Martine Aubry cares.

Les lecteurs du Monde on été gratifiés, jeudi 15 avril d’une tribune de Martine Aubry en page 19, et de son décryptage par le journaliste Olivier Schmitt en page 10. Martine se livre sur cinq colonnes à un brillant exercice de gérontophilie, en proclamant que les seniors « ne sont pas un fardeau, mais une chance pour notre société ». Elle invite la société toute entière à sortir par le haut de l’angoissant problème du financement des retraites en l’accompagnant d’une « révolution de l’âge », où la communauté nationale est invitée à exercer sa « sollicitude » pour construire une société qui n’expulse pas les aînés du monde des vivants.

Sollicitude ? Pour ceux qui auraient été quelque peu déroutés de la soudaine apparition de cette notion dans le vocabulaire de la première des socialistes, et non pas dans celui de sa rivale poitevine, rendez-vous page 10. Là, on apprend que Martine Aubry a rencontré la théorie post-féministe américaine du « care », et qu’elle s’y est convertie après un catéchuménat qui aurait, selon elle, commencé il y bien longtemps, alors qu’elle était ministre du Travail dans le gouvernement Jospin.

Les intellos d’Aubry : du made in USA, donc du sérieux

Cette illumination théorique lui est venue grâce au laboratoire des idées du PS, animé par le député de la Nièvre Christian Paul. Contrairement à Ségolène qui se contente de dîner avec BHL et de débaucher Françoise Degois de France-Inter, Martine tient à faire savoir qu’elle consulte quelques intellos moins médiatiques, mais du genre sérieux, pour muscler son programme de chef de l’opposition, et se préparer au combat suprême de 2012. On retrouve dans ce groupe des anciens, comme le sociologue Michel Wievorka, qui revendique l’héritage d’Alain Touraine, du solide et classique de la pensée « deuxième gauche », et des philosophes post modernes comme Alain Ehrenberg[1. Alain Ehrenberg, sociologue français, dont les derniers ouvrages La fatigue d’être soi et La société du malaise (Odile Jacob) nous donnent de bonnes raisons de désespérer.], chef de file de la pensée « grosse fatigue », et Fabienne Brugère[2. Fabienne Brugère, philosophe est l’auteur du livre Le sexe de la sollicitude (Seuil) et l’une des propagatrices en France de la théorie du « care » élaborée, entre autres, par l’américaine Joan Tronto.] l’une des passeuses françaises des élucubrations élaborées dans les départements « gender studies » des universités des Etats-Unis. D’un point de vue tactique, ce n’est pas totalement idiot : en flattant l’égo de ces universitaires et chercheurs qu’elle promeut au statut valorisant de conseillers de la future princesse, elle se protège des quolibets qui ont, par exemple, accompagné les envolées catho-lyriques d’une Ségolène exhortant les gens de gauche à s’aimer les uns les autres et à scander en chœur le mot fra-ter-ni-té. Quand on dit la même chose avec un vocabulaire et des concepts directement importés de New York ou de Berkeley, on reçoit les applaudissements du Monde et de Mediapart, ce qui permet d’être tranquille dans la planète bobo.

De la tribune de Martine Aubry, les commentateurs habituels de la politique française[3. À la notable exception de Jean-Michel Apathie qui a décerné, sur son blog, le « prix de la nunucherie » aux derniers écrits de Martine Aubry.] ont principalement retenu l’appel du pied lancé à l’électorat des plus de 55 ans, celui qui avait très majoritairement voté Sarkozy en 2007, et qui se trouve quelque peu désorienté par le style d’exercice du pouvoir et de conduite de sa vie privée de l’actuel président de la République. Si ce n’était que cela, ce ne serait pas grave : ce ne serait pas la première, ni la dernière fois qu’un homme ou une femme politique caresse une catégorie de la population dans le sens du poil pour accroître sa pelote électorale. Mais Martine Aubry n’est pas seulement une femme de pouvoir capable de terrasser ses concurrents et adversaires sans être trop regardante sur les méthodes. Lorsqu’elle a une idée en tête, elle est du genre à vouloir la mettre en œuvre contre vents et marées, comme dans l’affaire des 35 heures, un projet conduit avec plus d’idéologie que de pragmatisme. Et c’est cela qui, en l’occurrence, ne laisse pas d’être préoccupant.

