Tous les grands écrivains français sont gays. Le fait est incontestable – et incontesté. Regardez ce qu’est l’histoire de notre littérature nationale et voyez La Fontaine, La Bruyère, La Boétie, La Rochefoucauld, La Mettrie (sans oublier Lamartine, Labiche et Larbaud) : dès qu’un écrivain a un minimum de talent il s’emploie au féminin. Grâce à Jean-Luc Barré, qui vient de lui consacrer une biographie, La Mauriac fait une entrée remarquée dans ce Panthéon improbable de la gayitude littéraire.

François Mauriac, homosexuel ! Bien sûr que c’était frappant et que ça sautait aux yeux : son petit air pointu, sa sensualité dissimulée derrière des moustaches affriolantes, son assidue fréquentation du Sodome et Gomorrhe littéraire des années 1930 (avec La Gide, La Montherlant ou encore La Cocteau) : voilà ce qui fait de La Mauriac l’écrivain le plus queer de l’année.

Ce n’est pas neuf. Au moment de la sortie au cinéma des Amitiés particulières, Roger Peyrefitte avait publié une lettre ouverte faisant toute la vérité sur les penchants mauriaciens pour les beaux jeunes hommes : l’un des premiers outings de l’histoire littéraire française.

L’excellent Jean-Luc Barré est certes beaucoup plus subtil : il présente Mauriac comme un homo refoulé, sans toutefois reconnaître qu’un homo refoulé n’est jamais rien d’autre qu’un hétéro qui s’assume… Quant à l’homosexualité sans sexualité, cela s’appelle, en bon français, de l’amitié, cette forme d’amour exclusif où l’on préfère admirer son prochain plutôt que de le pénétrer[1. A contrario, comme l’écrit René Ehni dans Quand nous dansions sur la table (Christian Bourgois, 2000) : « Ce n’est pas parce qu’on s’empapaoute comme des reines qu’on est des homosexuels. »].

Autant, chez Gide, Genet, Montherlant, l’homosexualité est un thème structurant, autant il faut savoir couper les cheveux en quatre pour trouver que Thérèse Desqueyroux est une figure littéraire de l’homosexualité et de son refoulement…

Et puis, est-ce bien là l’essentiel ? Dans une lettre à Christophe de Beaumont, Rousseau critique « les faiseurs de romans, qui devinent tout ce que leur héros a dit et pensé dans sa chambre ». Cette phrase écrite pour répondre au mandement dont est l’objet L’Emile en 1763 est plus que prémonitoire : jamais aucun autre écrivain n’aura été dans les deux siècles qui suivirent plus exposé aux défaiseurs de romans, c’est-à-dire aux biographes, que Rousseau. Où est la vérité de l’écrivain ? Sous son édredon ou sur sa table de travail ? Dans son slip ou son encrier ? Faut-il pour lire et comprendre La Fin de Satan savoir nécessairement que Victor Hugo ne dédaignait pas culbuter tout ce qui portait jupons et passait à sa portée ? Qu’est-ce qui nous rend plus transparente l’œuvre de Hugo : la connaissance de son intimité ou de sa volonté d’écrire, en plus dantesque peut-être, la Divine comédie ?

On lira pourtant avec beaucoup de plaisir la biographie que Jean-Luc Barré consacre à Mauriac – qui, en bien des points, surpasse celle qu’avait écrite Jean Lacouture il y a quelques années. Si la thèse de l’homosexualité de l’écrivain nous paraît bien légère, elle est un argument de vente mastoc : cette semaine, aucun hebdo, de L’Express à Têtu, ne se refusera à relayer le scoop. Et, grand Dieu, reparler de Mauriac et de son œuvre, au moment où l’on pensait qu’il était oublié de tous, suffit amplement à notre contentement. Peut-être même qu’en Tunisie, à la faveur du come back de Mauriac sous forme de coming out, un vieillard se souviendra avoir un jour, dans sa jeunesse, pratiqué l’amour tarifé avec André Gide et qu’au moment de toucher son dû ce dernier lui fit une ultime recommandation : « Et tu te souviendras bien, si on te demande, n’hésite pas à le dire : tu as couché avec le plus grand écrivain français vivant : François Mauriac. »

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