaming sur son canapé).  

Surtout s’ils ne sont pas d’accord

S’ils tiennent leur pari, nos amis de Front populaire feront vivre, le temps d’une soirée, cet esprit français qui fait si cruellement défaut au débat public – je ne partage pas vos idées et je me fais une joie de vous entendre les défendre. Sous la houlette de Stéphane Simon, co-fondateur de la revue, Michel Onfray et Eric Zemmour montreront (en tout cas on l’espère) que le désaccord n’exclut pas l’amitié – et inversement. 

Les deux hommes se connaissent bien.  On peut même dire qu’ils sont amis. Depuis des années, ils correspondent régulièrement, et partagent la même inquiétude pour une civilisation judéo-chrétienne fatiguée d’être elle-même mise au défi par une civilisation islamique déterminée. Pour l’un comme pour l’autre le niveau d’alerte est maximal : ce qui nous menace, si nous ne faisons rien, c’est la guerre civile.

Onfray, un Zemmour de gauche?

Bien entendu, ce duo aura parfois des allures de duel, à coups de mots et d’arguments. Heureusement, ils ne sont pas d’accord sur tout. Loin s’en faut : Onfray croit qu’un islam modéré est possible, que, quand il s’agit de travail ou de politique, les femmes sont des hommes comme les autres, qu’il faut sortir de Maastricht pour sauver l’Europe, et que l’économie française n’est pas assez sociale. Zemmour est peu ou prou en désaccord sur tous ces points. 

Faut-il en conclure qu’Onfray est un Zemmour de gauche ? Que Zemmour est un Onfray de droite? Réponse, le 4 octobre, à partir de 20 heures, au Palais des congrès de Paris. 

Pour acheter vos places, rendez-vous ici.

Salomon, vous votez Zemmour?

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Un renégat pour certains, un Totem pour d’autres: choisis ton camp camarade.  


Un futur président juif en France ? Un juif qui en plus, n’aime pas qu’on le saoule avec des histoires de juifs, et que certains qualifient d’extrême droite ? Il ne manquerait plus qu’il soit new-yorkais, pour se croire au cœur d’une nouvelle de Philip Roth !

Non, ici l’affaire n’est pas romanesque, mais elle n’en passionne pas moins la société juive à qui l’histoire a appris à garder un œil sur les bouleversements de l’époque. L’histoire lui a façonné un instinct naturellement inquiet, qui frise parfois avec la paranoïa et qui l’enjoint à constamment s’inquiéter de sa sécurité. Or depuis que les indices se multiplient en faveur d’une candidature du trublion à la magistrature suprême, la communauté se déchire. Est-ce bon pour « nous », se demande-t-elle. Et bien entendu ce « nous » se divise sur la réponse. La communauté s’affronte par le biais de courants antagonistes, selon une logique résumée par cette blague bien connue qui dit qu’avec deux juifs émergent trois avis différents.

Depuis plusieurs semaines, à la fin de la prière dans les synagogues consistoriales, la confrontation des idées tourne à l’affrontement voire à l’insulte. Au « T’as pas honte ? Tu veux voter pour un pétainiste ?! » s’oppose un « Zemmour est notre sauveur, celui que Dieu a mis sur notre route pour nous défendre ! ». Un renégat pour certain, un Totem pour d’autres : choisis ton camp camarade. 

Un espoir pour les Juifs des quartiers «sensibles»?

Pour beaucoup de juifs séfarades issus des milieux populaires, ceux qui vivent dans des communautés de banlieues bunkérisées et pour qui l’antisémitisme arabo-musulman n’est pas une abstraction, Zemmour incarne « la dernière chance » avant l’exil. Un rempart à la disparition, la perspective d’une vie nouvelle possible qui vaut bien de fermer les yeux sur quelques excès. Avec un homme comme lui au pouvoir, la fuite en Israël ne serait plus un horizon indépassable, y compris pour ceux qui n’ont pas les moyens d’emménager dans des quartiers huppés parisiens. Par son constat implacable de l’islam intolérant, le « Z » s’en prend par ricochet au principal vecteur d’antisémitisme en France : l’islamisme.

A lire aussi, Jean-Paul Brighelli: Un exil français, de Georges Bensoussan

Cette réalité du nouvel antisémitisme est incontestablement documentée mais largement sous-estimée par une élite qui préfère feindre la surdité que d’écorcher la mythologie vivre-ensembliste.

L’historien Georges Bensoussan a vécu quatre ans d’enfer judiciaire après avoir dénoncé cette réalité dans l’émission de radio Répliques sur France Culture. Il le raconte dans son nouvel ouvrage : Un exil français. Aucune réponse n’a pour l’heure permis d’endiguer ce mal, alors pour certains, Zemmour, pourquoi pas ? En évitant soigneusement la question communautaire, l’essayiste promet de s’attaquer à la maladie de l’islam au nom de l’idéal français. Il en était de même lors de la publication de son livre Petit frère, sur le meurtre du jeune juif Sebastien Sellam, qui appelait à mettre en lumière des dysfonctionnements modernes plus globaux.  

Un ennemi à abattre   

Zemmour fuit le communautarisme et la communauté le lui rend bien : pour nombre d’organisations, le séfarade est une bête d’extrême droite, un juif honteux voire antisémite, proches de ceux que l’on décrit en Allemagne avant les années vingt, pour qui le désir d’assimilation était tel qu’il frisait avec la haine de soi. Le 20 septembre dernier, le Crif publie un billet intitulé « Zemmour : la double peine des juifs français ». Cinq jours plus tard, le président du Fonds Social Juif Unifié affirme sur Twitter avoir honte d’être de la même religion que lui et l’ Union des étudiants juifs de France annonce avoir de nouveau saisi la justice après que celui-ci ait réitéré ses propos sur Pétain dans une émission de télévision. Les organisations sont vent debout contre l’homme qui culpabilise les familles des élèves d’Ozar Hatorah d’avoir enterré les défunts en Israël après la tuerie de Merah et qui reprend à son compte la lecture de l’historien Alain Michel sur Pétain, à savoir, que celui-ci a « sauvé » les juifs français. Il est l’homme qui veut abroger la loi Pleven, réduire l’arsenal législatif de toutes les communautés, religieuses, ethniques, sexuelles etc. 

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Zemmour est un ennemi à abattre avec lequel on ne débat pas : en 2016, le Grand Rabbin Gilles Bernheim s’était attiré les foudres en acceptant d’affronter Eric Zemmour sur le thème « Qu’est-ce qu’être Français et Juif aujourd’hui ? » dans l’enceinte de la synagogue de la Victoire à Paris. Le rabbin avait reçu des pressions de la part de membres du Consistoire central pour faire annuler cette rencontre « scandaleuse » avec celui dont on dit qu’il fait l’« apologie de Vichy » et qui manifeste dans ses écrits « du mépris à l’égard des institutions juives ». Mais les mille deux-cents places de l’emblématique lieu de culte s’étaient vendues en quelques heures et Bernheim n’est pas du genre à se défiler à la dernière minute. 

Zemmour, le juif anti-communautaire  

Ce soir-là, je suis dans l’assistance avec un carnet de notes. Issu d’une famille juive algérienne, d’une classe populaire, Zemmour croit en l’émancipation par la culture.  Il réaffirme son affiliation à la tradition de l’« israélitisme » née dans le sillage de la Révolution, qui prône l’alliance des valeurs de la République et du judaïsme, celui qui permit de faire émerger des générations de juifs patriotes au service de l’Etat français : c’est selon cet idéal que tant de juifs sont morts pour la France pendant la première guerre mondiale. Elle affirme que l’on assimile des individus et non des peuples selon la formule célèbre de Clermont-Tonnerre, c’est-à-dire que les appartenances peuvent être intimes et personnelles, mais pas communautaires.  A l’heure de la société de la transparence, il croit encore en la distinction entre la sphère publique et privée et la religion pour lui est une affaire privée. Sur le plan religieux, il se définit comme pratiquant mais pas croyant, fidèle à cette religion typique de l’orthopraxie qui met la pratique au cœur du lien avec le divin, plutôt que la foi comme dans le christianisme. 

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L’homme qui refuse les étiquettes, la pression des groupes, le sérail, s’est toujours gardé de montrer de reflexes tribaux. En 2016, il provoque un scandale après une chronique sur RTL au cours de laquelle il raille le chanteur franco-israélien Amir qui représente la France à l’Eurovision avec sa chanson « J’ai cherché » qui, il faut le dire, est à la musique ce que Netflix est au cinéma. Mais ce que l’essayiste lui reproche d’abord c’est « son prénom arabe » et « son refrain en anglais » : un nouveau tacle aux communautaires pour réaffirmer sa liberté et son indépendance ? (Alors qu’Amir est également un prénom israélien NDLR…) Une façon de montrer patte blanche et son détachement au collectif ? Nous comprenons bien que, quoi qu’il en soit, Zemmour n’est pas du genre à danser sur de la musique orientale pendant les mariages comme il est de coutume chez les séfarades. 

Alors Zemmour, est-il un rempart ou une tache sur l’image des juifs de France ? Ce qui est certain, c’est que ses racines lui seront toujours rappelées. Si aux yeux de certains il n’est pas suffisamment juif, pour d’autres il ne restera à jamais que cela. Lors de son déplacement à Nice pour rencontrer son public, une poignée d’antifas ont scandé « Zemmour, sioniste, rentre dans ton pays », comme le rapportent des témoins sur place. « Sioniste », lui qui prend toujours soin d’éviter de parler d’Israël, la formule a de quoi faire sourire et réfléchir.

Un exil français: Un historien face à la Justice

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La France n'a pas dit son dernier mot

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«Créolisation» ou «grand remplacement»?

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Le concept de créolisation est la réponse de Jean-Luc Mélenchon à la bascule démographique. Nous sommes sommés d’accepter un phénomène sans même pouvoir le décrire objectivement.


Jean-Luc Mélenchon l’affirme : la France est en voie de créolisation. Un concept qu’il a chipé au romancier Edouard Glissant, pour lequel les sociétés créoles basées sur le métissage des cultures seraient le devenir du monde.  « J’appelle créolisation la rencontre, l’interférence, le choc, les harmonies et les disharmonies entre les cultures, dans la totalité réalisée du monde-terre. (…) Ma proposition est qu’aujourd’hui le monde entier s’archipélise et se créolise », écrivait ainsi le Martiniquais. Une idée que Jean-Luc Mélenchon a fait sienne, tant elle semble, de prime abord, adaptée à la situation que rencontre présentement la France. La « créolisation » répond en effet autant au projet républicain post-colonial qu’à la nouvelle composition ethnoculturelle du peuple français, ou vivant dans l’espace géographique que recouvre la France continentale.

Pour le candidat de la France Insoumise, nous n’en sommes qu’aux prémices de la formation d’un nouveau peuple. Après tout, les Francs n’auraient-ils pas eux-mêmes présidé à une ethnogenèse ayant engendré un peuple qu’on nomme aujourd’hui « français » ? Passons sur les détails cruels de l’Histoire, bientôt naîtra ce Français d’ici et de là-bas, synthèse du grand tout uniformisant gardant toutefois une identité propre : un créole d’un nouveau genre, autochtone et allogène dans un même mouvement. Ce projet ne se distingue point du tout de celui des globalistes libéraux ; il est cosmopolite, comme l’est l’idéal trotskyste. Il est d’ailleurs curieux que ceux-là mêmes qui se font les chantres de ce métissage soient aussi hostiles à l’expression de « grand remplacement » … qui ne dit rien de plus sur le sujet.

Appelez ça comme vous voulez…

Le « grand remplacement » ou la « bascule démographique » n’a pas de connotation méliorative ou péjorative, si l’on s’en tient à sa lettre. Il s’agit d’un constat purement factuel : en quelques décennies, la population française a plus évolué qu’elle ne l’a fait lors des millénaires précédents. Pour s’en convaincre, il suffira de regarder des photos des équipes de France espoirs de football à notre époque et en 1981… Ou, plus simple encore, de déambuler une petite heure dans certains arrondissements parisiens. Argumenter à l’aide de statistiques et de chiffres est, d’une certaine manière, inconvenant. Pourquoi nier la réalité tout en se réjouissant des conséquences ? Il sera aussi naturel d’en conclure que, forte d’un peuple remanié, la France dans son identité politique, culturelle et historique, en sera transformée. Disons, taquins, qu’elle sera « créolisée ».

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Jamais dans l’histoire du monde, une civilisation n’aura subi un tel choc démographique, anthropologique et culturel que la nôtre, à l’exception notable des indiens d’Amérique dont nous ne connaitrons toutefois pas le sort. Le choc a été rude, pour ne pas dire brutal. Quels fils tiennent encore ensemble les Français ? Le sport ? Râler ? Se construisent des mondes, des univers différents qui doivent partager le même territoire. Et ce « grand remplacement » à l’œuvre n’est pas tout entier contenu dans la question migratoire extra-européenne. Ce sont nos mœurs et nos usages qui se transforment sous nos yeux ; la matière du peuple français se fait différente, mutante.

La France face à son destin

Il faudrait presque remercier Jean-Luc Mélenchon d’affirmer que pour que la France existe encore demain, il faudra que naisse un nouveau peuple. Pour l’heure, la créolisation se limite à une forme d’abêtissement généralisé. Il s’agit précisément d’une France du kebab, des « tacos français », du rap, éventuellement du foot et d’Instagram. Une France déculturée qui a engendré d’une sous-culture sotte. Nous ne parlons pas d’une France qui ferait naître des John Coltrane et de nouveaux Césaire, mais d’une France tyrannisée où oser formuler des vérités peut vous valoir de comparaître devant un juge d’Instruction.

