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De l’opéra “Le Vaisseau fantôme” au film “Pandora”: embarquez pour le grand large

De l’opéra “Le Vaisseau fantôme” au film “Pandora”: embarquez pour le grand large
Le Vaisseau Fantôme, Opéra de Richard Wagner. à l’Opera Bastille, 2021 © Elisa Haberer

Dernières représentations du Vaisseau fantôme de Wagner à l’Opéra Bastille, mise en scène par Willy Decker, et “Pandora”, film d’Albert Lewin de 1951, en salles depuis mercredi et en coffret Blu-Ray (Carlotta Films)


Vous avez de la chance : les amazones du féminisme radical n’ont pas encore censuré l’Opéra de Paris. Et jusqu’au 6 novembre, vous aurez encore la liberté d’assister à l’une des dernières représentations du Vaisseau fantôme, dans l’immense salle de la Bastille. Pourtant, ce premier « opéra romantique en trois actes » imaginé à l’âge de 30 ans par Richard Wagner pour la ville-lumière –  dans le goût « grand spectacle » dont Paris, capitale culturelle européenne incontestée en ce temps béni, s’était fait une spécialité, mais finalement créé à Dresde en 1843 –  aurait tout pour froisser les pieuses paroissiennes de la cancel culture, cette nouvelle religion de l’Occident. Der fliegende Höllander le Hollandais volant en français –  se voit condamné par le très-haut, suite à un blasphème, à errer éternellement sur les océans, seul, sans jamais trouver le trépas. Tous les sept ans, le capitaine spectral a le droit d’accoster sur la terre ferme. S’il trouve la femme qui lui jure fidélité jusqu’à la mort, alors la malédiction sera levée. 

Pas gai

Autant dire que tous les ingrédients du sacrifice dû au mâle dominant figurent au menu. D’autant que, selon le livret, c’est Daland, un marchand, qui par cupidité, offre la main de sa fille Senta, sans lui demander son avis, en échange de toutes les richesses du Hollandais. Obnubilée par la légende du marin, cette oie blanche portée à une fiévreuse imagination ne tardera pas à larguer le chasseur Erik, fou d’elle, pour confier sa destinée au Hollandais volant, en assurant par son sacrifice la rédemption du maudit. Au bout du compte, Senta remplit sa promesse : la mort les attend. Ensemble pour toujours, c’est-à-dire pour jamais. 

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Voilà qui n’est pas gai. Quoiqu’en poète Wagner ait prétendu que la remémoration d’une terrible tempête essuyée avec sa femme sur un voilier au large de la Norvège ait été sa principale source d’inspiration, la transposition de cet avatar du Juif errant en littérature, par son compatriote Heinrich Heine, fut certainement plus décisive. Avant Tannhäuser et Lohengrin, Le Vaisseau fantôme inaugure l’idiome musical proprement wagnérien, coulée unique où le drame se fond dans les motifs musicaux portés par l’orchestre et les voix. Premier chef-d’œuvre du futur créateur de la Tétralogie, ce n’est pas rien. 

Quatrième reprise d’une mise en scène signée Willy Decker en l’an 2000, ce spectacle n’a pas été vu à la Bastille depuis…. 2010 ! Pour être franc, la scénographie, dès le départ, sentait un peu le moisi : des drisses traversant la largeur d’un intérieur lambrissé qu’orne, au mur du fond, le chromo géant d’une marine, et que les courants d’air n’en finissent pas d’ouvrir et de refermer par un battant de porte surdimensionné, donnant sur une houle en plastique animée par un ventilo… Les femmes de marins en tablier blanc, nippées comme des femmes de chambre, et s’affairant, les fesses calées sur de dures chaises noires, à coudre un immense drap blanc – une grand-voile ? D’autant moins convaincante, cette mise en scène férocement académique, que l’épilogue, pour le coup, se désigne au contre-sens absolu : au lieu du départ attendu pour le grand large définitif, Senta s’empale avec la lame dont Erik menaçait le Hollandais, son rival ! Si la soprano allemande Ricarda Merbech timbre à haut volume une Santa sans douceur, c’est, heureusement, la magnifique voix du baryton-basse polonais Tomasz Konieczny, dans le rôle du Hollandais, qui sauve cette ultime reprise du naufrage. 

Rendons quoiqu’il en soit son dû à l’immortel Wagner: sous la direction du chef finlandais Hannu Lintu, qui fait son entrée à l’Opéra de Paris, l’Orchestre et les Chœurs sonnent avec la puissance requise. 

