A première vue, la joute verbale entre Kim Jung-Un et le président des États-Unis fait rire ou frémir. Dernier épisode de la tragi-comédie coréenne, le discours du président des États-Unis devant l’Assemblée générale des Nations-unies entretient le suspens d’un feuilleton sans fin.

Sus à « l’homme-fusée »!

« Les États-Unis ont une grande force et une grande patience, mais si nous sommes forcés de nous défendre ou de défendre nos alliés, nous n’aurons d’autre choix que de détruire totalement la Corée du Nord. L’homme-fusée est en mission suicide. Les États-Unis sont en mesure de frapper, mais j’espère que cela ne sera pas nécessaire. C’est la raison d’être de l’ONU. C’est à cela que les Nations-unies servent. Voyons ce que l’ONU va faire. »

Derrière les postures tribunitiennes, une lecture complète de la prise de parole de Donald Trump suffit à relever les arrière-pensées et à nuancer les invectives de la nouvelle diplomatie américaine. Pour garder une crédibilité auprès de ses protectorats d’Extrême-Orient, l’Amérique doit se tenir prête à déclencher le feu nucléaire si Pyongyang s’aventurait à bombarder Séoul. L’hôte de la Maison-Blanche pense rassurer la Corée du Sud autant que ses électeurs de l’Iowa avec un discours boursouflé à la testostérone.

Pas de conflit nucléaire intercontinental

En réalité, la menace de riposte est prolongée d’une passe à l’aile délicatement adressée au Conseil de sécurité de l’ONU où siègent la Russie et la Chine, les alliés historiques de la Corée du Nord. Trump les conjure de faire pression sur Pyongyang à moins de faire un malheur. Entre les lignes, il leur fait aussi comprendre que les États-Unis ne risqueront pas un conflit nucléaire intercontinental avec la Russie et la Chine sur la question coréenne. Raser la Corée en représailles peut-être, mais à condition que cela n’entraîne pas l’élargissement du conflit au sol américain. En reportant la responsabilité diplomatique vers l’ONU et indirectement vers la Chine et la Russie, Trump cherche vainement à éviter une nouvelle et probable humiliation. Laquelle est au rendez-vous du prochain tir balistique du régime nord-coréen, faute de réaction militaire de Washington. Il n’y aura pas de frappes préventives parce que les Sud-Coréens en paieraient immédiatement le prix. Tout le monde aura alors oublié les cris de guerre du 19 septembre 2017.

Truman is back!

Comme si les États-Unis restaient, malgré tout, fixés sur la stratégie du containment (endiguement) définie par Truman et refusaient le roll back (refoulement), ardemment désirée en son temps par le général MacArthur. Harry Truman voulait stopper les avancées russes et chinoises et stabiliser les conflits régionaux sur une ligne de partage. MacArthur, au contraire, souhaitait pousser la contre-offensive jusqu’à Pékin et n’excluait pas un bombardement nucléaire de la Chine de Mao. « Nous devons rejeter les menaces pour la souveraineté depuis l’Ukraine jusqu’à la mer du sud de la Chine », a déclamé Donald Trump mardi soir. Autrement dit le rimland, toute la bande côtière qui ceinture l’Eurasie doit être conservée sous le contrôle des États-Unis. Truman is back!

Au delà de la tonalité crypto-souverainiste du discours américain (le mot « souveraineté » est apparu à de multiples reprises dans le discours), la diplomatie Trump est en réalité un mauvais « remake » de la guerre froide. Une diplomatie des blocs, plutôt rigide, sans rapport avec l’audacieuse reconnaissance de la Chine communiste opérée par Nixon dans les années 1970.

Pour la souveraineté des peuples

La souveraineté dont parle Trump n’est pas celle des États mais celle des peuples. Or c’est l’Amérique qui, selon lui, est la gardienne des valeurs démocratiques des peuples. Autrement dit, la souveraineté accordée par les États-Unis est limitée au respect des droits de l’homme définis à Washington. « Notre planète aujourd’hui est peuplée de petits régimes qui enfreignent tous les principes selon lesquels les Nations-unies sont basées. Ils ne respectent ni leurs propres citoyens ni les droits souverains de leur pays. Si les nations justes ne font pas face aux méchants, alors le mal triomphera. » 

Un discours d’autant plus manichéen qu’il se double d’une analyse géopolitico-morale à géométrie variable, en particulier lorsque le président américain se penche sur la partie moyen-orientale du rimland où l’Iran a le malheur de se trouver: « Le gouvernement iranien doit cesser de soutenir les terroristes, le soutien du régime iranien à la terreur contraste avec les engagements récents de nombreux voisins de l’Iran qui veulent lutter contre le terrorisme et stopper son financement, comme l’Arabie saoudite au début de l’année dernière. »

Le peuple souverain d’Arabie saoudite a donc démocratiquement choisi de lutter contre le terrorisme islamiste. Une bonne nouvelle qui nous avait échappé tandis que le bon peuple iranien se voyait privé par les mollahs de ses aspirations pacifiques. A force de vociférer en Corée du Nord, la myopie américaine s’aggrave. Encore un effort et on mettra Al-Qaïda en Syrie sur le dos de l’Iran. L’aveuglement géopolitique sera alors total.

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