Stéphane Hoffmann a remporté, hier, le Prix des Hussards 2019 pour son livre Les Belles ambitieuses au cours d’une soirée au Lutetia où la littérature a repris vie à Paris. 


À Paris, tous les écrivains sont gris. Ce printemps, la neurasthénie se porte à la boutonnière. L’amertume et le défaitisme se font la courte échelle dans les maisons d’édition. C’est à qui affichera le visage le plus dépité, des ventes en capilotade, des droits d’auteur étiques et un appétit de vivre aussi vibrionnant qu’un ministre démissionnaire. Le monde des lettres fait la gueule ce qui ne l’empêche pas de nous donner des leçons de morale. Il professe dans le vide. Il n’en finit plus de se regarder dans le miroir et de se trouver tragiquement admirable.

A eux l’esprit de sérieux

À force de penser collégialement, les réunions d’écrivains sont devenues des colloques de bien-pensance. Où sont les individualités fortes, les caractères, les tempéraments, les enfants tristes qui montrent leurs fesses à la fin du coquetèle ? Les fanfarons qui écrivent sur la bande d’arrêt d’urgence et ne respectent rien, sauf leur tempo intérieur. L’esprit de sérieux, ce mal du siècle aussi épuisant qu’un débat national inextinguible, a emporté depuis longtemps tous les acteurs de l’édition française.

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Les godelureaux de Saint-Germain-des-Prés ont passé leur chemin, ils vivent reclus désormais dans des banlieues austères. Ils ont été priés de dégager de la circulation parisienne et de remiser leur Aston-Martin au garage. Les signes extérieurs de richesse comme d’indépendance sont aujourd’hui bannis. L’époque n’aime ni les excès de vitesse, ni les stylistes en échappement libre. L’écriture est entrée dans l’ère du sordide et du ressassement. Plus personne ne croyait jusqu’à hier soir à sa renaissance.

Elle est vivante !

Le cadavre bouge pourtant encore, je l’ai vu de mes yeux ! Le miracle s’est produit à l’Orangerie de l’Hôtel Lutetia. La littérature n’est donc pas ce pesant module universitaire pour bachoteurs frénétiques et poseurs mondains. Il y a encore du jus dans le bastringue, du panache, du foutraque, de cette légèreté qui exaspère et ragaillardit les âmes vagabondes dans une défunte capitale. Une famille de pensée a trouvé refuge dans l’unique palace de la rive gauche, entièrement rénové. Une joyeuse bande animée par l’irrévérence et l’amitié, le déboulonnage des idoles et la formule qui claque, la bonne humeur et l’attachement aux textes disruptifs. Bravache et fraternelle résument l’atmosphère de cette soirée qui marque le retour à une littérature champagne, à ce « french flair » plein d’audace et de déconnade.

Deux cents personnes, serrées comme des sardines, ont assisté à une cérémonie débridée et festive. Il y eut des longueurs (rares) et des éclats de rire (nombreux). Le succès fut tel que les convives peinèrent à se quitter, même quand le bar fut désespérément vide et que les mômes avaient chapardé les alcools forts. Les invités continuaient à discuter de livres, de sport, de bagnoles, de femmes inaccessibles et de leur affection sincère pour nos glorieux aînés, les Hussards. De mémoire de chroniqueur, on n’avait jamais vu ça.

Naulleau, Lalanne et l’esprit malsain

Le président Éric Naulleau cintré dans son blazer, la voix claire et l’autorité gironde, fut un maître de cérémonie souverain. Avec lui, ça balance vraiment à Paris ! Les deux secrétaires généraux, Marina Cousté et François Jonquères, avocats-mécènes et véritables amoureux des livres le soutenaient dans cet exercice. Si le micro eut des ratés, les intervenants parlèrent avec fougue et gourmandise. Dieu merci, être spirituel a encore un sens dans notre pays. Bertrand de Saint-Vincent sobre et émouvant fit un éloge de Jacques Laurent dont on fête le centenaire de la naissance cette année. Jean des Cars, ce prince de l’art oratoire nous servit quelques anecdotes où son érudition taquine illumine les foules.

Le Coup de Shako attribué à Denis Lalanne, légende de la presse sportive et compagnon de route d’Antoine Blondin, mit des étincelles dans les yeux des petits garçons qui rêvèrent jadis aux exploits des frères Boniface. Ce gentleman des pelouses qui fréquenta des packs soudés semblait ému par ce trophée (sculpture d’Igor Ustinov).

Stéphane Hoffmann à la hussarde

Enfin, le Prix des Hussards 2019 fut remis à Stéphane Hoffmann pour son dernier roman, Les Belles ambitieuses, paru chez Albin Michel. Venu de La Baule avec ses sœurs groupies irrésistibles de drôlerie, le journaliste et écrivain fait assurément partie de la famille « Hussard ». Il pratique le beau jeu, une écriture gorgée d’ironie mordante, fluide et souple comme chez tous les grands professionnels, avec ce parfum enivrant de la province alanguie. Sous ses belles manières, le brûlot sommeille. Il n’a pas son pareil pour dénoncer (sans vociférer) les affres des temps modernes. Les élites des beaux quartiers tombent à Wagram (avenue de) sous sa plume vacharde.

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Stéphane Hoffmann eut l’élégance d’évoquer le souvenir de Christine de Rivoyre, de Geneviève Dormann et de Félicien Marceau. Le jury fut comblé par cet hommage sensible et délicat. Le lauréat 2019 a reçu pour l’occasion un chèque de 5 000 euros donné par le partenaire Sud Radio dont l’inestimable Philippe Bilger fit un plaidoyer flamboyant.

Le fou Paris littéraire

À quoi tient le succès d’une soirée parisienne ? La qualité des primés est bien évidemment essentielle, le lieu prestigieux il va sans dire, mais aussi au mélange des genres, à une assemblée improbable et rieuse, où les connexions les plus étranges se créent au fil des heures. Hier soir, on croisait le tout-Paris qui ne se regarde pas le nombril. Danielle Gilbert était aussi avenante que sur le plateau de Midi Première, Bruno de Stabenrath dandy éternel était sage comme une image, Pascal Thomas réalisateur en quête d’un scénario parlait de Léautaud, Jacques Mailhot passait une tête avant d’aller au Théâtre des Deux Ânes, Babette de Rozières n’avait pas perdu son sens fulgurant de la répartie, l’écurie Albin Michel était au complet avec les best-sellers Amélie Nothomb et Éric Zemmour, le fringant Bernard Chapuis tenait la barre, l’inénarrable Jean-François Coulomb des Arts portait une pochette expansive, une partie de la rédaction du Figaro emmenée par Yves Thréard faisait bloc, tous les « petits » éditeurs au grand cœur étaient de la fiesta : Jean Le Gall (Séguier), Jean-Pierre Montal (Rue Fromentin), Olivier Frébourg (Les Equateurs), Dominique Guiou (Nouvelles Lectures) ou Emmanuel Bluteau (La Thébaïde), les radiophoniques Patrick Roger et Cécile de Ménibus avaient fait le déplacement et puis aussi, tous ceux qui œuvrent dans leur coin pour l’essor d’une littérature débarrassée de sa gangue indigeste : la journaliste Valère-Marie Marchand de l’émission Bibliomanie ou encore Philippe Rubempré et son admirable blog Librairtaire.

Hier soir, j’ai vu la littérature reprendre vie du côté du boulevard Raspail.

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