Nous sommes sommés d’accepter le phénomène sans même pouvoir le décrire objectivement. La question est pourtant existentielle, viscérale, engageant tout notre passé et tout notre devenir collectif. Maintenant, nous y sommes, face au destin. Il ne sert à rien de pleurer sur ce qui n’a pas été fait hier. L’urgence est de mettre un coup d’arrêt à cette machine infernale, pour nous comme pour ceux qui veulent sincèrement s’assimiler à la culture française. Hier, Marion Maréchal Le Pen affirmait que, demain, la France serait peut-être une République islamique. L’avenir sera plus pathétique. Notre futur possible en 2050 serait plus probablement de vivre dans une République bananière tiers-mondisée, où les plus riches vivront à l’abri dans des quartiers fermés prévenant les assauts des enclaves islamiques vivant du narcotrafic. Les classes moyennes, disparues ou mises en néo-servage, formeront un lumpen entretenu par des revenus universels de solidarité. Est-ce là un horizon progressiste ?

Lucette, veuve éternelle

Un roman de Sandra Vanbremeersch évoque la figure de la veuve de Louis-Ferdinand Céline.


Ma grand-mère, dieppoise, avait l’habitude de crier de sa cuisine : « Je vais pas attendre 107 ans ! » Je tardais à rapporter les assiettes vides. L’expression daterait de la construction de Notre-Dame de Paris qui dura 107 ans et causa l’impatience des Parisiens. La mort attendit 107 ans avant d’emporter Lucette Almanzor, femme de Louis-Ferdinand Céline. J’évoque Dieppe parce que Lucette y possédait un appartement dans un hôtel désaffecté, le Castel Royal. À la mort de Louis, en juillet 1961, elle était venue apaiser sa tristesse face à la mer céladon. Marc-Édouard Nabe raconte la villégiature dans son roman Lucette (Folio 5455). Il décrit l’arrivée à Dieppe, le port, les mouettes, la Manche pour horizon. « Au-dessus de la mer calmée, écrit Nabe, aujourd’hui exilé sur les bords du lac Léman, une symphonie de nuages tonitruait avec des couleurs. Du rose tant qu’on en voulait, mais du rose bien déchiré, pas gnangnan du tout, qui se laisse bien disloquer par de drôles de lueurs afin que tout le bleu du monde l’écharpe en joie. » Pour avoir vécu mon enfance dans une maison au bord de la falaise, je peux vous dire qu’il n’y a, en effet, rien de « gnangnan » dans cette région. 

À lire aussi, Daoud Boughezala: La veuve de Louis-Ferdinand Céline, Lucette, est morte

Toujours dans ce roman, où l’émotion vous titille les tripes, on apprend que Louis, enfant, accompagnait sa mère sur le marché de Dieppe pour vendre des dentelles anciennes. Lucette n’avait pas oublié ce détail. Alors quand elle rentrait à Meudon, elle déposait un galet de Dieppe sur la tombe de Louis. Nabe rapporte les propos de Lucette : « À côté du grand voilier. C’est lui qui nous emmènera au large tous les deux. Parce que j’y suis déjà moi ! J’ai ma place, c’est gravé « Lucie Destouches née Almansor 1912-19… »

25 ter, route des Gardes, Meudon

Eh non ! 107 ans qu’elle a dû attendre la camarde. La veuve a fini son existence couchée au premier étage du pavillon, 25 ter route des Gardes. Elle a fini toute ratatinée, plus qu’un paquet d’os. C’est ce que raconte Sandra Vanbremeersch dans son roman La Dame couchée. Elle fut engagée le temps d’un été, en 2001, et resta en réalité « assistante de vie » jusqu’au décès de Lucette, le 8 novembre 2019. Elle eut même l’affreux privilège de la découvrir morte dans son lit médicalisé. 

Maison de Lucette et Louis-Ferdinand Destouches à Meudon en 2012. Wikimedia commons

Les descriptions de celle qui fut danseuse sont saisissantes. Le port altier de sa tête, sa silhouette fière et gracieuse, seins bombés et ventre plat, ne sont plus qu’un évanescent souvenir. « La vérité, c’est une agonie qui n’en finit pas, écrit Céline, dans Voyage au bout de la nuit. La vérité de ce monde, c’est la mort. Il faut choisir, mourir ou mentir. Je n’ai jamais pu me tuer moi. » C’est la préfiguration de la longue altération du corps (et de l’esprit) de sa veuve. « Les côtes apparaissent, telles les arches d’une cathédrale dont il ne reste que quelques ruines asséchées par le soleil de la vie », précise le témoin de la lente et inexorable agonie. Elle ajoute : « Au bout de la cheville deux ballons remplis de liquides prêts à exploser sous la peau-papier à la pâleur diaphane. Le royaume de Meudon fait son chemin de croix au fond du lit sur des genoux cassés, de la sauvage opulence vers la plus impalpable disparition, laissant choir au bord du tombeau deux moignons gorgés de cette vie-là. » Ses jambes, ses pieds, c’était toute la force de Lucette. Elle dansait au-dessus de la tête de l’écrivain, au premier étage. Elle était aérienne, indépendante, corps discipliné. Lui, il aimait la regarder, voyeur de sa compagne de débine, et pas qu’un peu. 

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Sandra Vanbremeersch raconte la crasse de ce monde devenu l’île du docteur Destouches, mythe de la littérature mondiale, quand la France était encore une nation littéraire. Elle raconte les bestioles qui grouillent, les chiens qui aboient contre les fantômes, celui de Robert Brasillach en particulier, le fusillé qui hantait furieusement le Maître. Elle décrit l’eau du robinet polluée au plomb, les canapés effondrés, les murs écaillés, le réseau électrique diabolique, Toto, le perroquet, radoteur inspiré. C’est lugubre, étouffant, ça fascine, c’est si vrai. Comme l’œuvre de Céline. Et puis il y a la description des visiteurs, intimes ou tolérés, comme « Jack », l’avocat François Gibault, maniéré et prétentieux. Il apprend la mort de la veuve, rapplique. Voici : « L’Avocat a pris le temps de bien se vêtir et même d’épingler sa Légion d’honneur sur sa veste bleu marine. Je ne sais s’il dort avec, s’il est prêt pour la presse ou pour saluer ce possible et mémorable départ, ou les trois. » Il y a l’inénarrable Lucchini, « occupé à l’allure de sa petite personne », Nabe, aimé de Lucette mais détesté par Jack qu’il considère comme le « renifleur de vermines de la maisonnée ». Sont évoqués les morts illustres. Malraux, admirateur de Céline, Aznavour, Arletty, Michel Simon, adoré de Louis, Marcel Aymé, Robert Le Vigan, le seul à avoir compris la ponctuation de l’écrivain, et quelques autres que le temps a oblitérés. Sans oublier le chat Bébert. Céline n’hésitait pas à flanquer dehors les parasites. Ils n’étaient pas nombreux les autorisés à grimper l’escalier.

Louis-Ferdinand Céline, début des années 50. SIPA. 00072493_000001

Ce roman pourrait devenir un film. Mais il faudrait une sacrée actrice pour jouer le rôle de Lucette. Une actrice retirée du cinéma et qui aurait été danseuse. Elle serait couchée tout le long-métrage, « enveloppée de parfum, comme un gros nuage dans son T-shirt en lin délavé, la bouche maquillée de rouge Guerlain. » Il y aurait une voix off, celle de Depardieu, qui lirait des extraits de manuscrits inédits de Céline, récemment réapparus – On ne le croyait pas, Louis, quand il disait que des malintentionnés lui avaient fauché des manuscrits dans son appartement de la rue Girardon. Ça aurait une drôle de gueule, ce film-là, non ?

Sandra Vanbremeersch, La Dame couchée, Éditions du Seuil.

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Quand l’Allemagne me fait envie

Le résultat des élections allemandes, dont les thèmes centraux ont été le social et l’écologique, témoigne d’un pays apaisé, loin de nos convulsions identitaires.


Longtemps, disons sur une période qui va des années 70 aux années 2010, les économistes austéritaires et leurs (très) nombreux relais médiatiques nous citaient l’Allemagne en exemple. C’était agaçant, voire légèrement désespérant. Ce qui se faisait Outre-Rhin était toujours mieux que ce qui se faisait en France. On nous expliquait à quel point l’Allemagne était mûre et sérieuse alors que nous n’étions que des enfants agités et dépensiers. Leurs choix industriels étaient meilleurs que les nôtres, ils avaient la culture du compromis dans le domaine politique mais aussi dans le domaine social où les syndicats cogéraient avec les grands patrons. On appelait ça le capitalisme rhénan et plus tard l’ordolibéralisme. Dans les deux cas, il s’agissait de réguler le libéralisme sans l’entraver. La gauche pouvait très bien participer aux réformes de structure les plus douloureuses. Le SPD de Schröder, avec son agenda 2010, a changé le marché du travail, repoussé la retraite à 67 ans, augmenté la pauvreté tout en réduisant le chômage et en maintenant la croissance et un commerce extérieur excédentaire. Bref, c’était le bon élève par excellence et quand  Angela Merkel succéda à Schröder, les conservateurs de la CDU n’eurent qu’à continuer dans les rails posés par le SPD.

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16 ans de rigueur

Même les écologistes qui représentaient sur le papier une autre politique participaient à des exécutifs régionaux, autrement plus puissants qu’en France, tout comme le parti de la gauche radicale Die Linke, en rupture avec un SPD trop libéral. À travers Merkel, durant 16 ans, la même politique de rigueur fut conduite aux noms des intérêts de l’Allemagne et de l’Union Européenne, les deux souvent confondus par Berlin. Les Grecs s’en souviennent encore, qui ont dû rentrer dans le rang après que Tsipras et Syriza furent victimes d’un véritable coup d’État bancaire, des distributeurs de billets vides valant largement des chars aux carrefours. 

Rien d’exaltant, à vrai dire…

Mais depuis, la France a changé. Ou plus exactement, l’image qu’elle se renvoie a elle-même a changé. Si l’on regarde notre vie politique actuelle, à quelques mois des présidentielles, elle est devenue illisible à ceci près que les idées d’Eric Zemmour dominent le débat. Après la lepénisation, on assiste à la zemmourisation des esprits qui donne le « la » des sujets censés intéresser les Français : pour aller vite l’identité, la sécurité et l’immigration. Peu importe qu’une étude récente sur les fractures françaises montre que la première préoccupation de nos concitoyens est l’environnement suivie de près par la protection du modèle social. On n’en parle pas chez les politiques et dans les médias, on fait plutôt la course à l’échalote autour de thèmes dont on a décidé qu’ils étaient les vrais problèmes de la France. On essaie bien de parler d’autre chose à gauche, mais entre les dérives d’EELV et la faiblesse dans les sondages des autres candidats, parler Smic, hausse de salaires, retraites, transition écologique est virtuellement impossible, inaudible.

Verts allemands: un score à faire pâlir d’envie Jadot

C’est sans doute pour cela que la dernière campagne électorale allemande, plutôt que d’agacer, cette fois-ci, nous inspire une certaine envie. Rien d’exaltant sur le papier, le candidat du centre gauche pourrait prendre l’avantage sur le centre droit, les Verts sont déçus de leur 15%, un score qui ferait pourtant pâlir d’envie Jadot ou Rousseau. En plus ce n’est pas très grave, si ça se trouve, ils finiront par gouverner ensemble. Le plus étonnant, c’est que les Allemands n’en veulent pas plus que ça à Merkel qui avait laissé entrer, par humanité, deux millions de migrants à l’été 2015. L’AfD, le parti d’extrême droite s’est effondré et se retrouve à 10%…

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Les thèmes de campagne n’ont pas été le Grand Remplacement, mais l’écologie, le climat et la nécessité de revaloriser le salaire minimum. Ne serait-que pour ça, dans l’ambiance actuelle en France, en ce moment, l’Allemagne me fait envie…

Retour de l’inflation: les banquiers centraux serrent les fesses

L’inflation à deux chiffres que connaissent la Chine et les États-Unis a de quoi inquiéter. Aucune leçon n’a été tirée de la crise de 2008 et les banques centrales défendent un système économique et financier défaillant.


Qui veut jouer les Cassandre se trouve comme l’âne de Buridan. Il a le choix entre bulle immobilière chinoise et inflation américaine, entre krach immobilier dans l’empire du Milieu et krach financier à Wall Street.

Du côté de la Chine, deux chiffres indiquent le sérieux de la situation. Premièrement, quarante-trois ans après le tournant économique impulsé par Deng Xiaoping, l’endettement des entreprises locales atteint un record de 200 % du PIB. Largement supérieures à celui de leurs homologues occidentales, ces dettes représentent deux tiers de l’endettement global et comprennent une masse d’emprunts contractés par les acteurs de l’immobilier. En effet, et c’est le deuxième indice, le poids de l’immobilier s’élèverait à 30 % du PIB, chiffre extravagant dans un pays par ailleurs pavé d’industries.

Toutefois, comme il faut choisir, je traiterai de l’inflation américaine, qui ne cesse de surprendre. La nouvelle expérience libérale, entamée en 1981, repose en effet sur le socle d’une très faible inflation des prix et des salaires. Si les bourses ont commencé à se redresser à l’automne 1982, après des années de vaches maigres, c’est après la prise de conscience que l’inflation à deux chiffres était révolue.

