Maurice Blanchot aurait 110 ans cette année. En 1933, il écrivait ceci dans Le Rempart, publication d’extrême droite : « Il devient de plus en plus évident que le pays assiste aujourd’hui à l’agonie d’un système. Demain, par sa révolte et par sa colère, il l’achèvera. Le régime prend peu à peu conscience de sa faiblesse. L’école dirigeante ne sait plus que faire. Elle détient le pouvoir, mais elle ne peut rien » (« La révolution nécessaire »). Les Cahiers de la NRF font paraître des textes inédits de Maurice Blanchot, publiés dans la presse par l’écrivain. Ce sont ses Chroniques politiques des Années Trente (1931-1940). 177 articles en tout, portant sur les sujets importants de politique intérieure et extérieure de l’époque.

Journaliste d’extrême droite le jour, romancier la nuit

Lire cet ensemble, c’est une manière passionnante de parcourir ces années, de la montée du nazisme à la défaite de 1940. Blanchot était alors journaliste, n’ayant pas encore édité de livre, travaillant cependant à Thomas l’obscur, manuscrit qu’il confiera à Jean Paulhan en mai 1940. Ce volume superbement édité par l’universitaire David Uhrig donne à lire l’ensemble des textes politiques retrouvés, publiés par Blanchot dans des journaux de droite ou d’extrême droite : La Revue française, Le Journal des débats, La revue universelle, Réaction, Le Rempart, Combat, L’Insurgé, Aux Écoutes… L’écrivain y affirme son rejet de la démocratie parlementaire. C’est « l’autre Blanchot », selon l’heureuse formule de Michel Surya (L’autre Blanchot. L’écriture de jour, l’écriture de nuit, Gallimard, 2015), celui qui fut un des « non-conformistes des Années 30 », selon cette autre heureuse expression employée cette fois par Jean-Louis Loubet del Bayle, dans un ouvrage devenu incontournable (Les Non-Conformistes des années 30. Une tentative de renouvellement de la pensée politique française, Seuil, 1969, 2001). Dès la première édition de son essai, Loubet del Bayle inscrivait Blanchot dans un courant politique, les « non conformistes », ensemble informel d’écrivains et d’intellectuels, naviguant aux abords de l’extrême droite, sa proximité ou ses marges. Maurice Blanchot avait alors pour amis Henri Massis, Jean-Pierre Maxence ou Thierry Maulnier, jeunes intellectuels influencés par L’Action Française et Maurras, ce qu’Eugen Weber avait déjà noté dans sa somme sur le mouvement royaliste (L’Action Française, 1962). Loubet del Bayle éclairait ainsi le parcours d’un Blanchot devenu figure importante de la vie littéraire après-guerre, proche d’Antelme, Duras, Mascolo, opposant à la Guerre d’Algérie, co-auteur du Manifeste des 121. Ce Blanchot-là était dans la rue en 1968, proche de Derrida, Deleuze ou Barthes. Un intellectuel de gauche.

Complexe comme un être humain

Ces Chroniques politiques des années Trente apportent l’élément manquant aux pièces du « dossier Blanchot » parues depuis sa mort, comme les Écrits politiques 1953-1993 (Gallimard, 2008) ou le très important numéro de la revue Lignes, Les politiques de Maurice Blanchot (1930-1993) paru en 2014. Dans ce numéro, Michel Surya s’interroge au sujet de Blanchot : « qu’en est-il d’une pensée d’extrême gauche qui a longtemps été, avant, d’extrême droite ? Comment penser un tel passage d’un extrême à l’autre ? ». Interroger le parcours de Blanchot, c’est observer une chose toute simple : les époques et les hommes qui les font, autant qu’ils sont faits par le contexte dans lequel ils opèrent, sont choses complexes. Maurice Blanchot fut un non conformiste des années 30, ce que notre époque binaire nommerait un « fasciste », anti nazi virulent, ses chroniques le montrent, appelant à stopper Hitler, puis maréchaliste en 1940. Et après. Ils furent nombreux, de droite comme de gauche. Simon Epstein a montré dans un essai fondamental que les plus nombreux ne vinrent pas forcément du camp auquel l’on pense de prime abord (Un paradoxe français. Antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, Albin Michel, 2008). Blum l’insupportait et il a écrit des diatribes contre la « banque », du genre de celles que l’on peut lire aujourd’hui sur les banderoles « antifas » au sujet de Macron. Il y aurait donc eu de l’antisémitisme chez Blanchot, un antisémitisme en forme de prétérition. Peut-être. Dans certaines chroniques de 1936. On ne lit en tout cas pas ici la violence antisémite déchaînée que l’on peut trouver par ailleurs à cette époque. La quantité d’écrits s’estompe après 1936.

Blanchot et la « révolution spirituelle »

Partie prenante de la « Jeune droite » non conformiste, Blanchot est avant tout profondément attaché à la France, anti capitaliste, pacifiste, opposé au national-socialisme. Blanchot, c’est « la révolution nécessaire » (Le Rempart, 1933) : « Notre plus grande espérance aujourd’hui, c’est que, pour une nation libre, pour la défense de l’homme, pour les biens de l’esprit, se lève la promesse magnifique de la révolution. Tandis que le socialisme se soumet à la démocratie  et à la dictature et repousse l’idée même de l’insurrection, tandis que le communisme abandonne peu à peu la force de ses premiers mythes, les idées nationales s’allient avec tout ce qui est combat, révolte, mépris des positions acquises, avec la violence, avec la démesure (…) La révolution spirituelle, la révolution nationale n’est plus une image et un symbole ». Il est impossible de comprendre ce Blanchot-là, ni du reste l’anti conformisme des années 30 et sa postérité, encore aujourd’hui, si l’on se contente de leur apposer une étiquette infâmante. Ce sont les mots « révolution spirituelle » qui sont ici importants. Ces jeunes gens, écrivains et intellectuels, pensaient, pour le dire avec les mots de Maulnier, que « la crise est dans l’Homme ». Une crise d’ordre spirituel. Il n’est donc pas anodin que le volume des Chroniques politiques des années Trente de Blanchot s’ouvre par un texte sur Gandhi (1931). Ces hommes se levaient face à une crise. Pas une crise de ou par l’Homme mais une crise « dans » l’Homme.

Pour Pétain et contre le nazisme?

D’extrême droite ? Et cependant contre le nazisme ? Oui. En regardant ce type de parcours, on apprend beaucoup sur maintenant et sur la « pensée » binaire de notre temps. Non-pensée qui catégorise en permanence intellectuels et écrivains en camp du Bien et camp du Mal. Le bon Blanchot, celui des années 60, c’est le camp du Bien. Le mauvais Blanchot, celui d’avant-guerre, c’est le camp du Mal. La « pensée » binaire pourchassant le « néo-réac » dans toute pensée autre est un marqueur de notre époque. C’est pourquoi il peut être difficile de saisir le parcours d’un Blanchot. Oui, aussi étrange que cela puisse paraître, il fut possible d’être favorable au maréchal Pétain et cependant opposant au nazisme. Il fut possible pour Blanchot d’être non conformiste de droite dans les années 30 puis conformiste de gauche dans les années 60. La complexité de l’humain pensant, n’est-ce pas cela qui fait notre richesse intérieure ?

Chroniques politiques des Années Trente (1931-1940), Maurice Blanchot, Gallimard.

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Matthieu Baumier
est essayiste et romancier.