En Hongrie, les actuelles manifestations contre la loi déplafonnant la durée légale du travail sont l’occasion de revenir sur l’histoire singulière de ce pays d’Europe centrale. Presque trente ans après sa sortie du communisme, Budapest a troqué une dictature communiste relativement égalitaire contre le régime Orban, une « démocratie illibérale » de marché qui suscite l’adhésion de la majorité de la population mais fait aussi de nombreux mécontents. L’universitaire spécialiste de l’identité magyare, Paul Gradvohl, nous aide à y voir plus clair.


Causeur. Très critique à l’égard du Premier ministre Viktor Orban, vous soulignez néanmoins la difficulté qu’ont la plupart des Français à comprendre la Hongrie. Comment l’expliquez-vous ?

Paul Gradvohl1. Nous autres Français avons tendance à calquer notre histoire et notre conception particulière de l’État-nation sur le monde. Or, en Hongrie, État et nation sont deux réalités disjointes. Aujourd’hui encore, la constitution hongroise reconnaît comme minorités nationales les 5 % de Tziganes et les quelque 200 000 (2,3 %) Allemands que compte sa population. Historiquement, la Hongrie a toujours été un État multinational. En 1867, lorsque la partie hongroise de l’empire des Habsbourg a gagné une certaine autonomie sous le nom de Royaume hongrois, les Hongrois y étaient minoritaires ! Ils ne sont devenus majoritaires, in extremis, qu’à la veille de la Première Guerre mondiale, après que des Allemands et des juifs se sont fait recenser comme Hongrois. Quelques années plus tard, en 1920, le traité de Trianon a laissé des millions de Magyars (Hongrois ethniques) à l’extérieur de la Hongrie. Aujourd’hui, Viktor Orban leur distribue des passeports et tient régulièrement des discours en Transylvanie, territoire où la culture hongroise perdure alors qu’il est roumain depuis 1920…

La Hongrie est-elle une nation de culture à la française ou de sang à l’allemande ?

Même si État et nation ne coïncident pas en Hongrie, on peut rapprocher l’identité nationale magyare de sa cousine française, car toutes deux reposent davantage sur la culture que sur le sang. Cependant, si l’intégration par la culture et l’ascension sociale existent, dans ses discours, Orban mélange des éléments ethniques et une part de culture qui relève de l’assimilation. Mais cette dernière composante tend à s’effacer derrière la grande crainte qu’agite le Premier ministre hongrois : le caractère inassimilable des migrants. D’une certaine façon, Orban manque de confiance dans le moteur culturel hongrois. Pourtant, l’assimilation des juifs hongrois a suffisamment bien marché sous François-Joseph pour que ceux-ci ne soient pas considérés comme une nationalité à part. C’est un point important qui distingue la Hongrie de la Pologne.

Cette construction nationale complexe a-t-elle influencé la trajectoire idéologique d’Orban ?

Depuis 1988, il y a eu plusieurs Orban… Jusqu’en 1992, c’était un démocrate vigoureux, il critiquait l’Église, le régent Horthy (au pouvoir de 1920 à 1944), les conservateurs. Passé au Parti libéral (1992) puis au Parti populaire européen (2000), il s’est radicalisé à la tête du gouvernement (1998-2002). Il a ensuite encore accentué son virage conservateur jusqu’à devenir quasi insurrectionnel durant les émeutes antigouvernementales en 2006. À son retour au sommet de l’État en 2010, Orban a joué les hérauts de la lutte anticorruption, alors qu’il incarne désormais la corruption. Sans parler de son opposition à Bruxelles, de sa conversion du protestantisme au catholicisme et de son changement d’attitude vis-à-vis de la Russie…

Que disent ces nombreux revirements de l’évolution de la société hongroise depuis la chute de l’URSS ?

Le lien est complexe. La société hongroise était à part dans le bloc soviétique. Si bien que la transition y fut précoce et apaisée. En mai 1988, Janos Kadar (76 ans), au pouvoir depuis novembre 1956, a été mis à la retraite contre son gré, mais pacifiquement. Et les dirigeants communistes sont alors entrés dans une négociation qui a abouti à l’adoption d’une constitution libérale intégrant pleinement l’État de droit : la Cour constitutionnelle hongroise avait des pouvoirs plus étendus que le Conseil constitutionnel français !

Malgré les difficultés économiques du passage au capitalisme, c’est avec optimisme que la Hongrie a entamé la dernière décennie du XXe siècle. Néanmoins, malgré la réorientation réussie de son système économique, le pays est passé de l’optimisme au doute, alimenté par le déficit de justice sociale. Sous le communisme, la Hongrie connaissait de très faibles écarts de richesse. Kadar, au bout de trente-deux ans au pouvoir, vivait dans une villa de petit-bourgeois ! De même, le niveau de corruption était ridicule. Or, en l’espace de quelques années, les écarts de revenus et surtout de patrimoine se sont creusés – notamment au profit de quelques-uns – comme jamais depuis la Première Guerre mondiale.

Quel rapport entre ces évolutions sociales et l’élaboration par Orban du concept de « démocratie illibérale » ?

Si une tradition libérale hongroise existe bel et bien, elle est essentiellement budapestoise, d’où l’échec électoral d’Orban dans cette ville. Depuis les dernières législatives, la capitale est d’une couleur politique, le reste du pays d’une autre. Malgré son poids disproportionné – 20 % des 9,88 millions d’habitants –, la tradition libérale budapestoise y est restée bloquée. Orban essaie de rétablir l’ordre ancien avec une politique qui rappelle les blocs de granit napoléoniens : soumission aux élites provinciales, elles-mêmes serviles face au gouvernement. Il a favorisé un regard autocentré sur la Hongrie, limitant l’enseignement des langues étrangères à l’école.

Ce n’est pas un hasard si en mai 2018 Viktor Orban a renoncé au qualificatif « illibéral » pour se dire « chrétien-démocrate de la vieille école ». Ce dirigeant sûr de lui veut en effet être vu comme un monarque populaire s’appuyant sur la religion et l’ordre naturel, faisant de ses opposants des non-nationaux, quand il n’utilise pas des termes déshumanisants. Mais outre un goût marqué pour la corruption systématisée et presque publique, le contrôle des médias, la limitation de la liberté de manifestation ou d’association, il a su mobiliser des énergies qui convergent vers lui de façon unique.

Quels leviers de mobilisation Orban a-t-il actionnés ?

En 2002, quand il perd le pouvoir, Orban lance des cercles civiques qui regroupent très vite 120 000 personnes. Béla Greskovits, de la Central European University, a montré qu’ils fonctionnent en réseau par échanges de mails, mobilisent enseignants, juristes, hommes d’affaires, entrepreneurs qui viennent d’horizons différents – nationalistes, chrétiens-démocrates, écologistes ou anciens socialistes attachés à la production nationale. Orban s’est appuyé sur cette dynamique par le bas en mobilisant par des conférences, des pétitions, des manifestations, et très peu de phases de violence, toute une série de gens qui avaient les capacités intellectuelles pour fabriquer et diffuser un discours national et des réseaux de « business ethnique ». Grâce à ces cercles, des dizaines de milliers de Hongrois sont partis rencontrer les minorités hongroises des pays voisins, assister à des conférences sur les produits bio hongrois, la défense de l’environnement hongrois. Pour résumer, le phénomène Orban a pour point de départ le croisement de deux facteurs : une identité nationale blessée et une transition économique déstabilisante.

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