Quatre décennies plus tard, l’augmentation des prix à la consommation en juillet atteint encore 0,5 %, soit 5,4 % sur un an, mais près de 4 % sur les six derniers mois, soit un rythme annuel de 8 %. Plus encore, les prix à la production ont augmenté de 1 % en juillet, de 7,7 % en un an, et surtout de 4,9 % sur les six derniers mois, soit un rythme annuel de 10 % !

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Ces chiffres sont plus préoccupants encore si on les met en perspective. D’abord, parce qu’ils ne peuvent plus s’expliquer par la hausse des matières premières, qui fait place à un repli sensible. Ensuite, parce que l’augmentation des prix à la production permet de prédire à coup presque sûr une dérive supplémentaire des prix à la consommation. Enfin, parce que les prix des logements s’envolent, favorisés par le crédit presque gratuit.

Un facteur négatif de grande importance tient à la crise sanitaire. Les circuits de production et d’échanges mondiaux perturbés conduisent à des goulots de production et impactent tant la production globale que les prix.

Au temps où l’inflation était diabolisée, les banques centrales auraient pris le mors aux dents, en resserrant drastiquement les conditions de crédit. Rappelons-le : depuis quarante ans, la politique monétaire consiste à prévenir l’inflation plutôt qu’à la combattre lorsqu’elle s’est installée pour de bon. Or, les chevaliers blancs de la lutte contre l’inflation sont descendus de leurs destriers. Ils nous disent que l’inflation courante n’est qu’un épiphénomène. La combattre, ce serait casser dans l’œuf une reprise économique salutaire. Bref, les banquiers centraux ont opéré un retournement complet.

Leur discours est cousu de fil blanc. Cela fait treize ans maintenant, depuis ce funeste 14 septembre 2008, que les banques centrales s’ingénient à protéger les marchés financiers, les marchés d’actions, mais plus encore les marchés d’emprunts. Nous venons de vivre des années surréalistes durant lesquelles les taux d’intérêt des emprunts de toutes catégories ont baissé, conduisant à des taux négatifs pour certains grands emprunteurs tels le Trésor allemand.

La contradiction est violente. D’un côté, les taux sont au plus bas et la valeur corrélative des emprunts au plus haut : nous vivrions dans un monde d’où le risque de faillite aurait disparu. D’un autre côté, les banques centrales se cramponnent à des politiques de rachats d’emprunts et d’injections de monnaie que seul un risque de faillite globale pourrait justifier !

Tout découle de la volonté des grands acteurs, politiques et non politiques, de ne pas revenir, après le séisme de 2008, sur l’architecture économique et financière de l’expérience libérale, pour sauvegarder les « droits acquis » en termes de superprofits et d’accumulation de valeur. Cette sauvegarde a été obtenue au prix d’un surcroît d’endettement sans précédent dans l’histoire dont on n’a pas cherché à savoir comment on pourrait le résorber.

L’inertie des banques centrales aujourd’hui, tout spécialement celle des États-Unis, s’explique par leur crainte d’une implosion des marchés financiers sous l’effet d’un resserrement de la politique monétaire. En effet, une inflation substantielle et pérenne rend aléatoire la spéculation sur les actions, qu’il est téméraire d’acheter dès lors que la plus-value anticipée sera amputée du montant de l’inflation. Elle est aussi et surtout synonyme de dévalorisation accélérée de la masse des emprunts traités sur les marchés. Une dévalorisation dans laquelle quelques bons esprits voient la sauvegarde des débiteurs surendettés mais au prix de la faillite de leurs créanciers et d’une crise systémique.

15 août 1971 : le coup d’éclat de Richard Nixon

C’est le moment ou jamais de commémorer ce jour d’été où le président américain a surpris son monde en rendant le dollar inconvertible en or. Le réalisme a dicté sa décision. Les États-Unis souffraient de performances économiques décevantes au regard de leurs grands concurrents qu’étaient alors le Japon et l’Allemagne, les vaincus de la guerre. Les conseillers du président imputaient la médiocrité américaine à la contrainte de la convertibilité qui interdisait de mener des politiques monétaires expansionnistes. En bref, cette contrainte privait les États-Unis de la souveraineté monétaire dont jouissaient leurs partenaires commerciaux.

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Il n’y a pas de procès à faire. La décision était objectivement juste mais dès lors, il aurait fallu s’attaquer à un projet de grande ampleur : la construction d’un système monétaire international, où les principales monnaies auraient été assorties de parités fixes, mais ajustables en tant que de besoin autour d’un étalon-panier du type qu’a figuré un moment l’écu. La question fut discutée à la demande de la France en 1976 à la Jamaïque et en contrepartie de l’abandon définitif de la convertibilité du dollar, les États-Unis promettaient de mettre à l’étude le système nouveau. Mais cette promesse n’engageait que ceux qui y croyaient…

Alors que Richard Nixon avait proclamé « Maintenant nous sommes tous keynésiens », sa décision a ouvert la voie à l’abandon de l’organisation keynésienne d’après-guerre. Les marchés sont devenus des champs d’accumulation de valeur sans contrepartie productive [1]. Ironie de l’histoire, la souveraineté monétaire des États s’est dissipée dans les profondeurs de la spéculation. La grande transformation pouvait commencer. C’est à l’aune de cette décision de 1971 que nous pouvons mesurer l’importance de l’épisode en cours. Car, ou bien l’inflation se replie providentiellement, ou bien elle persiste et elle créera alors la panique chez les financiers.


[1] Voir le site « La crise des années 2010 » du professeur Werrebrouck dont le dernier article est consacré à cette question : « En quoi la fin du système monétaire de Bretton Woods a-t-elle engendré notre présent monde ? »

“Les Français ont oublié le rôle civilisateur de la France !”

Dans Le Siècle des défis, l’avocat et essayiste franco-iranien affirme que les rapports de force entre pays sont amenés à devenir de plus en plus brutaux. Face aux superpuissances russe, chinoise et turque, que sera la France si elle continue de se sentir coupable de son histoire, au lieu d’en assumer la grandeur ?


Le monde ne fut jamais un lieu parfaitement sûr ; or, une illusion récente nous a confortés dans la conviction que l’échec du « communisme réel » et la multiplication d’objets de divertissement, produits par la technologie numérique augmentée de bienveillance administrative et de remords publics, fonderaient une ère définitivement rationnelle et, par conséquent, apaisée. L’humanité connaîtrait ainsi prochainement la formule d’un bonheur universel, d’une fusion aimable des hommes et des « territoires ». Rien de cela ne s’est produit. Hier, deux blocs se regardaient en chiens de faïence : aujourd’hui, des milliers de chiens de guerre défient l’Amérique et l’Occident. La fin de la guerre froide a suscité des passions cruelles, analysées par Ardavan Amir-Aslani dans Le Siècle des défis : « Le monde multipolaire semble avoir de beaux jours devant lui, où la violence et le rapport de forces resteront des composantes incontournables des relations internationales. L’affirmation de sa puissance en est la déclinaison logique. Des personnalités comme Erdogan, Poutine et même Trump l’ont très bien compris. » [1]

« La France est une idée, je me suis approprié cette idée »

Français de civilisation

Des figures ont surgi, depuis quelque temps, inattendues dans notre vieux pays, dénoncé comme odieux et génétiquement raciste. À l’occasion de l’épidémie de Covid, des professeurs de médecine, dont les noms évoquent des origines aux racines fort éloignées du terroir normand ou auvergnat sont devenus familiers aux Français : Yazdan Yazdanpanah, Lila Bouadma, Djilali Annane.

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Des intellectuels, des journalistes, des chefs d’entreprise constituent désormais une élite, dont le discours rompt avec la passion triste des abonnés au guichet des plaintes. Fatiha Boudjahlat est redoutable dans les débats. Sonia Mabrouk, ravissante franco-tunisienne, dit « nous » quand elle parle des Français, et l’on voit bien sa stupeur navrée devant le renoncement national. Sur l’un des plateaux qu’elle animait, en juin dernier, Rafik Smati, né en Algérie, a prétendu que la France n’était pas seulement un pays, mais encore une civilisation : il entend qu’elle s’affirme comme une puissance digne de son passé.

Photo: Hannah Assouline

Puissance ? Les Français ont découvert le visage d’Ardavan Amir-Aslani, avocat de renommée internationale, après le décès de Johnny Hallyday : il défendait les intérêts de Laeticia, sa veuve. Né en Iran, naturalisé français, colonel (cadre de réserve) de la gendarmerie, il a accompli son service militaire à titre volontaire. Son livre traite du dangereux désordre, qui règne désormais sur la planète ; un concept hante cet essai remarquable et documenté : la puissance précisément, celle, perdue, du continent européen et des nations qui le composent, l’incroyable prospérité de la Chine, nouvelle puissance « globale », l’arrogance de la Turquie, de son chef et de ses colères gonflées de panturquisme [2]


Causeur. Que recouvre, pour vous, ce mot de puissance ?

Ardavan Amir-Aslani. La puissance trouve sa place et son fondement dans la conscience nationale. En relation avec le destin d’un pays, c’est un sentiment partagé par le peuple et par ses dirigeants. Elle n’apparaît que sous cette condition. Selon moi, les Français ont oublié l’histoire de la France, son rôle civilisateur, qui interdit toute comparaison avec d’autres États. Son souci fut universel ; alors, certes, de son passé tumultueux mais, je le redis, civilisateur, on peut extraire des faits très regrettables. Cependant, la France ne saurait être lamentablement réduite à la somme des fautes que lui a fait commettre sa vocation civilisatrice. Accablée, sommée d’implorer le pardon, elle ne devrait évoquer son passé que pour se déclarer coupable ! La France des Lumières universelles est devenue le coupable universel. Elle ne suscite plus l’admiration et n’impose plus le respect qu’elle inspirait il n’y a pas si longtemps.

Qu’est-ce qui vous permet de dire cela ?

Je donnerai seulement un exemple pour illustrer mon propos : nos armées sont engagées au Mali, 5 000 hommes, ce qui n’est pas rien, eh bien il s’est produit deux coups d’État en neuf mois et nous n’avons été informés préalablement ni de l’un ni de l’autre ! Ils nous ont été révélés dans le même temps qu’ils éclataient. Nous avons subi ! Dans cette affaire, le Mali a ignoré le pays qui lui vient militairement en aide !

Nous sommes la cinquième puissance militaire mondiale, la septième puissance économique, que veut dire ici le mot « puissance », si nous ne sommes pas capables d’imposer le respect simple que l’on nous doit et que notre engagement nous mérite ? Il ne s’agit pas de perdre ses nerfs, mais d’assumer son passé prestigieux, de tenir son rang.

Le décor qui se met en place est celui du far west, un monde où règnent la brutalité, l’intimidation, la loi des forts : la Russie et, dans son sillage, pour le moment, la Turquie ; et la Chine, surtout, la superpuissance de ce millénaire, qui agit à sa guise, sans se préoccuper de ce que nous appelons les droits de l’homme. Voyez le sort qu’elle réserve aux Ouïghours.

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Lors d’une conférence, en 2020, à la Maison des Mines et des Ponts et Chaussées, vous illustrez la puissance de la Chine par cet exemple : elle achète du pétrole à l’Iran en fonction de ses seuls besoins, bafouant l’interdit américain.

Considérez la situation de la Chine : hier, elle était à l’âge médiéval, le 15 mai dernier, elle déposait sur Mars un robot téléguidé, démontrant sa maîtrise des sciences et des technologies les plus sophistiquées. Devant cet exploit, que représente la France, qui ne veut pas faire respecter les lois de la République ? La Chine est une dictature, la France une république, mais ses lois doivent être reconnues par ses citoyens. Je redis que son rôle est historique et transhistorique, si elle ne l’assume pas, qu’adviendra-t-il de ce superbe pays ? Les lois existent, les moyens de les appliquer aussi, mais la volonté est absente, or cette volonté de se faire obéir à l’intérieur de ses frontières est constitutive de la notion de puissance. La puissance se perd assurément dans le mépris affiché des lois, dans la violence contre les forces de l’ordre, dans la négation du civisme ordinaire !

La France ne se réduit pas à son territoire géographique, elle est une idée. Je ne suis pas né en France mais, très jeune, je me suis approprié cette idée, j’ai adhéré à l’idée France. J’éprouve pour elle un sentiment de reconnaissance, je lui dois tant ! Je la veux respectée, forte et, pourquoi pas, crainte ! Je la veux puissante.

Ardavan Amir-Aslani, Le Siècle des défis : grands enjeux géostratégiques internationaux, L’Archipel, 2021.


[1] Entretien avec Jeanne Ferney, La Croix, 23 mars 2021.

[2] Panturquisme : idéal nationaliste qui cherche à créer des liens entre populations turcophones.

Karabakh: un an après le déclenchement de la guerre, le conflit couve toujours

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Depuis presque un an et le conflit qui a eu lieu entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, le Karabakh est revenu dans le giron azerbaïdjanais conformément au droit international et aux résolutions des Nations-Unies. Pour l’Azerbaïdjan le contentieux est donc pour l’essentiel résolu et rien n’empêche plus la normalisation des relations entre Erevan et Bakou. Or, malgré une volonté de Bakou d’avancer sur le chemin de la paix, plusieurs embûches se sont opposées à l’avancée du dialogue et à la normalisation des relations entre les deux pays.

