Cher confrère,

Vous êtes déçu, n’est-ce pas ? Ne le niez pas, je reconnais la mine défaite du jeune romancier, deux mois seulement après la parution de son livre. Septembre et octobre ont laissé sur votre visage les stigmates d’un âpre combat qui était perdu d’avance. Votre livre n’a recueilli aucune retombée dans la presse, vous étiez absent des listes de Prix d’automne et votre éditeur a fait une mise en place tellement ridicule que seul un spéléologue aurait été capable de dénicher un exemplaire dans une librairie. Transparence et amertume résument votre état d’esprit. On vous avait promis un lancement en fanfare, les médias conquis et ces files de lectrices déchaînées à votre apparition au Salon de Lamotte-Beuvron ou à la foire aux mots de Salers. Billets doux et petites culottes en guise d’offrandes. Suçons et gâteries dans les arrière-salles polyvalentes de province, tout un programme Chardonnien. L’unique lettre que vous ayez reçue provenait d’un professeur à la retraite qui maudissait votre syntaxe douteuse et votre style ampoulé.

Même votre famille ne vous a guère soutenu dans cette épreuve. De nos jours, dépenser vingt euros pour un roman n’est pas un geste anodin. Qu’est-ce qui a cloché dans votre stratégie de conquête ? Il est temps de se remettre en question. Vous n’allez pas être comme tous ces écrivains récidivistes qui, chaque année, pondent leurs misérables œuvres sans aucun retentissement, sans aucun tapage, sans aucun droit d’auteurs. La double peine : l’anonymat et la précarité. Vous ne croyez tout de même pas à ces âneries de « l’art pour l’art ». Vous êtes dépassé, mon garçon ! Un peu de nerf, nous ne sommes plus au XXème siècle lorsque la mère de Jacques Laurent lui prédisait un avenir radieux car il était français, parisien et de sexe masculin. Vous cumulez les tares.
Vous auriez été une femme, je ne dis pas, issu d’une minorité visible, encore mieux, victime d’un génocide ou, à la limite, de violences conjugales, bingo, votre cas aurait pu intéresser les masses téléphages et les annonceurs. Sur ce terreau fertile, quelques addictions (drogue, sexe, religion, etc…) auraient pu allègrement se greffer, de quoi nourrir votre personnalité, la consolider, alors là, je vous assurais les plateaux de Busnel, Hanouna et Ruquier. Mais non, vous préférez persister dans un jansénisme littéraire comme si les voies de garage vous attiraient inexorablement. Faites un effort, mon vieux, vos principes vous déshonorent.

En plus, vous vous inscrivez dans un courant complètement dépassé, les réprouvés des bibliothèques, c’est d’un pathétique. Vous n’êtes qu’un enfant triste. Et puis, parlons-en de vos références, Stendhal et Nimier, Dumas et Morand. Du périmé ! Tout pour faire fuir les professeurs, prescripteurs et intellos que la presse écrite écoute comme une pythie. On ne réveille pas un oracle qui dort. Et pourquoi pas Villon et Céline ? Suicidaire ! Vous avez entendu parler du « digital », du numérique, des réseaux sociaux, il serait temps de sortir de votre prison mentale. Quant à vos goûts personnels, le fromage de tête et les jupes écossaises, c’est d’un passéisme affligeant. Avez-vous pensé à vous faire déradicaliser ? Ouvrez-vous au monde, putain, confrontez-vous aux autres cultures, pratiquez l’entrisme communautaire, le véganisme, je ne sais pas moi, mélangez-vous sans quitter la Rive Gauche, diluez-vous sans tirer un trait sur vos vacances dans le Luberon, vendez votre âme au plus offrant en singeant la fraternité des Hommes. Si vous voulez vraiment réussir dans les lettres, je vous conseille de troquer vos modèles qui sentent la dix-septième chambre correctionnelle pour des auteurs plus « ouverts aux problématiques actuelles ». Au fait, vous n’avez jamais envisagé de changer de sexe ? Dommage, on tenait là un bon sujet. Vous êtes aussi sûr d’insister dans le roman, la fiction pure, l’histoire avec des personnages inventés, toutes ces vieilleries ? Parce que c’est un genre foutu comme la Vème République et les voitures à essence ! Les éditeurs préfèrent désormais que l’on écrive sur des gens déjà célèbres, si possible morts, simple question de décence, les lecteurs sont moins décontenancés. Oubliez aussi l’essai politique sur l’identité, le marché est saturé, un quarteron de factieux occupe le terrain. Primauté à ceux qui ont dégainé les premiers.

L’Histoire, même constat, trop de monde sur le coup, et puis quoi faire ? Les secrets d’alcôve, les rues, les stations de métro ou les repas des chefs d’état, en somme, tous les grands thèmes ont été abordés. Un essai sur le bonheur ou la spiritualité, pareil, trop de marchands de béatitudes sur ce segment encombré. Et si vous pensiez à arrêter d’écrire définitivement. Il paraît que les services à la personne recrutent en ce moment. Au moins, vous serez utile à quelqu’un.

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Thomas Morales
Journaliste et écrivain.Spécialiste reconnu du cinéma et de l’automobile, il collabore à des revues parmi lesquelles Valeurs Actuelles, Service Littéraire, Schnock, Technikart, etc... Il écrit dans la presse automobile depuis près de 20 ans et nourrit depuis son enfance une passion pour les voitures anciennes, les Hussards ...