La rentrée littéraire 2018 n’échappe pas aux bons sentiments et aux ficelles marketing. Il faut aimer son prochain, l’accueillir, le cajoler et tendre la joue en signe de bienvenue. La richesse de l’autre nourrit notre sale égoïsme. Dans un grand mouvement de génuflexion, la souffrance du monde vient bouleverser notre triste quotidien et lui redonner un sens profond, inestimable même sans changer nos modes de consommation. Nous tenons à notre confort. Le romancier, ce nouveau lanceur d’alerte en charentaises déguisé en Robin des bois citoyen, nous interroge alors sur le « vivre ensemble », nous questionne sur notre manque de générosité. En clair, il nous fait la leçon comme à l’école.

Stéphane Hoffmann, lui, nous pardonne nos offenses

Nous sommes des monstres indignes et nous ne le savions même pas. Ignorants sans cœur. Indifférents sans aucune excuse à produire devant le tribunal de la pensée. Merci Monsieur l’écrivain de nous accabler et de nous faire prendre enfin conscience de nos lâchetés irrécupérables. Avant, pour un sermon, il nous suffisait d’aller à confesse, désormais en ouvrant un roman de septembre, notre rédemption est en marche. La lecture a vocation à nous culpabiliser, voire à nous contraindre de penser juste. Le plaisir de lire s’est mué en délire d’instruire.

Pour une leçon de morale, autant s’adresser à un vrai moraliste, un chanoine nantais qui, à la manière du Cardinal de Retz, détruit toutes nos illusions. L’écrivain et journaliste, Stéphane Hoffmann, prix Roger Nimier pour Château Bougon, a trempé sa plume, cette fois-ci, dans la bourgeoisie versaillaise des années 70. Son dernier roman, Les belles ambitieuses, chez Albin Michel, détonne dans le paysage éditorial par son snobisme décadent, son humour vachard et sa mélancolie suintante. Les larmes de crocodile s’y affichent seulement sur les terrains de tennis à la poitrine d’un polo, jamais sur les visages. Ce réactionnaire pudique, téléphage intransigeant, n’a pas cédé aux sirènes des migrants, des banlieues sombres, des casses sociales à répétition et du malheur organisé. Il ne s’est pas vautré avec délice dans le déclassement et la démagogie misérabiliste. C’est un saint, un déviant, donnez-lui un prix !

Un bel animal de compagnie

À l’histoire d’un ouvrier alcoolique des terrils du Nord ou d’une prostituée toxico en voie de naturalisation, il a préféré les salons d’une Comtesse soudarde, les bras froids d’une épouse mal aimée, des promotions de l’ENA vermoulues et des fortunes discrètes, c’est-à-dire à l’abri du fisc.

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Hoffmann n’enfile pas un bleu de travail lorsqu’il écrit, plutôt une de ces vestes en tweed à la limite de l’usure qui rappelle un amour irlandais et une jeunesse dorée. Il se complaît dans la description splendide, détaillée, émouvante et urticante des classes privilégiées. Les gens bien nés ont trouvé non pas un défenseur béat de leur caste, mais un entomologiste cruel et hilarant. Son roman se lit comme un manuel d’inaction, comme un plaidoyer pour la rêverie et l’abandon. Son héros, Amblard Blamont-Chauvry cumule les handicaps, polytechnicien et énarque, dilettante et jouisseur, caustique et romantique, désabusé et indolent, volage par paresse et amoureux par nécessité vitale. Sous Pompidou et VGE, il végète dans son milieu protégé, patauge dans son biotope en picorant quelques menus plaisirs sans passion véritable. Les femmes aimantent seulement son intérêt et encore, par intermittence. Ce charmant garçon ne chasse pas en meute. Il aurait pu être un bel animal de compagnie qui fait lustrer ses diplômes au soleil de la réussite, il vaut mieux que ça.

« Les gens ont toujours été malheureux. Ils adorent ça »

Hoffmann a écrit des pages merveilleuses sur la trahison dans un cercle fermé où le pas de côté est jugé comme un crime de classe. Ceux qui lisent régulièrement le journaliste dans les pages du Figaro Magazine connaissent son sens de l’attaque, sa gourmandise des piques feutrées et assassines. Sur la condition humaine, il se lâche : « Les gens ont toujours été malheureux. Ils adorent ça. C’est souvent une manière de se donner de l’importance ». Sublime. Sur nos dirigeants : « Avant la Révolution, on faisait tout passer avec de l’esprit, au siècle dernier on vantait le talent, aujourd’hui, on mise tout sur la compétence et l’expertise ». Implacable. Sur la gouvernance : « Ne voyez-vous pas que c’est précisément l’action qui précipite le pays dans l’ornière ».

Visionnaire. Entre les Yvelines et l’Amérique, entre une carrière avortée et des dons immenses, aux côtés d’une femme qui comble sa sécheresse d’âme par une ambition débordante, Amblard Blamont-Chauvry conserve son humanité grâce à la peau de Coquelicot, l’amante éternelle. Un roman d’automne plein de secrets et d’amertume avec ce détachement si caractéristique de l’esprit français cher à Guitry.

Les belles ambitieuses de Stéphane Hoffmann – Albin Michel

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