Des discriminations qui perdurent

La question du sort des disparus de la première guerre de Karabakh (terminée en 1994) reste au cœur des préoccupations de l’Azerbaïdjan : 3 890 personnes n’ont plus jamais donné signe de vie. Parmi d’autres sujets majeurs, les discriminations qui continuent d’avoir lieu dans les territoires restants aux Arméniens contre les ressortissants azerbaïdjanais et qui ne sont que la perpétuation d’une politique que Bakou considère comme systématique depuis presque trente ans. Ces discriminations contreviennent avant tout à la Convention Internationale sur l’Elimination de toutes les formes de Discrimination Raciale (CIEDR) [1]. Azerbaïdjanais et Arméniens étant signataires de ce texte, ils sont donc contraints de le respecter. Ainsi, l’Azerbaïdjan a récemment saisi la Cour Internationale de Justice en introduisant une instance contre l’Arménie et en priant la cour d’indiquer des mesures conservatoires afin de faire cesser cela.

L’Azerbaïdjan affirme que «l’Arménie poursuit, par des moyens aussi bien directs qu’indirects, sa politique de nettoyage ethnique » et qu’ « elle inciterait clairement à la haine et à la violence ethnique contre les Azerbaidjanais par les propos haineux qu’elle tient et la propagande raciste qu’elle diffuse, y compris aux plus hauts niveaux de l’Etat» [2]. Il faut rappeler que le premier conflit de Karabakh a été précédé par l’expulsion manu militari à partir de novembre 1987 des citoyens arméniens d’origine et de cultures azerbaidjanaises. 

L’Azerbaïdjan décidé à porter l’affaire à la Haye

Se référant au conflit qui a éclaté en septembre 2020, le requérant poursuit que « l’Arménie s’en est prise une fois de plus aux Azerbaïdjanais en leur réservant un traitement brutal, motivé par la haine ethnique ». Bakou va plus loin encore et accuse également l’Arménie d’avoir, par « ses politiques et ses actes de nettoyage ethnique, d’annihilation culturelle et de provocation à la haine contre les Azerbaïdjanais, … systématiquement porté atteinte aux droits et aux libertés des Azerbaïdjanais, ainsi qu’aux droits propres de l’Azerbaïdjan, en violation de la CIEDR » [3].

Malgré de nombreuses demandes, l’Azerbaïdjan n’est pas parvenu à faire reconnaître aucun de ces méfaits, à l’amiable, avec l’Arménie ou d’obtenir des réparations. Pourtant, comme l’a souligné l’ambassadeur d’Azerbaïdjan en France récemment, Rahman Mustafayev, « l’aboutissement d’un procès dans une Cour internationale et la traduction en justice des responsables arméniens s’ils sont confondus constitue une des priorités de notre action dans l’après-guerre ». Aussi a-t-il décidé de porter l’affaire à la Cour Internationale de Justice à la Haye afin de faire appliquer le droit international. 

Pour cela, l’Azerbaïdjan invoque comme base de compétence de la Cour l’article 22 de la CIEDR, à laquelle les deux Etats sont parties et qui stipule : « tout différend entre deux ou plusieurs Etats parties touchant l’interprétation ou l’application de la présente Convention qui n’aura pas été réglé par voie de négociation ou au moyen des procédures expressément prévues par ladite Convention sera porté, à la requête de toute partie au différend, devant la Cour internationale de Justice pour qu’elle statue à son sujet, à moins que les parties au différend ne conviennent d’un autre mode de règlement. »

La Cour devra trancher sur le fond prochainement, et à Bakou on espère qu’une décision favorable ne restera pas, comme par le passé, lettre morte.  


[1] https://www.ohchr.org/fr/professionalinterest/pages/cerd.aspx

[2] https://www.icj-cij.org/public/files/case-related/181/181-20210923-PRE-01-00-FR.pdf

[3] Texté cité.

« Délicieux »: un film appétissant

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Avec Délicieux, le réalisateur Éric Besnard aborde, avec celle des restaurants modernes, les origines d’une passion française pour la bonne chère. Un film qui donne de l’appétit. 


La disparition des restaurants est-elle en marche ? Les mesures gouvernementales prises pour lutter contre l’épidémie de Covid-19 (confinement, couvre-feu, passe sanitaire) leur seront-elles fatales ? C’est ce que d’aucuns croient ou veulent croire. Ou, encore, ce dont menacent certains restaurateurs qui, actuellement, peinent à trouver du personnel. Quand ils n’exigent pas qu’on coupe le robinet du « quoi qu’il en coûte » à tous ces « feignasses » préférant « rester chez eux à ne rien faire » plutôt que d’aller se faire insulter par des « clients-rois » ou hurler dessus par un despote pour trois fois rien. 

Invention du restaurant

Si les restaurants devaient effectivement disparaître prochainement, comme ont disparu naguère les fabriques de sabots, une chose est à peu près sûre : l’existence de ce type d’établissement, aura finalement été bien brève. Car si l’on en croit l’historien Antoine de Baecque, auteur de La France gastronome (Payot, 2019), l’irruption du restaurant moderne dans notre histoire nationale (et conséquemment des restaurateurs) comme l’essor de la gastronomie, entendue comme « art de la bonne chère » (Dictionnaire Le Robert), sont des phénomènes très récents. Le pionnier, l’homme sans qui rien de tout cela ne serait arrivé est un dénommé Mathurin Roze de Chantoiseau. C’est lui qui, en 1765, fait « servir une volaille au gros sel accompagnée d’œufs frais sur une petite table de marbre dans une boulangerie de la rue des Poulies [à Paris], contournant toute une série d’interdits et de privilèges de l’Ancien régime qui empêchaient qu’un particulier, qu’il soit traiteur, tavernier ou qu’il tienne une table d’hôte, puisse nourrir ses semblables dans un établissement clos, aménagé comme tel et pourvu de tables individuelles »

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Comme souvent en France, c’est donc à Paris que tout commence. Mais c’est avec la Révolution Française que « ce nouveau type d’établissement connaît un essor rapide, même fulgurant, à la toute fin du XVIIIème siècle ». Lorsque, des abords du Palais-Royal, les restaurants apparaissent dans le reste de la capitale et se répandent « en province », dans ce qui est devenu une république, puis un empire, après avoir été des siècles durant un royaume. 

Les restaurants français tels que nous les connaissons encore n’ont pas toujours existé. Pour tout savoir de leur apparition et de leur foudroyant succès en France puis dans le reste du monde, et ainsi briller durant un repas, on peut donc lire La France Gastronome d’Antoine de Baecque. On peut, si l’on ne souhaite pas tout savoir, juste se faire une (bonne) idée de ce qu’il s’est passé au XVIIIème siècle pour que rien ne soit plus tout à fait comme avant, aller voir Délicieux, long-métrage en ce moment à l’affiche, réalisé par Éric Besnard (L’esprit de famille, 2020 ; Le goût des merveilles, 2015), avec Grégory Gadebois, Isabelle Carré, Benjamin Lavernhe, Guillaume de Tonquédec. 

Célébrer la passion française pour la gastronomie

Délicieux n’est ni un documentaire, ni un « docu-fiction ». C’est une fiction tout court, mettant en scène la vie de Pierre Manceron, un maître-queux chassé du château dans lequel il officiait pour avoir involontairement provoqué l’humiliation de son employeur, le duc de Chamfort, en proposant ses « audacieuses » créations culinaires, et qui se retrouve contraint à une traversée du désert dans le Cantal. 

Grégory Gadebois et Guillaume De Tonquédec © Jérôme Prébois / 2019 Nord-Ouest Films

Au travers de ce personnage fictif, Éric Besnard aide les spectateurs à sentir ce qui travaillait la société d’alors, ce qui agitait les habitants d’une France s’apprêtant à tourner le dos à un ordre millénaire, celui dit « d’Ancien Régime », pour un nouveau, « égalitaire », comme l’avait très bien perçu, dès le début ou presque, Alexis de Tocqueville. Éric Besnard aide aussi les spectateurs à comprendre comment le restaurant moderne s’est imposé au détriment du relais de poste miteux, de l’auberge crasseuse et, surtout, comment son principe a supplanté le repas noble, celui qui, loin du « service à la russe » (à l’assiette), fait passer les plats aux convives pour qu’ils se servent. Comment, en quelques mots, les Français se sont pris de passion pour la gastronomie jusqu’à faire de la cuisine un trait spécifique de l’identité française. 

Comme Délicieux est une fiction, rien n’est vrai en tant que tel. Mais faut-il le déplorer ? Pour faire comprendre à tous ce qu’était selon lui un avare, Molière avait imaginé Harpagon. Et Balzac, le père Grandet. Personne, sauf cas pathologique, ne s’est jamais avisé de leur reprocher d’avoir mis en scène ou décrit quelqu’un n’existant pas en tant que tel dans la réalité. Il n’y a pas non plus lieu de tenir grief à Éric Besnard d’avoir filmé une histoire certes fictive, mais bâtie à partir de faits établis par les historiens. D’une certaine manière « inspirée de faits réels ». Ce qu’on peut en revanche pointer, c’est la faiblesse, parfois, du scénario et, quelques fois, du jeu de certains acteurs. Là, effectivement, il y a à redire. En effet, le personnage de Louise, moyennement crédible, plombe un peu le film, même s’il ravira sans doute les amateurs de romance.

En dehors de cela, Délicieux est une agréable surprise et, assurément, un film à voir. Et d’autant plus à voir que sa photographie, qui met comme jamais en valeur la beauté naturelle du Cantal, grâce à une « transparence » dans l’air qui aurait sûrement conquis le Jean Ferrat de « Ma France », est somptueuse. Et que sa musique, composée par Christophe Julien, très « dix-huitièmiste », pleine de harpe, de clavecin et de piano, est quant à elle un ravissement pour les tympans. 

Délicieux, 2021, 1 h 53 mn, en salles.

La promesse d’une fiole

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Lundi matin, je traîne au lit. La semaine s’annonce foisonnante et j’en veux encore savourer les prémices. Sur l’écran de mon smartphone s’affichent quelques messages, les festivités du week-end, les grands projets à venir, puis celui d’Emmanuel. 

– Je crois que Roland a mis fin à ses jours.

Je peine à réaliser, je lui demande des précisions. L’acte paraît impossible, son annonce trop anodine.     
Roland, quelle est donc cette nouvelle facétie ? Tu viens de rentrer à Paris, nous devons bientôt dîner chez Yushi… Quelques minutes plus tard, les prochaines lignes de notre ami confirment. 

– Arrêt cardiaque. Il est mort.

Nous connaissions le secret des fioles de Nembutal que tu conservais dans un tiroir de la chambre 612, nous savions qu’elles finiraient par t’emporter, mais nous ne pensions pas que tu les avais emportées à Paris.

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Voilà des mois que tu séjournais au Lausanne Palace, y vidais tes comptes, y recevais tes amis, y vivais ton ultime année en absolu pacha. Vêtu d’un peignoir et d’un slip de bain, tu errais entre la table de l’hôtel et sa piscine, gardais l’œil intact sur le championnat d’Europe des Nations et le poignet leste au tennis de table. Arthur et Emmanuel t’avaient visité pour quelques parties d’échec au mois de juillet. Tu les avais écrasés de ton intelligence et de ton flegme habituel.

Oui, Roland, tu étais notre Maître, mais ce que tu maîtrisais avant tout était ta faculté à ne jamais t’en donner l’air. À Paris, tu vivais chichement, entre Yushi (ta cantine japonaise, comme tu aimais à l’appeler), tes saillants billets destinés à Causeur et tes éternelles maîtresses. De Maîtres, en revanche, tu en avais eu peu et Cioran fût sans doute le premier d’entre eux. Tu en conservas le nihilisme, également le cynisme, mais les coloras d’une légèreté unique, inégalée, jaccardienne.

Restaurant Yushi

Ce soir, nous te veillerons chez Yushi (quel autre lieu possible ?), mais la chaise à ton nom demeurera obstinément vide. Certains d’entre nous honoreront pour la dernière fois le menu « Jaccard » qui, après ce dîner, ne devrait plus être proposé à la carte. Tu aimais le whisky et le nattō. Nous chérissions ta compagnie et ta conversation.

Arthur, la paupière rougie d’une larme éternelle, Emmanuel et moi-même, t’avons cherché ce matin au Luxembourg, retrouvé dans les rayonnages de Gibert et te perdrons encore après cette veillée. Notre papi suicidaire est devenu notre papi suicidé. Nous sommes trois orphelins et savons que tu en laisses beaucoup d’autres. Nous t’aimions. Nous t’aimons. 


Duel au sommet

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Eric Zemmour à Perpignan le 23 septembre 2019 et Michel Onfray à Nice le 31 mai 2019.© Alain ROBERT/SIPA,SYSPEO/SIPA Numéros de reportage : 00924954_000010, 00910107_000023

Michel Onfray débattra en public avec Eric Zemmour le 4 octobre, à Paris. Des places sont encore disponibles.


Ce ne sera pas un meeting politique. Ni un combat de coqs télévisé. Mais une conversation, au sens profond et oublié du terme, entre deux honnêtes hommes. 

D’ailleurs, il n’y aura pas de caméras, sinon celles de Front populaire qui retransmettra l’événement en direct sur son site (frontpopulaire.fr) (à voir en streaming sur son canapé).  

Surtout s’ils ne sont pas d’accord

S’ils tiennent leur pari, nos amis de Front populaire feront vivre, le temps d’une soirée, cet esprit français qui fait si cruellement défaut au débat public – je ne partage pas vos idées et je me fais une joie de vous entendre les défendre. Sous la houlette de Stéphane Simon, co-fondateur de la revue, Michel Onfray et Eric Zemmour montreront (en tout cas on l’espère) que le désaccord n’exclut pas l’amitié – et inversement. 

