Sociologue et philosophe, cela vous pose un homme. Evidemment, Kant ou Hegel se contentaient d’être philosophes. Mais la sociologie ayant envahi le champ de l’immanence, nous n’avons plus besoin de penser la transcendance. Encore que « penser » soit un terme excessif.

J’me présente, je m’appelle Geoffroy

Enter Geoffroy de Lagasnerie. La « reproduction » au sens pur du terme, que ce soit en valeur économique ou simplement bourgeoise. Il n’a pas dû avoir trop de mal à intégrer l’ENS Cachan — à 22 ans quand même, le surdoué a pris son temps.

Il a commis un certain nombre d’ouvrages que je ne commenterai pas (sur Foucault, nous avions certainement besoin d’un commentaire de plus sur le pape de la déconstruction, et sur Bourdieu, cela permet de faire oublier qu’on est un « héritier », quasi caricatural même), et a accumulé les prises de position « de gauche ». Sûr qu’avec ce garçon-là, la révolution a de beaux jours devant elle.

Donc, « sociologue et philosophe », dit l’oracle du Web. Sauf qu’à demander aux philosophes (« Qui ça ? Geoffroy quoi ? ») et aux sociologues (« Un faux poids », me dit mon ami T***C***, « un type qui s’agite sans produire aucun résultat »), il semble que notre cher Geoffroy est bien, comme disait Marcel Gauchet (que notre intello à deux balles a tenté de refouler des Rendez-vous de l’Histoire de Blois en 2014, sous prétexte qu’un intellectuel « réactionnaire » n’a pas à s’exprimer sur la rebellitude de Geoffroy, Edouard, Didier et les autres) un spécialiste des « pignolades parisiennes », marqueur zéro de la « bêtise rétrograde d’une extrême-gauche en délire ».

Notre héros-zéro vient donc de signer (dans Libé, où vouliez-vous qu’il écrivît ?) une défense des « accusés du Quai de Valmy », du nom de cet aimable rive du canal Saint-Martin où le 18 mai 2016 quelques cagoulards tentèrent d’incendier une voiture de police avec ses occupants — un joli coup que d’autres réussirent cinq mois plus tard à Viry-Châtillon.

Il faudra demander à Vincent et Jenny, qui se sont offerts quelques semaines d’hôpital avec des brûlures au troisième degré, ce qu’ils pensent de notre ami Geoffroy.

« Il faut se souvenir aussi des violences policières »

Les (pas si) jeunes, qui ont agressé à coups de barre de fer le flic qui s’extirpait de la voiture — un colosse qui a courageusement résisté à l’envie de répliquer à hauteur de l’attaque, version longue ici, version courte  — sont passés en procès, hier 20 septembre, à Paris. De quoi les accuse-t-on ? Pff, pour certains de « violences aggravées sur policiers en réunion ». Une pignolade. Dix ans de taule tout au plus.

Et Geoffroy de les excuser. Ils se battaient contre l’inique loi El Khomri. Ils avaient donc tous les droits. « Dans l’excitation et la colère, certains individus agressèrent les policiers et attaquèrent la voiture, qui brûle. » Oh, ce passage du passé simple, si bourgeois que les ESPE l’interdisent désormais, au présent de narration ! La marque d’un grand écrivain !
Et Victor Hugo le Petit ne s’arrête pas là. « Il faut se souvenir de la tension qui régnait lors du mouvement contre la loi travail… […] Il faut se souvenir aussi des violences policières… […] Et il faut se souvenir enfin du sentiment d’indignation qui nous traversait alors, avec un Etat dont le comportement se situait de plus en plus aux limites de la démocratie. »

Aïe aïe aïe ma mère, l’anaphore ! On dirait un discours de Sarko, dis ! Un de ces jours on apprendra que Geoffroy était le nègre d’Henri Guaino… Et puis l’envolée finale — Jaurès n’a qu’à bien se tenir : « Quand nous regardons les images de l’agression quai de Valmy, plutôt que d’orienter notre regard vers les quelques individus agissants, nous devons voir la violence d’une séquence politique, d’un mode de gouvernement, liée à la violence du vallsisme, mais aussi à celle de la privation démocratique et des pratiques policières. Quai de Valmy exprime les affects inscrits dans la politique contemporaine : ne pas avoir envie de subir ça, d’être gouverné comme ça, et ne pas pouvoir agir. Etre pris malgré soi dans une situation contre laquelle on ne sait pas quoi faire. Ces expériences de la dépossession et de l’impuissance, qui peut dire qu’il ne les a pas ressenties ? Réagir de manière politiquement juste à ce qui s’est passé le 18 mai devrait consister à affronter ces questions et à en tirer les leçons, pas à s’indigner, ou à distribuer quelques années de prison à des militants qui n’ont au fond fait qu’exprimer par leurs actes une inquiétude et une colère collective. »

Capture d'écran du site de Libération
Capture d’écran du site de Libération

C’est beau quand même, ces graffiteurs qui ont assez de temps et de jugeote bien-pensante pour respecter la graphie « genrée » à la mode…

Rebelle à papa

Notre pseudo-sociologue pseudo-philosophe pseudo-révolutionnaire ne bâtirait-il pas tout un raisonnement marxisant juste pour faire oublier qu’il est, comme il l’a dit lui-même, l’antithèse de ceux qu’il défend : « Moi, comme jeune blanc, bourgeois, de milieu culturel, j’ai été consacré par l’école, j’ai fait les classes préparatoires, les grandes écoles etc. Mais le même système scolaire a fait de la violence symbolique, de la violence culturelle sur les enfants des classes dominées, sur les Noirs, sur les Arabes. Qui, eux, se sont déscolarisés. […] Ma vie est définie par le fait qu’elle organise aussi l’exclusion et l’emprisonnement d’un certain nombre d’individus. »

Quand même, en arriver à légitimer la tentative de crémation des flics afin d’éviter de se payer une psychanalyse et effacer l’image du père et de sa classe d’origine, c’est un peu violent. Dans la pénible rhétorique appliquée de Geoffroy, on flaire le désir de s’auto-convaincre qu’il est un rebelle. Son pote Edouard Louis, qui a…

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Jean-Paul Brighelli
enseignant et essayiste français.Il anime le blog "Bonnet d'âne" hébergé par Causeur.