Carlotta films ressort en DVD un chef d’œuvre du film de procès, Autopsie d’un meurtre (1959) signé du grand Otto Preminger.


Dans Autopsie d’un meurtre, Paul Biegler (James Stewart) est un avocat qui vivote grâce à de petites affaires de voisinage et qui préfère désormais se consacrer à son activité préférée : la pêche. Mais son confrère Parnell McCarthy, retraité porté sur la bouteille, l’incite à reprendre du service et à s’occuper d’une sombre affaire de meurtre. En effet, le lieutenant Manion (Ben Gazzara) a été écroué pour avoir assassiné de sang-froid l’homme ayant violé sa femme Laura (Lee Remick). Plutôt que de plaider coupable, Biegler va opter pour la folie passagère et « l’impulsion irrésistible »…

Le film de procès est devenu un genre en soi à Hollywood. De Douze hommes en colère à Erin Brokovitch, la liste est trop longue pour être détaillée. Disons que le plus souvent, ce genre permet aux cinéastes de plaider une cause, contre la peine de mort par exemple, de s’élever contre une injustice comme le pouvoir des lobbies dans le film de Soderbergh, de dénoncer un problème de société à travers la question des erreurs judiciaires, par exemple. Mais rares sont les films qui décortiquent avec autant de précision et de génie tout le fonctionnement de l’institution judiciaire et qui savent préserver une ambiguïté permanente autour de leurs personnages. C’est sans doute pour cela qu’Autopsie d’un meurtre reste, à mon sens, le plus grand film de procès de tous les temps, un chef-d’œuvre insurpassable qui allie des qualités d’écriture  à celles de mise en scène.

Prenons un exemple entre mille avec ce moment où le juge Dancer (G.C.Scott) interroge Laura Manion et se place systématiquement de manière à faire écran entre elle et l’avocat. C’est d’abord par le choix du cadre et la mise en scène que le spectateur constate ce subterfuge avant que Biegler s’en plaigne à l’avocat général. Par sa manière de quadriller l’espace scénique du tribunal, de filmer la parole, Preminger parvient à ne pas seulement enregistrer les dialogues qui s’échangent mais à creuser autour ce qui ne se dit pas, des répercussions que tel ou tel mot peut avoir sur le verdict et dans la progression de ce jeu d’échecs inéluctable.

Du film de procès, Autopsie d’un meurtre reprend la construction dramatique classique. Une première heure à définir les enjeux de l’affaire avec un Paul Biegler qui mène son enquête, interroge les protagonistes du drame, réfléchit à la ligne de sa défense et qui entame une relation un peu trouble (même si toujours platonique) avec l’aguicheuse Laura (Lee Remick, vue notamment dans Le Fleuve sauvage de Kazan, est parfaite). Puis pendant 1h40, le cinéaste filme le procès à proprement parler. Là encore, on retrouve les éléments qui caractérisent le genre, à savoir une théâtralité exacerbée avec joutes oratoires, bons mots en aparté et un double-jeu constant lorsqu’il s’agit d’interroger les témoins. Chaque question est orientée et signifiante et il s’agit, par des moyens de pure procédure, de contrer la partie adverse et d’influencer le jury.

A un moment assez drôle, James Stewart pose des questions réfutées par l’avocat général mais très importantes pour le verdict final (il s’agit d’amadouer le jury en lui faisant prendre conscience de l’horreur du viol qu’a subi Laura). L’objection ayant été accordée, celui qui mène les débats demande au jury d’oublier questions et réponses. Manion demande alors à son avocat comment on fait pour ne pas tenir compte de ce qui a été dit et celui-ci lui répond que, bien évidemment, ce n’est pas possible. D’où ce jeu constant consistant à déborder légèrement du cadre, à faire naître des doutes par tous les moyens, y compris les coups de théâtre imprévus avec des témoins de dernière minute qui déstabilisent l’adversaire.

Le génie de Preminger est de montrer à quel point l’institution judiciaire repose avant tout sur des codes et un art de la rhétorique qui a, parfois, bien peu de rapport avec la « vérité ». La grande force d’Autopsie d’un meurtre, c’est que Paul Biegler défend un personnage assez antipathique (et pas seulement parce que c’est un militaire, ce qui reste pourtant une raison largement suffisante !). Comme le dit très justement son comparse, « on ne te demande pas de l’aimer, on te demande de le défendre ». Pour quiconque refuse la loi du Talion et la vengeance, la justice doit offrir à chacun le droit d’être défendu, y compris au pire des salopards.

Toute l’ambigüité du film va être de nous faire prendre conscience de la nécessité de défendre Manion tout en laissant planer constamment le doute sur son innocence. Au-delà de son geste de vengeance, Manion est un être profondément violent, jaloux et qui a peut-être battu sa femme. De son côté, Laura a peut-être menti : a-t-elle vraiment été violée ? Si oui, a-t-elle aguichée l’homme qui l’a agressée ? Le film est très moderne sur cette question car il présente cette femme comme une séductrice avérée mais jamais il ne la met en accusation pour ça. Au contraire, lorsque Dancer tente d’aller dans cette direction en utilisant une rhétorique nauséabonde toujours en vigueur (malheureusement !) aujourd’hui (« elle a provoqué », « elle était habillée de manière trop voyante »), Biegler le recadre et demande si c’est un crime de se trémousser lorsqu’on gagne au flipper ou d’enlever ses chaussures. Constamment, le cinéaste bat en brèche les idées reçues qu’on peut avoir quant à ce qui est supposé « juste » ou pas et s’oppose à la norme édictée par la société. Le film provoqua d’ailleurs quelques remous du côté des censeurs, notamment parce qu’une culotte déchirée tient une place de choix dans les pièces à conviction du drame. Habitué à titiller la censure (voir La lune était bleue ou son approche de la drogue dans L’Homme au bras d’or), Preminger abordait crument la question du viol et ironisait sur la manière hypocrite dont étaient traitées ces affaires (voir ce moment où le juge rassemble tout le monde pour demander s’il n’est pas possible de trouver un mot moins « explicite » que « culotte »).

Il y a une dimension « langienne » dans Autopsie d’un meurtre (le Fritz Lang de L’Invraisemblable vérité), à savoir le caractère très relatif de la notion de justice (un des personnages rêvasse sur le fait que tout cela ne tient qu’au fait de convaincre douze jurés) et sa faillibilité. Il ne s’agit pas d’en remettre en cause le fonctionnement mais d’en démonter le mécanisme le temps d’une œuvre fascinante et vertigineuse.

A cela, il faut ajouter la composition imparable du toujours génial James Stewart, la musique de Duke Ellington qui rythme à merveille ce thriller parfait et le générique stylisé et inoubliable du grand Saul Bass et on obtiendra un film parfait et indémodable.

Autopsie d’un meurtre (1959) d’Otto Preminger avec James Stewart, Lee Remick, Ben Gazzara, George C. Scott (Éditions Carlotta Films).

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est cinéphile. Il tient le blog Le journal cinéma est cinéphile. Il tient le blog Le journal cinéma du docteur Orlof
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