Les deux hommes se connaissent bien.  On peut même dire qu’ils sont amis. Depuis des années, ils correspondent régulièrement, et partagent la même inquiétude pour une civilisation judéo-chrétienne fatiguée d’être elle-même mise au défi par une civilisation islamique déterminée. Pour l’un comme pour l’autre le niveau d’alerte est maximal : ce qui nous menace, si nous ne faisons rien, c’est la guerre civile.

Onfray, un Zemmour de gauche?

Bien entendu, ce duo aura parfois des allures de duel, à coups de mots et d’arguments. Heureusement, ils ne sont pas d’accord sur tout. Loin s’en faut : Onfray croit qu’un islam modéré est possible, que, quand il s’agit de travail ou de politique, les femmes sont des hommes comme les autres, qu’il faut sortir de Maastricht pour sauver l’Europe, et que l’économie française n’est pas assez sociale. Zemmour est peu ou prou en désaccord sur tous ces points. 

Faut-il en conclure qu’Onfray est un Zemmour de gauche ? Que Zemmour est un Onfray de droite? Réponse, le 4 octobre, à partir de 20 heures, au Palais des congrès de Paris. 

Pour acheter vos places, rendez-vous ici.

Salomon, vous votez Zemmour?

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Eric Zemmour prononce un discours à la journée du conservatisme, Asnières, 26 septembre 2021 © Bufkens/SIPA Numéro de reportage : 01040348_000023

Un renégat pour certains, un Totem pour d’autres: choisis ton camp camarade.  


Un futur président juif en France ? Un juif qui en plus, n’aime pas qu’on le saoule avec des histoires de juifs, et que certains qualifient d’extrême droite ? Il ne manquerait plus qu’il soit new-yorkais, pour se croire au cœur d’une nouvelle de Philip Roth !

Non, ici l’affaire n’est pas romanesque, mais elle n’en passionne pas moins la société juive à qui l’histoire a appris à garder un œil sur les bouleversements de l’époque. L’histoire lui a façonné un instinct naturellement inquiet, qui frise parfois avec la paranoïa et qui l’enjoint à constamment s’inquiéter de sa sécurité. Or depuis que les indices se multiplient en faveur d’une candidature du trublion à la magistrature suprême, la communauté se déchire. Est-ce bon pour « nous », se demande-t-elle. Et bien entendu ce « nous » se divise sur la réponse. La communauté s’affronte par le biais de courants antagonistes, selon une logique résumée par cette blague bien connue qui dit qu’avec deux juifs émergent trois avis différents.

Depuis plusieurs semaines, à la fin de la prière dans les synagogues consistoriales, la confrontation des idées tourne à l’affrontement voire à l’insulte. Au « T’as pas honte ? Tu veux voter pour un pétainiste ?! » s’oppose un « Zemmour est notre sauveur, celui que Dieu a mis sur notre route pour nous défendre ! ». Un renégat pour certain, un Totem pour d’autres : choisis ton camp camarade. 

Un espoir pour les Juifs des quartiers «sensibles»?

Pour beaucoup de juifs séfarades issus des milieux populaires, ceux qui vivent dans des communautés de banlieues bunkérisées et pour qui l’antisémitisme arabo-musulman n’est pas une abstraction, Zemmour incarne « la dernière chance » avant l’exil. Un rempart à la disparition, la perspective d’une vie nouvelle possible qui vaut bien de fermer les yeux sur quelques excès. Avec un homme comme lui au pouvoir, la fuite en Israël ne serait plus un horizon indépassable, y compris pour ceux qui n’ont pas les moyens d’emménager dans des quartiers huppés parisiens. Par son constat implacable de l’islam intolérant, le « Z » s’en prend par ricochet au principal vecteur d’antisémitisme en France : l’islamisme.

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Cette réalité du nouvel antisémitisme est incontestablement documentée mais largement sous-estimée par une élite qui préfère feindre la surdité que d’écorcher la mythologie vivre-ensembliste.

L’historien Georges Bensoussan a vécu quatre ans d’enfer judiciaire après avoir dénoncé cette réalité dans l’émission de radio Répliques sur France Culture. Il le raconte dans son nouvel ouvrage : Un exil français. Aucune réponse n’a pour l’heure permis d’endiguer ce mal, alors pour certains, Zemmour, pourquoi pas ? En évitant soigneusement la question communautaire, l’essayiste promet de s’attaquer à la maladie de l’islam au nom de l’idéal français. Il en était de même lors de la publication de son livre Petit frère, sur le meurtre du jeune juif Sebastien Sellam, qui appelait à mettre en lumière des dysfonctionnements modernes plus globaux.  

Un ennemi à abattre   

Zemmour fuit le communautarisme et la communauté le lui rend bien : pour nombre d’organisations, le séfarade est une bête d’extrême droite, un juif honteux voire antisémite, proches de ceux que l’on décrit en Allemagne avant les années vingt, pour qui le désir d’assimilation était tel qu’il frisait avec la haine de soi. Le 20 septembre dernier, le Crif publie un billet intitulé « Zemmour : la double peine des juifs français ». Cinq jours plus tard, le président du Fonds Social Juif Unifié affirme sur Twitter avoir honte d’être de la même religion que lui et l’ Union des étudiants juifs de France annonce avoir de nouveau saisi la justice après que celui-ci ait réitéré ses propos sur Pétain dans une émission de télévision. Les organisations sont vent debout contre l’homme qui culpabilise les familles des élèves d’Ozar Hatorah d’avoir enterré les défunts en Israël après la tuerie de Merah et qui reprend à son compte la lecture de l’historien Alain Michel sur Pétain, à savoir, que celui-ci a « sauvé » les juifs français. Il est l’homme qui veut abroger la loi Pleven, réduire l’arsenal législatif de toutes les communautés, religieuses, ethniques, sexuelles etc. 

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Zemmour est un ennemi à abattre avec lequel on ne débat pas : en 2016, le Grand Rabbin Gilles Bernheim s’était attiré les foudres en acceptant d’affronter Eric Zemmour sur le thème « Qu’est-ce qu’être Français et Juif aujourd’hui ? » dans l’enceinte de la synagogue de la Victoire à Paris. Le rabbin avait reçu des pressions de la part de membres du Consistoire central pour faire annuler cette rencontre « scandaleuse » avec celui dont on dit qu’il fait l’« apologie de Vichy » et qui manifeste dans ses écrits « du mépris à l’égard des institutions juives ». Mais les mille deux-cents places de l’emblématique lieu de culte s’étaient vendues en quelques heures et Bernheim n’est pas du genre à se défiler à la dernière minute. 

Zemmour, le juif anti-communautaire  

Ce soir-là, je suis dans l’assistance avec un carnet de notes. Issu d’une famille juive algérienne, d’une classe populaire, Zemmour croit en l’émancipation par la culture.  Il réaffirme son affiliation à la tradition de l’« israélitisme » née dans le sillage de la Révolution, qui prône l’alliance des valeurs de la République et du judaïsme, celui qui permit de faire émerger des générations de juifs patriotes au service de l’Etat français : c’est selon cet idéal que tant de juifs sont morts pour la France pendant la première guerre mondiale. Elle affirme que l’on assimile des individus et non des peuples selon la formule célèbre de Clermont-Tonnerre, c’est-à-dire que les appartenances peuvent être intimes et personnelles, mais pas communautaires.  A l’heure de la société de la transparence, il croit encore en la distinction entre la sphère publique et privée et la religion pour lui est une affaire privée. Sur le plan religieux, il se définit comme pratiquant mais pas croyant, fidèle à cette religion typique de l’orthopraxie qui met la pratique au cœur du lien avec le divin, plutôt que la foi comme dans le christianisme. 

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L’homme qui refuse les étiquettes, la pression des groupes, le sérail, s’est toujours gardé de montrer de reflexes tribaux. En 2016, il provoque un scandale après une chronique sur RTL au cours de laquelle il raille le chanteur franco-israélien Amir qui représente la France à l’Eurovision avec sa chanson « J’ai cherché » qui, il faut le dire, est à la musique ce que Netflix est au cinéma. Mais ce que l’essayiste lui reproche d’abord c’est « son prénom arabe » et « son refrain en anglais » : un nouveau tacle aux communautaires pour réaffirmer sa liberté et son indépendance ? (Alors qu’Amir est également un prénom israélien NDLR…) Une façon de montrer patte blanche et son détachement au collectif ? Nous comprenons bien que, quoi qu’il en soit, Zemmour n’est pas du genre à danser sur de la musique orientale pendant les mariages comme il est de coutume chez les séfarades. 

Alors Zemmour, est-il un rempart ou une tache sur l’image des juifs de France ? Ce qui est certain, c’est que ses racines lui seront toujours rappelées. Si aux yeux de certains il n’est pas suffisamment juif, pour d’autres il ne restera à jamais que cela. Lors de son déplacement à Nice pour rencontrer son public, une poignée d’antifas ont scandé « Zemmour, sioniste, rentre dans ton pays », comme le rapportent des témoins sur place. « Sioniste », lui qui prend toujours soin d’éviter de parler d’Israël, la formule a de quoi faire sourire et réfléchir.

Un exil français: Un historien face à la Justice

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La France n'a pas dit son dernier mot

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«Créolisation» ou «grand remplacement»?

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Marion Maréchal au sommet sur la démographie à Budapest, 23 septembre 2021 © Szilard Koszticsak/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22608667_000001

Le concept de créolisation est la réponse de Jean-Luc Mélenchon à la bascule démographique. Nous sommes sommés d’accepter un phénomène sans même pouvoir le décrire objectivement.


Jean-Luc Mélenchon l’affirme : la France est en voie de créolisation. Un concept qu’il a chipé au romancier Edouard Glissant, pour lequel les sociétés créoles basées sur le métissage des cultures seraient le devenir du monde.  « J’appelle créolisation la rencontre, l’interférence, le choc, les harmonies et les disharmonies entre les cultures, dans la totalité réalisée du monde-terre. (…) Ma proposition est qu’aujourd’hui le monde entier s’archipélise et se créolise », écrivait ainsi le Martiniquais. Une idée que Jean-Luc Mélenchon a fait sienne, tant elle semble, de prime abord, adaptée à la situation que rencontre présentement la France. La « créolisation » répond en effet autant au projet républicain post-colonial qu’à la nouvelle composition ethnoculturelle du peuple français, ou vivant dans l’espace géographique que recouvre la France continentale.

Pour le candidat de la France Insoumise, nous n’en sommes qu’aux prémices de la formation d’un nouveau peuple. Après tout, les Francs n’auraient-ils pas eux-mêmes présidé à une ethnogenèse ayant engendré un peuple qu’on nomme aujourd’hui « français » ? Passons sur les détails cruels de l’Histoire, bientôt naîtra ce Français d’ici et de là-bas, synthèse du grand tout uniformisant gardant toutefois une identité propre : un créole d’un nouveau genre, autochtone et allogène dans un même mouvement. Ce projet ne se distingue point du tout de celui des globalistes libéraux ; il est cosmopolite, comme l’est l’idéal trotskyste. Il est d’ailleurs curieux que ceux-là mêmes qui se font les chantres de ce métissage soient aussi hostiles à l’expression de « grand remplacement » … qui ne dit rien de plus sur le sujet.

Appelez ça comme vous voulez…

Le « grand remplacement » ou la « bascule démographique » n’a pas de connotation méliorative ou péjorative, si l’on s’en tient à sa lettre. Il s’agit d’un constat purement factuel : en quelques décennies, la population française a plus évolué qu’elle ne l’a fait lors des millénaires précédents. Pour s’en convaincre, il suffira de regarder des photos des équipes de France espoirs de football à notre époque et en 1981… Ou, plus simple encore, de déambuler une petite heure dans certains arrondissements parisiens. Argumenter à l’aide de statistiques et de chiffres est, d’une certaine manière, inconvenant. Pourquoi nier la réalité tout en se réjouissant des conséquences ? Il sera aussi naturel d’en conclure que, forte d’un peuple remanié, la France dans son identité politique, culturelle et historique, en sera transformée. Disons, taquins, qu’elle sera « créolisée ».

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Jamais dans l’histoire du monde, une civilisation n’aura subi un tel choc démographique, anthropologique et culturel que la nôtre, à l’exception notable des indiens d’Amérique dont nous ne connaitrons toutefois pas le sort. Le choc a été rude, pour ne pas dire brutal. Quels fils tiennent encore ensemble les Français ? Le sport ? Râler ? Se construisent des mondes, des univers différents qui doivent partager le même territoire. Et ce « grand remplacement » à l’œuvre n’est pas tout entier contenu dans la question migratoire extra-européenne. Ce sont nos mœurs et nos usages qui se transforment sous nos yeux ; la matière du peuple français se fait différente, mutante.

La France face à son destin

Il faudrait presque remercier Jean-Luc Mélenchon d’affirmer que pour que la France existe encore demain, il faudra que naisse un nouveau peuple. Pour l’heure, la créolisation se limite à une forme d’abêtissement généralisé. Il s’agit précisément d’une France du kebab, des « tacos français », du rap, éventuellement du foot et d’Instagram. Une France déculturée qui a engendré d’une sous-culture sotte. Nous ne parlons pas d’une France qui ferait naître des John Coltrane et de nouveaux Césaire, mais d’une France tyrannisée où oser formuler des vérités peut vous valoir de comparaître devant un juge d’Instruction.

