A chaque rentrée littéraire, c’est le même refrain. On se plaint du niveau général des candidats : style aux abonnés absents, sujets élimés, faux bons sentiments en pagaille et prétention à nous montrer le chemin de la vertu. Les auteurs n’ont décidément aucun savoir-vivre. Ça dégouline de mièvrerie et d’arrogance. Ils sont pires que les professeurs dans cet irrépressible besoin de nous expliquer le monde, de nous tenir la main derrière chaque ligne, de nous cajoler pour mieux nous endormir, voire nous estourbir. Le lecteur, cet enfant sans défense qui tète les paroles des grandes personnes jusqu’à plus soif, est une proie facile surtout à l’automne, rayon fiction française.

Dans cette foire aussi impudique que pathétique, il y a des exceptions. Tous les écrivains, fort heureusement, ne pratiquent pas l’épandage ou l’enfumage d’idées creuses. Mais, avouons que dégoter un roman où il ne sera question ni de radicalisation, ni de burkini en cette saison, demande un effort surhumain et une bonne dose d’indépendance d’esprit. Stéphane Hoffmann, notre Roald Dahl de Saint-Nazaire est à mettre sous cloche. Sans fracas, il fait carrière dans les Lettres comme un honnête fonctionnaire gravit l’échelle des indices, à la vitesse d’une Micheline entrant en gare de Tracy-sur-Loire. Sans crier gare, son œuvre grossit comme notre ceinture abdominale s’arrondit en s’empiffrant de charcuterie. Entre amateurs de bons crus bourgeois, on se refile son adresse depuis bientôt vingt ans avec la certitude de ne pas se tromper sur la typicité du garçon. « Hoffmann, maison de qualité depuis 1958». Ses romans ont l’apparence boudeuse d’une lointaine cousine de province. Sa dernière cuvée « Un enfant plein d’angoisse et très sage » parue chez Albin Michel ne déroge pas aux règles de la bienséance. Son décor a l’allure stricte d’une paire de Church’s : discrétion, confort, souplesse narrative, le tout agrémenté d’un anti-modernisme décapant ! Porter des souliers anglais est une marque d’audace de nos jours. Les vrais rebelles enfilent des costumes en flanelle et pas des casquettes à l’envers.

Les héros d’Hoffmann sortent l’artillerie lourde sur un green tondu à ras. La bonne société qu’il dépeint se moque des apparences. On se régale par tant de cruautés susurrées dans un Chesterfield. Le sujet n’a pourtant rien de drôle. Antoine, un garçon mis en pension comme un animal en quarantaine, retourne durant les vacances de Pâques chez sa grand-mère Maggie, une ex-star du vinyle recluse à Chamonix. Son père, un dénommé Rudyard, aristo british confiné dans la marmelade et sa mère, Baladine, une technocrate comme la République en produit trop, ne sont pas des modèles à la Dolto. Leur Entente cordiale repose sur l’éloignement de l’enfant, chacun aspirant à vivre une existence pleine et parfaite, c’est-à-dire seule et névrosée. Là-dessus, jojo, un ratier qui balaye sa queue d’une sensibilité à vous faire fondre en larmes.

La force d’Hoffmann tient dans ce pas de deux : férocité des dialogues, formules à l’emporte-pièce et, au détour d’un paragraphe, l’émotion qui vous étreint, vous terrasse. A la manière d’une pièce de boulevard, les personnages gesticulent sous les yeux de l’enfant, tantôt jouet des adultes, tantôt architecte du désordre intérieur. Les questions de filiation et d’identité sont délicatement posées sans les habituels flonflons et la moraline en suppositoires. Il y a des phrases qui réjouissent : « J’ai hâte d’être vieux », « Le Petit Prince, un livre de lèche-cul » ou « La politique n’attire plus que les ratés […] les grands fauves d’autrefois sont devenus de petits chiens ». Antoine est mal barré avec de tels géniteurs, il devra trouver, seul, sa voie. Il y a chez Hoffmann,  un côté François Nourissier, la posture inébranlable du notable, du Marcel Aymé aussi dans la fantaisie et une proximité certaine avec Félicien Marceau dans l’emballement des événements.

Méfiez-vous des écrivains aux joues roses et à la nostalgie lancinante ! Leur regard inoffensif s’accompagne d’une plume féroce, vive, bondissante et charmeuse. Stéphanie des Horts apparaît ainsi au coin d’une page comme Geneviève Dormann ou l’émission « Aujourd’hui Madame ». Hoffmann est un insatiable farceur, c’est une forme de politesse qui se perd. Et puis, quand il dézingue les producteurs, les attachées de presse, le bonheur, les petites robes noires ou les gens qui commentent le vin, on est aux anges !

 Un enfant plein d’angoisse et très sage de Stéphane Hoffmann, Albin Michel.

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Thomas Morales
Journaliste et écrivain.Spécialiste reconnu du cinéma et de l’automobile, il collabore à des revues parmi lesquelles Valeurs Actuelles, Service Littéraire, Schnock, Technikart, etc... Il écrit dans la presse automobile depuis près de 20 ans et nourrit depuis son enfance une passion pour les voitures anciennes, les Hussards ...