Avec le spécialiste de Céline Emile Brami, la Collaboration devient un roman.


 

Le roman historique m’ennuie. Il manque souvent de fantaisie et de jus. Il s’enlise dans le passé. Il tourne à la démonstration universitaire factice. Longtemps, j’ai lu ces dissertations fictionnées comme on bachotte, l’esprit ailleurs, la tête farcie par une foule de détails et d’anecdotes, les nerfs épuisés par tant de savoir. J’ai toujours détesté les cadres. Je suis un lecteur qui a horreur des leçons de conduite, un mauvais élève qui aspire à la rébellion permanente et au franchissement des lignes blanches. Le roman ne gagne jamais à s’inspirer de la réalité à moins de la transgresser, de lui tordre le cou, de l’emmener vers d’autres territoires encore plus sauvages, d’en tirer une fable funeste. Et puis, je suis tombé récemment sur « En collaboration » signé d’une vieille connaissance chez qui l’érudition taquine n’est jamais un frein à l’imaginaire.

Le portrait fracassé d’un policier

Avec Émile Brami, spécialiste de Céline et de l’Occup’, la période de la Collaboration ne se résume pas au chapitre d’un manuel à destination des classes terminale. Elle prend forme, s’anime, se contredit, dérive et divague. L’écrivain (Prix Palissy du premier roman 2001 et Prix Méditerranée 2007) met toute sa science au service d’un vrai roman dans un habile équilibre entre richesse documentaire et narration entraînante. Il sait mener son action au galop des réprouvés. Pour paraphraser Gabin ou Clouzot, un bon roman, c’est d’abord une bonne histoire. Et Brami la tient cette bonne histoire, le portrait fracassé d’un policier à la toute fin de la guerre, entre hébétement et désillusion. Une quête folle au mépris du danger, dans un monde qui se désagrège, de jour en jour, où la frontière entre les bons et méchants n’a jamais été aussi brumeuse. Son héros, Joseph Laborieux, « hirondelle » devenu inspecteur des basses besognes, a la légalité dans le sang. Une brutalité fonctionnarisée. Implacable. Une absence de recul sur ses actes et une incapacité à l’introspection. Avec son collègue Verjus plus rusé, il a traqué des juifs, des rouges et le groupe Manouchian sans cas de conscience. Il a appliqué les ordres, rien que les ordres. Les états d’âme sont pour lui comme une langue étrangère. Il n’a pas été programmé pour réfléchir ou se repentir, c’est un luxe réservé aux inactifs. Ce qui motive ce policier méticuleux et obstiné, ce n’est pas la chasse aux « terroristes apatrides » mais un tueur en série qui sévit depuis 1926 à Paris.

Les Alliés toquent à la porte

Chaque année, ce malade exécute une jeune femme et la vide de son sang dans un scénario macabre quoique parfaitement hygiénique. Le corps laissé au bord de l’eau, sous une robe blanche, inerte, sans marques de violences sexuelles, seulement accompagné de quelques mots empruntés à Shakespeare et Rimbaud. Le mythe d’Ophélie renaît sur les quais de la Seine. Laborieux est obnubilé par cette affaire qui se répète dans le temps, quitte à ne pas s’apercevoir de sa situation personnelle. Le vent a tourné à la Préfecture. Les Alliés toquent à la porte. La valse des étiquettes a commencé. Il va falloir rendre des comptes. Malgré les conseils de Verjus : « Tu es un con, mais au fond je t’aime bien, Laborieux. Á ta manière, tu es un pur, c’est rare par les temps qui courent. Si j’ai un conseil à te donner, cache-toi, attends que les choses se calment… », le flic modèle se retrouve donc à Sigmaringen. « Finalement, on s’habitue assez vite au Stammgericht, aux orgies de la gare, aux ordres absurdes et à la méticulosité de Réverbère, à l’attitude dédaigneuse de Brinon, à l’optimisme de façade de Luchaire, à la folie de Le Vigan et jusqu’aux fulminations prophétiques du grand barde celte Louis-Ferdinand Céline » fait-il dire à ce policier aussi déchu que désœuvré. Là, réside tout le brio de Brami, faire percuter le fait-divers avec la Grande Histoire, raconter les zones grises et l’indicible, redonner à ce théâtre d’ombres sa noirceur incandescente. Il y a tout dans ce roman, Joano, la bande Bonny-Laffont, les diplomates véreux, les hauts-fonctionnaires derviches-tourneurs, les journalistes collabos, les écrivains sur le billot, l’agent sale et les photos cochonnes. Mais que vient faire l’affaire des noyées dans le manège sordide du château des Hohenzollern ?

Bientôt au cinéma ?

On perd pied et on en redemande. Les faux-semblants vrillent les têtes, le mensonge est un art de vivre qui fait céder bien des barrières. Plus rien ne résiste aux forces de la compromission. Jamais peut-être, dans notre histoire récente, la dissimulation et la duperie n’auront autant fait chavirer les Hommes. Á quand l’adaptation cinéma de ce roman ?

En collaboration, Émile Brami – Écriture.

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Thomas Morales
Journaliste et écrivain.Spécialiste reconnu du cinéma et de l’automobile, il collabore à des revues parmi lesquelles Valeurs Actuelles, Service Littéraire, Schnock, Technikart, etc... Il écrit dans la presse automobile depuis près de 20 ans et nourrit depuis son enfance une passion pour les voitures anciennes, les Hussards ...
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