Nous sommes sommés d’accepter le phénomène sans même pouvoir le décrire objectivement. La question est pourtant existentielle, viscérale, engageant tout notre passé et tout notre devenir collectif. Maintenant, nous y sommes, face au destin. Il ne sert à rien de pleurer sur ce qui n’a pas été fait hier. L’urgence est de mettre un coup d’arrêt à cette machine infernale, pour nous comme pour ceux qui veulent sincèrement s’assimiler à la culture française. Hier, Marion Maréchal Le Pen affirmait que, demain, la France serait peut-être une République islamique. L’avenir sera plus pathétique. Notre futur possible en 2050 serait plus probablement de vivre dans une République bananière tiers-mondisée, où les plus riches vivront à l’abri dans des quartiers fermés prévenant les assauts des enclaves islamiques vivant du narcotrafic. Les classes moyennes, disparues ou mises en néo-servage, formeront un lumpen entretenu par des revenus universels de solidarité. Est-ce là un horizon progressiste ?

Lucette, veuve éternelle

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Sandra Vanbremeersch © Bénédicte Roscot

Un roman de Sandra Vanbremeersch évoque la figure de la veuve de Louis-Ferdinand Céline.


Ma grand-mère, dieppoise, avait l’habitude de crier de sa cuisine : « Je vais pas attendre 107 ans ! » Je tardais à rapporter les assiettes vides. L’expression daterait de la construction de Notre-Dame de Paris qui dura 107 ans et causa l’impatience des Parisiens. La mort attendit 107 ans avant d’emporter Lucette Almanzor, femme de Louis-Ferdinand Céline. J’évoque Dieppe parce que Lucette y possédait un appartement dans un hôtel désaffecté, le Castel Royal. À la mort de Louis, en juillet 1961, elle était venue apaiser sa tristesse face à la mer céladon. Marc-Édouard Nabe raconte la villégiature dans son roman Lucette (Folio 5455). Il décrit l’arrivée à Dieppe, le port, les mouettes, la Manche pour horizon. « Au-dessus de la mer calmée, écrit Nabe, aujourd’hui exilé sur les bords du lac Léman, une symphonie de nuages tonitruait avec des couleurs. Du rose tant qu’on en voulait, mais du rose bien déchiré, pas gnangnan du tout, qui se laisse bien disloquer par de drôles de lueurs afin que tout le bleu du monde l’écharpe en joie. » Pour avoir vécu mon enfance dans une maison au bord de la falaise, je peux vous dire qu’il n’y a, en effet, rien de « gnangnan » dans cette région. 

À lire aussi, Daoud Boughezala: La veuve de Louis-Ferdinand Céline, Lucette, est morte

Toujours dans ce roman, où l’émotion vous titille les tripes, on apprend que Louis, enfant, accompagnait sa mère sur le marché de Dieppe pour vendre des dentelles anciennes. Lucette n’avait pas oublié ce détail. Alors quand elle rentrait à Meudon, elle déposait un galet de Dieppe sur la tombe de Louis. Nabe rapporte les propos de Lucette : « À côté du grand voilier. C’est lui qui nous emmènera au large tous les deux. Parce que j’y suis déjà moi ! J’ai ma place, c’est gravé « Lucie Destouches née Almansor 1912-19… »

25 ter, route des Gardes, Meudon

Eh non ! 107 ans qu’elle a dû attendre la camarde. La veuve a fini son existence couchée au premier étage du pavillon, 25 ter route des Gardes. Elle a fini toute ratatinée, plus qu’un paquet d’os. C’est ce que raconte Sandra Vanbremeersch dans son roman La Dame couchée. Elle fut engagée le temps d’un été, en 2001, et resta en réalité « assistante de vie » jusqu’au décès de Lucette, le 8 novembre 2019. Elle eut même l’affreux privilège de la découvrir morte dans son lit médicalisé. 

Maison de Lucette et Louis-Ferdinand Destouches à Meudon en 2012. Wikimedia commons

Les descriptions de celle qui fut danseuse sont saisissantes. Le port altier de sa tête, sa silhouette fière et gracieuse, seins bombés et ventre plat, ne sont plus qu’un évanescent souvenir. « La vérité, c’est une agonie qui n’en finit pas, écrit Céline, dans Voyage au bout de la nuit. La vérité de ce monde, c’est la mort. Il faut choisir, mourir ou mentir. Je n’ai jamais pu me tuer moi. » C’est la préfiguration de la longue altération du corps (et de l’esprit) de sa veuve. « Les côtes apparaissent, telles les arches d’une cathédrale dont il ne reste que quelques ruines asséchées par le soleil de la vie », précise le témoin de la lente et inexorable agonie. Elle ajoute : « Au bout de la cheville deux ballons remplis de liquides prêts à exploser sous la peau-papier à la pâleur diaphane. Le royaume de Meudon fait son chemin de croix au fond du lit sur des genoux cassés, de la sauvage opulence vers la plus impalpable disparition, laissant choir au bord du tombeau deux moignons gorgés de cette vie-là. » Ses jambes, ses pieds, c’était toute la force de Lucette. Elle dansait au-dessus de la tête de l’écrivain, au premier étage. Elle était aérienne, indépendante, corps discipliné. Lui, il aimait la regarder, voyeur de sa compagne de débine, et pas qu’un peu. 

À lire aussi, du même auteur: Le style de Céline

Sandra Vanbremeersch raconte la crasse de ce monde devenu l’île du docteur Destouches, mythe de la littérature mondiale, quand la France était encore une nation littéraire. Elle raconte les bestioles qui grouillent, les chiens qui aboient contre les fantômes, celui de Robert Brasillach en particulier, le fusillé qui hantait furieusement le Maître. Elle décrit l’eau du robinet polluée au plomb, les canapés effondrés, les murs écaillés, le réseau électrique diabolique, Toto, le perroquet, radoteur inspiré. C’est lugubre, étouffant, ça fascine, c’est si vrai. Comme l’œuvre de Céline. Et puis il y a la description des visiteurs, intimes ou tolérés, comme « Jack », l’avocat François Gibault, maniéré et prétentieux. Il apprend la mort de la veuve, rapplique. Voici : « L’Avocat a pris le temps de bien se vêtir et même d’épingler sa Légion d’honneur sur sa veste bleu marine. Je ne sais s’il dort avec, s’il est prêt pour la presse ou pour saluer ce possible et mémorable départ, ou les trois. » Il y a l’inénarrable Lucchini, « occupé à l’allure de sa petite personne », Nabe, aimé de Lucette mais détesté par Jack qu’il considère comme le « renifleur de vermines de la maisonnée ». Sont évoqués les morts illustres. Malraux, admirateur de Céline, Aznavour, Arletty, Michel Simon, adoré de Louis, Marcel Aymé, Robert Le Vigan, le seul à avoir compris la ponctuation de l’écrivain, et quelques autres que le temps a oblitérés. Sans oublier le chat Bébert. Céline n’hésitait pas à flanquer dehors les parasites. Ils n’étaient pas nombreux les autorisés à grimper l’escalier.

Louis-Ferdinand Céline, début des années 50. SIPA. 00072493_000001

Ce roman pourrait devenir un film. Mais il faudrait une sacrée actrice pour jouer le rôle de Lucette. Une actrice retirée du cinéma et qui aurait été danseuse. Elle serait couchée tout le long-métrage, « enveloppée de parfum, comme un gros nuage dans son T-shirt en lin délavé, la bouche maquillée de rouge Guerlain. » Il y aurait une voix off, celle de Depardieu, qui lirait des extraits de manuscrits inédits de Céline, récemment réapparus – On ne le croyait pas, Louis, quand il disait que des malintentionnés lui avaient fauché des manuscrits dans son appartement de la rue Girardon. Ça aurait une drôle de gueule, ce film-là, non ?

Sandra Vanbremeersch, La Dame couchée, Éditions du Seuil.

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Quand l’Allemagne me fait envie

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Le SPD de Olaf Scholz (photo) est arrivé en tête avec 25,7 % des suffrages aux élections législatives hier, talonné par la CDU-CSU (24,1 %) © Lisa Leutner/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22609270_000234

Le résultat des élections allemandes, dont les thèmes centraux ont été le social et l’écologique, témoigne d’un pays apaisé, loin de nos convulsions identitaires.


Longtemps, disons sur une période qui va des années 70 aux années 2010, les économistes austéritaires et leurs (très) nombreux relais médiatiques nous citaient l’Allemagne en exemple. C’était agaçant, voire légèrement désespérant. Ce qui se faisait Outre-Rhin était toujours mieux que ce qui se faisait en France. On nous expliquait à quel point l’Allemagne était mûre et sérieuse alors que nous n’étions que des enfants agités et dépensiers. Leurs choix industriels étaient meilleurs que les nôtres, ils avaient la culture du compromis dans le domaine politique mais aussi dans le domaine social où les syndicats cogéraient avec les grands patrons. On appelait ça le capitalisme rhénan et plus tard l’ordolibéralisme. Dans les deux cas, il s’agissait de réguler le libéralisme sans l’entraver. La gauche pouvait très bien participer aux réformes de structure les plus douloureuses. Le SPD de Schröder, avec son agenda 2010, a changé le marché du travail, repoussé la retraite à 67 ans, augmenté la pauvreté tout en réduisant le chômage et en maintenant la croissance et un commerce extérieur excédentaire. Bref, c’était le bon élève par excellence et quand  Angela Merkel succéda à Schröder, les conservateurs de la CDU n’eurent qu’à continuer dans les rails posés par le SPD.

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16 ans de rigueur

Même les écologistes qui représentaient sur le papier une autre politique participaient à des exécutifs régionaux, autrement plus puissants qu’en France, tout comme le parti de la gauche radicale Die Linke, en rupture avec un SPD trop libéral. À travers Merkel, durant 16 ans, la même politique de rigueur fut conduite aux noms des intérêts de l’Allemagne et de l’Union Européenne, les deux souvent confondus par Berlin. Les Grecs s’en souviennent encore, qui ont dû rentrer dans le rang après que Tsipras et Syriza furent victimes d’un véritable coup d’État bancaire, des distributeurs de billets vides valant largement des chars aux carrefours. 

Rien d’exaltant, à vrai dire…

Mais depuis, la France a changé. Ou plus exactement, l’image qu’elle se renvoie a elle-même a changé. Si l’on regarde notre vie politique actuelle, à quelques mois des présidentielles, elle est devenue illisible à ceci près que les idées d’Eric Zemmour dominent le débat. Après la lepénisation, on assiste à la zemmourisation des esprits qui donne le « la » des sujets censés intéresser les Français : pour aller vite l’identité, la sécurité et l’immigration. Peu importe qu’une étude récente sur les fractures françaises montre que la première préoccupation de nos concitoyens est l’environnement suivie de près par la protection du modèle social. On n’en parle pas chez les politiques et dans les médias, on fait plutôt la course à l’échalote autour de thèmes dont on a décidé qu’ils étaient les vrais problèmes de la France. On essaie bien de parler d’autre chose à gauche, mais entre les dérives d’EELV et la faiblesse dans les sondages des autres candidats, parler Smic, hausse de salaires, retraites, transition écologique est virtuellement impossible, inaudible.

Verts allemands: un score à faire pâlir d’envie Jadot

C’est sans doute pour cela que la dernière campagne électorale allemande, plutôt que d’agacer, cette fois-ci, nous inspire une certaine envie. Rien d’exaltant sur le papier, le candidat du centre gauche pourrait prendre l’avantage sur le centre droit, les Verts sont déçus de leur 15%, un score qui ferait pourtant pâlir d’envie Jadot ou Rousseau. En plus ce n’est pas très grave, si ça se trouve, ils finiront par gouverner ensemble. Le plus étonnant, c’est que les Allemands n’en veulent pas plus que ça à Merkel qui avait laissé entrer, par humanité, deux millions de migrants à l’été 2015. L’AfD, le parti d’extrême droite s’est effondré et se retrouve à 10%…

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Les thèmes de campagne n’ont pas été le Grand Remplacement, mais l’écologie, le climat et la nécessité de revaloriser le salaire minimum. Ne serait-que pour ça, dans l’ambiance actuelle en France, en ce moment, l’Allemagne me fait envie…

Retour de l’inflation: les banquiers centraux serrent les fesses

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© Soleil

L’inflation à deux chiffres que connaissent la Chine et les États-Unis a de quoi inquiéter. Aucune leçon n’a été tirée de la crise de 2008 et les banques centrales défendent un système économique et financier défaillant.


Qui veut jouer les Cassandre se trouve comme l’âne de Buridan. Il a le choix entre bulle immobilière chinoise et inflation américaine, entre krach immobilier dans l’empire du Milieu et krach financier à Wall Street.

Du côté de la Chine, deux chiffres indiquent le sérieux de la situation. Premièrement, quarante-trois ans après le tournant économique impulsé par Deng Xiaoping, l’endettement des entreprises locales atteint un record de 200 % du PIB. Largement supérieures à celui de leurs homologues occidentales, ces dettes représentent deux tiers de l’endettement global et comprennent une masse d’emprunts contractés par les acteurs de l’immobilier. En effet, et c’est le deuxième indice, le poids de l’immobilier s’élèverait à 30 % du PIB, chiffre extravagant dans un pays par ailleurs pavé d’industries.