© Elisa Haberer Opéra national de Paris

De l’opéra Bastille aux salles de cinéma…

De la scène à l’écran, il n’y a qu’un pas. Et du Hollandais à Pandora, un pas de deux pour entrer dans la danse. Sous les auspices d’Albert Lewin, en 1951 le Septième art s’empare à son tour de la légende, transportée, cette fois, en technicolor sous les cieux ibériques. Auteur de sept films à peine dans toute sa carrière (dont, en 1945, l’inoubliable “Portrait de Dorian Gray”, d’après le chef-d’œuvre d’Oscar Wilde), le génial cinéaste américain, juif d’importation européenne né à Brooklyn en 1894, très tôt pétri de culture classique, puis collectionneur de peinture et fin lettré, y combine le mythe de la fameuse déesse déchaînant tous les maux de la terre en ouvrant la fameuse « boîte de Pandore » qui, une fois refermée, interdit à l’Homme toute espérance. Le titre original du film, d’ailleurs, est bien “Pandora and The flying Dutchman”. Le tournage a lieu à Tossa do Mar, sur la côte catalane, au sud de Cadaquès. À présent devenu une station balnéaire boursouflée de résidences et d’hôtels de dix étages, le village, rebaptisé « Esperanza » dans la fiction, était encore alors un site immaculé aux maisons chaulées de blanc, une baie déserte et ravissante. La tour médiévale érigée sur le promontoire, du faîte de laquelle la séquence d’ouverture nous découvre le panorama balnéaire intact, reste un vestige de ce paradis perdu, annexé désormais au tourisme de masse et à la crème solaire. En cela “Pandora” reste, pour le spectateur contemporain, un récit ontologiquement placé sous le signe du regret : vecteur, en quelque sorte, d’une nostalgie au second degré. D’autant que l’action elle-même s’y trouve transposée dans les années 30, à vingt ans de distance de la réalisation du film, donc. 

Déplaçant latéralement le point de vue wagnérien, Albert Lewin, féministe avant la lettre, centre son récit, non plus sur la quête du Hollandais pour la femme sacrificielle et propitiatoire, mais sur la magie de la femme fatale, dont le pouvoir embrase la gent masculine. Sous les traits d’Ava Gardner, actrice alors déjà mythique depuis que le public connaît sa liaison avec Frank Sinatra, « Pandora Reynolds » y est une chanteuse de cabaret, courtisée, inaccessible : un poète éconduit se suicide par dépit en avalant du poison sous ses yeux, elle se fiance sans conviction à un pilote de course britannique, lequel aura bientôt pour rival malheureux un toréador… Bref, lorsque dans le plus simple appareil elle se rend à la nage sur le voilier de Hendrick van der Zee (dans le rôle, l’inoubliable James Mason), le Hollandais de la légende, qui lui tend un peignoir pour se sécher, Pandora enlace une flopée de prétendants potentiels.  

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Il y aurait beaucoup à dire sur ce chef-d’œuvre innervé de haute culture : depuis la tête de Silène au milieu des ruines, ou la toile que peint le Hollandais, très manifestement inspirée par Chirico, dont Lewin était un admirateur, en passant par l’Etude de Chopin que joue Pandora au piano, ou encore le jeu d’échec créé par Man Ray sur lequel fait sa partie Geoffrey, l’archéologue qui est aussi le narrateur du récit, reconstituant  une poterie de l’Antiquité grecque, jusqu’aux citations littéraires qui émaillent celui-ci – le poète persan Omar Khayyam dans le générique, l’irlandais Matthew Arnold récité par Mason / van der Zee…. On n’en finirait pas d’évoquer tout ce qui, dans Pandora, est la marque d’un esthète érudit au goût très sûr.  

Exhumé par les soins de Carlotta films, Pandora and the flying Dutchman est en salles depuis mercredi, dans une version splendidement restaurée. Sous ces mêmes heureux auspices Carlotta propose dans la foulée une édition Blu-ray, agrémentée de bonus sensationnels (entre autres, les souvenirs de tournage de Jack Cardiff, le célèbre directeur de la photographie ; un incunable en noir et blanc, un documentaire d’époque sur « Manolete », le torero légendaire….). Mais surtout, le format collector de cette édition s’accompagne d’un livre passionnant, signé Patrick Brion qui, complété par des témoignages et souvenirs des participants et illustré de photos d’archives, documente la genèse et le tournage du film. 

“Pandora” (1951), film de Albert Lewin © Carlotta Films

Le Vaisseau fantôme, Opéra de Richard Wagner. À l’Opéra Bastille jusqu’au 6 novembre. Réservations sur operadeparis.fr

“Pandora”, film d’Albert Lewin. Avec Ava Gardner, James Mason… Royaume-Uni, 1951, couleur. Durée : 2h04. En salles. Disponible également en Blu-ray ou Coffret collector, tirage limité à 2500 ex. : restauration 4K VOSTF et VF, nombreux bonus et livre de Patrick Brion, 160p. 

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