Il ne s’agit plus de changer le monde mais de le réparer

La voilà donc embarquée dans une croisade pour le « care », un projet de révolution sociétale qui vient se substituer aux théories du Grand soir du siècle dernier. Quelques féministes américaines ont constaté, dans le confort de leurs campus, que l’émancipation des femmes réalisée au cours du XXème siècle avait aboli la plupart des injustices flagrantes dont elles avaient été victimes jusque-là, mais n’avait pas mis à bas totalement la société machiste et patriarcale qui les avait produites. L’assignation à résidence dans un « genre », masculin ou féminin doit être, selon elles, remise en question. L’égalité des sexes, même juridiquement et politiquement parfaite est, à leurs yeux, insuffisante. L’incapacité du mâle blanc des sociétés développées à penser autrement qu’avec ses couilles exige que les valeurs issues des Lumières, comme la justice et la raison, soient subverties par une éthique extra-utérine fondée sur la sollicitude et l’émotion. Il ne s’agit plus de changer le monde, mais de le « réparer » du mal que nous faisons aux autres et à la nature par notre seule présence au monde. Les damnées de la terre sont alors les videuses de bassin d’aisance des mâles blancs grabataires, qui se trouvent, comme par hasard, être des femmes noires des classes inférieures.

Les théoriciennes du « care » se défendent bec et ongles de ne produire qu’un vademecum moral pour aides-soignantes, et prétendent que l’ensemble des activités humaines doit être réagencé pour mettre « le soin de l’autre au centre du système ». On ne soigne plus les gens, on ne crée plus du lien social pour que les individus puissent produire des richesses et réaliser leurs aspirations dans les meilleures conditions physiques et morales. On  » take care » d’abord, et s’il nous reste un peu de temps et d’énergie, on se livrera à quelques activités productrices de biens et des services. L’homme nouveau ne sera ni homme ni femme, il sera un être vagabond dans l’indétermination des genres débarrassés de leurs attributs traditionnels. À l’ordre de la raison se substituera le foisonnement de l’émotion, et le père Kant sera rituellement cloué au pilori de la nouvelle pensée politiquement correcte. L’homme nouveau ne sera plus invité au dépassement héroïque de lui-même dans un élan créatif dans le domaine des sciences, des arts, de l’industrie ou dans le sacrifice militaire. Il devra prendre conscience de ses multiples points de vulnérabilité, qui le feront entrer dans le cercle vertueux de la sollicitude donnée et reçue. Comme je fais partie de la tranche d’âge exaltée par Martine Aubry, je devrais normalement lui savoir gré de me proposer une place d’honneur dans la société qu’elle se propose de construire. Au contraire, je la prie instamment de me laisser exercer ma sollicitude à l’égard d’autrui, et de la recevoir de mes semblables, dans un cadre strictement privé. Je n’ai d’autre exigence à son égard, en tant que dirigeante politique, que celle d’organiser la solidarité entre les générations et les classes sociales dans le cadre éprouvé de la justice et de la raison. Comme disait François Hollande, interrogé par Le Monde sur les habits neufs de la pensée martinienne : « La gauche a raison d’affirmer des valeurs collectives contre la marchandisation de la société et l’individualisme forcené. Tout ne peut pas être assuré par l’Etat, ou relever de la loi, nous sommes individuellement comptables de la façon dont fonctionne une société. En même temps, je me méfie des slogans. On ne vit pas dans un monde édulcoré. Les marchés financiers ne sont pas des Bisounours. » Tout est dans le  » en même temps… ». On doit reconnaître au député-maire de Tulle un certain courage, car la sollicitude de sa cheffe est du genre qui fait mal.

Lire la suite