Toutefois, comme il faut choisir, je traiterai de l’inflation américaine, qui ne cesse de surprendre. La nouvelle expérience libérale, entamée en 1981, repose en effet sur le socle d’une très faible inflation des prix et des salaires. Si les bourses ont commencé à se redresser à l’automne 1982, après des années de vaches maigres, c’est après la prise de conscience que l’inflation à deux chiffres était révolue.

Quatre décennies plus tard, l’augmentation des prix à la consommation en juillet atteint encore 0,5 %, soit 5,4 % sur un an, mais près de 4 % sur les six derniers mois, soit un rythme annuel de 8 %. Plus encore, les prix à la production ont augmenté de 1 % en juillet, de 7,7 % en un an, et surtout de 4,9 % sur les six derniers mois, soit un rythme annuel de 10 % !

A lire aussi, Philippe Murer: Économie: hyperinflation ou dépression sociale?

Ces chiffres sont plus préoccupants encore si on les met en perspective. D’abord, parce qu’ils ne peuvent plus s’expliquer par la hausse des matières premières, qui fait place à un repli sensible. Ensuite, parce que l’augmentation des prix à la production permet de prédire à coup presque sûr une dérive supplémentaire des prix à la consommation. Enfin, parce que les prix des logements s’envolent, favorisés par le crédit presque gratuit.

Un facteur négatif de grande importance tient à la crise sanitaire. Les circuits de production et d’échanges mondiaux perturbés conduisent à des goulots de production et impactent tant la production globale que les prix.

Au temps où l’inflation était diabolisée, les banques centrales auraient pris le mors aux dents, en resserrant drastiquement les conditions de crédit. Rappelons-le : depuis quarante ans, la politique monétaire consiste à prévenir l’inflation plutôt qu’à la combattre lorsqu’elle s’est installée pour de bon. Or, les chevaliers blancs de la lutte contre l’inflation sont descendus de leurs destriers. Ils nous disent que l’inflation courante n’est qu’un épiphénomène. La combattre, ce serait casser dans l’œuf une reprise économique salutaire. Bref, les banquiers centraux ont opéré un retournement complet.

Leur discours est cousu de fil blanc. Cela fait treize ans maintenant, depuis ce funeste 14 septembre 2008, que les banques centrales s’ingénient à protéger les marchés financiers, les marchés d’actions, mais plus encore les marchés d’emprunts. Nous venons de vivre des années surréalistes durant lesquelles les taux d’intérêt des emprunts de toutes catégories ont baissé, conduisant à des taux négatifs pour certains grands emprunteurs tels le Trésor allemand.

La contradiction est violente. D’un côté, les taux sont au plus bas et la valeur corrélative des emprunts au plus haut : nous vivrions dans un monde d’où le risque de faillite aurait disparu. D’un autre côté, les banques centrales se cramponnent à des politiques de rachats d’emprunts et d’injections de monnaie que seul un risque de faillite globale pourrait justifier !

Tout découle de la volonté des grands acteurs, politiques et non politiques, de ne pas revenir, après le séisme de 2008, sur l’architecture économique et financière de l’expérience libérale, pour sauvegarder les « droits acquis » en termes de superprofits et d’accumulation de valeur. Cette sauvegarde a été obtenue au prix d’un surcroît d’endettement sans précédent dans l’histoire dont on n’a pas cherché à savoir comment on pourrait le résorber.

L’inertie des banques centrales aujourd’hui, tout spécialement celle des États-Unis, s’explique par leur crainte d’une implosion des marchés financiers sous l’effet d’un resserrement de la politique monétaire. En effet, une inflation substantielle et pérenne rend aléatoire la spéculation sur les actions, qu’il est téméraire d’acheter dès lors que la plus-value anticipée sera amputée du montant de l’inflation. Elle est aussi et surtout synonyme de dévalorisation accélérée de la masse des emprunts traités sur les marchés. Une dévalorisation dans laquelle quelques bons esprits voient la sauvegarde des débiteurs surendettés mais au prix de la faillite de leurs créanciers et d’une crise systémique.

15 août 1971 : le coup d’éclat de Richard Nixon

C’est le moment ou jamais de commémorer ce jour d’été où le président américain a surpris son monde en rendant le dollar inconvertible en or. Le réalisme a dicté sa décision. Les États-Unis souffraient de performances économiques décevantes au regard de leurs grands concurrents qu’étaient alors le Japon et l’Allemagne, les vaincus de la guerre. Les conseillers du président imputaient la médiocrité américaine à la contrainte de la convertibilité qui interdisait de mener des politiques monétaires expansionnistes. En bref, cette contrainte privait les États-Unis de la souveraineté monétaire dont jouissaient leurs partenaires commerciaux.

A lire ensuite, Jean Nouailhac: Comme des coqs gaulois sur leurs ergots tricolores…

Il n’y a pas de procès à faire. La décision était objectivement juste mais dès lors, il aurait fallu s’attaquer à un projet de grande ampleur : la construction d’un système monétaire international, où les principales monnaies auraient été assorties de parités fixes, mais ajustables en tant que de besoin autour d’un étalon-panier du type qu’a figuré un moment l’écu. La question fut discutée à la demande de la France en 1976 à la Jamaïque et en contrepartie de l’abandon définitif de la convertibilité du dollar, les États-Unis promettaient de mettre à l’étude le système nouveau. Mais cette promesse n’engageait que ceux qui y croyaient…

Alors que Richard Nixon avait proclamé « Maintenant nous sommes tous keynésiens », sa décision a ouvert la voie à l’abandon de l’organisation keynésienne d’après-guerre. Les marchés sont devenus des champs d’accumulation de valeur sans contrepartie productive [1]. Ironie de l’histoire, la souveraineté monétaire des États s’est dissipée dans les profondeurs de la spéculation. La grande transformation pouvait commencer. C’est à l’aune de cette décision de 1971 que nous pouvons mesurer l’importance de l’épisode en cours. Car, ou bien l’inflation se replie providentiellement, ou bien elle persiste et elle créera alors la panique chez les financiers.


[1] Voir le site « La crise des années 2010 » du professeur Werrebrouck dont le dernier article est consacré à cette question : « En quoi la fin du système monétaire de Bretton Woods a-t-elle engendré notre présent monde ? »

“Les Français ont oublié le rôle civilisateur de la France !”

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Ardavan Amir-Aslani © Photo: Hannah Assouline

Dans Le Siècle des défis, l’avocat et essayiste franco-iranien affirme que les rapports de force entre pays sont amenés à devenir de plus en plus brutaux. Face aux superpuissances russe, chinoise et turque, que sera la France si elle continue de se sentir coupable de son histoire, au lieu d’en assumer la grandeur ?


Le monde ne fut jamais un lieu parfaitement sûr ; or, une illusion récente nous a confortés dans la conviction que l’échec du « communisme réel » et la multiplication d’objets de divertissement, produits par la technologie numérique augmentée de bienveillance administrative et de remords publics, fonderaient une ère définitivement rationnelle et, par conséquent, apaisée. L’humanité connaîtrait ainsi prochainement la formule d’un bonheur universel, d’une fusion aimable des hommes et des « territoires ». Rien de cela ne s’est produit. Hier, deux blocs se regardaient en chiens de faïence : aujourd’hui, des milliers de chiens de guerre défient l’Amérique et l’Occident. La fin de la guerre froide a suscité des passions cruelles, analysées par Ardavan Amir-Aslani dans Le Siècle des défis : « Le monde multipolaire semble avoir de beaux jours devant lui, où la violence et le rapport de forces resteront des composantes incontournables des relations internationales. L’affirmation de sa puissance en est la déclinaison logique. Des personnalités comme Erdogan, Poutine et même Trump l’ont très bien compris. » [1]

« La France est une idée, je me suis approprié cette idée »

Français de civilisation

Des figures ont surgi, depuis quelque temps, inattendues dans notre vieux pays, dénoncé comme odieux et génétiquement raciste. À l’occasion de l’épidémie de Covid, des professeurs de médecine, dont les noms évoquent des origines aux racines fort éloignées du terroir normand ou auvergnat sont devenus familiers aux Français : Yazdan Yazdanpanah, Lila Bouadma, Djilali Annane.

A lire aussi, Jérôme Leroy: 11-Septembre, vingt ans après

Des intellectuels, des journalistes, des chefs d’entreprise constituent désormais une élite, dont le discours rompt avec la passion triste des abonnés au guichet des plaintes. Fatiha Boudjahlat est redoutable dans les débats. Sonia Mabrouk, ravissante franco-tunisienne, dit « nous » quand elle parle des Français, et l’on voit bien sa stupeur navrée devant le renoncement national. Sur l’un des plateaux qu’elle animait, en juin dernier, Rafik Smati, né en Algérie, a prétendu que la France n’était pas seulement un pays, mais encore une civilisation : il entend qu’elle s’affirme comme une puissance digne de son passé.

Photo: Hannah Assouline

Puissance ? Les Français ont découvert le visage d’Ardavan Amir-Aslani, avocat de renommée internationale, après le décès de Johnny Hallyday : il défendait les intérêts de Laeticia, sa veuve. Né en Iran, naturalisé français, colonel (cadre de réserve) de la gendarmerie, il a accompli son service militaire à titre volontaire. Son livre traite du dangereux désordre, qui règne désormais sur la planète ; un concept hante cet essai remarquable et documenté : la puissance précisément, celle, perdue, du continent européen et des nations qui le composent, l’incroyable prospérité de la Chine, nouvelle puissance « globale », l’arrogance de la Turquie, de son chef et de ses colères gonflées de panturquisme [2]


Causeur. Que recouvre, pour vous, ce mot de puissance ?

Ardavan Amir-Aslani. La puissance trouve sa place et son fondement dans la conscience nationale. En relation avec le destin d’un pays, c’est un sentiment partagé par le peuple et par ses dirigeants. Elle n’apparaît que sous cette condition. Selon moi, les Français ont oublié l’histoire de la France, son rôle civilisateur, qui interdit toute comparaison avec d’autres États. Son souci fut universel ; alors, certes, de son passé tumultueux mais, je le redis, civilisateur, on peut extraire des faits très regrettables. Cependant, la France ne saurait être lamentablement réduite à la somme des fautes que lui a fait commettre sa vocation civilisatrice. Accablée, sommée d’implorer le pardon, elle ne devrait évoquer son passé que pour se déclarer coupable ! La France des Lumières universelles est devenue le coupable universel. Elle ne suscite plus l’admiration et n’impose plus le respect qu’elle inspirait il n’y a pas si longtemps.

Qu’est-ce qui vous permet de dire cela ?

Je donnerai seulement un exemple pour illustrer mon propos : nos armées sont engagées au Mali, 5 000 hommes, ce qui n’est pas rien, eh bien il s’est produit deux coups d’État en neuf mois et nous n’avons été informés préalablement ni de l’un ni de l’autre ! Ils nous ont été révélés dans le même temps qu’ils éclataient. Nous avons subi ! Dans cette affaire, le Mali a ignoré le pays qui lui vient militairement en aide !

Nous sommes la cinquième puissance militaire mondiale, la septième puissance économique, que veut dire ici le mot « puissance », si nous ne sommes pas capables d’imposer le respect simple que l’on nous doit et que notre engagement nous mérite ? Il ne s’agit pas de perdre ses nerfs, mais d’assumer son passé prestigieux, de tenir son rang.

Le décor qui se met en place est celui du far west, un monde où règnent la brutalité, l’intimidation, la loi des forts : la Russie et, dans son sillage, pour le moment, la Turquie ; et la Chine, surtout, la superpuissance de ce millénaire, qui agit à sa guise, sans se préoccuper de ce que nous appelons les droits de l’homme. Voyez le sort qu’elle réserve aux Ouïghours.

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Lors d’une conférence, en 2020, à la Maison des Mines et des Ponts et Chaussées, vous illustrez la puissance de la Chine par cet exemple : elle achète du pétrole à l’Iran en fonction de ses seuls besoins, bafouant l’interdit américain.

Considérez la situation de la Chine : hier, elle était à l’âge médiéval, le 15 mai dernier, elle déposait sur Mars un robot téléguidé, démontrant sa maîtrise des sciences et des technologies les plus sophistiquées. Devant cet exploit, que représente la France, qui ne veut pas faire respecter les lois de la République ? La Chine est une dictature, la France une république, mais ses lois doivent être reconnues par ses citoyens. Je redis que son rôle est historique et transhistorique, si elle ne l’assume pas, qu’adviendra-t-il de ce superbe pays ? Les lois existent, les moyens de les appliquer aussi, mais la volonté est absente, or cette volonté de se faire obéir à l’intérieur de ses frontières est constitutive de la notion de puissance. La puissance se perd assurément dans le mépris affiché des lois, dans la violence contre les forces de l’ordre, dans la négation du civisme ordinaire !

La France ne se réduit pas à son territoire géographique, elle est une idée. Je ne suis pas né en France mais, très jeune, je me suis approprié cette idée, j’ai adhéré à l’idée France. J’éprouve pour elle un sentiment de reconnaissance, je lui dois tant ! Je la veux respectée, forte et, pourquoi pas, crainte ! Je la veux puissante.

Ardavan Amir-Aslani, Le Siècle des défis : grands enjeux géostratégiques internationaux, L’Archipel, 2021.


[1] Entretien avec Jeanne Ferney, La Croix, 23 mars 2021.

[2] Panturquisme : idéal nationaliste qui cherche à créer des liens entre populations turcophones.

Karabakh: un an après le déclenchement de la guerre, le conflit couve toujours

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Des habitants de Ganja après un bombardement arménien, le 11 octobre 2020 © Sputnik/SIPA Numéro de reportage: 00985451_000029.

Depuis presque un an et le conflit qui a eu lieu entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, le Karabakh est revenu dans le giron azerbaïdjanais conformément au droit international et aux résolutions des Nations-Unies. Pour l’Azerbaïdjan le contentieux est donc pour l’essentiel résolu et rien n’empêche plus la normalisation des relations entre Erevan et Bakou. Or, malgré une volonté de Bakou d’avancer sur le chemin de la paix, plusieurs embûches se sont opposées à l’avancée du dialogue et à la normalisation des relations entre les deux pays.

Des discriminations qui perdurent

La question du sort des disparus de la première guerre de Karabakh (terminée en 1994) reste au cœur des préoccupations de l’Azerbaïdjan : 3 890 personnes n’ont plus jamais donné signe de vie. Parmi d’autres sujets majeurs, les discriminations qui continuent d’avoir lieu dans les territoires restants aux Arméniens contre les ressortissants azerbaïdjanais et qui ne sont que la perpétuation d’une politique que Bakou considère comme systématique depuis presque trente ans. Ces discriminations contreviennent avant tout à la Convention Internationale sur l’Elimination de toutes les formes de Discrimination Raciale (CIEDR) [1]. Azerbaïdjanais et Arméniens étant signataires de ce texte, ils sont donc contraints de le respecter. Ainsi, l’Azerbaïdjan a récemment saisi la Cour Internationale de Justice en introduisant une instance contre l’Arménie et en priant la cour d’indiquer des mesures conservatoires afin de faire cesser cela.

L’Azerbaïdjan affirme que «l’Arménie poursuit, par des moyens aussi bien directs qu’indirects, sa politique de nettoyage ethnique » et qu’ « elle inciterait clairement à la haine et à la violence ethnique contre les Azerbaidjanais par les propos haineux qu’elle tient et la propagande raciste qu’elle diffuse, y compris aux plus hauts niveaux de l’Etat» [2]. Il faut rappeler que le premier conflit de Karabakh a été précédé par l’expulsion manu militari à partir de novembre 1987 des citoyens arméniens d’origine et de cultures azerbaidjanaises. 

L’Azerbaïdjan décidé à porter l’affaire à la Haye

Se référant au conflit qui a éclaté en septembre 2020, le requérant poursuit que « l’Arménie s’en est prise une fois de plus aux Azerbaïdjanais en leur réservant un traitement brutal, motivé par la haine ethnique ». Bakou va plus loin encore et accuse également l’Arménie d’avoir, par « ses politiques et ses actes de nettoyage ethnique, d’annihilation culturelle et de provocation à la haine contre les Azerbaïdjanais, … systématiquement porté atteinte aux droits et aux libertés des Azerbaïdjanais, ainsi qu’aux droits propres de l’Azerbaïdjan, en violation de la CIEDR » [3].

Malgré de nombreuses demandes, l’Azerbaïdjan n’est pas parvenu à faire reconnaître aucun de ces méfaits, à l’amiable, avec l’Arménie ou d’obtenir des réparations. Pourtant, comme l’a souligné l’ambassadeur d’Azerbaïdjan en France récemment, Rahman Mustafayev, « l’aboutissement d’un procès dans une Cour internationale et la traduction en justice des responsables arméniens s’ils sont confondus constitue une des priorités de notre action dans l’après-guerre ». Aussi a-t-il décidé de porter l’affaire à la Cour Internationale de Justice à la Haye afin de faire appliquer le droit international. 

Pour cela, l’Azerbaïdjan invoque comme base de compétence de la Cour l’article 22 de la CIEDR, à laquelle les deux Etats sont parties et qui stipule : « tout différend entre deux ou plusieurs Etats parties touchant l’interprétation ou l’application de la présente Convention qui n’aura pas été réglé par voie de négociation ou au moyen des procédures expressément prévues par ladite Convention sera porté, à la requête de toute partie au différend, devant la Cour internationale de Justice pour qu’elle statue à son sujet, à moins que les parties au différend ne conviennent d’un autre mode de règlement. »

La Cour devra trancher sur le fond prochainement, et à Bakou on espère qu’une décision favorable ne restera pas, comme par le passé, lettre morte.  


[1] https://www.ohchr.org/fr/professionalinterest/pages/cerd.aspx

[2] https://www.icj-cij.org/public/files/case-related/181/181-20210923-PRE-01-00-FR.pdf

[3] Texté cité.

« Délicieux »: un film appétissant

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Lorenzo Lefebvre, Isabelle Carré et Grégory Gadebois dans "Délicieux" de Eric Besnard (2021) © Jérôme Prébois / 2019 Nord-Ouest Films

Avec Délicieux, le réalisateur Éric Besnard aborde, avec celle des restaurants modernes, les origines d’une passion française pour la bonne chère. Un film qui donne de l’appétit. 


La disparition des restaurants est-elle en marche ? Les mesures gouvernementales prises pour lutter contre l’épidémie de Covid-19 (confinement, couvre-feu, passe sanitaire) leur seront-elles fatales ? C’est ce que d’aucuns croient ou veulent croire. Ou, encore, ce dont menacent certains restaurateurs qui, actuellement, peinent à trouver du personnel. Quand ils n’exigent pas qu’on coupe le robinet du « quoi qu’il en coûte » à tous ces « feignasses » préférant « rester chez eux à ne rien faire » plutôt que d’aller se faire insulter par des « clients-rois » ou hurler dessus par un despote pour trois fois rien. 

Invention du restaurant

Si les restaurants devaient effectivement disparaître prochainement, comme ont disparu naguère les fabriques de sabots, une chose est à peu près sûre : l’existence de ce type d’établissement, aura finalement été bien brève. Car si l’on en croit l’historien Antoine de Baecque, auteur de La France gastronome (Payot, 2019), l’irruption du restaurant moderne dans notre histoire nationale (et conséquemment des restaurateurs) comme l’essor de la gastronomie, entendue comme « art de la bonne chère » (Dictionnaire Le Robert), sont des phénomènes très récents. Le pionnier, l’homme sans qui rien de tout cela ne serait arrivé est un dénommé Mathurin Roze de Chantoiseau. C’est lui qui, en 1765, fait « servir une volaille au gros sel accompagnée d’œufs frais sur une petite table de marbre dans une boulangerie de la rue des Poulies [à Paris], contournant toute une série d’interdits et de privilèges de l’Ancien régime qui empêchaient qu’un particulier, qu’il soit traiteur, tavernier ou qu’il tienne une table d’hôte, puisse nourrir ses semblables dans un établissement clos, aménagé comme tel et pourvu de tables individuelles »

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Comme souvent en France, c’est donc à Paris que tout commence. Mais c’est avec la Révolution Française que « ce nouveau type d’établissement connaît un essor rapide, même fulgurant, à la toute fin du XVIIIème siècle ». Lorsque, des abords du Palais-Royal, les restaurants apparaissent dans le reste de la capitale et se répandent « en province », dans ce qui est devenu une république, puis un empire, après avoir été des siècles durant un royaume. 

Les restaurants français tels que nous les connaissons encore n’ont pas toujours existé. Pour tout savoir de leur apparition et de leur foudroyant succès en France puis dans le reste du monde, et ainsi briller durant un repas, on peut donc lire La France Gastronome d’Antoine de Baecque. On peut, si l’on ne souhaite pas tout savoir, juste se faire une (bonne) idée de ce qu’il s’est passé au XVIIIème siècle pour que rien ne soit plus tout à fait comme avant, aller voir Délicieux, long-métrage en ce moment à l’affiche, réalisé par Éric Besnard (L’esprit de famille, 2020 ; Le goût des merveilles, 2015), avec Grégory Gadebois, Isabelle Carré, Benjamin Lavernhe, Guillaume de Tonquédec. 

Célébrer la passion française pour la gastronomie

Délicieux n’est ni un documentaire, ni un « docu-fiction ». C’est une fiction tout court, mettant en scène la vie de Pierre Manceron, un maître-queux chassé du château dans lequel il officiait pour avoir involontairement provoqué l’humiliation de son employeur, le duc de Chamfort, en proposant ses « audacieuses » créations culinaires, et qui se retrouve contraint à une traversée du désert dans le Cantal. 

Grégory Gadebois et Guillaume De Tonquédec © Jérôme Prébois / 2019 Nord-Ouest Films

Au travers de ce personnage fictif, Éric Besnard aide les spectateurs à sentir ce qui travaillait la société d’alors, ce qui agitait les habitants d’une France s’apprêtant à tourner le dos à un ordre millénaire, celui dit « d’Ancien Régime », pour un nouveau, « égalitaire », comme l’avait très bien perçu, dès le début ou presque, Alexis de Tocqueville. Éric Besnard aide aussi les spectateurs à comprendre comment le restaurant moderne s’est imposé au détriment du relais de poste miteux, de l’auberge crasseuse et, surtout, comment son principe a supplanté le repas noble, celui qui, loin du « service à la russe » (à l’assiette), fait passer les plats aux convives pour qu’ils se servent. Comment, en quelques mots, les Français se sont pris de passion pour la gastronomie jusqu’à faire de la cuisine un trait spécifique de l’identité française. 

Comme Délicieux est une fiction, rien n’est vrai en tant que tel. Mais faut-il le déplorer ? Pour faire comprendre à tous ce qu’était selon lui un avare, Molière avait imaginé Harpagon. Et Balzac, le père Grandet. Personne, sauf cas pathologique, ne s’est jamais avisé de leur reprocher d’avoir mis en scène ou décrit quelqu’un n’existant pas en tant que tel dans la réalité. Il n’y a pas non plus lieu de tenir grief à Éric Besnard d’avoir filmé une histoire certes fictive, mais bâtie à partir de faits établis par les historiens. D’une certaine manière « inspirée de faits réels ». Ce qu’on peut en revanche pointer, c’est la faiblesse, parfois, du scénario et, quelques fois, du jeu de certains acteurs. Là, effectivement, il y a à redire. En effet, le personnage de Louise, moyennement crédible, plombe un peu le film, même s’il ravira sans doute les amateurs de romance.

En dehors de cela, Délicieux est une agréable surprise et, assurément, un film à voir. Et d’autant plus à voir que sa photographie, qui met comme jamais en valeur la beauté naturelle du Cantal, grâce à une « transparence » dans l’air qui aurait sûrement conquis le Jean Ferrat de « Ma France », est somptueuse. Et que sa musique, composée par Christophe Julien, très « dix-huitièmiste », pleine de harpe, de clavecin et de piano, est quant à elle un ravissement pour les tympans. 

Délicieux, 2021, 1 h 53 mn, en salles.

La promesse d’une fiole

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L'écrivain Roland Jaccard, date inconnue © PRAXO PATRICE/SIPA Numéro de reportage : 00477110_000001

Lundi matin, je traîne au lit. La semaine s’annonce foisonnante et j’en veux encore savourer les prémices. Sur l’écran de mon smartphone s’affichent quelques messages, les festivités du week-end, les grands projets à venir, puis celui d’Emmanuel. 

– Je crois que Roland a mis fin à ses jours.

Je peine à réaliser, je lui demande des précisions. L’acte paraît impossible, son annonce trop anodine.     
Roland, quelle est donc cette nouvelle facétie ? Tu viens de rentrer à Paris, nous devons bientôt dîner chez Yushi… Quelques minutes plus tard, les prochaines lignes de notre ami confirment. 

– Arrêt cardiaque. Il est mort.

Nous connaissions le secret des fioles de Nembutal que tu conservais dans un tiroir de la chambre 612, nous savions qu’elles finiraient par t’emporter, mais nous ne pensions pas que tu les avais emportées à Paris.

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Voilà des mois que tu séjournais au Lausanne Palace, y vidais tes comptes, y recevais tes amis, y vivais ton ultime année en absolu pacha. Vêtu d’un peignoir et d’un slip de bain, tu errais entre la table de l’hôtel et sa piscine, gardais l’œil intact sur le championnat d’Europe des Nations et le poignet leste au tennis de table. Arthur et Emmanuel t’avaient visité pour quelques parties d’échec au mois de juillet. Tu les avais écrasés de ton intelligence et de ton flegme habituel.

Oui, Roland, tu étais notre Maître, mais ce que tu maîtrisais avant tout était ta faculté à ne jamais t’en donner l’air. À Paris, tu vivais chichement, entre Yushi (ta cantine japonaise, comme tu aimais à l’appeler), tes saillants billets destinés à Causeur et tes éternelles maîtresses. De Maîtres, en revanche, tu en avais eu peu et Cioran fût sans doute le premier d’entre eux. Tu en conservas le nihilisme, également le cynisme, mais les coloras d’une légèreté unique, inégalée, jaccardienne.

Restaurant Yushi

Ce soir, nous te veillerons chez Yushi (quel autre lieu possible ?), mais la chaise à ton nom demeurera obstinément vide. Certains d’entre nous honoreront pour la dernière fois le menu « Jaccard » qui, après ce dîner, ne devrait plus être proposé à la carte. Tu aimais le whisky et le nattō. Nous chérissions ta compagnie et ta conversation.

Arthur, la paupière rougie d’une larme éternelle, Emmanuel et moi-même, t’avons cherché ce matin au Luxembourg, retrouvé dans les rayonnages de Gibert et te perdrons encore après cette veillée. Notre papi suicidaire est devenu notre papi suicidé. Nous sommes trois orphelins et savons que tu en laisses beaucoup d’autres. Nous t’aimions. Nous t’aimons.